Revue des Deux Mondes, i5 octobre
des États contre les hommes d'esprit à qui l'on devait le célèbre pamphlet; il ne s'étonna même pas de les voir traités par lui presque en diffamateurs desdits États. Dans une passe d'armes des plus brillantes, il s'attacha à montrer qu'il était, lui, du camp de ces gens d'esprit, mais sans entreprendre une réfutation ni une apologie détaillée. Son raisonnement fut celui-ci :
Vous vous plaignez de ce qui fait le mérite de l'œuvre. Car la caricature est ressemblante à s'y méprendre; elle n'a fait que mettre plus en saillie des ridicules et des vices réels. Il y a plus de vie dans cette parodie et plus de vérité dans le pamphlet que dans votre procès-verbal; il est plus l'histoire que l'histoire elle-même. Que voulez-vous donc de plus? Vous êtes venu combler — méritoirement, à coup sûr — une lacune qui était à regretter ; mais pourquoi vous donner le tort gratuit de refuser créance à des faits passés en force de chose jugée? Pourquoi bouder contre un chefd'œuvre de bon sens qui demeurera dans nos annales, à côté de vos grotesques États de la Ligue, dont il est la contre-partie inséparable et le fidèle miroir ? »
Il y a là une douzaine de pages, étincelantes de verve et de style, sur ce caractère indélébile de la Ménippée^ en tant que monument historique et littéraire; mais, en
somme, l'ingénieux écrivain n'avait pas daigné présenter une justification en règle: il s'était borné à élever le débat et à monter au Capitole pour glorifier les dieux.
C'est ce que sentit évidemment un ami de Labitte et de la Ménippée. déjà passé maître dans la grande école critique de ce temps : nous avons nommé M. Sainte-Beuve.
Dans le touchant portrait que, trois ans plus tard, il consacrait d'une main pieuse à la mémoire du pauvre Charles Labitte, enlevé par une mort prématurée % il revint sur cet épisode de polémique rétrospective et sur ce qu'il qualifiait de « point d'histoire saillant et délicat».— K Moi-même, dit-il, longtemps préoccupé de cette question de la Ménippée^ j'ai besoin d'ajouter ici, dans l'intérêt de notre ami, quelques raisons subsidiaires qu'il eût pu donner pour se défendre. » S'il s'en est pris directement à l'opinion de M. Bernard, c'est que cette opinion n'était pas sans autorité et qu'elle risquait de rallier des partisans; enfin, il ne s'agissait de rien moins que de savoir si la Ménippée « avait usurpé son renom et sa victoire ».