PAR MONSIEUR D^AUBRAY
AR NostreDame, Messieurs, vous nous la baillez belle ! Il ne failloit ja que nos Prescheurs, race de Ministres, nous preschassent tant qu'il nous failloit debourber. Nous cognoissons assez, par voz harangues, que les pauvres Parisiens en ont dans les bottes bien avant, et qu'il sera prou difficile de les debourber. Il est désormais temps de nous appercevoir que le faux C^^/zo/fcow d'Espaigne est une drogue qui prend les gens par le nez, non sans
cause. Les peuples nous appellent Caillettes, puisque, comme pauvres cailles crédules, Toiseleur, par son caillet enchanteur, nous a faict donner dans les retz des tyrans. Car il faut confesser que nous sommes pris à ce coup, enjaullez et emballiez. Nous n'avons plus de volonté, nous n'avons plus rien de propre, ny d'interest autre que celluy qu'il plaist aux colomnies qui nous tiennent à la tache,
« Ne sommes-nous pas de vrais badaux, qu'il ne nous est poinct maintenant permis de nous plaindre de noz misères, ny d'entrer en compassion de plus de trente mil âmes qui sont peries de faim et de pauvreté en ceste désolée cité, ny remonstrer que Paris n'est plus Paris , mais une déserte spelunque de bestes farouches Espagnolles, Vallonnés, Neapolitaines ! Quelle Inquisition plus intolérable, que ce soit hérésie d'avoir regret que nostre Royaume, nostre Noblesse, nostre Magistrat, et presque tout l'honneur de la Cité, aient abandonné ceste Rome des villes ! et que ce soit crime capital de déplorer la calamité de tant de milliers
d'artisans et bourgeois vagabonds, dont la plus part emplissent les Hotelz-Dieu et les fumiers de France, et leurs femmes et filles les bordeaux des villes et garnisons! Et toutesfois, pour avoir seullement dict que c'estoit une maupiteuse réparation à ces déplorables desastres et un misérable reconfort, de nous amener, au lieu d'une paix, des armées estrangeres , remèdes pires et plus tardifs que nos maux, nos principaux citoiens sont envolez à Plnquisition de Soissons !
« C'est pourquoy. Messieurs, je vous conjure, au nom de ce peu de citoiens qui restent en ceste désolée Hierusalem, que nostre liberté ne soit ainsy outragée, et qu'on nous rende nostre combourgeois le cappitaine Marchant, que noz chefs ont exillé à Soissons !
ce Villes de l'Union, qui estes entières, et qui n'estes encor soubz le joug captieux des colomnies factieuses et estrangeres, et vous. Cités qui estes Roiales, voiez s'il y a douleur pareille à la nostre! Ne nous rétribuez poinct selon noz démérites et selon les
maux que nostre crédulité a causez ! Contentez-vous que Paris vous serve de mirouer et d'exemple de toute affliction. Sachez, mes amis, que nostre liberté s'en va perdue et que nous ne tenons plus par les oreilles, mais par le col. Paris s'en va captive, sans y penser, et à l'Inquisition, si vous ne la secourez de vos vœux et assistances. Les armées Espagnolles ne viennent poin :ttant pour nous desangager des fortz qui nous couppent les vivres, que pour empêcher nostre résipiscence. Fort peu nous est d'estre assiégez au dehors : noz corps, noz âmes, noz consciences, sont premières encor plus assiégées, au dedans, des passions d'estre esclaves des Zélateurs et des Estrangers qui nous dominent ! L'ire et le courroux du Ciel vous avoit tellement sillé les yeux que vous ne voiez bien que nostre ville s'en va estre la butte où viseront toutes ces foudres d'armées, et le marchepied, voire la victime, des desseings monstrueux de l'ambition !
« Je prieray icy les députez d'Amiens, Lyon, Thoulouze, Orléans et Rouen, de persuader à leurs concitoiens de lire sou-
vent THistoire de Josephus {De la Guerre
des Juif s\ affin qu^ilz jugent s'il y a histoires au monde mieux rapportées que celles de Hierusalem et Paris. Hierusalem ne creut ses bons prophètes , ains les persécuta ; elle creut aux faux prophètes : dont mal luy en print. Paris a faict mourir ou bannir les prophètes qui luy ont predict tous les maux qu'elle souffre et souffrira , et persécute encor le prophète de Sainct-Eustache, qui luy a faict veoir à Poeil et toucher au doigt tout ce qui luy est advenu. Elle a adjousté foy aux jeunes fastueux Pedans, Prédicateurs plausibles, Pigenat, Boucher, Guincestre et autres, combien que tout le contraire luy advint de ce que ses prophètes luy annonçoient. Hierusalem fist sortir, puis mourir, son Roy et son Oinct, et le trahir par un de ses disciples mesme. Paris a chassé son Oinct et son Roy tant religieux, et Ta faict trahir et tuer par un Religieux mesme. En Hierusalem, les Docteurs de la Loy donnoient à entendre au menu peuple que leur Roy et Oinct avoit le Diable au corps, au nom duquel il faisoit ses miracles.
En Paris, les Prédicateurs ont presché au peuple que leur Roy estoit sorcier et adoroit le Diable, au nom duquel il faisoit toutes ses dévotions. Les Docteurs de la Loy, pour couvrir ces indignitez, crièrent tout hault : Nos legem habeyniis, et secundwn lègem débet mori! Les Docteurs et Curez de Paris ont prouvé et approuvé, par l'Ecriture Saincte, tous les outrages qui ont esté faicts à leur Roy et à ses serviteurs. Hierusalem estoit agitée, au dedans, de trois factions qui se faisoientappeller Zélateurs (Josephe, II, chap. 2), et au dehors assiégée de Titus, estranger et de contraire religion, appelle néanmoins, pour son humanité, les Délices du genre humain. Paris aussy est agitée, au dedans, de Zélateurs ou Catholiques Zelez, départis en trois factions. Lorraine, Espagnole et Parisienne, et, au dehors, assiégée d'un Prince, non estranger, de religion Chrestienne, mais qui diffère es principalles cérémonies de la religion, au demeurant plus humain et débonnaire que Titus. Ce Titus ne voulloit rien innover en la religion des Juifs. Ce Roy de Navarre, non plus
en la religion des Parisiens. Au commencement, Hierusalem souffrit toute extrémité devant que se congnoistre; mais,sevoullant enfin recongnoistre, ne peut, à cause de chefs de faction. Paris, sans doubte, s^en va reduicte à ce point. Hierusalem avoit le fort d^Antonia, le Temple et le fort de Syon, qui bridoient le peuple et Pempechoient de se plaindre et se recongnoistre. Paris, de mesme, a le fort de Sainct-Antoine, le Temple et le Louvre, dont on nous veut faire un fort de Syon. Josephus, de mesme religion et nation, exhortoit ceux de Hierusalem de prévenir Pire de Dieu, et qu'euxmesmes ruinoient leur religion, leurs temples et sacrifices. Hz n^en voulurent rien faire. Beaucoup de bons François tres-catholiques ont exhorté les Parisiens de prévenir le jour lamentable de leur évidente ruine. Quand ilz ont peu, ilz ne Font voullu faire; et, maintenant qu'ilz semblent le voulloir, ilz ne le peuvent. Hierusalem enfin a esté ruinée de fonds en comble, ses autelz et sacrifices polluz par son propre ministère, et ses habitans, au
nombre d'unze cens mil, péris de glaive et de faim. Si Dieu, par un miracle, n'a pitié de nostre ville de Paris, sa destruction sera plus estrange.
« Aprenez donc. Villes libres, à noz despens ! Et, si cette histoire ne peut rien contre vostre fatalle ruine et contre vos forcenées passions, lisez, au nom de Dieu et pour l'amour de la patrie, en Fhistoire de France, les factions de Bourgongne et d'Orléans, soubz Charles Sixiesme. Vous y voirrez tous nos vacarmes représentés au naturel ; vous y verrez noz prédicateurs, nos processions , nos exterminations , nos tueries, nostre crédulité, nostre mignon duc de Guise en la personne du duc de Bourgongne, et nostre protecteur Roy d'Espaigne en celle du Roy d'Angleterre ; vous y voirrez nos ruines, nos désolations, nos desastres et bruslemens. Le bien public estoit le prétexte et ensorcellement, qui bouchoit les yeux et les oreilles de nos prédécesseurs ; mais l'ambition et la vengeance en estoit la cause toute notoire. Aussy (maintenant qui ne le voit?) l'ambition et
la vengeance est cause de noz maux; mais la religion est le prétexte qui infatué et endort, ce pendant que les ennemis cantonneurs nous couppent les membres Tun après l'autre. Vous y voiez ces Estats-icy tout de mesme tenuz à Troye, pour exhereder le légitime héritier et successeur de la Couronne, comme estant excommunié, et tous les princes du sang. A la fin , après la mort de vingtz milliers d'âmes et après un siècle de calamitez maudictes, et un Iliade de maux, il fallut recognoistre le Roy Charles Septiesme, prétendu excommunié et reaggravé, et déclaré en ces Estats incapable de succéder, et puis chasser ce prétendu protecteur Roy d'Angleterre hors de la France. Les plus courtes foUies sont les meilleures !
« Quant à vous, Monsieurle Légat, vous ne sçavez poinct tout cecy; vous vous en souciez encor moings. Vous avez vostre interest à part. Permettez donq que nous aions aussy le nostre. L'interest de noz chefs qui vous mettent en besongne est de s'agrandir, ou pour le moins de sortir du
pair, et éviter la punition qu^ilz ont méritée par leur conspiration et de si horribles scandales. Nostre interest est seulement d'avoir bientost une paix, s'il est possible, et de sortir, à quelque prix que ce soit, de ce mortel labirinthe. Il n'y a paradis ny quarantaine, processions ny confraries, prédicateurs ny Estats, pardons ny Legatz, finesses ny artifices, Espagnolz ny Vallons, fort d'Antonia ny du Temple, qui nous puisse empêcher de demander la paix. Le Roy d'Espaigne la demande au comte Maurice, Huguenot; il l'achepte plus de cent mil escuz, tous les ans, du Turc. La paix est nostre interest. Nous sommes soulz d'estre sotz. Je sçay que vostre interest, et celuy de Rome, est que vous estes induict à faire ce que vous faictes par les menaces que nos chefs vous font, de s'accorder avec le Roy de Navarre aux despens du Sainct- Siège si ne les assistez. Vostre interest est de seconder, bon gré, mal gré, les Espagnolz, puisque le duc de Sessa menace aussy nostre Sainct Père d'accorder avec ledict Roy, au desavantage de Romme, et que vous
avez pour maxime macchiaveliste qu'il est plus expédient que les François et Espagnolz s'entreguerroient en France ou en Flandres, pour la religion ou ambition, qu'en Italie pour Naples ou Milan. C'est là vostre interest, non celuy de Sainct Pierre, qui nous faict juger de vous ce qu'un prélat, Italien comme vous, Paulo Domo, evesque de Nocera, est forcé de dire de pareilles façons de procéder que les vostres, en sa Vie de Léon X, où en le louant il dict : Egli in abundantia deide le Indulgence, instromenti antichi deiPapi a proveder denari inganato ancora in quello delV avaritia di Legati i quali per un ducato d'oro..., et le reste, qui debveroit, et à vous et à nous, servir de leçon.
« En somme, nous ne nous soucions de vostre pouvoir, s'il n'a pouvoir de nous donner bientost la paix, qui seule peut régler la religion et la justice, qui se perdent avec nous. La paix est nostre grand interest. Nous donnons à la malheure vos armées ! Nous sommes las de servir de passetemps et gladiateurs aux transmontains !
Nous ne voulions plus gaigner nostre pain à coups d'espée ! Vous pouvez bien remener à Romme vostre porteur de rogatons, de Pellevé! Nous aurons désormais plus de besoing de pains que de grains benistz. Nous aimons mieux vivre pour acquérir la paix, qui conservera la justice et religion, que mourir en langueur pour installer confusément les Lorrains ou Espagnolz à la Couronne, par des guerres qui abolissent toute religion et qui feront une pépinière de guerres éternelles î La nef de Sainct Pierre nous sera tousjours plus en révérence, quand le factieux Lorrain ou Espaignol ne troublera le gouvernail. Nous voulons la paix! et si, pour l'avoir, nous ne voulions ressembler aux Grenoilles qui, s'ennuiant de leur ïloy naturel, voulurent eslire la Cigoigne, qui les dévora toutes. Nous ne voulons pour tuteurs noz ennemis inveterez d'Espaigne, ny pour curateurs ou médecins ceux qui béent après nostre mort. Nous demandons un Roy et Chef naturel, non artificiel. Nous croions qu'on peut bien faire une jambe de bois, un bras de
fer, mais non une teste artificielle. Le factieux, pédant, et borgne Boucher, curé de Sainct-Benoist, vous dira que son œil, d'or esmaillé d'Espaigne, ne peut rien veoir. Aussy un Roy artificiel ne nous pourra ny vouldra jamais veoir comme François que nous sommes, ains comme rebelles et séditieux. Nous voulions, plus tost que plus tard, revoir nos concitoiens, nostre Roy, nostre Clergé, nostre Noblesse, nostre Magistrat, et dire adieu à noz Espaignolz, Vallons et Neapolitains, et telles espèces de maupiteux bourgeois! Nous ne desirons plus les haridelles des Princes de Lorraine, s'ilz n'ont moien de nous obtenir une paix. Nous les tenons pour fantosmes de protection, et pour sangsues qui se plaisent à troubler le sang de France pour s'en rassasier. Nous voulons bien que Monsieur le Lieutenant sache que, puisqu'il est un coignefestu, et quïlnepeut, de soy^ rien faire sans le bras de nostreennemy capital d'Espaigne, [que] nous recongnoissons le Roy Henry DE Bourbon seul capable, pour toutes raisons naturelles, de nous donner la paix et
empescherla France d^avoirdes petitz Roitteletz et Tyranneaux, de Soissons, d'Austrasie, de Bourgongne, d'Orléans, de Bretaigne; le seul Hercules naturel, di-je, propre pour exterminer telz monstres, — et non le Lorrain et Espaignol, qui s'accomodent avec ces Roitelletz,aux despens du peuple François.
« Et sommes d^advis que, puisque les Lorrains sont venus en France avec une besasse, ils s^en retournent en Lorraine en mesme equippage, comme happelourdes.
« Et, du reste. Dieu nous aidera î Lequel nous laisserons faire, à Fimitation du Pape Jean Second, qui alla trouver TEmpereur de Constantinople pour le prier de faire la paix avec les Hérétiques Arriens, et remeit tout en la main de Dieu. y>
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ESTE harangue achevée, comme on se vouloit lever, l'Admirai de .Villars, moderne Roy d'Yvetot, supplia les Estatz, au nom des Cantons de France et des Ligues des Catillonois, Lippans, Gautiers, et autres communautez Zélées, de ne faire la paix avec les Hérétiques et de ne point eslire de Roy qui ne fust amy et bon compaignon des Cantons. Le lendemain, le sieur de Selles, custodinos de Monsieur d'Escars, supplia aussy TAssemblée d'abroger et adnuUer la loy De Repetendis^ pour ce que ceste loy n'estoit ny Catholique ny fondamentalle.
Je n'ay peu rien apprendre des resolutions prises en ces Estatz, sinon qu'on fe-
^ 85 roit trois Caresmes Tannée, avec fréquentes indictions de jusnes à Paris; deffenses aussy d'y vendre après Pasques des œufs de couleur, d'aller aux jeux de Bourgongne, de porter moustaches, et aux femmes des gros culz, et commandement d'ériger, par toutes les paroisses, des escoles es langues Espagnole et Neapollitaine, et de convertir THostel de Bourgongne en un Collège de Jésuites, — vray nom Jésuites Espagnolz, descendus de Jésus, fils de Saphias,juge de Thiberiade, homme, selon Josephe, orgueilleux et maling, et fort séditieux, né pour esmouvoirseditions autant qu'homme du monde, — lequel Jésus portoit tousjours devant soy les Loix de Moïse, pour, par ses allégations deceste EscritureSaincte, tournevirer le peuple où bon luy sembleroit. On murmuroit aussy que les carosses seroient censurées à Paris, et que Monsieur de Lyon forgeroit une loy fondamentalle, par laquelle quiconque, dans Paris ou es villes bridées de l'Union, parleroit, de vingtz ans, de la paix, demanderoit commerce et regretteroit le bon temps
passé, seroit envoie à Soissons, comme Hérétique ou fauteur d'Hérétique et inhabille à succéder.
L'élection d'un Roy tout neuf est encor sur le bureau, et pour ceci les ungs proposent une Republique, les autres la Démocratie, les ungs FOlygarchie, aucuns un Dictateur perpétuel. Mais il y a apparence qu'il leur faudra un Roy, car un appelé Guillot, vigneron de Suresnes, soutenoit fort et ferme que le Roy estoit le vray Astre et le Soleil qui avoit depuis si longtemps esclairé, nourry et fomenté la France, et que, si quelquefois le Soleil avoit gelé les vignes, ç'avoit esté à cause de la gelée précédente et la disposition du vice qu'il trouvoit sur la terre à son lever, et que, pour cela, on ne laissoit poinct à boire chopine.
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Voila tout ce qui se peut rapporter par le soing des Estatz, en attendant que vous entendiez les espouventables esclatz qui en
sortiront. Car on dict que Roys et Papes s'en mesleront, et que le Primat de Lyon ne dort ny nuict ny jour, pour esclorre un escript qui fera poser les armes à tout le monde. Ce doibt estre le huictiesme miracle du monde !