Le thâeãatre
C'est le mois d'octobre, le mois des rentrées. Tous les journaux ont publié l'annonce sacramentelle : « C'est le 26 qu'auront lieu les Concours du Conservatoire. )) Et voilà que des théories de jeunes gens et de jeunes filles accourent se faire inscrire rue Bergère. Combien le Conservatoire met-il de places au concours? Une douzaine tout au plus pour la comédie et la tragédie ; quinze ou vingt pour le chant? Combien sont-ils de candidats, sans parler des candidates? C'est par centaines à présent qu'on les compte.
Ils viennent de partout. 11 n'y avait autrefois pour se
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présenter au Conservatoire que les fruits secs du cordon ou les déclassés du rabot. Le théâtre était un lieu maudit, l'art du comédien un métier en dehors de toute hiérarchie sociale; on ne s'y engageait que poussé par une vocation irrésistible. A cette heure, les aspirants au Conservatoire ont passé leur baccalauréat, les aspirantes possèdent leur brevet de capacité, et quelques-unes même leur brevet supérieur. Ce sont pour la plupart des fds de bonne bourgeoisie, qui se destinent au théâtre comme on se destine ;i l'enregistrement. Ils savent que, pour arriver, il faut suivre la fdière. On entre au Conservatoire; on a un accessit la première année, un second prix la seconde. Aurat-on son premier prix la troisième? C'est là la question, comme dit Hamlet.
Avec un premier prix, on a ses débuts à la Comédie- Française, on y réussit peu ou prou, on fait son chemin doucement, on passe à l'ancienneté, on devient sociétaire et l'on se retire, quand le moment est venu, après fortune faite. C'est un beau rêve. Point de premier prix, point de Comédie-Française; on se rabat sur l'Odéon, et si l'Odéon refuse, on se case oîi l'on peut, au petit bonheur. C'est une vie de hasards; on court la province, on est ballotté de Bordeaux à Bruxelles et de Bruxelles à Saint-Pétersbourg; on crève de misère, les yeux fixés sur cette maison de Molière, où l'on n'a point pénétré.
Il faut donc avoir son premier prix. Les élèves s'y préparent en répétant toute l'année le morceau de concours qu'ils ont choisi, et que leur professeur leur serine, intonation par intonation, avec une patience admirable. C'est le seul travail auquel ils se vrent; ils ne lisent rien, n'étudient rien, ^N n'apprennent '■ rien .
A quoi
bon? Ne voient-ils pas qu'avec un geste ou un éclat de voix on enlève le public ! Il n'est pas besoin de si longues études pour ol)tenir ce résultat; le tempérament suffit. Et du tempérament, ils en ont à revendre. Ils ont mieux; ils ont du génie. Il fut un temps que les élèves du Conservatoire étaient modestes; ils avaient du respect pour leurs aînés et de la
déférence pour leurs maîtres. Ils n'admirent plus aujourd'hui qu'eux mêmes ; ils traitent de ganaches ceux qui les ont précédés dans la carrière ; à l'âge des émotions et des illusions juvéniles, ce sont des vaniteux gonflés d'amourpropre, qui s'en iront grossir le bataillon des m as-tu vu? Ils ne sont plus même gais et bons enfants comme les écoliers du temps jadis. Les jeunes gens sont froids, secs et pinces; les jeunes fdles rougissent quand on parle d'amour, et, ce qu'il y a de pire, c'est que la morale ne s'en porte pas mieux. Il y a plus de cant, et c'est tout; heureusement qu'il reste toujours quelque juste pour sauver Israël.
L'heure du concours a sonné; la petite salle du théâtre du Conservatoire s'est emplie d'une foule curieuse et bruyante. En bas, à l'orchestre, toutes les mères et toutes les amies des concurrentes ; au balcon et dans les loges, des journalistes, des gens de théâtre, des hommes du monde, beaucoup d'actrices qui viennent là pour revivre un jour de leur jeunesse, et peut-être aussi pour être regardées. En haut, tout un menu peuple de camarades et de curieux, qui ont fait queue quatre ou cinq heures pour s'assurer d'une place. Tout ce petit monde est agité, bruyant, tumultueux. Il apporte à la séance ses engouements et ses haines. Il bat des mains avec fureur, ou il couvre la voix de l'élève d'un sourd murmure de chuchotements variés.
Au milieu du premier étage, juste en face de la scène, une loge demeure calme et solennelle. C'est la loge du jury. M. Thomas, immobile et serein, en occupe le devant. Durant les dix jours à travers lesquels les concours se poursuivent, les jurys changent, car ce ne sont pas les
mêmes hommes qui jugent le concours de tragédie et ^J^-'' ' '' I celui de clarinette :
M. Ambroisc Thomas demeure immuable à son poste. Tandis que tous les fronts ruissellent sous la chaleur de juillet, et que quelques tètes s'inclinent, sommeillantes, au ronron de l'alexandrin classique, il écoute ou rêve. Impossible de surprendre sur son impassible visage un signe de mécontentement ou de lassitude. Derrière lui s'étagent les
jurés, graves comme des sphinx ; à peine en voit-on un de temps à autre se pencher à l'oreille de son voisin, qui sourit faihlement. Rien de plus digne et de plus hiératique que leur contenance.
Le flot des concurrents a coulé, ininterrompu, toute la journée. Voilà le moment où M. Amhroise Thomas, suivi du cortège harmonieux et sévère des jurés, rentre dans la loge d'où tomberont les oracles. La salle écoute frémissante. Elle aussi, elle a, pendant la délibération des jurés, donné ses prix. Si son grand favori n'est pas nommé, quel vacarme! On crie, on hurle, et M. Ambroise Thomas, d'un geste ennuyé et magnifique tout ensemble, agite en vain sa sonnette. Il menace de faire évacuer la salle, et comme on ne tient aucun compte ni de ses menaces ni de sa sonnette, c'est lui qui se retire suivi du jury.
Le lendemain les journaux enregistrent les noms des lauréats et des lauréates. Les pauvres enfants! ils ont tout un jour marché vivants dans leur rêve étoile. Tandis que leurs camarades, moins heureux, lancent des imprécations contre le jury et emplissent le Conservatoire du bruit de leurs attaques de nerfs, ils reçoivent les félicitations des amis, ils attendent la visite des directeurs, ils se croient arrivés, hélas ! ils ne sont qu'à la première station de leur chemin de croix.
LE THÉATUE,
Les directeurs ne se sont pas dérangés ; et que de démarches pour forcer leurs portes, gardées par de jaloux cerbères ! Devant eux les rangs se serrent ; c'est à qui ne
laissera pas entrer ces nouveaux venus qui viennent rogner leur part du gâteau. Et le gâteau est si petit! Chaque théâtre ne joue plus guère par an
que deux pièces nouvelles; les anciens accaparent les beaux rôles; impossible aux débutants de se produire, de faire leur trou, d'apprendre leur nom au public.
Et ces débutants sont légion? Le Conservatoire en fournit
quelques-uns, mais des (juatrc coins de l'horizon il en vient des nuées à tire-d'aile. C'est par vingtaines que l'on compte à Paris les écoles privées, qui jettent tous les ans sur le pavé des centaines de Sylvia et de Célimène en herbe ; toute grisette que la couture ennuie, toute femme de la bourgeoisie que le mari, en partant pour un monde meilleur, laisse sans fortune, tourne ses regards vers le théâtre et s'en va demander des leçons à Talbot ou ù M"'' Scriwaneck. Quelques-unes comptent sérieusement prendre le théâtre et y réussir ; d'autres espèrent des succès à côté. Ces dernières ont plus de chance ; car elles peuvent être plus coulantes sur les appointements, et elles payent sans marchander les toilettes somptueuses qu'exige la mise en scène d'aujourd'hui. Le talent tout nu fait pauvre figure devant une robe de mille écus.
Et ce sont les heureuses! Elles resteront à Paris, celles-là, guettant la chance. Ah! si un rôle passe à leur portée; ou, à défaut d'un rôle, un simple millionnaire; ou, à défaut du millionnaire, un vol de protecteurs! Mais il y a les désespérés de l'art, ceux que pressent les nécessités de la vie, et qui, rabattant de leurs espérances, se réduisent à chercher sur une scène de province le pain quotidien et une gloire départementale. Quelques-uns se font engager directement, dans les théâtres des grandes villes, par des directeurs à l'attùt des bonnes occasions ; les autres vont frapper à la porte des agences.
LE TIIE.VTP.F. 13
Olî ! CCS ngcnccs ! N'en disons pas trop de mal ; car, après tout, elles rendent service à de pauvres diables qui seraient bien embarrassés, sans elles, de trouver où s'employer! Plaignons ceux qui descendent ce premier cercle de l'enfer! Le directeur de l'agence est un homme qui depuis des années et des années en a tant vu, et de toutes les couleurs, qu'il est devenu terriblement scepti([ue et ])resque toujours impitoyable.
Il jauge d'un coup d'œil le malheureux (|ui vient s'inscrire chez lui; il l'interroge d'un ton brusque; il ricane au récit que l'artiste lui fait de ses triomphes.... Ces triomphes! il sait ce qu'en vaut l'aune. 11 lui permet de réciter, comme spécimen de son talent, quelques passages d'une scène à effet, et il le raille sur les défauts qui lui ont sauté aux yeux.
Il le place tout de même. Que lui importe! Si au bout des trois débuts réglementaires le public de l'endroit blackboule le malheureux artiste, ce sera tout bénélice })our l'agence. Il en renverra un autre, ({ui paiera la même prime qu'a déjà payée le premier; et le second sera suivi cpielquefois d'un troisième.
Il y a sans doute d'honnêtes chefs d'agence théâtrale : la plupart sont des sangsues qui ])ompent les sous des artistes dans la dèche et font le d('sespoir des directeurs de province.
On parle toujours de les supprimer; les su|)priuier ne
l'A ni S- VI VA. NT.
serait pas difficile : il faut les remplacer, et c'est Jà le hic. En ce temps où les tournées vont j)orter de ville en ville les grands succès parisiens de l'année, comment organiserait-on les troupes de raccroc, s'il n'y avait pas des agences toujours })ourvues d'artistes en disponibilité?
l.c directeur va monter une pièce nouvelle. En est-on? Aura-t-on un rôle? L'auteur vient la lire à ses interprètes. Ren^ardez-les qui écoutent; voyez les nez (pii s'allonj^ent, les visages qui se rembrunissent. Personne n'est content de son rôle, pas môme celui qui porte la pièce, celui pour qui elle a été faite. Il a remarqué que de tem[)s à autre il ne parlait pas tout seul et que ceux (pii étaient chargés de le faire valoir en lui donnant la ré[)li(pie lui retireraient un peu de l'attention (ju'on doit à lui seul. Cette idée lui est insoutenable, et il s'en explique avec l'auteur, qui lui promet des changemenis au cours des répétilions. Les autres sont tous
désoles ou furieux. Ils n'ont que les pannes ! est-ce qu'ils sont faits pour jouer les pannes!
Théophile Gautier nous contait qu'il avait fait jadis engager au Théâtre-Historique une jeune grue, qui n'avait d'autre talent que ses cheveux hlonds et un air ingénu de vierge raphaélesque. Le directeur s'avisa de monter Y Othello de Shakespeare, traduit par Alfred de Vigny. Deux jours après, la jeune grue entrait comme un tourbillon dans le cabinet de Gautier.
(( Eh là ! qu'y a-t-il ?
— Il y a qu'ils veulent me donner une panne ! »
La panne, c'était le rôle de Desdémone.
Règle générale : un acteur ne juge de la bonté d'un rôle que sur le nombre de lignes qu'il comporte. Parlez-moi d'un rôle de quinze cents; voilà un beau rôle. Mais un rôle de dix lignes, y eùt-il un effet à chaque ligne, c'est une panne.
Tout finit par s'arranger entre l'auteur et ses interprètes ; on lit d'abord autour de la table; on répète ensuite, les premières fois avec le manuscrit, puis de mémoire. Chaque jour, auteur, directeur et acteurs viennent s'enfermer de une heure à quatre et quelquefois à six pour étudier le même acte, sur une scène froide, pauvrement éclairée, en face de l'énorme trou noir de la salle. C'est un travail long, méticuleux et triste, qui ne va point sans querelles; on se
LE TllÉATIlE
jcltc Il's rôles à la lèlc, on s'injurie, on se IViche, on se réconcilie. Plus la besogne avance, plus on devient nerveux, inciuiet, agité. Le directeur trépigne d'impatience; il ne ( lait plus (jue trois
cents francs avec "^ la pièce qu'il a sur l'affiche.
« Allons ! mes enfants, dé- )èchonsnous,
i^DuifT;"^, ^
il" faut passer samedi au plus
tard, pour ne pas manquer la recette du dimanche. »
Et Ton travaille avec fièvre. Les décorateurs ne sont pas
prêts. Les costumiers sont en retard; ils sont toujours en
retard, les costumiers! L'actrice déclare que sa robe lui v;i
20 l'AlilS VIVANT.
iiiiil (il qu'elle ne répétera pas si on ne la liii change. Le j(!une premier n'est pas content de ses bottes ; tout le monde crie et se bouscule. C'est un énervement, c'est un alîolement général. Le désordre est tel (ju'on s'imagine qu'il sera impossible d'être jamais prêt à l'heure dite.
Mais les notes ont été envoyées aux journaux. La répétition générale aura lieu tel jour à deux heures. Ce sera une répétition à huis clos ; on n'y admettra que les journalistes et les amis de la maison. La salle est comble. Le directeur et l'auteur, assis aux premiers fauteuils d'orchestre, prennent fiévreusement des notes. Sera-ce un triomphe? Sera-ce une chute? Comment le savoir? Tous les invités viennent serrer la main des deux intéressés : (( Charmant ! délicieux ! Vous avez là deux t^ents représentations ! ))
On se couche plein d'espoir ; on lait des rêves dorés ! C'est le lendemain le grand jour! Cette première représentation n'est en réalité que la seconde ; c'est elle pourtant qui décidera du sort de la pièce. Elle est annoncée pour huit heures et quart. A huit heures et demie la salle est vide encore ; vers neuf heures moins le quart on commence à entrer. L'ouvreuse cueille, sans se presser, sur les épaules des arrivants les paletots et les pelisses; elle les entasse en pyramides énormes ; elle est ces jours-là polie et souriante ; elle connaît son monde, elle indique à chacun d'un petit
Imp A &], "DeUtre Montinartve
LA QUEUE A LAMBIGU
Li-; tiii':ati!i:. 21
geste d'inlelligeiu'e sa place, qui est toujours la même. Ce
sont les habitués, et les liai) tués généreux ; elle daigne avec eux être d'une l'amiliarité de bonne compagnie. Eiilre amis, n'est-ce p;is?
Retournez buit jours après : vous la verrez, cette même ouvreuse, autoritaire et rel'rognée, traiter du baut en bas
±1 l'Ail I s VIVANT.
les malheureux que leur niauv;iis destin lui livre, les eontraindre à déposer entre ses mains leur pardessus qui doit les gêner, les reléguer, quand il y a (piatre ou cinq rangs de fauteuils vides, au dernier rang de l'orchestre, et les gronder de la helle façon s'ils font mine de désohéir. Mais personne n'y songe ! La tyrannie de l'ouvreuse est trop sérieusement étahlie pour qu'aucun Parisien imagine la possihilité de s'y soustraire.
La salle enfin s'est emplie : dans les théâtres de musique, l'orchestre est à son poste ; tous les musiciens en cravate hlanche et le chef d'orchestre le hàton
a la mam,
attendent le signal des trois coups. Dans les autres théâtres, môme dans ceux de vaudeville, la musique, et c'est grand dommage, a été supprimée. L'orchestre du puhlic s'avance jusqu'au pied de la scène, et ceux qui occupent les premiers rangs peuvent compter qu'à regarder le dessous du
lucnloii des actrices ils eiiii)orteront un bon torticolis.
Uien de gai, de grouillant et (1 amusant comme l'aspect d'une salle un soir de grande première.
Au balcon et dans les loges, les femme s en toilette, sur chacune des- (pielles on ])eut mettre un nom connu ii Paris; et là -haut, dans ce (pi'on a})i)elait autrefois le paradis ou le poul.iiller , un moutonnement tout non- de corps penchés et surplombant. De ces hauteurs vertigineuses, dans certains théâtres, tond)ent i)arfois sur les journalistes des trognons de ])omme, des marrons et d'autres projectiles moins inolfensifs et jdus odorants. l^ir bonheur, ces soirs de bataille sont rares ; car la
l'AKlS VIVANT
presse, cantonnée dans la plaine, est bombardée sans riposte possible. Je me souviendrai toujours d'avoir reçu droit sur la tète un coussin poudreux ; mon chapeau ne s'en est jamais relevé.
Au parterre le plus souvent, quelquefois aux troisièmes galeries, s'est massé le bataillon des claqueurs. Le chef de
claque jette sur ses troupes un regard circulaire. C'est que le chef de claque n'est pas ce qu'un vain peuple pense; c'est un monsieur. Sur lui repose en grande partie l'espoir du succès ; il a par avance, avec l'auteur et le directeur, réglé les effets; mais il sera assez intelligent pour ne point peser trop ouvertement sur le public ; il attendra son initiative pour applaudir, et s'il la provoque, c'est sans la
m; tiieatiu:.
Ibrcer. Que de tact et de pre'sencc d'esprit il iaut pour savoir parer à un accès de mauvaise humeur de Ja foule ! Il a quel(|uefois disposé dans la salle des solitaires qui poussent aux bons endroits des ah ! d'enthousiasme ou de
tendresse, ou (pii même parfois sont charges de siffler à contretemps; le public, révolté de l'injustice, applaudit avec fureur. Mais ce sont lîi des moyens héroïques qu'il ne faut employer qu'avec la plus extrême réserve. Le chef de claque est souvent un des commanditaires du théâtre, un des bailleurs de l'onds du directeur, et c'est le cas de dire alors qu'il y va comme pour lui.
Dès que le succès s'est dessiné, après le rideau tombé sur l'acte, on rappelle ceux des acteurs qui ont joué la principale scène. T^e public prend part le premier jour à cette ovation; plus tard, c'est la claque toute seule qui s'en charge. On n'a pas plus tôt baissé la toile, que les chevaliers du lustre battent des mains avec la régularité d'un méca-
26 J'AIilS VIVANT.
nisme mis en nioiivcmcnl ; on la relève, les artistes reparaissent et saluent. C'est un eéremonial oblige. A la fin de la })ièce, on les ra})pelle tous. Viilemot nous contait cpie, voyant un soir ;i la Porte-Saint-Martin, oîi il elait secrétaire général, un figurant dont le rôle était depuis longtemps fini, bailler de tout son cœur, accoté à un portant :
« Que faites-vous là, mon ami? lui demanda-t-il. Allez vous couclier.
— Oli ! monsieur, répondit l'artiste scandalisé, j'attends le rappel de la fin. ))
Les entr'actes sont longs, à Paris, et surtout les jours de première. Le })ublic se répand dans les couloirs et commente avec vivacité (quand la ])ièce en vaut la peine) les scènes qu'il vient de voir. Les abonnés, dans les théâtres où il y en a, les amis de la maison, les journalistes, se font ouvrir la porte de conmiunication et s'en vont au foyer des artistes présenter leurs félicitations. Ce sont des avalanches de compliments, de cris d'admiration, de poignées de main et parfois même d'embrassades. On monte aux loges des actrices, où s'empilent les bouquets. Ces dames connaissent sur le bout du doigt leur Ïout-Paris. Elles ont un mot gracieux pour chaque visiteur ; elles expriment quelque inquiétude sur la façon dont elles se sont tirées de telle scène, et l'on se récrie, et on les rassure, et on leur baise les mains, et elles sourient, triompiiantes, enivrées, heureuses..., à
LE THKATRE. 27
moins que..., ;ih ! dame ! à moins que la pièce ne tourne au four. Plus de foule au foyer! des airs embarrassés, des regards inquiets, des poigne'es de main sommaires, accompagnées de quelques mots d'encouragement qu'on jette sans avoir l'air d'y croire : « Ça va se relever! Les idiots n'y entendent rien !
Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ce soir! » Le directeur se promène dans les couloirs vides avec une ligure consternée ; les artistes es([uivent l'auteur, qui vient pour leur remonter le moral. Tout le monde est nerveux; c'est la fièvre dans le désarroi.
Et cependant à travers la salle les marchands, indifférents à ces joies ou à ces douleurs, s'en vont criant l Entracte ou le Soir, ou proposent des bonbons anglais ou des
pastilles. J'ai encore dans l'oreille le cri qu'ont entendu dix ge'nérations de spectateurs au Théâtre-Français : Orgeat, limonade, bière! Le vieux et légendaire bonhomme qui avait durant tant d'années chanté cette mélopée a disparu et n'a pas été remplacé. Les hommes vont plutôt au foyer ou au café, et ils rapportent du dehors des boîtes de bonbons aux femmes.
Il y a un jour dans l'année où vous ne trouverez dans les théâtres, tout grouillants d'une foule avide, rien de ce que je viens de peindre, ni claqueurs, ni gens du monde, ni femmes en toilette, ni bonbons... c'est le 14 Juillet, le jour des représentations gratuites.
Dès quatre heures du matin, à l'Opéra tout au moins et à la Comédie-Française, se forment des queues immenses de gens qui ont apporté leur déjeuner dans leurs poches et qui mangent en attendant l'heure de l'ouverture, les uns sur leurs jambes, les autres sur des pliants qu'ils ont eu soin d'apporter. Tout ce monde rit et blague et tâche de tromper le temps à force de bonne humeur et de saillies.
L'heure a sonné: les portes s'ouvrent; la foule s'engouffre dans le théâtre, et, de la scène où les artistes regardent le tableau par le trou pratiqué dans le rideau, ils voient surgir de toutes parts, à toutes les embrasures de portes, des têtes affairées ; c'est à qui arrivera le plus vite et conquerra les meilleures places. Les derniers arrivants jettent un coup d'reil sur l'orchestre plein d'un fourmille-
ment noir, montent aux premières galeries déjàencombre'es, grimpent au second, puis au troisième. Tout est bientôt plein, et dans les loges, dont on a prudemment enlevé les portes, les spectateurs s'entassent, le cou tendu vers la scène. Quel frémissement dans cette multitude , quand le rideau se lève!
Comme il applaudit avec transport aux bons endroits! Il n'est pas si
éclairé ni si bon
qu'on veut bien le dire.
Il se laisse enlever aisément par les acteurs (|ui donnent, ce que nous appelons dans notre argot, le coup de gueule!
Mais il a ce mérite de se laisser, comme disait Molière, prendre aux entrailles par la situation! Il n'a |)ms peur, n'ayant pas de gants, de les crever; il ne ménage ni ses mains, ni son gosier ! C'(!st une joie pour les artistes de chanter ou de jouer devant des spectateurs si naïfs et si pronq^ts aux I)ravos.
11 n'y a, hélas! (|u"un gratis (c'est le terme du peuple)
i^r i-crc»{^ . S>
dans rannec. Et ce gratis a de tristes lendemains. Le peuple souverain laisse de son passage au théâtre des traces qu'il faut enlever ; et ce n'est ])as une petite besogne de balayer les pelures d'orange et les détritus de toute sorte qui disent trop clairement que la veille on s'est anmsé là.
Il est minuit et demi; car il est fort rare qu'une première représentation finisse avant minuit. Voilà tout le monde libre. Le souffleur sort de son trou. Ah ! le pauvre homme ! comme il en a vu de dures ! comme il en verra de plus dures encore ! C'est presque toujours un ancien artiste raté, qui, de chute en chute, est tombé dans cette niche. On s'en prend à lui de tous les accidents de mémoire. S'il souffle trop consciencieusement, l'artiste énervé s'impatiente, lui lance des regards foudroyants et va se ])laindre au directeur : On ne l'entend pas parler, tant cet animal souffle haut. S'il lui arrive de ne pas envoyer la réplique ou le mot sorti de la mémoire, c'est bien une autre colère : A (pioi soniieail-il donc, l'inilx'cile? On hii
met sur le dos tons les accidents, tous les lapsus, il est le bouc expiatoire qu'on charge de tous les péchés d'Israël. Il accepte en silence les rebuffades ; il a besoin pour vivre des deux cents francs par mois qu'on lui jette ; il se console de sa misère en niéprisant tout bas, au fond de son cœur, les artistes qu'il souffle et qui ne lui vont pas à la cheville. Ah ! si la chance l'avait favorisé ! Mais il n'a pas eu de veine. Il était d'un temps où l'on savait ce que c'est que jouer la comédie. On n'y entend plus rien; c'est une pitié de voir les artistes d'à présent ! Et il est réduit à cette misérable condition de les aider à briller ! Les applaudissements dont le bruit sonne sur le bois de sa baraque lui font hausser les épaules de compassion et de mépris : (( Sans moi, que seraient-ils, ces cabotins ! » « Que seraient-ils sans moi ? » se répète aussi le régisseur.
Il a bien raison, celui-là : le régisseur, c'est la cheville ouvrière d'un théâtre. C'est lui qui met en scène; c'est lui qui maintient la discipline parmi ce monde d'artistes et d'employés de toute sorte, tous ou presque tous nerveux et déséquilibrés. On ne l'aime pas toujours, parce qu'il inflige des amendes, mais on n'en vit pas moins avec lui sur un pied de bonne camaraderie, car on sait les services qu'il rend au théâtre; on sait que rien ne marcherait sans lui. Le régisseur est généralement peu connu du public ; il fait la cuisine, et dans un restaurant s'inquiète-t-on du
LE TIIÉATIIE. 55
nom d'un cuisinier! Il y en a pourtant dans le n()nil)rc qui \ Il ont été des hommes
^\ I ^'' hors hgne, que
célèl)rcs artistes se faisaient un devoir de consulter, et que les auteurs mêmes tenaient en sin-
PAIIIS VIVANT.
gulière estime. Autrefois, à la Comédie-Française, on n'eût jamais laissé passer une pièce sans qu'elle eût reçu le visa de Davenne, qui a, dans une pénombre modeste,
préparé et organisé tous les grands succès des cinquante dernières années. Derval au Gymnase, Riquier et Boisselot au Vaudeville, Marck à l'Odéon, ont été et sont encore des conseillers écoutés, qui gardent fidèlement le dépôt des vieilles traditions, et les transmettent aux générations nouvelles.
On peut sans crainte avancer cette vérité, qu'il n'y a pas de théâtre sans un bon
A plus forte raison, sans un bon directeur. Le directeur, c'est le général en chef, ou, si vous aimez mieux, c'est le capitaine du vaisseau. Le temps des grands directeurs semble passé : J'ai connu les Montigny, les Fournier, les Hostein, d'autres encore qui étaient des hommes d'initiative et des lettrés, qui ai-
maient le théâtre pour lui-même et n'y voyaient pas qu'un moyen de faire vite fortune. C'est qu'autrefois les direeteurs étaient choisis par l'État. Il fallait pour ohtenir le privilège d un théâtre offrir une surface, jouir d'une certaine considération, être quelqu'un . Depuis le décret qui a octroyé aux théâtres le fâcheux bienfait de la liberté, nous avons pu voir à la tète de nos théâtres des notaires retirés ou des marchands de charbon, pour qui la littérature dramatique n'a été qu'une denrée et le théâtre un commerce , beaucoup plus lucratif, mais aussi beaucoup plus aléatoire que les autres. Ils n'ont plus rêvé (fue de hasarder un gros cou[) et de |)asser la main.
Hasarder un gros coup, c'est trouver soit une pièce, soit
une actrice à sensation. La pièce, il n'y a que les auteurs connus, célèbres, cote's et archicotés sur la place de qui on l'espère ; l'étoile, on ne se la procure qu'à prix d'argent. Et voilà comment l'affiche n'a plus jamais présenté au public que les mômes noms ; voilà comment il ne s'est plus formé de nouveaux auteurs ; voilà comment il n'y a plus de troupes. On paye mille francs par soir à l'étoile ; on donne cent cinquante francs par mois aux autres actrices, qui sont forcées de dépenser trois toilettes pour un seul rôle ou plutôt pour une seule figuration, et mangent en un soir leurs appointements de deux années.
Il nous reste la Comédie-Française. Grâce à la vieille organisation qu'y maintient le décret de Moscou, grâce à la subvention qui autorise la surveillance de l'État, il y a encore dans la maison de Molière une élite de comédiens, fidèles aux traditions antiques, et, comme les emplois s'y sont conservés, c'est là qu'on peut étudier sur le vif les divers types du théâtre.
Voici le tragédien, (|ui doit avoir nécessairement la voix sombréc et pathétique de Mounet-Sully ou porter dans le gosier l'éclatante trompette de Maubant. La tragédienne s'est longtemps modelée sur Rachel ; il fallait qu'elle eût, comme la grande actrice, le front bombé, l'œil ardent, l'organe rauque. C'est aujourd'hui la divine Sarah qu'elle imite; elle tache de lui prendre sa voix d'or, l'élégante gracilité de sa taille, ses poses abandonnées.
et son deblayage monotone, coupé de cris superbes. En comédie, celui qui tient la corde, c'est le jeune premier
Ils sont aimables, ils font des efïets de cuisse ou
de torse, ils cbantent en })arlant et, du regard qu'ils jettent dans les loges comme une amorce de ligne, ils pèchent des approl)ations discrètes et des bravos gantes. Ils ont le merveilleux privilège de ne pas vieillir; ils
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sont plus jeunes à cinquante uns qu'à dix-huit. Quand ils tombent à genoux, ils sont obligés, pour se relever, de s'appuyer de la main sur le ])lanclier ; ils n'en sont pas moins fringants, ils n'en traînent pas moins tous les cœurs après eux.
Ils sont l'envie et le désespoir des valets, qui aspirent, eux aussi, à s'entendre dire en scène : « Je vous aime ! » C'est en vain que leur nez en trompette, leur bouche largement fendue, leur voix éclatante, les avertissent qu'ils sont laits pour la livrée, leur ambition secrète est de chausser la bottine vernie du jeune premier. Il y a là des jalousies l'éroces I
Combien plus vives encore i)armi les femmes! L'ingénue n'a pas plus-tôt cinquante ans qu'elle se fatigue d'être une petite bécasse et de dire en faisant une moue adorable : (( Le petit chat est mort. » Elle aspire à passer jeune première ou grande co(piette. La jeune première a le département de la passion ; la grande coquette est plus brillante et plus froide; sa caractéristique, c'est de manier l'éventail. On ne comprendrait pas une grande première s'écriant, un éventail à la main : o Le lâche! il m'a trompée.» Célimène et son éventail sont inséparables. Toutes trois : ingénue, coquette et jeune première se ressemblent en un seul point, c'est qu'elles se détestent et s'arracheraient les yeux en se tutoyant.
LK TlIÉATllE. 59
11 n'y a que la duègne que personne n'envie, à qui
personne ne .>^ dispute sa ^^^^-— pl;ice. T,a duègne se reconnaît à sa voix ])ointue, à son nez qui est long et en-
bec-dc-corbin et à sa bouche qui est singulièrement pincée, à moins qu'elle ne soit d'une plantureuse et réjouissante dimension. On ne devient pas, on naît duègne. Mlle Jouassain était duègne au sortir du Conservatoire. On ne fera jamais une duègne de Mme Pierson, ni de Mile Bar tet.
On ne fera jamais non plus d'un ténor un traître d'opéra, ni d'une chanteuse légère une mère de tragédie lyrique. Les emplois sont marqués dans le chant comme dans la comédie. Les prétentions, hélas! et les ridicules y sont aussi les mêmes. Peut-être les vanités et les ambitions y sont-elles plus exaspérées. C'est que le chanteur ne dure guère. Un bon comédien peut fournir des quarante ans de service, et souvent môme, comme le vin, il devient meilleur en vieillissant. Il n'y a guère de chanteur qui, au bout de dix ou quinze ans, ne soit fourbu, éreinté, et à qui la complaisance du public ne doive faire crédit des notes qu'il a perdues sur la route. Combien en avez-vous vu se dresser sur la pointe de leurs pieds, la poitrine gonflée, le visage cramoisi, pousser désespérément un ut dièze qui ne sortait plus, et qu'on applaudissait tout de même par habitude ou par courtoisie.
Ah! il ne fait pas bon vieiUir à l'Opéra! Cela n'est permis qu'aux choristes, qui datent, pour la plupart, hommes ou femmes, de l'Empire, les uns du second, les autres du
premier, et que Ton garde parce qu'ils savent le re'pertoire. C'est une jolie collection d'antiquités. Le corps de ballet se renouvelle davantage. C'est que le ballet, en dehors des premières danseuses, doit être pour les abonnés la joie des yeux et le charme du foyer. Je parle, bien entendu, du foyer de la danse. Il a perdu quelque peu de son antique splendeur. Les gens du monde ^^^^^ y fré({uentent moins qu'au- ^m trefois. C'est pourtant encore pour nombre de clubmen un aimable lieu de réunion , où les messieurs viennent causer des potins du jour, en offrant des bonbons à ces demoiselles court-vètues. Tandis (pi'elles font leurs exercices et s'étirent les jambes, ^Cf en se penchant sur la barre d'appui, ces messieurs les regardent, flirtent et rient avec elles, sous l'œil maternel de Mme Cardinal.
On a fait beaucoup de contes à dormir debout sur les débordements dont ce foyer de la danse serait le témoin et l'entremetteur. La vérité est qu'on s'y tient toujours dans
42 l'A lus VIVANT.
les limites d'une galanterie aimable, que les mœurs n'y sont ])as plus déréglées qu'ailleurs, que ces petites filles, qui sont fort bien stylées })our la })lupart [)ar des mères prudentes, ne se laissent dire que ce qu'elles veulent bien entendre, et ne se laissent faire que ce qu'il leur plaît de supporter. C'est de joli caquetage, qui est sans conséquence. On s'imagine, dans le monde, que les coulisses sont des lieux de perdition. 11 serait assez difficile d'y nouer des intrigues à travers le tobu-bobu des macbinistes qui montent et démontent les décors, des figurants qui se bousculent, des régisseurs qui courent éperdus et crient : acteurs et actrices se réfugient dans leurs loges, où ils refont leur visage et rajustent leur toilette. Il n'y a plus même de foyer. Le foyer du Théâtre-Français était célèbre autrefois ; ces dames y tenaient salon, et les personnes les plus considérables se plaisaient à y venir tailler une bavette. Les vieux sociétaires y jouaient gravement aux dames ou au tric-trac, tandis que les Célimène et les Marton de la maison tenaient le dé de la conversation. Ce sont des mœurs disparues ; on ne voit paraître au foyer que les artistes qui jouent dans la pièce, et encore n'y restent-elles guère. Le foyer est désert et triste; il ne reprend un air d'animation que les soirs de grande première.
11 n'y a qu'une figure (jui soit demeurée immuajjle, c'est celle du pompier, du légendaire pompier, qui se pro-
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ImpA&EDelatre. Montmartre
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à l'Opéra
LE THKATRE. 43
mène, grave et mélancolique, et dont le casque brille à travers les interstices des portants. On lui demande parfois son avis sur la pièce, qu'il écoute sans la voir. Il joue les Laforest. Quand il y a un bout de toile qui prend feu, c'est le machiniste qui l'éteint. Le pompier ne sait jamais où est la bouche d'eau.
Le machiniste, lui, est devenu, grâce à l'importance qu'a prise la décoration dans les pièces modernes, un des rouages les plus indispensables du théâtre. A peine le rideau est-il tombé sur un acte que l'équipe des machinistes se jette sur les châssis et les portants, bousculant les habitués du théâtre qui ont accès sur la scène et qui y flânent volontiers, surtout les jours de ballet ou de pièce à grand spectacle. Malheur à qui crierait au machiniste : « Prenez-donc garde ! je vais tomber dans votre corde. » Il serait tout de suite mis à l'amende ; il faut dire : « un fil » . Les artistes se trompent quelquefois exprès pour avoir le plaisir de donner un pourboire déguisé à ces messieurs. C'est que dans les théâtres à changements à vue et à trucs, leur rancune est très redoutable. Il suffit d'un moment d'inattention pour qu'on disparaisse dans une trappe et qu'on s'enfonce dans le quatrième dessous.
Les dessous, ce royaume ténébreux, d'où émergent et s'élèvent lentement, d'une seule pièce, des palais, des forêts, des apothéoses, d'où jaillissent les génies et les diables ; les dessous, où se promène sans cesse, armés de
lanternes sourdes, la légion d'ouvriers qui pre'parent en ces profondeurs sombres les merveilles éblouissantes des féeries. Il y a des théâtres où les dessous ont trois ou quatre étages. Il a fallu pour creuser ceux de l'Opéra épuiser et détourner une rivière. Un théâtre sans dessous, ce serait comme une maison sans cave.
Sortons du théâtre, si vous voulez bien.
Mais, avant de sortir, comment ne pas dire un mot du personnage important, de l'homme essentiel qui en tient les portes sous sa dépendance, je veux dire du concierge, de monsieur le concierge.
C'est par sa loge qu'il faut entrer pour monter au théâtre, en longeant par les derrières. Ah! ces derrières des théâtres parisiens, sont-ils pour la plupart laids, sombres et mal-
propres ! Des escaliers à se casser le cou, un labyrinthe de couloirs à se perdre ! Il faut être de la maison pour ne pas s'y égarer, dans ces demi-ténèbres que coupe d'un carré de lumière une porte de cabinet qui s'ouvre. L'accès de ce paradis est fermé aux profanes ; et il faut voir de quel air digne ou rogue le concierge les en écarte ! comme il laisse tomber un regard de dédain sur les porteurs de manuscrits qui ont l'imprudence et l'impudence de demander M. le directeur !
(( Il n'y est pas.
— Et monsieur son secrétaire ?
— Il n'y est pas. »
Acteurs et actrices qui s'arrêtent dans sa loge pour y causer des potins du jour pouffent tout bas de rire à le voir rembarrer avec cette morgue les pauvres diables de poètes, sans parler des pauvres diables d'amoureux. Mais il s'humanise parfois avec ces derniers, quand ils y mettent le prix.
C'est devant sa loge que ces messieurs montent la garde, le soir, attendant que l'actrice, qui a joué dans la pièce, sorte et leur fasse signe. Il les regarde, en philosophe, faire leurs cent pas sur le trottoir, et les encourage parfois d'un sourire.
Tout ce côté du théâtre lui appartient ; il en ignore la façade et les devants; arrêtons-nous-y à cette heure.
Voici le contrôle : il se compose presque partout de trois
personnes, dont le contrôleur en chef. Le public croit volontiers que le contrôleur n'a d'autre fonction que de déchirer un coin du billet que chaque spectateur lui apporte. C'est un des organes indispensables de cette machine très compliquée que l'on appelle un théâtre. Il faut qu'un bon contrôleur connaisse comme le secrétaire néral du théâtre lui-même, son Tout- Paris sur le bout du doigt. Le secrétaire général a signé dans la journée les billets de fliveur. Le soir, c'est le contrôleur qui les vérifie; c'est lui qui sait qui il peut laisser entrer sans payer ;
qui écoute les plaintes, juge les différends et les apaise. 11 sait proportionner les égards et la pohtesse au rang des personnes qui se présentent; dur, comme il convient, aux chiens de ])ayants.
et quand viennent les autres, roguc avec les petits, la bouche en cœur pour les gros personnages, habile aux nuances. Avant d'arriver jusqu'à lui, il vous a fallu subir les propositions du marchand de billets. Il vous aborde, et tout bas :
(( Monsieur, un orchestre, moins cher qu'au bureau. » Si vous faites mine de l'écouter, il vous entraîne dans un caboulot voisin. Il vous montre des places, qu'il vend au rabais quand la pièce n'a pas réussi, qu'il surfait le plus qu'il peut quand elle a la vogue ; et les soirs où la curiosité parisienne est violemment surexcitée, un fauteuil coiite cinq louis et une loge vingt-cinq. Il est la plaie des théâtres, qui n'ont jamais pu s'en débarrasser. Quelques directeurs ont trouvé plus simple de faire alliance avec lui et vendent par-dessous main, grâce à cet intermédiaire, leurs places plus cher qu'au bureau. Il leur prête de l'argent aux jours de grande dèche.
Autrefois il se formait à la porte des théâtres des queues d'une longueur prodigieuse. Que de fois, en mon enfance, n'ai-je pas fait queue deux ou trois heures sur mes jambes, attendant l'ouverture du bureau, tandis que sur les flancs de la colonne, le marchand de coco, sa fontaine sur les épaules, criait sa marchandise ! Le marchand de coco a disparu, et l'on ne fait plus guère queue, si ce n'est par exception.
4it
L'entrée dans les théâtres est devenue fort paisible; c'est la sortie qui est toujours houleuse. La foule descend lentement par les escaliers, et toujours retient sur toutes les lèvres impatientées la phrase sacramentelle : « Si pourtant il y avait le feu, comme on serait cuit ! »
Les valets de pied attendent dans les vestibules (je parle des théâtres oii il y a un vestibule); ils demandent à haute voix les voitures, qui s'alignentenune longue aie. Les pauvres diables qui n'ont pas de -SS voiture à eux se mettent, à travers la nuée des ouvreurs de portières, en quête d'un fiacre ou d'un omnibus , sans compter ceux qui ne peuvent compter que sur leurs jambes, et qui ouvrent paisiblement leur parapluie. Car, je ne sais si vous l'avez remarqué, il pleut toujours à la sortie du spectacle; et c'est dans la nuit, rayée de lumière électrique, un tumulte et un piétinement dans la bouc, à travers le va-et-vient des voitures et les bousculades des gens pressés.
La façade du théâtre s'éteint; la garde municipale s'en va la dernière d'un pas cadencé et regagne la caserne. Tout est fini : Dormez en paix, gens de Paris et de Pontoise ! Ce sera demain à recommencer.
M^lrC