REPRESENTATION AU CHAT NOIR
Je ne vous mènerai point aux concerts du Conservatoire, par l'excellente raison qu'il ûiut être le petit-fils d'un ami d'Habeneck pour y avoir entrée. Ceux qui vont là sont des pontifes de l'art, qui sentent la grandeur de leur mission et qui exercent un sacerdoce. Ils savent à quels endroits il convient de se pâmer, à quels autres ils doivent dodeliner de la tête ; ils ont conscience d'être les servants d'une religion et ils communient avec le plus impeccable de tous les orchestres dans l'admiration des œuvres les plus consacre'es. Ils ne sont que cinq cents et se connaissent tous. Ils célèbrent entre eux les mystères de la grande musique.
Aux concerts Lamoureux, tous convaincus. Lamourcux
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lui-mcinc i)lus convaincu que tous les autres : Wagner est Dieu et Lamourcux est son prophète. Tous les musiciens vont chez Lamoureux, toutes les femmes du monde, et c'est à qui renchérira sur l'enthousiasme. On serait regardé de mauvais œil si l'on se permettait des degrés dans l'admiration. Il y en a d'ailleurs quelques-uns qui sont très sincères. On les reconnaît à ce qu'ils font moins de simagrées que les autres.
Du concert au café-concert, quelle chute!
Il faut pourtant hien dire un mot du café-concert, puisque aussi hien aujourd'hui une honne partie de la population parisienne se répand chaque soir dans les étaljlissements de ce genre, pour y fumer un cigare, en écoutant des chansons. Oh! ces chansons! pour une qui a de la fantaisie et de la grâce, comhien en défile-t-il d'idiotes ou d'ordurières, chantées par des pseudo-artistes qui n'ont ni voix, ni talent, ni heauté même quelquefois !
Et cependant c'est là que nous avons entendu Thérésa, et plus tard, Paulus, le grand Paulus, l'illustre Paulus ! C'est là ([ue chante cette gentille et piquante Yvette Guilhert, qui tourne à présent toutes les tètes. C'est là que chante Kam-hill, qui doit le meilleur de sa céléhrité à son hahit rouge! C'est là enfin, à l'Éden-Concert, que la Chan-
son a eu ses vendredis classiques, tout comme le Théâtre- Français avait ses mardis et ses jeudis
Il faut dire que le public qui vient au café-concert se
contente à bon compte. Regardez tout ce monde; il écoute vaguement, poussant au plafond des bouffées odorantes, sirotant un bock, perdu dans ses pensées. S'il est à l'Alcazar d'été ou aux Ambassadeurs, pendant le mois d'août, il jouit de la fraîcheur du soir et s'amuse à regarder les
jolies femmes. Le spectacle est le cadet de ses soucis. Une s'cvcillc de son farniente que pour écouter le chanteur ou la chanteuse en vogue, et, parfois même, s'il est en humeur de rire, il reprend le refrain en chœur. C'est une des plaisanteries familières aux hahitués de ces sortes d'endroits.
Les cirques accaparent encore une forte partie de l'ancienne clientèle des théâtres. Le spectacle n'y a guère varié depuis cinquante ans; ce sont toujours à peu près les mêmes exercices, les mêmes clowns, les mêmes plaisanteries. Elles avaient autrefois un tour de gaminerie parisienne, dans la houche d'Auriol, que les générations nouvelles n'ont pas connu. Le genre anglais est plus en faveur, et c'est Auguste qui a le privilège de faire rire tous les enfants et quelques grandes personnes.
Il n'y a guère eu d'innovations hardies qu'au cirque de la rue Saint-Honoré, où la piste, grâce à un truc ingénieux, se change en un hassin rempli d'eau. Tous ces speclacles ont leur clientèle, et le high-life s'y donne rendez-vous a des jours déterminés.
Le high-life aime les théâtres hors cadre, ceux qui se piquent de réveiller ses curiosités de sceptique et de blasé par un ragoût de nouveauté piquant. C'est ainsi qu'il a patronné le Théâtre-Libre d'Antoine, dont nous avons suivi avec un si vif intérêt la prodigieuse fortune. Nous l'avons
VU des hauteurs de Montmartre, où il opérait dans le plus obscur des bouibouis, passer à la Gaîié- Montparnasse et s'établir enfin aux Menus-Plaisirs, où il donne chaque mois une ou deux représentations qui font courir tout Paris. Antoine est le prophète d'un art nouveau, qui a ses disciples très convaincus et très fervents. J'ignore quelles en seront les destinées et si la révolution qu'il a lancée aura le succès qu'il espère ; il est certain qu'il aura exercé sur le théâtre contemporain une réelle intluence, et que cette monographie, à notre sens, ne serait pas complète si son nom n'y figurait pas.
Beaucoup d'autres théâtres se sont formés en ces derniers temps à l'imitation du Théâtre-Libre; sans parler de ce Théàtre-d'Art qui a valu à son fondateur quelques mois de prison pour outrages aux bonnes mœurs. Mais je n'ai à parler que de ceux qui ont plu aux Parisiens par un petit coin d'originalité singulière. Au premier rang brille le Chat- Noir, fondé par ce drôle de corps qui s'intitule : gentilhomme de Salis, seigneur de Chatnoirville. C'est chez lui que, pour la première fois, on nous a offert en spectacle et la Marche à rÉtoile et l'Épopée impériale, qui ont si profondément ému le monde des artistes. Ce n'était au fond que la lanterne magique de nos pères, mais renouvelée par un art ingénieux; les dessinateurs avaient trouvé moyen, avec des découpures projetées sur un fond de toile blanche, d'obtenir des grouillements de foules et des profondeurs inouïes; la
musique et la poésie y jetaient une note idc'ale ; cela était exquis; et cependant le seigneur de Chatnoirville, de sa voix enrouée, avec une verve rabelaisienne, lançait à travers la représentation ses boniments mêlés de plaisanteries énormes, de calembours et de traits d'esprit.
Non loin de là, rue Rochechouart, Bruant, tout en blaguant les habitués de sa brasserie et les philistins qu'y attirait la badauderie parisienne, les amusait et les épouvantait tout ensemble de ses chansons réalistes, tandis que le Moulin-Rouge agitait dans la nuit ses grandes ailes sur les hauteurs de Montmartre, que les Folies-Bergère exhibaient à toute une foule incessamment renouvelée des danseuses, des acrobates, des mimes et des clowns, et qu'au bas de la rue de Clichy, le Théâtre-Moderne, s'établissant sur les ruines de vingt exploitations malheureuses, ressuscitait les grands ballets qui firent un instant la vogue de l'Éden- Théàtre.... Mais où sont les neiges d'antan !
Je me ferais scrupule d'oublier dans cette nomenclature rapide le théâtre minuscule de la galerie Vivienne, où le poète Boucher, aidé de quelques-uns de ses amis, poètes comme lui, Richepin, Ponchon et d'autres encore, nous donna des spectacles délicieux où il n'avait pour artistes que des marionnettes taillées dans le bois et construites par M. Signoret. Ces mystères, celui de Tobie, de Noël, de la Légende de sainte Cécile, attirèrent dans cette petite salle tout ce ({ue Paris compte de fins lettrés, de femmes
éléi^antes et de snobs. Car les snobs viennent partout à la
suite des grands succès.
^-- Et maintenant il ne me resterait plus qu'à NOUS conduire
l|\, ^ à la foire de
\ / Neuilly, à vous montrer le dompteur entrant dans la cage de ses lions et Ibuaillant les pauvres betes, dont l'apatliie fait pitié, la
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l'emmc colosse exhibant son mollet, le lutteur tombant la personne de la société qui veut bien accepter le caleçon, et tous les nomades des théâtres forains qu'a si bien connus et peints Hugues Le Roux. Oh ! qu'ils font de bruit, et que leurs trompettes, soutenues de grosse caisse, jettent dans l'air un vacarme joyeux qui se mêle aux savoureuses odeurs de la friture en plein vent !
Je regrette pourtant les boniments des pitres et la parade sur les tréteaux. Bobèche et Galimafré, qui avaient fait la joie de Charles Nodier, et qui m'avaient moi-même si fort diverti en mon enfance, ont disparu avec les bagatelles de la porte.
En revanche, nous avons de vrais théâtres improvisés, 011 de vrais acteurs jouent de vraies pièces, en les accommodant aux exigences du lieu. J'ai vu jouer en trois quarts d'heure les Deux Orphelines de d'Ennery, et les Cloches de Corneville, avec un piano, en vingt-cinq minutes. On donnait deux représentations dans la journée, deux le soir ; nous étions assis sur des bancs de bois aux premières, qui coûtaient bien 50 centimes. Il est vrai que la prima donna faisait une quête dans l'entr'acte.
Ces théâtres se sont perfectionnés depuis ; ils ont de bons artistes qu'ils payent assez bien ; les imprésarios concluent des traités avec les auteurs et gagnent de l'argent. Ils vont ainsi de foire en foire, promenant un théâtre et un répertoire également portatifs.
Qui sait si un grand acteur ne sortira pas un beau jour de cette école !
Et cependant Guignol, l'immortel Guignol, ne cesse de rassembler autour de sa baraque les petits enfants, les bonnes d'enfants et les tourlourous. Les pièces sont moins primitives à cette heure que celles qui ont réjoui nos cinq ans. Je ne vois plus sur le rebord de la scène le chat légendaire, avec qui jouait Polichinelle.... Mais Polichinelle n'en continue pas moins de rosser le gendarme et d'être emporté par le diable.
Et c'est comme cela que nous finirons tous.