Le th©atre aujourd'hui
Nous sommes arrivés à un moment où la littérature va mettre des cordes neuves à son arc. Les époques de décadence et d'engourdissement dans l'art ont toujours été le signe d'une régénération; c'est un trait d'union entre le bien du passé et le mieux de l'avenir ; après un calme plat comme celui par lequel nous venons de passer, arrive une sorte d'effervescence littéraire qui est le travail de l'enfantement. Ce déluge de petits journaux, cette
grêle d'auteurs, ce besoin général de critiques, tout cela présage la fin de notre sommeil léthargique, nous l'espérons tous, nous y croj-ons, la foi existe aujourd'hui, nous sommes sauvés.
Et, suivant notre conviction, nous sommes si près de la renaissance, qu'il peut être utile à l'histoire de peindre l'époque de nullité dans laquelle nous pataugeons depuis longues années ; or, comme de tout ce qui devrait témoigner le plus de vitalité, le théâtre est ce qu'il y a de plus endormi, il se réveillera le premier ; photographions-le dans l'état où il se trouve aujourd'hui pour qu'il serve plus tard d'exemple à éviter.
Et d'abord, à qui incombe la responsabilité de cette dégradation artistique?
Aux diiecteurs, aux artistes, aux auteurs ou au public? Mon Dieu , chacun peut dire son meâ eulpâ; chacun en ce qui le concerne a tout fait pour se tenir au niveau de ce monde cameioite qui marche aujourd'hui à la tête de la société ; . . . ToœViV^ cameloites,... pièces, direction et artistes, au goxit du jour!
Maintenant, disons-le pour rendre honunage fi la vérité, le public a le premier influé sur le g-enre au théâtre; c'est lui qui consacre les succès, c'est lui qui donne son g'oût, c'est donc lui qui est le premier auteur des Filles de marbre et autre.-
scandales. Il est vrai que le talent a le pouvoir de s'imposer et que si nos auteurs modernes avaient trouvé en eux assez de force morale et littéraire pour se faire écouter, ils auraient formé le goût du public au lieu de se pervertir avec lui en le servant dans ses débauches.
Ce à quoi les auteurs répondent : Que n'ayant pas d'artistes pour les inspirer, sachant que leurs œuvres ne seront jamais interprétées avec le soin qu'ils mettraient à les composer, mieux vaut tirer de 1 art ce qu'on en tire aujourd'hui : un peu d'argent, ce qui donne assez de gloire.
Que répoudra l'artiste"? Oh! sa défense est facile ; comment voulez-vous qu'il étudie, et pourquoi faire ? Où sont les pièces que l'on joue beaucoup plus de trente fois? où sont celles que l'on reprend jamais? Puis, qui sait si le directeur d'aujourd'hui vivra même le temps de son engagement? qui sait si l'artiste arrivera jamais? Le protégé du directeur le permettra-t-il? Et les dames artistes, pourquoi chercheraient-elles à acquérir du talent, puisqu'on ne leur demande que de la gr<\ce et de la beauté ? Elles ont ma foi bien le temps d'étudier autre chose que des sourires devant leur miroir et la composition de leurs toilettes; ne faut-il pas qu'elles vivent et cherchent dans le théâtre la seule voie qui conduise aux appointements !
Reste le directeur! Oh! lui, ne lui demander rien en fait d'art, ceci n'est plus de sa compétence ! Il vend sa marchandise et tâche de faire le mieux possible ses affaires, ce n'est pas sa faute si ses fournisseurs sont mauvais. — Et voilà justement le point de départ de cette dégradation générale du monde dramatique ; c'est cette habitude de se servir de l'art comme d'une sébile pour les recettes et de le forcer à faire de l'argent, au lieu de forcer f argent à faire de l'art. Le théâtre, avec un comptoir et une montre, est impossible; le commerce et l'art sont incompatibles: et tant que l'intelligence ne dirige pas l'argent, le résultat est nul et pour l'argent et pour l'intelligence.
Commençons donc par le directeur, et tâchons de résumer en un seul portrait les traits principaux de ce grand commerçant de Paris.