‹ Le th©atre aujourd'huiChapitre 2 sur 8 · LE DIRECTEUR · texte numérisé non relu

LE DIRECTEUR

Il a généralement de cinquante à soixante ans ; son aspect est peu imposant, mais sa démarche est celle de l'importance et de la conviction profonde de sa valeur personnelle ; ses talons résonnent fièrement sur le sol, sa voix est brève, habituée à donner des ordres tout-puissants , son abord peu affable et rarement poli. C"est l'homme qu'on a le plus besoin de voir dans son théâtre, et c'est celui (ju'on y rencontre le plus rarement.

S'ag'it-il d'une pièce qu'on lui présente? — Nous ne sommes plus au temps oii, parce que Ion était

jeune et inconnu, on était sûr de ne jamais être reçu; il n'y a qu'un théâtre à Paris où cela se pratique encore, et l'on s'en est assez mordu les doigts pour commencer à faire un peu de place aux talents nouveaux. En général on est, sinon lu, du moins reçu partout...; joué c'est autre chose! Mais, en aucun temps, les jeunes écrivains n'ont trouvé plus facilement l'écoulement de leurs œuvres; c'est que jamais, non plus, elles n'ont été dévorées plus promptement. Le manuscrit est donc classé dans le carton ; il vous reste maintenant à venir chaque jour vous rappeler au souvenir du directeur. Earement il vous renvoie votre œuvre; c'est vous qui, lassé de faire des démarches inutiles, venez la lui retirer un beau jour. Si par hasard il la lit, il ne vous fera pas d'observations en vous indiquant les passages faibles, ceux que vous pouvez retoucher; il n'y a qu'un directeur qui se donne cette peine gratuitement, et je le nommerai pour la rareté du fait, c'est M. Dormeuil. Les uns vous proposeront leur collaboration, ce qu'on peut traduire par une prime de... pour vous jouer; les autres vous inipo- .seront la révision de monsieur tel ou tel, nom connu, qui fait bien sur l'affiche. Il est bien entendu que ce n'est que pour la forme et que rien ne sera changé à votre œuvre v qui doit être l)Oune pour qu'on vous propose cet arrangement; d'autres

voudront retoucher votre pièce eux-mêmes, et alors je vous plains réellement ! Si leurs embellissements vous font chuter, tout retombe sur vous ; s"il5 n'ont pas tout à fait abîmé votre œuvre et que vous réussissiez, comptez qu'ils proclameront partout que vous leur devez une fameuse chandellel

Est-ce tout que d'avoir été reçu? Attendez, nous sommes aux répétitions; M. Tel ou Mme Telle est dans les bonnes grâces du directeur : — « Ne trouvez-vous pas ce passage un peu long '? — Je n'ai pas de couplet ; il m'en faut un absolument, avec des roulades. — Mon rôle est trop pauvre, il me faudrait une toilette grise ; je viens d'en acheter une ravissante. — Je ne veux pas être embrassée, cela fait mauvais efiFet dans la salle. — n me faut un pas de cancan. — Je veux épouser l'amoureuse à la fin de la pièce. — Et ceci et cela ! »

Et le directeur vous impose une coupure, un couplet, une toilette grise, un pas de cancan, un mariage, et ceci et cela! Est-ce tout? On descend les décors. — Mais, monsieur le directeur, ma scène se passe dans une forêt, vous me donnez un jardin. — Monsieur, je n'ai que cela. — Eh bien. faites un décor. — Certainement, je vais dépenser 1,200 fr. pour une pièce qui m'en rapportera 400; ètes-vous fou? Il est bien plus simple de faire passer votre pièce dans un jardin; c'est comme

pour les costumes; vous vous imaginez que je vais vous donner des marquis et de la poudre quand mes acteurs sont forcés de se payer les toilettes modernes. Allons donc, mettez moi des habits noirs et des chapeaux ronds ! . . . Et vous cédez. Bien heureux encore" si le directeur vous accorde à regret quelques places pour vos amis le jour de la première représentation.

S'agit-il d'un engagement d'artiste ; le directeur est assis gravement dans son fauteuil :

— Oui, ma chère enfant, tout cela est très-joli, mais je n'ai besoin de personne, moi.

— Monsieur, je suis élève du Conservatoire, et si vous voulez venir me voir jouer demain.

— Mais c'est inutile, puisque je nai pas besoin de vous. Si je vous prends je ne puis vous donner que 800 fr. , et vous vous fournirez les toilettes de ville.

— Mais, monsieur, c'est impossible : je ne suis pas riche.

— Eh, pardieu! vous le deviendrez; Mme X. non plus n'était pas riche quand elle était ici; voyez-la aujourd'hui. J'ai un très-beau public, c'est à vous de savoir vous arranger, etc., etc.

( Une dame ou toilette brillante entre chez le directeur. ) Bonjour, cher.

— Bonjour, belle dame ; que désirez-vous de moi ?

— Cher, j'ai envie de jouer les ingénues dans ton boui-boui. Ils sont drôles aujourd'hui, ils ne ▼eulent que des actrices. Enfin, puisque ça flatte le comte, je me décide. Quant aux appointements, tu sais, j'en donnerai s'il le faut. D'abord je fournis les décors de ma pièce de début. Et puis tu verras les diamants que me donne le comte ; je ne te dis que ça. S'il y a à aucun théâtre une femme qui en ait autant que moi, je te paye un dédit et je romps l'engagement.

— (Le directeur à l'élève du Conservatoire.) Mademoiselle, désolé ; mais je ne puis pas vous prendre ; vous concevez, j'avais promis. Vous, belle dame, à demain, n'est-ce pas?

Et avant de signer l'engagement on s'informera de la position de Mlle X. dans le demi-monde; si elle a un Hector influent ; si sa cour est riche et nombreuse; on s'informera surtout si, par malheur, elle ne s'aviserait pas dètre fidèle : car, en ce cas. elle n'attirerait personne à l'orchestre. On sait si elle donne des bals , à quel chiffre s'élève sa fortune ; ou connaît toute sa garde-robe, et quand les renseignements sont satisfaisants, on sig'ne l'engagement.

Et si cette dame ne sait pas jouer la comédie?

Voilà, ma foi, une chose bien intéressante k savoir, puisqu'elle est riche et jolie.

Il V a encore le directeur Adonis. Celui-là aussi

veut des jolies femmes, et avant tout il veut s assurer par lui-même de la beauté de ses actrices. Son théâtre est un sérail , et c'est à qui obtiendra le mouchoir et deviendra la sultane favorite. Si je ne respectais mes lecteurs et moi-même je leur citerais l'histoire d'une actrice qui, venant s'engager à un de nos grands théâtres de vaudeville, fut scandalisée, malgré son habitude des mœurs faciles, de la brutalité amoureuse du directeur qui refusa de signer parce qu'elle avait repoussé son hommage immédiat. Ne croyez pas que j'invente une histoire scandaleuse ; le fait est connu et le nom sera sur la bouche de tous les habitués des coulisses.

n y a aussi le directeur qui, pris tout à coup dune moralité excentrique, ne veut plus que des actrices mariées et fait de son théâtre une succursale de M. Foy. Cette fantaisie est dangereuse; au bout dun an tous ces mariages se brisent, et les liens étant plus sacrés, l'immoralité en devient plus grande; mais du moins ce sentiment est honorable et le directeur n'est pas responsable des suites.

Vient ensuite le directeur marié à une artiste, celui qui a telles ou telles préférences. N'approchez pas de ce théâtre, vous qui voulez vous faire une carrière de l'art dramatique; vous n'aurez que les

restes des protégées, et s'il y a un rôle qui puisse vous élever trop haut, vous ne l'aurez pas; la place que vous occupiez en entrant, vous l'occuperez en sortant, et si vous avez sur le public une trèsrgrande influence, malheur à vous ; non-seulement les rôles les plus effacés vous seront imposés, mais on ne vo\is en confiera plus du tout.

Pour les hommes, c'est autre chose ; on les marchande, on cote leur talent au plus bas prix, et comme ils n'ont pas la ressource des intrigues laissée aux femmes, leur existence est un combat continuel avec la misère. Et cela sur les pku-. grandes scènes ; je vous citerai tel grand artiste qui sutfit à peine à ses besoins et n'a pas de famille parce qu'il n'aurait rien à lui apporter. Il est vrai que si la chance lui est favorable, il s'impose un jour et alors se fait payer des prix fabuleux, demande toujours et obtient sans cesse; il en coûte si peu au directeur de céder à ses folles exigences, on diminuera un Tel, on rognera la part des petits et l'administration ne s'en ressentira pas.

Il n'y a pas de terme moyen pour les artistes hommes ; ou tout en haut ou tout en bas de l'échelle; et voilà pourquoi l'on se réjouit quand on entrevoit la possibilité de l'intervention du gouvernement dans les théâtres. Quelle moralité on attendrait de la police intérieure des coulisses et

combien une juste répartition du gain annuel du directeur amènerait de chang-ements utiles et dignes. En général le défaut du directeur est de regarder comme marchandise tout ce qui concerne le théâtre, artistes, auteurs et public. L'art s'efface devant la question d'argent, et l'on s'occupe bien moins delà gloire à acquérir en attachant à son nom un succès littéraire, que de se retirer avec pignons sur rue, voiture et inscriptions sur le grandlivre ; cela n'est pas digne, mais la faute en est au penchant de l'époque qui considère tout au point de vue commercial et l'on serait bien embarrassé de trouver un homme qui put s'arroger le droit de jeter la première pierre au directeur; si ce n'est toutefois l'auteur à ses débuts, parce qu'il ne s'occupe pas encore des pièces de 5 fr. qu'il ne connaît que de réputation.

Page 1