‹ Le th©atre aujourd'huiChapitre 8 sur 8 · LA CONCIERGE.— L'OUVREUSE.— L'AMOUREUX DE CES DAMES · texte numérisé non relu

LA CONCIERGE.— L'OUVREUSE.— L'AMOUREUX DE CES DAMES

J'ai dit la concierge avec intention, car vous ne rencontrerez que rarement un homme en possession du cordon de ce paradis perdu. Pourquoi cette prédilection pour la gent féminine ? — Si vous saviez en quoi consiste le métier de concierge du théâtre, vous comprendriez que la finesse et l'intelligence rusée qu'on se plaît à reconnaître à la femme sont les principales qualités nécessaires à cet emploi.

Ici, plus que jamais, j'ouvre une parenthèse

pour ne pas m attirer la haine des concierges de théâtre, ce qui me rendrait impossible mon métier de critique et m'exposerait à la vendetta la plus terrible. Je ne fais aucun portrait, si quelqu'un se reconnaît , quil ne le dise pas à son voisin , il se trompe à coup sûr.

Dans un trou généralement enfumé et aussi étroit que celui du souffleur, se tient une famille d'enfants, de chiens, de serins, etc. , car, comme toutes les concierges, celle du théâtre adore les animaux.

Assise devant un fourneau eu terre qu'elle surveille tout en recousant le costume de son mari , qui est généralement choriste, la déesse du lieu crie après ses enfants, après son chien, après tout, pour entretenir sur son visage cette mauvaise humeur qui est le caractère habituel de sa physionomie. Elle professe un profond mépris pour toutes les actrices en général et leurs amoureux en particulier ; ce qui ne l'empêche pas de faire h ces dame^ de profonds saints, parce qu'elles lui font faire des commissions, lui achètent une foule de petites inutilités, prennent des billets à toutes les loteries quelle invente, ne refusent jamais une belle occasion en robes ou en costumes, et payent largement pour la plupart.

C'est à la fiu du spectacle que la concierge du

théâtre trùne dans toute sa gloire; c est l'heure où les Don Juan de rorchestre s'avancent timidement le chapeau dune main, un louis de l'autre, et demandent l'adresse de l'actrice qu'ils convoitent. Les règlements étant formels, la concierge se renfrogne et refuse net... si le louis ne se présente pas le premier. Du reste la somme varie suivant l'importance des théâtres, ou la célébrité de l'actrice. Selon la générosité de l'amoureux, elle refuse ou elle consent à porter les billets doux dans les loges et à en rapporter les réponses; son coup d'œil ne la trompe pas, et elle donne des renseignements immédiats sur la richesse probable du soupirant. Vous voyez qu'il est important de plaire si vous voulez obtenir une réponse favorable. Autrefois louvreuse était chargée de ce petit service postal; mais la concierge n'a pas voulu d'une telle concurrence, elle s'est fait un monopole de cette mine d'or et a relégué l'ouvreuse dans ses petits bancs et dans ses programmes. L'ouvreuse n'est plus rien qu une femme généralement peu heureuse et rarement ancienne actrice, comme au temps où sa connaissance des coulisses la faisait rechercher des beaux de l'orchestre.

Franchement, n'est-il pas honteux de voir de pareils métiers s'exercer au su de tous, et cela sans que personne s'en étonne, sans que la femme qui

le fait en rougisse ; elle n'y voit pas le moindre mal, élève très-bien ses enfants et dote convenablement ses filles ; c'est une honnête femme, qui méprise de tout son cœur les houris de ce sérail qu'elle dessert, elle se moque des sots qui viennent y fondre leur fortune, elle n"a pas assez de dégoût pour cette débauche et cette immoralité des coulisses, mais elle en vit très-franchement, et c'est pour elle que Vespasien a dit : L'argent sent toujours bon !

L'amoureux de ces dames a de vingt à soixante ans, mais il n'est plus aussi généreux ni aussi riche que par le passé ; aussi une pauvre actrice arrivet-elle à grand'peine à se faire, avec trois ou quatre cavaliers-servants, le capital qu'elle amassait autrefois avec un seul amoureux. L'idée fixe de l'amoureux de ces dames, c'est d'être en titre et d'entendre dire autour de lui : C'est l'amant de X. — Il faut faire un stage assez long pour arriver à ce résultat, à moins que l'on ait une fortune de premier ordre. Quand un des quatre heureux perd sa position près de la femme aimée, celui qui le suit prend immédiatement sa place, et ainsi de suite jusqu'à renouvellement complet de la cour.

Ce que veut l'amant de ces dames, c'est obtenir \me célébrité à l'abri de celle de l'actrice; il prend son nom, au lieu de lui donner le sien, comme

autrefois; il va dans sa voiture, au lieu de sortir dans la sienne ; bref, ce n'est plus lui qui a une maîtresse, c'est la femme qui a un amant.

Tous les soirs [où Mme joue il est là ; à la sortie du théâtre il est là; aux premières représentations des autres théâtres il est là avec elle ; aux courses il est là aussi : c'est un métier très-fatigant, mais qui pose admirablement un jeune homme, seulement cela dure peu, comme l'arg-ent qu'il possède, et disons que cette position qu'occupaient autrefois comtes et marquis est échue aujourd'hui aux boursiers et aux conimeroauts, parce que le soleil qu'on nomme fortune ne se lève guère plus que de ce côté-là. — Arrêtons-nous et ne fouillons pas plus avant dans ces existences, qui ne touchent que par un coin au théâtre.

Tout cela est bien triste, n'est-ce pas? pour ne pas dire répugnant, et j'ai presque honte de vous avoir promené daus ces basses-fosses du monde dramatique; mais quand l'artiste ne fait pas oublier la femme, quand on sacrifie son talent à une fortune à acquérir Dieu sait comment, le vice paraît deux fois plus honteux, deux fois plus méprisable, et je ne vois pas pourquoi on n'essayerait pas de relever la morale au bénéfice de l'art comme de la société. Certes je n'ai ni la prétention, ni l'espoir, d'avoir produit un revirement dans les goûts et les

habitudes du théâtre, mais que chaque critique, grand ou petit, soulève à son tour le rideau des coulisses, qu'il montre à tout ce monde ce qu'il est et ce qu'il fait, qu'il mette en opposition continuelle l'art et les vices qui s'abritent sous son nom, la honte viendra peut-être, et quand on rougira sous son fard, l'avenir sera sauvé et le talent des auteurs à naître fera le reste, si l'argent veut bien aussi se mettre au niveau des progrès dus à l'intelligence.

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