CONSIDÉRATIONS HYGIÉNIQUES
Nous avons déjà remarqué , sur le témoignage àe Kœmpfer, que les feuilles de thésont, aumomentoii elles viennent d’être cueillies, d’une amertume très-désagréable, et ont une telle action sur le système nerveux qu’elles troublent le cerveau et occasionnent le délire. La préparation que l’on fait subir au.thé, et le tems pendant lequel on le garde avant de le livrer au commerce, peuvent atténuer ces propriétés délétères j mais les font-elles disparaître entièrement?
c’est ce qu’il faut examiner.
Si l’on en croit les partisans du thé infusé , cette boisson lève les obstructions , purifie le sang, prévient lagoutte, la pierre, et facilite la digestion j elle est céphalique , cardiaque et pectorale. Les médecins sont trop éclairés maintenant pour admettre de pareilles vertus spécifiques.
Cartheuser et Geoffroy, cjui les rap-
portent d’après l’opinion des médecins de leur tems , sont de trop bonne foi pour ajouter leur autorité à celle de leurs prédécesseurs. Si le thé a souvent produit de bons effets, disent-ils , il faut attribuer cet avantage moins à la plante qu’au véhicule; c’est l’eau chaude sucrée qui doit avoir l’honneur des cures , en supposant que le thé en ait vraiment produit.
Quand on consulte les autres ouvrages de médecine qui traitent du thé, on voit que la plupart des médecins n’osent point en prescrire l’usage. Daniel Crugeriis {i) cite plusieurs personnes qui pour en avoir pris habituellement, ont été attaquées d’une paresse d’entrailles et d’un froid intéi’ieur dans le bas-ventre. Hermand Grimm dit que les buveui’s de thé tombent dans le diabète ouïe marasme. Geoffroj rapporte que le thé , pris abondamment, a donné des Insomnies, des vertiges et des mouvemens convulsifs dains tous les membres.
(l) Miscellan. Cur. dec. Il , ann. IV, observ. 74.
Simon Pauli le regarde comme très-nuisîsible aux asthmatiques , aux pituiteux , aux poitrines délicates, à ceux qui ont les nerfs sensibles. Ciillen attribue les bons effets du thé à l’eau chaude ; mais il rejette le thé pris isolément , comme ayant trop d’action sur le système nerveux , et pi'Oduisant des spasmes et des tremblemens.
Enfin Buchan dit positivement que les gens de lettres doivent s’interdire le thé, parce qu’il est la source la plus abondante des maladies nerveuses.
D’après l’opinion et le témoignage de ces hommes éclairés , on peut croire que si le thé rend quelques services par ses pro-^ priétés astringentes dans les dyssenteries, dans quelques fièvres ; s’il est utile aux peuples qui, comme les Arabes , les Tartares ou les Anglais, mangent beaucoup de viandes mal cuites , il peut être trèsfuneste comme boisson habituelle aux personnes sédentaires et délicates. 11 serait à désirer qu’on ne l’employât dans nos climats que comme médicament. En effet,
qu’est-il autre cbose? Ses principes immédiats sont ceux du quinquina , de l’angustui’a , de la gentiane , de la plupart des fébrifuges ; son parfum est emprunté , son goût est légèrement acerbe , et si les Chinois elles Japonais en font un si grand usage, il faut croire qu’ils n’ont pas trouvé mieux dans leur pays , puisque les Hollandais leur ayant porté de la petite sauge séchée avec soin , cette plante leur parut si préférable, qu’ils donnèrent jusqu’à trois caisses de thé pour une de sauge (i).
A l’époque où la ridicule anglomanie s’élalt emparée de toutes les têtes françaises , on mit le thé à la mode, non par goût, mais par manie, et l’on vit toutes nos petites maîtresses accablées de vapeurs ( 2 ).
(1) Pomet, Hist. des Drogues , tom. I. Morellot, dans son Cours de matière médicale.
(2) Le célébré Pinei remarque que les Tapeurs n’ont
commencé à être connues qu’au commencement de ce siècle ; il attribue ces maladies au luxe , au défaut d’exercice , aux boissons excitantes.Je ne m’écarte pas
beaucoup de son idée en mettant le tbé au nombre des causes certaines.
La révolution est venue changer nos habitudes , le thé n’a plus la même vogue , et les vapeurs des jolies femmes sont maintenant plus simulées que réelles.
Au lieu d’envoyer dans rinfj.e nos richesses pour acheter une feuille qui offre si peu d’avantages et tant d’inconvéniens, que ne récoltons-nous sur nos montagnes, dans nos prairies les végétaux parfumés , qui fournissent des infusions tout à la fois agréables et salutaires. Adoptons les falltrancks des Suisses , la sanicle, la bugle ,\& véronique, Id, pjrole, \q gnaphale , Varmoise , la hétoine , la centaurée , les menthes, les sauges, etc. Si nous voulons absolument des plantes exotiques , achetons aux Espagnols la capraire biflore et \anserine du Mexique, ou Yerjtroæille du Pérou -, aux Américains , la cassine des Apalaches, le ceanothe, la monarcle d’Oswego , le psoralier des Jésuites j enlevons à la nouvelle Hollande le leptorsperme et la salsepareille gljciphille ; mais sur-tout cultivons avec soin
à nie de France la précieuse aja-pana, dont 1 infusion vaut tous les thés du monde et par son doux parfum et par ses rares propriétés.
Il est donc démontré que le thé est plus nuisible qu’utile , et qu’il est très-facile de le remplacer -, mais était-il besoin de prouver au Français que l’intérêt de sa santé, et même celui de ses plaisirs , demande l’abandon d’un usage aussi ridicule?
11 n’est pei’soime qui n’en fasse le sacrifice avec joie en pensant aux sommes énormes que le thé coûte à son pays, aux dépenses accessoires qu’il entraîne , sans que rien puisse balancer la perte volontaire de tant de richesses.