Le théâtre, 1912-1913
THÉÂTRE RÉJANE. — Les Yeux ouverts, comédie en trois actes de M. Camille Oudinot ; la Princesse et le Porcher, fantaisie rimée en deux tableaux, de Mme Jacques Terni.
THÉÂTRE DE L'AMBIGU-COMIQUE — Nana, drame en cinq actes, de W. Busnach, d'après le roman d'Emile Zola.
M. Camille Oudinot fait une figure singulière dans le monde des lettres. Comme il est volontiers cynique en ses propos et en ses théories, on le croirait, si an ne le connaissait point, prêt à tout pour parvenir. Mais la mauvaise fée, ou la bonne, l'a doué d'une sensibilité d'artiste discrète et scrupuleuse, et cette contradiction de son caractère lui donne, entre parenthèses, avec l'héroïne de sa comédie, une amusante ressemblance, qui apparaîtra tout à l'heure. Il n'a jamais su faire proprement un métier d'écrire, quoi qu'il n'ait rien de l'amateur. Il use avec une rare pudeur de la publicité et de la réclame, et ne tire aucun parti de ses succès. Il en 0 remporté deux qui marquent. Son roman Filles du Monde n'est sans doute pas le prototype des Demi-Vierges, comme l'ont insinué certains critiques (dans une intention bienveillante). Le livre de
M. Marcel Prévost est d'une observation trop personnelle et prise sur le vif pour que l'originalité en soit suspecte. Mais l'observation de M. Camille Oudinol n'est pas moins personnelle ni moins vivante, et son livre demeurera un document de haute valeur sur cet état particulier de certaines jeunes filles, qu'il est si difficile de définir, et pour quoi M. Marcel Prévost a trouvé le néologisme qui convenait. Au théâtre, M. Camille Oudinot adonné Chaîne anglaise. Je suis un peu gêné pour dire a quel point je trouve cette comédie charmante, puisque j'ai eu l'honneur de la signer avec lui. Mais non, je ne suis pas gêné, puisque je n'avais pas d'abord jugé ma part de collaboration suffisante pour laisser mettre mon nom sur l'affiche. Ce fut M. Oudinot qui l'exigea, et seulement lorsque le succès fut avéré. Contrairement à une opinion trop répandue, les relations restent presque toujours courtoises entre collaborateurs, du moins qui ne sont pas illettrés.
Suzanne Oranger est restée veuve avec une petite fille de sept ans. Elle a un budget de six mille francs par an. Elle se résignerait à la médiocrité pour elle-même, elle ne s'y résigne pas pour sa fille. Elle cherche à se tirer d'affaire : elle essaie des pauvres expédients classiques : vendre des ouvrages de femme, tenir une pension de famille. Les amis qu'elle sollicite de lui procurer des fonds se dérobent ; elle crée un joli modèle de gilet brodé, on le
lui vole. L'appareilleuse, selon la coutume, arrive à propos et remontre à Suzanne, déjà instruite par ces expériences, qu'une femme n'a qu'un moyen de gagner sa vie.
Ici se marque la dualité du personnage, qui est la jolie trouvaille de la pièce. Suzanne ne s'effarouche point des offres de l'appareilleuse ; elle dit bien haut, d'abord, et comme pour se persuader, qu'une femme entretenue peut valoir mieux qu'une femme mariée ; elle le croit sincèrement, en théorie : quand il s'agit de passer à l'acte, sa sensibilité bourgeoise se révolte. Ce conflit pathétique est le sujet même du drame. Il n'aboutit pas tout à fait à la victoire de la vertu ; il aboutit à la victoire de l'amour, et c'est déjà un degré de moralité. Suzanne a séduit deux hommes, le riche Ouranof, roi des pétroles et du thon, et le Parisien Olivier Norsant. Olivier, qui craint les liaisons sérieuses, cède le pas à Ouranof, et elle accepte les présents du Russe, mais elle préférerait le Parisien, et j'imagine que ce n'est pas seulement parce qu'il est plus attrayant que l'autre, mais aussi, surtout peut-être parce qu'il est moins riche. Ouranof n'est d'ailleurs point repoussant, ce n'est point une brute, quoique, par modestie excessive, il se qualifie soi-même ainsi. Il est même sympathique. Il sait donner. La générosité est une forme de l'amour qui ne manque point d'agrément : elle n'est malheureusement pas à la portée de tout le monde. Suzanne reconnaît ces avantages d'Ouranof : elle ne se résout pourtant de lui dire le oui qu'il
attend depuis deux grands mois qu'après avoir vu de ses yeux Norsant lever une autre femme. Mais au premier baiser d'Ouranof, elle a une crise de nerfs, et le Russe, qui l'aime bien, mais qui a horreur des simagrées, commence à regarder avec complaisance la fille de l'appareilleuse, qui vient tout bonnement de s'offrir à lui.
Cette jeune personne, fort dessalée, prendra possession du roi du thon au troisième acte, et Suzanne se donnera au Parisien, qui a peur de l'amour, mais qui, enfin, ne boudera plus contre son cœur.
Cette comédie est parfois d'une brutalité un peu maladroite, mais les situations sont neuves, les scènes franchement traitées, et si les nombreux personnages épisodiques semblent crayonnés d'un trait un peu gros et un peu mou, les trois caractères principaux sont, en revanche, fortement et curieusement dessinés.
M. Arquillière a joué le rôle d'Ouranof avec quelque lourdeur, mais avec intelligence et autorité. M. Cappellani a, comme de coutume, une tenue excellente, un jeu sobre, et la meilleure voix de théâtre, qui ne semble point de théâtre. Mlle Polaire n'a point la physionomie de Suzanne Granger, ce n'est pas sa faute, et elle ne laisse pas de montrer, au cours de ces trois actes, un très bizarre, mais très remarquable talent. Elle n'a peut-être pas non plus les toilettes du rôle. Comment peut-elle s'offrir de telles robes, de tels manteaux et de tels chapeaux
avec six mille livres de rentes, en un temps où les aigrettes sont hors de prix ?
La comédie de M. Camille Oudinot est précédée d'une fantaisie rimée en deux tableaux, de Mme Jacques Terni, d'après un conte d'Andersen, la Princesse et le Porcher. Le conte d'Andersen est exquis, d'une malice ingénue ; les vers de Mme Jacques Terni, rimes avec la facilité la plus gracieuse, l'ornent sans le surcharger, et la mise en scène, fort brillante, n'a pas nui au succès de cette petite pièce, bien supérieure aux ordinaires levers de rideau.
Nous ne croyons plus, aujourd'hui, à la corruption impériale. Notre scepticisme retire beaucoup d'intérêt au roman où Emile Zola a symbolisé cette corruption sous les traits de Nana. Nous craignons aussi de n'y pas trouver un document assez authentique des mœurs du siècle dernier. Chacun sait que les grands romanciers observateurs, notamment Balzac, ont tout inventé, et n'ont jamais rien observé. Mais je crains qu'Emile Zola ne soit allé dans cette voie un peu trop loin. Et, vraiment, ne pas observer £ ce point là, c'est trop. Nous goûtons cependant l'abondance, la grosse verve de ces pages et ce qu'on appelle le lyrisme du romancier (je me suis toujours demandé pourquoi, car on peut apercevoir chez Zola un tempérament épique, non point lyrique : c'est justement le contraire ; mais la critique
n'est pas à cela près). Ce que nous goûtons surtout, dans le roman de Nana, c'est la naïveté. Elle est bien plus apparente dans le drame, et encore plus réjouissante. William Busnach était vraiment un homme de théâtre ; c'est plaisir de voir comme hommes de théâtre, qui savent si bien leur métier, et n'en savent point d'autre, font des pièces qui n'ont ni queue ni tète. Je me souviens d'avoir déjà éprouvé ce plaisir en assistant à certains drames que Dumas père a tiré de ses romans, et qui sont, paraît-il. bien faits.
Les directeurs de l'Ambigu ont ajouté à cette représentation de Nana un nouvel élément de gaieté en habillant les personnages à la mode de 1912. Nous ne croyons plus à la corruption impériale, mais nous n'avons pas perdu de même toutes nos croyances sur le second Empire, et nous avons peine à concevoir qu'une personne qui parle de la cour des Tuileries, qui ruine un chambellan de Napoléon III, ne porte pas une crinoline.
C'est dommage. Mme Paule Andral la porterait fort bien. Cette belle artiste a toute la magnificence physique du personnage. Elle a aussi beaucoup de talent, et nous voudrions l'applaudir plus souvent sur les scènes parisiennes.
22 Septembre
THEATRE IMPERIAL. — Son Vice, pièce en un acte, de M. Léon Xanrof ; la Petite Jasmin, comédie en trois actes de MM. Willy et Georges Docquois ; Salomé la Danseuse, vision d'art de M. André Avèze.
Nous avons un nouveau petit théâtre a côté, le Théâtre Impérial. Le programme d'ouverture se compose de trois pièces : une pièce à thèse de M. Xanrof, une comédie de MM. Willy et Georges Docquois, et une vision d'art de M. André Avèze, l'un des auteurs de Gribouille.
La pièce à thèse de M. Xanrof tend à prouver que les maris feraient mieux de ne pas tromper leurs femmes, ou de ne pas alléguer, s'ils les trompent, afin de justifier leurs sorties, un vice qu'ils ne pratiquent point ; que, si du moins ils s'attribuent celui de l'opium, ils doivent s'informer d'abord, auprès de personnes compétentes, des procédés employés ordinairement pour fumer cette drogue, et ne pas confondre étourdiment une pipe d'opium avec un narguilé ; et qu'enfin une épouse outragée pourrait bien se venger du faux fumeur avec un vrai, si par le plus grand des hasards la Providence lui en faisait venir un du fond de l'Asie.
La comédie de MM. Willy et George Docquors est une variante de Y Autre Danger. Mme Jasmin, grande couturière, Agée, dit-elle, de trente-trois ans depuis treize mois, est sur le point d'épouser son commanditaire et ami, M. Rosebon, âeé de trente