VI LE THEATRE
quatre ans. Mme Jasmin, qui une première fois s'était mariée presque au sortir de l'enfance, comme les femmes se marient toujours la première fois, a une fille, Renée, âgée de dix-sept ans et demi. Cette fille est insupportable ; Rosebon éprouve pour elle un sentiment tout paternel : on sait ce que cela veut dire. Il s'emploie cependant à marier la jeune personne, d'autant que Mme Jasmin préférerait, par convenance, ne se marier elle-même qu'après sa fille, et il amène dans la maison un sien ami, Laliette, Agé de trente-trois ans, qui, venu pour la fille, s'éprend naturellement de la mère. On devine qu'il l'épousera, et que Rosebon épousera Renée ; pour en arriver là, il faut d'abord que Robeson aperçoive qu'il aime celle qui doit être sa bellefille ; il s'en aperçoit quand Renée lui déclare qu'elle est amoureuse du cocher.
Cette comédie est un peu baroque, et il y paraît peut-être davantage quand on la raconte comme une histoire. A la scène, elle semble moins décousue ; elle est conduite un peu lentement, mais fort adroitement, par deux hommes qui ont l'instinct et l'expérience du théâtre, et de surcroît beaucoup d'esprit. Les mots ne portent pas tous, je ne saurais expliquer pourquoi. Chez Réjane ou au Vaudeville, on dit. : « C'est que la salle est trop grande ». C'est peut-être ici qu'elle est trop petite. Sarcey avait bien raison de nous assurer qu'au théâtre tout est mystérieux-,
ha Petite Jasmin esl joiièe fort agréablement par
Mme Lola Noyr, par MM. Georges Coquet et Henry- Roussel, et par M. Pierre Bressol, qui n'a pas obtenu moins de succès dans le rôle du cocher qu'un peu plus tard dans celui d'Hérode.
M. André Avèzc nous offre une version nouvelle de l'histoire de Salomé, qu'il faut bien, en effet, rafraîchir un peu, sans quoi nous finirions peut-être par nous en lasser. Au lever du rideau, Hérodiade, à laquelle Mlle Yiorica Marini prête l'accent roumain, tient à Salomé des discours qui rappellent ceux des Femmes damnées de Baudelaire ; mais Salomé ne veut plus rien savoir (le rôle de Salomé est tenu par Mlle Séphora-Mossé, remarquée aux derniers concours du Conservatoire). Au fond du théâtre passent deux négresses, dont l'une est vêtue d'une ceinture rose. C'est une vision d'art. Un jeune homme, que l'on appelle Ismaël, vient raconter à Hérodiade (il m'a été absolument impossible de comprendre à quel propos) que Marie de Magdala renonce à la prostitution et à la danse et s'attache aux pas de Jésus. Salomé, que « l'odeur d'homme » met, paraît-il, dans un état inconcevable, se précipite hors de scène et va danser devant Hérode. Puis elle revient, en costume de danseuse, c'est-à-dire habillée presque uniquement d'un rubis. C'est une vision d'art. Elle est encore plus excitée que quand elle est partie, et elle raconte, selon l'usage, que le tétrarque lui a promis tout ce qu'elle peut souhaiter, fût-ce la moitié du royaume. Mais ce qui s'éloigne un pwii rie h tradition, c'est l'épisode final de la dé-
collation du Précurseur. Salomé ne pensait pas du tout à Jean-Baptiste ; alors la perfide Hérodiade lui insinue que, si par hasard elle demandait à Hérode la tête de ce Jean-Baptiste au lieu de demander la moitié de son royaume, Hérode refuserait. Salomé se pique, retourne dans la salle du festin, et reparait suivie d'un nègre, qu'il faut remercier de sa discrétion : car il n'est nu que jusqu'à la taille, et encore la porte-t-il assez haut. Ce nègre présente sur un plat le chef de Jean. Pour finir, Hérode survient et fait à Salomé des propositions qu'elle décline. Mais elle se remet à danser pour cette tête, qui, dit-elle, la regarde, quoique à ce moment la tête soit tournée du côté jardin et que Salomé se trouve justement du côté cour. Malgré cette petite erreur de mise en scène, Mlle Séphora-Mossé exécute une danse échevelée autour du plat sanglant. C'est une vision d'art. Elle fait même une culbute entière. On ne viendra plus nous dire que les élèves du Conservatoire n'apprennent rien rue de Madrid.
26 Septembre
A L'ODÉON. — La Reine Margot, Andromaque, Le Menteur.
Est-il véritable que la plupart des Français ne connaissent un peu d'histoire de France que grâce aux romans et aux drames d'Alexandre Dumas ? Il
conviendrait de le regretter. Mais je pense que l'on exagère. Il m'a semblé, ce soir en écoutant la Reine Margot, que les jeunes générations devenaient un peu rebelles à cette sorte d'enseignement par l'image. Elles ne croient plus que cela est arrivé, du moins de la façon qu'on nous le montre. Elles se représentent autrement Charles IX, Catherine de Médicis, Marguerite de Navarre et Henri IV. Je ne dis pas que le vieux drame soit moins amusant que jadis ; je tendrais même à croire qu'il l'est plus et que d'année en année, de reprise en reprise, il le deviendra continuellement davantage. Il est d'une cordialité qui touche, d'une bonhomie qui désarme ; l'assassinat même s'y pratique avec rondeur ; tous les personnages, qui se ressemblent comme frères et sœurs, offrent un savoureux mélange d'héroïsme et de vulgarité ; les rois se distinguent par on ne sait quoi de prolétaire, qui est tout à fait sympathique, et les traîtres ont le cœur sur la main. Il y a des détails impayables, ainsi ce livre dont les feuillets, trempés dans une mixture d'arsenic, étaient collés ensemble : « pour les tourner, naturellement, le tyran de Sienne mouillait le bout de son doigt... » Enfin, il faut que ce drame soit bien fait, puisqu'il est d'Auguste Maquet et de Dumas père ; et je me demande en quoi consiste cette bonne facture, puisque, du début à la (in. on ne sait ni où l'on va, ni quel est proprement le sujet, ni auquel de ces héros familiers il convient il'1 s'intéresser plus particulièrement.
M. Antoine a bien fait, cependant, de monter une
de ces grandes machines du dernier siècle, qui ont fait époque et qui demeurent des curiosités. La Reine Margot, un peu ennoblie par l'âge, n'est déplacée sur la scène du second théâtre français. Elle est jouée sérieusement et avec intelligence, sinon avec beaucoup d'enthousiasme, par la troupe laborieuse de l'Odéon. Les décors sont beaux, la mise en scène adroite, et si nous n'avons pas frissonné aux arquebusades de la Saint-Barthélémy, c'est uniquement parce que nous n'avons plus la foi. La veille, M. Antoine nous avait invités à entendre une débutante et un débutant : Mlle Guintini, prix du Conservatoire , M. Pierre Bertin, qui n'a jamais passé par cette école. L'épreuve a été plus favorable à celui des deux qui était censé ne rien savoir. M. Pierre Bertin n'a peut-être jamais suivi un cours de diction ni appris à dire les vers ; pourtant il les dit fort bien et son articulation est parfaite. Il a joué le rôle du Menteur, sans avoir l'air de soupçonner que c'est l'un des plus lourds et des plus déplaisants du répertoire, et il l'a sauvé justement à force de naïveté. Il a été un Menteur charmant, cela n'est pas ordinaire. Sa timidité même ne l'a pas desservi, encore que sa voix, altérée par l'effroi, atteignît des notes d'une hauteur singulière ; mais ce registre élevé n'allait point mal avec son air d'extrême jeunesse. M. Bertin serait- il le jeune premier dont les auteurs dramatiques attendent la venue pour renouer avec les traditions siques et ne plus réserver le privilège do l'amour aux majeurs de quarante ans ?
28 Septembre
PORTE-SAINT-MARTIN. — Reprise de la Robe Rouge,
pièce en quatre actes de M. Brieux.
Je n'espère pas trouver de grandes nouveautés à dire sur la Robe rouge, maintes fois reprise, et qui a subi toutes les épreuves de la critique. La pièce de M. Brieux mérite sa fortune. C'est une des œuvres les mieux construites, les plus solides du théâtre contemporain, et par éclairs un chef-d'œuvre, un des exemplaires de l'art dramatique — et un des meilleurs exemples que puissent alléguer les détracteurs du théâtre, qui veulent que cet art soit inférieur, ou du moins élémentaire. Je viens de re4ire la Robe rouge, et ensuite de la voir jouer. J'avoue qu'à la lecture, les procédés qu'emploie M. Brieux pour crayonner ses personnages m'ont semblé quasi-primitifs, les figures réduites à un schéma, les caractères simplifiés, parfois outrés jusqu'à la caricature ; enfin tous ces gens se livrent et se trahissent dans le dialogue avec une naïveté excessive et. peu vraisemblable qui sent l'artifice. Mais à la scène, aucun de ces défauts n'apparaît plus ; les figures les plus sommairement tracées s'animent, les personnages vivent, les répliques sont justes et naturelles. Puis donc que les pièces sont faites pour être jouées, il faut que les défauts qui, à la lecture, nous choquent, ne soient point des défauts ; ce sont peut-être des nécessités du théâtre ; et voilà, j'imagine, pourquoi,
il y aura toujours des délicats qu'il faut plaindre, qui ne feront point assez de cas de l'art dramatique.
Je ne reprocherai pas, pour ma part, à M. Brieux, d'écrire sans grâce et avec une correction douteuse. Il me répliquerait trop justement qu'il n'est pas responsable des provincialismes de ses héros, et qu'au surplus, il ne se pique pas de sacrifier aux Grâces : il a d'autres soins, plus utiles. M. Brieux sait ce qu'il veut faire, et il le fait. C'est en ces termes précisément que Théophile Gautier ou Baudelaire, je ne sais plus lequel des deux, définissait le véritable artiste, et l'on voit entre parenthèses qu'il manque donc quelque chose à la définition. Je le dis sans la moindre malice à l'adresse de M. Brieux, qui, encore une fois, cherche sa gloire ailleurs, et est bien libre de la chercher où il lui plaît.
Il a prétendu, dans la Robe rouge, signaler la « déformation professionnelle » des magistrats de province, leur condition médiocre, leur appétit d'avancement, leurs complaisances indispensables pour les représentants du pouvoir, pour le député du lieu et pour ses agents électoraux ; l'idée de la justice faussée, même chez les plus intègres, l'instinct de l'humanité étouffé chez les meilleurs, au point qu'ils ne sentent plus la monstruosité de leurs propos quand ils se plaignent de l'indulgence du jury, qui discrédite le tribunal, ou quand ils parlent d'une session sans condamnation capitale comme les Normands d'une année où il n'y a point de pommes. On n'aperçoit guère de remède à ces maux ; il n'y
a point là de lois à réformer, c'est les âmes qu'il s'agirait de redresser, et M. Brieux n'a guère à prêcher : il est réduit à nous présenter un tableau de mœurs. Je ne sais si M. Brieux apôtre a souffert de ce resserrement de son sujet ; mais M. Brieux auteur dramatique n'y a rien perdu : aucune de ses pièces n'est moins dogmatique, plus réelle, et n'échappe mieux au défaut de la conférence ; il n'a pu faire de moralité, cette fois, que de la façon que Maupassant faisait de la psychologie, en nous montrant les gestes de ses personnages.
Les divers membres du parquet de Mauîéon travaillent de leur métier sous nos yeux. Un crime a été commis dans le ressort, à Irissary. M. Brieux combine ingénieusement l'histoire de ce crime, les péripéties de l'instruction avec les petites intrigues de ses magistrats. Ces intrigues sont pour lui l'essentiel du drame, et comme, en vrai homme de théâtre, il ne surcharge point, ne dit rien qui ne serve à la pièce, il nous apprend peu de chose du crime lui-même. Il trouve cependant moyen de nous intéresser au prévenu, Etchepare, mais c'est uniquement par des traits de caractère, et cela me paraît supérieur. Nous ne saurons même pas, au dernier baisser de rideau, si Etchepare, sur qui pèsent de lourdes charges, est coupable, ou s'il est victime de coïncidences et d'apparences. Nous demeurerons à cet égard, dans le même état d'esprit que le ministère public, le procureur Vagret, et il y a là encore de la maîtrise, une bien adroite façon de nous rendre
ce Vagret sympathique, en nous obligeant de penser et de sentir comme lui. Mais je ne veux rappeler que très brièvement la fable, qui est trop connue.
Vagret est l'un des magistrats de Mauléon qu'a le plus touchés cette déformation professionnelle qu'étudie M. Brieux. C'est aussi l'un des plus excusables : il est très pauvre, il a une fille, il a une femme modestement ambitieuse, qui voudrait bien le voir conseiller, et qui a déjà fait l'emplette de la robe rouge. Pour assurer la nomination de Vagret, une condamnation capitale ferait bien au tableau. Vagret demande aux jurés la tête d'Etchepare, et la demande de bonne foi : j'ai dit que les charges sont accablantes. Les preuves, cependant, manquent. Le doute se glisse dans l'esprit de Vagret au moment même qu'il prononce son réquisitoire, et comme il a encore une conscience malgré la déformation, loyalement il fait part de ses doutas au jury, qui prononce l'acquittement. La carrière de Vagret est brisée, c'est Mouzon, le juge d'instruction, qui sera nommé conseiller à sa place. Mais le juge Mouzon, beaucoup plus déformé que Vagret, ne profitera pas de son triomphe. Au cours d'un^ scène vraiment puissante et belle, nous avons vu cet homme lég^r. point, méchant, mettre positivement le prévenu à la question, et employer les plus vilains procédés pour tirer de la femme Etchepare des arguments confie le mari. Yanetta Etchepare a été jadis condamnée pour recel. Etehepare l'ignore, Mouzon l'apprend par une note de police. Avec une indiscrétion dont
les exemples ne sont malheureusement point rares, Mouzon, pendant les débats, révèle à Etchepare le passé de sa femme. Etchepare, une fois acquitté, la chasse, et Yanetta se venge en tuant le mauvais juge d'un coup de couteau.
On a reproché naguère à M. Brieux cet épisode, qui ne tient pas, disait-on, au sujet môme, et qui détruit l'unité d'action. Je ne souscris nullement à une telle critique. Il est clair que ce dénouement ne résulte pas fatalement des prémisses de la pièce, mais il est rattaché à l'action avec habileté, il est d'une irréprochable vraisemblance, et je ne déteste pas justement ce qu'il a d'imprévu et de brusque.
Les diverses interprétations de La Robe rouge ont toujours été fort brillantes. M. Huguenet, qui a conservé son rôle de Mouzon, n'y a jamais fait preuve d'un plus merveilleux naturel, de plus d'aisance ni d'autorité. Mme Daynes-Grassot (la mère d'Etchepare) n'est pas moins admirable à la Porte-Saint- Martin qu'au Vaudeville. Mme Marie Samary est une digne et excellente Mme Vagret. M. Jean Coquelin (Vagret) a bien du talent, mais le visage trop plein et trop fleuri, il déplace trop d'air et, comme on dit au régiment, il fait trop de volume pour faire pitié : Ton peut bien concevoir, à la rigueur, que les remords le tourmentent, mais on ne voit pas qu'ils le dévorent. M. Jean Kemm a composé avec la plus curieuse intelligence son personnage d'Etchepare, et Mlle Vera Sergine, qui avait à lutter contre l'illustre souvenir de Mmi Réjane, a pris le meilleur parti :
elle n'imite personne, elle est elle-même, c'est-àdire une très grande artiste.
4 Octobre
THÉÂTRE DE LA RENAISSANCE. — Reprise de Patachon, comédie en quatre actes de MM. Maurice Hennequin et Félix Duquesnel.
Soucieux de maintenir le joli théâtre de la Renaissance au rang où l'avait élevé M. Guitry, M. Tarride a repris Patachon. On n'aperçoit pas toujours les motifs qui peuvent déterminer un directeur de théâtre à jouer les pièces de M. Duquesnel une première fois ; il semble, en revanche, toujours naturel de les reprendre. C'est qu'elles ne paraissent pas ordinairement toutes neuves, à la création ; à la reprise, elles n'ont pas l'air d'avoir sensiblement vieilli. D'ailleurs, ces considérations générales sur l'œuvre de M. Félix Duquesnel s'appliqueraient moins peutêtre à Patachon qu'aux autres pièces du même auteur. Celle-ci est vraiment agréable et amusante. M. Maurice Hennequin y a collaboré.
Je rappellerai l'argument en peu de mots. M. Duquesnel trouve, paraît-il, singulièrement intéressante — il n'a point tort — la situation d'une fille dont les parents vivent chacun de son côté, et qui est tiraillée entre les deux. Il l'écrivait hier encore à l'un de nos confrères. Il trouve même cette situation si intéres-
santé qu il n'a pas hésité à tirer du sac deux moutures (comme il dirait lui-même en son langage de critique). N'y avait-il pas quelque chose comme cela dans cette autre pièce, moins bien venue que Patachon, Sa Fille, qu'il donnait au Vaudeville l'an dernier, avec la collaboration de M. Barde, je crois ? Mais revenons à Patachon.
Le comte Max de Tilloy, père de Lucienne, ne connaît que l'amour terrestre, et le pratique, non sans excès. La comtesse ne veut entendre parler que de l'amour divin. Le comte vit à Paris, comme tous les viveurs, et l'on devine, sans qu'il soit besoin de plus amples commentaires, par quels mérites il a obtenu le sobriquet de Patachon. La comtesse vit en province comme toutes les dévotes. Elle habite Blois. Elle y est entourée de gens de sacristie, et gouvernée par un Tartufe du répertoire, M. Leputois-Mérinville. Ce Leputois s'est mis en tête de marier Lucienne à un sien neveu, Evariste. Mais Lucienne aime ailleurs, bien entendu. Elle aime le marquis Robert de Revray, et elle a horreur des cagots. Elle porte toute l'affection qu'elle doit à sa mère, près de qui elle passe huit mois par an ; mais elle s'amuse davantage à Paris auprès de son père, quoiqu'elle ne lui puisse consacrer que quatre mois. Elle veut réconcilier ses parents, et fait vœu de ne pas se marier elle-même avant de les avoir remis ensemble. Elle le déclare tout net à Robert de Revray, qui le dit au comte, qui prend le parti de mystifier la comtesse pour assurer le bonheur de Lucienne. Il quitte Paris, il tombe à