‹ Le théâtre, 1912-1913Chapitre 19 sur 19 · LE THÉ\TRE · texte numérisé non relu

LE THÉ\TRE

amusante pièce, à qui son titre défend de jamais vieillir, — bien vivace, puisque entre les mains de M. Porel, naguère, elle n'a pu mourir provisoirement qu'après la centième, — c'est aussi une pièce exemplaire qui prouve que rien n'est impossible à un auteur dramatique sûr de son métier, et surtout à M. Georges Feydeau. Je ne connais pas de sujet plus scabreux. M. Feydeau n'est pas assurément le premier qui ait osé prendre la puberté pour thème. D'autres, plus ingénus, avaient eu cette audace avant lui, et il me suffira de citer Paul et Virginie, qui peut être mis entre toutes les mains. Mais si nous sourions à peine quand un Xéron nous proteste que son innocence commence à lui peser, nous risquons d'être scandalisés lorsque c'est un jeune séminariste qui fait un aveu du même genre à un brave curé de campagne, et lorsque, de plus, il s'accuse d'avoir pressenti dans un rêve poétique, mais toutefois précis, la délectation morose du péché. Nous risquons (nous sommes devenus si bégueules !), nous risquons d'être scandalisés bien davantage, et peutêtre de nous révolter, quand la nature reprend décidément ses droits, quand notre séminariste, Maurice de Plounidec, après avoir étreint d'un bras puissant, pour la sauver des eaux. M1Ie Etiennette de Marigny, qui se noyait, l'étreint encore, cette fois pour se perdre soi-même. Mais ces diverses péripéties sont présentées avec tant d'art qu'elles ne nous inquiètent pas un instant. Elles n'inquiètent même pas le bon curé. Tout passe, grâce à des chan-

gements de costumes. Vous devinez dans quelle tenue Maurice, qui prenait un bain, a opéré le sauvetage d'Etiennette ; lorsque, tout émue de reconnaissance, et déjà d'amour, elle veut, cinq minutes plus tard, le remercier, il reparaît en soutane : « Ah ! dit-elle, c'est dommage ! » Lorsqu'il est sur le point d'oublier des vœux que, d'ailleurs, il n'a pas encore prononcés, il est militaire : qui oserait lui reprocher de se comporter avec les belles en véritable soldat français ? Voilà un des bienfaits de la loi qui a mis, selon l'expression vulgaire, le sac au dos des curés. Ces divers changements de costumes sont si naturels qu'à peine s'avise-t-on à quel point ils sont ingénieux : mais il fallait y penser. La pièce abonde en trouvailles de cet ordre. C'est une idée charmante d'avoir purifié, du moins momentanément, l'amour d'Etiennette, et d'avoir montré de quelles touchantes et de quelles comiques abominations est capable la maman la plus austère, quand elle croit que la santé de son fils est en jeu. La marquise de Plounidec ne craint pas de venir solliciter elle-même Etiennette d'un service que je ne saurais définir, et qu'elle est encore beaucoup plus empêchée que moi de préciser. C'est Etiennette nui refuse. La scène pouvait être pénible, M. Georges Fevdeau en a fait un vrai petit cb>f-HV**nvtfe; Ge qui me plaît, c'est que toutes ces h^biMés ont un air facile et bon enfant. Il v faut re^ard^r rlf» très près pour apercevoir qu'elles sont de l'art le nl'is raffiné. Le ton même de la pièce ne la rend pas, à

première vue, fort différente des autres œuvres du même auteur. M. Feydeau n'a nullement cru devoir réprimer sa verve, parfois un peu grosse, mais toujours si abondante, si franche, — si française et si classique. Si jamais pièce a mérité le nom de comédie, c'est bien le Bourgeon ; si parfois cette comédie se déguise en vaudeville, croyez que c'est par pure coquetterie.

Le Bourgeon, qui avait obtenu au Vaudeville une interprétation fort brillante, n'a guère été moins heureux à l'Athénée. M. André Brûlé a repris le rôle de Maurice de Plounidec ; il semble, comme le rôle et la pièce, n'avoir pas vieilli d'un jour. Ce comédien excellent jouit du privilège fort rare, à peine concevable, de pouvoir interpréter avec la même vraisemblance les rôles d'amoureux, les premiers rôles et Les rôles d'adolescents. Il n'a jamais rencontré de personnage plus avantageux que celui de Maurice de Ploudinec, ni qui pût mettre mieux en valeur la souplesse et la variété de son talent. MUe Madeleine Carlier, qui a la réputation dangereuse (et méritée) d'être jolie femme, aura bientôt, si elle continue, la réputation d'être une de nos meilleures comédiennes. MUe Jeanne Rolly, qui a créé le rôle d'Etiennette, l'accusait, le chargeait un peu, et je crois qu'elle n'avait pas tort ; en le jouant avec un peu plus de mollesse, Mlle Carlier l'a joué peut-être avec plus de vérité, et nous a montré qu'elle est capable de simplicité et de naturel. Mme Marie-Laure (la marquise) ne nous a pas fait oublier Anna Judic, et

au surplus ce serait un crime que nous ne lui pardonnerions pas, mais elle nous a charmés par sa tendresse, par sa bonté, par sa naïveté, par son autorité. M. Guyon fils, qui a autant de conscience que de talent, et qui compose toujours ses rôles avec le plus grand soin, touche, dans celui du curé Bourset, à la perfection. M. Jules Berry est un de nos rares jeunes premiers. M. André Dubosc, libéral égaré dans un milieu dévot, a autant de distinction que de bon sens. M. Gallet et Mme Cécile Caron forment un couple impayable de tartufes, le mâle et la femelle. Et je ne veux pas oublier M,le Harnold, ni M. Stéphen, ni MM. Cueille, Lagrenée, Térof, Mme" Loury, Grane, Darlet et Norma.

3 Juin

A L'ŒUVRE. — Marthe et Marie, légende dramatique en cinq actes de M. Edouard Dujardin.

Le titre de M. Edouard Dujardin est symbolique. Il fallait s'y attendre, mais je n'osais pas l'espérer. Je redoutais encore une pièce évangélique, et je m'apprêtais à dire, mutatis mutandis : « Oui nous délivrera des Grecs et des Romains ? » Enfin, nous avons été quitte pour In peur. La scène du drame n'est pas en Judée, mais à Florence, Marthe et Marie sont bien nommées ainsi par allusion aux deux sœurs de Lazare, mais voilà tout ; et M. Edouard

Dujardin a même poussé la discrétion jusqu'à donner le nom de Marthe à celle qui, selon l'évangile, devrait s'appeler Marie, et le nom de Marie à celle qui devrait s'appeler Marthe. Ces deux jeunes personnes sont les filles d'un aventurier, qui est mort : elles sont donc orphelines, et une riche, une bienfaisante fermière les a recueillies. Elle est également morte, en destinant Marthe à son fils Félicien, et elle a chargé un vieil intendant, Bénédict, son exécuteur testamentaire, de surveiller à ce mariage. Le jeune Félicien revient de l'université pour être médecin de village. Mais il a secrètement d'autres ambitions. Il a vu de près les grands banquiers de Florence. Il ne « distingue » pas Marthe (si M. Edouard Dujardin veut bien me permettre d'emprunter cette expression au théâtre de Meilhac et d'Halévy). Marie, qui est ambitieuse, lui plaît davantage, et il file avec elle sur une galiote.

Félicien n'est pas encore assez riche pour se faire banquier : alors il se fait commis de banque ; d'ailleurs il devient très vite patron, grâce à une suite d'heureux hasards. Il achète à un vieux seigneur ruiné son palais, moyennant une rente viagère, et le vieux seigneur n'a pas plus tôt signé le marché, d'une main tremblante, que la rente s'éteint avec lui. Félicien achète une cargaison de blé : un incendie au même instant dévore les greniers de la ville, mais épargne la fin!!*» de Félicien : il peut affamer Florence, il est maître de la cité du lys rouge. Ce-

pendant, il vit entoure de parasites. Ai-je besoin de vous dire qu'il n'est pas heureux ? Vous savez aussi bien que moi que l'argent ne fait pas le bonheur. Félicien essaie de tromper Marie pour se distraire, mais elle a le mauvais goût de lui rendre la pareille. Ils se brouillent, ils se raccommodent. Comme on chantait naguère dans je ne sais plus quelle revue : « On se colle, on se décolle, c'est la vie ! » L'amant de Marie, un vilain homme, Patenta, tente d'assassiner Félicien. Marie se jette au-devant du coup, elle est blessée dangereusement. C'est une bonne leçon pour tous les deux, ils reviennent à la vie champêtre. Mais quand ils arrivent au villaere. ils y retrouvent naturellement Marthe, à laquelle ils ne pensaient plus. Marie comprend que Marthe est la véritable épouse de Félicien : elle se sacrifie, elle arrache d'une main héroïque l'appareil posé sur sa blessure, qui se rouvre, et elle meurt en donnant à Félicien d'excellents conseils.

La pièce de M. Edouard Dujardin a beaucoup de mouvement et d'intérêt ; elle est ensemble un peu primitive et un peu compliquée, elle est d'une naïveté charmante. Elle est écrite sans obscurité. M. Edouard Dujardin, autrefois si srrave, a aujourd'hui le sourire, et c'est lui-même qui nous le dit en propres termes, sans que cette expression d'origine récente jure avec les costumes de la Renaissance ni avec le décor florentin. MllB Blanche Dufrène a une voix délicieuse, de belles attitudes, de beaux gestes, et une grande véhémence dans l'apostrophe. Mlte

Blanche Jackson a composé avec talent le rôle de Marthe, qui n'est pas bien avantageux. M. Fontaine (Félicien) a pris devant les spectateurs de l'Œuvre l'engagement d'obtenir son premier prix au Conservatoire le mois prochain. M. Bourny (l'intendant) a le sérieux et la politesse d'un vieux serviteur, M. Lugné-Poë la majesté et le style d'un vieux seigneur ruiné.

5 Juin

AU GYMNASE. — Représentation du Théâtre national .polonais de Léopol.

AU THEATRE CLUNY. — Les Loups noirs, pièce en cinq actes et huit tableaux de MM. Le Paslier et Pont.

A LA COMEDIE DES CHAMPS-ELYSEES. — Reprise du Poulailler, comédie en trois actes de M. Tristan Bernard.

AUX ESCHOLIERS. — Coup double, un acte, en vers, de MM. Jean Renouard et Léon Le Clerc ; Le Tournant, comédie en un acte de M. Lionel Nastorg ; l'Epreuve d'amour, un acte, en vers, de M. Henry Grawitz ; la Vraie Loi, pièce en deux actes, de M. René Carraire.

A L'AMBIGU. — Reprise des Oberlé, pièce en cinq actes, d'Edmond Haraucourt, d'après le roman de M. René Bazin.

Les directeurs sont en proie, depuis huit jours, à une sorte de frénésie maligne, que guérira prochainement, contre toutes les règles, non pas le premier froid, mais la première bonne chaleur. Quand cha-

le THÉ.vnu. (1 «J 12-1913) 323

cun crie : « On part, on ferme ! » ils rouvrent. Point de soirée sans trois générales ou premières ; c'est trop de deux, et encore je dis deux par excès de politesse.

Je sens bien que les Polonais en général sont sympathiques, et en particulier les comédiens polonais du théâtre de Léopol, qui donnent en ce moment des représentations au Gymnase. Ils sont discrets, ils ne font pas d'esbroufe, peu de réclame : ils finiront par se faire remarquer, comme les gens qui ne portent pas de décorations. Mais j'avoue que je n'entends pas le polonais. Je ne suis pas le seul, et je crains que cette ignorance ne leur fasse tort. On n'a pas besoin de savoir le russe pour suivre un ballet russe. Cela est si évident que je ne crois pas devoir y insister davantage. On peut suivre un opéra dont le texte est étranger, la musique étant un langage universel. On n'y perd pas grand'chose, souvent même l'on y gagne, ou l'on y gagnerait, et si, par exemple, le livret de Julien était écrit en tamoul... Mais je ne veux pas empiéter sur mon éminent collaborateur et ami Reynaldo Hahn. Il est clair que, pour suivre une comédie, mieux vaudrait la comprendre ; faute de quoi elle se réduit à une pantomime. Je m'empresse toutefois de publier que la pantomime des artistes de Léopol est majestueuse, noble, d'expression vive, et qu'en s'aidant un peu du programme, on peut encore s'intéresser aux péripéties de leur jeu.

Le théâtre Cluny nous a offert une pièce à grand

spectacle, simplement. Les Loups noirs sont des apaches masqués qui se livrent à la traite des blanches . (Je demande grâce pour cette plaisanterie médiocre; je ne serai pas seul, d'ailleurs, à la risquer : elle s'impose ; et puis, en fin de saison, il ne faut pas être difficile.) Les loups noirs enlèvent trois blanchisseuses (je ne le fais pas exprès). Les fiancés de ces blanchisseuses poursuivent les loups, qui sont dévorés par des requins, car l'action se continue pendant une traversée. L'un des bandits était un fils de famille égaré, l'un des fiancés était un mauvais sujet repenti. Il y a aussi une erreur judiciaire, et un innocent que je plains : car, s'il est regrettable en tout état de cause d'être accusé d'un crime que l'on n'a pas commis, il est singulièrement désobligeant d'être soupçonné de vagabondage spécial. Finalement, l'innocence est reconnue, la vertu récompensée, le vice puni. Ce drame est un peu lent, mais l'excellente troupe de Cluny le joue le plus vite possible.

La Comédie des Champs-Elysées a repris l'amusant Poulailler de M. Tristan Bernard, qui triompha naguère au théâtre Michel, et qui n'a aucune raison sérieuse de ne pas triompher chez M. Poirier.

Le second spectacle des Escholiers n'est pas tout à fait aussi intéressant que le premier. Il se compose de trois petits actes et d'une pièce en deux actes. Le premier petit acte est en vers, c'est Coup double, de MM. Jean Renouard et Léon Le Clerc. Egalement malheureux en amour, un berger, Lucas, une ber-

gère, Muguette, pensaient se tuer. Ils se recontrent, ils s'arrangent ensemble, et ils ne sont plus malheureux. M. Got est le berger Lucas, M"° Ducos est la bergère Muguette.

Jugeant que sa maîtresse, Mme de Savigny, devient froide, Georges Maupreux lui signiiie qu'il vaut mieux rompre à temps et de bonne grâce, et l'exécute poliment. C'est le Tournant, de M. Lionel Nas* torg, où Mlle Léonie Yahne et M. Henry Burguet ont témoigné la sensibilité la plus aimable.

L'Epreuve d'amour est un acte en vers de M. Henry Grawitz. Le décor est antique. Une lune errante éclaire la scène, où \llle Yvonne Garrick semble charmante sous le costume grec, à peine décolletée, mais M. René Rocher l'est davantage. Il joue le personnage d'un inconstant, Lucius, et MUe Yvonne Garrick est Lydie, sa maîtresse. Une bonne amie conseille à Lydie de se faire passer, la nuit et la lune aidant, pour la courtisane Glycère, et d'éprouver ainsi l'amour de Lucius. Mais ce petit capricieux de Lucius devient tout d'un coup la fidélité même, et jure à Lydie de l'aimer éternellement.

La Vraie Loi, de M. René Carraire, est une pièce en deux actes. Alfred Darbant, fils d'un banquier qui a mis fin à ses jours, vit dans l'indigence avec sa sœur Odile et sa mère. Un vieil ami, Mercœur, aide ces dames (selon sa propre expression) à joindre les deux bouts. Alfred, employé de banque, prend de l'argent dans la caisse pour l'offrir à une chanteuse : il joue aux courses, il perd, il veut se

tuer. Odile et Mme Darbant lui révèlent alors que M. Darbant père ne s'est tué, jadis, que sur l'injonction de Mme Darbant elle-même, qui a voulu ainsi sauver l'honneur de la famille. Cette révélation rend au jeune Alfred le goût de la vie, et j'avoue que je ne comprends guère pourquoi. Il n'importe. Mercœur épouse Odile et sauve une fois de plus l'honneur de la famille, mais sans drame, en remboursant tout bonnement la somme que son futur beaufrère a volée. Mme Thérèse Kolb a ému tous les spectateurs quand elle a raconté la mort de son mari. Mme Lara a de beaux mouvements. M. Maupré est un peu mou, mais c'est le rôle qui veut cela. M. Marquet est plein de dignité, de bonté, de tendresse.

Enfin, l'Ambigu a fait une excellente reprise du beau drame que M. Edmond Haraucourt a tiré du beau roman de M. René Bazin, les Oberlé. Espérons que cette fois encore, le patriotisme réussira au théâre de l'Ambigu, et que la littérature qui s'y ajoute ne diminuera pas le succès.

10 Juin

THÉÂTRE ANTOINE. — Reprise du Baptême, comédie en trois actes, de MM. Alfred Savoir et Nozière.

Le Baptême, de MM. Alfred Savoir et Nozière, que M. Lugné-Poe vient de reprendre au théAtre Antoine pour la saison d'été, est une des rares piè-

ces neuves, fortes, hardies sans esbroufe, qui aient été jouées depuis dix ans. Elle obtint naguères, à l'Œuvre, un succès sans exemple, puisque les pièces y doivent être jouées régulièrement deux ou trois fois, et qu'elle eut dix-sept représentations. Elle a pourtant tout ce qu'il faut pour ne plaire à personne. Les auteurs ont osé toucher la question juive; et comme ils n'insultent pas les juifs, ils ne se ménagent aucune sympathie dans le camp antisémite ; mais comme d'autre part ils leur disent certaines vérités, attristantes plutôt que désobligeantes, ils ne donnent pas moins d'ombrage aux juifs. Il n'y a point, dans ces trois actes, trace d'habile malveillance ni pour un parti ni pour l'autre ; il n'y a point de caricature ni, à proprement parler, de satire ; MM. Savoir et Nozière ont même résisté à la tentation de crayonner avec trop d'ironie le jeune noble coureur de dots, ou le prélat mondain. Ils ont fait de Mgr Lecourtois un homme d'église politique, d'infiniment de tact et d'esprit, qui veut bien ramener les âmes à Dieu, mais qui ne veut pas les rafler. Ils n'ont pas refusé le comique, qui à mainte reprise jaillissait de leur sujet même. Leur comédie cependant est sérieuse, parce que nulle part elle ne s'amuse aux surfaces : elle pénètre jusqu'à l'intime des sentiments, elle cherche, elle trouve et elle illustre la cause secrète des gestes. La psychologie des personnages est juste, complexe et inconséquente, parce qu'elle est profonde.

Jamais MM. Savoir et IVozière ne prêtent à leurs

créatures un mobile unique, élémentaire, exclusivement mesquin et vil, ou noble. L'essentiel de leur pièce est l'attrait qu'exerce la religion chrétienne sur tous les membres d'une famille, d'une tribu juive déracinée, transportée de Francfort à Paris ; et certes tous obéissent plus ou moins à l'intérêt, intérêt d'affaires, snobisme ; mais ils obéissent en même temps à des influences plus mystérieuses, à l'inquiétude héréditaire du juif nomade qui. après tant de siècles, voudrait enfin se fixer, qui souhaite une patrie, et qui sent qu'on pourrait donner de la patrie à peu près la même définition que Salluste donne de l'amitié : « Vouloir et ne pas vouloir les mêmes choses ». Ils sentent que la religion est ce qui lie entre eux les hommes le plus fortement, et que leur religion est ce qui les sépare.

Mme Bloch veut conquérir les salons en se convertissant avec fracas, mais peut-on suspecter la sincérité de cette néophyte, si, contrairement à ce que Napoléon disait de la France, elle a en elle assez de religion pour hésiter entre deux religions, la catholique ou la protestante, et si elle apporte de surcroît dans cette controverse tout l'esprit de subtilité d'une talmudiste ? Hélène Blbch n'aurait peut-être pas songé au baptême, si elle ne songeait aussi au mariage ; mais, dès qu'elle a ouvert le catéchisme, c'est le baptême qui est la grande affaire. Elle souffrait obscurément d'appartenir à une race où les femmes sont à peu près exclues du temple : ce qui la séduit dans le christianisme, c'est que Jésus est

le dieu des femmes. Elle l'attendait, et elle s'élance à lui d'une telle ardeur, qu'après s'être convertie pour se marier, elle ne se marie point, et entre su couvent. Le père lui-même, si préoccupé qu'il soit des résultats matériels d'une conversion, a encore des arrières-pensées mélancoliques, des hésitations et des scrupules. Seul, le fds aîné, André Bloch, ne paraît guère se soucier que d'être reçu, et n'a hâte de devenir chrétien qu'afin de pouvoir sans inconvénient épouser une juive riche ; mais, en revanche, le fds cadet, qui a, lui, toutes les tares physiques de la race, qui est laid, crépu, malingre, tend les bras à Jésus, dieu des humbles, et consolateur des disgraciés.

Cette figure de Lucien Bloch est une des plus curieuses de la pièce, ensemble, par un assez bizarre mélange, touchante et peu sympathique. Elle fait opposition à la superbe figure de l'aïeule, qui survit presque centenaire, fière de la fortune et de la situation acquise, encore ambitieuse, capable de comprendre tous les calculs, tous les sacrifices, même de conscience, et cependant qui désapprouve, juive immuable, cet abandon de la tradition et de la foi des ancêtres. « Ça, dit-elle en son jargon de Francfort, ça je n'aurais pas fait. » Et quand, restée seule avec son pauvre petit-fils Lucien, elle l'entend qui lit une prière : « Adorable Jésus, divin modèle de la perfection à laquelle nous devons aspirer, je vais m'appliquer... », elle lui retire le livre des mains et prononce avec solennité le grand acte de foi de sa

race : « Ecoute, Israël, l'Eternel est notre dieu, l'Eternel est un. »

Le succès du Baptême à la représentation d'hier a été éclatant. Il réjouira tous ceux qui aiment à voir, de temps à autre, une belle chose réussir. Les personnages de cette pièce forment une véritable galerie de types ; aussi n'est-elle pas fort aisée à distribuer et à interpréter. Elle a été cependant fort honnêtement jouée, — très remarquablement par M. Lugné-Poé, ainsi que par Mme Jeanne Cheirel.

13 Juin

CHATELET. — La Plsanelle ou la Mort parfumée, comédie en un prologue et trois actes de M. Gabriele d'Annunzio, musique de scène, prélude et danses de M. Ildebrando da Parma.

Lorsque par hasard le public ne s'est pas très bien tenu à une répétition générale, l'auteur et le directeur mécontents ne manquent point de dire que ces gens-là n'ont aucune notion de la civilité puérile et honnête ; car ils étaient des invités, obligés comme tels à une perpétuelle et courtoise approbation. Je n'ai jamais souscrit, pour ma part, à cette doctrine. J'estime que, les soirs de générale, nous sommes de service, et non point toujours volontaire, et que, si nous n'achetons pas à la porte en entrant le droit de siffler, nous ne laissons pas cependant de la payer

assez cher quelquefois. Mais hier, par exception, nous (Minus bien des imités. i\os coupons, qui portaient les noms de Mme Ida Rubinstein et de M. Gabriele d'Annunzio, en taisaient foi. La critique est donc désarmée, elle doit se réduire à une manifestation de politesse, à laquelle je m'associe bien volontiers, — en priant seulement que l'on m'excuse, si mon tempérament plus calme ne me permet pas de pousser la déférence jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au cri, comme faisaient hier soir, dès la chute du rideau, après le silence morne des actes, certains des admirateurs probablement plus intimes du poète et de sa belle interprète.

Je suis bien aise d'avoir cet excellent prétexte pour vous parler peu ou ne vous parler point de la Pisanella elle-même. Je serais, à la vérité, bien empêché de le faire. J'ai la plus grande admiration pour M. Gabriele d'Annunzio, et même une admiration, dans une certaine mesure, effrénée ; car les sentiments qu'il inspire doivent être, ce me semble, au même diapason que ceux de ses personnages passionnés. Il est, en italien, un poète merveilleux, et miraculeux en français. Il sait notre langue comme je souhaiterais à la plupart de nos compatriotes et confrères de la savoir. Il est aussi un grand homme de théâtre, et la Crinrnnda est vraiment une « chose de beauté ». Je ne peux pas douter que la Pisanelle ne soit aussi une belle délivré, et que nous ne devions à la lecture y apercevoir des grâces, des témérités, des splendeurs d'images, qui seront ton-

jours assez latines pour ne nous paraître pas étrangères. Je me persuade aussi que nous y retrouverons la logique et la clarté méditerranéenne ; oui, nous serons étonnés que l'on ait pu nous la défigurer hier soir au point de nous la faire paraître incohérente. Mais un système étrange de déclamation, où alternaient le hurlement et le murmure, tous deux également inarticulés, nous a empêchés de saisir un seul vers blanc, un mot, une syllabe ; et nous serions réduits à des hypothèses sur le sujet même de la pièce, si une réclame abondante (qui passe un peu la permission) ne nous avait d'avance informés de tout ce que nous devions à la rigueur savoir, pour ne pas nous croire durant la représentation déchus de notre intelligence, mais frappés seulement de surdité.

Nous savons donc que la Pisanelle est une femme de Pise, amenée par des corsaires à Famagouste, dans l'île de Chypre. Ce n'est qu'une pauvre petite courtisane, mais sa venue monte les imaginations, déjà passablement échauffées et brouillées. Certains des personnages, notamment l'oncle du roi, sont hantés par les souvenirs du paganisme et de Vénus, souveraine de l'île. D'autres, et le roi luimême, sont des chrétiens mystiques, des disciples fervents et humbles de François d'Assise. La Pisanelle arrive au moment que l'oncle du roi vient de raconter une histoire de statue épousée par un mauvais plaisant, qui rappelle une nouvelle célèbre de Mérimée ou le livret de Zampa, et au moment que le

jeune roi, à qui l'on propose en mariage toutes les jeunes reines ou princesses d'Europe actuellement disponibles, déclare qu'il n'épousera aucune d'elles, mais de préférence dame Pauvreté. Je n'ai pas bien démêlé si la Pisanelle semble à ce petit roi dame Pauvreté en personne, et si elle apparaît à son oncle comme une incarnation de Cvpris, une femme de pierre analogue à celle dont l'histoire a été racontée tout à l'heure, ou simplement comme une courtisâtes fort désirable. Toujours est-il que le roi met la Pisanelle dans un couvent (où elle a, avec les nonnes, une conversation interminable à propos de figues), que l'oncle du roi vi^nt l'enlever, et que le roi tue son oncle. C'en est trop : la reine mère, après avoir feint de flatter la Pinasellej la grise, ce qui l'excite à danser, puis, faisant tenir deux tigres tout prêts en cas qu'il soit utile, appelle une douzaine de haladins armés de bouquets de roses : et ces baladins, après avoir, si j'ose dire, srigoté d'une façon assez ridicule autour de la Pinaselle qui danse toujours. Y étouffent sous les fleurs : c'est la mort parfumée.

J'ai goûté la musique de scène de M. Ildebrando da Parma. Quel beau nom. quoi qu'en dise Boileau ! Je ne puis croire que ce soit un pseudonyme, comme on me l'a prétendu. Cette musique est inspirée du plus oricinal de nos compositeurs français : elle n'est donc originale qu'au second degré, mais elle est toujours en situation. Les décors de M. Bakst sont d'une beauté barbare ; ils manquent parfois

d'harmonie, mais il n'offensent ni le bon sens ni même le goût, et eette fois du moins on peut presque toujours assigner un nom aux divers objets qu'ils représentent. Les costumes sont proprement admirables. Nous avons eu peut-être de la peine à retenir le nom de M. Wsewolode Meyerhold, mais on nous l'a répété si souvent depuis un mois que nous ne l'oublierons plus. C'est lui qui a réglé la mise en scène. Il fait jouer toute la pièce au dernier plan de cet énorme théâtre, ce qui ne rend pas l'acoustique meilleure ; mais les groupements de foule, les mouvements d'ensemble ou individuels, et les moindres attitudes sont des inventions du plus beau style, et sur ce point l'effet n'a pas démenti la publicité préliminaire.

Plusieurs des interprètes sont fort intéressants. M. de Max, dans le rôle de l'oncle du roi, a une fois de plus témoigné qu'il n'est pas un improvisateur, et qui s'abandonne à son seul génie, mais au contraire le plus savant et le plus discipliné des tragédiens. M. Hervé, qui nous avait accoutumés à un jeu plus mesuré, nous a étourdis par la violence de ses cris et de ses gestes. M. Joubé n'a pas crié moins fort, ni ne s'est pas tordu moins. M. Puylagarde a eu le grand mérite de jouer avec force, intelligence et sincérité, un personnage dont il m'est impossible de comprendre la fonction dans la pièce. Mme Eugénie Nau a bien composé le rôle de la devine. Mme Suzanne Munte est bien la reine, politique, ambitieuse, et au besoin meurtrière. Je ne sau-

rais, pour les motifs que j'ai allégués au début de cet article, louer Mme Ida Rubinstein qu'avec une extrême réserve. Mais nous devons la remercier une fois de plus du spectacle dont elle nous a régalés. Ce fut, comme on disait dans le français du temps de Corneille, un « cadeau » magnifique. Ce fut aussi, malheureusement, une de ces épreuves où se soumettent de leur plein gré certains philosophes qui répudient les principes de la morale traditionnelle, mais qui veulent être, de temps en temps, ascètes en amateurs, par orgueil ou par curiosité. Cette épreuve-ci nous a permis de mesurer, et non sans une fierté légitime, quelle prodigieuse force de résistance le savoir-vivre nous donne contre l'ennui.

15 Juin

GRAND-GUIGNOL. — L'Affaire Zézette, pièce en un acte, de MM. A. Vély et L. Mirai ; la Buvette, pièce en un acte, de M. Pierre Montrel ; Terres chaudes, pièce en deux tableaux, de M. Lenormand ; la Petite Dame en blanc, comédie en un acte, de M. Paul Giafferi ; Dans la Pouchkinskaïa, drame en deux actes, de M. Gaston- Charles Richard ; la Réussite, de M. Max Maurey (reprise).

Le nouveau spectacle du Grand-Guignol est varié, intéressant. Je le recommande volontiers à toutes les personnes qui n'aimeraient pas mieux aller prendre le frais au Bois, ou simplement, comme Sarcey, à la Comédie-Française. Il se compose d'un drame

nègre, d'un drame russe, et de quatre petites comédies, dont l'une, la Réussite, de M. Max Maurey, déjà représentée naguère, mérite sa réputation. L'une des trois autres, intitulée la Buvette, est un tableau de mœurs parlementaires et a naturellement pour auteur un député. La satire est gaie, juste, et il y a même, Dieu me pardonne, des clefs à cette buvette. Des deux comédies qui restent, l'une est une histoire de diamant, l'autre une histoire de collier de perles. Quelle fortune, mon empereur ! Le diamant est saisi, rendu, repris et donné. Le collier est perdu, trouvé, volé, restitué, et tout finit, pour lui comme pour le diamant, à la satisfaction des spectateurs.

Des deux drames, le nègre et le russe, c'est le russe qui est le plus noir, si j'ose me permettre cette plaisanterie d'été : car il se termine par une fusillade générale. L'autre, qui aurait pu être intitulé familièrement le Cafard, est une étude de mœurs coloniales. Elles ne sont pas belles. Il semblerait, d'après M. Lenormand. que les blancs, sous prétexte de civilisation, n'ont importé chez les nègres que la méchanceté gratuite, le sadisme. Cette plante funeste a prospéré merveilleusement sous les tropiques, et les personnages nègres de la pièce sont encore pires que les personnages blancs. M. Lenormand a curieusement modifié, pour l'adapter à un tel sujet, l'esthétique ordinaire du mélodrame, et nu dénouement les méchants sont récompensée, tandis que les bons sont impitoyablement punis. Cette

conclusion, qui ferait scandale à l'Ambigu, ravira les clients ordinaires du Grand-Guignol.

Les six pièces que nous a données M. Max Maurey sont, comme d'habitude, fort bien jouées, avec un grand esprit de solidarité : les artistes du Grand- Guignol ne se soucient pas de briller individuellement, et chacun se sacrifie à l'effet d'ensemble.

20 Juin

THEATRE MICHEL. — Les Sauveteurs, un acte, de M. Claude Gével ; l'Amour à quinze ans, fantaisie en un acte, de M. Chappe ; le Démon, esquisse de M. Edmond Fleg ; la Lettre du soir, jeu d'acteurs, de M. Séverin-Mars.

La vie, dit-on, serait supportable sans les plaisirs. MM. les directeurs de théâtre estiment que nous n'en avons pas encore notre content, et ils ont inventé les saisons d'été. Il paraît que la clôture du théâtre Michel était un deuil public, au moins parisien : le théâtre Michel vient de rouvrir, réjouissons-nous.

Pour ne point nous charger l'estomac, M. Mortier nous a offert un spectacle coupé. D'abord, MUe Mona Gondré nous a chanté de petites chansons anciennes. Cela n'est pas de ma compétence. Toutefois, puisque M"9 Mona Gondré joue aussi la comédie, elle me permettra bien de lui donner un conseil : qu'elle

songe à l'enfance. Cette heure bénie va sonner. Vous avez quatorze ans, mademoiselle, vous n'en aurez bientôt plus trente. M. Stéphen, en revanche, a prodigieusement quinze ans, dans la fantaisie de M. Chappe. Mme Annie Warley marque un peu plus, et c'est tant mieux, car la loi autorise la pratique de l'amour à cet âge, mais je ne sais pas si elle en autorise le spectacle.

La Lettre du soir, de M. Séveriiî Mars, est un « jeu d'acteurs ». Je me demande, sans trop d'angoisse, si cela me concerne. Je me pose la même question à propos du Démon, de M. Edmond Fleg, qui est une « esquisse ». Je suis bien sûr, en effet, que ce n'est pas une pièce. Les personnages, deux amants, qu'une haine réciproque rive l'un à l'autre, commencent à se disputer dès le lever du rideau, sans avoir pris soin de se faire présenter à nous. Mais la scène est âpre et belle, et elle a été jouée remarquablement par Mme Jeanne Iribe, qui fait d'étonnants progrès. M. Burguet a de la sincérité, mais de la mauvaise humeur. Et pourquoi semble-t-il toujours près de pleurer, quand il se met en colère ? J'allais oublier les danses puériles et gracieuses de Mme Karina-Karinowa. La reine douairière de Grande-Bretagne ne me l'aurait pas pardonné, car elle honore cette charmante ballerine de sa protection • elle est si bonne !

22 Juin

COMÉDIE FRANÇAISE. — Les Ombres, comédie en un acte, en vers, de M. Maurice Allou.

L'aimable comédie de M. Maurice Allou répond à un desideratum qu'on a exprimé bien souvent. Les pièces de théâtre ne sont pas toujours intéressantes ; mais il serait neuf fois sur dix passionnément intéressant de savoir ce qui va se passer entre les personnages après le dénouement, ce dénouement fût-il la mort. M. Allou ose le premier nous donner un de ces épilogues, que notre curiosité réclamait. Les Ombres sont l'acte supplémentaire de toutes les pièces qui ont pour sujet le collage — dirais-je. si nous n'étions rue de Richelieu. Lycoris et Euryclée, après avoir « été ensemble » sur la terre, sont encore ensemble aux enfers, depuis dix ans, et naturellement cela menace de durer l'éternité. Ils en ont assez tous les deux. A ce moment, le mari d'Euryclée, Nisias, meurt ; et comme d'être mari, cocu et veuf, cela n'empêche pas de faire des farces, il imagine de conter à son ancienne femm^ qu'il n'est pas mort, mais aussi vivant qu'Orphée, et qu'il va la ramener à l'étage supérieur, de même qu'Eurydice. Eurvclée est folle de joie, pour trois raisons : premièrement, il lui plaît de revivre, deuxièmement de quitter son amant, et troisièmement de reprendre son mari. Quand elle apprend que ce dernier lui a monté ce qu'on appelle, même sur les bords du Styx, un

340 Ltt THÉÂTRE (1912-1913)

bateau, elle est bien fâchée ; mais elle se console en présentant l'un à l'autre le mari et l'amant, et en constituant pour jamais un de ces ménages à trois, où réside seulement, ci-dessous comme ici-bas, le bonheur et l'accord parfait.

Mlle Marie Leconte a joué le joli rôle d'Euryclée avec une grâce, une coquetterie et, si j'ose dire, une canaillerie vraiment infernales. M. Dehelly reste jeune, léger, vif, jusque dans le ténébreux séjour. M. Croué est un mari retors, mais en fin de compte bon enfant, et le Minos que nous présente M. Reynal n'est pas non plus bien effrayant. Je crois môme que c'est le bon juge.

28 Juin

PORTE-SAINT-MARTIN. — Tartarln sur les Alpes, comédie pittoresque en cinq actes et sept tableaux, de M. Léo Marchés, d'après le roman d'Alphonse Daudet.

Je crois que MM. Hertz et Coquelin ont mis la main sur la véritable pièce d'été : Tartarin sur les Alpes ! Nous y voudrions être nous-mêmes. La comédie que M. Léo Marchés a tirée du roman célèbre d'Alphonse Daudet n'est pas seulement pittoresque : elle est fidèle, elle est ingénieuse, enfin elle est amusante. Elle est amusante comme toutes les pièces à

LE THÉÂTRE (1912-1913) *il

accent. L'accent suffit à provoquer notre hilarité, par l'effet d'un mécanisme que les philosophes du rire devraient étudier. Les auteurs de pièces à accent n'ont pas besoin de se mettre en frais : leurs personnages pourraient à la rigueur dire n'importe quoi ; cela du moins permet d'aborder les sujets simples et de faire de l'esprit avec bonhomie, sans chercher midi à quatorze heures. Seulement, c'est tantôt un accent qui nous égaie, tantôt un autre, il m'est impossible de démêler pourquoi. Affaire de mode sans doute. Aujourd'hui, nous sommes tout à la Belgique. Pourtant, boufre vaut god ferdam, et si nous nous pûmons de rire à « Sais-tu, monsieur?...» nous n'avons aucune excuse de bâiller à « Vous me connaissez, Gonzague... » Ne craignons rien, nous n'en avons pas fini avec ceux de la Provence : le Midi remontera.

Si les hommes de quarante à cinquante ans m'ont paru, hier soir, en écoutant l'aimable comédie de M. Marchés, rire avec un peu de nonchalance et du bout des lèvres, c'est qu'il est bien mélancolique d'entendre, après un quart de siècle, des plaisanteries que l'on a trouvées très drôle autrefois. Chose curieuse, cela est presque aussi mélancolique si on les trouve moins drôles, ou s'il paraît qu'elles n'ont rien perdu. Mais les tout jeunes gens et les enfants, qui étaient nombreux hier à Ta Porte-Saint-Martin, riaient à gorge déployée. C'est d'un bon augure pour la carrière de la pièce. Souhaitons que Tartarin prolonge, comme on dit dans le dialecte parti-

culier des chemins de fer, la validité de son billet de retour ; souhaitons même qu'il le perde. Son voyage est bien agréable, puisqu'il lui arrive encore des aventures ; et l'on prétendait qu'il n'en arrive plus !

Il est vrai que ces aventures ne paraissent pas dater tout à fait d'aujourd'hui, ni même d'hier, et M. Marchés n'a peut-être pas raison de faire plusieurs fois répéter au héros d'Alphonse Daudet que nous sommes en 1913. S'il avait gardé les chiffres de l'autre siècle, la peinture de l'hôtel du Righi-Kulm nous eût fait peut-être l'effet d'une peinture exacte, et non d'une caricature, d'ailleurs bien plaisante. Et, qui sait ? Les nihilistes russes auraient pris un petit air historique, sans rien atténuer de leur fantaisie. Mais qu'importe ? On s'intéressera sans y croire — et n'est-ce pas justement ce qu'il fallait ? — aux amours de Tartarin et de Sonia; on ne prendra pas trop au sérieux, ni les dangers que court notre allié le tsar (que Tartarin appelle familièrement Nicolas), ni ceux que Tartarin court lui-même en escaladant le mont Blanc ; on ne tremblera pas plus qu'il ne sied quand la corde rompt et qu'il glisse : on ne s'étonnera pas, ne l'ayant qu'à demi cru mort. de le voir soudain reparaître à la séance du Club alpin, où la fanfare joue une marche funèbre ; et lorsque la marche funèbre se change brusquement en Marseillaise, on s'associera volontiers à la joie des Tarasconnais, en répétant avec eux le refrain de l'hymne national ; on s'y associera d'autant plus

volontiers qu'il est un peu tard lorsqu'enfin cette Marseillaise éclate.

Tartarin sur les Alpes est magnifiquement mis en scène. La monotonie était à craindre : rien ne ressemble à un glacier comme un autre glacier ; mais rien ne ressemble moins à un décor de M. Jusseaume qu'un autre décor de M. Jusseaume. Il était aussi bien difficile de donner, sur un plateau de théâtre, l'illusion d'une marche ascensionnelle. Je ne dirai pas que l'on ait réussi tout à fait à en donner l'illusion : on a du moins donné la charge, et elle est fort amusante, je se saurais trop souvent répéter cette épithète. M. Vilbert, dans le rôle de Tartarin, est simplement admirable, d'intelligence, de naturel, d'autorité. Mme Leone Devimeur est au^si Russe et aussi nihiliste que le texte de son rôle l'autorise à l'être : ce n'est pas beaucoup : mais elle est charmante, et les femmes n'ont pas trente-six façons de charmer selon les latitudes. MM. Lorrain, Chabert, Rasseuil. bien d'autres encore, Mmes Dorsy, Gravil, Dancour, ont fort adroitement composé et. dessiné les physionomies de leurs rôles, petits ou grands.

Imp. L. Caillot et Fils, Rennes.

BIBUOtHCCA

La Bibliothèque

Université d'Ottawa

Échéance

Page 1