Le théâtre (9. série) pendant la guerre
\7' oici quelques-unes des pages qui furent pu bliées dans te Temps, depuis le dernier mois l'c 191/i jusqu'au premier mois de 1918. Au début de la guerre, le théâtre se tut. Il n'essaya pas de lutter contre la brusque et formidable tempête. ! ne sorte de pudeur le condamnait au silence, bailleurs, s'il avait osé élever la voix, la foule n'eût pas écouté. D'autres soucis la tenaient haletante. Un drame plus poignant, où elle jouait son rôle, la détournait des jeux de la scène. La Comédie-Française, elle-même, dut fermer ses portes, les plus nobles spectacles prenant un air de frirolité, en présence des périls qui menaçaient la patrie. Plusieurs semaines s'écoulèrent. Puis l'oppression diminua. Paris, sauvé d'un danger mortel, voulut revivre ; il demanda à l'art une détente, un réconfort nécessaires. La nature impose ces dirersions. L'être humain, ébranlé par une immense ilouleur, s'il s'y absorbait totalement succomberait. Le besoin d'agir l'aiguillonne ; l'allégresse de l'action ardemment poursuivie et de l'espoir qu'elle engendre l'anime et le soutient. L'homme I'' plus durement frappé reprend peu à peu son équilibre, s'adapte à de nouveaux modes d'existence, tâche de se créer une atmosphère respirable. h'obscurs et puissants instincts le ramènent à
d'ancienp,es habitudes, un moment troublées, mais demeurées chères et auxquelles il revient avec délices, dès qu'une heure de trêve lui est accordée.
Les Fj'ançais aiment le théâtre. Donc le théâtre devait refleurir...
Rappelons-nous les circonstances. La durée de la guerre favorise cette résurrection. Aux périodes d'offensives succèdent de longs repos. On se bat en Orient, dans les Dardanelles, à Salonique. Hindenburg, sur la frontière russe, mène de vastes et lentes opérations. Tandis que la corruption et l'anarchie le rapprochent de son but, tandis que la Serbie et la Roumanie expirent, le front occidental, quoique ébranlé par d'intermittentes et fu rieuses secousses, semble rester immobile. L'opinion commune, après chaque coup de bélier, se convainc de l'inutilité de ces tentatives et déclare que, ni d'un côté, ni de Vautre, « on ne passera ». Les Parisiens, à cent kilomètres des champs de bataille, peuvent se croire en sécurité. Ils reçoivent la visite de nombreux permissionnaires, les accueillent avec un empressement cordial, leur font fête, s'efforcent de leur procurer d'aimables délassements. Cinémas, cafés-concerts, cabarets lyriques, lieux où l'on chante, où l'on danse, où l'on représente des pièces gaies — opérettes galantes et vaudevilles — ne désemplissent point. Les plaisirs înoins frivoles ont aussi des amateurs : la littérature et la musique sont goûtées. Peu d'œuvres inédites. Mais les reprises d'œuvres célèbres obtiennent un regain de succès. La Co-
médie-Française, V Opéra-Comique, l'Odéon tirent des pièces du répertoire classique ou moderne de larges profits. Jamais l'industrie théâtrale ne fut chez nous si prospère qu'au cours de ces sanglantes années : 1916, 1917...
Tragique antithèse ! La capitale d'un peuple crucifié offre l'apparence du bonheur. Le luxe s'y étale, l'or y afflue. Le fracas de cette vie extérieure dissimule des misères et des deuils. La tristesse est au fond. La joie règne à la surface. Joie fugitive que le mugissement des sirènes et l'explosion des obus ne tarderont pas à dissiper. En avril 1918, le théâtre se meurt à Paris. Mais il reste vivace. A la première éclaircie nous le verrons renaître... Il renaît déjà...
Ces impressions, ces images, nous avons essayé de les recueillir. Nous les livrons au lecteur, comme le tableau sincère d'un des moments les plus émouvants et les plus singuliers de l'histoire de Paris.