HOKACE » A LA COMÉDIE-FRANÇAISE
li décembre igi/J-
L\ Comédie-Française ne pouvait rouvrir ses portes que sous l'égide de notre plus grand poète tragique. Toujours le nom de Corneille fut associé chez nous à l'exaltation du sentiment national. Dans les moments d'épreuve la foule l'invoque instinctivement comme réconfort ; aux heures de triomphe elle le glorifie. La faveur dont jouit ce répertoire varie selon !os époques et les circonstances. Elle faiblit lorsqu'une paix prolongée a relâché les mœurs et développé le ût des frivolités ; elle se ranime avec l'inquiétude les graves pensées nées du péril. De 1680 à 1900, les registres du théâtre mentionnent 919 représentalions du Cid, 65o du Menteur, 619 de Cinna, 586 d'Horace, ^18 de Polyeucie, 896 de Rodogune, 290 de JSicomède, 266 d'Héraclius, i65 de Pompée. . Ces représentations se répartissent inégalement. Assez nombreuses à la fin du dix-septième siècle et jusqu'au milieu du dix-huitième, peu à peu elles s'espacent. Une demi-indifférence succède à la première ferveur. Les tragédies cornéliennes qui se maintiennent sur l'affiche sont les plus mouvementées, les plus « théâtrales » : le Cid, HéracUus, Rodogune. Au contraire, Polyeucte en est presque éliminé. L'élévation mysti
que de ce drame ne touchait pas le parterre, doni les préoccupations étaient tournées d'un autre côté Entre 1791 et 1800, c'est le néants Corneille n'existî plus. Il est juste d'observer que la Comédie-Française subit alors des divisions intestines qui interrompirent sa vie normale. Mais n'essayons pas de plaider les cir constances atténuantes. Le public devrait, pourtant: au lendemain de Valmy, s'emplir l'oreille et l'âme de vers généreux et forts. Les soucis de la politique intérieure l'absorbent. Il s'intéresse médiocrement aux chefs-d'œuvre de l'art tragique. Il écoute six fois Cinna, six fois Héracliiis, quatre fois Horace, une fois le Menteur, sept fois Rodogune et pas une fois Po lyeucte, en dix ans. Cela est misérable. Ce mépris se prolonge jusqu'en i8o3 ou i8o4.
Soudain un revirement, une réaction décisive s'opèrent. Ce changement est-il dû au mot d'ordre tombé de haut, aux encouragements de Napoléon, ii sbn amitié pour Talma, au talent du célèbre acteur à sa popularité, à la beauté de Mlle George.»* Ces eau ses diverses contribuèrent à la résurrection de Cor neille. Il y en eut de plus profondes. Geoffroy, dan? son feuilleton du 16 nivôse, an XIII (6 janvier i8o5). s'efforce de les dégager à propos d'une reprise de Ni comède.
« Enfin, dit-il, après cent ans de dédain et d'in justice, Corneille reparaît aussi brillant qu'aux plus beaux jours de sa renommée. Il semble que le destin de ce grand homme soit d'être plus vivement senti lorsque les esprits sont plus accessibles aux grands objets, aux choses nobles et solides. Les troubles de !t Fronde donnaient un nouveau prix à ces discussions à ces vastes débats, à ces discours étalés dans les tra gédies de Corneille ; la nation, depuis corrompue pai le luxe, préféra des passions efféminées. Maintenant, devant les spectacles des bouleversements, des terri blés catastrophes qui ont changé la face de l'empire les Français conçoivent qu'il y a de plus terribles i