‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 61 sur 61 · MOUNET-SULLY · texte numérisé non relu

MOUNET-SULLY

6 mars 1916.

UNE grande tristesse s'ajoute à nos tristesses. Elle était prévue, hélas ! Depuis plusieurs semaines, Mounet-Sully s'acheminait rapidement vers la mort. D'abord on douta de la gravité du mal dont il souffrait. On ne voulait pas croire que cette ardeur pût s'éteindre, que la vigueur de cette robuste et splendide vieillesse pût être vaincue, cette force de la nature anéantie. Une crise suprême a détruit nos espérances. Le colosse a succombé.

Que dire de lui, de sa carrière, de ses triomphes, de sa gloire ? Comment peindre en quelques mots cette figure qui fut épique et restera légendaire ?... L'avenir érigera une statue à l'artiste, à l'incomparable interprète des plus nobles chefs-d'œuvre du génie humain. Aujourd'hui, jetons des fleurs sur sa tombe. Rassemblons nos souvenirs.

De bonne heure, Mounet-Sully sentit s'éveiller sa vocation. Il avait quinze ans, une chevelure romantique, la beauté d'un jeune dieu et des grâces viriles, qui faisaient les délices des salons de Bergerac. Il soupirait la romance et mettait volontiers son talent au seivice des œuvres de charité. Un jour, son accompagnateur étant tombé malade, il remplaça la musique par la déclamation et récita, sur les planches du Grand-Théâtre, Pour les pauvres, de Victor Hugo. A " peine en était-il descendu qu'un personnage assez extraordinaire l'y remplaça. Il portait un habit à boutons d'or, des gants violets en filoselle ; il faisait rou-

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1er les r avec une invincible énergie. Il s'appelait Hilarion Ballande ; il arrivait de Paris ; il appai-tenait à la troupe de la Comédie-Française. La dignité de soa port, l'éclat de sa diction impressionnèrent vivement le néophyte. Il alla porter ses compliments à cet illustre confrère, et du même coup, il lui confia ses projets ambitieux. Hilarion Ballande consentit à lui donner des conseils, et Mounet garda longtemps l'empreinte de ses leçons. Lorsqu'il entra, beaucoup plus tard, rue de Richelieu, le vieux régisseur Davenne lui dit :

— Voilà qui est singulier ; vous avez comme un air de famille avec notre ancien camarade Hilarion Ballande.

— Vraiment, répliqua Mounet, j'ai quelques-unes de ses qualités ?

— Oh ! ce n'est point par ses qualités que vous lui ressemblez, mais par ses défauts...

Ceux-ci n'empêchèrent pas Mounet de s'imposer au public. Son début dans Andromaque fut un mémorable événement. A cette époque, l'information théâtrale avait des pudeurs qu'elle ignore aujourd'hui. Les journaux ne publiaient pas la biographie et le portrait des élèves du Conservatoire. Oh ne savait que peu de choses du nouveau venu : qu'il avait obscurément joué à rOdéon et qu'il désolait ses maîtres par les écarts d'une humeur indocile et fougueuse. Il fut d'abord froidement accueilli. Mais cette résistance n'était pas pour l'émouvoir. Il n'en eut même pas le soupçon. Il se rua dans la tragédie avec la violence d'un élément déchaîné. Les mugissements de la mer, les ravages du mistral, les fracas du tonnerre n'atteignaient pas à la furie que le nouveau tragédien imprima aux imprécations d'Oreste.

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos tMi-s?

On entendit les serpents, on les vit qui enlaçaient leur victime. Un frisson d'horreur secoua les habitués

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du Théâtre-Français, peu accoutumés à de si rudes secousses. Cependant Mounet-Sully rentrait dans les coulisses, gravissait comme un fou l'escalier de sa loge, sans se douter que mille spectateurs l'acclamaient. La critique partagea ce délire, mais bientôt ses dispositions changèrent. Elle rougit en quelque sorte des transports où le tragédien l'avait précipitée. Elle lui en garda une secrète rancune. Elle affecta de le traiter en enfant terrible, elle mit en lumière les scories de son jeu et n'en montra pas, comme il eût fallu, les beautés supérieures. 11 y eut une 'heure, pourtant, où les censeurs les plus pointilleux de l'artiste se désarmèrent. Ce fut l'instant unique où jaillit de ses lèvres la Chanson des deux épées de la Fille de Roland, Tous les cœurs battirent à l'unisson. Une immense clameur s'éleva de la salle bouleversée. Mounet venait d'incarner la foi, l'orgueil, les vœux et la fierté d'une race.

Les années passèrent. Mounet-Sully montait toujours. La sérénité de son essor laissait les dénigrements de parti -pris et les petites taquineries qui le visaient encore par un reste d'habitude, mais cessaient de l'atteindre. Sa création d'Œdipe roi (le rôle avait été joué déjà, mais c'est bien lui qui l'avait créé), cette victoire définitive fut un couronnement. Dès lors il régna. On ne le contesta plus. Il avait franchi les limites de la renommée. Chaque année sa majesté s'affirmait. En 1881, Œdipe admirable, il fut en 1888 un sublime Œdipe. C'était à Orange, devant ces ruines dont le nom est inséparable du sien. A ce moment le snobisme n'avait pas envahi la petite ville provinciale. Nous étions là quelques journalistes parisiens, venus en flâneurs, et dans des dispositions plutôt railleuses. Francisque Sarcey dirigeait notre petite troupe. Il n'avait pas l'âme très lyrique. Sa curiosité, comme la nôtre, s'amusait et se méfiait un peu d'une tentative si singulière. Et voilà que soudain ime émotion sacrée nous saisit. L'art et la nature conspiraient ;) nous troubler. Nous écoutions des vers en contem-

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[liant les étoiles. La splendeur du ciel, les caresses de la brise nous disaient le bonheur de vivre, cependant que sur la scène retentissait le cri de l'hu-manité torturée. Et rien n'égalait la grandeur de ce contraste. Il est vrai que ces plaintes nous arrivaient par une voix merveilleuse et terrible, capable de traduire avec la même intensité expressive la terreur, la pitié et tous les sentiments dont est agitée la conscience des hommes — voix d'or, voix de chair, qui, alors qu'elle était la plus véhémente, demeurait harmonieuse et docile aux lois du rythme. En cette soirée nous vîmes l'Hellade entière surgir et se mouvoir autour du roi de Thèbes, et l'ombre de Sophocle se pencher sur lui. Hors de lui-même, transfiguré, en proie au divin délire, il semblait que Mounet n'aurait pas la force d'aller jusqu'au bout et que sa poitrine allait se rompre. Elargissant la signification du drame, par un prodige d'intuition, il nous avait donné la sensation inouïe de deux Œdipe, de l'antique Œdipe tel qu'il apparaissait aux yeux des Athéniens, et d'un Œdipe moderne, à qui deux mille ans de christianisme ont appris toutes les- formes ds la douleur... Nous frissonnions, nous pleurions. Seul, le tragédien n'était pas entièrement satisfait. Car il était dans son destin de ne pas l'être.

Mounet-Sully n'appartenait pas à la race de ces comédiens excellents dont je ne médis pas, et qui, une fois le profil dessiné, le type établi, s'en écartent en quelque sorte comme d'une œuvre achevée, et n'y touchent plus. Il estimait que sa tâche n'était jamais finie. Pygmalion de l'art, tragique, il creusait le marbre d'un ciseau impatient pour en faire jaillir la vie et la beauté. Ceux qui l'écontaient au théâtre ne le connaissaient point : ils ignoraient ses tourments, ses doutes, son labeur sans arrêt, sa perpétuelle angoisse. Une fois, je fus témoin de ce travail d'enfantement obstiné, délicieux et douloureux. L'occasion d'une visite m'avait conduit dans ce logis de la rue Gay-Lua-

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sac où, chaque nuit, veillait jusqu'à l'aube sa méditation solitaire. Nous causâmes de VOthello, qu'il allait interpréter dans la traduction de Jean Aicard. Ce rôle l'attirait, le fascinait, le terrifiait. Il avait peur de n'en pas discerner le fond véritable, de ne pouvoir en fixer les nuances fugitives, de n'en tracer qu'une esquisse. Tout en m'exposant ses scrupules, il le jouait pour lui et pour moi avec autant de fièvre, il l'illuminait d'autant de flammes que si le peuple d'Orange eût été là, le soutenant de ses acclamations. Et je compris qu'il était heureux, et qu'à ce moment précis il éprouvait l'ineffable joie du créateur. L'acteur qui crée se confond avec les personnages qu'il a mission de réaliser. Il n'entre pas dans leur peau ; ce sont eux qui pénètrent dans la sienne et le possèdent. Dès qu'il pétrit une nouvelle figure, il y a comme une conquête progressive de son être par un être idéal, auquel il communique le souffle. Le héros prête à l'acteur son âme ; l'acteur prête son corps au héros. Cette fusion ne s'opère qu'au prix d'un immense effort. Ils se cherchent l'un l'autre ; longtemps ils se poursuivent ; puis un jour l'étincelle jaillit. Ils se sont rejoints.

Nul mieux que Mounet-Sully n'aura joui de l'ivresse de ces unions spirituelles, et ressenti ces nobles tourments. Lorsqu'il avait revêtu la tunique d'Oreste, le manteau d'Hamlet, la livrée de Ruy Blas, nous voyions bien qu'il s'arrachait de lui-même. Il n'était plus derrière une rampe, entre les toiles peintes d'im décor. II était dans la légende, dans le rêve, dans l'histoire. Et il nous y transportait. Il s'envolait au-dessus des vulgarités terrestres. Nous l'adorions, parce que partout où il paraissait, il y avait aussitôt de l'idéal, de la générosité, de la bonté chevaleresque, de la magnificence, parce qu'il était l'image de tous les héroïsmes de tous les siècles ; parce qu'il éveillait en nous ce sentiment si rare si pur et qui nous fait oublier tant dp laideurs : l'enthousiasme.

Il fut le paladin de la scène française. ,

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