‹ Le théâtre (9. série) pendant la guerreChapitre 60 sur 61 · PARIS SANS THEATRES SQ-J · texte numérisé non relu

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'nauté. Ils remplissent leur tâche d'une façon facilo et charmante. Ils sentent enfin flotter autour d'eux cette atmosphère de respect qui s'attache aux institutions très vieilles et très illustres ; ils goûtent individuellement la douceur de ces hommages. Le Théâtre Français est l'académie des comédiens, — la plus aimable des académies, puisque les femmes n'en sont point exclues.

La coutume de ces tournées collectives remonte à la fin du second Empire. Aux siècles précédents, la troupe de Molière ne se dérangeait que pour aller chez le roi, à Fontainebleau, à Saint-Germain, ou chez les princes du sang.

« Il y a ordre de la recevoir civilement ; on lui fait caresse, chacun se piquant de se montrer honnête et libéral aux acteurs, lesquels, de leur côté, n'épar gnent rien, se parent d'habits magnifiques sans jamais regarder à la dépense. » Ces lignes de leur historiographe, l'honnête Chapuzeau, attestent qu'au cun sacrifice ne coûte aux comédiens lorsque l'hon neur de la Compagnie est en jeu. Isolément, ils circulaient volontiers, et cédaient à d'affectueuses sollicitations. Déjà les chansonniers persiflaient leurs perpétuels vagabondages :

Lekain, mon cher, est à Lyon, Madame Belcourt est à Lille, Mole va partir pour Mâcon, Ma femme part pour Abbeville.

A Rouen Bourret a du succès Et Brizard récolte en Provence.

C'est bien le Théâtre-Français, Car il est dans toute la France.

Le voyage officiel de 1808 à Erfûrth fut une manœuvre quasi militaire, dirigée sous les yeux de l'empereur par le sergent-major Dazincourt. N'en parlons pas. Edmond Thierry, le premier, réalisa l'exode de la Comédie, pendant les travaux de réfec

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tion de la salle, du i5 juillet au i5 août 1868. Cette tentative jugée téméraire, réussit brillamment... L'odyssée aboutit à une série de victoires. Les feuilletons de Sarcey, ses chroniques familières en relatent les péripéties et sont divertissants à relire. Au jour marqué, dix-sept artistes se mettent en route, les meilleurs, les plus populaires. Ils se vouent de bon cœur à toutes les besognes, comme du temps de Molière, considérant qu'il n'y a pas de petits rôles et qu'il est aussi honorable pour un comédien de jouer l'Exempt qu'Orgon et Dubois qu'Alceste... De là des merveilles d'exécution dont les provinciaux sont stupéfaits, éblouis... Dans les villes où l'on s'arrête un peu de temps, la soirée d'inauguration eét réservée au répertoire classique. A Dijon, l'affiche annonce le Misanthrope, un acte de la Méiromanie (en souvenir de Piron), les Fourberies de Scapin. Les spectateurs, emballés, acclament Lafontaine, un Alcestc gasconisant et tragique ; Mlle Favart, une Célimène improvisée, qui supplée au pied levé sa camarade Brohan. L'étincelant Acaste (Delaunay), les fascine. Tout porte. Ils soulignent d'ironiques applaudissements, à l'adresse du trésorier général assis au bal con, certains vers de Molière que Paris laisse passer inaperçus :

Tous ceux à qui la cour donne ces grands offices N'ont pas toujours rendu de si fameux services...

Les Bourguignons salés et railleurs s'amusent. Excellent public ! Deux dames, voisines de Sarcey, pieu rent au quatrième acte du Misanthrope. La verve de Coquelin — Scapin impétueux — la bonhomie de Barré-Argante sèchent leurs larmes. A Lyon, même succès... Les Lyonnais, moins démonstratifs que les Dijonnais, attendent la fin de l'acte pour exprimer leur ravissement. Cette joie, plus réfléchie, n'en esl que plus vive. Malgré la chaleur caniculaire, ils sont venus en nombre et ils reviennent. Leur préférence

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s'attache aux anciens chefs-d'œuvre (}ui toujours font encaisser le maximum. Douze représenlations triomphales à -Marseille, après deux escales à Mce et à Ton Ion, couronnent cette superbe campagne. La Com pagnie en tire 78.000 francs qu'elle divise en 100 parts, 25 versées au fonds social, 75 attribuées aux voyageurs...

Je glisse sur le séjour de la Comédie à Londres en 1871. Les particularités (qui offrent quelque analogie avec les circonstances actuelles) en sont connues. En 1S79, elle fut réinvitée. Sarali Bernhardt devint, du rant ce voyage, l'idole des Anglais et conçut avec Co quelin, séduit comme elle par l'exemple du tragédiengentilhomme Irving, l'impatient désir de mener une vie indépendante et de fonder un théâtre. La double expédition de iSgS, en Angleterre et en France, m';; laissé des souvenirs que je retracerais longuement, si je ne craignais d'importuner le lecteur. Je revois ces représentations de Drury-Lane, ces loges où les plus beaux diamants du royaume scintillaient parmi les fleurs ; j'entends les éclats de rire qu'éveillaient' — ^ surprise ! — la verdeur de Molière, la r-austicité aristophanesque de Racine. Jules Claretie avait eu l'au dace d'imposer à la pudeur britannique les crudités réalistes et pharmaceutiques des Plaideurs et du Ma lade. Un prologue spirituel invoquait, li est vrai, les circonstances atténuantes et prévenait les auditeurs des coups qui allaient leur être portés. L'épreuve fut gaillardement subie. L'épisode des petits chiens mal élevés, l'hémistiche redoutable, ils ont pissé partout : les médecines de M. Purgon, la seringue de M. Fleu rant, les coliques d'Argan, sa robe de chambre, S4 chaise percée, rien de tout cela ne souleva d'objections. La tragédie, contrairement à l'attente générale, reçut un plus froid accueil.

Si les Anglais n'aiment pas la tragédie, les Français en raffolent... La vérité de cet axiome se trouva confirmée une fois de plus par l'expérience. Au dé-

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part de Londres, les acteurs formèrent deux troupes distinctes qui allèrent répandre à travers nos dépar tements l'enseignement du grand art. La sagesse de l'administrateur décida que la troupe comique précéderait la troupe xragique, afin d'éveiller la joie des populations, de les tenir en belle humeur, et de leur faire accepter de plus austères plaisirs. La comédie devait frayer le chemin par où passerait, sans accroc, la tragédie... Inquiétude vaine ! Précautions superflues ! La tragédie éclipsa la comédie... Â Lille, on eut une minute d'effroi. Corneille n'avait produit que quatorze cents francs de location, a Faut-il jouer ? », télégraphia Mounet à Paris, Paris répondit : « Lors que la Comédie-Française est affichée, elle joue. » Ce premier pas franchi, le courant d'enthousiasme s'établit, s'accrut, grossissant de jour en jour. L'Anjou, la Gascogne, le Languedoc, la Provence adorèrent le Cid, Andromaque, la Fille de Roland, après avoir applaudi la veille les Femmes savarites, l'Avare, îs Médecin malgré lui. Les sympathies de la foule allaient décidément aux classiques. La troupe comique trimballait un buste de Molière offert, chaque soir, sur la scène, vers minuit, à la contemplation des fidèles. Molière eut le nez écorché à Bordeaux ; il perdit à Bayonne une moitié de perruque ; à Perpignan il s'égara avec les bagages ; mais l'idole, même mutilée, attirait les offrandes et l'encens. Truffier avait rimé un compliment que quelques-uns de ses camarades n'écoutaient pas sans frémir. Il exaltait, i' proposait en exemple la solidarité des membres de la Compagnie strictement disciplinée, une et indivisible. Le Théâtre-Français, disait-il,

Garnison, où gérait souvent le réfractaire, Se présente au complet devant votre parterre Afin de vous montrer, une fois, dignement, Non pas un soldat seul, mais tout le régiment.

La réception de Marseille fut brûlante, au propre

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et au figuré. En dépit d'une température torride, la salle ne désemplit pas. La Comédie-Française rentra fort satisfaite d'une expédition où elle avait moissonné beaucoup de gloire et pas mal d'écus... Souhaiton<5 lui cette année pareille fortune...

N'en déplaise aux pessimistes qui versent des pleurs sur la décadence du théâtre, le goût public ne s'est pas sensiblement altéré. La plupart des Français se laissent séduire par la noblesse des grands sujets et l'harmonie des beaux vers. Nul auditoire n'est plus chaleureux que celui qui se presse aux œuvres de Racine et de Corneille. Aucune pièce n'a été, depuis la guerre, aussi souvent jouée en province que le Chemineau de Jean Richepin et l'Aiglon d'Edmond Rostand. Celle-ci évoque la splendeur de notre épopée nationale, vue à travers le martyre d'un enfant. Celle-là chante la terre que défend l'héroïsme des soldats. Toutes deux émeuvent profondément le peuple resté fidèle, quoiqu'on puisse dire, à ses cultes traditionnels : l'amour de la gloire et l'amour du sol...

Ces ouvrages le remuent et le ravissent parce qu'il s'y retrouve. Flambeau, c'est lui : le symbole de sa vaillance, de sa belle humeur, de sa foi patriotique, de sa générosité chevaleresque, de sa loyauté. Et le Chemineau, c'est lui encore ; c'est le terrien intelligent et malicieux (il sait les chansons qui bercent, les grimoires qui guérissent ; il fait parler les gens, pénètre leurs secrets, les inquiète, les domine, les gau verne) ; c'est le gai compagnon (dès qu'il paraît on rit et sur tous les visages, la joie éclate) ; c'est le bon travaillejir (quand il travaille, il travaille comme dix, mais il prétend ne besogner qu'à ses heures) ; car c'est un homme libre, prêt à mourir pour sauver son pays de l'esclavage.

Ainsi apparaissent, lyriquement ennoblies, mais non point dénaturées, ces figures jaillies du vieux terroir gaulois : le Grognard et le Poilu...

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