‹ Le Théâtre à Caen, 1628-1830Chapitre 19 sur 22 · LE CRI DES FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE CRI DES FRANÇAIS

Enfin il tombe, en frémissant, Le cruel tyran de la France.

Il tombe et le monde est content :

C'est le jour de la délivrance.

Reparaissez, fils de Henri, Après une si longue absence; Et que l'on répète ce cri :

Vive, vive le Roi de France!

Français, dans ces horribles temps, On a vu nos bouches rebelles Prostituer un noble encens A des idoles criminelles.

Mais à Louis, fils de Henri, Nos cœurs juraient amour, constance Ils soupiraient toujours ce cri :

Vive, vive le Roi de France !

Salut, famille de nos Rois, Auteurs de notre délivrance, Au trône vous doublez vos droits Quand vous venez sauver la France.

Ah! pour LouiSj fils de Henri, Se vengeant par la bienfaisance, Qui ne redirait point ce cri :

Vive, vive le Roi de France!

A Monseigneur le duc de Berry.

Et vous l'orgueil des vrais français, Chevalier sans peur et sans tache, Aux champs d'honneur, du béarnais Vous nous montrerez le panache.

Oui, nous suivrons, fils de Henri, Cet étendard de la vailance.

En poussant avec vous ce cri :

Vive le Roi! vive la France.

A ces mots, toute la salle se leva, répétant les deux vers :

Oui, nous suivrons, fils de Henri Cet étendard de la vaillance.

Les cris : « Nous le jurons! pour toujours! » s'échappèrent de toutes les poitrines et les bras se tendirent pour rendre ce serment plus solennel!

« Bénévoles serments! ajoute le chroniqueur, « que la bouche et le cœur faisaient tout ensemble « et qu'aucun de nous ne trahira jamais! »

Pour maintenir l'enthousiasme au même diapason, à chaque entr'acte un chœur de dames placé non loin de la scène, chantait en chœur sur l'air Vive Henri IV:

Tout nous enchante Dans ce prince chéri, Bonté touchante Nous peint le bon Henri, Que chacun chante Vive à jamais Berry!

Et la foule de répéter : « Vive à jamais Berry! » Mais ces ovations se changèrent en délire lorsque pendant un entr'acte on vit le rideau se lever et sur la scène paraître les prisonniers de l'émeute des grains, enfermés à Beaulieu depuis 1812. On venait de les remettre en liberté au nom du Roi et sur l'ordre du prince.

Le duc de Berry, profitant de cette circonstance que l'on peut à double titre qualifier de coup de théâtre habilement ménagé, dit aux spectateurs

combien il était sensible à toutes ces manifestations et assura « que la famille royale rentrait « en France avec la ferme volonté de se consacrer « au bonheur du peuple et au rétablissement de « la liberté ».

La pièce continua et l'on applaudissait longuement toutes les allusions dont elle était semée, tous ces mots charmants qui donnent une si Juste idée du prince béarnais. On fit répéter jusqu'à trois fois par exemple la réflexion naïve de la femme du meunier : « Notre roi doit être bien « beau, car il est si bon ! »

L'opéra du Déserteur succéda à la .Pa?'tie de chasse, et quand l'acteur chanta l'ariette où se trouve le cri de « Vive le Roi! », tous les spectateurs se levèrent de nouveau et la répétèrent en chœur. Le duc de Berry, se levant lui-même, salua et la redit avec la foule, mêlant ses applaudissements aux siens; vers une heure seulement, le prince se retira.

Voici, très fidèlement racontée d'après les chroniques d'alors, cette soirée qui fit époque au théâtre de Caen. Quelques jours avant, on y applaudissait les couplets à l'empereur, quelques jours plus tard on redira des vers à sa louange; tant il est vrai que l'enthousiasme des foules, même le plus spontané et le plus sincère, n'est guère assuré d'un lendemain!

Peu de pièces sont à signaler en cette fin d'année théâtrale, bien que Le procès du Fandango, opéra-vaudeville et les opéras du Prisonnier et d'Alexis et Justine eussent remporté un certain succès, ainsi que lesexercïcesd'unetroupeitalienne.

Le i8 septembre, le théâtre rouvrit ses portes. Une troupe d'opéra toute nouvelle faisait ses débuts, toujours sous la direction Julien.

Les reprises du Déserteur, de Ma tante Aurore, à'' Une folie, et de Richard Cœur de Lion, redevenu la pièce à la mode, figurent à l'affiche pour les premières représentations.

Le nouveau seigneur de village, Pierrot ou Le diama?it perdu, opéra-vaudeville, Le faux Lord, Lully et Quinault, Un jour à Paris, Trente et quarante, Les événements imprévus, furent successivement joués. La troupe malheureusement n'était pas à la hauteur des précédentes et le directeur recevait des reproches d'autant plus vifs que le groupe royaliste intransigeant blâmait le choix des pièces. La représentation des Visitandines, notamment, produisit le plus mauvais effet. « Tant que l'on persécuta ces saintes filles que le « monde n'a pu tenter, écrivait-on, il fut tout « simple d'écrire des pièces contre elles; mais « aujourd'hui, sous le règne d'un fils de saint « Louis, c'est révoltant ».

Julien était fort mécontent et aurait peut-être

quitté l'administration du théâtre si sa défense n'avait été prise par les journaux et, entre autres, par un nouveau venu, petit de format, mais fort malin, Le Nain Jaiine^ qui, pendant le peu de temps qu'il vécut, sut se faire une place dans la presse locale par sa critique mordante et la vivacité de ses ripostes.

La troupe, d'ailleurs, était redevenue meilleure grâce à de nouveaux venus. Un homonyme du directeur, l'acteur Julien, avait été bien accueilli du public, son tact, l'aisance de ses manières, ne descendant jamais jusqu'à la trivialité, la chaleur de son débit « cette chaleur naturelle à qui le « goût prescrit de justes bornes », lui avaient concilié les spectateurs les plus difficiles. Il en avait été de même de Madame Astruc, surnommée la Perle du théâtre. Cette actrice réunissait à un physique agréable, un naturel parfait, une grande intelligence et l'amour de son art. L'année 1814 finissait mieux qu'elle n'avait commencé.

Une polémique de journalistes paraît marquer les débuts de 181 5. Le chroniqueur du Journal du Calvados^ si calme les années précédentes, devient plus susceptible et il prend soin de relever plaisamment les reproches qu'on lui adresse, soit à lui, soit au théâtre.

Ainsi le Journal de Rouen ayant quelque peu critiqué les « bons habitants de Caen », M. H.

répond, dans le numéro du jeudi 12 janvier, par ces lignes : « M. Julien est de retour dans notre « ville, au grand contentement des amateurs... « N'en déplaise au Journal de Rouen, les bons « habitants de Caen se promettent d'applaudir « encore aux douze représentations qu'il doit « nous donner. Ils n'ont cependant pas cru voir « en lui Elleviou ressuscité, par plusieurs raisons; « et la première, c'est que, Dieu merci, Elleviou « n'est pas mort; notre confrère de Rouen nous « dispensera des autres. Au reste, nous lui devons « des remercîmens pour avoir daigné s'égayer « avec nous : c'est la première fois que cela lui « arrive depuis longtemps et, quoique l'on puisse « dire à ce sujet, nous sommes convaincus que « quand ce journal, un des plus véridiques qu'il « y ait (car il ne parle guère que d'adjudications « au rabais ou d'ordonnances de police), appelé « nos compatriotes : les bons habitants de Caen, « il n'y entend pas malice. »

Comme pièces nouvelles on doit signaler : L'homme sans façon: La chambre à coucher; Jocrisse aux Enfers ou L'inswvection diabolique, vaudeville infernal en i acte à grand spectacle; et, en outre, un drame en 3 actes et en prose, par un amateur de Caen : Le siège de Falaise.

On n'attendait rien de bon de ce nouvel essai, et l'opinion était assez mal disposée, car l'auteur

écrivit au rédacteur une lettre où il avouait craindre tout, « les prétentions, les cabales, les « censeurs, etc. » et où il affirmait être résolu à braver ces périls « en gardant l'anonyme jus- « qu'après la bataille ».

Hélas! l'anonyme dut être gardé complètement, car le fiasco fut entier. Les amis qui avaient applaudi le premier acte, ne purent, malgré leur bonne volonté évidente, pousser l'héroïsme jusqu'à continuer au second acte. Cependant la pièce ne disparut pas aussi facilement de la scène qu'on se le fût imaginé. La direction crut devoir en donner une seconde audition, ce qui augmenta le nombre des mécontents. On parla même de monter sur le théâtre une parodie du Siège de Falaise. « C'était un tort, comme le fit remarquer une « bonne âme, car la pièce était au-dessous de la « critique et il était peu noble d'achever un ama- « teur tombé aussi bas ».

La parodie eut lieu cependant sous le nom de : La fête de Jean, parodie du Siège de Falaise, vaudeville-folie en i acte, trouvé sous les ruines du château de Falaise. Il est quelquefois plus difficile de faire une parodie qu'une bonne pièce, celle-ci en fut un exemple; et le qualificatif de farce grossière et inintelligible paraît être le seul qui lui convienne.

La scène se passait entre la fille d'un aubergiste

et les soldats du poste voisin; les couplets étaient de situation, c'est-à-dire grivois, sinon grossiers, propos de corps de garde. Ils eurent les honneurs des sifflets les plus nourris. Un char de triomphe traîné par des dindons, idée bizarre de Tauteur, ne put même dérider les spectateurs et la parodie alla bien loin rejoindre la pièce elle-même, à la grande satisfaction de tous, y compris celle des acteurs. Quelques-uns, en effet, comme M. Baptiste et la célèbre Madame Astruc, véritables artistes, n'avaient pu voir sans déplaisir leur talent au service d'une aussi mauvaise cause.

Cependant les événements se précipitaient; la nouvelle du retour de l'île d'Elbe était accueillie à Caen avec enthousiasme. Dix mois ne s'étaient pas écoulés depuis les ovations et les serments faits au duc de Berry dans la salle de spectacle, que dans cette même salle, on acclamait les vers suivants, chantés par un acteur :

Air : Aussitôt que la lumière.

Le favori de Bellone, Le vainqueur dans cent combats, Pour remonter sur son trône Vient d'affronter le trépas. Couronné par la victoire Cet invincible guerrier, Sur les ailes de la gloire Nous apporte l'olivier.

Si jamais phalange altière Venait blesser nos regards, Avançons au champ de guerre Déployons nos étendards; Qu'en tous lieux on reconnaisse Leur invincible pouvoir, Que tout ennemi s'abaisse Et rentre dans le devoir.

Honneur au prince suprême De la France qu'il chérit; Honneur à l'auguste emblème De l'ordre qui nous unit.

Jurons sur cette bannière (i) De la suivre au champ d'honneur ; Et que le seul cri de guerre Soit : Vive notre Empereur!

Un événement d'une autre nature que le retour de Napoléon, mais non sans importance pour les habitués du théâtre, venait de se produire. Le privilège de Julien était expiré, et un autre directeur, M. Juclié, privilégié et breveté par Son Éminence le ministre de l'intérieur, pour les théâtres du io« arrondissement, arrivait à Caen après la clôture des fêtes de Pâques. Ce fut donc une troupe toute nouvelle qui fit ses débuts le Jeudi 27 avril, par le Philinte (2), de Molière,

(1) En montrant le drapeau.

(2) C'est ainsi que l'on désignait le plus souvent la pièce du Misanthrope.

suivie de la comédie de L'original ou Les deux portraits.

Les événements politiques d'une part, le changement de direction de l'autre expliquent les troubles qui eurent lieu au théâtre pendant plusieurs soirées. La troupe cependant était bonne et de plus le directeur lui-même jouait d'une façon remarquable. Personne ne contestait sa grande habitude de la scène et le brillant de son jeu, que l'on comparait à celui de Damas.

L'honnête criminel., L'amant bourru., L'habitant de la Guadeloupe furent donnés successivement; trois drames en cinq jours, c'était beaucoup. Cependant en faveur de l'interprétation on cessa de murmurer et le spectacle continua sans encombre jusqu'à la clôture de mai.

M. Juclié revint à la fin de juillet pour quelques représentations; c'était le moment où la seconde Restauration était saluée avec le même enthousiasme que le retour de Napoléon; aussi les poètes laissèrent-ils libre carrière à leurs improvisations et des chansons nombreuses furent jetées sur le théâtre. A la demande du public, une actrice. Mademoiselle Langlade, dut en interpréter une, composée par M. D. Veil, sur l'air : « Prenons d'abord », d'Adolphe et Clara.

En voici le premier couplet :

Pour nos enfants, pour nos neveux, Le destin enfin plus prospère A ramené des jours heureux En nous rendant un si bon père.

D'un Dieu puissant reconnaissons Les bienfaits, l'amour^ la clémence!

• Dans ce beau jour nous bénissons, Nous célébrons et nous chantons La paix, la joie et l'abondance.

Le succès de Mademoiselle Langlade engagea quelques moments après une autre actrice, Mademoiselle Lhérondel, à dire deux autres poésies dans le même style. Un seul couplet de chacune d'elle suffit amplement pour donner une idée des sentiments exprimés.

Première chanson sur l'air : Femme voiile^-vous éprouver.

Vous qui trahites son amour,

La bonté déjà vous pardonne;

A sa clémence en ce beau jour,

Que votre àme en paix s'abandonne :

Du petit-fils du bon Henri

Ne redoutez point la colère,

Que doit craindre un enfant chéri

Qui tombe aux genoux de son père? etc.

Deuxième chanson sur l'air : Tétais bon chasseur autrefois., par un volontaire du camp de Livry.

l" COUPLET

Gloire au noble fils des Bourbons, Qui veut régner et non détruire; Vive Louis, qui, sans canons, Dans les cœurs fonde son empire.

La France enfin va respirer Sous son égide tutélaire, Que ne doit-on pas espérer D'un roi, dont Henri fut le père? etc.

Tous ces couplets eurent les honneurs du bis et furent couverts d'applaudissements.

Quelques Jours après, le 8 août, un auteur caennais, voulant manifester encore plus ouvertement ses sentiments, fit représenter une pièce imhulée La fête de famille et destinée à célébrer l'arrivée de « l'aimable et vertueuse compagne » du duc d'Aumont, lieutenant général, commandant la i6^ division militaire, premier gentilhomme de la chambre du roi, pair de France.

Le duc d'Aumont, débarqué des côtes anglaises le vendredi 7 avril, après avoir, par un hardi coup de main, enlevé la batterie d'Arromanches, s'était immédiatement trouvé entouré d'un grand nombre de gentilhommes normands, accourus pour lui faire escorte. MM. de Missy, Tartarat, Desmoutis, Athanase d'Aigneaux, de Sallent, Charles de Montfleurv, Félix de Rotz de la Madeleine, arrivés des premiers, avaient été bientôt rejoints par MM. Gardin de Villers et Desvaresnes.

La petite troupe, sans cesse grossissante, s'accrut au camp de Livry d'un corps de volontaires royalistes qui y était rassemblé, et s'organisa définitivement dans un arrêt au château du Quesnay-Guesdon, chez M. de Valhébert. Elle marcha ensuite résolument sur Caen, malgré les soldats du général Védel que l'on disait fort nombreux et résolus à défendre la ville.

L'opinion publique, complètement favorable au roi, se manifesta si nettement qu'elle précipita les événements plus peut-être que l'arrivée du duc d'Aumont. Dès le lo, le maire, M. Lentaigne de Logivière, avait fait afficher une proclamation engageant les habitants à prendre la cocarde blanche; le soir la majorité des Caennais portait les couleurs royales et plus de dix mille étendards fleurdelisés pavoisaient la ville. Le ii, le même drapeau était arboré au château et le i3, M. de Védel, voyant la cause impériale complètement désespérée, se retirait sans tenter aucune résistance. Le lendemain, vendredi 14, le duc d'Aumont entrait à Caen et était l'objet d'une véritable ovation.

Ces circonstances firent accueillir avec enthousiasme : La /eYe de famille^ d'ailleurs bien jouée par Mesdemoiselles Lhérondel et Langlade. On applaudit chaleureusement certaines allusions au duc d'Aumont telles que celle-ci :

c< Sans reproche, comme sans peur « Il ne connut jamais l'envie; « Les guerriers vantent sa valeur « Et les dames sa courtoisie ».

De même, la salle s'intéressa vivement à certains couplets plaisants. Entre autres celui-ci, adressé par Ernest, jeune volontaire, qui a suivi partout le général, à un M. de l'Epervier, employé des douanes et affligé de la manie de citer à chaque instant l'ordonnance.

Air des Dettes.

Suivre le Roi, subir son sort, Et le servir jusqu'à la mort, C'est suivant l'ordonnance [bis).

Se plier aux événements Et se jouer de ses serments C'est contre l'ordonnance [bis) etc.

Et cet autre, chanté à la fin par le même l'Epervier :

Air des Bonnes gens.

Je vois chacun en France Prendre parti pour Louis :

Tous nos gens d'importance Ont retourné leurs habits.

Je me verrais, de la bande.

Rester seul en peu d'instans, Filons donc en contrebande Auprès des honnêtes gens.

Les derniers vers surtout, adressés au public, furent très applaudis, on appréciait leur modestie autant que les sentiments qu'ils exprimaient.

Une muse novice D'une chute avait grand peur,

Mais un sujet propice La couvre de sa faveur.

Faut-il qu'une pièce brille De tout l'éclat du talent Une fête de famille Ne veut que du sentiment.

Pour être sans prétentions, la muse de l'auteur n'en était pas moins aimable, aussi s'explique-t-on le succès de cette bluette, une des seules qui aient entièrement réussi.

Le 24 août, pour célébrer l'heureux retour de Louis XVIII on donna Le festin de Pierre^ L'heureuse soirée ou Voilà mon bouquet^ pièce jouée à Paris le 3i juillet i8i5. Aucun fait réellement intéressant ne signale la fin de l'année.

Geneviève de Brabant, tragédie en 3 actes; Le procès du Fandango ; La captive ou L'erreur de l'esprit; et L'heureux retour ou La fin couronne l'œuvre. Cette dernière pièce, due à un habitant de Caen, ne renfermait aucune intrigue et ne présentait aucun intérêt. Son intention seule la sauva d'un échec. On acclama même des couplets fort bien tournés, composés par un M. de Lépée,

avocat. Ils furent récités à la fin de la représentation ; comme la comédie, ils célébraient le retour du roi.

Ninus 11^ tragédie de Briffaut, et Une soirée de carnaval^ furent les deux premières pièce jouées au début de 18 16. Cette œuvre peut être discutée à cause des allusions politiques qu'elle renferme, mais son mérite ne saurait être contesté. D'une réelle valeur, d'un sens dramatique très élevé, la dernière scène est une des plus belles qu'il y ait au théâtre. Elle fut pour Mademoiselle Grasseaux un succès véritable.

Quelques Jours après, l'acteur Joanni ou Joanny, à la veille de débuter au Théâtre français, vint se faire applaudir à Caen dans Abuffar ou La famille arabe. Très bon dans le rôle d^Otello, qu'il jouait, dit-on, comme Talma, supérieur dans Hamlet, il fut assez médiocre dans Cinna et dans Orasmane. De même on fut peu satisfait de la façon dont il joua la tragédie de Laharpe : Coriolan, et Le consentement forcé. On lui reprochait avec raison de manquer parfois de noblesse et de naturel. Plus habile à bouleverser l'âme qu'à l'attendrir, devant ses succès à l'art et non pas à un sens dramatique inné, il jouait à merveille les pièces de Ducis et rendait mal les chefsd'œuvre de Corneille. Quoi qu'il en soit, sa présence fut une bonne aubaine pour le théâtre

de Caen dont la troupe passait pour mauvaise. Le répertoire était d'ailleurs assez mal choisi. Beaucoup de pièces s'écroulaient sous les sifflets, une seule, Henri IV à Bellière, bien que très médiocre, eut le même sort que L'heureux retour et fut applaudie à cause des couplets royalistes qui la terminaient.

En mai, la monotonie du spectacle fut quelque peu atténuée par la présence de Gavaudan du théâtre Feydeau qui donna plusieurs réprésentations et joua entre autres Zoraïme et Zulmar. Après son départ le théâtre reste désert.

Les premiers mois de 181 7 sont également fort tristes. La disette règne en Normandie comme par toute la France et l'esprit est peu porté aux divertissements mondains. Le 23 mars cependant une toute jeune actrice de l'opéra. Mademoiselle Allan, âgée de dix-neuf ans, vint jouer à Caen : Les prétendus et Une folie; puis La belle Arsène^ et Le bouffe et le tailleur.

Il faut aller ensuite jusqu'au 23 octobre pour rencontrer une représentation intéressante. Ce jour là l'arrivée du duc d'Angouléme amena Mademoiselle Claret, qui, deux ans plus tard, à vingt-sept ans, devait être si cruellement frappée, comme Collin d'Harleville, Demoustier, Millevoye, Nicolo et tant d'autres. Elle était alors dans toute la force de son talent, aussi des applaudisse-

ments enthousiastes se firent entendre pendant les deux pièces du Roi et la Ligue et du Souper d'Henri 7F, qu'elle joua avec toute la verve qui faisait son succès.

Après la représentation de la première pièce, les couplets suivants furent chantés ; ils étaient l'œuvre d'un jeune poète, Urbain Guilbert, plus tard polémiste distingué :

Au champ d'honneur brave et fidèle A la cour galant chevalier, DAngoulême est notre modèle, Et son front ceint plus d'un laurier.

Si pour nos droits il faut combattre A notre tête on le verra ; Et la Ligue encor tremblera Devant le second Henri quatre.

Lorsque, parcourant la Neustrie, Henri visita nos aïeux, Du prince, orgueil de la patrie, On porta le nom jusqu'aux cieux.

Tout noble cœur s'est senti battre A votre aspect, prince chéri, Et notre amour vous fête ici, Comme on y fêtait Henri quatre.

Pauvre année également au point de vue dramatique que 1818. En automne (i), un acteur du Théâtre français, Lafon, vint avec Desroches

(i) Le 27 septembre.

donner trois représentations. Ils jouèrent Zdire^ Haine aux femmes^ Une visite à Bedlam^ Mahomet.

Après leur départ l'indifférence reprit, la troupe était bonne cependant. Madame Saincère, MM. Brochard, Laberthe, Lahourde, Germont, furent des artistes consciencieux. Ils ne suffirent pas cependant pour ramener au théâtre le public qui s'en éloignait et c'est à grand peine qu'ils obtinrent quelques applaudissements dans Le ■piège et dans Le tableau parlant.

Un autre acteur, Victor, et une actrice, Mademoiselle Charton, « en tournée venant de Ren- « nés », furent plus heureux. Jouant avec âme les rôles tragiques, ils firent bien accueillir sur la scène caennaise des pièces classiques telles que : Macbeth., Le more de Venise., Andromaque., Le Cid, etc. Malheureusement la direction se montrait peu scrupuleuse et les coupures étaient de taille, si nous en jugeons par ce fait que dans la dernière pièce, Le Cid, on supprima six cent cinquante-six vers de Corneille sur dix-huit cent cinquante; plus d'un tiers! Et cela sans autre prétexte que la nécessité de ne pas faire durer après dix heures les représentations qui commençaient à six.

Malgré tout, l'année finit mieux qu'elle n'avait commencé. L'avocat Patelin et Une folie firent salle comble, et le 22 octobre, Madame Astruc,

non oubliée, rentra dans le rôle de Joconde.

On joua Les perroquets de la Mère Philippe^ de MM. Dartois, puis L'kojnme gris^ et enfin Elisca de Grétry. Cette dernière pièce fit, il est vrai, un fiasco complet, le théâtre était trop étroit et ne renfermait pas les accessoires nécessaires pour monter une œuvre de cette importance.

Une féerie défraye une des premières représentations de 1819 : Le chaperon rouge « tirée du (( conte de Perrault par M. Théaulon, musique « de M. Boieldieu ». Le spectacle est plus suivi, mais c'est la critique théâtrale surtout qui paraît, cette année-là avoir fait de sérieux progrès. Nous n'en voulons pour preuve que l'article suivant qui peut être cité. Il traite, en effet, avec un rare bon sens une question d'intérêt général, en donnant aux exigeants d'alors une leçon qui pourrait servir encore aujourd'hui en mainte circonstance.

Le journaliste constate que l'art dramatique, très vivant en France dans les grands centres, manque complètement dans quelques villes d'un ordre secondaire; les théâtres y sont déserts. « Cette médiocrité, ajoute-t-il, n'a pas, quoiqu'on « en dise, d'autre cause que l'absence de spectateurs.

« Pour avoir constamment des sujets d'un « mérite reconnu, il faut que le goût du public, « constant pour ce genre de plaisirs, assure aux (( comédiens les moyens d'existence que tout

« homme a droit d'attendre de son travail, et « qu'une bienveillance éclairée les protège contre « l'injustice des coteries et les caprices de la légè- (( reté. Les petites passions sont aveugles et nui- « sent aux intérêts de l'art; on connaît trop les « inconvénients qu'elles entraînent : sans sortir « de notre province, nous pourrions trouver sur « un théâtre justement célèbre, des exemples affli- « géants de leur prévention qu'il faut éviter, de « leur acharnement qu'il faut combattre.

« Revenez donc aux amusemens que vous offre « le théâtre; portez-y un esprit d'indulgence et « pénétrez-vous bien de cette idée que, pour une « modique rétribution, l'administration la plus « intelligente, la plus laborieuse, la plus dévouée « aux plaisirs du public ne peut étaler aux « regards , ni des trésors, ni des merveilles; esti- (c mez une médiocrité qui n'est pas sans prix dans « un art si difficile et peut-être obtiendrez-vous « plus d'ensemble dans la représentation, plus « d'intelligence, de chaleur et de talent dans cha- « cun des acteurs. Quel serait le résultat de vos « cris d'improbation et des efforts de votre « cabale? Du tumulte, du bruit, un spectacle « insoutenable et le regret d'avoir pu être injuste.

« Ce fut sans doute à cette indulgence éclairée M que la ville de Caen dut, il y a vingt ans, l'éclat « de son théâtre. Malheureusement les temps sont

« bien changés. Les comédiens viennent débuter « aujourd'hui avec un sentiment de crainte que la « rigueur du public leur a inspiré ».

L'auteur de l'article qui signe : Ch. B (i), fait ensuite l'éloge de la troupe qui possède, avec un certain nombre d'opéras-comiques, un répertoire complet de comédies et de vaudevilles et promet des représentations variées.

Sauf un nommé Martin qui sort un peu de l'ordinaire, aucun acteur ne paraît mériter cependant une mention spéciale, mais la variété existe réellement. On donne Gulisîan; Les mtj'igiies de la Râpée; Le diner de Madelon^ comédies; Une nuit an chdtean^ opéra; Une visite à Charenton, vaude saille; Le Rossignol, par l'auteur de Joconde, pièce qui eut un vrai succès, soit dit en passant; La Vestale,, de Spontini ; La clochette^ autre succès, notamment pour un acteur nommé Dominique (2). Ce dernier, soixante ans avant un écuyer célèbre dans la Basse-Normandie, avait eu l'ingénieuse

(i) M. Charles Berceau, employé à la Préfecture, qui écrivit plusieurs fois dans le journal et mourut tout jeune en 181Q.

(2) Ce Dominique devait être le fils d'un acteur venu en France au siècle dernier avec une troupe de bouffons italiens et, dit-on, fixé à Caen. Le Dominique dont il s'agit eut lui-même un fils, mort il y a quelques années après avoir été longtemps concierge du théâtre.

idée de s'intituler le « g-ars du pays ». Les petits vaudevilles surtout réussissent. Angéline de MM. Léon et Danois; La maison isolée; Rien de trop; une farce grotesque : Panurge dans Vile des Lanternes ; enfin Le diable à quatre ou La femme acariâtre. Cette pièce de Sedaine, entièrement refaite ou pour mieux dire, défigurée par M. Creuzé, préfet de l'Hérault, était devenue une sorte d'opéra-comique-vaudeville, fort insignifiant.

Entre temps l'intérieur du théâtre fut remis à neuf, et un acteur nommé Germain, peintre assez adroit, se chargea de brosser de nouveaux décors. Ces améliorations matérielles arrivèrent fort à propos pour assurer le succès d'une féerie-opéravaudeville à grand spectacle : La chatte merveilleuse., dont les nombreux changements et métamorphoses eussent été fort difficiles avec l'ancien matériel. Grâce à elles également, la reprise du Chaperon rouge et La clochette, de Théaulon, pièces de même nature, attirèrent un public nombreux. De plus, à cause de son confort relatif, la salle de spectacle dans les périodes de clôtures était recherchée pour des auditions musicales; c'est ainsi que l'on y applaudit un jeune violoniste de talent : Hippolyte Larsonneur.

Le g janvier 1820, trois amateurs eurent la bizarre idée d'affronter la scène dans Les deux francs-maçons et les deux Martines. Ce fut un

essai, malheureux pour eux sinon pour le directeur, car la salle était bondée. Dès les premiers actes, les sifflets et les applaudissements se mêlèrent bruyamment; bientôt le tumulte fut à son comble, on se battit au parterre, on escalada le théâtre, bref une scène de désordre à rappeler les plus mauvais jours. La police intervint et un gendarme empoigna le premier spectateur venu, un jeune homme inoffensif, comme toujours; cette arrestation suffit pour ramener le calme.

Une actrice. Madame Thuillier, était alors très prisée du public; elle obtint un succès brillant dans plusieurs pièces, entre autre dans Les Bolivards et les Morillos. Cette étoile pâlit cependant et s'effaça complètement devant une artiste remarquable, idolâtrée du public parisien et qui, se souvenant de ses origines normandes, voulut bien charmer ses quasi-concitoyens.

Georges Wemmer, connue sous le nom de Mademoiselle Georges, qu'elle porta seul au théâtre, était née à Bayeux (1), le 23 février 1787. Toute enfant encore elle parut sur la scène, d'abord à Amiens, puis bientôt à Paris où la protection de Mademoiselle Raucourt lui permit

(i) Son acte de naissance porte le nom de Charles Wemmer, mais ses biographes l'ont souvent appelée Weimer.

d'affronter la Comédie-Française, à un âge où il est rarement donné au talent de se manifester (i). Nommée pensionnaire en i8o3, Mademoiselle Georges obtenait, l'année suivante, le titre de sociétaire et se posait résolument comme rivale de Mademoiselle Duchesnois, alors dans tout l'éclat de son talent. Tout le monde sait ses démêlés avec l'actrice célèbre, à laquelle elle était supérieure par le charme des traits, mais qui la surpassait en expression et en vigueur; nous n'en parlerons donc pas, pas plus que nous ne la suivrons dans ses succès auprès du maître, dans sa disgrâce momentanée, ni au milieu des ovations qui l'accueillirent à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

La claire vision des désastres qui se préparaient rappela en France Mademoiselle Georges; son patriotisme plus que ses charmes, peut-être, touchèrent de nouveau Napoléon, et en i8i3, elle rentrait par ordre au Théâtre français. Cette vie calme ne pouvait plaire longtemps à cette reine de théâtre qui avait en quelque sorte goûté la royauté réelle, puisqu'elle avait vu deux empereurs à ses pieds. Elle se mit à la tête d'une troupe nomade, et, avant d'entrer à l'Odéon, peu soucieuse de l'exclusion dont la frappait la Comédie-Française, joua à Londres et parcourut la

(i) C'était le 8 frimaire, an XI, elle n'avait que 14 ans.

province (i). Ce fut dans une de ces tournées qu'elle arriva en Basse-Normandie, accompagnée de sa sœur cadette, dont le mérite était loin d'égaler le sien.

Elle débuta à Caen par Biaise et Babet et Mérope de Voltaire. Nulle pièce ne pouvait être mieux choisie pour faire valoir toute la force, l'énergie, la sensibilité exquise de l'actrice. On peut, en effet, accorder à Corneille les élans sublimes, le mérite poétique à Racine, mais on ne peut refuser à Voltaire le génie vraiment dramatique. C'était surtout ces situations poignantes, pleines de dignité qui convenaient à sa merveilleuse beauté, parfois un peu froide, mais qui se transformait lorsqu'elle voulait rendre la passion victorieuse. Aussi ce fut pendant toute la représentation un triomphe continuel. Le lendemain, même enthousiasme à la représentation de Médée . Comme le rideau tombait, on lut l'impromptu suivant :

(i) Entrée à l'Odéon en 1821, dix ans après, elle interpréta à la Porte-Saint-Martin, le drame moderne, avec Harel; puis elle retonrna en Russie et donna seulement le 17 mai 1849, sa représentation de retraite.

Sa vieillesse fut longue et assez triste, elle s'éteignit à Passy, le 12 janvier 1867; elle avait donc quatrevingts ans.

De grâce, belle Georges, apaise tes fureurs,

Le parterre, à ta voix, tremble et verse des larmes;

Il partage tes alarmes

Et voudrait te couronner de fleurs.

Le parterre s'était plaint que l'on donnât d'abord la "petite pièce, ce qui le laissait sous le coup de l'émotion et de la tristesse. Il crut que les vers lus étaient une raillerie à son adresse, une critique de la demande qu'il avait formulée, et des protestations s'élevèrent. L'auteur de l'impromptu, M. Le Corsu, protesta dans les journaux contre le texte publié et prétendit qu'il devait être ainsi rectifié.

De grâce, belle Georges, apaise tes fureurs, Le parterre, à ta voix, tremble et verse des larmes, Joyeux de ton succès, il en goûte les charmes Et voudrait en ce jour te couronner de fleurs.

Cette modification fit cesser la querelle; quant aux succès de Mademoiselle Georges ils continuèrent plus affirmés que jamais. Phèdre^ Macbeth^ Sémiramis, Médée, Les deux frères^ La belle fermière^ furent la source de nouvelles ovations. A l'occasion de cette dernière pièce on eut soin de rappeler galamment l'anecdote qui avait modifié son titre. Cette œuvre s'appelait primitivement La fermière. Son auteur, Mademoiselle Candeille, y tenait elle-même le rôle principal. Comme elle était d'une grande beauté, on l'appela La belle Fermière.^ nom qui resta à la pièce. Les Caennais^

appliquant à leur actrice aimée cette modification, eurent soin de maintenir sur l'affiche le nouveau titre. Mademoiselle Georges pouvait, d'ailleurs, porter ce nom, car si nous n'avions pas le portrait ci-contre pour nous fixer sur le charme de ses traits, les comptes-rendus du temps nous diraient « qu'elle fut aussi belle à voir que belle à « entendre. »

Malheureusement, le parterre, habitué au bruit et « fort léger », pour employer l'expression que nous trouvons dans le journal des Affiches, manifesta son admiration trop vivement et d'une façon peu. convenable; de plus la querelle soulevée par la charte surexcitait les esprits, et les altercations étaient fréquentes pendant les représentations. L'actrice, fatiguée de ce manque d'égards, hâta quelque peu son départ et gagna sa ville natale. Les mêmes succès l'attendaient à Bayeux. Quant aux habitués du théâtre de Caen, ils continuèrent à entendre, avec des acteurs moins bons, le répertoire classique. Britannicus, Atlialie, Iphigénie en Aiilide, Jeanne d'Arc, furent joués successivement jusqu'au meurtre du duc de Berry. Cet événement, qui plongeait dans le deuil la France et particulièrement la Normandie, suspendit pendant quelques jours toute représentation.

Le 10 juin, une nouvelle oeuvre d'un amateur caennais eut un vrai et réel succès. François I",

comédie en 3 actes et en vers par M. D., tel fat le titre porté sur l'affiche. L'action se passe à Madrid, après la malheureuse bataille de Pavie. François L"" est retenu prisonnier. La sœur de Charles-Quint, dona Léonore, touchée de se grandeur d'âme, conçoit pour lui une vive affection et fait tout pour lui rendre la liberté. Elle y parvient après mille difficultés. François I" délivré et reconnaissant lui remet en la quittant un anneau comme gage de sa foi et lui promet d'envoyer un ambassadeur pour sommer l'empereur de l'unir à lui.

Certaines scènes surtout étaient remarquables; au premier acte, par exemple, lorsque le roi se trouve en présence de Léonore, l'auteur met dans sa bouche des vers d'une inspiration vraiment dramatique :

Je n'ai point oublié que je suis roi de France,

Je sais que l'Empereur tout plein de sa vengeance

Voudrait anéantir un peuple généreux...

De ses hardis projets ennemis dangereux,

Qu'une haine implacable à jamais nous sépare;

Mais quelques soient les coups que le sort me prépare,

Je périrai plutôt que d'accepter les lois

D'un vainqueur insolent, qui méprise mes droits!

Il croit peut-être, il croit que les champs de Pavie

Ont, du peuple français, étouffé l'énergie...

Qu'il ne s'abuse point, c'est au sein du malheur

Que mon peuple parait dans toute sa grandeur.

Ces allusions à la lutte contre les alliés, restée

très populaire malgré le changement de régime, étaient couvertes d'applaudissements. Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, d'applaudir avec autant d'enthousiasme d'autres vers pouvant s'appliquer au roi légitime et rappeler ses malheurs passés. Lorsque, par exemple, don Pedro, le confident de Léonore, apprend à François I" qu'il va revoir les prisonniers faits avec lui à Pavie et lui peint l'amour qu'ils ont pour lui :

Quels sont donc ces mortels, si grands, si magnanimes?

Tandis que du malheur déplorables victimes,

Ils gémissent plongés dans une affreuse nuit,

De leur prince adoré Timage les poursuit!

Ce nom sacré de Roi pour eux est plein de charmes!

Ce n'est que pour vous seul qu'ils répandent des larmes.

Ah! si peuple jamais aima ses souverains.

C'est le peuple français, que ses heureux destins

Ont daigné confier à vos mains paternelles.

Mêmes manifestations lorsque les prisonniers introduits tombent aux genoux du monarque en criant : « Vive le roi! » et que ce dernier les relève en disant : « Vive la France! » et qu'il ajoute :

Monarques orgueilleux qui régnez par la crainte, Apprenez loin de vous à bannir la contrainte; J'adore mes sujets, ils me chérissent tous, Et jusque dans les fers je suis plus Roi que vous.

Tels étaient les vers applaudis par les royalistes

encore sous le coup de l'émoiion causée par la naissance du duc de Bordeaux.

Le théâtre, après ce succès, fut fermé pendant quatre mois; les représentations ne recommencèrent que le 12 novembre. En cette fin d'année le public vint peu nombreux, au grand désespoir du directeur et aussi des Journalistes qui, prenant sa défense et ses intérêts, firent articles sur articles, répétant comme Voltaire « qu'en l'état actuel de « la société, le théâtre était une école toujours « subsistante de morale » et qu'il était très malheureux qu'à Caen on s'en désintéressât si complètement.

Quant au répertoire il y a peu de choses à en dire. On donna successivement : Le petit matelot^ opéra en i acte; Défiance et malice^ comédie en I acte; Le petit enfant prodigue^ opéra- vaudeville en I acte; Les épaidettes de grenadier on Le régiment de Normandie ; Jadis et aujourd'hui^ opéra-comique en i acte; Une journée au camp, vaudeville en 2 actes; La jeunesse du roi Henri, comédie en 3 actes; Quin:{e ans d'absence, vaudeville en I acte; Le collatéral ou La diligence de Joigny, comédie en 5 actes et diverses reprises telles que : Zaïre; Le jnariage de Figaro: Le sourd ou L'auberge pleine, etc.

Dans les premiers Jours de 1821, on peut citer : Le désespoir de Jocrisse; La cause célèbre ou Le

procureur de Falaise, comédie en 3 actes et en -vers du théâtre français; Le grand deuil ou Les époux morts et vivants, opéra-comique en i acte ; Le remouleur et la meunière et enfin, un vaudeville d'un amateur de Caen : Le mari déguisé ou Le nouvel Adonis, charmante bluette qui fut bien accueillie et eut l'honneur de trois représentations. C'était justice, carie dialogue vif et piquant, des scènes remplies d'une gaieté de bon aloi, des couplets spirituels et pleins de verve méritaient la faveur du public.

Quelques pièces du répertoire classique furent également jouées, telles que : Le malade imaginaire et Les précieuses ridicules; puis une tragédie comique du théâtre italien : Samson ou La défaite des Philistins; une pantomime : Hercule et l'amour; La femme du sous-préfet, opéra-vaudeville en I acte; M. Biaise ou Les deux châteaux; Alexis ou V erreur d'un bon père; Cendrillon ; Le devin du village et Le billet de loterie, pièces dans lesquelles reparut, à la grande joie de tous, une actrice très aimée du public, Mademoiselle Fay.

Après quelques semaines d'interruption, le 6 mai, le théâtre fit sa réouverture. Bien qu'un peu délaissées à cause de la présence à Caen de la troupe de MM. Franconi, « privilégiés du Roi », les première représentations peuvent compter

parmi les meilleures. On donna Hamlet et le Tartuffe^ pièces où joua un acteur du premier Théâtre français, élève de Talma, M. Aristippe. Bien qu'âgé de vingt-deux ans à peine, sa grande habitude de la scène lui concilia les suffrages des spectateurs. « On croit revoir Lafon et Joanny », dit un compte-rendu; et on ajoute : « Quelle « expression ! quelle âme ! il fait oublier le comé- « dien pour ne voir que le personnage ». Compliment bien rare, et certes le plus flatteur de tous. M. Julien reçut sa part d'éloges, on fit remarquer que « ce directeur intelligent, jaloux d'être (c agréable au public, était le seul sous l'adminis- « tration duquel on eut à Caen un spectacle « agréable, quoique la ville ne l'ait jamais beau- « coup secondé (i) ».

De fait, la troupe était bonne; outre Aristippe, une actrice. Madame Molini, recueillait les applaudissements, notamment dans le rôle d'Hermione. Le répertoire reste entièrement classique : Otello, Andromaque^ LeCid, Britannicus, Zaïre^ furent joués successivement jusqu'au 3 juin, époque de la clôture d'été.

Pendant cette période cependant, le théâtre ne devait pas être fermé, le directeur ayant annoncé

il) Journal politique du Calvados, 13 mai 1821.

pour le 17 l'arrivée d'un des acteurs comiques les plus en vogue à Paris, Potier.

Ce dernier joua en effet successivement, devant une salle comble (i) : Le ci-devant jeune homme; Pasqiiin, précepteur; M. Bonardin à la répétition ou Les frères féroces ; Le collatéral. Le succès des premiers Jours s'accentuait de plus en plus, l'enthousiasme devenait du délire, on s'étouffait au théâtre, on chantait l'acteur, on lui adressait des vers, enfin, toutes les manifestations possibles.

Cependant, cet accueil fait à Potier ne plut pas à tous. Certains royalistes, et en particulier V Observateur neustrien^ journal ultra légitimiste, avaient été mécontents de le voir jouer Le solliciteur ou L'art d''obtenir des places, pièce qui critiquait quelque peu le régime établi. Dès lors une guerre sourde fut faite au comique, on l'attaqua même dans la presse. Entre autres griefs, on prétendit qu'étant allé à Luc, il s'était permis de se moquer des acteurs parisiens, tels que Talma, Lafond, Duchesnois, Mars, etc. M. Julien, dans une lettre fort digne, fit justice de ces calomnies; on rejoua Le solliciteur, et, malgré la ■cabale, le succès de Potier continua.

Parmi les autres pièces données par le comique

(i) Le prix des places avait été cependant notablement augrmenté.

sur la scène caennaise, on peut citer : Le mandarin Hoang Pouf ou L'horoscope, pièce nouvelle de MM. Caigniés et Louis, jouée à la Porte-Saint- Martin; Je fais mes farces on Pinçon, vaudeville comique; Werther ou Les égarements d'un cœur sensible, drame des Variétés; Riquet à la Houppe, pièce à spectacle; M. Quinquina ou Le poirier ejîchanté, etc. La clôture définitive, cette fois, eut lieu le 14 août.

Le 4 novembre, le théâtre rouvrait ses portes. Médiocre et Rampant, comédie en 5 actes et en vers, et Angéline et Champenoise, vaudeville, telles furent les deux premières pièces. On donna ensuite : La mère nouvelle, comédie; Frontin, mari-garçon; M. Mouton ou La journée mystérieuse; Le voyage à Dieppe; Un jeune homme en loterie; La femme du sous-préfet; Les moissonneurs de la Beauce ou Le soldat laboureur, vaudeville; Le médecin conciliateur ou Les deux frères, comédie en 4 actes; Thérèse ou L'orpheline de Genève, mélodrame en 4 actes; Le fou de Péronne ou La mariée aux arrêts^ vaudeville, etc.

Il fallait un incident pour sortir de cette série de pièces insignifiantes; il eut lieu sous forme d'un incendie important, qui, le 1 1 novembre, dévora plusieurs maisons non loin du théâtre, dans la cour des Jacobins, près du champ de foire. La direction organisa au bénéfice des incendiés,

une représentation de gala; on joua Phèdre de Racine. Malheureusement le mauvais temps et l'insuffisance du théâtre, surtout pénible en hiver, empêchèrent les spectateurs de venir en grand nombre; trois cents francs seulement furent recueillis. D'où réclamations et récriminations contre la salle si mesquine et si mal distribuée.

C'est une des premières fois que Ton relève l'expression du mécontentement du public. Désormais il va se manifester journellement et ne cessera que seize ans plus tard, lorsqu'enfin la ville sera dotée d'un monument en rapport avec son importance.

Après Phèdre nous retombons dans la série des pièces de second ordre : La guerrière des sept montagnes ou La laitière des bords du Rhin, mélodrame; M. Botte ou Le négociant anglais; L'homme aux trois visages ou Le proscrit, pièce à grand spectacle et en 3 actes, de Pixérécourt; L'homme gris; La sy bille de la chaussée d'Antin ou Les trois maris, comédie en 5 actes et en prose de M. Picard; Les chevilles de maître Adam ou Le menuisier de Nevers, vaudeville en i acte ; La pie voleuse, qui fit longtemps les beaux jours de la Porte-Saint-Martin; Le secrétaire et le cuisinier; Edouard en Ecosse ou La nuit d'un proscrit, drame d'Alexandre Duval; Le château de mon oncle ou Le mari p>ar hasard, vaudeville ;

La pièce en perce ou L'intrigue dans la cave, vaudeville; Fit:{ Henri ou La maison des fous, mélodrame historique en 3 actes, etc. Pendant toute cette période, quoique la troupe ne fût pas mauvaise, un seul artiste est à signaler : Pastelot. Il conserva, sans conteste, pendant plusieurs mois la faveur du public. On avait bien espéré voir sur la scène caennaise un acteur de TOdéon, M. Alphonse; mais, par suite de difficultés avec le directeur, son départ pour la province n'eut pas lieu.

Justice entière est cependant rendue à Julien qui, pour la troisième fois, relevait le théâtre de Caen par son administration intelligente et active. La variété des pièces jouées suffirait à le prouver. C'est ainsi que pendant les deux premières semaines de 1821, on monta : Les Vêpres siciliennes, tragédie en 5 actes, de Casimir Delavigne; Partie carrée, vaudeville en i acte; Telkeli ou La prise de Mongast, mélodrame en 3 actes, de la Gaîté; Le panier de cerises, vaudeville anecdotique en i acte; La créole, vaudeville; Le Parrain, comédie; Les grandes marionnettes ou un peu de la fortune, comédie en 5 actes; Gusman d'Alfarache ou L'intrigant honnête homme, vaudeville en 2 actes.

Tout cela néanmoins ne satisfaisait pas entièrement le public. On avait, en effet, annoncé une

pièce : Figaro en Normandie, par « un habitant de Caen », dont on disait monts et merveilles; or, elle ne paraissait pas sur l'affiche. La presse s'en mêla et le directeur fut obligé de rendre publique une lettre par laquelle il promettait le spectacle réclamé avant dix jours, et où il s'excusait du retard causé, disait-îl, par les lenteurs de S. E. le ministre de l'Intérieur, qui différait sans cesse son approbation. L'excuse fut trouvée d'autant plus satisfaisante que l'on était en pleine période d'agitation contre M. de Peyronnet et sa loi, auquel on attribuait tous les maux, voir même les perturbations atmosphériques qui désolaient le centre de la France.

Enfin la pièce fut jouée. Le Journal du Calvados du jeudi 17 janvier en fit une analyse complète, un peu longue peut-être, mais fine et mordante; elle montre que la critique théâtrale n'était pas inconnue en Basse-Normandie. Voici cet article, qui mérite d'être reproduit in extenso. Il parut sous la rubrique ordinaire : Théâtre de Caen.

« Mardi dernier, il y avait nouveauté au théâtre; « c'était la première représentation de Figaro en « NortJîandie, espèce d'opéra-vaudeville en deux « actes. Tout ce que j'ai pu concevoir de cette « pièce, au milieu des murmures, des applaudis- « sements ironiques et des sifflets, c'est que

« Figaro a fort bien fait de se nommer en entrant « sur la scène, car, en vérité, sans cette précau- « tien personne ne l'eût reconnu. En effet, ce « pauvre Figaro est changé à faire pitié. Lui, qui <( jadis était si sémillant, si caustique et si spiri- <( tuel, est devenu en Normandie un petit Cupi- <f. don, assez embarrassé de sa personne, et qui, <( malgré ses yeux Jlamboyans, n'est qu'un per- « sonnage fort malheureusement constitué et très « ridicule. Il paraît sur la scène en voyageur qui « cherche un asile, parle longtemps seul, et « chante, en s'accompagnant de la guitare, une <( pauvre romance, où il n'y a ni sentiment, ni « poésie, et sur laquelle il compte bien mal-à- « propos pour faire fortune; enfin la romance <( finie, paraît un berger, qui arrive en chantant :

« Vous qui venez des Pays-Bas,

« N'avez-vous pas vu

« Vous qui venez des Paj's-Bas, « N'avez-vous pas vu Nicolas!

« Figaro croit que c'est une question qu'on lui <( fait, tandisque c'est tout simplement le refrain « d'une chanson que le berger fredonne habituel- <( lement, suivant l'usage des bergers qui, sans « cela, mourraient d'ennui.

« Cependant, Figaro prend des informations et <c fait parler le berger; celui-ci lui apprend que « la maison voisine est une auberge qui appar-

« tient au bon père Richaume, lequel a une fille « charmante et unique, attendu qu'on croit son « frère mort à l'armée. Le berger fait à sa manière « le portrait de la charmante fille; elle a, dit-il, « des yeux qui brillent comme l'étoile qui se « couche tous les soirs sous ou sur nos pommiers. « Il n'en faut pas davantage pour enflammer « Figaro, et le berger s'en va en chantant « toujours :

« Vous qui venez des Paj's-Bas, « N'avez-vous point vu Nicolas.

« Figaro n'est pas longtemps seul, la Jeune « hôtesse paraît; Figaro en est émerveillé, lui fait (( vite sa déclaration; car, comme la pièce n'a que « deux actes, il faut que les choses aillent grand (( train. La jeune fille, qui semble se défier des « amoureux, le reçoit très froidement, et lui fait « des leçons de morale et de décence, — Permettez^ « seulement que je baise cette jolie main, lui dit « Figaro. — Respectez mon sexe, répond la jeune « fille. Figaro demeure interdit, mais il se remet « bientôt, et propose ce terme moyen ; — dites-moi « seulement que vous m'aimez... A cette douce « galanterie, le parterre a répondu par des éclats « de rire si prolongés, qu'il a été impossible « d'entendre le reste de la scène. Les deux amans « sont interrompus par l'arrivée de la vieille Thé-

« rèse, servante de la maison, née en 171 3; elle « apprend en outre à Figaro qu'elle fut envoyée

« fort Jeune à Falaise, où elle devint rempail-

« leuse de chaises, après avoir épousé Biaise, « bourgeois de Bretteville-sur-Laize. La vieille « fait la difficile, mais elle s'apaise en recevant « une bourse de Figaro, et lui promet de servir « son amour. Arrive le père Richaume, qui pro- « met à Figaro de le bien traiter et de le faire « beaucoup boire; il l'emmène, et le premier « acte finit.

« Le public a écouté assez tranquillement les « premières scènes et même l'acte tout entier, « quoiqu'il parût de temps en temps de ces signes « précurseurs d'une tempête. Au second acte, la « scène est dans l'auberge; Figaro, dans une « entrevue avec sa maîtresse, en obtient presque « un aveu, et tout va bien. Survient un militaire, « qui entre et s'assied, comme de raison, sans « cérémonie, il aperçoit bientôt Figaro et s'écrie : « Quel est ce champion? Figaro se nomme, « parle de ses aventures, et fait aussitôt confi- « dence de son amour à ce jeune militaire, qu'il « prie de s'y intéresser; cela peut étonner de la « part de Figaro; mais tous les caractères ont <c changé, et d'ailleurs, il ne pouvait mieux placer « sa confiance, car ce militaire était le propre « frère de la jeune fille, qui revenait sans être

« connu; cependant, celui-ci voulant inquiéter « Figaro, lui dit en prenant un ton fort se'rieux : « — il paraît, Monsieur, que votre habitude est de « faire publier vos bans dans tous les lieux où « vous passez; voici ce que j'ai vu affiché à « Lisieux : Mariage de Figaro, — c'était une affiche « de comédie. Autrefois Figaro n'aurait pas « manqué de répondre par quelqu'ingénieuse « plaisanterie, mais ce n'est plus le même homme, « il s'effraie de l'observation du militaire, se met « à sa discrétion, et le prie de ne pas l'accabler. « Ah ! le pauvre Figaro, il faut absolument qu'il « ait fait quelque grande maladie qui l'ait privé « de ses facultés intellectuelles^ et surtout de cette « gaîté piquante et originale qui lui donnait tant (( de charmes, car il n'agit et ne parle plus que « comme un vrai sot; si on lui a manifesté plus « de pitié que de mépris, c'est en considération « de ce qu'il a été autrefois, et parce qu'encore on « voyait qu'il sentait son état, et qu'il en avait (( honte lui-même.

(( Entin, le père Richaume apprend les amours <( de Figaro et de sa hlle, il devient d'abord « furieux, car c'est l'usage dans les comédies, — je « vais envoyer, dit-il, ma fille chez sa sœur... A « cela, tout le parterre lui objecte qu'elle était « fille unique dans le premier acte; aussi, loin de « conduire sa fille chez une sœur qu'elle n'avait

« point, il la ramène bientôt pour l'unir à son

« amant, car il faut que la pièce finisse. Le mili-

ft taire se fait reconnaître pour le fils de la mai-

« son; grande joie! après quoi on chante le

« vaudeville final, dans lequel chaque personnage

« débite son couplet; quelle poésie! de toutes

« parts on criait : C'est du poète Lachesnaye! —

« Enfin, vint le tour de Grandjean, qui jouait

« le rôle du militaire. Au premier vers :

« Filles de Bayeux, de Coutances...

« un rire inextinguible s'empara de toute la salle « et lui empêcha de continuer; il essaya plusieurs « fois de recommencer

« Filles de Bayeux, de Coutances...

« et toujours il était interrompu par les éclats de « rire de tous les auditeurs, on s'écriait de tous « côtés : Et les filles de Saint-Lô! et celles d'Isi- (( gny, et celles de Bretteville-sur-Laize! Cepen- « dant chacun essayait de se contraindre pour « procurer du calme, afin de pouvoir entendre le « reste du couplet; mais il fut impossible d'y « parvenir. Grandjean, avec un grand sang-froid, « recommença cinq à six fois,

« Filles de Bayeux, de Coutances...

(( et toujours il en fallut rester là. Le sérieux des « comédiens ne put même tenir contre les témoi-

« gnages si réitérés de l'hilaiité du parterre et de « tous les spectateurs. Enfin, le rideau tomba; il « était temps, car plusieurs auraient pu se trouver « mal à force de rire.

« Ce n'était pas cette sorte de gaieté que l'auteur « voulait inspirer, mais, enfin, sa pièce a fait rire « et si terriblement, qu'on peut présumer qu'on « l'empêchera de reparaître, ne fût-ce que dans « l'intérêt de la santé publique.

« Les acteurs ont fait tous leurs efforts pour « faire réussir la pièce, et ce n'est pas à eux que « l'auteur doit s'en prendre, si elle est tombée. »

A la suite de cet article, nombre de lettres furent envoyées au directeur du Journal du Calvados par des gens que désignait comme auteurs l'opinion publique et qui protestaient, en termes plus ou moins malicieux, contre la paternité de l'article en question.

Le 19 janvier, la lettre suivante mettait fin à ces réclamations :

« Les littérateurs de Caen, accusés d'avoir fait « Figaro en Normandie^ peuvent à présent mar- « cher la tête levée. On connaît le véritable « auteur; c'est M. Louvet, de Bretteville, près « Caen. La pièce sifHée mardi était son premier « ouvrage, et l'on assure qu'il peut dire lui « aussi :

« Dans ma tête un beau jour ce talent se trouva « Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva.

« Nous nous sommes procuré le couplet que « rhilarité générale a empêché d'achever, le « voici :

« Filles de Bayeux, de Coutances, « Filles de Saint-Lô et d'Argences, « Qui faites des amans jaloux,

« Déguisez-vous.

« Filles de Lisieux, de Falaise, « Filles de Bretteville-sur-Laize, « Qui faites des amans ingrats, « Ne vous déguisez pas ! ! ! »

Ainsi, en l'an de grâce 1823, enterrait-on proprement et franchement l'essai malheureux d'un inconnu que les lauriers du théâtre avaient eu le tort de tenter.

Les représentations continuèrent plus calmes avec quelques pièces de meilleur aloi, entre autres : Le Paria, tragédie de Casimir Delavigne, alors dans ses premiers succès; Marie Stuart; Hariadan Barberoiisse ou La prise de Reggio, qui parut soulever à Caen un véritable enthousiasme; Clara, drame en 3 actes de Madame de Genlis; Le monastère abandonné; Le Folliculaire, comédie un peu locale, mais de versification brillante; Les plaideurs sans procès, d'Etienne, l'auteur des Deux gendres; La fille d'honneur,

comédie de Duval père, pièce très en vogue, ainsi que sa parodie Le garçon d'honneur ; La mère rivale^ œuvre froide où se trouvent cependant de jolis vers; les vaudevilles du Soldat laboureur^ de Michel et Christine, du Fou de Péronne^ et les pièces déjà applaudies des Trois maris, de La petite ville, de Madame de Sévigné. Citons encore : C'est ma femme; La nuit d'auberge; L'enseignement mutuel; Démocrite amoureux ; La famille des jobards; Le voyage interrompu de Picard; Le parrain, comédie; La barbe postiche; Femme à vendre, etc.

C'est pendant plusieurs mois une série ininterrompue de pièces nouvelles ou tirées de l'ancien répertoire, de spectacles ordinaires et extraordinaires pour les bénéfices. Ils se succèdent sans incident.

La représentation du Soldat laboureur, causa cependant un léger ennui à l'acteur Pastelot dont nous avons déjà parlé. Dans la pièce, sous le rôle de Francœur, il sauve un officier français et s'écrie par deux fois :

« Patrie! Patrie! c'est un de plus pour toi! »

Couvert d'une triple salve d'applaudissements, il répéta ces mots et le couplet patriotique qui le précédait. Malheureusement l'ordonnance de police du 12 février 181 8, art. 6, qu'il avait

oubliée, défendait de redire aucun passage ou couplet. En vertu de l'article 12 de cette ordonnance, il fut arrêté après le spectacle et conduit au corps de garde de la place Royale où il passa la nuit et la journée du lendemain.

Le fait n'est rien en lui-même, mais il montre quelque peu, à cette époque, la maladresse des pouvoirs publics. Arracher aux applaudissements de la foule pour le jeter en prison, l'homme qu'elle vient d'acclamer, est toujours dangereux; méconnaître de cette façon ses aspirations patriotiques est plus absurde encore.

La mauvaise humeur fut vive et il ne fallut rien moins que l'arrivée, en mars et avril, d'Aristippe, pensionnaire du premier théâtre français, pour chasser le souvenir de cet incident. L'acteur en vogue se fit applaudir dans Othello^ Hamlet^ Sylla de Jouy, et le théâtre reprit sa physionomie habituelle.

Un amateur de la ville en profita pour faire représenter un opéra-vaudeville en 3 actes : L'officieux^ dont la musique était également d'un Caennais. Bien que cette pièce ne se soit pas effondrée sous le ridicule, comme Figaro en Normandie, elle eut peu de succès à cause de ses longueurs.

Terminée le dimanche 3 1 mars, l'année théâtrale se rouvrit le dimanche 21 avril par une représen-

tation de Ma tante Aurore. L'ancien répertoire tient surtout l'affiche ; signalons cependant comme pièces nouvelles pour Caen : Le parleur éternel., comédie; La lettre de change; La chambre d coucher de Scribe; l'opéra de Boieldieu, Voitures versées; Le traité nul., etc. Après la clôture d'été, les représentations recommencèrent le dimanche 1 3 octobre par Françoise de Foix, suivie des Mémoires d'un colonel.

La troupe, toujours sous la direction Julien, se consacrait surtout au drame, à la comédie et au vaudeville, elle aborda cependant quelquefois l'opéra pour satisfaire aux demandes du public.

Les premières pièces jouées furent : Le petit tambour., vaudeville; Les deux ménages de Picard ; Vafler et Fulgence\ Rossignol, grand opéra en I acte; la reprise d'Fmtna ou La promesse imprudente., drame lyrique en 3 actes, de M. Planard, musique d'Auber; Le rendez-vous bourgeois, opéra en i acte, musique de Breton; Le colonel et le soldat, drame en 3 actes avec évolutions militaires; Les deux médecins, vaudeville nouveau en I acte, de MM. Rougemont et Mélesville; La chercheuse d'esprit, de Favart; La demoiselle et la dame, vaudeville en i acte; Ali-Baba ou Les quarante voleurs et la lampe merveilleuse, opéra en 3 actes; La chaumière hongroise, de Cuvelier, qui eut surtout un succès de patriotisme; Le pré-

sent du prince ou La nouvelle fille d'honneur^ comédie; Diable d'argent, vaudeville de Danois; Gargantua ou Un quart d'heure de Rabelais^ vaudeville de Dumersan ; Montsauvage ou Le solitaire^ pièce à grand spectacle de Guilbert- Pixerécourt; Le Gastronome sans argent, vaudeville nouveau de Scribe; Le marquis de Tulipano^ opéra en 3 actes, musique de Pasiello; Uauberge de Bagnères ou Les deux Rogers, opéra en 3 actes ; Sully et Qiiinaut, etc.

Pendant toute cette année le théâtre avait été très suivi; le mérite des acteurs, dont un surtout, Brochard, remporta de vrais succès, fut sans doute pour beaucoup dans cette vogue, mais on doit aussi rendre justice aux efforts faits par le directeur. Le choix des pièces, leur variété ne pouvaient manquer d'attirer le public. Plus que jamais, cependant, on proteste contre Tinsuffisance de la salle de spectacle, et la campagne pour en obtenir une nouvelle commence vigoureusement.

En janvier i823, on joua successivement : Le mari et l'amant, comédie nouvelle; Jeannot et Colin, d'Etienne, musique de Nicolo; La somnambule, vaudeville; Tapin ou Le tambourineur de Gonesse; L'auteur mort et vivant, opéra nouveau en I acte du théâtre royal de l'Opéra- Comique; Les deux jaloux, opéra en i acte, musique de Madame Gail; La grille du parc^

opéra; Le tyran corrigé^ opéra de Méhul; Le gastronome sans argent, vaudeville ; Les deux Philibert, de Picard ; Le milicien, Le pâté d'anguilles, Philibert marié, Caro/z'/ze, vaudevilles de Scribe; La fille mal gardée, vaudeville de Dumcrsan en collaboration avec Francis et Brazier; Le faux lord, opéra de Piccini; M. et Madame Denis ^ vaudeville de Désaugiers; Frosine ou La dernière venue, pièces à transformations, où une jeune actrice de onze ans, Mademoiselle Brochard, remplissait quatre rôles différents ; Crispin, médecin, comédie en 3 actes; enfin un drame, Vampire ou Le spectre d'Ecosse, soit vingt pièces en un mois.

Dans le courant de février, un acteur de l'académie royale de musique, M. Huby, vint donner à Caen sept représentations; son jeu aisé, la sûreté de sa méthode comme chanteur, son goût incontestable, furent appréciés dans Œdipe à Colonne, grand opéra en 3 actes de Sacchini; Le bouffe et le tailleur de Gavaux; Le château de Montenero^ de Dalayrac, La mélomanie, de Champein; Raoul barbe bleue, de Grétry; Ambroise ou Voilà ma journée; et le Joseph, de Méhul, opéras déjà connus, mais revus avec plaisir.

Le succès de ces représentations forcèrent, après le départ d'Huby, le directeur à continuer le même genre jusqu'au i2> mars, époque de la

clôture. Ainsi furent joués : L'intrigue aux fenêtres, opéra en i acte de Nicolo Isouard; Les prétendus, opéra en 2 actes de Lemoine, alors très en vogue; Une folie, de MéhuI; La caravane, de Grétry; et deux vaudevilles, La famille normande ou Le cousin Marcel, et Les amours de Bayard, de Monvel, pièces dans laquelle parut un amateur, sans succès d'ailleurs.

Le théâtre ouvrit ses portes le 23 avril. Le répertoire continue à être des plus varié ; plusieurs comédies de Scribe, telles que : Le secrétaire et le cuisinier; Valérie ou La cataracte, très bien accueillie et reprise trois fois à la demande générale, M. Biaise de Boisboutreau ou Les deux châteaux, vaudeville; L'oncle mort et vivant, drame; L'acte de naissance et Le paysan, vaudevilles de Picard; La femme jalouse, de Desforges; La nuit champêtre, vaudeville en 2 actes ; L'honnête criminel, drame en 5 actes et en vers de Fenouillot de Falbert, avec les corrections du Théâtre français; Les jeux de l'amour et du hasard, de Marivaux; Le comédien d'Etampes, opéra-vaudeville nouveau en i acte de MM. Moreau et Sewrin ; L'homme marié et le célibataire, de MM. Waflard et Fulgence; Gusman d'Alfarache, opéra-vaudeville; Le retour au village, de Désaugiers; enfin, Les deux frères de lait, scène normande mise en vaudeville par deux jeunes

gens, telles sont les principales pièces jouées jusqu'au i^'' juin époque de la clôture d'été.

Pendant cette période, la critique littéraire prend une certaine importance; on peut citer notamment une série d'articles signés Paul Emile, parus dans le Journal du Calvados du i5 au 29 mai. Après s'être occupé du théâtre en général dans l'antiquité et du théâtre moderne en France, l'auteur de ces études parle avec intelligence des représentations locales. Ces lignes n'ont qu'un intérêt d'actualité et ne peuvent être reproduites, mais elles sont à signaler.

Le journal en question ne se contentait pas toujours de publier des appréciations sur les pièces jouées et les acteurs qui les interprétaient ; il se permettait parfois des articles assez singuliers, tel que celui paru dans le numéro du 3 juillet 1 823, et ainsi conçu :

« Il vient, dit-on, de se former à Caen une (c société d'assurance mutuelle d'un nouveau « genre. On assure que plusieurs maris inquiets « se sont réunis et ont pris l'engagement mutuel « de se faire connaître les espiègleries de leurs « épouses. Chacun d'eux fera des enquêtes sur la « conduite de la femme de son associé et devra « charitablement avertir celui-ci de tout ce qu'il « aura découvert; car ils ont considéré que sans « ce moyen, un mari serait toujours le dernier

« iiistruit.de ce qui le concerne si particulièrece ment. Voilà sans doute une heureuse idée; « grand bien leur fasse. Il y en a d'autres qui pen- « sent qu'en pareil cas il vaudrait mieux vivre « dans une ignorance perpétuelle. Mais comme « dit Sosie :

« La folie humaine est d'apprendre « Ce qu'on ne voudrait pas savoir. »

Quinze jours après, le 17 juillet, on lisait ces lignes :

« Voici un article du Constitutionnel des Dames ^ « du 9 de ce mois, nous croyons devoir le repro- « duire textuellement. »

Suivait un long article où l'on décrivait l'indignation des dames réunies dans un salon de la Chaussée d'Antin. Après propos assez malicieux où sous des initiales devaient se cacher bien des petits scandales connus de tous, elles nomment une commission qui présente ce rapport :

« Attendu que l'assurance mutuelle contre les « espiègleries des femmes proposée par les maris « de la ville de Caen, est un moyen perfide que « la plus basse jalousie a seule pu inventer;

« Attendu que si cette assurance s'établissait « dans toutes les villes, son effet imminent serait « de semer la métiance parmi les amis et la

« désunion dans les ménages, qui vivent souvent « si unis sous la foi des traités;

« Attendu qu'il est urgent que les dames prenne nent des mesures contre une pareille innovation,

« La commission des voies et moyens est d'avis « qu'à dater de ce Jour, toutes les femmes devront « user de la plus grande prudence, être discrètes « avec leurs femmes de chambre et prendre le « parti non seulement de ne pas dire la vérité à « leurs maris, suivant l'usage, mais encore de « tromper tous les autres hommes avec lesquels « elles pourraient avoir des relations.

« La commission est persuadée qu'il n'y a que « ce seul moyen praticable pour éviter les pièges « que les hommes veulent tendre aux femmes en « établissant l'assurance mutuelle des maris, elle « recommande aux dames de tromper tous les « hommes et elle espère que cela leur sera facile. »

Suit une défense du journal, assurant qu'il n'a pas voulu mécontenter les dames. L'article se termine par ces mots : « Nous félicitons ces dames « de Paris du parti qu'elles ont pris; si elles peu- « vent parvenir à être discrètes, tous les projets « des maris seront déconcertés. Il y a des dames « à Caen qui n'ont pas si bien pris la chose; plu- « sieurs d'entre elles nous ont menacé d'un pro- « ces et même, dit-on, de quelque chose de pire; « diable! qu'est-ce que cela peut signifier? Si elles

« enrégimentent contre nous tous leurs cheva- « liers, il ne leur sera pas difficile de nous « assiéger; mais nous sommes disposés à nous « défendre, nous avons des munitions, gare la « bombe. »

La bombe n'éclata pas et le Journal du Calvados cessa ses méchancetés. Nous sommes persuadés d'ailleurs qu'il n'était l'écho que des plus affreuses calomnies

Pendant ces mois d'été où le Jouriial du Calvados se permettait des plaisanteries d'un goût si douteux, l'administration du théâtre ne restait pas inactive et par les améliorations et les embellissements apportés à la salle de spectacle, cherchait à rendre moins vives les critiques formulées si durement l'année précédente.

Le 26 octobre 1823, les travaux étant terminés, la saison d'automne s'ouvrit sous la direction Julien. Beaucoup de reprises pendant cette période ; ainsi les premières pièces données furent : La fille d'honneur d'Alexandre Duval et Le Comédien; Les dangers des liaisons ou La femme vindicative, de Madame de Beaunoir; Les deux francs-maçojis de Pelletier Volmeranges; Michel et Christine, et La chanson de Scribe; Les deux frères de Weisse; Patrat et Jauffret; L'éducation ou Les deux cousines de Casimir Bonjour; Le mariage à la Hussarde, le charmant vaudeville

de Dartois et Brazier; Oest ma femme, wsiudevïWe] Cuisinières, vaudeville de Brazier et Dumersan ; La fausse Agnès de Destouches; Les deux sergents de d'Aubigny, mélodrame en 3 actes; une reprise des Fourberies de Scapin: Les cancans ou Les cousines à Manette, vaudeville en i acte par MM. Duval, Jouslin de la Salle et Carmouche, etc.

Entre temps, le théâtre donnait l'hospitalité aux amateurs de musique; on peut citer, entre autres, un concert excellent où brillèrent un violoncelliste remarquable, Lolli, et deux premiers violons, les frères Larsonneur.

Le jeudi i8 décembre, il y eut spectacle gratuit «par ordre ». Pour cet anniversaire on joua une pièce de circonstance : La partie de chasse de Henri IV et M. Mouton, vaudeville. Cette date semble marquer le début d'une période brillante pour le théâtre de Caen. On donne dans les derniers jours de l'année une comédie de l'auteur très populaire du Voyage à Dieppe, intitulée Un moment d'imprudence; puis la mauvaise tragédie de Cécile, Geneviève de Brabant et un drame en 3 actes de la Porte-Saint-Martin : Marthe ou Le crime d'une mère.

Les deux précepteurs et L'école des vieillards de Casimir Delavigne furent les premiers succès de 1824. Les feuilles publiques consacrent de longs articles au théâtre et louent sans réserves quel-

ques acteurs, entre autres : Moliny, Mansard et Pastelot qui n'a rien perdu comme comique de sa vogue des années précédentes.

Le jeudi i5 janvier, pour l'anniversaire de la naissance de Molière, il y eut sur la scène caennaise une représentation de gala composée du Dépit amoureux et du Malade imaginaire. Elle fut terminée par le couronnement du buste de Molière et l'on chanta en son honneur des couplets de la composition de MM. Launey, Moliny et Pastelot.

Les jours suivants, les pièces à signaler sont : La chasse au renard, opéra-vaudeville en i acte de M. Saint-Hylaire; Couturières de Désaugiers; La chercheuse d'esprit de Favart ; Rodolphe, drame de Scribe et Melesville; Mérope de Voltaire; La petite ville de Picard; Les deux sergens ou Le cordon sanitaire, mélodrame en 3 actes de d'Aubigny; La chanson et Un jour de fortune de Scribe; L'épreuve réciproque; L'éducation ou Les deux cousines de Bonjour; Rêveries renouvelées des Grecs, parodie en 3 actes et en vers mêlée de vaudeville; Iphigénie en Tauride; La neige ou L'Eginard de campagne, tableau villageois en I acte; Défiance et malice et Le secret du ménage, comédies; Uavis aux mères; L'accordée de village; Le perruquier et Le coiffeur, vaudeville; Sans tambour ni trompettes, de MM. Brazier, Merle et Carmouche; Léonide,

opéra-vaudeville de Dupaty; Le jugement de Salomon^ opéra en 3 actes et en prose de Caignies, musique de M. Quarsin; Le retour au village^ vaudeville de Désaugiers; La bonne mère ou Le soldat par amour ^ comédie de M. Eugène, etc.

Plusieurs concerts vinrent aussi rompre la monotonie des vaudevilles ou des drames; deux surtout eurent du succès, l'un donné en février par Mademoiselle de Belleville, de Munich, pianiste et compositeur distinguée, l'autre en avril, par un artiste de talent, M. Courtin.

L'école des béquillards, imitation burlesque de L'école des vieillards; Partie carrée, vaudeville de Théaulon et Dartois; la reprise du Mariage à la Hussarde et Le déménagement de la Fontaine, par Joseph Pin, furent les dernières pièces jouées jusqu'à la clôture d'été qui coïncida avec la nomination à la mairie du comte Louis d'Osseville. Son nom doit être salué en passant, car il est celui d'un des hommes qui par leur dévouement, leur zèle et leur intelligence, firent le plus pour la ville de Caen.

Ce fut pour s'associer à un deuil national que le théâtre rouvrit ses portes. Le roi était mort le i6 septembre.

On écouta dans un triste silence l'ode connue de Victor Hugo :

« La foule au seuil d'un temple en priant est venue... »

et les vers bizarres de Désaugiers, intitulés : La France an sei\e septembre 1824 :

Jour redoutable !

Voiles épais!

Foudre et trépas !

Trône désert!

Cris funèbres !

Source de pleurs !

Tristes cyprès !

Louis finit!

Ciel d'azur!

Clarté nouvelle !

Horizon pur !

Tige immortelle !

Concerts pieux!

Sainte espérance !

Lis radieux!

Charles commence !

C'est ainsi que les premiers vivat comme les derniers regrets trouvaient tout naturellement au théâtre un écho fidèle.

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