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CHAPITRE VI

RÈGNE DE Charles X (1824-1830). — Séjour

A CaEN de TaLMA (1826) ET DE MADEMOISELLE

Mars (i83o). — Les journées de Juillet.

Il serait inexact de dire que les comédies de Scribe sont seules en faveur au début du règne de Charles X; mais ce qu'on peut affirmer c'est qu'elles formant une bonne partie des pièces données sur le théâtre de Caen : La visite d Bedlam; Le baiser an porteur; La mansarde des artistes ou Le peintre, le musicien et le médecin; La pension bourgeoise; Madame Colonel; L'inté^ rieur d''wi bureau ou La chanson; Le moiteur véridique; Les mémoires d'un colonel de hussards ; Le fou de Péronne; Michel et Christine; Eticore un Pourceaugnac, etc., furent jouées dans la fin de l'année 1824. C'était du reste une troupe de comédie et vaudeville, qui exploitait le théâtre. Elle interpréta entre autres : Pauvre diable ou Un bienfait n'est jamais perdu, vaudeville de

MM. Rougemont et Dumersan; Les femmes j'omantiques on Lord trois étoiles et Mes derniers vitigt sols^ vaudevilles de Théaulon et Ramond ; Brneis et Palaprat on Les deux auteurs^ comédie d'Etienne; Le roman d'une heure; Ruse contre ruse, de Dumaniant; Le précepteur dans l'embarras, de Mélesville, collaborateur de Scribe pour la comédie de Valérie, Jouée également; Le matin et le soir, de Dartois et Eugène; Les frères à l'épreuve, de Pelletier Volmeranges; Le joyeux jnalade, de Dupaty; La rencontre au château, de Dumoustier; Le retour au village, de Désaugiers (i), etc. Deux pièces d'un genre différent peuvent être également citées : Commissionnaire, drame en 3 actes et en prose de M. Ferdinand, et une féerie dramatique à grand spectacle en 3 actes, de MM. Frédéric et Edmond Crosnier : Minuit ou La révélation.

Quant aux acteurs chargés d'interpréter ce répertoire comique, c'étaient de vieux habitués de la scène caennaise. Nous retrouvons entre autres, toute la famille Pastelot, dynastie de comédiens inséparable du théâtre bas-normand, qui, à toutes les époques, paraît avoir

(i) On peut noter encore : L'abbé de VEpée ou Le sourd miiet, de M. Bouilly, L'héritière ou Le testament, et une foule d'autres pièces d'un genre mal déterminé.

conservé ainsi, dévoués et fidèles, certains caractères modestes, aussi disposés à jouer les derniers rôles que les personnages les plus importants. On vantait l'instruction, l'esprit des Pastelot, aussi bien que ce défaut d'ambition qui ne fut pas la moindre de leurs qualités.

Echo fidèle de la sympathie du public, \q Journal politique du Calvados publia, en cette fin d'année, des vers, œuvre du jeune Alexandre Pastelot, originaire de Livry. Les vers ne sont pas des meilleurs: ils doivent cependant être reproduits puisqu'ils eurent alors un certain succès :

Les Antans ont fait place aux Zéphirs amoureux, Les forêts et les champs ont repris leur parure : Tout renaît, tout fleurit et présente à nos yeux Le doux réveil de la nature.

Sous les rians bosquets, venez, tendres amans, Ecouter des oiseaux l'harmonieux ramage, Et, chantant votre amour, unissez vos accens A ceux des chantres du bocage.

Le bonheur vous attend sous l'ombrage des bois, La bergère, troublée aux sons de Philomène, Pour défendre son cœur est sans force et sans voix, Et cède à son amant fidèle.

Chantez, amans, chantez le retour du Printemps! Hàtez-vous de cueillir les fleurs de la prairie. Si Flore a pour l'Amour produit ces doux présents, L'Amour les donne à votre amie.

Accourez, Pastourelle, en ce riant jardin, Contemplez la fraîcheur de la rose nouvelle. Son éclat enchanteur ne dure qu'un matin; Votre fraîcheur passe comme elle.

Pourquoi vous dérober au pouvoir de l'amour? Pourquoi fuir le bonheur que votre cœur désire ? Pourquoi donc refuser d'aimer à votre tour, Quand tout bas votre cœur soupire ?

La vie, en ce bas monde, est bornée en son cours; Le Printemps, chère amie, nous en offre l'image : Au moins que l'amitié, pour embellir nos jours, Avec l'Amour soit du voyage.

Charmons par la gaieté le pénible chemin, Semons de quelques fleurs le sentier de la vie Pour le sage, il ne fut jameiis de lendemain, Suivons cette philosophie.

Saisissons, croyez-moi, le moment du plaisir, Bannissant de nos cœurs, les soucis, la tristesse, Pour toujours être heureux, sachons toujours jouir Du moment que le Ciel nous laisse.

Tantale chez Pluton a soif et ne boit plus,- Peut-être on nous réserve un supplice semblable! Or, pour nous éviter des regrets superflus Buvons, amis, à cette table.

Afin d'attirer le public, le directeur au début de l'année 1825, monta une féerie à grand spectacle : Le petit Poucet. Après cette représentation, la série des comédies recommence. On Joue successivement : Le parrain ou Les deux nouveau-nés ;

Le vieux célibataire, de Colin d'Harleville; Le mari à bonnes fortunes, de Leclerq; Ruse contre ruse, de Dumaniant; Pique-assiette, de Danois; L'enfant trouvé, ou La journée d'un avoué; Le jaloux jnalade, de Dupaty; Le valet à bonnes fortunes, succès du théâtre des Variétés; Le dépit amoureux, de Molière, etc. Cependant on commençait à se fatiguer d'entendre toujours des pièces du même genre. La représentation d^Athalie fit une diversion heureuse, d'autant plus que le rôle du grand prêtre Joad fut correctement tenu par un professeur de déclamation, homme de talent, M. Devilliers. Ce succès montra à la direction ce qu'elle avait à faire. Elle engagea pour quelques représentations un acteur du théâtre Français, M. Alphonse Génies.

Le dimanche i3, il parut dans VHamlet de Ducis, et dans Les comédiens, puis dans Othello et Ruse contre ruse. La clôture annuelle fit cesser ces représentations le 20 mars. Un mois après, le théâtre ouvrait de nouveau ses portes. Cette fois les représentations sont plutôt trop variées. A côté des opéras de Jean de Paris et de La lettre de change., œuvres de Boieldieu, et de Planard et Bocha; des Petits Savoyards, ou du Solitaire, opéra en '6 actes, il y eut des spectacles qui sentaient les baladins; il est vrai que l'on était en

pleine foire de Caen. Ce furent d'abord Mademoiselle Adèle et Mesdemoiselles Féline et Caroline, ses sœurs, qui donnèrent un assaut d'escrime; puis MM. Mathevet et Alcide Français, de la Porte-Saint-Martin, firent applaudir leurs talents de gymnasiarques dans une pièce. bizarre, parodie mêlée de vaudevilles et intitulée : La famille du charlatan on Les deux Alcide Français. Enfin la troupe équestre du cirque Avrillon, « conjointe- « ment avec les artistes du théâtre, sous la <( direction Julien », donna une représentation de La mort du général Kléber, ou Les français en Egypte, grand mitnodrame historique et militaire en 3 actes et à grand spectacle, avec évolutions et troupes à cheval. Cette annonce rend rêveur et l'on se demande comment, sur la scène étroite de l'ancien théâtre, si exigu lui-même, pouvaient passer et manoeuvrer des quadrupèdes, quelque restreint que fut leur nombre. Le fait est là cependant; plusieurs personnes, témoins de ces représentations lointaines, dont elles ont conservé un souvenir précis, se rappellent ces exercices équestres. Il paraît même qu'un jour on exhiba dans ce local un éléphant savant, ce qui prouve que M. Julien était un homme plein d'ingénieux expédients.

Tandis qu'à Reims, on célébrait les fêtes du sacre du roi, M. Martin, premier acteur du

théâtre royal de l'Opéra-Coniique et pensionnaire ordinaire de Sa Majesté, venait à Caen pour quelques Jours. Grâce à lui, Les voitures versées ; Le nouveau seigneur de village; Gulistan; Liilly et Quinaut; Joconde; La fête du village voisin; Lliabit du chevalier de Grammont ; Jeannot et Colin^ furent joués de façon brillante et laissèrent la saison d'été s'achever au milieu des regrets.

Le 3o octobre, une nouvelle troupe « de jeunes « artistes » faisait ses débuts sous la direction de MM. Julien et Lefebvre-Panien , directeurs brevetés. La fête du village voisin^ et Blouses, ou La soirée à la mode, vaudeville en i acte du théâtre des Variétés, firent les frais de la première soirée. Bien que ce fussent deux reprises et que les bruits répandus dans le public eussent fait naître des préventions contre « les jeunes artistes »; les spectateurs se montrèrent satisfaits. M.Julien, en homme habile, avait d'ailleurs dit quelques mots flatteurs à l'égard de tous et M. Lefebvre- Panien était venu en personne réclamer la sympathie pour lui-même, ainsi que pour ses six filles et son fils. « Que de titres pour l'obtenir, « ajoute un chroniqueur, quand un père vient de « cette façon mettre sa famille sou§ la protection « des habitants d'une ville! »

Parmi les pièces les mieux montées, on peut citer : L'oiseleur et le pêcheur^ ou La bague perdue^

vaudeville nouveau en i acte; Le muletier^ ou La noce espagnole^ opéra; La corbeille de noce^ vaudeville nouveau ; L'aristomanie^ ou Les déguisements amoureux^ comédie en vers.

La fille du directeur était pour beaucoup dans ces succès; fort Jolie, elle chantait avec goût et méthode. On l'apprécia de même dans Le concerta la cour, ou La débutante ; Fanf an et Colas, ou Les frères de lait, opéra nouveau de M. Desjardins; Le plus beau jour de la vie, vaudeville; La grille du parc, ou Le premier pa?~ti, opéra nouveau en I acte; Le pensionnat déjeunes demoiselles, opéra-comique en 2 actes; Edmond et Caroline, opéra; La noce du père Becquet, ou La dot d'un savetier, vaudeville grivois, etc.

Malgré la variété du répertoire et le mérite des acteurs, le théâtre restait presque vide. La Basse- Normandie, et en particulier les villes de Bayeux et de Caen, étaient alors décimées par cette maladie bizarre appelée la milière. Quoique ses apparences fussent bénignes, l'épidémie frappait avec une rapidité effrayante, laissant les médecins étonnés et impuissants (i). Cependant, comme lors des jours troublés de la Révolution, les repré-

(i) La Société de médecine avait proposé pour cette année même (1825) une médaille d'or au meilleur mémoire déterminant la nature de la milière.

sentations continuaient régulières . On joua successivement : Léocadie^ opéra; Le coq du village; La quarantaine^ vaudeville ; La petite sœur^ ou La poupée, vaudeville nouveau; Le vieillard des Vosges, opéra en i acte, et comme attraction, toute la troupe chantait le beau chœur de Robin des bois.

A la fin de cette année 1825, l'attention fut quelque peu détournée du théâtre par le succès d'un jeune poète, M. Leflaguais. Ce dernier, dont la muse semblait heureusement inspirée, s'était décidé à faire imprimer ses œuvres. Cela ne plut pas à tout le monde, notamment à un M. A.-C. Guéroult, qui protesta dans les feuilles publiques contre ces excès d'audace. « Comment, «. s'écrie-t-il, ce jeune homme ose-t-il se placer « parmi les poètes du dix-neuvième siècle! (i), « Pareille aventure est arrivée à Victor Hugo, qui « a dû soupçonner une mystification complète <( quand on le plaça sur le papier velin à côté de <( l'illustre Casimir Delavigne! »

Malheureusement pour M. Leflaguais; il n'eut de commun avec Victor Hugo que cet excès d'audace. Agréable versificateur, il ne sortit jamais de la bonne moyenne des poètes de second ordre, et peu maintenant connaissent son

{i) Journal du Calvados, 4 décembre 1825.

nom. Ce fut cependant un homme aimable, instruit, spirituel et un dilettante en littérature, ce qui était rare à cette époque.

La direction du théâtre voulut commencer l'année 1826 par une bonne œuvre : elle organisa une représentation en faveur des victimes de la mer, familles de pauvres marins d'Arromanches, décimés par une de ces tempêtes si fréquentes sur les côtes de la Manche.

La série des opéras et des vaudevilles reprend de plus belle. On joue : Les ouvriers et les bons enfants^ vaudeville; Cendrillon^ ou La pantoufle verte, opéra en 3 actes à grand spectacle; L'officier et le paysan, opéra nouveau en i acte; Le Pensionnat, opéra en 2 actes; Les deux sergents, oit La parole d'honneur, pièce anecdotique ornée d'évolutions militaires par trente-deux grenadiers du 12= régiment; Les sœurs jumelles, opéra nouveau; Le bénéficiaire, vaudeville en 5 actes; Le reude^l-vous bourgeois, ou La forêt de Bondy, opéra en i acte; Juif, ou Les voleurs de la forêt de Rémival, fait historique en 2 actes; Le médecin des dames, vaudeville; Polichinelle aux eaux d'Enghien, folie vaudeville « où un sieur Laurent fait le grand écart »; Les blouses, ou La soirée à la mode; La chambre de Su^on, vaudeville; Le solitaire, ou L'homme du mont Sauvage, opéra en 3 actes; Les frères à l'épreuve, ou M. et Madame

de la Jaukaire, comédie en 3 actes de Volmeranges; Le savetier et le financier^ vaudeville; Ketly^ on Le retour en Suisse, vaudeville en I acte, etc. De temps à autre, des concerts venaient rompre la monotonie du répertoire; c'est ainsi que les habitués du théâtre purent applaudir un M. Fontaine, violon solo de la musique particulière du roi, et un sieur Petitbon, première flûte de la société philarmonique de Paris.

Toutes ces attractions étaient bien peu de chose en comparaison de celle que le directeur préparait dans le plus grand secret. M. Julien, depuis 1821, avait tenté plusieurs fois d'attirer TalmaàCaen. Par suite de circonstances imprévues le grand tragédien s'était toujours trouvé dans l'impossibilité d'accéder à ce désir; cette année ce projet paraissait reprendre avec plus de chances de succès. Dès le mois de janvier, il y avait eu promesse formelle; mais prudemment, afin d'éviter une déception, personne n'était au courant des pourparlers engagés. Ceux-ci se poursuivaient activement, et non-seulement la date des représentations, mais encore le choix des pièces étaient discutés.

Nous n'en voulons pour preuves que les deux lettres ci-jointes qui nous ont été obligeamment communiquées. Nous les croyons inédites et il est intéressant de les reproduire à double titre,

car, si elles peuvent servir à reconstituer les démarches du directeur, elles montrent aussi à quel point Talma prenait soin des moindres détails et ne négligeait rien pour paraître à son avantage.

« A M. Julien, directeur du théâtre de Caen.

« i6 mars 1826.

« Vous avez désiré ]ouer Léonidas comme pièce u nouvelle, mais cela entraînerait à beaucoup de « difficultés; pour que la représentation de cet « ouvrage eût quelque effet, il aurait fallu, comme « à Paris, une belle décoration et cent personnes « sur la scène, cela était impossible chez vous et « j'ai dû renoncer à cette pièce. D'ailleurs mon « rôle n'y est nullement saillant. Je vous envoie K Charles VI, tragédie nouvelle, qui vient d'avoir « un très grand succès et dans laquelle j'ai un « rôle où je déploie une physionomie toute nou- « velle. De tous mes rôles créés, c'est peut-être « celui qui me fait le plus d'honneur et où je « produis le plus d'effet, je serais charmé si vous (c pouviez la monter. Si le rôle de Henri V et « celui de la reine vous embarrassaient, un jeune « homme qui vient au Havre et à Rouen, pour- « rait sans émoluments se charger du rôle, et « Madame Petit qui vient avec moi à Rouen vous

« jouerait la reine pour une très faible rétribution. « Elle pourrait même jouer Gertrude dans Ham- (( let. J'ai des costumes pour tous les acteurs de « ces deux pièces; ainsi cela ne doit pas vous « inquiéter. J'ai aussi avec moi quelques habits « romains et grecs pour Sylla^ etc.

« Répondez-moi à ce sujet à Rouen où je serai « samedi soir.

« Je vous salue,

(c Talma ».

« Il y a dans un des deux exemplaires des « retranchements que j'ai cru devoir y faire pour « la province et qui n'ont lieu que dans les deux « premiers actes et dans le commencement du « troisième où je ne parais pas, outre qu'ils font « longueur, il faut marcher vite pour arriver « promptement au moment de mon entrée. Je « vous prie de faire ces retranchements, d'ailleurs « cela soulagera la mémoire des acteurs ».

« Rouen, i6 avril.

« Mon cher Monsieur,

« Je suis arrivé hier ici pour jouer aujourd'hui. « Le nombre des représentations n'est pas encore « fixé et ne peut l'être puisque cela dépend de « l'affluence du public et du désir qu'il manifes- « tera de voir tel ou tel ouvrage. Dans votre der-

« nière lettre, Je crois, vous m'annoncez que vous « comptez me faire débuter le 21; mais comme a le funeste événement (i) dont j'ai été frappé, a « suspendu pendant huit Jours mes représenta- « tions au Havre, celles de Rouen ont dû néces- « sairement être retardées et conséquemment les « vôtres. Dans les premiers moments de ma douce leur. Je voulais sur le champ repartir pour « Paris, mais sentant le tort que Je ferais à Coli- « gnon, à Morel et à vous, J'ai fait un effort sur (( moi-même, et bien grand, je vous avoue, j'ai « donc demandé à Paris une prolongation de « huit jours qui reporteront mon retour au 4 ou 5 « de mai. Dès que je saurai positivement le jour a que Je pourrais partir pour Caen, je vous en « instruirai. Dans le trouble où nous avons été au « Havre, la lettre dans laquelle vous me donniez « le nom de la personne qui doit jouer les rôles « de femme dans les pièces que vous avez choisies, « et le nom de l'hôtel où je dois descendre, s'est a égarée. Je vous prie donc de vouloir m'en ins- « truire de nouveau. Plusieurs personnes du « Havre, d'ailleurs, doivent se rendre à Caen « pendant le séjour que J'y ferai, et il faut que Je « leur indique mon hôtel, afin qu'ils puissent y « venir loger. Quant à moi, vous savez. Je crois,

(t) La mort de sa fille.

« que j'ai besoin d'un salon et au moins de trois (( chambres à coucher assez grandes et assez com- « modes pour y mettre un immense bagage; car « j'ai non seulement le mien, mais celui de toute « ma troupe, sans compter les affaires de ma « femme, celles de Madame Firmin qui l'accom- « pagne, une femme de chambre et mon domes- « tique. J'aime mieux, en logeant, avoir plus que « moins. Je ne regarde pas positivement à quel- « ques écus de plus pour être bien logé.

« Répondez-moi, je vous prie, ici, pour ces « divers objets,

« Je vous salue cordialement,

« Talma ».

Le public enfin prévenu comptait, en effet, sur l'arrivée de Talma pour le 21; le retard ne fut que de quatre jours et il put débuter le mardi 25 avril. Deux jours après, le 27 avril 1826, le Journal politique du Calvados publiait l'article suivant :

« Depuis longtemps on nous faisait espérer « l'arrivée de Talma, et nous pouvions à peine « croire à une si bonne fortune, mais enfin la « ville de Caen possède ce grand tragédien qui a « paru, pour la première fois sur notre théâtre, « mardi dernier. Il s'est constamment montré « sublime dans le rôle â'Hamlet, qui est un des

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« plus forts et des plus difficiles de la scène fran- « çaise. L'enthousiasme a été à son comble. Il « semblait même que sa présence avait électrisé « les artistes de notre troupe, car ils l'ont assez « bien secondé. Nous devons une mention hono- « rable à Madame Lemaire, ainsi qu'à M. Delaî- « tre, élève du Conservatoire, qui tous les deux « ont fait preuve de talent. Quoique le prix des « places fut presque triplé, toutes les parties de la « salle étaient encombrées de spectateurs, dont « un grand nombre est accouru des villes voisi- « nés, à la première nouvelle de l'arrivée de « Talma. Une telle affluence ne doit pas surpren- '.( dre, puisqu'il s'agit d'admirer le premier acteur « de l'Europe. Malheureusement il ne va donner « que quatre représentations et cette circonstance « fait encore regretter que notre salle ne soit pas « plus grande.

« C'est à M. Julien que nous devons l'insigne « faveur de posséder Talma. De tous les direc- « teurs de notre théâtre, M. Julien est celui qui a « montré le plus de zèle et qui fait le plus de « sacrifice pour varier nos jouissances et il vient « d'acquérir encore de nouveaux droits à la « reconnaissance de tous les amateurs de l'art « dramatique ».

Il était bon de reproduire ces lignes à titre de document, d'autant plus que le passage de Talma

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à Caen ayant été signalé par MM. Gasté et Louis Paulmier (i) dans les Mémoires de la Société des Beaux-Arts^ et par M. Henri Lumière dans son Histoire du théâtre français, nous passerons assez rapidement sur cet événement, notant seulement, sans commentaires, les articles de journaux parus à l'époque.

L'enthousiasme qu'ils traduisent et la reconnaissance exprimée au directeur ne peuvent surprendre si l'on songe à ce qu'était alors la personnalité de Talma, arrivé au faîte de sa renommée, et si l'on se rend compte des sacrifices faits par M. Julien pour décider le tragédien à venir à Caen. Bien que le prix des loges eut été augmenté, les mille francs donnés pour chaque représentation, plus le jeton de quarante francs par journée de séjour, formaient une lourde charge que l'insuffisance du théâtre et le petitnombredesplacesnepermettaientpas de compenser suffisamment. Cette question de l'augmentation du prix des places avait d'ailleurs donné lieu à une vive discussion entre le directeur et le tragédien. Ce dernier, tenant à rester populaire et protestant contre ce qu'il appelait, avec assez de raison du reste, une exploitation de son

(i) Mémoires de la Société des Beaux-Arts, 6' vol., 1879, p. 79 et 8« vol. 1888, p. 358.

nom (i), avait exigé que les prix primiîivem.nt fixés fussent singulièrement abaissés. M, Julien devait donc s'attendre à retirer de ce passage plus de louanges que de profit.

Pour la seconde représentation, Talma joua la tragédie en 5 actes de la Fosse : Manliiis.

Voici en quels termes il en fut rendu compte dans le journal déjà cité :

« Les amateurs du beau, du vrai talent doivent « adresser de vifs et sincères remercîmens à (( M. Julien; c'est à lui que nous devons le plaisir « de pouvoir jouir sur notre théâtre, du premier <c talent de l'Europe dramatique. Dans la pre- « mière représentation par lui donnée, Talma « avait surpassé l'attente de ceux qui ne le con- « naissaient pas, et confirmé l'opinion de ceux « qui, plusieurs fois déjà l'avaient admiré; mais « ses deux dernières représentations [Manlius et « Sylla) méritent une mention toute particulière.

« Dans Manliiis^ Talma nous a dignement (( reproduit le fier et fougueux citoyen, indigné a des outrages dont il prétend avoir été abreuvé « par le sénat. L'idée de la vengeance qu'il est sur « le point d'exercer paraît le dominer entière- « ment; elle se développe surtout à la première

(i) Voir les lettres à M. Harou Romain, publiées par M. Lumière. [Histoire du Théâtre français).

« scène du second acte, lorsque, répondant à Ser- « vilius qui s'applaudit de pouvoir verser ses « larmes dans son sein, il lui dit :

« Des larmes ! ah plutôt par tes vaillantes mains,

« Soient noyés dans leur sang ces perfides romains.

« Des larmes! jusque-là ta douleur te possède?

« Il est, pour la guérir, un plus noble remède

« La vengeance.

« Confiant dans son ami, il lui dév^oile ses pro- « jets; bientôt celui-ci, pénétré par Valérie, fait « connaître la conspiration. Rutile, à la cin- « quième scène du troisième acte, veut éprouver « Servilius; il remarque son trouble, et dans la « scène suivante, il fait part de ses craintes à « Manlius. Mais celui-ci éloigne tout soupçon, et « défendant^son ami, s'écrie avec énergie :

« Sachez que, devant moi, par tout autre outragé, « Son honneur, par ce bras, serait déjà vengé.

« Faites-moi même grâce, et calmant votre effroi, « Du choix de mes amis reposez-vous sur moi.

« Talma nous a prouvé combien il était plein « de son sujet, combien il s'était identifié avec « son rôle. Manlius, incapable d'une bassesse, « repousse jusqu'à l'idée de la faiblesse ou de

« l'irrésolution de son ami. Mais bientôt il n'est « plus permis de douter que tout est découvert. « Rutile en instruit Manlius, qui s'avance vers « Servilius avec la lettre qu'il vient de recevoir. « La contenance, la démarche de Talma font « éprouver à ce moment au spectateur un serrece ment de cœur qu'il est impossible de décrire. « Chacun attend avec anxiété l'explosion qui doit « nécessairement avoir lieu, Jusqu'au moment où « Manlius, les yeux fixés sur Servilius, lui dit (( enfin avec un accent déchirant :

« Connais-tu bien la main de Rutile !

« Tiens, lis.

« A ce moment, l'admiration, on devait le « croire, était portée à son comble; mais il n'a « plus été possible d'en comprimer l'expression et « l'élan au fameux :

« Qu'en dis-tu?

« C'était l'homme trahi, outragé, mais toujours a maître de lui, dont les seuls regards anéantis- « saient le perfide; bientôt l'indignation augmente « par degrés; le cœur de Manlius répugne à appe- « 1er la vengeance sur son coupable ami; c'est à « regret qu'il lui dit :

« Et je n'enfonce pas un poignard dans ton sein!

« Mais enfin Manlius cède au sentiment qui

« l'agite : c'est un torrent qui déborde, et la « tirade finale de la scène 4= du 4* acte couronne « ce colloque vraiment effrayant.

« Dans toute la pièce, en général, Talma s'est « montré admirable; en un mot, digne de lui; on ft pourrait dire qu'il a pris la nature sur le fait : « rien ne paraît dû à l'art. L'illusion est parfaite. « Point de poses académiques, point de gestes « forcés, il est si vrai, si sublime, que dans le « moment où il est sur le point de frapper Service lius, on a entendu dans la salle un cri que la « douleur et l'effroi avaient arraché.

« Dans Sylla ce n'a pas été Talma que nous « avons vu, c'a été le dictateur lui-même. Maince tien calme, sévère, organe fort, plein et bref; c( chaque mot qu'il prononce semble un oracle. (( On se figure qu'il tient entre ses mains les desc( tinées du monde. Son attitude, sa physionomie (( seuls glacent d'effroi les spectateurs, comme (( ceux qui l'entourent. On lit sur son visage les « sentiments qui agitent son cœur. Dégoût du c( pouvoir suprême, mépris des hommes, de leurs ce haines comme de leurs hommages; conceptions c( profondes et hardies, tout esta nu. Il faudrait le c( suivre pas à pas, et encore on ne pourrait signac( 1er toutes les beautés qu'il a offertes à notre c( admiration. Le, Je 7ie sais pas, de la scène 6« c( du 2^ acte a produit une sensation étonnante ;

« mais ce que l'on ferait de vains efforts pour « décrire, c'est le monologue de la scène 8« « du 4« acte. Quels embarras pour Sylla! il est « père, il est dictateur. A la scène 6^ il avait fait « pressentir quelque chose du projet sublime « qu'il paraît déjà contempler. Concentré en lui- « même, son : J'y songerai, laisse encore le spec- « tateur dans l'incertitude, dans le vague de toutes « les idées que peut concevoir ce génie actif. Ils « me tueront^ a été vraiment sublime. Bientôt, « paraissant céder au sommeil sous lequel s'afïais- « sent ses yeux et ses esprits, il nous a offert « l'abandon naturel de l'homme un moment sur- « pris et goûtant un repos pour lui presque « inconnu. Mais il n'en peut longtemps savourer « la douceur; de sinistres terreurs, des appari- « tions effrayantes agitent son âme; il ne se pos- « sède plus. Dans son délire c'est un volcan, c'est « la lave brûlante qui embrase tout sur son pas- « sage; la terreur est portée à son comble. Enfin « les destinées de Sylla vont s'accomplir; par son « ordre, le peuple, le sénat sont convoqués. Il « s'avance vers le forum. Valérie s'élance pour le « frapper de son poignard; Sylla, sans émotion, « ordonne qiCoti éloigne cette femme. Il monte à « la tribune; il rend compte du pouvoir suprême « qu'il a exercé ; après avoir régné, il annonce qu'il « veut vivre, et s'écrie d'une voix pleine et sonore :

(( Ecoutez!... que ma voix remplisse cette enceinte : « J'ai gouverné sans peur, et j'abdique sans crainte.

«, Il dépose ensuite les marques de sa puissance, « et se livre désarmé aux coups de ses ennemis.

« Romains, je romps les nœuds de votre obéissance; « Mais sur vos souvenirs je garde ma puissance. « Et cette dictature à l'autre survivra; (( Privé de mes faisceaux, je suis toujours Sylla.

« Nous disons toujours Sylla, parce que, nous le « répétons, c'est lui que nous avons vu; il n'y « avait plus d'acteur. M. Jouy, dans le préambule « historique de sa pièce a eu raison de dire que « Jamais transformation ne fut plus complète.

« Madame Lemaire, MM. Delaître et Mansard « ont secondé de tous leurs efforts le grand maître « à jamais inimitable. Il faut tenir compte aux « autres artistes des travaux auxquels ils se « livrent, pour offrir au public un genre de spec- « tacle pour lequel ils n'ont point été engagés.

« Nous avons été, à regret, témoins d'une scène « vraiment fâcheuse. Plusieurs jeunes gens, trop « pressés dans le parterre, ont escaladé une ou « deux loges des premières, louées à des person- « nés non encore arrivées. Ils avaient eu tort, « sans contredit; mais l'emploi de la force armée, « des baïonnettes, des actes de violence contre la « jeunesse, ne sont point tolérables; on la rame-

« liera plutôt par les voies de douceur que par des « menaces et la prison ».

Les éloges succèdent aux éloges; le numéro suivant publie cet article, signé « par une « paysanne normande », où l'enthousiasme se manifeste sous une autre forme, mais toujours aussi expressive :

« Depuis l'arrivée de Talma, la foule ne cesse « de se porter au théâtre de Caen, Mardi dernier « une assemblée brillante et nombreuse occupait « dès quatre heures la salle du spectacle. On « donnait Charles VI, tragédie de Laville, dans « laquelle Talma remplissait le rôle de Charles VI . « On sait que cette pièce a dû son plus grand « succès à Talma. Il a joué avec une perfection « au-dessus de toute expression. Que d'autres « entreprennent de louer son talent sublime en « termes pompeux de l'art que j'ignore; moi, je « dirai seulement : je l'ai vu et mon âme a été « remplie d'émotion, j'ai frémi, j'ai tremblé, j'ai « versé des larmes et je suis restée muette d'admi- « ration. On avait peine à calmer le délire que sa « présence inspirait. Il a été applaudi avec les « plus vifs transports et après la pièce on l'a « redemandé unanimement; il a paru, et nous « avons eu l'inexprimable plaisir de le voir couce ronner aux acclamations des spectateurs. Qui « peut refuser un hommage à Talma, Talma

« l'âme, la gloire du premier théâtre de l'Europe, « Talma dont le génie a deviné la nature? Il n'eut « point de modèle, il est grand par lui-même et « n'aura pas d'égal.

« Ce célèbre tragédien a bien voulu céder à la « demande du public et promettre pour aujour- « d'hui une seconde et dernière représentation « de Chai'les VI ».

Cette seconde représentation de Charles VI fut en effet donnée le dimanche 9 mai. En voici le compte-rendu :

« L'affluence des spectateurs, à la deuxième « représentation de Charles F/, n'était pas moins « grande qu'à la précédente, l'attente du public a « été pleinement satisfaite.

« Le succès de cette tragédie est dû en partie « au talent sublime de Talma et à notre amour de « nos rois, de tout terhps naturel aux Français.

« Charles VI, infortuné, trahi par une épouse « infidèle, abusé sur le compte de son fils par les ft artifices d'une mère dénaturée, méprisé de ses « courtisans, abandonné de ses serviteurs; ce roi, « aux funérailles duquel aucun prince du sang ne « daigna assister, mais que son peuple en larmes « conduisit au tombeau, excite un vif intérêt, il « est si malheureux.

« Ce seul vers :

« Que me demandez-vous? Du pain, je n'en ai pas! »

— 3io —

« prononcé avec l'accent déchirant du désespoir, « a causé un frémissement général; beaucoup « d'autres passages ont été accueillis avec un égal « enthousiasme.

(( Le rôle odieux d'Isabelle, de cette reine qui « fut, après la mort de Charles, cruellement punie « de ses désordres, a été fort bien joué par « l'actrice qui en était chargée.

« Le Jeune acteur qui accompagnait Talma et « qui, dit-on, doit débuter au théâtre Français, « s'est montré, dans le rôle de Henri V, le digne « élève de son maître.

« On doit savoir gré de son zèle à M. Lamy, (( qui remplissait le rôle du Dauphin, rôle pour « lequel il a un peu trop d'âge et d'embonpoint. « La haine d'Isabelle pour ce jeune prince, et « l'amour qu'il semble porter à son malheureux « père, font oublier que ce dauphin, devenu roi, « perdait gaîment son royaume au milieu des « fêtes et des plaisirs, et que loin d'empêcher les « Anglais de se souiller du plus lâche des forfaits, « il ne fit pas les moindres démarches pour « arracher au supplice l'héroïne à laquelle il « devait sa couronne.

« A la fin de la pièce, le public a voulu rendre « un hommage au grand acteur dont il venait « d'admirer le talent. Talma s'est présenté et il a

— 3ii —

« reçu une couronne que lui ont offert nos Jeunes « concitoyens.

« C'est peut-être la dernière fois que beaucoup « d'habitants de notre ville auront entendu le « premier de nos acteurs tragiques, et nos regrets « sont d'autant plus vifs, que la scène française « est manacée de bientôt le perdre. Quand « trouvera-t-elle son pareil ! »

Cependant, malgré l'enthousiasme répété, Talma ne pouvait rester plus longtemps en Normandie; il parut une dernière fois dans And?'omaque, remportant dans le rôle d'Oreste un dernier et éclatant succès.

Mais son nom ne devait pas s'effacer sitôt de la mémoire de ceux qui l'avaient applaudi. La nouvelle de sa maladie émut profondément la population caennaise ; aussi, à l'annonce de sa guérison, les vers suivants, publiés le 23 juillet, eurent-ils un certain succès malgré leur peu de valeur intrinsèque :

Le Roscius français, est, ma foi, bien malade, Se disait-on naguère aux champs élyséens,

Et les défunts tragédiens

Préparaient pour leur camarade La couronnne de chêne, un très beau compliment,

Plus le fauteuil de président.

On vint dire à Corneille, à Racine, à Voltaire

Le bruit fatal qui se répand.

Ils courent vers Pluton et font cette prière :

« Eloigne encore l'heure dernière « D'un si bon citoyen, d'un acteur si parfait!

« De nos chefs-d'œuvre c'en est fait,

« Si tu lui ravis la lumière. »

Pluton n'est pas fort débonnaire,

Mais c'est Racine qui parlait, J'y consens, dit le Dieu; je veux qu'il aille encore Sur la scène, flétrir les Sylla, les Néron, Et tant d'autres tyrans que l'univers abhorre De mes ordres sacrés avertissez Caron.

Il parle : on obéit; sur le sombre rivage

Notre Roscius s'arrêta. ,

Il revient parmi nous et chacun s'écria : Vivat! et que bien tard il fass^ le voyage!

Auguste Rigaud.

Mais revenons au théâtre. Après le départ de Talma l'esprit des habitués semble avoir besoin d'une certaine détente; aussi accueille-t-on avec plaisir un spectacle de magie, « donné par M. Ra~ « vère, tel qu'il a eu lieu sur les grands théâtres « de Bordeaux^ Lyon, Marseille, Rouen, etc. » Quelques petites pièces sont jouées, telles que : Le mari à bonnes fortunes, comédie en 5 actes, puis un concert est organisé au bénéfice des chrétiens grecs; enfin la clôture arrive souhaitée par tous, aussi bien par les spectateurs fatigués de trop d'enthousiasme, que par les acteurs peu désireux de subir les comparaisons avec le célèbre tragédien, encore si présent pour tous.

L'amélioration dans la santé de Talma, célébrée

par M. Rigaud dans les vers reproduits plus haut, n'avait pas, malheureusement, été de longue durée. On commençait à se préoccuper à Paris de le voir si longtemps éloigné du théâtre; et les journaux, émus en même temps d'une maladie de Mademoiselle Mars, se montraient très pessimistes. De fait le grand tragédien ne s'était pas remis du mal qui l'avait frappé peu de temps après son départ de Caen. Sa prétendue et lente convalescence n'avait pas existé; seulement, comme tous ceux qui sont habitués à subir les regards de la foule, il n'avait pas voulu que les indifférents comprissent ce que lui-même avait deviné depuis cette triste soirée où tout son être semblait s'être effondré si douloureusement (i).

Le 19 octobre, il mourait tristement, presque insensible à ceux qui l'entouraient.

Comme il était à prévoir, cet événement causa la plus vive émotion à tous ceux qui avaient pu admirer le grand tragédien; les journaux de Caen en particulier remplirent leurs colonnes de détails sur sa mort et sur ses funérailles.

Puis vinrent les articles nécrologiques; le 26 octobre, notamment, le Journal politique du Calvados en publia un fort long. Quoi qu'il soit

(i) Le 26 juin, il jouait Charles VI, lorsqu'il était resté frappé, troublé, sans mémoire et sans voix.

bien fait et intéressant, il serait fastidieux de le reproduire, car il n'ajoute rien à la gloire de Talma et ne rappelle sur sa mort aucune particularité qui ne soit déjà connue. Les articles en prose et en vers en son honneur furent d'ailleurs fort nombreux; on lit dans le Journal du Calvados du 5 novembre, que sa rédaction en avait reçu de tous côtés, à tel point qu'elle devait exprimer ses regrets que « les limites de la feuille « ne permissent de les reproduire. » Il semblerait que chacun eut voulu manifester sa tristesse et rendre un hommage à l'acteur aimé.

En cette fin d'année, Scribe occupe surtout le répertoire du théâtre de Caen; on joua : La maîtresse au logis; Les premières amours; Le mariage de raison; Le charlatanisme; La demoiselle à marier; puis. Le duel et le déjeuner^ de MM. Armand Goufîé et P. Ledoux. La troupe de Julien semble avoir adopté presqu'exclusivement le vaudeville et la comédie, genres alors très en faveur et il faut aller jusqu'au 14 décembre pour trouver une représentation plus sérieuse. Ce jourlà on donna la Sémiramis de Voltaire, au bénéfice de Madame Lemaire.

Madame Lemaire, lors du passage de Talma à Caen, avait tenu d'une façon très satisfaisante les grands rôles de femme, elle interpréta avec succès le personnage difficile de Sémiramis.

Le répertoire de Scribe fait encore les frais des premières soirées de 1827; on donne également Dames Martin^ vaudeville en i acte; et La bellemère et le gendre^ comédie-vaudeville en 3 actes et en prose de M. Mazères, alors très prisée. Cette dernière, par le nombre de ses actes, sortait un peu de l'ordinaire, on était en effet de plus en plus aux vaudevilles se dénouant en une seule scène; et à chaque représentation on jouait trois, quelquefois même quatre pièces différentes. C'était là un abus qui entraînait des entr'actes d'une longueur exagérée; d'un autre côté, le spectacle était arrivé peu à peu à ne commencer qu'à six heures et demie. On ne sortait donc du théâtre qu'à dix heures et demie et même à onze heures, au grand scandale des gens tranquilles. Ils réclamèrent auprès de l'autorité municipale. Après avoir fait quelque temps la sourde oreille, cette dernière finit par céder et remit en vigueur une ordonnance de police du 12 février 1818, d'après laquelle le spectacle devait commencer à six heures et être terminé à dix heures exactement; les entr'actes ne pouvaient durer plus d'un quart d'heure et une demi-heure d'intervalle était seulement autorisée entre chaque pièce, ce qui était déjà assez large. Cette mesure fut strictement observée à partir du vendredi 2 février. Elle eut pour résultat de ramener à la scène des pièces de

dimensions plus raisonnables, telles que : L'école du scandale, ou Londres du XIX^ siècle, comédie en 3 actes et en prose; Oréno, ou Le noir d'Haïti, vaudeville nouveau, etc.

Deux acteurs, pensionnaires du théâtre Français, M. et Madame Lagardère, vinrent du reste relever le répertoire en Jouant Zaïre, Andromaque, Valère et Vécole des vieillards, etc. Enfin, le i8 mars, on annonça l'arrivée de Ligier, cet acteur que l'on disait appelé à remplacer Talma au. théâtre Français. C'était une bonne aubaine, aussi fit-on force compliments au directeur Julien « dont le zèle ne se ralentissait pas. «

Ligier qui venait d'être très applaudi à Rayonne^ et auquel on avait fait « une bonne presse, » pour employer une expression plus moderne, attira cependant peu de monde pendant les deux premières représentations, où il joua Othello et Le maure de Venise, tragédie de Ducis. Son succès s'accentua seulement à la troisième ; il parut dans cette autre pièce de Ducis, si connue : Abufar, ou La famille arabe. La nouvelle Clytemnestre de M. Soumet; Britannicus; Œdipe; Rieu\i, tragédie; Manlius, occupent successivement l'affiche pendant les huit ou neuf représentations de Ligier. Un concert de la Société philharmonique termina cette première saison, le jeudi 12 avril.

C'est un physionomiste, M. Alexandre, qui

paraît être le premier acteur marquant, lors de la réouverture du théâtre. 11 joua naturellement des pièces à transformations telles que Les ruses de Nicolas, Le coche d'Auxerre, et obtint un succès étonnant pendant les huit représentations qu'il donna sur le théâtre de Caen.

Une pièce restée classique, Les jeux de l'amour et du hasard et Le mari à bonnes fortunes de Casimir Bonjour succédèrent aux bouffonneries de M. Alexandre et tirent attendre plus patiemment une visite vivement désirée, celle de Jenny Vertpré.

Première actrice du théâtre de S. A. R, Madame la duchesse de Berry, Jen«y Vertpré était dans tout l'éclat de son talent et de sa renommée. A Caen comme à Paris, on admira son jeu naturel et aisé, sa vivacité piquante, la netteté et la pureté de sa diction. Elle fut couverte d'applaudissements dans Sage et Coquette; La vieille de sei\e ans, vaudeville en i acte de Carmouche; Le mariage de raison; La demoiselle à marier; Le plus beau jour de la vie; Les rivaux d'euxmêmes, comédie de Pigault Lebrun; Les premières amours; La chatte métamorphosée en femme ; La chercheuse d'esprit, etc.

Les habitués du théâtre étaient réellement gâtés; à peine Jenny Vertpré venait-elle de partir, que le jeudi 9 août, le directeur annonçait le retour pro-

bable de Mademoiselle Georges. Secondée par un acteur tragique « des premiers théâtres de Paris », Mademoiselle Georges venait donner quatre représentations sur le théâtre de Guibray pendant les premiers jours de la foire; le 28 août, elle arrivait à Caen. L'acteur tragique annoncé était Eric Bernard, connu àTOdéon; un M. Leroux, élève du Conservatoire, l'accompagnait également.

Elle joua avec son talent habituel la Mérope de Voltaire (1), et retrouva dans Sémiramis, ce rôle où elle excellait, les mêmes applaudissements que sept ans auparavant. Citons aussi une comédie, Le roman d'une heure^ très goûtée du public.

Les fêtes ne cessaient pas. Madame la Dauphine arrivait à Caen le samedi 8 octobre et faisait savoir que le soir même, elle honorerait le spectacle de sa présence. Le récit de la réception faite à la princesse est connu; partout des arcs de triomphe furent élevés et l'enthousiasme était général. Au théâtre, on donna la petite comédie du Laboitrein\ ou Tout pour le roi, pièce patriotique à laquelle on avait ajouté des couplets de circonstance qui furent accueillis avec transport. Le lendemain dimanche, il y eut spectacle gratis « par ordre. »

Un mois après, M, Julien, qui décidément

(i) Eric Bernard tenait le rôle de Polyphonie.

s'ingéniait à satisfaire les habitants de Caen, annonça, pour six représentations, M. Perlet, premier acteur du théâtre de Madame, qui devait débuter le 2 novembre. La note envoyée par le directeur au journal est assez curieuse; on voit que lui-même avait conscience des efforts faits et qu'il désirait être apprécié comme il le méritait. « Depuis trois ans, disait-il, j'ai procuré à la ville « de Caen les premiers talens de la capitale, « Talma, Martin, Potier, Ligier, Mesdemoiselles (c Duchesnois, Georges et Jenny Vertpré. Je n'ai « pas hésité à proposer à ces artistes le traitement « que leur offraient les directeurs de Bordeaux et « de Lyon. J'ose espérer qu'en continuant à mon- « trer le même zèle pour satisfaire le public, «. j'acquerrai de nouveaux droits à sa bien- «. veillance. » M. Julien dut être content, car tout nous prouve que sa popularité était très grande.

Perlet arriva à la date fixée et pendant quinze jours remporta de réels succès. 11 joua L'homme de soixante ans; L'artiste; L'ambassadeiw de Scribe; Le comédien d'Etampes; Le parrain; Le conscrit; Le paysan Picard ; La maison en loterie; Le secrétaire et le cuisinier; Gastronome; L'homme de six ans ; Sans tambour ni trompette ; Werther, ou Les égarements d'un cœur sensible; L'ambassadeur; La carte à payer ; Le petit enfant

prodigue; Le pique-assiette i Le bénéficiaire; La visite à Bedlam; Le Landa%p.

La roche tarpéienne est près du Capitule; M. Julien en devait faire la triste expérience, et ce fut précisément cette représentation du Landaw qui causa la catastrophe.

C'était le dimanche i8 novembre; le Landaxp avait été applaudi. Les couplets de la fin surtout avaient suscité l'enthousiasme patriotique des spectateurs. Il était question des Grecs victimes et de l'hospitalité qu'ils trouvaient à bord des vaisseaux français. On cria : bis! de tous côtés. Le commissaire de service, mal disposé ce soir-là, s'appuyant sur l'ordonnance de police, défendit aux acteurs de faire entendre une seconde fois les couplets réclamés. Les spectateurs protestèrent en insistant. Au bout d'un quart d'heure, le maire arrive; il parlemente; ne pouvant, disait-il, violer l'ordonnance, il offre de faire recommencer la pièce. Le silence rétabli, le rideau se lève; le directeur avait donné l'ordre de jouer Le Bénéficiaire. Aux premières paroles, le tumulte recommence, on empêche les acteurs de parler. M. Julien, fort embarrassé, s'avance alors sur la scène et prie le maire de permettre la répétition du couplet, offrant chevaleresquement de se rendre en prison le lendemain avec tous ses acteurs. « Non, crie-t-on, le couplet et la liberté! » Le

trouble est à son comble. Le maire fait alors baisser le rideau et invite les personnes tranquilles à se retirer. « Nous sommes tous tranquilles, s'écria-t-on! » Le calme commençait à renaître lorsque tout à coup les acteurs, soulevant la toile, viennent se ranger sur le devant de la scène et malgré la défense réitérée du maire, chantent le fameux couplet au milieu des applaudissements et des bravos de tous les spectateurs. Aussitôt le trouble cessa comme par enchantement, et le reste de la représentation se passa même si tranquillement, qu'un piquet de cinquante hommes que l'on avait envoyé chercher n'eut pas à pénétrer dans la salle de spectacle. Mais le lendemain quatre acteurs, Edouard, Saint-Firmin, Alexis et Lefévre, étaient conduits en prison et un arrêté du maire fermait le théâtre jusqu'à nouvel ordre. Le jour suivant les prisonniers étaient relâchés, mais le théâtre restait fermé.

Un mois après la situation était la même, d'où protestations et plaintes. La municipalité répondit en faisant remarquer que la défense de jouer ne s'étendait qu'aux acteurs compromis et non à d'autres. Ceci n'était pas l'affaire du directeur; il ne pouvait modifier sa troupe et il ne lui resta plus qu'à aviser aux moyens de vivre en l'emmenant à Lisieux où des représentations furent régulièrement données. Ainsi se termina l'année.

Le 17 janvier (i), Julien crut devoir mettre le public au courant de la situation et écrivit au rédacteur du Journal du Calvados une lettre destinée à la publicité. Il y était dit en substance que depuis le 17 novembre il ne cessait de faire des démarches pour avoir des acteurs; que le directeur de Rennes, qui devait se rendre à Caen avec une troupe d'opéra, était forcé de rester en Bretagne et ne pouvait venir qu'à partir du premier dimanche de Carême; qu'enfin, pour remplir le temps du carnaval, où le spectacle est si nécessaire, il proposait au public la seconde troupe dirigée par M. Mansard, bien que n'étant pas ce qu'il aurait voulu, etc

Le mardi suivant, 27 janvier, la troupe Mansard débutait. Les acteurs, il est vrai, ne pouvaient guère sortir de l'opérette; mais c'était déjà beaucoup de ne plus voir le théâtre fermé; aussi la satisfaction fut-elle générale. On joua le premier jour Les trois quartiers, comédie nouvelle en 3 actes; M. Jovial ou L'huissier chansonnier, vaudeville en 2 actes; puis L'oncle d'Amérique, folie-vaudeville; La brouille et le raccommodement, folie-vaudeville; Luxe et indigence, comédie en 5 actes; Cartouche et Mandrin; Les deux tailleurs; La marraine et Le testament de. Scribe;

Le mari et l'amant de Patrat ; L'époux de qiiin:{e ans, vaudeville de Kock, etc.

Mansard et ses acteurs ne devaient séjourner qu'un mois à Caen; mais la troupe de Rennes ne vint pas et ils continuèrent à jouer pendant le Carême. On les appréciait d'ailleurs de plus en plus; une jeune actrice, Mademoiselle Thuillier, remportait des succès mérités. Le répertoire de cette fin de saison resta donc à peu de chose près semblable au précédent. Citons : Le len^ demain d'un bal masqué, vaudeville; La villageoise somnambule^ opéra-vaudeville; La man-aine , vaudeville; M. Sans-Géne, vaudeville; Edouard en Ecosse^ fait historique, comédie en 3 actes. Entre temps, les concerts de la Société philharmonique et des repiésentations extraordinaires où Mademoiselle Thuillier chantait des ariettes de La dame blajiche ou du Barbier de Séville; puis pour la clôture un drame, La mort de Calas.

Le théâtre rouvrit ses portes le dimanche 20 avril. La nouvelle troupe, toujours sous la direction Julien, était excellente en tous points. Comme la précédente, elle était spécialement destinée à interpréter la comédie et le vaudeville, mais abordait fort bien le drame. Elle donna successivement : Le paysan converti ou Quinze ans de Paris, pièce nouvelle en trois journées, !'"« journée : L'héritage, comédie; 2« journée :

Le lendemain d'un bal, vaudeville; 3* journée : Le vol^ mélodrame; puis, Trente ans, ou La vie d'un joueur, le célèbre mélodrame de Victor Ducange, qui paraît n'avoir pas été du goût du public ennemi des émotions violentes. Les sifflets furent nombreux, non contre les acteurs, mais contre le dénouement « hideux de ce monstrueux (i) » mélodrame. Le succès, au contraire, accueillit des vaudevilles tels que : L'auberge des Pyrénées; Habits d'emprunt; La mère au bal et la fille à la maison; Le coiffeur et le perruquier, pièce où un amateur de la ville remplit le rôle de Poudret; La muette; Le coin de rue; Les premières ainours, et même un drame moins sombre que le précédent : Thérèse.

La ville cependant était loin d'être calme. C'était le moment où l'on discutait avec ardeur sur l'expulsion des jésuites (2). Les Pères de la Compagnie avaient des partisans; une certaine gêne régnait partout. Le théâtre ferma ses portes de bonne heure.

La réouverture eut lieu le dimanche 26 octobre (3). Le manteau, ou Le rêve du mari,

(i) Les deux épithètes figurent dans un compte-rendu.

(2) On les appelait alors les Pères de la Mission.

(3) Le prix des places était quelque peu modifié : abonnement 12 fr. par personne pour 12 représenta-

comédie de M. Andrieux, paraît être, avec La manie des places^ de Scribe, une des premières pièces jouées; elle fut fort bien accueillie.

Deux jours après, le 28, on donnait une représentation de charité au bénéfice des victimes de Maisoncelles-la-Jourdan, petite commune près Vire, éprouvée par une terrible catastrophe : le clocher frappé par la foudre s'était éboulé, ensevelissant un grand nombre d'habitants. Il y avait eu deux cents morts. La pièce jouée fut une comédie en 5 actes, d'Etienne : Les deux gendres^ ordinairement très prisée. Malheureusement le temps était mauvais, et, à cause de la défectueuse organisation de la salle, il vint si peu de monde que, les frais couverts, il resta une 'somme très faible. D'oia reprise des récriminations contre le local consacré au théâtre.

Parmi les pièces de cette fin d'année, on peut citer : L'homtne du monde, comédie de M. Ancelot; Chacun de son coté, comédie en 3 actes de Mazères; Matin et soir, vaudeville de Théaulon; Ketly, ou Le retour de Suisse, de MM. Duval et Paulin; La. muette, de Scribe; La cour du grand Frédéric, opéra-vaudeville en 3 actes de MM. Villeneuve et Dupaty; Simple

tions; celles-ci avaient lieu le dimanche, le mardi et le jeudi.

histoire. Confident, Les premières amours^ de Scribe; Les mémoires d'un colonel de hussards; Le Tasse, ou La mort dhin grand homme^ fait historique en 5 actes et en prose. Toutes ces pièces étaient bien accueillies, la troupe étant réellement très satisfaisante.

Depuis longtemps aucun amateur n'avait renouvelé les tentatives précédentes; le mardi i8 novembre, deux Jeunes gens de Caen reprirent les errements passés et présentèrent au public une pièce en 2 actes mêlée de couplets et intitulée : Alix et Mathilde, ou Le village et la cour. Comme rien ne vaut, pour apprécier ces essais, l'impression du moment et celle des spectateurs mêmes, voici in extenso l'article paru dans le Journal du Calvados :

« Première représentation! d'AWx et Mathilde, « ou Le village et la cour, ^fèce en 2 actes, mêlée (c de couplets.

« L'annonce d'une pièce, présentée comme « l'essai de deux jeunes gens de Caen, avait attiré « une foule nombreuse à la représentation donnée « hier au bénéfice d'un de nos acteurs. La salle « était aussi remplie qu'elle pût l'être; il ne man- « quait, pour que toute la ville y eût couru, que « d'avoir averti qu'on ne distribuerait qu'un « certain nombre de billets. Commençons par « donner une idée d'Alix et Mathilde; nous

« dirons ensuite de quelle manière elle a été (( jouée, et si le public a eu plus de raisons d'être « satisfait des auteurs que les auteurs du public. « Le duc Robert a destiné en mariage Mathilde, « sa fille unique, à Alfred, seigneur d'un état « voisin, et qui est attendu le jour même au « château de son futur beau-père. Ce qu'il y a de u singulier, c'est que, malgré le voisinage et le (( lien qui va bientôt les unir, Alfred et Mathilde « ne se sont jamais vus. On pressent déjà que le (( sujet n'est pas tiré de l'époque actuelle, mais des « annales du bon vieux temps; on en est tout à « fait convaincu quand on entend parler de « vassaux, de forteresses, de gaîté obligée, «. d'amour par autorisation, etc. Mathilde n'a <( jamais vu Alfred; mais, comme elle l'a entendu <i citer comme un adorateur de toutes les belles, « comme un homme léger et inconstant, l'idée « lui vient de le soumettre à une épreuve, en cher- <( chant à lui inspirer de l'amour sous un nom « emprunté et sous les habits d'une villageoise. « Pour cet effet, elle quitte, je ne sais sous quel « prétexte, le château de son père, avec une dame u de la cour, la baronne Clotilde. Toutes deux se « rendent à un vieux castel du duc Robert, par « où Alfred doit passer. Mathilde, sous le nom <( d'Alix, fait une vive impression sur le cœur <( d'Alfred, qu'elle enchante par ses grâces et son

« ingénuité. Mais il trouve un rival dans Bastien, « jeune homme du village, qui n'est autre que la (( baronne Clotilde, déguisée en berger. Après « quelques scènes agréables, dans lesquelles « Mathilde captive de plus en plus son amant, « tout le monde se sépare; les deux dames dis- « paraissent et Alfred part pour le château du duc « Robert, emportant avec lui l'image d'Alix.

« Au second acte, on se trouve dans le château « de Robert; Alfred a revu Mathilde, sans s'être « aperçu de la ruse; Mathilde l'a reçu avec froi- « deur, et finit par lui avouer qu'elle craint de « n'être point heureuse avec un homme connu « par de nombreuses infidélités. Alfred n'en est « que plus passionné, et, pour l'enchaîner encore « davantage, on lui fait accroire qu'il a pour rival « un certain baron de Collodo, poète de cour et « personnage ridicule plus que de raison. Alfred « veut se battre, mais Collodo, tout étonné d'être (( aimé de Mathilde sans le savoir, se refuse de « tout son pouvoir à l'honneur qu'on veut lui « faire. Enfin, tout se découvre; Alfred reconnaît « au doigt de Mathilde un anneau qu'il a mis à « à celui d'Alix, et demeure convaincu, ce dont « il devait se douter depuis longtemps, qu'elles « sont la même personne.

« On voit que l'intrigue repose sur une erreur « peu vraisemblable et bien usée; cependant les

« jeunes auteurs méritent des encouragements « pour la manière dont ils l'ont mise en œuvre « et pour le parti qu'ils en ont tiré. A ce premier « défaut, il faut joindre le peu d'intérêt du sujet, « une action traînante, le personnage de Collodo, « des scènes trop longues, et surtout celle de a l'intendant Bernardin et de sa femme, qui ont '< donné lieu à quelques murmures. En revanche, « on a vivement applaudi plusieurs scènes, sur- « tout celle qui se passe entre Alfred et Alix, et « une foule de couplets spirituels et bien tournés, « parmi lesquels nous citerons ceux dans lesquels « la baronne Clotilde fait au duc Robert le por- « trait de la cour, et le vaudeville final, que nous « donnons plus bas. Au total A/ix et Mathilde a « réussi; et à une seconde représentation, elle « pourra obtenir un véritable succès, si les auteurs « veulent bien, comme nous n'en doutons pas, « profiter des indications qui leur ont été données.

« La pièce a été jouée avec intelligence, et les « acteurs ont déployé tous leurs moyens pour la « faire réussir. Les auteurs ont été demandés, « mais le directeur est venu dire qu'ils désirent c( garder l'anonyme ».

En somme, c'était un succès, assez mérité d'ailleurs. Le vaudeville final suivant, peut donner une idée de la pièce elle-même, remplie d'allusions assez fines :

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