‹ Le Théâtre à Caen, 1628-1830Chapitre 21 sur 22 · CLOTILDE · texte numérisé non relu

CLOTILDE

A la cour on a de l'esprit :

Par hasard n'en aurait-on guère, Qu'importe, on est un homme instruit, Grâce aux conseils d'un secrétaire.

Tout est exquis dans ce séjour...

Faut-il en dire davantage ?

Que la médisance ait son tour!

Il est beaucoup de gens de cour Qui sont encor de leur village.

MATiiiLDE, au public.

Les fruits que promet le printemps.

Quand déjà les rameaux fleurissent, Ainsi que les jeunes talens, Aux raj'ons de l'été mûrissent.

Ne condamnez pas sans retour, Les auteurs de ce faible ouvrage ; Protégez-les comme à la cour, Messieurs, et daignez en ce jour Etre indulgens comme au village.

A mesure que la mauvaise saison approchait, il semblait que les récriminations contre la salle de spectacle devenaient plus vives. Ainsi, le 3o novembre, le Journal du Calvados publia un article, peu intéressant d'ailleurs, mais à signaler cependant, parce qu'il était l'organe de deux desiderata très nettement formulés : une modification dans le prix des places qui devrait varier entre 4 francs et o fr. 90 suivant leur rang, et un théâtre confortable construit dans un quartier central. On désignait comme emplacement l'ancienne halle, l'ancien hôtel de ville ou tout autre local situé près de la place Saint-Pierre, c'est-àdire au centre de la ville. Il est inutile de dire que ces vœux comme les précédents devaient rester longtemps sans donner lieu même à une réponse de la part de qui de droit.

Quant aux représentations, elles continuèrent assez satisfaisantes, les acteurs étant Justement appréciés. On joua : Valentine^ on La chute des feuilles, drame en 2 actes; Unenuit^ ou Deux mots dans la forêt ^ opéra en i acte; Les compagnons du devoir; L'actrice en voyage, vaudeville; L'artiste et le soldat, de Ducange; Simple histoire; La mansarde des artistes, La petite sœur, de Scribe; Les deux frères, ou La réconciliation, comédie de Kotzébue, etc.

La question du théâtre ne cessait cependant de préoccuper les esprits. On avait avec raison protesté contre un projet inqualifiable, qui consistait à démolir l'ancien hôtel de ville pour y construire une salle de spectacle, bien que son auteur se fût défendu fort vivement en disant que ce n'était pas du vandalisme de démolir pour reconstruire. Une autre idée avait été mise en avant : on parlait d'un emplacement situé moins au centre, du côté du quartier de la Foire, dans la direction du pont Saint-Jacques, où une nouvelle rue devait être percée. On indiquait même le prolongement de la rue neuve des Carmélites comme situation favorable. Mais comme toujours ces projets ne prenaient corps que dans l'esprit du public, les édiles restaient muets.

Pendant ce temps Mademoiselle Georges jouait à Bayeux Sémiramis; Jeanne d'Arc, de Soumet;

puis Phèdre, et allait ensuite à Saint-Lô, fuyant, prétendait-on, le pauvre local caennais.

Le 2 1 décembre on annonça un opéra : Lascaris et Zélia, ou Une famille grecque, par un jeune poète de Caen. On disait que la scène se passait dans les montagnes de la Grèce occidentale quelque temps après la prise de Missolonghi; et l'on souhaitait que l'auteur eut trouvé d'heureuses inspirations sur ce sol héroïque, si riche en nobles souvenirs et dont la défense passionnait au plus haut point. En attendant on reprenait le drame historique d'Alexandre Duval, Tasse, ou La mort dhin grand homme; mais, comme la première fois, malgré l'élévation des idées et le caractère héroïque prêté au poète, la pièce était peu comprise et n'obtenait qu'un succès relatif.

En revanche, les doléances sur le théâtre reprenaient de plus belle; cette fois leur auteur traitait son sujet scientifiquement, examinant dans une première série d'articles : d'abord, l'utilité du théâtre en général; ensuite, la protection qu'une administration sage doit lui accorder et les développements qu'elle doit s'efforcer de donner au goût qui porte les citoyens vers les jouissances de la scène; enfin, ce que l'autorité administrative de Caen avait fait jusqu'à ce jour pour le spectacle et ce qu'elle devrait et pourrait exécuter en sa

faveur. Ce dernier article, il faut l'avouer, faisait clairement ressortir l'abandon dont se plaignaient et le directeur et les spectateurs.

Les premières pièces Jouées en 1829 furent : Jean, ou L'élève de l'amour^ comédie en 4 parties ; Le tour de France, tableau vaudeville en i acte ; Les inconvénients de la diligence; six tableaux vaudevilles dans le même cadre par MM. Francis, Théaulon et Dartois.

Enfin, le i5 janvier, l'affiche annonça la pièce attendue : Lascaris et Zélia^ paroles d'un élève en droit, musique d'un professeur de cette ville. En voici l'analyse :

Azanas, vieillard proscrit, s'est retiré après la chute de Missolonghi dans les montagnes de la Grèce occidentale. Zélia, sa fille, restée près de lui pour le consoler, déplore la perte de Lascaris, son époux, croyant qu'il a péri dans le dernier combat... Comme Azanas et Zélia viennent de rentrer dans leur chaumière, un jeune étranger se présente dans une habitation voisine où il reçoit l'hospitalité. Pendant la nuit, un officier du pacha qui a découvert la retraite d'Azanas s'apprête à le faire périr et à enlever Zélia. Au bruit des armes, l'inconnu vole au secours de ses frères et les délivre. Le vieillard et sa fille sont sauvés et reconnaissent dans leur libérateur un fils et un époux. Des Klephtes attirés par les feux se réu-

nissent à la famille grecque, et tous, autour de l'étendard de la Croix que tient Lascaris, jurent de venger leurs frères martyrs. Le rideau tombe sur ce tableau.

Cette fois, la pièce eut un vrai succès. Le livret était intéressant; la musique, bien que renfermant quelques réminiscences, fit plaisir; certaines strophes même étaient pleines d'un élan qui indiquait chez les auteurs presque du génie. Malgré tout, ceux-ci. Joignant la modestie au mérite, désirèrent garder l'anonyme.

Lascaris et Zélia furent joués plusieurs fois, conjointement avec divers vaudevilles tels que : Le code et l'amour : L'art de se faire aimer de son mari; Les anglaises pour rire, etc; Bertrand et Sujette ^ ou Le mariage de raison; Malvina^ ou Le mariage d'inclination^ etc.

Malheureusement des dissentiments intérieurs faisaient du tort à la direction et au théâtre. Certains se déclaraient les admirateurs d'une actrice renvoyée. Mademoiselle Alexandrine, et prenaient assez vivement à partie le directeur. Il fut défendu par un étudiant en droit qui signait A. G. Ce dernier se mit de son côté, et au nom de ses condisciples, approuva la mesure prise.

Les acteurs eux-mêmes étaient loin de s'entendre, des querelles s'élevaient jusque sur la scène, et le public qui y prenait part exigeait des

excuses. En vain Julien protesta-t-il, rappelant ses vingt-huit années de services, faisant remarquer que pendant le temps qu'il avait laissé à d'autres la direction du théâtre, trois directeurs avaient succombé en trois ans; en vain même annonça-t-il l'arrivée prochaine de Mademoiselle Mars; rien n'y fit, les divisions et les discussions acrimonieuses continuèrent.

Il y avait à cela une raison singulière, et c'était encore la déplorable disposition du théâtre qui causait tout le mal : « Après les pavés de Caen, « dont le mauvais état est proverbial, rien n'est « plus pitoyable que le théâtre, écrivait-on » (i).

Le public étant alors beaucoup plus que maintenant appelé à donner son avis, à approuver telle pièce ou tel acteur, c'était le parterre qui toujours avait voix prépondérante; on lui laissait volontiers le soin des exigences et des cabales. Dans la salle caennaise la distribution mal entendue avait, en quelque sorte, transporté le parterre à l'amphithéâtre, ou plutôt il y avait en haut un parterre de fait et en bas un parterre de droit. Or, presque toujours le désaccord régnait entre les deux parterres. Il suffisait que l'un manifestât un désir pour que l'autre fit paraître une intention contraire. Ce désaccord devait subsister, car nulle

(i) 15 mars 1829.

part plus qu'à Caen ne régnait « l'esprit de place », comme on le faisait plaisamment remarquer.

Le véritable parterre, abstraction faite des éléments qui le composaient, tenait à ses prérogatives, et, plein de l'idée que c'était à lui de faire la loi, il protestait par système contre tout ce qui venait d'en haut. Le parterre artificiel ou amphithéâtre, pénétré de l'idée plus ou moins exacte, qu'il était meilleur juge, insistait et parfois aussi voulait contredire. De là des scènes fort désagréables oîi se mêlaient les gens tranquilles ennuyés d'être troublés, et qui, par désir de rester étrangers à la cabale, cabalaient à leur tour contre les cabaleurs d'en bas... Tout était prétexte à ces manifestations bruyantes. Une actrice était-elle applaudie par un groupe, un second en patronnait une autre; on voyait les Alexandrinistes, partisans de Mademoiselle Alexandrine, en venir aux mains avec les Adamistes, partisans de Madame Adam, etc. Les représentations de mars surtout furent mouvementées en ce sens. Puis tout finit par se calmer, la lassitude aidant.

Les pièces qui se succédèrent pendant ce temps sont : Encore une folie; Les habits d'emprunt; La petite sœur; Le confident; Quinze ans d'absence ; Ambroise^ vieil opéra revu avec plaisir; Le cousin Frédéric^ et une foule d'autres reprises.

Le 22 mars on annonça Monrose, premier

comique du théâtre Français et pensionnaire ordinaire du roi. Il débuta le 26 dans Le mariage de Figaro. Les deux premiers actes de cette pièce furent froidement accueillis. Les Caennais, toujours peu faciles à enthousiasmer, réservaient leurs appréciations. Mais à partir du 3« acte le succès devint complet, on acclama l'acteur et on le redemanda.

Le lendemain il parut dans le rôle de Mascarille, le valet de L'étourdi, et son succès continua, bien que cette pièce soit certainement l'une des moins bonnes de Molière. On l'applaudit également dans Les originaux; Le dépit amoureux ; La danse interrompue, où il dansait l'Allemande avec Mademoiselle Vasner-Alexandre « de façon « délicieuse » {sic); Chacun de son côté; Les quartiers ; Les fourberies de Scapin; Le légataire universel où il tenait le rôle de Crispin; puis dans le rôle de Brandt du Hussard de Feilsheim; d'Olive, le valet du Grondeur: d'Alain, dans Les héritiers, ou Le naufrage...

A la fin de cette dernière représentation, une couronne lui fut remise; on en offrit une autre à Madame Adam qui l'avait secondé avec une intelligence et un talent auxquels on ne saurait trop rendre justice.

Mais ce n'était pas l'affaire de sa rivale; aussi au moment où le rideau allait tomber sur le

dernier acte, Mademoiselle Alexandrine, qui tenait à faire parler d'elle, s'avança et chanta sur l'air de Femmes voulez-vous éprouver^ un couplet sentimental, pour remercier le public de l'accueil qu'elle en avait reçu :

« Si quelquefois mes faibles chants

« Ont mérité votre suffrage,

« Pour prix de mes efforts constants

« Daignez m'accorder un gage :

« Qu'un souvenir doux et flatteur

« De moi reste dans cet asile.

« Qu'un jour mes vœux et votre cœur

« Me ramènent dans cetteville. »

Elle partait, on fut indulgent et elle eut la satisfaction de recueillir les applaudissements sollicités.

Heureusement pour les habitués du théâtre. Madame Adam restait ainsi que deux ou trois des meilleurs acteurs de la troupe.

Les polémiques sur la construction du théâtre et sur son emplacement continuaient d'ailleurs. On parlait de la place du Boulevard, ou de la place de la foire. Ce dernier choix paraissait, il est vrai, satisfaire tout le monde, bien qu'à cette époque on ne put prévoir la suppression du pont Saint-Jacques et la création du Boulevard qui l'auraient imposé. Il est assez curieux de voir comme cette question passionne les esprits. Les lettres et les projets pleuvent; l'un propose la

place royale en face la mairie; un autre, une femme, Mademoiselle Christine Vadé, penche pour la place de la Préfecture; tout le monde met son mot et donne son avis; ce qui du reste n'avance pas la question, mais cela occupe jusqu'au mercredi 6 mai, époque de la réouverture.

Cette nouvelle saison promettait d'être brillante. On annonçait l'arrivée d'Armand, du théâtre Français; on assurait que Mademoiselle Mars ne tarderait pas; enfin, on disait que M. Lavigne, déjà apprécié dans un concert, devait se faire entendre de nouveau. Ce dernier, soit dit en passant,, rendit, dès la première représentation, un service signalé à M. Julien, que des actrices retardataires mettaient dans l'embarras. Il consentit à se faire entendre pendant les deux tiers de cette soirée; la petite pièce, La semaine des amours, fit les frais de la dernière partie.

Parmi les nouveaux venus, il y avait comme toujours des mérites inégaux; un acteur sur lequel on comptait, Baron, n'était guère prisé du public; en revanche. Madame Adam obtenait de continuels succès, on lui jetait des fleurs et des vers ; L'école des vieillards et La somnambule furent jouées comme pièces de débuts; puis le mardi 12, Armand arriva.

L'affiche portait Le conscrit. Malgré les protestations, l'acteur prit sur lui de changer le specta-

cle et de paraître dans L'abbé de VEpée et Le jeune mari. On lui pardonna vite, car il fut remarquable dans le rôle de Saint-Alme et dans celui du mari a où il se montra avec une vérité parfaite « jeune homme étourdi, mari obéissant, amant « politique et patelin, puis époux décidé à recon- « quérir ses droits ». Il joua ensuite, MisanthrO' pie et repentir. Le dissipateur , esquissa avec charme le rôle du comte Almaviva dans Le Barbier de Séville, et celui de Moncade dans L'école des bourgeois. Ce fut la fin des représentations d'Armand et de la troupe elle-même; celle-ci allait le 29 mai à Alençon inaugurer une salle nouvellement construite, grâce en partie à la générosité de M. Mercier, député de l'Orne. Quelle amère ironie pour les Caennais et quel nouveau thème à récriminations!

La réouverture eut lieu seulement le jeudi 29 octobre. Deux pièces de Scribe, Le mariage d'argent et Madame de Saint-Agnès, firent les frais des débuts, mais pendant sa tournée dans les départements de son ressort, Julien avait monté un grand nombre de pièces nouvelles, voire même d'opéras. On annonçait entr'autres : Les plaideurs sans procès; La haine d'une femme, vaudeville; Les Poletais : Une journée d'' élection; La veste et la livrée; Henri III ; Marino Faliero ; Avant., pendant et après; Le tableau de famille;

Sept heures; Théobald; La grande duchesse; Guillaume Tell de Grétry; Le voile d'' Angleterre ; Fille et garçon, etc.

C'était vraiment un homnîe peu ordinaire que ce directeur exerçant sa profession dépuis plus de quarante ans, exploitant le même arrondissement depuis vingt-neuf ans et parvenant à maintenir à Caen une troupe pareille sans recevoir aucune subvention. Tout le monde l'appréciait et les gens du métier n'étaient pas les seuls à reconnaître les mérites de Julien alors doyen des directeurs (i). Cette année consacra définitivement sa réputation. Toutes les pièces jouées furent irréprochablement interprétées, aussi bien à la représentation gratuite donnée à l'occasion de la Saint-Charles, qu'aux soirées recherchées par les vrais amateurs. L'actrice en voyage et Utie journée d'élection obtinrent particulièrement un succès incontestable ; Par contre, Henri III et sa cour ne produisit pas à Caen l'effet considérable, qui, à Paris, avait rendu ce drame célèbre. Peu versés dans la querelle du classique et du romantique, les habitués du théâtre ne comprenaient ni les éloges pompeux ni les critiques sévères qui s'étaient attachées à l'œuvre d'Alexandre Dumas. Malgré tout, comme elle était fort bien jouée, que les costumes étaient

[i) Journal des Couiédiens.

très frais, cette pièce, si elle ne passionna pas, eut tout au moins un succès de bon aloi. Il en fut de même de Guillaume Tell et de Marino Faliero malgré l'insuffisance de la scène.

Cette insuffisance fut une occasion nouvelle de récriminations d'autant plus que Pont-FEvêque venait de faire construire une salle, que Bayeux commençait des travaux analogues et que Cherbourg mettait à Tétude un projet que l'on disait devoir être très prochainement réalisé.

Comme pièces non citées on peut signaler : Les mémoires contemporaines^ on La maison des fous, pièce à allusions dont un couplet fit condamner deux acteurs; Un épisode de 1812; La famille du baron, de Scribe; Le bandit, de Théaulon; Jean qui pleure et Jean qui rit, de Désaugiers. On reprit également Une journée d'élection. Cette comédie en 3 actes et en vers avait eu un certain succès; ce n'était pas à beaucoup près un chef-d'œuvre et elle laissait fort à désirer sous le rapport de l'intrigue et de la poésie, mais on s'amusait de quelques passages rappelant les promesses nombreuses dont les électeurs du Calvados avaient été bercés en 1824, par rapport à la canalisation de l'Orne.

« Vous obtiendrez d'abord un siège épiscopal

« Puis une garnison, un collège, un canal

<<■ Et l'an prochain trois ponts et deux routes nouvelles. «

Peu après, un mélodrame de Victor Ducange : Rochester, tombait complètement. Le goût s'épurait à Caen. C'était en effet la troisième pièce de ce genre qui était peu goûtée du public. Polder, le bourreau d'Amsterdam et Sept heures, malgré les allusions politiques qu'elles renfermaient, avaient eu le même sort.

A citer encore un vaudeville : Partie fine, qui eut un vrai succès d'hilarité, les acteurs riant autant que les spectateurs, et Marie Mignot, comédie historique en 3 actes mêlée de couplets, par MM. Bayard et Paul Duport, pièce très en faveur à Paris, dont on donnait au Vaudeville la 8os représentation. Elle fut froidement accueillie.

La température n'était pas d'ailleurs pour réchauffer l'enthousiasme. L'hiver se montrait des plus rigoureux et la rivière d'Orne, gelée, portait les téméraires qui osaient s'y aventurer.

L'année i83o s'annonçait assez tristement; le froid diminuait les recettes et c'était devant une salle vide que les acteurs, grelottant eux-mêmes, jouaient les deux vaudevilles : Maris sans femmes, ou Une heure de paternité et Monsieur Sans- Gêne, ou L'ami de collège; de plus l'indisposition d'un artiste, M. Adam, troublait l'ordre des représentations.

julien n'était pas homme à se laisser décou-

rager; il résolut de réagir et monta ex abrupto le vieux drame : La mort de Calas, ou L'école des juges. Cette pièce fut très appréciée à Caen, ville où résidait le père du premier comique, M. Villeneuve, le créateur de ce rôle à l'Ambigu, en 1819.

Louise., ou La réparation., vaudeville de Scribe, et. La bossue, petit acte en vers, furent également bien joués et ramenèrent au théâtre le public plus courageux. A noter également la représentation d'une pièce du cru qui eut si peu de succès qu'il serait inutile d'en parler, si l'on ne devait rendre justice à la musique, œuvre du chef d'orchestre du théâtre, M. Crémont, au bénéfice duquel elle était d'ailleurs donnée.

Mais l'intérêt que pouvaient présenter ces représentations était peu de chose en comparaison de l'émoi causé par une grande nouvelle. Le 17 janvier, la commission chargée de la construction d'une salle de spectacle s'était prononcée en faveur de la place du Champ-de-Foire et dans la même séance avait jeté les bases d'opérations financières à effectuer pour se procurer les fonds nécessaires. C'était un grand pas de fait; on aurait donc un théâtre! La bonne nouvelle réjouit tellement le public qu'il revint en foule applaudir Les [habits d'emprunt; M. Jovial en prison; La famille du porteur d^eau; La bolié'

mienne^ drame de Scribe; La fiancée du fleuve, gracieux vaudeville en 2 actes des Nouveautés, et deux concerts organisés par la Société philharmonique au profit des indigents et des victimes de l'hiver.

Comme attraction on annonçait la troupe Ravel. Sa réputation était grande; composée de danseurs de corde, d'artistes d'une agilité surprenante, jouant le vaudeville et la comédie, elle avait eu un succès incontestable à Paris et dans les principales villes de province. Son répertoire était formé de pièces pouvant se prêter à leurs exercices, telles que : Les aventures de nuit; Jocko; Le dernier soupir de Jocko; Polichinel vampire, etc. Ravel bondissait comme un singe, s'accrochant aux loges et descendant des combles au parterre, faisant en un mot tout ce qui rendit célèbre, il y a peu de temps, certains clowns, chers aux habitués des Folies-Bergères.

Pour reposer l'attention et plaire aux gens sérieux, on jouait quelques comédies d'un genre plus littéraire, telles que : Deux ans après, de MM. Scribe et Mélesville, Gilette de Narbonne, La semaine des amours, ou Les deux étudiants, roman-vaudeville en sept chapitres.

Pendant ce temps, la commission siégeait toujours et, après de longues discussions, émettait le vœu que la salle de spectacle fût terminée

pour le I" mars i83i ! Vœu platonique qui suffisait à la rendre populaire (i).

On joua encore, jusqu'à la clôture de Pâques, la vieille pièce du Petit matelot; L'espionne russe ; Le mariage de raison et Le charlatanisme., joli vaudeville. Puis le théâtre, suivant l'usage, ferma ses portes durant quinze jours.

Pendant cet intervalle, le bruit de la venue à Caen de Made/noiselle Mars s'était de plus en plus répandu. Bientôt il n'y eut plus de doute; le directeur l'annonça officiellement et le i5 avril les journaux précisèrent : Mademoiselle Mars viendrait dans un mois, elle serait accompagnée d'Armand, des Français, dont les Caennais avaient conservé un souvenir très flatteur.

Mademoiselle Mars devança la date fixée; forcée d'être à Paris pour l'arrivée du roi de Naples, elle n'attendit pas la fin de la foire et le 28 avril on donnait le programme de la première représentation qui devait avoir lieu le 4 mai et se composer du Misanthrope et des Fausses confidences.

Les Caennais pouvaient se dire privilégiés et le directeur avait dû être fort persuasif. En effet. Mademoiselle Mars, qui jouait dans Hernani, avait quelque mérite à suspendre ses représenta-

(i) Il ne faut, pas oublier les concerts de la Société philarmonique toujours très brillants.

tions qui faisaient succès aux Français. Comme Talma, soucieuse de la parole donnée, elle voulait avant tout acquitter une promesse faîte depuis plusieurs années et elle venait simplement, sans autre calcul. Aussi l'enthousiasme était-il grand à Caen; nous n'en voulons pour preuve que l'article suivant, paru dans le Pilote à la date du 7 mai i83o. Ce compte-rendu, fait au lendemain même de la représentation, en donne une idée exacte :

« Depuis longtemps toutes les formules de a louange ont été employées pour rendre hom- « mage au talent exquis de Mademoiselle Mars, « et grand est notre embarras, il faut l'avouer, « pour lui payer un juste tribut d'éloges. Pou- « vons-nous cependant, dût-on nons accuser « d'avoir copié dans toutes les feuilles, dans tous (.( les ouvrages qui ont parlé d'elle, de ne fa:ire que « répéter ce que disent tous ceux qui ont eu le « bonheur de voir, ou, ce qui est la même chose, « d'applaudir cette toute séduisante actrice, pouce vons-nous rester muets, lorsque nous sommes « encore sous l'empire du charme que son jeu « admirable exerce sur tous les spectateurs?

« Sans avoir entendu cet organe enchanteur, « sans avoir vu ce regard, ce ton, ces manières « pleines de grâce où l'art est si bien en harmonie « avec la nature, il est impossible de se faire une

« idée de son talent. Comme elle sait bien jeter « certains mots qui seraient insignifiants dans « une autre bouche et passeraient inaperçus, mais « qui, dans la sienne, produisent des effets que « l'auteur dramatique lui-même n'avait pas préce vus! quelle expression dans son silence même! « La pièce du Misantro^he, si belle à la lecture, « mais si froide à la représentation, a, grâce à « Mademoiselle Mars et à Armand, été écoutée « avec l'attention la plus soutenue; et comment « en aurait-il été autrement, lorsque la chose la « moins intéressante a l'air d'une beauté, tant il « y a de charme dans la manière de la dire.

« La vieille comédie des Fausses confidences « n'a pas fait moins de plaisir que le Misanthrope ; « Mademoiselle Mars et Armand ont fait oublier « tout ce que le style marivaudé a de prétentieux « et d'affecté, et de longs applaudissements ont « interrompu les acteurs. Pour dire en un mot « combien les talents que l'assemblée avait à « admirer captivaient l'attention, on ne s'est « presque pas aperçu de la laideur de la scène et « l'on n'a eu d'yeux que pour voir les deux acteurs « qui l'embellissaient. D'un autre côté la salle « présentait le coup-d'œil le plus ravissant; une « société brillante remplissait les loges, l'amphi- « théâtre et l'orchestre, et l'élégance des toilettes, « jointe à leur variété, ne permettait pas de

« remarquer le disparate choquant qui frappe a habituellement entre la parure des dames et a l'aspect des galeries et des peintures de notre « vieille salle.

« Nous ne terminerons pas sans accorder aussi « à quelques-uns de nos acteurs les éloges qu'ils « méritent : la plupart ont fait leurs efforts pour « seconder dignement les deux artistes qu'ils (c environnaient. Poligny a passablement joué le « rôle de Philinte, dans le Misanthrope et « Madame Adam a été applaudie dans celui « d'Eliante. Lemaire, dans l'emploi d'Oronte, « s'était plâtré le visage de manière qu'il avait « plutôt une hgure de polichinelle que celle d'un « marquis de bon ton. Dans les Fausses confiai dences^ Villeneuve a fort bien réussi, et, même « après Mademoiselle Mars et Armand, a fait un « véritable plaisir dont il a reçu les témoignages « flatteurs.

« Nous n'avons pas besoin de dire que nos <( deux grands artistes ont été unanimement « redemandés après la chute du rideau, et que <( Mademoiselle Mars, conduite par Armand, est « venue recueillir l'expression vraie de la satis- « faction générale. On doit même au machiniste « d'avoir joui plus longtemps de la vue de cette « charmante actrice qu'elle ne le désirait peut-être a elle-même, car il ne se pressait pas d'abaisser le

« rideau; il était sans doute en admiration lui- « même, et comment le blâmer d'un sentiment « que chacun partageait.

« Samedi prochain, la troisième représentation « de Mademoiselle Mars se composera d^ Edouard « en Ecosse, drame en 3 actes et en vers, et de « Valérie, comédie en 3 actes. »

Quelque naïves que puissent être ces lignes, mieux qu'aucun récit écrit après de longues années, elles donnent la physionomie de la salle et peignent l'enthousiasme des spectateurs. Aussi croyons-nous devoir laisser au Pilote du mercredi 12 mai i83o, le soin de nous dire encore ce que fut la représentation suivante.

« Mademoiselle Mars et Armand.

« Edouard et Valérie.

« De toutes les représentations des deux acteurs

« distingués dont notre pays se plaît à applaudir

« le talent, celle qui a laissé la plus vive impres-

« sion se composait d'Edouard et de Valérie. Si

« l'espace nous le permettait, nous éprouverions

« un vrai plaisir à rappeler les sensations si

« opposées et toutes si entraînantes que les

« divers rôles auxquels Mademoiselle Mars a

« prêté tant de charme ont fait naître; mais forcé

« de choisir entre ces agréables soirées, nous

« parlerons surtout de celle destinée parmi les « autres à faire époque sur notre scène.

« Les deux principaux rôles du drame d''Edoua}'d « sont celui du prince et celui de lady Dalton, « confiés l'un à Mademoiselle Mars, l'autre à « Armand; nous n'avons p'as besoin de dire qu'ils « ont brillé de tout leur éclat. Nous entendons « encore Edouard, pauvre, abandonné, errant, « pouvant à peine se soutenir, adresser ces mots « à lady Dalton : « Madame, le petit-fils de « Jacques II vous demande du pain. » A ces mots « prononcés avec un accent déchirant, nous <( voyons encore les larmes couler de tous les « yeux. Et lady Dalton, qu'elle est belle, quand <(. relevant le prix de sa bienfaisance par le danger « auquel elle s'expose, elle répond vivement à <( Edouard qui lui dit qu'il ne tremble que pour (( elle : « Je l'ai vu ! » Une scène du 3= acte a pro- « duit un grand effet, celle où Edouard entend « une musique jouer dans l'appartement voisin, <( l'air : « God save » qui devait être chanté pour « lui, et qui s'adresse à Georges. Armand est « admirable dans son jeu muet, son visage «. éprouve ces mouvements convulsifs qui révèlent « le trouble de son âme; il devient sublime au « moment où il refuse de porter le toast du « colonel à la mort d'Edouard. Eperdu, il se lève i( de table, il va se trahir, mais lady Dalton est

ft là, et, dans un moment solennel, maîtresse « d'elle-même, d'un côté elle calme son hôte « infortuné, tandis que de l'autre, avec ce sangce froid, cet à-propos si étonnant et si vrai, elle « justifie aux yeux des officiers anglais la fureur « d'Edouard en leur rappelant ce que Georges « lui-même, dans un bal, répondit dernièrement <( à un toast que lui offrit un masque en faveur « du prétendant. Mademoiselle Mars et Armand « ont été couverts de bravos, et Villeneuve qui « joue dans cette pièce le rôle d'un vieux service teur de lord Dalton, a obtenu également des ce applaudissements bien mérités. Poligny et ce Emile étaient convenablement placés dans les c( personnages du duc Cumberland et de lord c( Dalton.

« Mais parlons de Valérie. Le souvenir seul de c( Mademoiselle Mars dans celte pièce est encore ce délicieux, et quoique nous en puissions dire ce pour interpréter dignement l'impression qu'en c( ont conservée toutes les personnes qui assisce talent à cette représentation, nous resterons ce beaucoup au-dessous de la vérité. Comme elle ft est aimable, comme elle est bonne, mais aussi ce qu'elle est fine, cette pauvre Valérie! comme ce elle est jolie, et pourtant elle est aveugle! Oui, ce ses beaux yeux sont fixes, la lumière les frappe ce en vain, la malheureuse n'y voit pas, il lui faut

« un bras protecteur pour guider ses pas incer- « tains. Mais si les yeux de Valérie sont sans (t éloquence, son langage touchant, sa douce « voix vont jusqu'à l'àme, et l'on eût applaudi « d'un bout de la pièce à l'autre tous ces mots « magiques qui transportent, qui enivrent, si l'on « eut pas craint d'étouffer quelques syllabes sous « les bravos. Chaque scène augmentait l'intérêt, « commandait de plus en plus l'attention, enfin « on n'en pouvait mais, quand la dernière scène « est venue donner le coup de grâce. Au moment « où Ernest vient rendre la lumière à son amante « qui, ravie, confondue du spectacle inconnu de « la nature, accourt sur ses pas, chacun retenait « son haleine, et quand Valérie pousse un cri en « reconnaissant celui qu'elle adore, tout le monde « pleurait et personne ne cherchait à cacher ses « larmes. Le rideau était tombé, et tous les yeux « étaient encore tournés vers le théâtre et chacun (( restait immobile à sa place; on eût dit qu'une « puissance magique avait enchanté tout l'audi- « toire. On n'a repris connaissance que pour « demander à grands cris Mademoiselle Mars et « Armand, qui ont été salués de toute la force « des mains et des poumons de l'assemblée.

« Beaucoup de personnes nous ont prié de « solliciter de Mademoiselle Mars de donner ù une seconde représentation de Valérie; nous

« sommes heureux en exprimant ce vœu, de « parler si bien d'après celui que nous formons « nous-même. Beaucoup de personnes désirent « vivement Tartuffe, mais peut-on espérer que « Mademoiselle Mars qui, nous nous plaisons à « l'annoncer, jouera encore une fois dimanche, « puisse en une seule soirée paraître dans deux « rôles aussi étendus que ceux de Valérie et « d'Elmire? Le public, d'ailleurs, n'en revien- (( drait pas ».

L'actrice se rendit au désir exprimé et on annonça pour le jeudi, « l'avant dernière » représentation de Mademoiselle Mars : Misanthropie et repentir et Les jeux de l'amour et du hasard.

Le vendredi 14, le journal s'exprimait en ces termes :

(( S'il ne suffisait pas du plaisir, du ravissement « que l'on éprouve au jeu de Mademoiselle Mars, « si ce n'était pas assez de cette finesse qui carac- « térise son talent, et de ces transitions rapides, « mais jamais forcées, d'un sentiment à un autre, « ce serait en la comparant à tout ce que l'on « connaît de mieux au théâtre, que l'on sentirait « l'excellence du mérite de cette admirable actrice. « Quelle variété surtout dans son jeu, dans son « langage, dans ses manières, entre cette Suzanne « qui nous enchante et cette Valérie qui nous fait « couler des larmes si douces. On s'aperçoit en

« lui cherchant un type de comparaison qu'elle « n'est comparable qu'à elle-même, et chaque « fois qu'on la voit on est tenté de croire qu'elle « n'a jamais été plus belle, plus séduisante qu'au « moment où on l'écoute, où Ton reste sous le « charme qu'elle répand autour d'elle.

« Dimanche dernier, dans Le mariage de « Figaro et La jeune fomme colère; mardi, dans « Henri III et Le legs, elle a, comme toujours, « enlevé tous les suffrages. Dans la scène du « troisième acte du drame à.''Henri III, lorsque « le duc de Guise force son épouse d'écrire à « Saint-Mégrin la lettre qui doit le perdre, dans « tout le cinquième acte, lorsque n'écoutant plus « que son amour elle en fait l'aveu à son amant, « à l'instant où la mort étend autour d^eux les « voiles funèbres, lorsqu'elle s'expose à tout (( pour laisser à Saint-Mégrin le temps de fuir, « lorsqu'enfin le cri de mort de son amant vient « la frapper, elle a arraché les pleurs et les bravos « de toute l'assemblée; un mot surtout, ce cri de « rage : rien! rien! lorsqu'elle cherche en vain « le moyen de faciliter la fuite de Saint-Mégrin, a a donné une secousse à tout l'auditoire. C'est « là un de ces traits qui touchent si vivement, « qu'on est longtemps à se rendre compte du « mouvement électrique que l'on vient d'éprouver, « et que l'on n'oubliera jamais; cette inspiration

« scénique, s'il est permis de s'exprimer ainsi, <( est comme ces élans du génie qui frappent et -<( confondent l'imagination.

« Dans la même scène, Armand a eu plusieurs <( moments admirables, ses traits exprimaient « bien tous les sentiments qui bouleversent l'âme, <( sa voix était bien l'accent de l'amour et du « désespoir, toute cette scène déchirante, jouée ■« avec tout le feu, tout l'entraînement du talent <( supérieur, a été horriblement belle; plus d'une « dame a été obligée de faire usage du flacon <( antispasmodique.

« Une petite pièce d'un genre bien différent et « jouée à ravir, par Mademoiselle Mars et « Armand, a terminé très gaiement le spectacle : « l'un et l'autre ont été délicieux dans cette gen- « tille bluette applaudie à chaque instant ».

Comme bien l'on pense, ces représentations n'avaient pas été sans exciter la verve des poètes caennais, admirateurs du talent dramatique. Parmi ces « hommages poétiques » les vers suivants étant les meilleurs peuvent être reproduits; nous ferons grâce des autres, l'admiration ne suffisant pas toujours pour dompter Pégase.

A Mademoiselle Mars

O toi que la foule idolâtre Comble d'h.ommages renaissants.

Auréole dont le théâtre

Bénit les rayons éclatans,

De ta voix mon âme attendrie

Savoure les sons enchanteurs;

Vers la touchante Valérie

Un charme attire tous les cœurs.

Oui, la nature généreuse, Epuisant pour toi ses faveurs, Dans cette voix mélodieuse A mis des accords et des pleurs.

Un vrai parfum de poésie Environne tes traits charmants :

En toi tout est jeune... et ta vie Ne comptera que des printemps.

Ton art sublime, de mon âme A fait vibrer tous les ressorts; Tes soupirs, tes élans de flamme M"ont créé de nouveaux transports.

Muse qui détrône Thalie, Plus qu'elle tu reçus d'encens; L'inspiration du génie Se révèle dans tes accents.

Si l'homme unique, si Molière Parmi nous vivait aujourd'hui, Sa haute gloire serait fière D'avoir en Mars un digne appui; Il sentirait que sa pensée Grâce à toi s'embellit encor.

Tu n'eus pas de route tracée.

Tu fais d'un seul mot un trésor.

Le rossignol sous la ramée,

Le chaste cygne au bord des eaux,

Des bosquets l'haleine embaumée,

Le frémissement des roseaux,

Le lac, la harpe éolienne,

Dont les voix nous parlent au cœur,

N'ont point la douceur de la tienne.

Pure comme un chant de bonheur.

D'une larme, d'un doux sourire Tu peins la joie ou le regret; Idole que l'Europe admire, Dis-nous d'où tu tiens ton secret?.,.

Des amours la troupe riante Sème des roses sous tes pas ; Esprit piquant, grâce enivrante Ne sauraient être où tu n'es pas.

Pour jouir d'un talent suprême Il fallait quitter nos foyers; Tu viens enfin cueillir toi-même Ce qu'il nous reste de lauriers.

Tu sais réveiller notre ivresse Comme un luth réveille les bois; On revient, et l'on croit sans cesse Te voir pour la première fois.

Talma n'est plus, son ombre absente Connaît un horizon nouveau :

Comme une étoile consolante Tu luis sur son muet tombeau.

La jeune école ouvrait son aile :

Ton talent fut son protecteur.

Nous disons : « l'actrice immortelle »

Comme l'on dit : « le grand acteur. »

Chaque soir les mêmes démonstrations se renouvelaient; aux vers succédèrent les fleurs; l'actrice suscitait un continuel enthousiasme.

Cependant l'état des esprits contrastait singulièrement avec les fêtes et les ovations dont Mademoiselle Mars était l'objet.

Des incendies nombreux répandaient la crainte dans la Manche et le Calvados. La marche croissante et régulière des sinistres faisait croire à une organisation savamment dissimulée. La terreur régnait, surtout dans les arrondissements de Vire^ de Mortain, de Falaise et dans les environs immédiats de Caen, où presque chaque jour on avait à déplorer un nouveau malheur. De toute par^ la défense s'organisait; quatre cents hommes du 59= régiment de Saint-Malo s'étaient établis à Saint-Lô et dans les environs que l'on disait menacés. Aux portes de Caen, dans chaque commune, on formait des patrouilles, ce qui n'empêchait pas le feu de faire des ravages constants : le bruit courait même qu'une bande de malfaiteurs était cachée près de Soliers et devait incendier Caen.

Malgré tout on sollicitait Mademoiselle Mars et Armand de prolonger leur séjour; mais le terme de leurs représentations était arrivé et il ne dépendait pas d'eux de rester plus longtemps.

On annonça pour la dernière soirée, le lundi

1 7 mai, La Gageure imprévue: Le secret du ménage et une reprise de Valérie. Ces trois pièces furent en effet les adieux de l'actrice, elle se montra inflexible et refusa de Jouer Hernani, réclamé avec insistance par un public toujours sous le charme.

D'ailleurs les événements politiques se mêlaient aux préoccupations intérieures. L'expédition d'Alger passionnait les esprits autant que le désarmement de la garde -nationale ou l'arrestation d'incendiaires montés sur des chevaux blancs. La situation compliquée encore par l'approche des élections générales, était réellement critique.

« On chercherait en vain, disait le Pilote du « i6 juin, dans les souvenirs que nous ont laissés « les événements qui se sont passés depuis la « Restauration, une situation semblable à celle « que présentent aujourd'hui les circonstances « dans lesquelles vont s'ouvrir les collèges élec- « toraux. Jamais, au temps même où le ministère « Villèle pesait le plus fortement sur le pays, « l'horizon politique n'avait paru chargé de plus « de nuages; jamais l'avenir ne s'était montré si « menaçant.

« Il est vraiment fort heureux que le jour ou « doit se dénouer l'intrigue de ce drame fatigant « soit peu éloigné, car l'état actuel des choses est « tel qu'il ne saurait se prolonger davantage sans « les plus grands dangers. La stagnation des

« affaires et la baisse croissante des fonds publics « ne sont que les symptômes les moins apparents (( de l'anxiété générale »

Au milieu de cette émotion M. Julien continuai! à rester inaccessible aux préoccupations étrangère.; à son art. La clôture se faisait régulièrement " Caen et il partait pour Alençon avec une troupe malheureusement fort médiocre. Elle lui vaK plus de sifflets que d'applaudissements, mais les mécomptes glissaient sur le directeur. Il conservait toujours ce sang froid impassible qui « avec ses grands bras » l'avaient rendu célèbre.

Cependant les événements marchaient. Le 1 1 juillet on apprenait à Caen la prise d'Alger. Moins de trois semaines après, la nouvelle de l'insurrection parisienne se répandait dans la ville. Le roi prenait le chemin de l'exil.

Le jeudi 7 octobre, la troupe de Julien, qui avait passé le mois de septembre à Cherbourg, rouvrait le théâtre par une représentation de circonstance au profit des familles des braves, morts pour la liberté dans les journées des 27, 28 et 29 juillet. L'afliche portait : Philippe^ comédie de Scribe; A-propos patriotique ou le 2g juillet^ vaudeville nouveau en i acte par MM. Villeneuve et Masson. Le spectacle devait être terminé par L'apothéose des braves morts pour la liberté âxet cantates et chants patriotiques.

Il y eut malheureusement ce soir-là peu de monde au théâtre, mais les acteurs furent bien accueillis. Leur répertoire renfermait un certain nombre de pièces nouvelles. Ils jouèrent successivement : La maison du rempart^ ou Une journée de la Fronde^ pièce historique en 3 actes; Le Gentilhomme de la chambre^ ou Dix jours après, à-propos historique, mêlé de chant en i acte ; La seconde année, ou A qui la faute; Les 2j, 28 et 2q juillet, tableau épisodique des trois journées formant 3 actes mêlés de chant; puis quelques pièces du répertoire classique, entre autres Le Tartuffe.

Quant au projet de construction d'une nouvelle salle, il faisait lentement mais assez sûrement son chemin. Le dimanche 24 octobre on annonçait que le lendemain le conseil municipal devait s'en occuper. Or, comme presque tous les membres composant la municipalité étaient souscripteurs, il y avait quelque chance que l'exécution du projet ne tardât pas beaucoup et que la ville vît enfin s'édifier ce monument réclamé depuis si longtemps.

Le spectacle en cette fin d'année paraît très suivi par le public qui jouit franchement de la liberté plus grande qui lui est accordée.

« Chaque soir les airs nationaux joués par « l'orchestre étaient répétés avec enthousiasme par « les spectateurs, et tous ces à-propos patriotiques,

« ces couplets mordants, ces traits satiriques que « dame Censure avait si longtemps mis à l'index « étaient accueillis avec entraînement.

« A propos de censure on fait remarquer qu'il « en est une assez germaine de celle qui faisait } « le désespoir des auteurs, c'était le règlement f « municipal dont la stricte exécution était confiée ' « aux commissaires de police. Sous une adminis- 'i « tration méticuleuse il était défendu entre autres j « aux acteurs de répéter les vers redemandés et « bissés par les spectateurs, et l'on se rappelle les ' « acteurs emprisonnés pour avoir chanté un cou- « plet à la louange des soldats français et plus « tard la ville privée de spectacle, la direction et (( les artistes privés de leur état pour un acte « semblable. On en serait presque arrivé à défen- « dre de rire ou de pleurer à son aise, de siffler ou « d'applaudir comme contraire à la tranquillité « publique.

K Tout est changé, on peut faire chorus à un ft chant patriotique, redemander un couplet. « On a vu avec plaisir reparaître sur la scène des « pièces dont les représentations avaient été « arrêtées. Entre autres, Les religieuses cloi- « trées, Charles IX, Les visita^idines, Fénelon, « Avant ^pendant et après. Et qu'on ne craigne pas « que le public abuse de cette liberté; il n'est « exigeant que quand on le tracasse, il ne veut

« souvent que parce qu'on ne veut pas le laisser « vouloir. Il en est au théâtre comme sur la scène « du monde, accordez la liberté, ne vous opposez « qu'à la licence et tout ira au mieux. »

Ces réflexions avaient du vrai ; au théâtre comme malheureusement ailleurs, la Restauratiton avait mon-tré une étroitesse d'idées qui devait lui être fatale.

Le 2 novembre, nouveau crève-cœur pour les Caennais; la troupe quitte la ville pour quelques jours et va à Bayeux inaugurer une salle de spectacle. Aussi adresse-t-on au conseil municipal des questions pressantes : Pourquoi tarder davantage? On ne peut objecter la raison financière puisque les frais sont faits?... Comme toujours la municipalité conservait un silence absolu.

Parmi les pièces jouées pendant ce mois de novembre on peut citer : Ma place et ma femme, comédie en 5 actes et en prose; La tricolore, chant patriotique; Le mariage de raison, qui eut un certain succès ; Bonaparte, lieutenant d'artillerie, pièce reposant un peu sur la même idée que Madame Sans-Géne, puisqu'il s'agissait de faire revivre la physionomie de l'Empereur et de son entourage, mais fort différente quant au mérite. Le caractère de Bonaparte, forcé maladroitement, manquait autant d'intérêt au théâtre que de vérité historique; l'auteur ayant poussé le mauvais goût

jusqu'à mettre des couplets dans la bouche du héros taciturne.

Une autre pièce, Le mariage du capucin^ vieillerie exhumée du répertoire de Pelletier Volmeranges, ne fut pas mieux accueillie. On avait vendu des sifflets dans la salle et il paraît que l'on sut en faire usage. Un vaudeville, le Bon papa, eut un sort quelque peu meilleur, tandis qu'un autre, Les enragés, mauvaise parade, plus faite pour la foire que pour le théâtre, réveilla les manifestations peu sympathiques qui avaient accompagné Le mariage du capucin.

Le 3 décembre, ce fut encore une pièce intitulée Napoléon qui lit les honneurs de la soirée. Montée avec un soin tout particulier dont la scène caennaise n'était pas susceptible, elle avait été d'un grand effet à Paris. A Caen, malgré l'insuffisance du théâtre, le succès fut réel; cette fois le caractère de Napoléon était bien observé et les détails relevés avec soin.

N'est-ce pas chose bizarre que cette faveur dont jouissait alors l'épopée impériale? Depuis deux mois, faisait-on observer, « c'est Napoléon qui était devenu le héros des boulevards et l'espoir des caissiers de théâtre. » Singulier phénomène qui, dans les époques de liberté plus grande, porte les masses à idéaliser l'autorité absolue et la dictature.

Des reprises diverses occupèrent surtout l'affi-

che pendant la fin du mois de décembre; Les victimes cloîtrées, faisait salle comble; en revanche, chose étrange, Une faute, de Scribe, fut très mal accueillie, et les sifflets se tirent entendre de tous côtés. Au contraire, Fille et g-arçon, jolie bluette du Gymnase, parut plaire aux habitués; de même un vaudeville : Le jour des noces ou la lettre initiale.

Malgré tout, le théâtre n'était pas en faveur, d'autres préoccupations absorbant les esprits. Le procès des ministres passionnait au plus haut point la France entière, mais en particulier la ville de Caen. Un normand, en effet, M. de Guernon-Ranville, se trouvait parmi les accusés et paraissait être un des plus compromis. C'était donc sur une autre scène, où se déroulent plus de comédies que de drames, qu'allait se porter l'attention du public.

Le théâtre reste très effacé pendant les années qui suivent, c'est-à-dire jusqu'au 23 avril i838. Ce jour-là, les vœux si ardemment formés furent réalisés; la ville de Caen posséda enfin une salle de spectacle digne d'elle. Mais le vieux directeur Julien n'était plus là; l'enthousiasme des années passées était également évanoui. Les plus beaux jours du théâtre caennais avaient lui.

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