‹ Le théâtre à côté;Chapitre 25 sur 36 · QUELQUES OPINIONS · texte numérisé non relu

QUELQUES OPINIONS

Nous avons donné l'avis de plusieurs persomies autorisées au sujet de la question du Théâtre de musique populaire.

Complétons d'une façon analogue les études (|ue nous avons faites sur la question d'un Théâtre-Français populaire, en publiant l'opinion de deux ou trois des personnes les plus compétentes en ces matières.

ilH UN THÉÂTRE LYRIQUE

Voici, tout d'abord, ropiiiion de M. Victorien Sardou :

(( Pour moi, l'origine de tout le mal, c'est la liberté des théâtres. Vous l'avez indiqué et vous avez bien fait. Il y a trop, beaucoup trop de théâtres. La grande abondance des théâtres n'a pas eu seulement pour effet de disséminer le public. Elle a d'autres résultats non moins graves.

(( Autrefois, les théâtres étant peu nombreux, les acteurs étaient forcément moins exigeants. Qui n'était pas engagé au Gymnase ne pouvait entrer qu'au Vaudeville; qui sortait des Variétés ne pouvait trouver place qu'au Palais-Royal. Voilà pourquoi les troupes de ces théâtres étaient si complètes, si parfaites. . . Et, si l'on mettait en face les uns des autres les appointements des comédiens qu'on appalait Félix, Lafont, Numa, Lesueur, Ravel, Geoffroy, etc., et ceux des artistes d'aujourd'hui— que vous me dispenserez de nommer — on serait, je crois, quelque peu surpris... De nos jours, les acteurs peuvent, en quel-

que sorte, tenir la dragée haute aux directeurs. Ils savent que, si celui-ci ne veut pas leur donner les appointements énormes qu'ils réclament, celui-là croira faire une bonne affaire en les leur octroyant... De cette façon, vous avez un ou deux bons acteurs par théâtre, et encore... Vous n'avez plus de bonnes troupes, de ces troupes d'ensemble qui menaient, il y a trente ans, les bonnes pièces au succès...

« Sur les causes du mal, donc, je tombe d'accord avec vous sur tous les points : le nombre excessif des théâtres, le prix trop élevé des places, que les directeurs sont obligés de maintenir, à cause des grosses charges qui pèsent sur eux, la concurrence envahissante des cafés-concerts. Tout cela est vrai, tout cela est juste, et tout cela n'est pas sans être grave, je le crois aussi, pour l'avenir de notre théâtre.

(( Mais, pour ce qui est du remède, oh! je crains bien que les «théâtres populaires » ne soient une décevante utopie. Sans doute, cela

serait un beau rêve (jue de reconstituer au boulevard Saint-Martin ce qu'était autrefois le boulevard du Temple ou le boulevard du Crime. Gomme vous le dites, il ne faudrait peut-être pour cela que quatre directeurs intelligents qui se mettraient d'accord. Mais, diable ! quatre directeurs intelligents, cela ne se trouve peut-être pas aussi facilement que vous semblez le croire. Et, leur existence admise, voudraient-ils s'entendre et s'aider? Depuis qu'on parle d'associations et de syndicats, on n'a jamais tant vu de divisions ni une telle anarchie !

(( Et le répertoire? Serait-il commode à établir? Songez que beaucoup des auteurs vivant actuellement ne veulent pas qu'on reprenne leurs pièces sur des théâtres de premier ordre, parce qu'ils n'y trouveraient pas la distribution voulue? La trouverions-nous chez les jeunes artistes que vous nous offrez? Nous pourrions faire, une fois peut-être par hasard, un sacrifice à la grande cause du Théâtre-Français populaire. Mais deux fois,

nous hésiterions tous... Ainsi, la question du répertoire — qui est capitale, vous avez raison de le dire — me paraît être grosse de périls et de déboires !...

(( Pour moi, je ne vois qu'un remède, un remède radical : celui que le Premier Consul employa. D'un trait de plume, il supprima dix-lmit théâtres, je crois. Du coup, le public afflua dans ceux qui restaient... M. Roujon, anra-t-il l'audace d'imiter Bonaparte? Il rendrait un fier service ;ï l'art dramatique. »

M. Alexandre Dumas nous écrit :

Marly-le-Roi, 1(i juillet.

«; Cher monsieur,

€ Je suis un peu en retard avec vous; mais il est bien difficile de ne pas être en retard quand on reçoit autant de lettres que j'en reçois me demandant mon avis sur tel ou tel sujet, sur telle ou telle question. Il m'en arrive certainement huit ou dix par

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quinzaine. Je réponds de mon mieux; mais il m'arrive quelquefois d'avoir autre chose à faire.

« Cependant j'ai lu vos articles il y a déjà quelque temps. Si j'étais à Paris, je vous aurais prié de venir me voir et j'aurais causé avec vous. Mais je suis à la campagne, et ce n'est pas la peine de vous déranger pour vous dire que je ne crois guère au succès possible du projet dont vous parlez. Je n'en ai pas causé avec mon voisin Sardou, mais je suis certain d'avance qu'il est du même avis que moi. L'exécution pratique d'un pareil théâtre, qui, rien que pour représenter le répertoire que vous proposez, aurait besoin d'une troupe qu'aucun théâtre n'a jamais pu réunir, serait absolument ruineuse. Vous voyez la Porte-Saint-Martin, l'Ambigu, le Gymnase crouler l'un après l'autre et vous proposez un nouveau théâtre populaire capable de lutter avec les Alhambra, les Alcazar, les Moulin-Rouge, les Casino de Paris, les Olympia, etc. ! Je ne veux pas entrer dans

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la discussion. Mes arguments couvriraient des cahiers de papier à lettre.

« Je me trompe peut-être. Vous êtes jeune, vous avez du temps devant vous : continuez vos études et vos efforts. Personne n'applaudira plus que moi à la réussite du projet que vous avez imaginé, puisque j'ai une place dans le répertoire que vous avez établi et que je vous suis tout dévoué.

(( Alexandre Dumas. »

Enfm M. Jules Glaretie nous envoyait la lettre suivante :

Londres, 12 juillet.

(( Mon cher ami,

« Vous me demandez mon avis sur les articles que vous venez de publier relativement à la création d'un théâtre de musique })opulaire et d'un théâtre populaire de littérature. J'ai à j)eincle temps de vous répondre et je veux simplement vous envoyer de

nu UN THÉÂTRE LYRIQUE

Londres un accusé de réception. J'aurais plus de facilités à Paris.

« Il est certain que le nombre des théâtres à Paris est trop grand. Les cafés-concerts, les courses, les jeux du sport drainent la plus grande partie de l'argent que l'homme moderne consacre à ses plaisirs. Il est certain aussi que la production considérable des écrivains, les essais des jeunes cerveaux ne trouvent pas les dt^bouchés voulus et que, quoiqu'il jj ait trop de tout dans notre existence actuelle, pourtant il semble qu'il y ait à la fois anémie et pléthore.

« Je verrais avec plaisir la création d'un théâtre populaire, et l'aventure a tenté et hanté depuis bien longtemps les meilleurs et les plus hauts esprits. Lisez les articles de Dumas père là-dessus, les paroles de Victor Hugo, lisez les arguments de l'excellent Régnier, qui était aussi pratique qu'érudit.

(( Le théûtre à bon marché ! C'est peutêtre le salut du théâtre, bien qu'un proverbe dise qu'en matière théâtrale il faut souvent

jeter l'argent par les fenêtres si l'on veut qu'il rentre par la porte. Ce qui est plus certain, c'est que l'argent jeté ainsi est aventuré et que les entreprises théâtrales ont trop abusé du luxe en ces dernières années. La robe de mousseline de Mlle Mars et les décors primitifs et simples sont peut-être ce qu'il faudrait remettre à la mode.

« Si l'on ne réagit pas, le théâtre ira aux exhibitions, aux cirques, aux hippodromes, aux Alhambras, aux spectacles où la lorgnette a plus de rôle que le cerveau, et notre supériorité indéniable sur ce point nous échappera, car on fait pins fort h Chicago que chez Nicolet.

(( Votre campagne est donc excellente, mon cher ami, et ce n'est pas une discussion de votre projet, c'est une approbation que je vous envoie. L'idée de rapprocher les théâtres est surtout heureuse. Le vieux boulevard du Temple fut longtemps le cœur même de Paris parce que les théâtres s'y accotaient les uns aux autres dans une promiscuité Ira-

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