I.E KAMPONO JAVANAIS
I>cs acteurs annamites, les git.mas de (Jrenade, la troupe égyptienne du Or;ind Théâtre Iiit<rnalioiial ont excité chez tous les visiteors de l'Kxposition, Français ou étrangers, une curiosité ardente, parfr;is un véritable intérêt artisticjue, surtout un vif désir de connalln; ce dont jusqu'alors ils ne se faisaient aucune idée. Il y a qu<-lquo cho***" de plus, un sentiment indéfini et tout parliculior, do la part d»- ce public connopolite, à la fois naïf cl scej)li(inc. en ce qui conrerne b-s étranges cl charmantrs pctiUs dunseiises (jui ont attiré tant et tant d'amateurs au /mmpotiy juvanoin do l'ICsplanado des Invalides. Ici, ii l'attrait de la nouveault;, au plaisir que causait la vue d'un spectacle si curieux, si plfin de grAce et do poésie, se joignait une v- • sympalhi»*, et comme une sort»! d'aH'ection
•obite pour ce» •mii'ijdcs créulurus, pour ces (|ua(re mii^MionneH fil-
lettes au leiut brouzc, au sourire presque mélancolique, au rej^ard empreint d'un vague étonnemcut, qui ravissaient les yeux par leur danse lout ensemble chaste et lani^oureuse, par leurs attitudes virginales, par leurs poses et leurs évolutions d'un caractère si mystérieux et d'une si étonnante souplesse. On sentait instinctivement — et c'est là que gisait la dilFérence avec tout ce qu'on voyait ailleurs — que l'innocence et la pureté de ces êtres frôles et délicats ne pouvait être mise en doute, que leur physionomie pudique révélait la candeur de leur âme, et de lii résultait le mouvement sympathique qui était aussitôt éveillé de tous côtés en leur faveur, le sentiment presque touchant qu'elles inspiraient à tous et à chacun. Paris, qu'elles enchanloicnl lilLcralement, conservera longtemps \c souvenir des petites Javanaises qui l'ont si vivement charmé, et elles resteront dans son esprit comme l'une des plus aimables surprises que lui ménageait cette admirable Exposition de 1SS9.
Lorsque les commissaires hollandais eurent décidé d'organiser à l'Esplanade des Invalides une exposition des Indes néerlandaises, ils songèrent à y joindre un élément tout particulier de curiosité et d'attraction sous la forme d'un village javanais dans lequel on amènerait des danseuses, danseuses qu'on n'avait jamais vues en Europe. La chose n'était pas très aisée, les Malais s'expalriant dif- (icilemeut et craignant toujours de s'éloigner de leur pays. Grâce à l'obligeante intervention du gouvernement colonial, tout s'arrangea cepeudant. On obtint sans trop de peine rasscntimenl de quelques artisans indigènes, mariés pour la plupart, qui consentirent à s'embarquer avec leurs femmes pour venir à l'Exposition, ou ils peupleraient le kampong. Les dillicultés furent plus grandes e«i ce qui touche les danseuses; de ce côté pourtant on finit aussi par aplanir les obstacles, en s'adressant au prince Mangko-Negoro.l'un des rares souverains de Java auxquels, avec quehiues revenus, les Hollandais ont laissé un semblant d'indépendance et d'autorité. Ce prince, (jui réside à Solo, entretient à son service un ballet de vingt-huit danseuses; il en détacha quatre, qu'il autorisa non seulement à venir à Paris, mais à emporter leurs costumes de cour et de cérémonie, costumes parfois très coûteux, en raison des riches ornements dont il sont surchargés, lilles furent amenées en France par une personne ([u'elles connaissaient bien, M. Bernard, qui devait avoir la direction du village javanais, et qui, familier avec leur langage et leurs coutumes, ne cessa de les entourer de soins et d'une; sollicitude toute paternelle. Chacune d'elles touchait HO francs par mois, et leurs pères et mères, qui les accompagnaient, en recevaient cliJicun quarante. Il va sans dire que tous étaient nourris et logés aux frais de l'administration.
Ces tiuatro danseuses avaient nom Tamiua, Wakiem, Ayou, sœur
de celle-ci, et Sariem. Cette dernière était tille d'un des musiciens de la troupe et d'une Malaise encore jeune, ouvrière très habile en son genre, qu'on pouvait voir le matin, dans le village, assise sur le sol, traçant sur des étoffes les dessins les plus étonnants avec un stylet de roseau, trempé dans de la cire liquide. Elles étaient toutes fort jeunes, car Tamina, l'aiuée, avait dix-sept ans à peine, et "Wakiem, la plus jeune, n'en avait que douze. Toutes quatre appartenaient à la première classe de leur profession, les Sarimpi, sorte de caste privilégiée, dont les membres naissent, vivent et meurent sur les domaines du prince. Dès leur enfance on les forme au genre de danse qu'elles doivent exercer, elles restent vierges et jouissent d'une grande considération, au rebours des danseuses publiques, dont j'aurai l'occasion de parler tout à l'heure, et qui, libres de leur personne et de leur conduite, et profitant de cette liberté, sont entourées d'une estime médiocre.
Tamina et ses trois compagnes étaient de race javanaise pure, ce qu'on reconnaissait, au dire des initiés, à leurs veux noirs un peu bridés, à la petitesse de leur taille, à la teinte brune légèrement cuivré<i de leur peau, enfin à la forme de leur nez, qui n'est pas écrasé comme chez les individus des autres races océaniennes. Chez elles la gorg«.' est peu développée, le buste n'est pas toujours irréprochable, mais les extrémités sont fines, les attaches délicates, et tous leurs mouvenu.-nts, leurs attitudes, leurs gestes se fout remarquer par une grâce pleine de langueur et de morbidesse (I).
;l) Pour ces Javanaises, comme pour nos Européennes, la toilette est une affaire d'importance, et elles y emploient un temps considérable. Une partie surtout de cette toilette, celle qu'on pourrait appeler le « maquillage, » est de leur part l'objet d'un soin extrême, et nos danseuses n'y livraient chaque jour, avant d'entrer en scène, en une hmgue et sérieuse séance. Klles n'y apportaient du reste point trop de mystère, et le promeneur hàtif qui parcourait le malin l'esplanade pouvait les voir, ca- ,iM..î-.n)r.g et j. .'""---, installées sur le halcoii do leur case, dans leur - de pr. heure, procéder à la... décoration très complicjuôe
de leur visage. I^es bras, le col, le haut de la poitrine déjà passé» au iafran, ce qui donnait à leur peau naturellement basanée un beau teint doré plein '■- "' nb'ur, elle» conimeiicaii-nt par lisser, avec de petites bro-tncii if dan» rencn? de (ihine, leurs beaux cheveux soyeux,
longs el noirs, qu'elles relevaient élégamment sur la nuque, pour les emprisonner plu» lard «lans leurn coiffures bizarres, delà fait, elj.» pro-
' ■■■ " - " ' «e livraient a l'" * .11 délicat»; «li- Li pi-iiilun'.
i de petit» pot» et : lient«do toute» sortes : eau
amidonnée, teinture de safran, encre de Chine délayée, bdlons de noir do fumée, pinreaux, tampons, etc., elles étalaient d'abord nur toutle visage uno espèce ' . il l'aide du pinci-au. iit Nur le front, Nurlaré-
diond. r le< finicn, m avant -i. .ailles, uuc couche il'encrw
Le kampomj javanais (1), fort inlellii^emnient iuslallé par M.Mailin Wolir, l'uii des menilircs do la commissiou hollandaise, était situé à l'extrémilé de l'Ksplanado dt'S Invalides, au delà du villaii,e cochinchinois, tout à coté du j)auuraiua de Toul-Paiis. Je n'ai pas à le décrire ici, préte/idant ne m'oecuper que du spectacle qui surtout y attirait les amateurs. Au milieu même du village s'élevait un grand pavillon à colonnes de bambous : c'était la salle où avaient lieu les danses, accompaiiiiées d'une musi([ue étrange, parfois bizarre, faite assurément pour étonner nos oreilles européennes, accoutumées à d'autres résonances, à d'autres sonorités, mais qui n'était pas toujours sans douceur et sans charme. Cette musique n'était pas la même, ni jouée avec les mômes instruments que celle qui se faisait entendre au dehors lorsqu'arrivait l'heure des re])résentations. Au moment oîi l'une de celles-ci allait commencer, une petite bande de musiciens faisait le tour du kamponu, h In grande joie du public, en agitant leurs anUfnujs ou (UKj-ldonux, instruments singuliers, faits de tuyaux de bambous de longueurs diverses, qui rendaient un son sec et mat, très net, mais sans intonation appréciable, et dont l'ensemble produisait comme une sorte de grelottement doux. ass{>z semblable à celui de nombreuses clochettes de bois.
A cet avertissement, bientôt connu de la foule, la salle se remplissait en un instant. Au milieu de cetle salle s'élevait une plateforme carrée : c'était la scène où les danseuses devaient évoluer. Tout au fond de cetle scène se trouvait groupé l'orchestre des musiciens accompagnants, avec leurs rcbabs. leur gumelamj, leurs gongs, etc. ^ ùtus d'une espèce de veston de toile, avec un long sarong, pièce d'étoffe de couleur qui s'enroule autour des jambes et tombe jusqu'aux pieds, la tôle coiilee d'un lurban fait d'un foulard bariolé qui se roule dans les cheveux, ils étaient là, accroupis devant leurs instruments, fumant avec placidité leurs longues cigarettes odorantes enveloppées de feuilles de maïs.
de Chine qui s'avançait en pointe vers l'extrémitL^ des sourcils, pour simuler en bas, vers la joue, une longue mèche do cheveux légèrement recourbée; puis, pour que cette mècbe se délacliàt avec netteté, elles en essuyaient les bavures au moyen d'un petit tampon de laine, et l'entouraient d'une mince couche de blanc étendue sur la peau voisine. Le dessin des sourcils, très minutieux, très artis(i((uc, venait ensuite, réclamant toute leur ailresse. tt elles terminaient enfin cette partie si im])orlanle de leur toilette en plaquant délicatement sur le front, au-dessus de la racine du nez, une petite mmiche noire. Tout cela fait, elles n'avaient plus, avec le même soin et la même patience, ([u'à revêtir le riche costume sous lequel elles devaient se montrer au public.
(1) l<ampong : village.
Sur un signe du maître, l'orchestre se met en branle et fait entendre un morceau plus bruyant que brillant, dans lequel se détache pourtant par instants comme une mélopée plaintive et douce. Mais les danseuses entrent en scène, et l'orchestre se tait aussitôt; elles s'avancent avec gravité, saluent les spectateurs en ébauchant à peine un sourire, et s'asseyent sur les chaises placées presque au bord de l'estrade.
Mais bientôt la musique reprend, et nos danseuses, quittant leurs sièges, s'apprêtent à commencer leurs danses. Nous pouvons les examiner tout à loisir. L'aînée, Tamina, à la physionomie intelligente et douce, au regard peut-être un peu mélancolique, est pleine de grâce sous son riche costume : un corsage brodé d'or qui s'arrête sous les bras, le haut du corps couvert par une sorte de pèlerine aux bords frangés qui cache le dos, les épaules et la poitrine ; pour jupe, un grand sarong un peu flottant, richement brodé aussi, dont les longs plis, traînant à terre en forme de queue, laissent voir le bas des jambes et le pied mignon ; autour du corps une large ceinture, fixée sur le devant par une large agrafe de métal; en haut de chaque bras, un bracelet de niélal élégamment, orné; aux poignets, deux bracelets de perles ; enfin, comme coiffure, un cas([ue d'or merveilleusement ciselé, au cimier de plume, dans lequel la chevelure est emprisonnée (i). A part quel<iues détails, le costume de ses compagnes était presque de tout point pareil. Cependant, "Wakiem, la plus jeune et la plus espiègle, ne portait pas la pèlerine que j'ai sif,'nalée; le bronze de ses épaules et de ses bras surgissait d<' son corsage, brillant, vivant d frémissant, et, ainsi parée, chaste et modeste sous ce vêlement qui laissait à nu le haut de son corps frêle et délicat, elle semblait, comme on l'a dit, la personnification d'une de ces idoles de l'Inde qui inspirent aux fidèles le respect et la vénération.
Leurs danses, dont on ne saurait méconnaître l'iilhire en quehiuc sorte hiératique, nonl par conséquent fort loin, on le coiiiijrend, d'avoir le caract/îre lascif et provocant de la plupart des dansi'.s do rExlréroe-Orieot. Kllcs ne sont autre chose qu<- la représentation mimiqu'* de certains épisodes cnipruntés aux grands poèmes hindous et particulièn-iiient aux chronifjues du royaume de Passey. l'un des KtaLs les plus florissants de la Mahiisie avant l'invasion musulmane. CeM (lariseH, dans lesquelles la vivacité fait place à l'expressiun, et oh là pantoriiiriio prend une assez large part, se composent donc
(I) Not (lan*euiG> |iort«ieDt eu caiiquf! tanlAt à la uiunièru doM dragons ou dei cuirai*ieri. tanlAt en iiaiaill**, comm« Itsii chapuaux «le noM nundarrn'M; |>;irfiii4 auini, c« qui était charmant, Inur U\if niignnnni! i^luit comin*? nnca>Jr<*i) ilaii* <le« tiiulTui fi\tn%»i:» de hlanriioH llftirii iIk lotUH.
surtout d'évolutions lentes, de poses gracieuses, de marches cadencées, d'altitudes soit sévères, soit mélaucoli(iues, de mouvements souples des bras ot des mains, de salutations cérémonieuses, de gestes pleins de langueur, le tout constituanl un ensemble d'un charme séducteur, tout empreint de poésie et d'originalité. L'un de ces pas (si l'on peut ainsi les qualifier), l'un de ces pas surtout, auquel nos Javanaises donnaient, je crois, le nom de Feuille d'or. et qui était accompagné par le rebab eu un motif d'une mélancolie vraiment i)énélrante, produisait sur le spectateur attentif une impression étrange et indétiuissable. En réalité, c'était là, pour nous autres Européens, un spectacle saisissant et séduisant par sa couleur, sa grâce et sa nouveauté.
Lorsqu'elles avaient terminé leurs évolutions, nos danseuses saluaient le public avec un gentil sourire, puis, gravement, lentement, à pas comptés, descendaient de leur estrade et, cheminant parmi la foule, sortaient de la salle pour rejoindre k'ur case et prendre quelques moments de repos en allemlant la séance suivante. Mais tout n'était pas fini pour cela, et un autre tableau, d'un autre genre, nous était ofTort.
Il s'agissait alors de la véritable danse populaire de Java. Quand je dis véritable, j'exagère peut-être, car, s'il faut en croire certains voyageurs, celte danse ne pourrait guère être ofîerle à des spectateurs, surtout à des spectatrices europe^ennes, si l'on n'en estompait quelque peu les traits trop accentués et trop hardis. Cette fois c'était un danseur et une danseuse (celle-ci s'appelait Lees, j^ai oublié le nom de son compagnon), qui, dans le costume très simple et très rustique du peuple javanais, venaient nous donneur une idée de ce genre de divertissement. Lees était ce qu'on appelle là-bas une tandak, c'est à-dirc une danseuse publique, de celles que je signalais plus haut en notant la diU'ércnce essentielle qui, au point de vue social, les sépare des danseuses de cour telles que nous les faisaient si gracieusement connaître Tamina, Wakiem, Ayou et Sariem. « La danseuse publique — disait à ce propos un de mes confrères, grand voyageur, qui les a vues chez elles, dans leur milieu — va de ville en ville, accomjjagnée d'un musicien, pour égayer les fôtes, les mariages, les anniversaires. Ce n'est ni la foule, ni les maîtres des maisons où elle exécute ses contorsions lascives qui la paient, c'est chacun de ceux qui dansent avec elle, et ses mœurs sont ce qui lui convient qu'elles soient dans ce pays où la femme est absolument libre. co(iiielte, portée au plaisir, et a des droits égaux à ceux des hommes... Cependant, tout en étant moins sérieuse, moins classique que celle des Sarimpi, la danse que Lees exécute avec an de ses compatriotes n'est encore qu'un pastiche bien timide de la chorégraphie passionnée à laquelle j'ai vu les Malais se livrer dans cer-
~ llo —
tains endroits spéciaux, à Mysleer-Gornelis, par exemple, sur la roule de Balavia à Buitenzorg, le jour du marché d'armes... »
Il est certain que la danse de Lees et" de son compagnon, pour être moins sévère, moins solennelle, moins cérémonieuse que celle que nous venions de voir, n'offrait encore qu'un élan et un mouvement très relatifs. Elle ne manquait pas toutefois d'une certaine couleur; mais elle n'avait plus pour nous le même attrait d'absolue nouveauté, et cette poursuite, souvent gracieuse, de l'homme et de la femme, ce rapprochement et cet éloignement alternatifs de l'un et de l'autre sexe aboutissant à un accord définitif, en nous rendant l'élément vraiment humain et passionnel, faisait d'autant plus ressortir le contraste de celte danse avec le caractère en quelque sorte religieux et un peu mystique des lentes et douces évolutions qui, précédemment, nous avaient étonnés et charmés à un si haut degré.
Aussi, le public de l'Exposition n'accorda-t-il jamais au couple populaire qu'une attention distraite et secondaire. Tout le succès, le succès indiscutable et constant, fut toujours pour Tamina et ses compagnes. — Avez-vous vu les petites Javanaises? se demandait-on à chaque rencontre. Et ceux qui les avaient vues retournaient les voir; et ceux qui n'avaient pas fait connaissance encore avec elles s'empressaient de se rendre au Kampong pour les coutempler et les applaudir. Si bien que depuis le milieu de juin environ, époque ou elles firent leur premit''re apparition, jusqu'à la fin d'octobre, où les fraîcheurs de notre automne, excessives et douloureuses pour elles, obligèrent à les renvoyer dans leur pays, le pavillon du Kampong ne désemplit pas un seul jour, pas une seule représentation. Les genlillt'S Javanaises ont été, on peut le dire, les lionnes de la partie exotique de l'Exposition, et elles ont laissé parmi nous, dans ce Paris, souvent si oublieux, mais qui a le culte de la jeunesse, de la grâce et de la beauté, un souvenir (jui n'est pas près de s'éteindre (1).
(i) Un Irait de mtHuru, |»our finir. Tou» les Javanais amimt-s à Paris nn revirent pa» la terre natal*), l^f, l* juillet, en pleine n'pn''Heiilati(Mi, un des leurs, un de» musiciens, nommé Anan, mourait tsubiternent. Le commissaire de police du quartier, M, Hantucci, prévenu de l'accident, «tonnait aussitAl l'ordr' ' 'lirc tranHporter le coqts à la Morpiie. Mais il avait Cnm]»Ur san» njiagiionfl du défunt, <jui »'o|ipo8creiil absolument à
l'enlèvement du corps, disant que leur ami n'était pas mort, qu'il ne pouvait mourir ainsi loin do son pays, qu'il n'était qu'undornii. « l'ourtpioi v(i : '-- ' ' ^ 'ter? disaienl-il» ; il était bien iri. nu iniliiMi d«! non»,
ri': ^j il », vie. Le conimiitHaire était fort embarraHMO, Il lui
fallut parlementer pendant plus d'unn heure, à l'aide de l'interprète, pour l«s déci-ler enfin, leur dire qu'Anan serait transporté dans un vante monument, lr<fs décoratif, le t«m|>le de Nutre-I)ame, où le bien-être qu'il trou-
LES KOLIES-PARISIKNNES
Situé uon loin du chalet fiuhimlais, du chalcl norvéïçiiMi et de la curieuse taillerie de diamauls de MM. Boas frères, eulre l'exlrémilé de la rue de l'Université el le Lac, au milieu d'une sorte de petit parc coiiuellonient aménagé, le théâtre dos Folies-Parisiennes, dont il faut bien rajjpcler l'cxiiteuce, n'était rien autre chose (ju'un i;rand café-concert. Placé sous la direction de trois acteurs parisiens, MM. Daubiay, Scipion et Geor^jes Richard, qui n'y ont point fait de brillantes aifaires (^il s'en faut de tout), ce théâtre a eu évidemment à soufTrir de la concurrence terrible que lui faisaient les divers spectacles, autrement étrani^cs et curieux, qu'on avait disséminés dans la vaste cnceinle du Champ de Mars, et (|ue les visiteurs de l'Exposition lui préféraient tout naturellement, les cafés-concerts ne mancjuant point dans Paris môme et s'y trouvant en nombre assez considérable pour saiisfaire les désirs de tous les amateurs du genre.
Ce que le théâtre des Folies-Parisiennes présentait de plus inlé rt'ssant, et dont bien certainement le public se souciait le moins, c'était sa construclion, (jui oll'rait un caractère de véritable originalité. Kdilié sur les plans de M. Letorey, architecte, par l'ingénieurconslrucleur M. île Schryver, inventeur des maisons en acier démontables et iransportables, ce théâtre était lui-mùme complètement en acier, fondations el couvertures comprises, el l'on peut bien dire qu'il était incombustible. Les murs, les cloisons, les i)lanchers étaient formés de panneaux df lùle mince d'acier d'un millimètre d'épaisseur aux(juel3 un emboutissage convenable donnait le maximum de résistance; les parois d'un même mur, distantes de seize centimètres et constituées par les tùlcs, étaient réunies au moyen de larges plats boulonnés sur les bords supérieurs de chacun des panneaux. Ainsi entendue, la construction entière était d'une extrême légèreté. A l'issue do l'Exposition, ce théâtre, démonié pièce a pièce, a été envoyé dans rAméri([ue du Sud, oli il devait être transformé en salle de bibliothèque publique.
Pour le reste, quand j'aurai dit que le chef d'orchestre dos Folies- Parisiennes était M. I*aul Frémaux, que M"" Mariquita y remplissait les fonctions de maîlrcsie de ballet, qu'on y jouait des ballets, divertissements et pantomimes tels que trs Petits Maraudeurs, les
verait dissiperait certainement sa mauvaise humeur, et où d'ailleurs ses compatriotes pourraient aller le voir dès le lendemain, lui porter du tabac, des friandises, etc. Le lendemain matin en eiïet, tous les Javanais du Kampong arrivaient à la Morgue, dans srize voitures, et comme le pauvre Anan n'tHail pas ressuscité, ils consentirent sans trop de peine à le laisser enten-er.
Aventures d'un Gascon, un Drôle de contrat, que les dansears avaient nom Magron, Joulins, Bardoux, M""^' Lebreton, Ida Briant, Léon, que les chanteurs s'appelaient d'Aubreuil,"M"'** Reine, Thérèse, etc., enfin, que trois représentations étaient données chaque jour à deux heures et demie, quatre heures et huit heures, et que le prix des places était fixé à un franc et deux francs, je n'aurai rien à ajouter sur le compte de cet établissement, dont le plus grand défaut était de manquer complètement d'originalité.
LES AISSAOUAS
Ceux-là me font un peu l'efTet d'appartenir à la nombreuse tribu des Beni-Farceurs, et ce n'est pas le succès très incontestable qu'ils ont obtenu qui modifiera mon opinion à leur égard. Si je ne me trompe, ils avaient d'abord commencé l'exhibition de leurs exercices, aussi étranges que parfailemect répugnants, au Café algérien de l'Esplanade des Invalides, et ce n'est qu'ensuite qu'ils sont allés s'installer au Concert marocain de la rue du Caire, où la vogue les suivit si bien qu'après avoir donne seulement trois représentations par semaine, ils finirent par en donner trois chaque jour.
Ces baladins d'une espèce toule particulière, dont le sérieux imperturbable délierait toute concurrence, sont, paraît-il, les pontifes d'une religion singulière, dont le prophète, (ju'ils honorent à leur njaoière (une bien vilaine manière), répondait de son vivant au nom de Mohammed Ben Aïssa — d'où leur nom d'Aïssaouas. Pour réjouir la mi'-moire do ce prophète, qui sans doute manifeste de rares exigences, ces excellents ministres d'un culte heureusement ignoré de la plupart d'entre nous passent un tenip3, qu'ils pourraient employer d'une façon plus utile, à broyer entre leurs dents du verre qu'ils avalent ensuite (sans douleur!), à dévorer gloutonnement des couleuvres et des serpents, à s'enfoncer dans les yeux des épingles cl autres engins, h promener tranquillement et en tous sens leur langue sur un fer rouge, a mareher sur des lames do sabre, que, Hai«-je encore :' C-; sont ces exercices aimables et varié? qu'ils répétaient tous les jours devant une foule (fui semblait fort justement répugner è ce spectacle, mais qui ne persistait pas moins à emplir leur liille à chaque représcnlalion. Par quels moyens, par quels pror^d/;», CCH hommes parvenaient-ils u s'insensibiliser assez eompl»)- • •■"■' 'it pour pouvoir «ans danger se livrer à des jtralirpios aussi leres et en apparence aussi périlleuses? C'est ce <[uc je ne HMuraJA dire, devant me borner k constater les faits. Il est bien évi* deul qu'il y a là de la jonglerie, mais oIIk est lu résultat d'un ou de pluHioars socrctii qu'il nous 03l inipossiblo do pénétrer.
Chose assez. HJngulière.ccs Aïssaouas, dont le Hucès à l'Kxposilion
fui si i^éucral et si complet, se virent complètement dédaignés du public une fois celle-ci terminée. Tandis ({ue la recette totale de leurs représentations au Champ de Mars ne s'était pas élevée, dit-on, à moins de 4(10,000 francs, ils cherchèrent vainement ensuite pendant plusieurs semaines un engagoraent quelconque, et finirent par trouver seulement, i)our les accueillir, un café-concert de bas étage dans un quartier excentrique, sur un des boulevards extérieurs. Ils végétèrent là quelque temps, sans pouvoir réveiller l'attention qui s'était si bien attachée sur eux primitivement, puis... puis sans doute ils retournèrent dans leur pays, car on n'en entendit plus parler.
SPECTACLK ÉGYPTIEN
Il ne faut pas confondre celui-ci avec le spectacle fort intéressant de la troupe Khédiviale du Caire, que j'ai tiécrit précéilemment et qui se donnait daud la salle du Théâtre International. Ce « spectacle Egyptien » avait clé organisé par les soins de M. Delore de Gléon, commissaire général de la section égyptienne à l'Exposition universelle, et il fut inauguré le 26 juin. Il était situé dans cette étonnante rue du Caire, toujours si grouillante et si animée, à droite, en montant, avant le théâtre des Aïssaouas. Le petit bâtiment qu'on lui avait construit était curieux extérieurement, et sa façade, couimc nous disait le programme, était « faite entièrement de moucharabiés, c'est-à-dire en petits morceaux de bois moulés et rapportés ensemble avec un art spécial dont los Égyptious sont très fi(;rs. » Un Égyptien qui ne paraissait ni fier ni timide, c'est 1' « aboyeur » en turban (jui, dans un fraïujais aussi étonnant qu'exotique, se tenait à la porte et adressait au public, un boniment bien senti sur les merveilles qui l'attendaient dans l'intérieur du théâtre pour la modique somme d'un franc par personne. Ici nous avions (comme aussi chez les Aïssaouas, où j'ai oublié de la mentionner) la fameuse danse du ventre, spectacle peu ragoûtant dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, puis la danse des aimées, plus gracieuse, et la danse du sabre, aussi orig-inale et plus intéressante. La danse du ventre était exécutée par une assez jolie femme nommée Aïoucha, qui se tordait et se torturait ainsi à plaisir, au son de trois maigres instruments, et qui obtint immédiatement un succès de curiosité, parce qu'elle était, je crois, la première qui se soit ainsi exhibée en ces parages.
Mais p.issons. Nous allons lui trouver des émules , sinon des rivales.
LA TENTE MAHOCAINE
Toujours à droite dans la rue du Caire, au-dessus du spectacle Égyptien et du théâtre des Aïssaouas, se trouvait la Tente Marocaine. Là aussi nous rencontrions la danse du ventre (celle-là avait
même la prétention d'être la seule authentique), avec d'autres danses variées. Si j'ai bonne mémoire, c'est là qu'on pouvait contempler une charmante jeune femme qu'on appela aussitôt « la belle Zorah a et qui méritait celle qualification. Mais auprès d'elle s'en trouvait une autre qui ne lui cédait en rien, une fort jolie fille qui n'était autre que la cousine de « la belle Fatma, » et dout le vrai nom, un peu compliqué, était Baya Mathilde Akoun Beut-Eny. Fille d'an ancien inlerprèto militaire d'Algérie, qui pendant quatre ans avait été précisément caissier de la troupe où figurait Fatma, elle avait, sur ses conseils, consenti à marcher sur les traces de sa cousine et su conquérir en quelques mois la réputation que celle-ci n'avait acquise qu'au bout de plusieurs années; elle avait môme obtenu un prix de beauté au concours de Neuilly. Elle était, on peut le dire, l'étoile de la troupe qu'exhibait la Tente Marocaine, où à ses côtés dansait toute sa famille, voire son frère, Gradoudja. qui portait un travesti féminin.
Les exercices et les danses ne différaient guère ici de ce qu'on voyait au Spectacle Egyptien, Seulement, l'ensemble peut-être était un peu plus brillant, en même temps que l'orchestre plus nombreux. Tous ces établissements, d'ailleurs, regorgeaient de spectateurs. L'Exposition terminée, la troupe de la Tente Marocaine trouva un refuge aux Montagnes Russes du boulevard des Capucines, après quoi elle fui engagée au Village Japonais du boulevard de Strasbourg. Je ne sais ce qu'elle devint ensuite.
LE CAFÉ ÉGTi1>TIEN
Il y avait, à l'extrémité et de l'autre côté de la rue du Caire, non loin du palais de3 Machines, un Café Kgypl'wu, qui prétendait, lui aussi, possc<Icr la seule danse du ventre véritable, authentique et brevetée sans garantie du gouvernement khédivial. Comme le précédent, cet établissement se composait d'une grande tente, richement tapissée, pouvait contenir environ "200 personnes. Accompagnées par «b'ui seuls niusiciens, dont un jouait une sorle de mandoline, j'ai vu là trois femmes exécuter cette trop famouso danse chacune à leur tour, en en mdr<|uanl le rythme avec des crotales de métal en (^ise de castagnettes. Mais ce que je n'ai vu que là, c'est la danse du derviche tourneur, ••xécutéo pur un bonhomme vêla d'une robe très anipb* serrée h la taille, roillé d'un long bonnet pointu, qai, commenganl à tourner lentement, mélhodiciuenn-nl, puis. N'animant peu à peu el accélérant toujours son mouvement, en arrivait à un tournoiement en quelque norte mécanifjui' «t d'une rapidité verligineane jusqu'à re que, rHfloufllé, épuisé, haletant, il s'arrêlAl tout d'an coup, roide el immobile, comme s'il avait été fiché en terre.
— Entre temps, deux individus à longue barbe, cuculutlés et enturbannés, circulaient dans la salle, porteurs di' minuscules tasses (le café qu'ils olTraient gratis aux amateurs. Los personnes délicates refusaient volontiers ce l)reuvai;"e, on raison de la propreté tout approximative des mains qui lo leur présentaient.
Dans tous ces élablissonieuls le prix d'outréo était fixé à un franc, la roprésentalion ne durait guère plus de vingt minutes, et, à quelque heure que co fût de jour ou de soir, les salles étaient l)resquo toujours b(jndée3 de spectateurs. Selon toute apparonco, toutes les petites entreprises Jo co genre, dont les frais, en somme, étaient minces, et doul les recettes étaient abondantes, ont dû être singulièrement fructueuses.
LE r.ONCEIlT TIMSIE.N I)K LA ItELLE FAÏM.V
A l'Exposition universelle de i87S, oîi l'on n'avait pas, comme cette fois, fait une larg(> place à l'élément exotique et pitlorcsqu(>, il y avait, auprès du pont d'Icna. un petit concert Tunisien, qui était le seul établissement de ce genre que l'on pût rencontrer. Un assez maigre orchestre s'y faisait entendre, dont le principal musicien était une sorte de colosse, un énorme Algérien, grand et gros, père d'une adorable fillette dont la grâce souple et mignonne contrastait d'une façon singulière avec celui qu'on appelait « le Ciéant de Souze. » Vu jour, pour amuser les clients, ce bonhomme eut l'idée de faire danser sa fille, tout familièiement. L'enfant, à ce moment îigée de sept ou huit ans, se mit alors, un peu gauchement, sans y mettre d'intentions, à imiter la danse du ventre, qui. à Alger, avail frappé sa j)etilo imagination. Kilo obtint un succès fou. plut à tous les visiteurs, recueillit, avec de nombreuses caresses, des sous et même de belles pièces blauches, et jusqu'à la fin de l'Exposition recommença chacjue jour son petit exercice, qu'elle renouvelait même plusieurs fois dans la journée. Cette enfant, q\ii de son vrai nom s'appelle Rachel Bent-Eny, est devenu la séduisante jeune fennno que nous connaissons aujourd'hui sous celui de « la belle Fatma » et dont on a tant parlé en ces dernières années.
La belle Fatma ne pouvait manquer de se produire à l'Exposition de 1S80, oîi son succès paraissait assuré d'avance. Elle s'y produisit môme en divers endroits successivement, ce qui ne prouve pas que ce succès ait été aussi spontané cette fois que la précédente. On la vit d'abord, dès les premiers jours de juin, au (irand Théâtre de l'Exposition, avant que les (iitanas de Grenade y vinssent faire leur bruyante et triomphante apparition. De là elle passa, si je ne me trompe, dans l'une des deux tentes marocaines de la rue du Caire; puis enfin elle se mit « dans ses meubles » et alla s'installer précisément tout auprès des Gitanas, en un coin de l'espèce de grand
bazar au milieu duquel se trouvait le Grand-Théàlre dont elle avait été l'uD des premiers ornements.
C'est là que je la vis pour ma part, dans ce petit établissement minuscule qu'on avait baptisé du nom de Concert Tunisien et qui prouverait qu'on peut rencontrer des entrepreneurs de fumisterie même sur les bords africains de la Méditerranée.
La petite salle, toute tendue de tapisserie, mais qui n'avait guère plus d'importance qu'une vaste antichambre, pouvait bien contenir, en les compressant avec énergie, une cinquantaine de spectateurs dont quelques-uns seulement trouvaient le moyen de s'asseoir sur de mauvaises chaises. On y pénétrait brusquement en soulevant une simple portière, et l'on se trouvait aussitôt en face de la scène, c'està-dire d'une estrade garnie aussi de tapisserie, sur laquelle était groupé tout le personnel de la troupe. Au tond, sur une sorte de trône exhausse de deux marches, une grande glace derrière elle, la belle Fatma, lenant un darabouka que ses mains mignonnes frappent parfois avec une certaine indolence. A sa gauche, accroupi sur ses pieds, son père, le « colosse de Souze », raclant avec fureur une espèce d'alto qu'il tient comme un violoncelle; auprès de celui-ci, un nègre sans doute authentique, armé d'un tambour de basque, et une femme avec un darabouka . A droite de Fatma, une vieille femme tenant an tambour de basque, et trois danseuses ayant chacane en mains un darabouka. Enfin, au bas de l'estrade, par conséquent dans la salle môme, un piano tenu par une Tunisienne des Batignolles, dont le langage trahit une longue frcqucnlalion avec la plus pure population parisienne.
Le spectacle (un franc pour les civils, les militaires et les bonnes d'pnfanls) durait bien une douzaine de minutes, et comprenait: {" une « danse algérienne », qui n'était qu'une fausse danse du *venlre exécutée avec un sans-façon exemplaire ; 2" une « danse circassienne ■>, qui avait la prétention d'f^tre une danse des épées, mais d <nl l'étude n'avait certainemetjt pas coûté grand mal à celle qui s'y livrait; '.\'^ ^uWn, une « danse tunisienne b, exécutée par la belle Fatma en personne, mais qui ne devait pas faire perler la sueur snr son beau front, car elle pouvait la répéter plusieurs fois par jour sans se fatiguer outre mesure.
LE COMCERT MÀii.MtS
Concerts tunisiens, conccrls marocains, concerts algériens, il y on •Tait de toutes portes, et il faut convenir (|uc rAfrirjur; musicale (!) était amplement représenléo ù l'KxpoHition... Il n'y manquait qu'un conc<;rt Iripolilain, et mAme un concort congolais. Je les ai vainement cherch<^s l'un et l'autre; à mon grand regret, je n'ui pu les découTrir.
Mais pour péuétrer au Concert Algérieu, il uous faut quitter le Champ de Mars, abandonner celle rue du Caire dont le souvenir grouillera longtemps encore dans l'esprit des Parisiens, el franchir la distance qui nous sépare de l'Esplanade des Invalides..
Très curieux, ce Concert Algérien, dont le pn^gramme nous annonce des a danses mauresques, ouled-naïls, kabyles et nègres, dirigées par trois orchestres. » 11 va sans dire qu'ici encore nous retrouvons, comme un cauchemar, l'éternelle danse du ventre, qui nous poursuit de ces hideuses contorsions. Il y en a, fort heureusement, d'un autre genre, et, fort heur"eusemcnl aussi, les danseuses sont pour la plupart jeunes el jolies. Une surtout, une petite Kabyle (le (juatorze ans, loule mignonne et loule charmante, qu'on appelait Torkia, et (|ui, les bras nus et des paillettes sur les joues, exécutait la danse des épées avec une grâce et une crûnerie délicieuses. Cette même danse des épées nous était ofl'erte aussi, mais d'une tout autre façon, par une femme plus formée et d'un aspect bien dilTérent, à la physionomie énergique et rude, au regard sec et brillant comme l'acier, qui, tournant sur elle-même d'un mouvement très rapide, jouait avec ses deux sabres recourbés comme avec de simples plumes, les agitant et les brandissant en cadence, en posant tour à tour les pointes sur ses bras, sur sa poitrine, sur son cou, jusque sur ses yeux, cl, avec une adresse étonnante, les maintenant en place sans cesser sou tourbillonnement, dont elle augmentait au contraire la vivacité, encouragée qu'elle était par le rythme de l'orchestre, qui allait toujours, toujours, toujours s'accélérant. C'était là un spectacle vraiment curieux, intéressant et original, on peut dire saisissant.
Tranchant avec colle-ci, les danses d'aimées se faisaient remarquer par certaines altitudes pleines de grâce el de langueur, par un. .accompagnement musical qui n'élait pas toujours sans charme, et auquel parfois venait se joindre le chant. Par exemple, les danses de nègres et de négresses, grotesques sans le vouloir, n'avaient pour elles que leur caractère d'étrangeté vulgaire. A ces danses lourdes et sans grâce je préférais les chansons arabes, d'une couleur savoureuse et pittoresque, que chantait une des femmes en s'accompagnanl elle-même sur une sorte de luth oriental appelé l;ninlra.
Kn somme, les séances du Concert Algérien oll'raient un intérêt réel à qui était bien préparé i)0ur voir et entendre, et roriginalilé n'en était certes pas exclue.
LE CUNCKHT TIJMMEN DU SOUK
Je n'en saurais dire autant du Concert installé au Souk tunisien. Celui-ci était assez vulgaire, et no se distinguait par rien de particulier. Je me trompe : il se distinguait par ce fait que les danses des
aimées y étaient accompagnées — ô horreur ! — par un piano européen, bur lequel les airs arabes, parfois si curieux, perdaient tout leur cachet et leur caractère. Le virtuose qui tenait ce piano était un juit arabe nommé Bennini-Semmama, à qui le séjour de Paris fut fatal: il tomba malade ici, et mourut dans les derniers jours du mois d'août. Je ne sais qui lui succéda dans son emploi.
Cela me rappelle un souvenir.
Dans les premiers jours de décembre, la cour de l'Hôtel des Ventes de la rue Drouol fixait les regards des passants, qui s'arrêtaient, surpris, devant un amas énorme de divans en tapisserie turque, de lanternes aux tons criards, de tentures fanées, de guéridons aux couleurs éteintes, de drapeaux déchirés, de tables, de bancs, de tabourets... Contre le mur, on avait étalé des glaces, sur lesquelles diverses inscriptions avaient été faites avec des diamants, entre autres celle-ci, que j'ai retenue: Aicha,je Caimel que son auteur avait heureusement négligé de signer. On se demandait d'oîi pouvaient provenir ces étranges débris, qui faisaient, ainsi et pêle-mêle entassés, jetés sans ordre sur le pavé, le plus singulier et le plus misérable effet.
Or. ce qu'on vendait là, c'était le mobilier du Concert du Souk tunisien à l'Exposition universelle. C'était la revanche du hasard contre l'odieuse danse du ventre, qui venait ainsi s'échouer à l'Hùtel des Ventes, où son succès était moins grand que là-bas, au milieu des merveilles de l'Esplanade. Car, il faut le dire, tout cela s'est vendu à vil prix, et tout ce matériel, qui comprenait douze glaces, trentedeux lanternes, six divans, deux grandes tables turques, des tentures, des drapeaux, des tapis, 100 tabourets, oO tables-guéridons, produisit péniblement une somme totale de 1,3.j0 franc?. Les tabourets durent '"•tn* vendus par douzaines, à raison de un franc la pièce; les guéridons trouvaient à peine acquéreurs à 11 francs les six, et on avait un divan avec .<^es coussins pour moins de 25 francs! Sic tramil...!
Noos n'en avons pas fini avec l'Esplanade des Invalides, qui nous réservait des surpriscH de [ilus d'un genre. C'était d'abord les fantasias si brillantes des cavaliers arabes, spectacle superbe v\ presque émouvant «pie ceux-ci donnaient chaque jour au publi(î »ur la large place formée par les façades des premiers bàtiiuoiits algériens fju'on rcnconlrail en arrivant par lu porto du (juai. (l'est là qae neuf beaux cavaliers tunisiens se livraient ù des évolutions caricasos, ploioct de couleur et de caractère. Mallieureusenieul, et malgré vm succès très ^rand et parfaitement justifié, ce spectacle dora peu. Après quelques semaines à peine, ces pauvres diables.
d'une apparence si forte et si robuste, étaient pris de nostalgie et demandaient instamment au commissaire général l'autorisation de retourner dans leur pays. Il y aurait eu cruauté k les retenir malgré eux. et il fallut bien se résigner à les laisser partir.
C'est sur cette môme place que, à certaines heures du jour et presqtie loute la soirée, se réunissait et se faisait entendre la nouba algérienne, c'est-à-dire la musique des tirailleurs algériens (turcos), avec ses instruments aux sons perçants et criards. Celle-ci obtenait aussi un vrai succès, mais dû bi(>n plus à la curiosité qu'au sentiment de l'art, car l'art n'a pas grand'chosc à faire avec cet asseniblaiie d'instruments primitifs, d'une sonorité stridente et d'une justesse moins qu'approximative, qui vous répète jusqu'à vingt-cinq fois de suite le même motif de seize mesures sur un rythme enragé, scandé par le battement des tambours. Il n'importe; ces braves gens avaient l'air enchantés de se faire admirer et de se voir entourés par tant d'amateurs.
Mais un speclacle unique, un spt>ctacle vraiment intéressant pinson étrangelé, par son caractère absolument neuf, par sa coul<>ur toute ijaiticulière, par sa variété savante, p^r son luxe tout oriental, par son allure, par son mouvement, par le sentiment pittoresque qui s'en dégageait, par le milieu môme dans lequel il se produisait, c'est le grand défilé de la procession du Dragon de l'Annam, pièce de résistance des quatre gramles fûtes de nuit qui furent données à rEsj)laiiade (juatre mardis de suite, les l.'î, 20 et 27 août et 3 septembre. J'ignore qui avait réglé ce cortège étounaut. prodigieux, stupéfiant et tel qu'on n'en reverra jamais, mais certainement celuilà, quel qu'il soit, a fait preuve d'une habilelé peu commune et mérite les éloges les plus complets de tous ceux qui possèdent à un degré quelconque ce sentiment de l'art dont je parlais il n'y a qu'un instant.
Qu'on se figure, parcourant rEsi)lanade, dont les parterres, la pièce d'eau, les pavillons et tous les bâtiments étaient brillamment illuminés, un cortège ainsi composé : en tôte, une musique arabe; puis, sur des chevaux de troupe, neuf cavaliers, dont quatre spahis et cinq Sénégalais, à la tôle noire fière et superbe; un groupe de spahis à pied; Tunisiens et Algériens portant étendards, oriflammes et bannières; janissaires à pied; la nouba des tirailleurs algériens; dans des pousse-pousse, tous eu grands costumes d'apparat, les acteurs du Théâtre Annamite, les aimées des difTérents concerts tunisiens, algériens et marocains, les femmes sénégalaises, enfin les petites danseuses javanaises, toujours souriantes, toujours gracieuses, toujours aimables; \n\ grand palanquin, portant encore quelques femmes; les Canaques de la Nouvelle-Calédonie, couverts de leurs hideux et efl'royables masques de guerre ; les nègres du
Gabon, du Congo et du Sénégal, avec leurs musiques ; et enfin, pour fermer le défilé, le Grand Dragon de l'Annam, aux longs replis tortueux, comme la Tarasque pr-'vençale, -entouré de ses prèlres et de ses servants. Ce long cortège, se déroulant entre une double haie de porteurs de torches cl de lanternes, le son de toutes ces musiques jouant ensemble et dont la cacophonie semblait presque harmonieuse, les cris et les exclamations des uns, les mouvements singuliers et les contorsions des autres, les applaudissements du public, tout cela, par une belle soirée d'été, au milieu de flots de lumière, avec des feux de bengale qui d'instauts en instants semblaient enflammer les arbres el les bosquets, tout cela était unique, féerique et sans précédent. Qui ne l'a pas vu ne peut se figurer, dans de telles conditions, l'elFet d'un tel 'défilé.
Maintenant, et quand j'aurai rappelé, ne fût-ce que pour mémoire, le spectacle, vraimeut grandiose et vraiment artistique, celui-là, que nous ofl"rit, au Palais de l'Industrie des Champs- Elysées, l'exécution superbe de la belle Ode triomphale de M"'' Auguste Holmes, j'aurai, je crois, mis en évidence tout ce qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, nous a été ollert par l'Exposition universelle de 1889 touchant le théâtre et tout ce qui s'y rallache d'une façon quelconque. C'est la première fois, je l'ai dit en commençant, qu'une grande exhibition internationale nous met à même de passer ainsi en revue, môme d'une façon incomplète, une fuule de choses cl d'objets se rapportant à un art que tous les peuples civilisés cultivent aujourd'hui avec une passion si ardente, et qui semble avoir atteint son plus haut point de développement. Aucune Exposition ne pourra se tenir désormais, après un tel e.\«'mpi«;, sans que le théâtre y trouve la place qu'il est en droit d'occuper et d'exiger. .\u point de vue générai, le succès qu il a obtenu el l'accueil qu'il a reçu en cette circonstance n'ont pas été sans influence sur le succès d'ensemble de l'Exposition noéuif, el il est certain que s'il y avait manque, quelque, chose manquerait au triomphe colossal de celle-ci.
Cesl ce qui m'a engagé à entreprendre ce travail, dont jo ne prévoyais pas moi-mAmc tous le» dcveloj)pcments, el ce qui me fait croire que Ha publication ne sera pas peul-ôlre sans quelque utilité.