LE THÉÂTRE INTERNATIONAL
L'Exposition était, je crois, déjà ouverte, lorsque la concession de ce théâtre fut accordée à un Anglais, M. Seyniour Wade, qui, par conséquent, n'avait pas de temps à perdre pour se mettre en mesure d'eu tirer profit. Il se mit à l'œuvre aussitôt, et en trentecinq jours le théâtre fut construit, un théâtre pouvant contenir environ 2,o00 spectateurs. Il était situé eu bordure de l'avenue de Suffren, parallèlement et à côté du Grand Théâtre de l'Exposition, dont j'aurai à parler tout à l'heure , tout près du Globe terrestre et de ce superbe palais Mexicain, si curieux et si caractéristique. La salle, malheureusement assez mal éclairée d'ordinaire, comprenait un vaste parquet, qu'une balustrade séparait d'un large pourtour-promenoir, au- dessus duquel s'élevait uu spacieux amphi- Ihéàlre. Point de richesse d'ailleurs, point d'apparence de décoralion. Ou se serait cru volontiers dans uu de ces grands cafés-concerts qu'on élève pour la circonstance dans les grandes foires de province. La scène ne manquait pas d'étendue, mais , dépourvue de rampe, elle était, elle aussi, fort mal éclairée, et restait constamment dans une sorte de pénombre qui nuisait considérablement à l'efTet et qui, lors des représentations pourtant fort intéressantes de la troupe égyptienne, ne permettait que de voir fort mal des décors qui no lais.<}aient cep<-'ndant pas que de prés<'nt<'r un certain caractère d'originalité. Partout dans ce théâtre on fumait et l'on buvait. Le prix des places était de 5 francs à l'aïuphilhéâtre, 2 francs au parquet et \ franc au pourtour. Oualre n-présentations avaient lieu chaque jour, deux dans la journée, à trois heures «-t qu;ilie heures et dcinic, deux le soir, à huit heures et neuf heures et «ieniio.
L«- Théâtre International fil son inauguration le samedi (j juillet. II n'offrit d'abord au public rien de pa^liculi^rement original, et ses spcclacles n'étaient guère aulre chose que ceux qu'on voit dans nos cafén-concerts bien achalandés. Kntre autres attraits, on y eut les expéri' " l'un prchfi ligilateur fort habile, et bi(Mi connu rlu puidic p. .. .., M. iJualicr de Kolla, cl les iniilalionH très auiu^iuiiles
Il Aprèt cinq moif environ paué* |iamii noui», Uiul lu perKuniiui tlu TtK^àtro AnnamiU- a f|uitt4 Paris lo U novembre, ot l'oal (unbari|ué pou de joun apréi à .MarneiUv, fort d^iiruux laoi doulo do rovoir lo pay« natal.
d'un artiste aussi très habile eu sou goure, M. Piohal. A cela se joiii;uaieul des tableaux vivauls, l'exéculiou de chants nationaux de divers paj'S par un chœur de trente voix d'hommes, etc.
Mais ceci n'était que peloter en attendant partie, et M. Seymour Wade préparait un coup de maître. Il avait entamé des négociations avec M. Soliman Cardahi, directeur, non point, comme ou l'a dit, de l'Opéra khédivial du Caire, mais d'une troupe de danseuses, chanteuses, lutteurs, etc., dépendant peut-être de ce théâtre et du Khédive, mais n'ayant assurément, malgré son spectacle très savoureux, très original, aucun rapport avec l'importante scène lyrique égyptienne où l'on représente, tout comme sur nos grands théâtres d'Europe, les œuvres du grand ré])ertoire musical international. Ces négociations avaient abouti, et M. Cardahi avait obtenu tlu Khédive l'autorisation d'amener à Paris une troupe d'une Irentaine d'artistes, choisis parmi les meilleurs de son personnel. Cette troupe, conduite par lui, s'embarquait à Alexandrie le samedi 17 août, à destination de France, arrivait à Paris huit jours après, le 24, et donnait, le 31, sa première représentation au Théâtre International. Je ne crois pouvoir mieux la faire connaître ([u'en reproduisant ici le programme, à la saveur exotique assez prononcée, qui se vendait à lintérieur du théâtre et qui donnait tous les détails du spectacle.
Voici d'abord pour le personnel et les principaux artistes:
La troupe a lilé soigneusement choisie jiar M. Soliman Cardahi, directeur du Tliéàli'c Arabe à l'Oix^ra Klirdivi;il du Caire, (ju'il a accompafiiiéc en France et (\m ust le seul qui a eu de grands succès auprès du gouvèrnemuMit ègyittien.
La troupe se compose de trente des meilleurs artistes et se divise en chanteuses, danseuses, musiciens, lutteurs, escrimeurs, joueurs de bâton et de naboute.
Les chanteuses sont les célèbres Zcnabe Effendi, Labibii E/fcndi et La Hancine liffendi. Les danseuses, les charmantes Choke Effeudi, Amina Effendi, Lalifa, Salime et Farida Effendi.
Les musiciens renommes sont: Ckcik Ali Osman, Chcik Mohamed et Sclim hlahmoudi'. Il y a en outre trois musiciens pour la musique de danse.
Les grands lutteurs de l'Orient Hassan Moustapha, ancien lutteur de Abdel-Kader, et Ali Abou-IIousmnn.
Les escrimeurs de ))remière force. Joseph Sûhe, qui a reeu de grandes récompenses de Rodolphe, kronprinz dAulricho, de rem](ereur Nicolas de la Russie et de l'empereur du Brésil; Habib Effendi Fadoule, le célèbre Syrien, et h'(di Effendi. Il y a aussi chez eux des joueurs de canne, etc.
Tous ceux-ci étaient ce que nous appelons chez nous « les vedettes. » Si les femmes étaient « célèbres » ou « charmant(;s, » on voit que les hommes ne leur cédaient en rien, puisqu'ils étaient « lenommés, » ou 0 grands, » ou c de première force ». Les cadres de la troupe
étaient remplis par les emplois secondaires et par les chœurs de chant ou de danse. Après les renseignements sur le personnel, le programme nous offrait des détails sur le -spectacle :
La scène représente la forêt du Mont-Liban, en Syrie.
TableaL" I. — Les Arabes se vénèrent du grand héros Antare. — Tableau II. — La chanson d'amour, par Zenabe et sa compagnie, et des danses par Latifa avec le sabre.
Décor fantastique.
Tableal" III. — Jeux d'escrime donnés par Joseph Scàbe et Habibe Effondi Fadoule. — Tableau IV. — Les lutteurs Hassan Mousiapha et Ali Abou Housman.
Décor rue de la Mosquée, au Caire.
Tableau V. — Les jeux de canne, par Mohamed Mabou et le nègre Hassan. Jeux de naboute, par Eliasse Ab-Dou et Josoiih Sàbe.
Pour le jour, Décor Salle Egyptienne.
Décor pour la nuit, Fontaines lumineuses.
Tableau VI. — La danse, par Choke Effendi. — Tableau VII. — La danse, par Amina Effendi. — Tableau VIII. — La danse, par Farida Effendi. — TaiîLEau IX. — La danse, par Ahaneme Effondi. — Taiu.eau X. — La dan«o, par la négresse Iladamo. — Tableau XL — Les chants, par Ali Housman et compagnie. — Tableau XII. — Les chants, par Zenabe et deux nègres. — Tableau XIII. — Danse par toute la troupe.
Le programme nous faisait connaître en outre que les décors étaient « peints par le célèbre Mancini, d'après l'Opéra khédivial du Caire. » Celait, comme l'indique le nom du peintre, des décors à l'italienne, mais qui ne manquaient ni de caractère, ni do chic, ni de pittoresque. Entre autres, c<'lui qui représentait la rue de la Mosquée, au Caire, était curieux comme |)l.intation et comin»^ elTet. lOulin, un»' dernière mention, tranchant avec le reste cl n'ayant plus rien d'éfQ'ptien, nous annonçait « Gauthier et son orchestre. » En ellel, un orchestre parfaitement européen, placé au fond de l'amphithéâtre et face à la scène, invisible par conséquent pour les spectateurs du fond du parquet ou du pourtoiir, occuj»ait les enlr'acles, jyendanl |p.,.....i ;i .,.. f.:-nit entendre. Et c'était un sini;ulier ellet pour hs
oi - .'. que les souH de cet or<'heHtrc, faisant Hucréder
les tonalités de notre ftyHtème européen à la muHiquc, étrange pour nouH quoique non (oujoufH sans charme, qui accompagnait toujours «or la fccne Ich cUatiU, les danses et les cotnbatH. L'altcrnanct; do ces deux n ' i^ait un roiitrnHlo saiHisNant.
On a vu, poi .•■- .'in- m- ni' du prfjgr.itnnic. (lu'il ne M'a^it p;iB ici, c^jmmc au Thcàtr<- Annamite, d'uuu muuiiusluUou liltûiuire ut
véritablement scénique, d'un spectacle suivi, loii;ique, régulier, nous uilVant une action dramalique empreinte d'un iniérôt passionnel plus ou moins vif et se présentant à nous cuDinuK^ un reflet des mœurs, de la civilisation, des coutumes et des tendances intellectuelles d'un peuple. Ceci n'est cju'un spectacle de curiosité pure, formant une succession do tableaux pittoresques et nous mettant simplement au lait des distractions plus ou moins délicates d'un pays oîi l'art ilramatique n'existe en aucune façon, et où l'on ne se projjose ainsi d'autre bat que d'amuser, d(> caresser, de bercer en quelque sorte les yeux et les oreilles. Ce ne sont que chants, danses, exercices de corps et d'adresse d'un genre particulier, qui tiennent à l'art d'une façon presque indirecte et par un lil assez ténu, mais qui n'en sont pas moins intéressants pour nous autres Européens (je parle de ceux qui n'ont jamais mis le pied sur la terre d'Afrique), parfaitement ignorants des plaisirs de ce genre qu'on goûte en Orient et qui n'exigent du spectateur qu'une contemplation passive et silencieuse. Ici point de passion, point d'émotion, aucun trouble possible pour l'esprit, nulle part l'aile au cœur ou à l'intelligence, mais une jouissance calme, paisible, sans surprise et sans secousse, ((ui s'accorde on ne peut mieux avec 1(> flegme habituel, imperturbable, de la race à laquelle elle est destinée.
C'est au ThéAfre International, et par les sujets féminins de la troupe égyptienne de M. Soliman Cardahi, que j'ai eu pour la preniirre fois le plaisir (?) de contempler celte chose étrange qui s'appelle « la danse du ventre », que je devais retrouver partout ensuite, dans les cafés de la rue du Caire, au Souk tunisien, rEs[)lanade des Invalides, et (jui pendant plusieurs mois semble avoir affolé les Parisiens et hypnotisé les visiteurs de l'Exposition. Dieu sait ce])endant si c'était là un spectacle aimable et ragoûtant! " Le ventre tient à l'I'iXposition, disait à ce sujet un de mes confrères, une place considérable, non seulement en tant (jue victuailles, mais en tant que plaisir. Les restaurants font des affaires tl'or et les concerts orientaux ne désemplissent pas. Or, ces concerts sont raj)olhéose du ventre. On n'y chante point, on y fait peu de musique, on y danse, mais, au rebours d(^s danses ordinaires, les pieds n'ont qu'un rôle secondaire; c'est l'abdomen qui a toute la besogne. La foule a pris plaisir à ce diverlisscm(nit qui tient le milieu entre l'enfantement et le mal de cœur. (Ihaciue mois un nouvel établissement s'est monté, et les anciens, devant le succès, ont augmenté leurs prix. Avec la troupe royale égyptienne, qui vient de débuter, cela fait, sans exagération, une cinquantaine de ventres qui se trémoussent tous les jours. Trémousser n'est pas trop (lire. C]el exercice dont la grâce est exclue est un simple tour de force anatomique : il consiste, le reste du corps demeurant im-
passible, à imprimer au ventre un mouvement giratoire , élévatoire, ou do lacet ou de galet. Cela fait un va-et-vient assez surprenant, mais qui ne tarde pas à devenir monotone. Une aigre musique accompagne ces contorsions qui sont dénuées d'un sens quelconque. »
Dans la même séance j'ai pu trois fois admirer cet aimable exercice au théâtre de l'avenue de SufFren. La première fois par une jeune femme assez jolie dont les mains étaient armées d'espèces de crotales ou castagnettes métalliques, qu'elle agitait tandis que sa danse était accompagnée d'un semblant d'orchestre composé de deux musettes, d'un tambour lâche et d'une petite caisse claire ; autour d'elle étaient groupés une douzaine de ses compagnes et compagnons, qui. sur le rythme de ce singulier orchestre, psalmodiaient par instants une sorte de chant traînant et dolent, et par instants aussi l'excitaient en frappant des mains. La seconde fois, c'était par deux négresses, dont la vue en cette occurrence manquait absolument de grâce. La troisième fois enfin, c'était par cinq danseuses à' la fois, toujours armées des fameuses crotales, qui faisaient un bruit terrible sans rendre ce spectacle plus affriolant.
Combien était plus curieux le combat au sabre de Joseph Sùbe et de Kali Etl'endi ! Tout habillés de blanc, ces deux hommes, munis de leur long sabre et de leur tout petit bouclier, résonnant sous les coups répétés de l'arme tranchante, faisaient preuve d'une adresse vraiment merveilleuse. Mais le plus intéressant, sans contredit, c'était la reproduction de certains tableaux, de ce'laines scènes (le la vie égyptienne, tout pleins d** couleur, do caracti're et d'originalité ; entre autres la grande cérémonie nuptiale, avec ses épisodes divers cl son cortège si pittoresque et si bien réglé, le tout si nou%'eaa pour nous. Il y avait aussi l'exécution de certains hymnes au Khédive, qui, eux non plus, n'étaient jias sans un véritable intér«''t.
Kn fait, les représentations de la troupe égytienne au Théâtre IritcfDational étaient dignes d'attention, et par son alllucncc constante le public a prouve qu'il y prenait un réel plaisir.
KE GRAND TilKATRK [)K l'eXPOSITIO.N
Près du pilier sud de la tour l^ilIVi <t liordant l'avi'nue do Sulfren, on mv;--' •'•'••vî, houh le nom de Palais des Mnfants, un bâlimeat qui • ^' i \ite de debtinaliou et dont c>n lit biciit(°il un IhéiUrc, le Orand Tliéàtro de rKxposition, qu'on appelait iiidill'éremmcnl aussi b« Cfraod Tluâtro PorisicD. Moins gnmdo que celle du T: '■ ' H»], situé toal h côté, mais ushi-% vaste encore,
Im S3l ' ' ir|uc. pouvait contenir un millier
de »|,« t. ■ ..,.,.,• i.dii .iMplement un parterre ot un aniplii-
- lOi —
théiitre avec promenoir. Partout on fumait et l'on buvait. La scène, petite, était assez bien disposée; mais ses dimensions restreintes rendirent impossibles les représentations que l'Opéra-Comique eut un instant la pensée d'y donner; car c'est là que ce tliéAtre avait formé le projet d'offrir au public un certain nombre de pièces choisies parmi celles qui formaient son répertoire à l'époque de la Révolution. En raison de l'exiiruïlé du local il fallut renoncer à ce projet, qui reçut alors un commencement d'exécution dans la salle de la place du Châtelet, mais qui ne rencontra que l'indifférence du j)ublic (1).
La salle du Grand Théâtre de l'Exposition était entourée d'une sorte de grand bazar très vivant et très animé, avec cafés, brasserie, jeu d(^ petits chevaux, marchands de toutes sortes, découpeurs (le silhouettes, etc. l')lle était simplement fermée par un rideau de
(1) C'est M. P. Lacome qui était l'auteur de ce projet, assez mal digért^. TiQ Irniipe de l'Oix'ra-CKinicjue devait donnor au Champ de Mars huit spcctaclos, joués chacun trois lois et ainsi coni})Osés : 1" le Barbier de Srrille, musique de Paisiello, adapté à la scène française par Franiery, représenté en 1789; 2° Raoul de Cn'-qui, paroles de Monvel, musique de Dalayrac (31 octobre 1789); 3" la Soirée orageuse, j)aroles de Radet, musifjue de Dalayrac (29 mai 17'.H»); i" Nicodrine dans la lune, paroles et musique du Cousin Jacques ([!'.) \); 5" les Visitandines, paroles de Picard, musique de Devienne (7 juillet i792); (V' la Partie carrée, \>a.roles d'IIennequin, musique de Caveaux (27 juin 1793); 7" les Vrais Sans-Culottes ou l'Ilospitulité ré]>uhliaii)ie, paroles do HézicourI, musique do Lenioyne (12 mai I7yi); 8" Madame Angot, do Deniaillot (179."i). Plus d'une réserve était à faire au sujet de ce programme, qui manifestait la prétention do caractériser le répertoire de l'Opéra-Gomique pendant la période révolutionnaire. Tout d'ahord, on ne voyait troi» ce (juo venait faire une œuvre étrangère comme il liarbierc di Siviglia de Paisiello dans un cycle d'opéra-comi(]ue français, et le choix de celle-ci était d'autant plus singulier (|ue les représentations du lUirhier furent ]»récisément interdites au plus fort de la Révolution, le poème étant considéré comme entaché d' w aristocratie ». D'autre part, il était vraiment regrettable de ne pas trouver, dans une manifestation de ce genre, un seul des trois noms glorieux de Méhul, de Cherubini et de Berton, qui personniiient justement la musi(jue française, et de la façon la plus admirable, à eette époque gigantesque. Enlin on se demande à (|uel propos venait prendre place, dans un programme musical, A/uf/ame .dnjyo^ ce chef-d'œuvre burlesque qui fit bien la fortune de rAmbigu-Comi(|ue et des Variétés amusantes, mais qui n'a aucun rapport avec l'opéra-comique. Au n^ste, nous l'avons dit, ce projet, par suite d'inipossil)ilité8 matérielles, ne jtul aboutir à l'Exposition, et, en raison de sa fausse conceittion, ne put recevoir, â rOpéra-Comique même, qu'un commcncemeiit d'exécution. Devant l'indilTérence du public, il dut être abandonné après un double essai. Le 27 juin, ce théâtre donna le Barbier de Paisiello; le 5 juillet, Baotd de Créqui et la Soirée orageuse, de Dalayrac — et ce fut tout.
— lOo —
tapisserie, qu'il suffisait d'écarter pour y pénétrer. Ouverte au publie dès la fin de mai, sous la direction de Léon Sari (dont tout récemment on annonçait la mort), on n'y vit d'abord que des spectacles d'un intérêt médiocre et d'une originalité douteuse. Entre autres, « la belle Falma, » déjà bien connue des Parisiens, vint y trôner dès la première semaine de juin. Cela n'attirait qu'une foule... relative, et il fallait à la curiosité du public un aliment plus substantiel. Celui-ci ne devait pas tarder à lui être offert.
Une dame fanatique de l'Exposition, comme tout le monde, 'SI'"" Monteaux, voyant l'embarras de Sari, lui parla avec enthousiasme d'une troupe très curieuse de Gitanas que, dans un récent voyage en Espagne, elle avait eu l'occasion de voir à Grenade, et lui affirma qu'il y avait là de quoi affrioler les spectateurs et les attirer de tous côtés. Sari ne se le fit pas dire deux fois, et envoya aussitôt en Espagne un agent qu'il chargeait de rechercher et de ramoner au plus vile la troupe on question. Ce ne fut pas chose absolument facile : les Gitanas furent bien retrouvées, mais, on ne sait pourquoi, elles avaient peur de Paris, et, malgré leur misère relative là-bas, elles hésitaient à venir ici. L'assurance d'une fortune inespérée finit pourtant par les décider : on leur offrait dix francs par jour, défrayées de tout, à elles qui d'ordinaire gaiiuaient à peine quelques sous '(Jhivi» touchait cinquante francs pour lui et ses trois filles : Soledad, Mathilda et Vivaj. et on leur comptait immc'uliatement une certaine somme à titre d'avances. De telles offres les 8é«luisirent. et ce fut alors une joie, un entrain, une gaité qui tenaient du délire. Elles étaient presque en guenilles ; avec le (luelque argt-nt qu'on leur donne clb's achètr-nt ces étoffes voyantes et bariolées qu'flles aiment à la folie, elles se taillent et se préparent des roslutues pré8<'nlablcs, «'lies font leurs paquets et — en route pour Paris! Ole! Ole! (Jinq jours et six nuits de voyage ! On arrive, éreintées, fourbues, n'en pouvant plus, on débarque à lliôtel de la Smala, et deux jours aprè.H on se présenlt* au public. Dieu sait avec quel sucres! — un succès qui ne ne démentit pas un instant pendant plus de t|ualre mois.
• I>*8 Gitanas de (ïrenade avec leur capilan ' formaient une tioupc composé"- de onz«^ porsonn<>s : huit femmes : S<jledad (l'étoile de la compagnie', Malhilda. Viva, l'epa, Dolorès, Hey(;s, Lola, Antonia, et trois homm<'S : (Jbivo (le capitan), Antonio ni Manuel. Piii apr«;s, uii' lie étoile, la .Mafcarona, venait se joiîidre o O' personnel,
••t 11- < oitribuait pas |>i-u a entrctonir l'enthousiasinf du pui)lir. On vit venir aussi par la suite l'irhiri, un coini(|ue vraim(Mil inipayalde, puJH quelques autres danseuses : Juana, Zola, Sanclicz et Coiicepeion. 1><'S \t^ début de la troupe, qui eut lieu v^th le lO juillet, in nouibro dm rcpréscnlations fut fixé à cinq par jour, savoir : dans
lii journé»\ à doux heuros un qtiait, trois houres viniil-cinq et quatre houres ot demie; le soir, à liiiil h»>ures et à neuf heuros un quart. Le prix des places variait d'un franc à cinq francs — et la salle ne désemplissait pas.
On sait ce que sont les (jitanos d'Andalousie, qui ont surtout leurs j^rands centres à Grenaile, Séville et Malaga: d'anciens nomades venus on ne sait d'oii sur la terre ibérique, une sorte de bohémiens d'Espitgrne, mais qui. fixés à demeure aujourd'hui en certaines parties du pays, ont fini par se mêler à la race autochtone . et. tout en perdant leur langage, leur dialecte orij;inaire. ont conser\'é dans le croisement une partie de leurs raœuis et de leurs coutumes primitives. Kn particulier, leurs danses, essentiellement j>rimesautières et originales, n'ont rien perdu de leur couleur, de leur saveur et de leur caracloro absolument personnels. Si les hommes, avec leurs pantalons à bottes, leurs courtes vestes, leurs ceintures ronges et leurs largos sombreros, ressemblent volontiers à tous les autres Espagnols, les femmes sont plus typiques, surtout lorsqu'elles se livrent à ces danses endiablées, enfiévrées, elFrénéos, auxquelles elles semblent prendre pour le moins autant de plaisir que les spectateurs, et oîi élites apportent un entrain, une ardeur, une fougue et comme une sorte de furie vraiment saisissante. Il fallait les voir, là, sur ce théâtre, dans ces costumes bariolés qu'elles portent avec tant de crànerie. la jupe voyante, le corsage souple, le fichu sur le cou. les bras nus, un gros accroche-cœur collé à chaque tempe, une fleur dans les cheveux, et une cigarette fichée derrière l'oreille quand elles ne l'avaient pas aux lèvres. Elles semblaient heureuses souloment de so montrer, et la vue de leur joie mcllait aussitôt le public en belle humeur.
Mais c'était bien autre chose quand, l'œil en feu, le regard plein d'ardeur, les narines gontlées, le sourire provocant, tout le corps en quoique sorte crispé de plaisir, l'une ou l'autre commençait la danse oîi elle voyait se renouveler uno fois de plus les sensations quo déjà cent fois elle avait éprouvées, sonsations qui étaient toujours pour elle une source nouvelle do bien-ôtro étrange et d'ardente satisfaction. Car il semble que ces femmes soiout nées pour la danse, et que la danse soit pour elles comme uno sorte d'élément naturel. « Nous avons tous applaudi, disait un chroniqueur, ces tant/os, ces baile drl iiovio, ces nllc!/ria.s, ces /andanf/o'i, ces panadcras d'un cachet si spécial. Il y avait là Juana. souple comme une panihi'rc, avec son torse llexible, sans corset, et ses déhanchements pleins de promesses; Malhilda, la meilleure danseuse peut-être, qui levait la jambe comme la Goulue, et avait môme des notions de pointes; lo danseur Pichiri, un grajul gaillard au toint olivâtre, sec comme une allumette, qui, sanglé dans son étroite culotte, avait des tortille-
ments de reins les plus extravagants. Il y avait aussi Popa, une grosse réjouie, canaille achevée, potelée comme une caille, avec les plus beaux bras du monde : dans le masque gouailleur, quelque chose de notre grande Thérésa. Pour danser, elle se campait sur l'oreille un feutre d'homme; mais avec Pichiri commençait un certain tango que l'univers entier a applaudi. Soulevant de sa main gauche sa jupe, comme si elle craignait de la perd're, le poignet appuyé sur sa croupe extra-andalouse, elle exécutait une certaine danse du ventre autrement suggestive que le trémoussement froid et mécanique de la rue du Caire. Pendant chaque pas, les cris gutturaux, les interpellations rauques, les castagnettes, les tambourins formaient un concert assourdissant et dont l'entrain allait en crescendo. La danse finie, les spectateurs envoyaient des bouquets que les danseuses se piquaient sur leurs cheveux, ce qui formait les casques les plus gracieux du monde, w II y avait aussi Soledad, la plus jeune des trois fllles de Chivo et la plus jolie de la troupe, bien qu'elle n'eût encore que quatorze ans, prodigieuse d'agilité, de souplesse et de grâce; puis la Maccarona, celle qu'on appelle « la reine des «gitanes, » et qui était bien, comme danseuse, la plus /■trange créature qui se puisse concevoir. C'étaient là les deux étoiles de la compagnie andalouse, et. quand venait le tour de l'uue ou de l'aulre, une grande pancarte, sur l'un des côtés de la scène, annonçait son nom (1 1.
Mais il est temps de faire connaître le milieu dans lequel se produisai»-nt ces hauts faits chorégraphiques et peu académiques, «•t de quelb- façon ils se manifestaient.
La petite scène du « Grand Théâtre » de i'Kxposition représentait, dans an mignon décor très lumineux et très' gai, quelque chose comme rextérieur d'une posada quelconque. Au lever du rideau, danseurs et danseuses, assis sur des chais(;s, étaient placés eu ligne au milieu et en travers du théâtre, les trois hommes au centre, les femmes sur les cAt^-s. (Jeux des hommes qui ne dansaieut pas jouaient de bi guitare, et formaient le seul orchestre char{,'é do rythmer la musique dos pas, orchestre accompagné d'une part par les castagnclles des danseuses, fort habiles à s'en servir, de l'autre
(l) On li -• ' Hn» le Fujaro, .i propoM di- la M-'icaroiia : — « (l'cjsl Maca-
r»?na qu'il ' din; «t «'■crin-, Co."*!, bien enifridu, un .sumuiii. La
Mdrxtrena tignifin en argot eiipagnoi : la reine, la pluH rhowltc, la |ihiH
ijirondr. Crit un mbriquct faubourien. Il no faut pax oulilit^r <|iio la Ata-
' ' ' ' ' «•H, «'lanl (lonm'o la
l>arluiiaireH do notre «|iiadrille naturaliiU* : liomenlM re|)p'-nnntf>nt les Icvi^en de jariilm
e( les tr^mouanemenU dn la (>rill<< d'H^oul pariaiiMuio. » C'hmI )''Kal, je préfcr«^ «•ncore l« «urnom ea|>a{<nol au noliriquut j)urii«iflii.
par les mains des autres l'ommes, qui marquaient la cadence eu les frappant l'une contre l'autre, et parfois, dans les moments solennels, par une sorte de bruyant trémolo obtenu avec les deux pieds. Parfois encore, dans les cas exct'ntriques, et pour exciter les danseurs, qui pourtant semblaient n'avoir pas besoin d'encouragements, ces femmes poussaient de temps en temps des cris, et comme des appels à pleine voix, entremêlés de olé ! olèf vigoureux (1). Enfin il arrivait que, au plus fort de certains pas échevelcs où les dauseurs euxmêmes, par leurs exclamations et leurs piétinements, couvraient la molle et llasque sonorité des guitares, celles-ci s'arrêtaient, l'accompagnement général devenant alors uniquement rythmique à l'aide des mains, des pieds, des castagnettes, des tambours de basque et des cris de toutes sortes. Alors la scî'ue et la salle, les spectateurs et les danseurs étaient complètement étourdis, ceux-ci se grisaient eux-mêmes de tout ce tapage aussi bien que de leurs étonnantes évolutions, et le public, saisi de toutes manières, enfiévré par les yeux, par les oreilles ot ])ar l'esprit, éclatait en applaudissements et criait bis de tous côtés. Au reste, le caractère musical, tel qu'il se produisait soit par la guitare, soit par le chant [cav parfois un couplet se mêlait à la danse) était très particulier et très étrange; cela tenait beaucoup du plain-chant au point de vue de la tonalité, avec toujours un rythme vif, marqué et pétulant, et c'est cet assemblage si peu habituel et vraiment curieux qui était tout à fait caractéristique.
Tous ces pas d'ailleurs, généralement si savoureux, si originaux, étaient loin de se ressembler, outre que cha(|ue danseur, cluuiue danseuse, avait sa personnalité propre et bien tranchée. J'ai remarqué un tango dansé par la Juana, une fille pas belle, mais d'une physionomie remarquable et un peu sauvage. Puis, un bailc del novio où brillait la MalhilJa, qui commençait par une sorte de scène de pantomime et se terminait en une espèce de jnlco trî's animé. 11 y avait ensuite un latu/oix (juatre par Maccaroua et Pichiri, la Heyes et la Dolorès, qui aurait fait pâmer un hypocondre, mais qui, j(! dois le dire, ne serait pas de mise dans un couvent de demoiselles, non plus que le tango II cintj où se montraient Juana. Zola, Concopcion, Dolorès et le seul Pichiri. L'un des gran<ls succès était pour Soledad dans son ollc grarinsn: elle avait là-dedans des trémoussements, des sauts, des mouvemeuts de croupe, des tours de hanches, des poses et des attitudes tantôt étranges et brutales, tantôt souples et félines, auxquels sa grâce charmante et sa vivacité donnaient une étonnante saveur. Sa rivale ou plutôt son émule, la Maccarona, n'était pas moins bien accueillie dans son tango allegria, qui formait comme une espèce
(I) (Hv' olr! (Hardi! hardi !j.
de scène : elle commençait par chanter un ou deux couplelS; que suivait un pas comique ; sa danse ensuite devenait tranquille et presque langoureuse, puis s'animait peu à" peu, se développait dans une sorte de crescendo en des évolutions qui passaient presque à l'élat de contorsions, et se terminait enfin d'une façon folle en une espèce d'emportement furieux, d'une audace et d'une hardiesse extraordinaires. Il y avait encore un fandango à quatre, où dansaient Chivo et ses trois filles : Viva, Mathilda et Soledad, et qui était bien l'une des choses les plus curieuses qu'on put imaginer par l'eatraînement, la fougue et, si l'on peut dire, la sauvagerie à laquelle ils se livraient.
Tout cela, ou ne saurait trop le répéter, eut un succès monstre, et il faut le dire aussi, très mérité. C'est que c'était de l'art, un art populaire sans doute, mais un art sui geiieris, très coloré, véritablement original, intéressant sous beaucoup de rapports et fait pour exciter l'attention. Tous ces gens-là. les Chivo. les Pichiri, les Soledad, les Maccarona, les Mathilda, avaient vraiment le diable au corps, et se livraient avec um' ardeur, un abandon, surtout une sincérité qui justifiaient leur succès et provoquaient les apj)laudissements. Aussi ces applaudissements ne leur élaient-ils pas prodigués seulement par le public vulgaire, mais par les spectateurs plus délicats et plus raflinés, par ceux qui savaient voir, apprécier et comprendre. Un peut bien dire que tout le Paris artiste et lettré s'est donné pendant longtemps rendez-vous au Grand-Théâtre de l'Exposition pour y contempler t les (iilanas et leur capitan. » En particulier, tout le personnel de l'Opéra y a passé, et l'on y a vu plus d'une fois la gentille Rosita Mauri et la jolie M""^ Subra applaudir de toates leurs forces l'aimable Soledad et l'étonnante Maccarona.