LES AFFICHES
Aucun coUeclioniicur de choses Ihcàlrales — et le nombre en csl grand ! — u'ip:nore aujourd'hui que les anciennes alTichcs de spectacle conslitiient un ol)jeL de la plus grande rareté. Cela se conçoit. En (h^liors des tableaux et des livres, le goûl de la collection est UQ goùl essentiellement moderne, et qui ne s'exerçait guère il y a cent ans. Or, les alViches, qui ne représentaient qu'un chifTon da papier sans au'n* importance que son caractère historique, auquel alors on n'en atUichait aucune, se détruisaient tout naturellement au jour le jour, sans que personne songeAt qu'il viendrait un temps oii ces chiffons seraient avidement recherchés par les amateurs (lémoin la curieuse série, cl si diverse, exposée au Champ de Mars sous lo titre d' « Histoire de l'alfiche <>). De fait, les afliches do nos anciens théâtres font prime aujourd'hui, on peut le dire, à ce point qu'il n'y a pas bien longtemps un marchand ne demandait pas moin? de 200 francs à un amateur pour une pauvre petite anicho de la Comédie-Française au dix-huitième siècle. Je me hâte de dire que l'amaîeur se récusa, malgré son cnvio, estimant qu'à ce prix une collection reviendrait vraiment plus cher que sa valeur. Parfois, ((uoique rarenicnl, une surprise agréable est réservée par le hasard ù un collectionneur. C'est ainsi que l'un d'eux ayant acheté, il y a quelques année?, un vieux paravent, cl voulant le faire regarnir, eut la chance de rencontrer, sous le papier qui le recouvrait, et servant en quelque sorte de doublure, toute une série d'alTichcs, absolument intactes. On juge de sa joie ! Mais ce sont 1;\ des aubaines sur lesquelles il ne faut pas trop compter. Ce qui prouve que les alTiches sont rares, c'est que les archives de l'Opéra ne possèdent elles-mêmes la collection de celles de ce théâtre que depuis les premières années de ce siècle. D'ailleurs, môme aujourd'hui, les afliches s'épuisent et disparaissent rapidement, et pour ma part j'en possède une qui est déjà devenue d'une insigne rareté: c'est celle qui, la veille de l'incendie de l'Opéra en \H~H, annonçait pour le lendemain la cenlième représentation à'IIamlrt.
C'est donc avec une surprise et une curiosité naturelles que les amateurs de théâtre ont pu contempler, dans la rotonde du palais des Arls libéraux, trois alliches de trois théâtres différents, portant toutes trois la date de 17X9. La première en date de ces affiches, dont
voici la reproduction exacte, nous apporte le souvenir d'un théâtre aujourd'hui disparu, celui des Beaujolais :
Par permission du Roi el de Mfjr le Lieutenant-Général de Police. LES PETITS COMÉDIE-\S
de Mgr le COMTE DE BEAUJOLOIS
donneront aujourd'hui Lundi 4 Mars 1789,
LA Prêtresse
DU SOLKIL
Opéra en trois actes et à spectacle, musique de M. Cambini. précédé du
Mariage enfantin
Comédie en un acte, en prose.
En allendunt la première des l>ésuir«eiiieii^( amoureu^K,
Opéra-bouffon en deux actes, rausi(iue de M. Champein.
Ce gentil petit théâtre des Beaujolais datait seulement de quelques années. Fondé par un nommé CJardeur-Lehrnn, il avait été inauguré le ii octobre \~>iï, dans une salle construite expressément pour lui par l'architecte Loois, auteur de l'admirable Grand-Théâtre de Bordeaux, et qui est précisément celle qu'dccupe aujourd'hui, depuis I8.'J1, le théâtre du Palais-Hoyal. Il ne servait d'abord ({u'à des marionnettes, mais bientôt celles-ci avaient été remplacées par des enfants. Seulement, en vertu des restrictions sottes aux(iuell('s étaient Houmi;» alors la plupart dos théâtres, ces entants ne pouvaient qac jouer la comédie sans parler, c'est-ù-din; qu'ils mimaient l'actioD et faisaient les gestes, tandis que dans la coulisse de véritahIcH acteurs parlaient cl chantaient ]jour eux. Ce fut précisément là la cause di- lear très grand succJ'S : l'accord était si étr>nnanl entrt.- les petits acteurs pantomimes et leurs camarades parlants et chaolantH, l'enHcmblo était si parfait, (|uc l'illu'^inM ('tait complet? et que les spectateurs en restaient ébahis.
C'est pour amusitr, dit-on, ri;ofaiice du petit comte do Beaujolais, le plus jeune de» fn-rei de Louis-Philippe, que son père, le duc d'Orléans, fit coDslruire à ses frais la sallo do ce théâtre, el c'est pour
celte raison qu'on lui donna officiellement le nom de « Théâtre des petits comédiens de S. A. S. Mgr le comte de Beaujolais, » el familièrement celui (le théâtre des Beaujolais, On y jouait la comédie, le vaudeville, el surlout l'opéra-comique ; il avail un petit orchestre excellent, et non seulement il était le refuge de bien des compositeurs qui sans lui n'eussent pu aborder la scène, tels que Leblanc, Bonnay, Raymond, Froment, Bonesi, mais certains musiciens déjà connus et estimés ne dédaignaient pas de travailler pour lui. Parmi ceux-ci il suffira de signaler les noms de Champein, Piccinni fils, le chevalier de Saint-Georges, Chapelle, Deshayes, Banibini, Désaugiers père, Rigel, et surlout celui de notre grand Philidor, le digne rival de Monsigny et de Grétry, qui fit jouer deux ouvrages aux Beaujolais. Parmi les acteurs de cet aimable théâtre, on peut rappeler le souvenir de Michot et de Damas, dont la renommée fut si grande plus tard à la Comédie-Franraisc, et celui de Talon, qui fit pendanl longtemps les beaux jours de rAmbigu-Comi([ue. A la Révolution, les Beaujolais furent victimes des exi)l()its de celte intrigante fieffée qui avait nom la Montansier, et <[ui les déposséda de leur salle pour y établir son théâtre. Ils se transportèrent alors, en 1190, sur le boulevard du Temple ; mais ce déplacement leur fut fatal, el au bout de peu de temps ils cessèrent d'exister. Il n'en reste pas moins que le gentil théâtre des Beaujolais fut l'un des plus charmants que Paris ail jamais possédés.
Du plus petit, passons au plus grand. Voici maintenant une affiche de l'Opéra :
L'ACADÉMIE ROYALK
UK MUSIQUE
donnera aujourd'hui dimanche 22 Mars 1789, la troisième représentation
opéra en trois actes, Paroles de M. ***, Musique de M. GRÉTRY.
S'adresser, pour louer des loges, à M. de Nesle, au Magasin de l'Opéra, rue Saint-Nicaise.
L'ouvrage annoncé ici, qui avait été donné pour la première fois le mardi précédent, 17 septembre, est l'un des plus faibles qui soient sortis de la plume de Grétry; quelques airs de ballet seulement en surnagèrent, que le compositeur replaça plus tard dans d'autres opéras. L'auteur du poème, que ne nomme pas l'affiche, était un certain Morel de Chédeville, écrivain justement obscur, qui n'en fit jamais que de détestables (y compris ceux de la Caravane du Caire et de Panurge dans l'île des Lanternes, qu'il avait déjà fournis à Grétry), ce qui ne l'empêcha pas de devenir un jour directeur de l'Opéra (l); les chanteurs étaient Laîné, Lays, Chéron, M"** Maillard et Gavaudan ; les danses avaient été réglées par Gardel, qui y prenait pari, ainsi que la célèbre M*'* Guimard. Aspasie n'obtint jamais que quatorze représentations, dont l'une devait être donnée le 12 juillet 1789, c'est-à-dire l'avanl-veille de la prise de la Bastille, ce qui motiva cette observation consignée par Francœur, régisseur de l'Opéra, sur le curieux registre qu'il tenait jour par jour et qui est conservé aux archives de ce théâtre : — « Le dimauche 12 juillet 1789, on devait donner .Ispojrie, mais M. Necker ayant été supprimé (sic), le public, pénétré de sa retraite, vint sur les quatre heures faire fermer la porte de l'Opéra et de tous les autres spectacles, lesquels fureut fermés jusqu'au mardi, n
En regard de l'affiche de l'Opéra, dont la sobriété peut être qualifiée d'excessive, qui ne donnait aucuns détails sur l'œuvre annoncée, ne faisait connaître ni le nom de l'auteur ni ceux des acteurs, il est curieux de placer celle du fameux théâtre de Nicolel, qui prenait alors le litre de « Grands Danseurs du Roi, » pour adopter plus tard celui de théâtre de la Galté. Nicolet était depuis longtemps célèbre, et toutes les classes de la population s'y réunissaient chaque jour, les unes par chic et pour s'y montrer, les autres par amour sincère du spectacle et dans le but d'y prendre un plaisir véritable. Cette popularité eul pu lui inspirer quelque sobriété dans ses annonces. Le contraste est frappant pourtant entre l'espèce de dédain affecté par l'afiiche de l'Opéra pour tout renseignement à offrir au public, et l'excessive loquacilé de celle de Nicolet, qui, cumme on va le voir, ne ménageait pas, pour allécher et attirer les spectateurs, les détails de toul« sorte et ce «ju'on pourrait appf>ler les boniments. Celle-ci ost eo 80D genre un véritable chef-d'œuvre :
(i) Ce livrai d'A$pane, dans lequel l'aulfur, en I«ur iirétant lo lanKagu le plui étonnant, avait mis en scène tout à la foix Alcibiade. AriKtophune, Anacr^on, Z<;noD dI Anaxa«ore, était un monument du soltiHo cl H'inoplje, et mettait lu ■ ' ' .lu ridicule poKHiblo. Il fui liion \iri'n, dé» le pruriiicr soir, <!•) faire r l'ouvra^o nous l««i quolibei» du jiublic, auquel la
musique de Grétry ne le recommandait qu» m(''diocrumunt.
PAR l'IUMLKCK Di: HOI
Avec permission de Monseigneur le Lieutenant Général de Police,
LKS (.nA.NDS l)A.\SKn;S DU KOI
DOX.MH(0\T nii/Durd'hiii mrrcndi II viors 1189
DU Père Duchêne,
Comédie nouvelle en deux actes ; précédée