SCÈNE II
AMÉLIE, UNE BONNE, puis MADAME DUBREUIL.
LA BONNE
Madame, c'est Mme Dubreuil qui demande à vous dire bonjour.
AMÉLIE, se levant^
Eh! qu'elle entre, et tout de suite.
La bonne sort ; entre Mme Dubreuil en fort belle toilette. MADAME DUBREUIL.
Bonjour, Amélie. (Elle l'embrasse.) Vous êtes donc malade?
AMÉLIE
Mais non, mais non; je me porte au contraire fort bien. Est-ce que j'ai mauvaise mine?
MADAME DUBREUIL
Pas du tout, ma chère ; mais on ne vous voit nulle part.
AMÉLIE
Asseyez-vous... On me voit chez moi autant qu'on veut, Marie... Otez donc votre chapeau. Vous avez l'air de me faire une visite de cérémonie.
MADAME DUBREUIL, ôtant son chapeau.
Je veux dire qu'on ne vous voit pas hors de chez vous, justement. Il faut venir vous relancer. Vous vivez comme une ourse, ma chère.
AMÉLIE, riant.
Peut-être bien. C'est ce tyran-ci. Vous ne l'avez pas seulement embrassé...
MADAME DUBREUIL, embrassant l'enfant.
Il est joli...
AMÉLIE
Seulement joli ! vous êtes difficile. Vous savez bien
que c'est le plus beau des enfants des hommes, puisque c'est le mien. Non, je suis folle... Il me rend si heureuse !
MADAME DUBREUIL
Oui, oui, sans doute. Un enfant, il n'y a rien de tel.
AMÉLIE
Comme vous dites ça !
MADAME DUBREUIL
Je dis ça comme je le pense. Rien n'est plus naturel que d'aimer ses enfants, bien qu'ils soient quelquefois une gêne. C'est pourquoi nous avons des aides, Amélie. Il me semble que vous n'aimeriez pas moins ce chérubin-là si vous vous montriez de temps en temps où l'on vous voyait autrefois. Vous vous claquemurez, ma chère ; c'est de l'exagération.
AMÉLIE
Que voulez-vous dire, Marie? Que j'aime trop mon chéri!...
MADAME DUBREUIL
Non; que peut-être vous l'aimez mal en l'aimant aussi exclusivement. C'est de l'égoïsme, ma chère.
AMÉLIE
De sorte que je l'aimerais mieux si je l'aimais moins...
MADAME DUBREUIL
Oh! vous tournez les choses!... Je veux dire qu'il
faut être raisonnable en tout, et que le soin des enfants ne doit pas empêcher de voir les grandes personnes, les vieux amis, le monde dont on fait partie. Pourquoi être une exception? Nous aimons toutes nos enfants, je pense, et nous leur donnons ce que nous leur devons. Mais il y a des bornes. Il faut savoir sacrifier même cet amour-là aux convenances.
AMÉLIE, riant.
Vous me faites un discours, Marie.
MADAME DUBREUIL
J'ai de l'amitié pour vous, et je vous avertis. Votre réclusion est interprétée ; vous passez pour une originale qui veut se faire remarquer. Croyez-moi : cela n'est pas bien. Vos meilleurs amis finiront par vous abandonner.
AMÉLIE
C'est donc ça qu'on ne vous a pas vue depuis un mois?
MADAME DUBREUIL
Oh ! moi... Vous voyez que je viens.
AMÉLIE
De sorte que pour être convenable, je devrais abandonner mon enfant, pendant quelques heures tous les
jours, aux mains d'une bonne. (L'enfant dort ; Amélie le dépose dans son berceau et parle plus bas.) Merci, Marie ; à CC prix-là,
c'est trop cher. Je me dois à l'enfant, et je ne veux pas lui marchander ma tendresse.
5o LE THÉÂTRE A LA MAISON
MADAME DUBREUIL
Tout le monde prend un peu de repos et de loisir, les mères comme les ouvriers.
AMÉLIE
Oh! j'en prends bien aussi; je sors souvent; on me voit tous les jours au Parc et au boulevard, avec lui. Quand il dort, je suis libre de me livrer à l'une ou l'autre occupation, en veillant sur son sommeil. Et vous ne pouvez pas vous figurer quel bonheur est le mien ! Vous avez dit que c'est de l'égoïsme. C'est bien possible. Tenez, je reste quelquefois là, assise près de son berceau, à le regarder. C'est une ivresse d'une douc:ur inexprimable. Venez donc le voir, Marie. Regardez comme il est pur et calme, et quel sommeil suave a fermé ses paupières. Connaissez-vous rien de délicieux comme cette bouche rose, et ces cheveux blonds qui voltigent autour de son front, pareils à des fils de vierge? Et ces poings fermés, ne sont-ils pas à croquer? Mais oui, vous avez raison, c'est de l'égoïsme. Où irais-je trouver un pareil bonheur?
MADAME DUBREUIL
Je ne vous savais pas aussi enthousiaste ! C'est de la poésie.
AMÉLIE
Croyez-vous? Cela m'est indifférent; je dis ce que j'éprouve; et je plains beaucoup les mères qui ne ressentent pas ce que je ressens.
MADAME DUBREUIL, froide.
Alors, on ne vous verra plus. Vous quittez le monde?
AMÉLIE
Mais non. Je me crois fort bien dans le monde. Qu'est-ce que vous voulez? puis-je faire autre chose que ce que je fais?
MADAME DUBREUIL
Mais... on fait des visites... On passe une soirée ici ou là... On fait ce que nous faisons toutes... Quelle (juestion !
AMÉLIE
Aller en soirée, et laisser ici l'enfant à la merci du hasard ! . . .
MADAME DUBREUIL
Comme toutes les mères...
AMÉLIE
Je ne le pourrais pas, Marie. Suis-je faite autrement que les autres? Je n'en sais rien; je ne me suis pas étudiée. Mais je ne pourrais pas abandonner cet innocent pendant une heure, sans souffrir mille martyres... Je l'entendrais pleurer, crier; je le verrais s'agiter, tomber de son berceau, brûler... (Elle jette un cri.) Ah!... dites que c'est de la folie. (Elle regarde l'enfant.) Je n'y puis rien. Je lui dois tous mes instants, tous. Tant qu'il aura besoin de quelqu'un, il aura avant tout besoin de sa mère.
MADAME DUBREUIL
Quel esclavage !
AMÉLIE
Le plus doux qu'on puisse rêver : il vaut mille fois la liberté qu'on a, ou qu'on se donne.
MADAME DUBREUIL, se levant.
Ah! bien, je vous plains, moi aussi, ma chère. Ce n'est pas de l'amour, ça, c'est du fanatisme. Le joli monde que cela ferait, si toutes les mères vous ressemblaient !
AMÉLIE
Au fait, vous avez raison : cela ferait un joli monde ! Je n'y avais pas pensé. (Elle rit.) Et vos enfants vont bien?
MADAME DUBREUIL, se recoiffant.
L'aîné est en pension; ma mère a absolument voulu se charger du second ; ma fille est avec sa nourrice. Vous voyez, les situations ne sont pas les mêmes, et j'ai du temps à dépenser.
AMÉLIE
Vous êtes contente?
MADAME DUBREUIL
Oh! très contente... Bonjour, ma chère. Je reviendrai vous voir. Vous êtes si originale !
AMÉLIE, riant.
Une vraie curiosité. Embrassez-moi tout de même : je ne mords pas.
MADAME DUBREUIL, l'embrassant.
Sans adieu... (Elle sort.)