SCÈNE II Les Mêmes, UN VALET, puis M. DUPRÉ tenant à la
main un petit sac de toile grise et un bâton. s, LE VALET.
Monsieur le baron, c'est M. Dupré qui est là.
M. DUBOIS
Priez-le d'entrer.
Le valet sort.
M. DUPRÉ, entrant.
Bien le bonjour, monsieur le baron et la compagnie. Je n' vous dérange point?
M. DUBOIS
Bonjour, monsieur Dupré. Vous êtes le bienvenu ; asseyez- vous.
M. DUPRÉ
C'est que si c'était un effet de vot' volonté, voyezvous, je ne serais pas assez malhonnête pour ne point revenir éne aute fois. Vous avez peut-être quéque petites affaires avec madame...
M. DUBOIS
Du tout, monsieur Dupré. Prenez la peine de vous asseoir. Madame est ma femme, Mme la baronne Dubois.
io LE THEATRE A LA MAISON
M. DUPRÉ
Mme la baronne!... Eh! monsieur le baron, vos n' mel dites nin, pour que je lui fasse mes civilités. Qu'est-ce qu'elle va croère de moé, Mme la baronne? Nos n'astons nin des sauvages au village, savez ! madame, et nos savons bien c' qu'on doit à éne baronne...
MADAME DUBOIS
Je n'en doute pas, monsieur Dupré! Veuillez vous asseoir...
M. DUPRE, s'asseyant, son bâton entre les jambes et son sac sur ses genoux.
Vos astéz bien bonne, madame la baronne, ce n'est pas de refus. Avec ça qu'on est bien assis sur vos chaises ; que c'est quasimin comme des fauteuils, tant elles sont douillettes et rembourrées. Jour de Dieu! tout de même il faut avoir des mille et des cints pour acheter des meubles comme les votes. Ah ! c'est ça qui est-z-agréable, pour reposer les vieux os !... Car vos sârez, madame la baronne, que je vas sur mes soixantetroes ans, et que je ne me sins plus aussi jeune qu'à vingt et un ans.
MADAME DUBOIS
Cela se comprend bien. Mais vous avez cependant l'air robuste et vous jouissez d'une santé superbe. On ne vous donnerait guère plus de cinquante ans.
M. DUPRÉ
Vous astez bien honnête, madame la baronne ; mais
UN FERMIER n
les visages, c'est bien trompeu, voyez-vous! Em' père, qui est moert à quatre-vingt-sept ans passés, il aveu aussi l'air d'in homme à tout casser ; il n'en est pas moins moert tout de même, le pauvre vieux, et ça, sans me laisser éne pove petite fortune pour m'aider à élever ém' famie...
M. DUBOIS
Allons, allons, monsieur Dupré, vous n'avez pas trop à vous plaindre. Voilà vos enfants capables de vous aider. Vos affaires sont aussi bonnes que vous pouvez le désirer.
M. DUPRÉ
Ah ! vos croyez ça, monsieur le baron !... Oui, oui, je sais bien c' qu'on dit; les mauvaises langues du village me veul' te du mal, et font courir el bruit que j' suis riche, pour qu'on vienne m'azaziner. C'est de la canaille, voyez-vous, madame la baronne. La vraie vérité du bon Dieu, et j' veux que Y tonnerre m'écrase si j' mens, c'est que j'ai-z-in mau du diale à nouer les deux bouts et que j' n'ai tant seulement pas cint francs din Y maison à c' t' heure-ci... J'ai gratté din tous les coins pou pouvoér vos payer em' fermage, monsieur le baron, et je n' sais point, li diale m'inlève, commin c' que j' passerai l'hiver...
M. DUBOIS
Comment est-ce possible, monsieur Dupré? L'année a été très favorable. Les récoltes ont partout donné
i2 LE THÉÂTRE A LA MAISON
plus que la moyenne et les grains sont chers. A quoi auriez- vous dépensé votre argent?
M. DUPRÉ
A quoè, monsieur le baron? J' vas vo F dire tout droet, comme si qu' vos estiez M. le curé li-même. J* vou tomber moert à l'instant même, madame la baronne, si je n' vas pas dire la vérité.
MADAME DUBOIS
Je vous crois, monsieur Dupré; il n'est pas nécessaire de faire des serments.
M. DUPRÉ
Dj'y seu ainsi, mi, madame la baronne, el' cœur su la main. Mes affaires sont aussi cléres que F soleil. Tant d' recettes, tant d' dépinses : je n' connais qu' ça. C'est inscrit. C'est m' fie cadette qui tint mes lives. Faut vir ça, madame la baronne : il gn' a pas d' maître d'école qu'a éne pareille écriture. C'est quasi moulé et ça s' lit aussi bien que d' l'imprimé. Et bien, n' zavons fait lé compt'à c' matin, pou ramasser c'poveargint-ci, avou deux ou troés billets qu' nos avons mis dins in sac, que voeci, monsieur le baron... Et bien, elle me l'a dit, m' fie Catherine, quan elle a eu compté vos seize cints francs : — N' zastons despouillis, qu'elle m'a dit. Il ne reste pu tant seulement de quoé-z-acheter éne vatche dins le tiroer... J' vous mori si elle ne m'a point dit ça, madame la baronne...
Il s'eésuie les yeux avec la manche de sa blouse.
M. DUBOIS
C'est fort bien, monsieur Dupré, et je serais tout prêt à m'attendrir de votre situation, si vous n'aviez pas un certain nombre de meules de beau froment, vos granges remplies de paille et de foin et vos caves comblées par des pommes de terre. Il me semble donc que les choses ne sont pas dans le pire état que vous vous plaisez à nous les montrer.
M. DUPRÉ, avec véhémence.
Que je m' plaisez, monsieur le baron ! Peut-on dire ça ! C'est ça qui sereuve in bia plaisir ! Mais vos n' savez rien, à Bruxelles; vos estos occupés d' vos amuser, et vos avez bien raison, il est vrai. Pourtant, vos n'avez ni sti sans intinde parler del' inondation d' la Sambe, né don? Falleuve vir ça, madame la baronne! Les maisons din l'eue jusqu'au toé, les bestiaux qui esteuv' nu intraînés comme des allumettes, les mobiliers et les meules qui parténent du costé d' Nameur, les dgins qui asténent à ch'vau su leu toé, avou des éfants tout nus qu'on intindeuve crier à finde les caillous, madame la baronne.
Il sanglote en cachant ses yeux avec son sac ; on entend le son de l'argent. MADAME DUBOIS.
C'est vraiment affreux !
M. DUBOIS
Oui; il y a eu des désastres: les journaux nous en ont fait le récit par le menu. Heureusement, la ferme
i4 LE THÉÂTRE A LA MAISON
et les terres de M. Dupré sont sur un plateau, et je pense bien qu'il n'a pas eu une goutte d'eau dans ses caves.
M. DUPRÉ, très vite.
Je n' souhaitereu point de pareils malheurs à un homme qui m'aurait volé, madame la baronne. C'est terripe, terripe ! Pendant quinze jous, je n'ai point pu fermer l'œil. Si bien que Catherine voleuve que j' vienne à Bruxelles pou prinde éne petite distraction. Ah ! madame la baronne, aussi vrai qu' vos êtes la pu belle femme que j'ai jamais vue au monde, on' n'a passé dé dures, cette année-ci, à la campagne ! Aussi, en v'nant vos apporter m' fermage... (Très insinuant.) je m' diseuve : — M . le baron et Mme la baronne sont des bravés dgins, bien richissimes, qui n' voreuvent nin vir souffri des poves paysans ; ils ont F cœur trop bien placé pour n'avoér point pitié de pareils malheurs... Et j'espéreuve, madame la baronne, si c' asteuve in effet de vote bonté, qui m' s'reuve fait éne petite réduction sur ce sémesse-ci... Quan ce n' sereuve qu'éne petite cintaine de francs...
Il défait sa bourse et commence à compter son argent. M. DUBOIS.
Qu'en dites-vous, baronne?
MADAME DUBOIS
Mais, mon ami, je ne sais. M. Dupré m'a tout attendrie et j'approuverai la réduction si tu crois devoir la faire.
M. DUBOIS
Soit! Ne me payez donc que quinze cents francs, monsieur Dupré. Je vous laisse cent francs...
M. DUPRÉ, d'une voix pleurarde.
Ah! monsieur le baron, quelle bonté! Je F saveu bien que madame la baronne esteuve aussi charitape que belle. Via quinze cints francs, monsieur le baron.
M. DUBOIS
Et voici votre reçu, monsieur Dupré. Seulement, les cent francs que vous remportez, vous me ferez le plaisir de les remettre, de ma part, à M. le bourgmestre de votre village, qui les distribuera aux inondés selon leurs besoins.
M. DUPRÉ, ahuri.
Ah!... Eh bien, alors... moé,... qu'est-ce que j' gagne à ça?
M. DUBOIS
Le plaisir de faire une bonne action, monsieur Dupré : comptez-vous cela pour rien ?
M. DUPRÉ, se levant avec une indignation exagérée.
Monsieur le baron s' moque ed' moé, peut-être. (Avec mépris.) Vlà les cint francs! J' vois bien qu' les riches n'ont pas d' cœur pour lé poves dgins. Bonjou, monsieur et madame...
Il va pour sortir.
M. DUBOIS
Eh! attendez donc, monsieur Dupré. Vous êtes
trop vif, pour un homme d'âge raisonnable. J'avais une petite communication à vous faire.
M. DUPRÉ, se retournant.
Éne communication ! . . .
M. DUBOIS
Oui ; à propos de votre fermage.
M. DUPRÉ, s'avançant, inquiet.
Et quoé donc?
M. DUBOIS
Votre bail finit cette année, monsieur Dupré. Votre loyer est de 3, 200 francs. J'avais l'intention de vous augmenter...
M. DUPRÉ, se récriant.
M'augmenter, monsieur le baron!... Vos volez nos' ruine...
M. DUBOIS
Quand je dis que j'avais l'intention, ce n'est pas tout à fait exact. La vérité est qu'un de vos voisins m'offre 3,6oo francs de la ferme et des quinze hectares que vous cultivez.
M. DUPRÉ, en colère.
Un voisin!... Éne canaille!... C'est Lambert. Y n' vos paiera point ; c'est in panier percé. Y n' fait ça qu' pou m' nuire, monsieur le baron. Y n'a ni sous ni mailles, sinon des dettes. Vos ne Fascouterez point; vos n' voudrez nin m' mettre su 1' paille avec em'
famille. Ah! le grédin, le vaurien, le scélérat, le voleur!... Si je V tenais-t-au bout d'em' baston!...
M. DUBOIS
Un peu de calme, fermier. Il n'en sera ni plus ni moins si vous vous fâchez. J'ai pris des renseignements sur M. Lambert. Vous le calomniez : il n'a pas de dettes, c'est un honnête homme qui fait fort bien ses affaires. Vous ne gagnerez rien à le noircir; c'est un mauvais procédé...
M. DUPRÉ
Un mauvais procédé... pou in homme qui veut m'azaziner, me prendre el pain d'el' bouche !
M. DUBOIS
Chacun cherche son intérêt : si M. Lambert m'offre 3,6oo francs, c'est qu'il est certain d'un bon bénéfice sur la culture des terres que vous occupez. Mettezvous à ma place, monsieur Dupré : que feriez-vous?
M. DUPRÉ, avec véhémence.
A vot' place, monsieur le baron, je lui dirais, à c' mauvais homme : — N'avez-vous point de honte, dites, de vouloir el' mort de ces braves dgins, qui pioch' nu toute l'année pou nouer les deux bouts, de vouloir les envoyer ad patres comme des mendiants et des vagabonds d' bohémiens qui cour'nu les chemins quasiment tout nus, aussi sales que des cochons? Vlà ce que je li dirais, moé, à ce Lambert... Comme s'y n'avait pas c' qui l'y faut! Comme s'y manquait de
rien... jusqu'à avoèr du vin din s' cave, monsieur le baron... Ah! faut tout d' même être in vrai azazin pour agir ainsi !.. .
Il tombe, comme épuisé, sur une chaise. MADAME DUBOIS à M. DUBOIS.
Voyons, mon ami, n'y a-t-il pas moyen d'arranger tout cela?
M. DUBOIS
M. Dupré en parle bien à son aise : on ne perd pas aussi facilement quatre cents francs par an. J'ajoute que M. Lambert prendrait à sa charge les réparations à faire à la ferme...
M. DUPRÉ, se levant avec vivacité.
J'en ferais bien autant, monsieur le baron. Oui, que c' baston me serve de poison si je n' fais pas les réparations au printemps ! . . .
M. DUBOIS
Vous les promettez tous les ans...
M. DUPRÉ, frappant le parquet de son bâton.
Je les ferai, foi de moé.
M. DUBOIS
Eh bien, soit : je renouvellerai votre bail pour un terme de trois, six et neuf années, au même loyer qu'aujourd'hui. Mais l'obligation des réparations y sera consignée; et si vous ne les faites pas, je donnerai la
ferme à M. Lambert. Vous promettez trop facilement pour que j'aie confiance dans votre parole.
M. DUPRÉ
Oh! si on pou dire! su' m' honneur... Allez, allez, monsieur le baron, les bons locataires, ça n' se trouve point dessous V pied din ch' vau. Ouf! Vos povez dire que vos m'avez fait suer, avec vot' Lambert.
M. DUBOIS
N'allez pas lui chercher querelle, au moins.
M. DUPRÉ tout rasséréné.
Soyez tranquies, monsieur et madame : nos astons de bin trop bons voisins pou nos faire du mau. D'ailleurs, il est solide, el' gaillard : on n' s'y frotterait pas volontiers. Bien 1' bonjou, monsieur et madame la baronne. Al' nouvelle année, je vous enverrai éne dinde bien grasse ou éne coupe de beaux poulets. Bien mes respects àvot' petite famille...
Il sort.