SCENE PREMIERE ONCLE PIERRE, MARIE
Oncle Pierre est assis à la table couverte d'une nappe à carreaux bleus et blancs. Il achève de dîner. Marie commence à desservir.
ONCLE PIERRE, se levant avec lenteur.
Allons, me voilà encore plus vieux d'un repas, I )« »nnez-moi mon bâton, Marie.
MARIE, lui apportant son bâton.
Vous allez faire votre petite promenade?
io8 LE THEATRE A LA MAISON
ONCLE PIERRE
Parfaitement. Je la ferai petite parce que je ne peux plus la faire grande. Quand je pense qu'il y a quelques années, deux lieues à pied ne m'effrayaient pas. Ah! je deviens bien patraque... Je vais m'asseoir au jardin, au soleil, et me réchauffer, si c'est possible.
MARIE
Si c'est possible ! Mais vous vous réchaufferez bien sûr. Par un temps pareil, au mois de juillet!
ONCLE PIERRE
Parfaitement. Maintenant, il fait quasiment toujours froid. De mon temps, les saisons étaient bien coupées et régulières : il chauffait ferme en été et il gelait en hiver, parfaitement.
MARIE
Pourtant, le froment et les poires mûrissent, monsieur. Et l'hiver passé, on a patiné sur le canal.
ONCLE PIERRE, grognon.
Et le raisin, est-ce qu'il mûrit? Et les pêches, et les abricots, en mangeons-nous encore? Je vous dis que tout va de mal en pis. Et ce n'est pas étonnant, avec leurs inventions : les chemins de fer, le télégraphe , la lumière électrique, et ceci, et cela, et des canons comme des maisons, et des bateaux comme des villes! Ça n'est bon qu'à bouleverser les affaires, à les mettre sens dessus dessous. Qu'est-ce que nous avons besoin de toutes ces nouveautés? On vivait très bien, il y a cinquante ans, sans faire dix lieues à l'heure et sans ces ma-
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chines à vapeur qui remplissent l'air de fumée puante. Moi, par exemple, est-ce que j'ai eu besoin du chemin de fer pour aller avec mes ouvriers faire des briques dans les pays allemands et gagner quelques sous pour mes vieux jours?
MARIE
Oh ! pou ça, mossieu, je n' dis pas...
ONCLE PIERRE
Est-ce que je ne vous lis pas le journal? Est-ce que tous les jours ce n'est pas une invention capable de vous mettre la tête à l'envers? Est-ce qu'ils ne vont pas maintenant faire un tunnel sous la mer entre la France et l'Angleterre? Sous la mer! oui, Marie. On va creuser sous la mer un corridor où les trains de chemin de fer passeront, pendant que les vaisseaux à vapeur iront sur l'eau.
MARIE
Est-y bien possible?
ONCLE PIERRE
Parfaitement, puisque c'est imprimé ! Et les Américains, avec leur manie de déplacer les maisons sur des roulettes, comme si c'étaient de simples chariots! Tout le monde devient fou ; un jour la terre sautera avec ce qu'il y a dessus. Ils ont des engins, qu'on appelle je ne sais plus comment, des noms qu'on ne retient pas, des choses chimiques qui tuent en un rien de temps une centaine d'hommes, comme si c'étaient des mouches ..
no LE THEATRE A LA MAISON
MARIE
Est-ce que c'est bien vrai, tout ça?
ONCLE PIERRE, qui allait sortir, revient.
Puisque je vous dis que c'est imprimé, têtue ! A la dernière guerre, est-ce qu'on ne tuait pas les soldats sans seulement qu'ils aient vu la fumée du canon ? Ça finira mal, c'est sûr. Avec leurs ingrédients chimiques, on ne peut plus se fier à rien. . . On n'osera bientôt plus sortir de sa maison... Et les empoisonnements, et les faux poids, et les bières falsifiées, et les vins faits sans raisin, et le café fabriqué, et les vieilles pommes de terre rajeunies, et le beurre mélangé de graisse,' et la terre qu'on vend pour de la chicorée... ouf!... tout, tout, tout, Marie, tout est mauvais...
MARIE
Faut-y croire ces horreurs-là?
ONCLE PIERRE, frappant les dalles de son bâton.
Je... vous... dis... que... c'est imprimé, mille trompettes à piston! Imprimé, vous entendez? Est-ce qu'on imprimerait des choses qui ne sont pas vraies? Ça, ce sera le dernier, vous pensez bien. Je suis trop vieux pour le voir, Marie, mais il viendra un temps, vous dis-je, où l'on regrettera la vieille manière de vivre, qui était la bonne, chacun travaillant honnêtement dans son petit coin, sans songer à courir le monde. On se souviendra que pierre qui roule n'amasse pas mousse, parfaitement.
ONCLE PIERRE m
MARIE
Vous avez pourtant été dans les pays allemands, mossieu.
ONCLE PIERRE
Parfaitement; à cinquante lieues d'ici; la belle affaire! En dix étapes, j'y étais; j'aurais pu y être en cinq jours, parfaitement. Donnez-moi ma pipe, que j'allais oublier. Oui, oui, Marie, tout va mal, et ce n'est pas fini. On ne s'arrêtera qu'au moment de faire la culbute.
(Il sort.)