‹ Le théâtrè a la maison. Illustrations d'Amédée LynenChapitre 39 sur 65 · SCÈNE IV Les Mêmes, ONCLE PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Les Mêmes, ONCLE PIERRE

MARIE

Le v'ci qui revient. Mangez toujours. Et quand y sera là, levez-vous pour l'embrasser...

ONCLE PIERRE

Hé ! c'est les petites-nièces, Adèle et Antoinette. Vous venez d'arriver?

ADÈLE et ANTOINETTE.

Oui, oncle Pierre.

(Il se baisse et elles l'embrassent.) ONCLE PIERRE.

Hein! sont-elles roses, Marie! C'est comme des fleurs, parfaitement.

MARIE

Oui, oui, c'est des jolies petites filles. Et elles sont bonnes aussi, ce qui vaut core mieux, mossieu... Et elles sont venues à pied, toutes seules.

ONCLE PIERRE, assis, son bâton entre les jambes.

Ah ! ah ! Voyez- vous ça !.. . A leur âge ! . . . Et quelles nouvelles, mes enfants? Vous allez toujours à l'école?

ADÈLE

Oui, oncle Pierre.

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ONCLE PIERRE

Parfaitement. Et votre maman se porte bien? Et votre papa aussi?

ADÈLE

Maman, oui...

ANTOINETTE

Mais papa est brûlé...

ADÈLE, très vite.

A la fabrique... Voilà une lettre de maman.

ONCLE PIERRE, très sérieux.

Ah! (il regarde Marie.) Brûlé à la fabrique... Comment ça?

ADÈLE

Par, par... la vapeur, oncle Pierre.

ONCLE PIERRE, regardant Marie.

Par la vapeur, Marie, vous entendez. S'il n'y avait pas de machines à vapeur, mon neveu n'aurait pas été brûlé... hum!... Voyons ce qu'elle dit, la lettre de

votre maman.

(il lit.)

« Cher oncle Pierre,

- J'espère que votre santé est toujours bonne et que vous avez toujours bon appétit. La nôtre serait fort bonne aussi, malheureusement Jacques est au lit depuis trois semaines... »

(Il regarde Marie par-dessus ses lunettes, sans parler, puis reprend sa lecture.)

« ... Depuis trois semaines, à cause d'un accident qu'il y a eu à la chaudière de la fabrique et qui lui a brûlé un bras et une jambe. Je ne parle pas de la brû-

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lure au visage qui est déjà guérie, mais les brûlures au bras et à la jambe sont graves, a dit le médecin, et il faudra bien trois mois pour les guérir. C'est pour vous dire, cher oncle Pierre, que nous sommes un peu gênés à cause de ce malheur, et je vous envoie vos deux petites-nièces pour vous apprendre ces tristes choses. La société de la fabrique nous aide bien un peu et nous avons le médecin et les médicaments pour rien ; mais ce n'est pas assez, oncle Pierre, pour nourrir une famille de six personnes en comptant nos deux petits garçons. Voilà notre position, et si nous faisons des dettes il nous faudra des années pour nous remettre. Si vous pouviez nous faire une petite avance, un prêt d'une petite somme, nous vous serions bien reconnaissants, et les petites pourraient rapporter votre secours, et nous vous rendrions la chose par petits acomptes, comme nous pourrions, cher oncle Pierre. Voilà notre position, et j'espère que vous serez assez généreux pour entendre notre appel. Et comme un malheur ne vient jamais sans queue, c'est justement demain que nous devons payer notre loyer. Vous voyez, cher oncle Pierre, que je ne vous écris pas sans raison, et que nous avons bien besoin de vous. Nous vous embrassons, Jacques, les enfants et moi, et faisons des vœux pour que vous restiez encore de longues années en bonne santé.

y> Votre nièce respectueuse,

r> Adolphine Gérimont. »

(L'oncle Pierre plie lentement la lettre et ôte ses lunettes, puis les remet ; puis il regarde Marie et pousse un gros soupir.)

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Je l'avais dit, parfaitement; je l'ai averti: il n'a pas voulu m'écouter. Et maintenant le voilà au lit, parfaitement, pour trois mois!... Et c'est moi, moi qui ai toujours dit pis que pendre de la vapeur et des machines à vapeur, c'est moi qui dois lui venir en aide ! (il se lève et dit dune voix forte.) Ah! ça, mais ils croient donc que j'ai mes caves pleines d'or, ces gens-là!...

ANTOINETTE, se jetant dans les bras de Marie.

Marie, prenez-moi. . .

MARIE

Voilà que vous effrayez ces enfants... Voyez comme Adèle est rouge !

ONCLE PIERRE, frappant les dalles de son bâton.

Eh ! c'est bon... Est-ce que c'est moi qui l'ai brûlé? Est-ce qu'il ne pouvait pas être prudent? Quand on a quatre enfants, on ne s'expose pas.

MARIE

Pardi!... S'y s'expose, comme vous dites, mossieu, c'est pour faire vivre sa famille.

ONCLE FIERRE.

Oh! vous, vous les soutiendrez, c'est sûr. Ils me mettraient sur la paille que vous diriez encore amen. Parfaitement. Mais je ne suis pas disposé à me laisser plumer comme un imbécile... Brûlé!.;, la vapeur!... Pourquoi se trouvait-il là juste à point, aussi?

MARIE

Dites tout de suite qu'il l'a fait exprès, le pauvre homme...

ADÈLE, timidement.

C'est vrai, oncle Pierre, papa l'a fait exprès.

ONCLE PIERRE

Qu'est-ce que vous me chantez?

ADÈLE, prête à pleurer.

C'est pour sauver le mécanicien... qui... qui... Je ne sais pas dire... (Elle pleure.) Mais c'est vrai qu'il l'a fait exprès.

ONCLE PIERRE

Parfaitement: il a une femme et quatre enfants à nourrir, et il n'y songe pas plus que moi à me jeter à l'eau. Une tête de fou ! Qu'est-ce que ça me fait, à moi, le mécanicien? Est-ce que je le connais? Pourquoi se servir de la vapeur d'eau bouillante? De mon temps, on s'en passait, et tout n'en allait que mieux. Je le lui ai assez dit, à votre père, qu'il ne devait pas entrer là-dedans ...

ADÈLE, timide.

Il a sauvé le mécanicien, oncle Pierre.

ONCLE PIERRE, fâché.

Je vous dis, parfaitement, que je ne le connais pas, le mécanicien... Mille trompettes!...

ANTOINETTE, se serrant contre sa sœur.

Allons-nous-en, Adèle...

MARIE

Mais non, mais non, y n' faut pas vous en aller

ainsi. Vot' Oncle n'est pas méchant. (Oncle Pierre relit la

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lettre pendant que Marie parle.) Y parle très haut, mais y n'est

pas fâché; n'est-ce pas, mossieu? (Aux enfants?) Vot* papa est un brave homme, et il a bien fait de sauver le mécanicien. Vot' oncle l'aurait sauvé aussi, j'en suis sûre...

ONCLE PIERRE, en colère.

Non, je ne l'aurais pas sauvé. Ça n'est pas naturel de s'exposer ainsi pour les autres, et de se faire brûler plutôt que son voisin. Si mon neveu ^était resté bien tranquille, parfaitement, à son ouvrage, il n'aurait rien eu... Et le voilà maintenant dans son lit! Qui sait quand il en sortira... Et avec ça, la misère... parfaitement.

MARIE

Eh bien, mossieu, vous les aiderez, et ça vous fera plaisir. Y vous rendront plus tard vot' argent : vous savez bien qu'y sont honnêtes.

ONCLE PIERRE

Pourquoi ne m'a-t-il pas écouté? De l'argent ! vous en parlez à votre aise. Je n'en ai pas.

MARIE

Une couple de cent francs, ce n'est pas une affaire...

ONCLE PIERRE

Rien du tout! Je n'ai pas cinquante francs dans la maison. Vous, si on vous écoutait, il faudrait ôter de sa bouche le morceau de pain pour le donner aux autres, parfaitement. Je l'ai averti; je le lui ai assez dit : N'entrez pas là dedans, il vous en cuira. Et

j'avais raison, le voilà au lit pour trois mois... parfaitement.

MARIE

Alors, ces enfants vont retourner à leur maison, comme ça, sans rien dans les mains ni dans les poches !

ONCLE PIERRE

Je vous dis que je n'ai pas d'argent, entêtée!

MARIE, indignée, toute hors d'elle.

Eh bien, c'est bon!... On s'en passera, de vot' argent... Gardez-le, vot' argent, vous l'emporterez avec vous quand vous mourrez... C'est bien malin, ça!... C'est moi qui prêtera à vot' neveu... Oui, moi... toutes mes économies de quinze ans,... trois cents francs, que j'ai dans mon coffre... Attendez, petites fies, je vais descendre (Elle les embrasse) et vous aurez ce qu'y vous faut, et vous retournerez chez vot' maman en chemin de fer... Là!... (a l'oncle..) Gardez-le, vot' argent, puisque vous l'aimez tant.

(Elle sort vivement par la porte de gauche.)

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