SCENE III MARIE, ANTOINETTE et ADÈLE
MARIE
Mettez-vous là. Voyez comme elles ont chaud! Comme la sueur coule de leurs visages ! Ah ! c'est qu'elles n'ont pas septante-six ans, comme leur grandoncle, n'est-ce pas, petites filles? Et quelle poussière! Vous êtes donc venues su vos pauv' petits pieds ?
(Elle leur essuie le visage et époussette les souliers.) ADÈLE.
Oui, Marie.
MARIE
Une grosse heure de chemin! Si c'est raisonnape, je vous 1' demande. Et toutes seules?
ADÈLE
Oui, Marie.
ONCLE PIERRE 113
MARIE
Ça n'a pas de bon sens. Est-ce que vot' maman est sotte? Y gnia de quoé gagner éne maladie. Pourquoé n'est-elle pas venue avec vous?
ANTOINETTE, pleurant.
I *apa est malade dans son lit.
MARIE
Miséricorde! Y n* faut pas pleurer, m' fie. Allons, allons, ce ne sera rien. Vot' papa guérira. Qu'est-ce qu'il a, vot' papa?
ADÈLE
II a été brûlé par la vapeur, à la fabrique où il est contremaître.
MARIE
Est-ce possipe ? A la fabrique ! Quelle affaire ! Et vous êtes venues le dire à vot' grand-oncle?
ADÈLE
Oui, j'ai une lettre de maman.
MARIE
Bon ! Vous li donnerez tout à l'heure. En attendant,
vous mangerez une tartine et vous boirez une tasse de
afé, m' chères petites. Venir à pied, de si loin, avec
de petits pieds comme ça, quand y gnia le chemin de
fer.
ADÈLE
C'est que...
MARIE
Quoi donc, Adèle?...
ii4 LE THEATRE A LA MAISON
ADÈLE, pleurant aussi.
Nous n'avons plus d'argent à la maison.
MARIE
Miséricorde !
ADÈLE
Il y a trois semaines que papa est au lit.
MARIE
Et vous n'avez rien dit? Pourquoé vot' maman n'a-t-elle pas écrit?
ADÈLE
Elle n'a pas osé. Oncle Pierre n'est pas content que papa est dans une fabrique, vous le savez bien, Marie.
MARIE
C'est Vrai, C'est Vrai. (Elle leur donne le café et coupe des
tartines.) Quelle affaire! Oui, oui, je comprends. Les fabriques avec de la vapeur, M. Pierre n'aime pas ça. Quelle affaire! Bah! Bah! quand il aura un peu grondé, y sera raisonnape.
ADÈLE, se levant.
Croyez-vous qu'il va gronder?
ANTOINETTE, se levant aussi.
Allons-nous-en, Adèle... Moi, j'ai peur... Retournons à la maison.
MARIE, les forçant à se rasseoir.
Mais non, mais non. Vous avez Y temps. L'oncle n'est pas encore là. Mangez d'abord, mangez une bonne tartine, et puis nous verrons. Y n'est pas mé-
ONCLE PIERRE 115
chant, vot' oncle; y n'est qu'un peu comme ça,... drôle... avec ses idées... et un peu avare... Mais c'est tout. Y vous aime bien. Et le pauv papa, il est bien brûlé, bien fort?
ADÈLE
Oui ; un bras et une jambe, et un peu à la figure. Il faudra trois mois pour le guérir, et pendant ce temps-là il ne pourra pas travailler. C'est pour, ça que maman à écrit à oncle Pierre.
MARIE, suffoquée.
Ah! Sapristi!... Ça, c'est une mauvaise affaire!
ADÈLE, effrayée.
Vous voyez bien, il va gronder. Laissez-nous partir, Marie : il lira tout de même la lettre de maman.
MARIE
Mais non, mais non. Si vous partez ainsi, sans lui dire bonjour, y sera encore bien plus fâché. Y- vaut mieux rester; y vous aime bien... S'y gronde, ça ne fera que passer, comme un orage... Là! Essuyez vos yeux, qu'y ne voie pas que vous avez pleuré. Y n'aime pas qu'on pleure, vot' grand-oncle.
ANTOINETTE
Pourtant, s'il gronde, Marie !
MARIE
Eh bien, vous me regarderez, ou vous tâcherez de penser à aut' chose. Quand y sera fatigué, y s' taira. Nous verrons bien; c'est que je suis là, moi aussi!
enfants, rassurées à demi, continuent de manger.) Je n en ai pas
n6 LE THEATRE A LA MAISON
peur, moi, de l'oncle Pierre. Je 1' connais bien, pardi! y gnia quasimin vingt-cinq ans que je suis sa servante.