SCÈNE V MADAME DUFRENAY, DUFRENAY
MADAME DUFRENAY, courant à lui.
Ah! enfin!... Eh bien?
DUFRENAY, la prenant dans ses bras.
Eh bien, Petterman est parti : nous n'avons plus rien.
MADAME DUFRENAY.
Plus rien ! !
DUFRENAY.
Pas un sou des quatre- vingt mille francs que j'ai eu la stupidité de lui confier.
MADAME DUFRENAY,
Plus rien ! !
DUFRENAY.
Nous sommes ruinés...
MADAME DUFRENAY, sanglotant.
Ah! mon ami!...
DUFRENAY, l'éloignant de lui, doucement, après un douloureux silence, et l'aidant à s'asseoir, puis s'asseyant lui-même. — Avec effort.
Oui, c'est bien clair : ce coquin a tout emporté, ou
tout dépensé. C'est toujours la même chose, et il y a une foule de gens toujours prêts à avoir confiance dans l'honnêteté et l'habileté des faiseurs. La faillite de Petterman fera un grand nombre de malheureux, en attendant qu'une autre faillite du même genre trompe de nouveau un autre groupe de personnes confiantes...
MADAME DUFRENAY, pleurant encore.
Et, vraiment, tout est perdu, mon pauvre ami?
DUFRENAY, se levant.
C'est probable. Tu comprends que si Petterman avait eu de quoi rembourser seulement le quart des sommes qu'on l'avait autorisé à faire valoir, il aurait agi autrement. Ou bien il eût tout perdu en faisant de nouvelles spéculations hasardeuses, ou bien il eût déclaré qu'il devait cesser les affaires.
MADAME DUFRENAY.
Tout notre avoir !
DUFRENAY.
Oui; ta dot et mes économies... Nous avons bien vécu, depuis quinze ans que nous sommes mariés, tout en travaillant.. Mais nous n'avons plus rien. Il faut tout recommencer.
MADAME DUFRENAY.
Et quelle cruauté dans le hasard : c'est le jour de ta fête...
DUFRENAY, se promenant avec agitation.
Ah ! oui ; une jolie fête ! Nous allons nous trouver tout à l'heure une vingtaine de personnes réunies, avec des visages longs comme ça, des visages de déterrés et de désespérés. Car même ceux que notre chagrin ne touchera qu'à demi se composeront une physionomie de circonstance et paraîtront plus malheureux que les autres. Oui, tu as raison : ce jour a été bien choisi par le hasard pour nous frapper. . .
MADAME DUFRENAY.
Et les enfants? Voilà leur bonheur gâté, mon pauvre ami!
DUFRENAY.
Il n'y a rien à y faire.
MADAME DUFRENAY.
Si tu savais comme ils jouissaient d'avance du plaisir de te lire le compliment que chacun d'eux a écrit !
DUFRENAY.
Tais-toi!... Ne m'attendris pas : Je veux rester en colère, pour mieux supporter ce coup de malheur. Si j'allais pleurer, je ne vaudrais plus rien, et je ne serais plus bon qu'à aller me coucher.
MADAME DUFRENAY, lui mettant les bras autour du cou.
Ne pleure pas. Tâchons de faire bonne figure. Est-ce
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que c'est impossible ? Personne peut-être ne sera au courant, et nous pourrions, en le voulant bien, laisser passer cette journée comme si rien n'était arrivé. Faisons un effort, mon ami.
DUFRENAY.
Tu aurais ce courage-là?
MADAME DUFRENAY.
Oui, si tu l'avais ; je suis capable de sourire si tu as de la fermeté. Au besoin, je chanterai au dessert.
DUFRENAY.
Tu te fais illusion. On ne triomphe pas ainsi de ses sensations.
MADAME DUFRENAY.
Si, vraiment. En pensant que les enfants ne sauront rien, en les voyant heureux, je serai capable d'oublier ce qui nous arrive...
DUFRENAY.
Tu es certaine?...
MADAME DUFRENAY.
Très certaine. Essaie, tu verras. Souris-moi. Dismoi que cette catastrophe ne t'a pas ôté tout courage, que nous pourrons nous remettre au travail dès demain pour refaire le pain de nos vieux jours, et je ne broncherai pas...
DUFRENAY.
Eh bien, c'est dit; cela peut se tenter : jouons la comédie de l'héroïsme, nous finirons nous-mêmes par croire que nous sommes des héros. Oublions ce coquin de Petterman. Quand on méprise les gens, ce qu'on a de mieux à faire, c'est d'agir comme s'ils étaient morts. Petterman est mort. Au diable Petterman ! Ne songeons qu'à nous amuser.
MADAME DUFRENAY.
Tu vois, ce n'est pas bien difficile. Quand on arrivera, nous aurons nos visages des dimanches. Et maintenant, tu peux recevoir les enfants, qui attendent avec impatience le moment de te souhaiter la bonne fête.
DUFRENAY, soupirant fortement et faisant un dernier effort.
Eh bien, fais-les venir.
MADAME DUFRENAY.
Ah ! mon ami, comme je t'aime !
(Elle l'embrasse vivement et sort.) DUFRENAY, devant la glace de la cheminée.
Voyons ce visage!... Et cette cravate!... Allons, allons, tout va bien. Avec l'aide d'une femme comme la mienne, il n'y a que la mort qui soit capable de m'abattre.
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