‹ Le théâtrè a la maison. Illustrations d'Amédée LynenChapitre 5 sur 65 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MADEMOISELLE ADELE, assise près de la table, tricote, un binocle à verres ronds sur le nez et coiffée d'un bonnet en lingerie de respectable aspect. MADEMOISELLE PRUDENCE est assise près de la fenêtre la plus éloignée ; coiffée également d'un bonnet — rubans vifs et dentelles noires — elle a la main gauche posée sur l'appui de la

fenêtre et regarde dans la rue. MADEMOISELLE SOPHIE, en cheveux, un livre sur les genoux, occupe la première fenêtre et s'intéresse également à ce qui se passe au dehors.

ADÈLE

Hem ! Hem !

Elle se tourne du côté des fenêtres et observe tranquillement, puis se remet à son tricot. Silence.

PRUDENCE

Le général n'est pas encore levé.

SOPHIE

Il y a une demi-heure qu'il est sorti — en habit noir, cravate blanche et gants blancs, comme pour une noce.

PRUDENCE

Je ne l'ai pas vu.

SOPHIE

Ce n'est pas une raison.

Silence.

ADÈLE, sans quitter son tricot des yeux.

A-t-on songé au dîner?

Il y a de la soupe d'hier, un morceau de veau froid et de la salade. On pourrait faire un macaroni...

ADÈLE

Oui, et boire du Champagne.

PRUDENCE, ironique.

Une douzaine d'huîtres pour chacune et du pâté de foie gras ne seraient pas mauvais non plus... Et une glace au dessert.

ADÈLE

Après ça, Sophie chantera quelque chose...

SOPHIE

Oh ! comme c'est spirituel ! Dites tout de suite que je ne pense qu'à manger, que je suis une gourmande.

Est-ce que c'est pour moi que je demande du macaroni?

PRUDENCE

Non ; c'est pour la cuisinière, ou pour le chat.

ADÈLE

Ou pour le général...

Silence; Prudence et Sophie se sont retournées en même temps vers la fenêtre. Adèle les considère silencieusement, puis se remet à tricoter.

Quel âge a-t-il, le général?

Au plus quarante-neuf ans.

PRUDENCE

Au plus!...

ADÈLE

Je parie pour soixante...

SOPHIE et PRUDENCE, vivement.

Par exemple !

ADÈLE

Je parie... trois douzaines d'huîtres, une bouteille de Champagne et une terrine de foie gras. Et si je perds, j'invite le général au banquet.

SOPHIE

Il n'y a qu'à le regarder marcher; il est droit comme un i. Si vous l'aviez vu tout à l'heure, en habit noir!...

PRUDENCE

Et pas un cheveu blanc !

ADÈLE

Une tête de fou. Est-ce que vous tenez le pari?

SOPHIE

Irez-vous lui demander son âge? Lui faire un affront? Vous êtes bizarre, Adèle ! Quel plaisir de vieillir les gens!

ADÈLE

Les vieillir ! Ce n'est pas nécessaire. Le temps se charge de cela sans qu'on l'en prie. Eh bien, et ce pari?

PRUDENCE

Je sais bien ce que je dis.

SOPHIE

Je vois bien ce que je vois.

ADÈLE

A la bonne heure ! Donc, il a soixante ans. N'en parlons plus.

Prudence et Sophie haussent les épaules et se tournent brusquement vers la fenêtre. Silence.

PRUDENCE

D'ailleurs, qu'est-ce que cela méfait?

SOPHIE

Pour moi, ce que j'en dis, c'est par intérêt pour la vérité. Mettons qu'il paraît avoir quarante-neuf ou cinquante ans et n'en parlons plus, comme dit Adèle.

ADÈLE

Oh! cela ne vous empêchera pas de penser. Le

général est votre unique préoccupation. Prudence ne fait plus rien ; Sophie prend un livre par contenance. Vous êtes bien libres, certainement; vous êtes majeures : Prudence court après le demi-siècle et Sophie va avoir quarante ans. A cet âge-là, on est raisonnable, ou on ne le sera jamais. C'est votre affaire si on se moque de vous, parce que vous voulez passer pour deux petites folles, deux pensionnaires, deux timides colombes... deux cœurs sensibles incompris... deux héroïnes qui attendent des aventures... deux...

PRUDENCE, exaspérée.

Tenez, vous me feriez sortir de mon caractère.

ADÈLE

Eh bien, il n'y aurait pas grand mal.

PRUDENCE, se levant.

Vous êtes une méchante femme !... C'est l'envie qui vous fait parler...

SOPHIE

Oui, parce que nous sommes plus jeunes que vous !

ADÈLE, sans cesser de tricoter.

Plus jeunes... et plus sottes; il y a compensation.

PRUDENCE, furieuse.

Mêlez-vous de vos affaires...

SOPHIE

Vos observations sont ridicules. Le général n'est pas autre chose pour nous qu'un voisin. Il passe, il va et il vient, il sort et il rentre : nous en parlons pour dire quelque chose. C'est un homme honorable...

ADÈLE

Et beau donc ! Droit comme un i. . . Quarante-neuf ans... Est-ce que je ne vous entends pas soupirer, de temps en temps, pauvres petits cœurs malheureux? Mais c'est moi qui suis ridicule...

PRUDENCE

Oui, et méchante, et injuste, et envieuse...

SOPHIE

Et pas drôle du tout. Vous croyez avoir beaucoup d'esprit et vous ne dites que des sottises.

PRUDENCE

Cela est tout à fait insupportable. J'aime mieux m'en aller que de continuer une pareille conversation.

Elle sort par la porte du salon.

SOPHIE

Quand vous serez seule, vous pourrez vous en donner à cœur joie. Je vous souhaite bien du plaisir.

Elle sort par la petite porte du fond.

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