SCÈNE II
ADÈLE, seule. Elle les regarde sortir, se lève et rit silencieusement. Puis elle va s'asseoir à la place que Prudence occupait.
ADÈLE
Il n'y a que deux fenêtres et nous sommes trois... Ce n'est pas ma faute. Et moi aussi je m'intéresse au général. (Elle lève la tête.) Ah ! ah ! les voilà au premier étage; j'entends marcher... Elles vont s'installer cha-
cune à sa croisée. Mais, quand le général rentrera, il ne regardera pas aussi haut, cela lui donnerait un torticolis. (Elle dépose son tricot sur ses genoux.) Il a Certainement
quasi soixante ans. Il est en disponibilité pour infirmités contractées au service : je l'ai lu dans le Moniteur. Elles le savent bien, je le leur ai lu moi-même il n'y a pas deux mois... Le pauvre homme vit là tout seul avec une cuisinière, qui le vole, j'en suis sûre, qui ne le soigne que par intérêt, qui est capable de tout pour n'être pas oubliée quand il fera son testament... Avec ça qu'elle a tout au plus trente ans, cette fille, et qu'elle se croit belle!... Ah! la jeunesse est bien pervertie... Et moi aussi, j'ai eu trente ans, et même vingt, et j'ai été fraîche et jolie. Si j'avais voulu, j'aurais fait tourner bien des têtes d'homme, et de têtes fortes, s'il vous plaît. Mais j'étais honnête, j'avais des scrupules...
(Tout en murmurant ces paroles, elle regarde par la fenêtre.) Ah! la
voilà, la cuisinière du général ! Voyez-moi ça, quel air, quelle allure! Ne dirait-on pas une grande dame? Si ça ne fait pas pitié : une fille qui ne sait peut-être ni lire ni écrire... Comme je la remettrais à sa place, moi, si le général le voulait... (Soupirant.) Ah ! oui. Mais qu'est-ce qu'il veut, le général? Je ne refuserais pas de soigner ses rhumatismes... Mes sœurs non plus ne refuseraient pas. Il a bon air, il est droit, vraiment, comme un homme de quarante ans. Vivre ainsi, tout seul avec une cuisinière, ce n'est pas gai ! A nous trois, nous lui ferions une vie bien douce... bien agréable... s'il voulait... (elle soupire) s'il voulait m'épouser... Je ne puis pourtant pas... non, je ne puis pas lui faire
3o LE THÉÂTRE A LA MAISON
savoir... Il faudrait une circonstance... (Nouveau soupir.) Ah! général, général, vous me tourmentez trop...