‹ Le théâtrè a la maison. Illustrations d'Amédée LynenChapitre 51 sur 65 · SCÈNE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIERE

MADEMOISELLE JOSÉPHINE, MADEMOI- SELLE JEANNETTE , assises près de la table, côté de la porte, tout près l'une de l'autre, tricotant.

JOSÉPHINE, regardant la pendule.

Voilà sept heures vingt-cinq. On ne tardera plus à arriver.

JEANNETTE

Non, ma cousine.

JOSÉPHINE

Croyez-vous que Mme Ballut se permettra encore de nous acconduire son fils aujourd'hui, après la scène de jeudi dernier?

JEANNETTE

Oh ! non, ma cousine. Elle n'osera pas, certainement. On n'a pas idée d'une pareille chose...

JOSÉPHINE

Quelle chose?

JEANNETTE

Je veux dire cet enfant, ma cousine... Quelles manières ! Certainement il tient ça de son père, car Mme Ballut ne se conduirait pas ainsi...

JOSÉPHINE

Que dites-vous donc, Jeannette? Mme Ballut jetterait des cris épouvantables!... Mais M. Ballut luimême, un homme pourtant, ne voudrait sans doute pas passer pour un animal enragé. Où avez-vous la tête?

JEANNETTE

Je veux dire, ma cousine, que Mme Ballut est trop bien élevée...

JOSÉPHINE

Elle! Mais son fils lui ressemble comme deux gouttes d'eau... Bien élevée!... C'est-à-dire que si ce n'était que j'ai connu sa mère, je lui fermerais ma porte. Vous avez des idées, vraiment, ma cousine...

JEANNETTE

Mon Dieu, ma cousine Joséphine!...

JOSÉPHINE

Oh ! je sais bien : c'est moi qui ai tort. Vous voulez avoir toujours le dernier mot... C'est bon, n'en parlons plus, adorez votre Mme Ballut tant que vous voudrez. Chacun son goût, le vôtre n'est pas le mien... Mais je croyais que ma position me donnait... peutêtre... car on ne sait comment vous prendre, tant vous êtes susceptible... Mais je cède volontiers, par amour de la paix, quand vous me cherchez ainsi des disputes qui n'ont ni queue ni tête...

JEANNETTE, ahurie.

Moi, ma cousine, je vous cherche des disputes...

JOSÉPHINE, ironique et calma

Non, sans doute... ma cousine... j'ai la berlue... J'invente des prétextes pour me plaindre... J'ai un caractère exécrable... Mais j'y suis faite; il faut me prendre comme je suis...

JEANNETTE, avec anxiété.

Mais, ma cousine... cependant...

JOSÉPHINE

Bien, bien, c'est bon! Ce n'est pas le moment des explications... Voilà sept heures trente-cinq, et ces dames ne tarderont pas à arriver... On ne peut pas vous dire deux mots, vous devenez rouge comme un coquelicot... (Silence prolongé.) Voulez-vous reculer un peu

votre chaise, s'il vous plaît? Là... Maintenant, je pourrai remuer à l'aise...

JEANNETTE, très douce.

Si j'avais su que je vous gênais, ma cousine...

JOSÉPHINE

Vous ne me gêniez pas précisément ; mais on s'use les coudes à force de les frotter l'un contre l'autre... Voulez-vous me passer ma laine?

JEANNETTE, empressée.

Volontiers, ma cousine.

(Nouveau silence.) JOSÉPHINE.

Il y a pourtant déjà trois bons mois que nous vivons ensemble. Vous êtes la fille de la sœur de ma mère, et c'est de grand cœur que je vous ai recueillie, Jeannette...

JEANNETTE, affectueuse.

Oh! ma cousine, si vous saviez combien...

JOSÉPHINE

Vous avez un vilain défaut, entre autres, Jeannette, et il faut que je vous le dise, dans votre intérêt : vous interrompez volontiers les gens qui parlent; — moi surtout — je ne sais pourquoi, — vous ne pouvez me laisser finir une phrase sans vous mettre en travers — absolument comme si vous poussiez un bâton entre mes jambes... quand je marche... pour me faire tomber...

JEANNETTE

Mais, ma cousine, je...

JOSÉPHINE

Tenez, encore ! Vous ne pouvez pas vous en empocher; c'est plus fort que vous: un vrai vice. Si bien qu'à chaque instant je perds le fil de mes idées et que je ne peux plus le retrouver. Tâchez de vous défaire de cette habitude ; on vous prendrait pour une fille qui ne sait pas vivre. (Silence.) Vous ne répondez pas? Est-ce que vous boudez?

JEANNETTE, timide.

C'est que... je ne savais pas si vous aviez fini de parler, ma cousine... et... vous auriez pu penser que... je voulais vous interrompre...

JOSÉPHINE

C'est une affaire de tact ; il n'y a qu'à voir : ce n'est pas bien difficile.

JEANNETTE

Oui, ma cousine...

JOSÉPHINE

C'est pour votre bien. Nous vivons ensemble et les occasions de montrer que vous savez vous tenir dans le monde ne vous manqueront pas... (Silence.) Huit heures moins un quart! Il faudra faire infuser le thé.

JEANNETTE, empressée, se levant.

Je descends tout de suite.

JOSÉPHINE

Mais non ; attendez qu'il y ait au moins une personne arrivée.

i54 LE THEATRE A LA MAISON

JEANNETTE, se rasseyant.

Oui, ma cousine.

JOSÉPHINE

Je sais bien ce que coûte le thé, c'est moi qui le paie, et il n'est pas nécessaire de le gaspiller. Si ces dames ne viennent pas, ce qui reste du thé d'hier sera encore bien bon pour nous. Si nous avons des visites, vous y ajouterez un peu de thé frais.

JEANNETTE

Bien ma cousine... (On entend sonner.) Ah! voilà quelqu'un ! . . .

JOSÉPHINE

Quelle vivacité ! On dirait que vous êtes enchantée de ne plus vous trouver seule avec moi. Savez-vous que cela n'est pas gracieux ?

JEANNETTE

Je ne dis pas ça, ma cousine... Je n'ai garde... Bien au contraire...

JOSÉPHINE

A la bonne heure... On aurait pu croire...

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