SCÈNE V
PRUDENCE, assise près de la table, ADÈLE. ADÈLE, après un silence.
Eh bien, vous boudez !
PRUDENCE
Il n'y a pas de quoi... Je n'ai rien à dire.
ADÈLE
Vous avez un visage comme une porte de prison.
PRUDENCE
Merci.
ADÈLE
Et ça, pourquoi? Parce que j'ai fait comprendre à Sophie qu'elle était ridicule avec sa toquade pour le général. Elle a trente-huit ans, et il en a une soixantaine: cela est-il raisonnable de songer... un moment. . . à ce vieillard ? Vous — ou moi — je ne dis pas ; cela pourrait aller.
PRUDENCE, rassérénée.
C'est pourtant vrai... Alors ce que vous en disiez, c'était pour Sophie?
ADÈLE
Certainement. Elle m'ennuie, à la fin, avec ses giries. Du matin au soir, ce sont des soupirs gros comme ça ; on dirait qu'elle a un soufflet de forge dans la poitrine...
PRUDENCE, riant.
Oui, oui, c'est bien ça.
ADÈLE
Tandis que vous — ou moi, — nous avons l'âge de raison, nous savons ce qui nous attend dans le ma-
ge. Il y aura beaucoup de soins à donner, de rebuffades à recevoir, de brutalités de caserne à supporter, la goutte ou les rhumatismes en perspective ; il y aura aussi l'odeur de la pipe — car le général fume la pipe, je l'ai vu plusieurs fois tenant entre les dents ce qu'on appelle si délicatement un brûle-gueule; — il y aura encore les parfums de l'alcool — messieurs les militaires ayant généralement des habitudes déplorables ; et par-dessus tout cela jurant, pestant, crachant, mettant tout sens dessus dessous autour d'eux. Mais nous, Prudence, nous connaissons ces choses-là, et elles ne nous effraient pas...
PRUDENCE, effarouchée.
Ah! bien, Comme VOUS y allez, Adèle ! (Respirant fortement.)
Voilà un tableau qui est bien fait pour donner le goût du mariage!... Merci ! Des nausées, plutôt. Si je savais que le général, qui a l'air si comme il faut!...
Ne vous y fiez pas. Les militaires marchent droit et la tête haute : c'est une habitude de gymnastique, qui les rend fiers comme des paons. Les petites filles se laissent prendre à ces airs-là. Mais à notre âge on
ne se fait plus illusion. Nous savons que nous serons commandées : il faut bien en prendre son parti...
PRUDENCE
Ah! mais! ah! mais... pourtant!...
ADÈLE
Vous ne pouvez cependant pas songer à être considérée comme une fille de vingt ans. Ce n'est pas pour vous ou pour moi que le général fera un effort et tâchera de devenir aimable et caressant. Tout au plus doit-on s'attendre à ce que, dans les premiers temps, il sera convenable. Et il battrait sa femme, après boire, que cela n'aurait rien d'étonnant. Cela s'est vu, cela se voit beaucoup, Prudence, et qui est-ce qui sera prudente, si ce n'est vous?
Elle rit.
PRUDENCE
Ma foi ! si je savais... Je ne suis pas si malheureuse ici qu'il faille absolument que je change de maison et de société. Ma foi, non! J'aimerais encore mieux me disputer de temps en temps avec vous et Sophie que de devoir subir les grossièretés d'un soudard.
ADÈLE
Ce que j'en dis, c'est pour vous bien plus que pour moi ; vous êtes plus jeune : vous pourriez bien attendre une meilleure occasion.
PRUDENCE
Ma foi ! Adèle, je crois que vous avez raison.