SCENE VI Les Mêmes, SOPHIE
SOPHIE, entrant toute hors d'elle.
Je viens d'en apprendre une belle!
ADÈLE
Qu'est-ce qu'il y a?
SOPHIE
Françoise était dans le corridor quand je suis sortie tout à l'heure. Elle venait de chez le boulanger, qui a encore une fois oublié de nous apporter du pain. Vraiment, Adèle, c'est insupportable, et si cela continue, il faudra changer...
ADÈLE
Bah ! bah ! pour un oubli ou deux par mois ; et son pain qui est si bon !
PRUDENCE
C'est vrai ; et nous sommes au moins certaines qu'il n'emploie que de la farine. Tandis qu'ailleurs on dit que la farine est souvent mélangée de craie, d'amidon, ou de fécule de pommes de terre. Je ne sais vraiment pas comment on ne punit pas ces gens malhonnêtes...
ADÈLE
Ta! ta! ta! Et la nouvelle que Sophie apportait, quand la saurons-nous?
Eh bien ! Françoise s'est arrêtée dans le corridor en me voyant, et elle m'a dit : — Mademoiselle Sophie, vous ne savez pas la nouvelle? — Non, dis-je. — Eh bien, dit-elle, vous ne la devinerez jamais; je vous le donne en cent. — Il y a encore une fois une révolution à Paris? — Ce n'est pas ça, dit-elle; c'est tout près d'ici, la nouvelle. — Eh bien ! dis-je, je donne ma langue aux chiens...
PRUDENCE
Mais dites-la donc. Est-ce assez ridicule de nous tenir là sans respiration?
SOPHIE
Eh bien! vous ne le croirez pas. Le général... SCÈNE VII
LES MÊMES, ANNA, accourant avec bruit. ANNA, un papier à la main.
Bonjour, tantes. Vite, allons déjeuner : j'ai grand' faim.
Adèle, Prudence et Sophie l'embrassent.
ADÈLE
Voyez comme elle a encore chaud. Je suis sûre que tu as couru comme une chèvre, d'un trottoir à l'autre.
ANNA, riant.
Oh! oui. Je suis tout essoufflée. Marguerite Dormans disait qu'elle m'attraperait, moi je disais que non, et nous avons couru jusqu'ici, et toutes les autres nous suivaient, et elle ne m'a pas attrapée. Voilà... Ouf! je n'ai plus d'haleine.
PRUDENCE, lui essuyant le front.
Méchante enfant ! Tu seras malade. Tu n'as pas bu d'eau fraîche, au moins.
ANNA
Non ; mais j'en voudrais bien boire.
SOPHIE
Tu n'en auras pas ; c'est mauvais quand on a chaud.
ADÈLE
Mettez-y un peu de lait, pour couper la fraîcheur. On ne peut pourtant pas refuser à boire à un enfant
qui a SOif. (Sophie prépare le verre d'eau.) Et qu'est-ce que c'est
que ce papier que tu tiens à la main?
ANNA
Je ne sais pas; c'est le facteur qui me l'a donné; c'est imprimé.
PRUDENCE
Donne voir.
ANNA
Laissez-moi l'ouvrir et le lire : ça m'amusera.
4o LE THEATRE A LA MAISON
SOPHIE
Bois d'abord.
ANNA, buvant.
Ah! oui... Houm! c'est bon... Le facteur m'a dit comme ça : — C'est pour les demoiselles Pierquin, mademoiselle; voulez- vous bien le leur donner? J'ai dit oui. Hein ! il m'a dit mademoiselle. C'est un bon facteur !
ADÈLE, riant.
Oh ! du moment qu'il t'a dit mademoiselle !... Allons, lis.
ANNA, lisant lentement.
« M. le général-major pensionné Laroche, officier de l'ordre de Léopold, commandeur de l'ordre du Christ, chevalier de l'ordre d'Isabelle la Catholique, décoré de la Croix de Fer, a l'honneur de vous faire part de son mariage avec...
ADÈLE, d'une voix forte.
Son mariage !
PRUDENCE
Tu ne lis pas bien, Anna.
ANNA
Mais si, mais si, il y a ça : « de son mariage avec Mme veuve douairière Van Straeneberg. » Et au bas de la page il est écrit « absents. »
ADÈLE
Le général ! Notre voisin !
SOPHIE
Lui-même, ma sœur. Cest la nouvelle que Françoise m'a apprise tout à l'heure.
PRUDENCE
Et nous n'en savions rien !
ADÈLE, avec stupeur.
Et moi qui... qui... qui lui ai encore parlé il n'y a pas six semaines, chez Mme Janssens ! Et pas un mot ! pas un !... Fiez-vous donc aux hommes...
ANNA
C'est le vieux avec sa moustache blanche, tante, qui s'est marié?
SOPHIE
Oui ; le voisin d'en face, qui a une si belle canne à pomme d'or, et qui fume toute la journée.
ANNA
Oh! bien, moi je n'en voudrais pas d'un vieux comme ça pour mari. Je suis sûre qu'il ne saurait pas danser ;i la corde, ni courir aussi vite que moi, ni habiller ma poupée.
PRUDENCE, riant.
Ni se rouler sur le tapis avec le chat.
ANNA
Ni jouer aux osselets... Ouf! j'ai encore soif.
SOPHIE
Nous allons bientôt déjeuner, ma chérie. Ne te remue pas tant; cela te donne encore plus chaud. Ah ! le général se marie ! Eh bien ! tant mieux : il ne méritait pas les attentions que nous avions pour lui.
ADÈLE, à elle-même, en soupirant.
Allons, c'est fini ! Je mourrai vieille fille.
PERSONNAGES