EMMANUEL VINGTRINIER
LE
PENDANT LE XVIIl' SIÈCLE
Ecrire Thistoire du théâtre à Lyon, ce serait suivre, dans toutes ses phases, le développement de l'art dramatique en France. C'est au xn* siècle qu'il faudrait remonter pour trouver les premières traces de jeux scéniques dans notre ville. On sait que, plus tard, au temps de .Charles VU et de Louis XI, les clercs représentaient les beaux mystères dans les églises; le peuple lyonnais était si avide de ces spectacles pieux, qu'il abandonnait tout pour y assister, même la garde des portes de la ville. Les associations laïques qui se formèrent au xv® siècle, sous le nom de confréries de la Passion, donnèrent fréquemment à Lyon^ sur des théâtres improvisés^ les spectacles des histoires dialoguées de l'Ancien et du Nouveau-Testament. Nos célèbres imprimeurs du temps nous ont transmis plusieurs de ces compositions bizarres et incorrectes, où l'on rencontre un si curieux mélange de foi naïve et de grossières inventions.
Mais il n'entre pas dans le cadre de cette çtude de remonter aux origines de l'art dramatique à Lyon. Il suffira de les rappeler.
Le premier théâtre permanent que cette ville ait possédé, celui de Jean Neyron, construit en 1540, près de Téglise des Augustins, et sur lequel furent représentés les ouvrages du poète Choquet, fut fermé huit années après par le consulat : les moralités tournaient à la farce et prenaient un caractère licencieux. Après les guerres de religion et jusqu'à la fin du xvii* siècle, aucun spectacle permanent n'existait à Lyon ; mais les troupes de comédiens qui parcouraient la France y faisaient de longs séjours. Personne n'ignore, qu'au début de sa carrière, Molière vint à diverses reprises avec sa troupe nomade, dont la Béjart faisait partie, et que c'est dans une troupe de campagne établie à Lyon qu'il recruta les demoiselles Du Parc et de Brie (i).
Excellent acteur, mais encore inconscient de son génie, le grand homme jouait des pièces écrites par des auteurs de province. A Lyon, il défraya, pendant trois mois, le poète d'Assoucy ; Claude Basset, secrétaire de l'archevé^ que Camille de Neufville, avocat distingué du barreau lyonnais, esprit vif et élégant, écrivit pour Molière sa tragédie i'Iréne. Le Théâtre Français du genevois Samuel Chappuzeau (2) fut aussi représenté dans notre ville par le modeste comédien, qui donnait pour la première fois son Etourdi dans une salle de jeu de Paume du quartier Saint-Paul.
Uiie affluence extraordinaire de spectateurs était venue
(i) Recherches sur tes Tljédires de France de 1161 à 1735, par de Beauchamps, p. 366-367.
(2) Samuel Chappuzeau, historien, poète, traducteur, né à Genève, mortàZel en 1701, a séjourné à Lyon où plusieurs de ses ouvrages furent imprimés; son Théâtre français le fut en 1674. — Reime du Lyonnais^ V. 321 : Biograph, univer,; Ménestrier, Divers caract. p. 271 ; Barbier, Anonymes.
LE THÉA'iRE A JLYCtt^ 5
applaudir Molière. Le peuple l'avait deviné, peut-être avant qu'il se fût connu lui-même. Son séjour à Lyon et les souvenirs qu'il y laissa donnèreïit une impulsion nouvelle au goût dramatique, et l'exemple du poète-comédien ne fut probablement pas étranger au développement qu'y prirent les vocations théâtrales (i).
L'Opéra à Lyon — L'Académie royale de musique. — La salle de la rue du Garei — La salle de Bellecour. — Le théâtre du Gouver- • nement — Direction de Legay et de M^ic Desmarest.
Après l'introduction de l'opéra français à Paris, due à un Lyonnais, Pierre Perrin, connu sous le nom d'abbé Perrin, quoiqu'il ne le fût pas (2), ce genre de spectacle ne tarda pas à se répandre à Lyon et ne cessa d'y jouir de la faveur publique.
A la fin du xvii^ siècle, un sieur Legay obtint d^s lettres patentes qui lui conféraient le titre de directeur de V Académie royale de musique à Lyon et le privilège d'y donner des représentations théâtrales. Le consulat, pour soutenir cett^ entreprise, conféra au sieur Legay
(t) Plusieurs études fort intéressantes ont été écrites sur le séjour de Molière à Lyon. La plus complète est celle publiée par M. Brouchoud, avocat à la cour de Lyon : Les origines du théâtre de Lyon, mystères, farces et tragédies, troupes ambulantes Molière, avec facsimilé, Lyon, Scheuring, 186$. On peut consulter aussi un important travail publié en 1877, par M. Jules Loiseleur, sur les Points obscurs de la vie de Molière,
(2) Pierre Perrin, né à Lyon, introducteur des ambassadeurs auprès de Gaston, duc d'Orléans, est le premier en France qui eut le privilège d'établir un opéra (le 28 juin 1659.) ^^ composa des opéras et des poésies diverses, et mourut à Paris en 1680. — V. Biogr. univ.
une pension de douze cents livres (i). On voit que le système des subventions n'est pas créé d'hier.
La troupe lyrique s'installa d'abord dans une maison de la rue du Garet. Ce local fut consumé trois fois par des incendies ; et, en 1689, les missionnaires de Saint- Joseph, dont le couvent était tout près de là, effrayés du danger permanent qui résultait de ce voisinage, s'opposèrent au rétablissement de ce théâtre.
L'opéra se réfugia alors provisoirement dans une maison de la place Bellecour. Ce fut là, sans doute, qu'on joua, en 1690, l'opéra de Didon (2); en 1694, la Rtie Mercière ou les maris dupéSy comédie en vers de Legrand, et, en 1699, les Comédiens de campagne (3), pièce qui était encore toute d'actualité.
Au mois d'avril 1701, la ville donna des fêtes et des illuminations en l'honneur du duc d'Anjou et de ses frères, les ducs de Bourgogne et de Berrj', qui revenaient de Savoie. Le 9, les princes furent conduits au spectacle et assistèrent à la représentation de Phaéion. Le 10, on joua l'Europe galante^ avec un prologue dont le sujet était l'union de la France et de TEspagne; cet ouvrage lit tant de plaisir qu'on le rejoua le lendemain (4).
Des troupes d'acteurs italiens passaient souvent à Lyon depuis le jour où Henry IV en avait fait venir pour les fêtes de son mariage avec Marie de Médicis. Le 13 juillet 1703, une troupe italienne, installée dans la salle de
(i) Clerjon et Morin, Histoire de Lyon, t. VI, p. 260 à 263.
(2) Didon, tragédie en musique, Lyon. Thomas Amaulry, 1690 (dtalogue de la bibliothèque Coste, par Aimé Vingtrinier, 2 vol. in-8).
(3) Lyon, chez Roux^ 1699, (répertoire lyonnais, fonds Coste).
(4) V. Clerjon, Hist, de Lyon, t. VI, p. 249.
Topéra de Bellecour, donna La vengeance de Colombinc ou Arlequin heau^frère du grand TurCy avec la parodie de l'opéra de Tancrède (i).
Le goût de nos voisins avait déjà chez nous des imitateurs et la farce italienne se montrait sur nos théâtres depuis les scènes bouffonnes que Molière avait intercalées dans quelques-unes de ses comédies : c'est ainsi que les comédiens du duc de Lorraine représentèrent à Lyon, en 1704, Le mari sans femme ou don Brusquin Dalvaradey comédie en cinq actes^ ornée de musique, danses et intermèdes, par Montfleury (2). La salle Bellecour servit encore à la représentation de quelques-unes des pièces de l'avocat Barbier, dont le recueil était fort curieux : la troupe du sieur Dominique y donna, pour la première fois, le 18 août 1710^ V Heureux naufrage^ et, le 4 octobre suivant, les Soirées d'été (3).
Mais, à cette époque, Bellecour n'était pas un endroit central: en hiver surtout, les spectateurs qui allaient à pied étaient obligés, après la représentation, de traverser, pour rentrer chez eux, des rues tortueuses et mal éclairées. L'Opéra fut transféré dans la rue Saint-Jean, à côté de l'hôtel du Gouvernement.
Dès le 9 février 1707, Barbier fit jouer dans ce local les Eaux de mille fleurs, comédie-ballet. Le goût de la province était encore pour longtemps enchaîné aux rives du Tendre. On s'étonne, lorsqu'on relit le Mercure galant qui sj publiait à Lyon, de voir combien on raffolait, à la fin du XVII* siècle, des fadaises qui s'imprimaient dans
(1) Recherches sur les théâtres, t.III.p. 197.
(2) Lyon, Langlois, 1704, fonds Coste.
(3) Recherches sur les théâtres, t, U, 496, et III, 168. — Répert. lyonnais. Coste*
ce recueil, La mythologie, les bergers et les bergères du temps de VAstrie avaient repris uue nouvelle jeunesse parmi le beau monde. La recherche des énigmes proposées par le Mercure était devenue la grande occupation des femmes d'esprit. On écrivait au rédacteur de ce jour* nal :
« Vous avez tellement rendu à la mode le Genre éni^ gptatiqtcey qu'on s'en sert à tout. Si un galant veut faire une déclaration à une belle, il ne saurait s'empêcher d'employer ce style dans son madrigal; et s'il la veut consoler de quelque perte, la violence de sa passion ne l'engage pas plus fortement à lui dire quelques mots de sa peine en la consolant, que la mode ne le pousse à lui en parler en énigme (i). »
Un autre correspondant, non moins enthousiaste, exprimait en ces termes son sentiment :
^ « Vous ne saiiriez croire combien la lecture de ce livre a dérouillé et dérouille tous les jours d'esprits dans les provinces. On se raffine insensiblement le goût en examinant les beautés des pièces choisies que l'on y trouve.;
et les esprits se subtilisent par les divers tours qu'ils sont obligés de se donner pour trouver le mot de l'énigme. »
On voit, d'après ces extraits, que les épigrammes de Molière n'avaient pas seulement un intérêt rétrospectif et qu'ils s'attaquaient à des ridicules encore vivants.
D'ailleurs, pour revenir à l'avocat Barbier, il est juste de dire qu'en homme d'esprit qu'il était, il ne s'enfermait pas dans le genre maniéré et qu'il écrivait en auteur fantaisiste, en amateur, plutôt qu'en homme du métier,
(i) L Extraordinaire du Mercure galant ^ imprimé à Lyon, chez Thomas Amaulry, rue Mercière, t. I, lettre X. -^ (2) Id. t. I, lettre
n'écoutant que sa verve. Nous en trouvons la preuve dans sa comédie d^ Y Opéra interrompu ^ qui fut jouée en juillet 1707, par les comédiens italiens privilégiés du duc de Viileroy. L'Académie Royale de musique représenta aussi, dans la salle du Gouvernement, le 8 février 1708, la Fausse alarme de VOpéray comédie de M. Abeille, et en 17 li, La Promenade des Terreaux à Lyon^ sorte de comédierevue en trois actes et en prose, cotnposée par Dominique dont le vrai nom était Pierre-François BiancoUelli (i).
Le nouveau local était lui-même assez défectueux; l'espace y était trop étroit. Le procureur général de la ville, Prost de Grange-Blanche, apportant ses lettres au consulat, énutnéra les avantages d'un spectacle public «qui attire les étrangers, occupe honorablement la jeunesse, délasse les gens d'affaires et augmente les revenus de cette communauté pair une plus grande consommation de denrées et marchandises; » Il fit valoir surtout la volonté du maréchal de Viileroy, qui voulait avoir ses comédiens ordinaires dans sa vice-royauté, quand il lui plairait d'y tenir sa cour. Le consulat, sous l'empire de ces hautes influences, eut l'idée, en 1709, de faire construire la salle de spectacle près du port de la Feuillée et d'en remettre gratuitement l'usage au directeur (2). Cependant, il finit par s'arrêter encore à une combinaison provisoire.
Par une délibération du 23 mars 1713, il autorisa la démolition d'une maison contiguë à l'hôtel du Gouvernement, pour l'agrandissement de la salle d'Opéra, et les travaux furent adjugés à un* sieur François Cotte, moyen-
Ci) Répert. Lyonnais (fonds Coste).
(2) Clerjon, Hislf de Lyon, loc. çitat,
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nant le prix de 15,200 livres (i). Ce fut dans cette salle ainsi aménagée que fut jouée, en 1722, une tragédie d'ŒdipCy due, suivant toutes vraisemblances, au père Folard, professeur au collège de la Trinité et membre de l'Académie de- Lyon, qui composa vers le même temps plusieurs ouvrages dramatiques (2). Ce fut. là aussi, qu'au mois d'avril 1720, la duchesse de Modène, fille du Régent, étant venue passer quelques jours à Lyon, fut conduite au spectacle par l'archevêque Monseigneur de Rochebonne qui faisait à cette princesse les honneurs de la ville (3). Ce détail prouve bien qu'au commencement du xvm* siècle et au contact d'une cour licencieuse, l'Eglise ellemême s'était départie du rigorisme qu'elle avait montré sous le dernier règne à l'égard de Molière et des gens de théâtre.
La salle de l'Opéra fut incendiée, le 8 juin 1722, par l'imprudence des comédiens italiens qui y avaient laissé du feu après le spectacle ; elle n'en fut pas quitte pour une « fausse alarme » et fut entièrement brûlée, si bien
(t) Un acte de vente de Thôtel du Gouvernement porte ce qui suit : « Ledit feu seigneur maréchal de Villeroy ne fit l'acquisition de la maison de ladite dame Pramiral que pour la commodité du public et servir à V agrandissement de la salle des spectacles qui était dans ledit hôtel du Gouvernement, ainsi qu*il a été reconnu par la délibération consulaire du 23 mars 171 3, en exécution de laquelle ladite maison fut démolie et toutes les constructions nécessaires faites pour augmenter l'étendue de la salle qui a été depuis incendiée par l'imprudence dits acteurs » {Revue du Lyonnais 4c série, t. V, Janvier 1878, p. 52 et S 3)' — Tablettes chronologiques, par M. Péricaud.
(2) Folard (François Melchior), jésuite, né à Avignon le S octobre 168$, mort à Lyon le 19 février 1739. •— Repert. Lyonnais.
(3) Rev, du Lyonnais, 2* série, t. III, Petite chronique lyonnaise du XVIIIe siècle, par M. Morel de Voleine, tirée de la correspondance d'un magistrat avec un gentilhomme du Beaujolais. — Mgr de Rochebonne mourut en 1740.
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qu'au mois d'août de l'année suivante, il se produisit un éboulement dans la voûte des écuries du Gouvernement qui se trouvaient au-dessous. Toutefois, le théâtre fut relevé aussitôt. Legay et mademoiselle Desmarets, qui, depuis 17 16, étaient chargés ensemble de la direction du théâtre, reçurent .du consulat une somme de 800 livres à titre d'indemnité pour la perte du matériel (i); et le 5 novembre 1723, une troupe de comédiens italiens s'y installa pour une série de dix représentations (2).
Des réjouissances extraordinaires eurent lieu en septembre 1725 pour le mariage du roi, et, quatre ans après, à l'occasion de la naissance du Dauphin, dont la nourrice était de Lyon (3). Ces fêtes, qui attirèrent des étrangers, eurent sans doute un écho sur notre scène; mais le spectacle était surtout au-dehors. C'était le temps des feux d'artifice sur l'eau et des illuminations; dans le grand monde, on étalait les splendeurs de la pyrotechnie comme une mode et un luxe de bon ton; dans le peuple, qui est toujours passionné pour les fêtes, on en délirait. La ville fit alors des profusions de fusées et des excès de lampions.
Le Jubilé de 1727 succéda aux réjouissances nationales. Le théâtre fut fermé rigoureusement pendant toute la durée de ce deuil religieux, et mademoiselle Desmarets, devenue seule directrice du spectacle, reçut, à ce titre, du consulat une indemnité de cinq mille livres (4).
L'année suivante, les représentations reprirent leur cours; mais la salle du Gouvernement redevint, une
(i) Tablettes chron, par M, Péricaud.
(2) Petite chronique Lyonnaise eod. loc. p. 186. — (4) eod. loc.
(3) Petite chronique lyonnaise, eod. loc. p. 362.
(4) Petite chronique lyonnaise, eod. loc, p, 186.
seconde fois, la proie des Aammes. Le consulat crut devoir choisir un autre local.
On comprend qu'au milieu de tant d^épreuves, notre scène ne pouvait avoir dans ce temps*là ni le confortable ni les artistes distingués qu'elle posséda plus tard^ Comédiens et directeurs vivaient au jour le jour; c'est avec des prodiges de courage qu'ils parvenaient à soutenir leur entreprise, la subvention était dérisoire et la générosité de 'quelques amateurs ne produisait que des sommes relativement minimes. Il est curieux de connaître l'impression qu'une femme du monde avait gardée d'une soirée passée, vers cette époque, au théâtre de Lyon î
« Nous fûmes toute une bande à l'Opéra, dit M"* du Noyer, et nous y arrivâmes fort à propos pour aider à ces pauvres gens à en payer les frais, car la foule n'y est pa^ ordinairement fort grande. Mais aussi qu'est-ce que c'est que cet opéra? On jouait BeUérophoriy et Bacchus et Pan parurent, chacun un manche à balai à la main. Les machines montraient la corde, les habits des acteurs étaient des plus crasseux et l'orchestre répondait parfaitement à la magnificence du théâtre » (i).
Malgré le ton d'ironie dédaigneuse avec lequel l'auteur des Lettres historiqms et galantes s'exprime sur une scène deprovinUy il est facile de démêler dans cette appréciation la part de la vérité.
(i) Mnïcda Noyer, Lettres historiques et calantes, t. 174, t. II p. 196,
LE THÉÂTRE A LÏOK It
Le Théâtre des Terreaux. — L'Académie des Beaux- Arts et le Concert des Cordeliers. — Les nouveaux directeurs : Maillefer, Monnet, Préville. — Le Carnaval de 1750. — Artistes Lyonnais. — Le plan de Soufflot.
L'opéra fut installé, en 1728, dans une maison, servant de jeu de paume, que la ville avait acquise d'un sieur Bron et qui était située sur la courtine du Rhône, derrière le jardin de THôtel-de-Ville (i). C'était encore mn établissement provisoire; le consulat voulait attendre d'avoir les ressources nécessaires pour construire une scène digne de la ville de Lyon.
Le théâtre traversait une crise. On y jouait rarement la comédie, parce qu'il ne s'y trouvait, au dire d'un contemporain, « que des libertine et des filles de joie. » Mademoiselle Desmarets, qui avait encore le privilège de Topera, tâchait de faire des recettes pendant le carnaval en substituant aux représentations dramatiques deux grands bals par semaine ; l'entrée coûtait trois livres (2).
D'ailleurs, le public choisi se laissait détourner par d'autres spectacles. On avait loué, près du port de la Feuillée, un appartement où des jeunes gens et des demoiselles de moins de douze ans se réunissaient deux fois par semaine pour représenter la tragédie et la comédie. On n y entrait qu'avec des billets distribués par les parents des acteurs, « qui, en général, avaient du talent, »
(i) Clerjon, loc. chat.
(2) Petite chron. Lyon, 8 janvier 1735, p. 192.
dit naïvement le chroniqueur (i). Les Jésuites du Grand- Collège faisaient aussi jouer par leurs élèves, en présence des familles, des pièces composées par les Pères de Tordre. Ils allèrent jusqu'à faire exécuter devant le Consulat, le 20 Mai 1742, jour de la Trinité, un ballet qui avait pour sujet : La Folie et la Sagesse (2)....
Mais le beau monde affectait un goût plus épuré.
Il allait au concert.
duelques amateurs avaient fondé, en 17 13, sous le nom ai Académie des Beaux-Arts, une société pour donner des concerts et, singulière association, tenir des conférences sur la physique, les mathématiques et les arts. Les séances eurent d* abord lieu sur le quai Saint- Clair.
On y avait chanté, le 25 mai 1718, devant le marquis d'Halincourt, à son retour de la guerre de Hongrie, le Retour de Pyrrhus Néoptolème en Epire , après le siège de Troyey idylle héroïque (3). En 1724, la société avait été autorisée, par lettres patentes, à élever une salle de concert sur la place des Cordeliers, à côté de l'église de ce nom, qui possédait un orgue pour la confection duquel la ville avait donné cent écus, en 1592, et qui avait eu pour organiste le célèbre Jean-Louis Marchand, plus tard organiste à la chapelle du Collège Louis-le- Grand (4).
Cet édifice, construit dans le goût italien, sur les dessins de l'architecte milanais Pietra-Santa, renfermait, outre
(i) Id. 3 février 1754» P« 409-
(2) Tablettes chronologiques,
(3) Recherches sur les Théâtres de France j t. III, p. 197.
(4) Jean-Louis Marchand, qui passe pour avoir été le plus grand organiste qu'il y ait jamais eu, naquit à Lyon^ le 2 février 1669, et mourut i Paris, le 17 février 173^,
la salle destinée au concert, une bibliothèque et d'autres lieux de réunion pour l'Académie des Beaux- Arts (i).
Cette société, composée de trente membres : artistes, savants, littérateurs, compta dans son sein des noms célèbres, malgré le mot de Voltaire qui disait d'elle malicieusement : « C'est une honnête fille, qui ne fait pas parler d'elle. »
Les concerts avaient lieu tous les mercredis, à cinq heures du soir. Les étrangers qui passaient à Lyon y étaient admis soit comme auditeurs, soit comme exécutants, et des amateurs de distinction s'y faisaient applaudir par l'élite de la société ; le dilettantisme devenait à la mode. Toute la noblesse courait entendre des symphonies.
La salle du concert et ses dépendances furent cédées à la ville, en 1741 ; dès lors, la société vécut sous la protection du duc de Villeroy et sous la direction du prévôt des Marchands (2).
Tandis que le public subissait l'attrait de cette nouveauté, l'opéra battait de l'aile. Mademoiselle Desmarets se soutint quelque temps par les générosités et les sacrifices de Camille Perrichon, prévôt des Marchands, chez qui Louis Racine, alors directeur général des gabelles
(i) Les séances de TAcadémie des Beaux- Arts se tenaient une fois par semaine. Il y avait chaque année deux assemblées publiques : la première eut lieu le 2 décembre 1737 (Voir Chron, Lyon» loc. cit. p. 196). Le !«»• juin 1748, l'Académie obtint des lettres patentes particulières qui la séparaient de la Société du Concert et lui permettaient de s'assembler sous le nom de Société royale.
{2) Lyon ancien et moderney t. II, Grand-Théâtre. — Fragments sur Lyon, par M. Morel de Voleine: Revue du Lyonnais^ t. XIX, 3« série, février 1875.
14 i-E THÉÂTRE A LYON
de Lyon, faisait des lectures de son poème de la Rcli^ gion[i).
. Mais cette femme n'avait ni le talent, ni Tordre nécessaire à une semblable entreprise. Elle faisait trop de dépenses pour sa table et ses plaisirs. Sa retraite, devenue imminente, eut lieu vers 1733; elle laissa la direc- ] tion en fort mauvais état (2).
Maillefer, qui lui succéda, ne fut guère plus heureux au point de vue commercial. D voulut soutenir Topera, pendant plusieurs années, dans la plus grande magnificence, quoiqu'il sût fort bien « qu'un opéra ne pouvait pas se soutenir dans la province sans être à la charge de ceux qui ien mêleraient (3) »
Du moins, ce directeur comprit ses fonctions en véritable artiste et sacrifia son intérêt personnel à celui du public. Pendant les années qui s'écoulèrent de 1738 à 1745, notre Opéra donna tout le répertoire de TOpéra de Paris. TAcadémie royale de musique joua, en 1739, le Ballet de la Paix et le Ballet des SenSy Issey pastorale héroïque, Jephté, Omphaky de Lamothe et Destouches, Vénus et Adonis (4).
Cette année-là, le président de Brosses, dilettante en toutes choses, passant à Lyon pour se rendre en ItaUe, se montra très-satisfait de la salle de TOpéra, des chan-
(t) Louis Racine avait épousé, en avril 1728, une Lyonnaise, Marie Presle, fille de Pierre Presle, seigneur de Cussieu et d*Unias, secrétaire du roi et échevin en 17 10. Racine quitta Lyon en 1732, pour aller exercer les mêmes fonctions à Soissons. Il fut reçu comme associé de l'Académie de notre ville.
(2) Archives de la ville de Lyon, 5érie DD, Théâtre, Projet pour rétablissement du spectacle de Lyon, Observations des Actionnaires.
(3) Idem.
(4) Répertoire lyonnais (Biblioth. Coste).
teurs et des danseuses. Mais là comme à Âix, où les femmes étaient absorbées par le ]tn, comme à Avignon et à Marseille, l'indifférence du vrai public étaif encc^re bien grande (i).
Au nombre des opéras-ballets qui furent exécutés à Lyon, sous la direction de Maillefer, il faut citer Tancride, de l'académicien Danchet ; Us Fêtes grecques et romai-' nés, ballet héroïque ; AjaXy Amadis de Grice ; les Amours de Protie, Armide^ Hypermnestrey Pbilomile, Hippolyte et Ariciey de Rameau ; le ballet des Itomans et les Amours de Ragonde (2).
Maillefer, ruiné par les frais considérables qu'avait entraînés Texécution d'un répertoire si variée fut remplacé, en 174s 5 par Jean Monnet, homme d'esprit, presque Lyonnais de naissance (3), auteur de plusieurs ouvrages, éditeur de Y Anthologie Française, qui avait été déjà directeur de rOpéra-Comique à Paris, en 1743, et qui le fut de nouveau en 1752, après son court séjour à Lyon. Per* suadé qu'il ne pourrait se soutenir uniquement par Topera, Monnet y joignit six ou sept bons sujets pour jouer, alternativement avec l'opéra, des comédies et des opéras comiques. Cette combinaison était excellente. Mais M* de Varax, prévôt des marchands, qui n'entrait pas dans les vues du directeur, le priva de ses fonctions poiu: les remettre entre les mains d'un acteur, sous les ordres d'un sieur Breton, qui ne semblait point avoir les qualités convenables pour cette entreprise (4).
(1) U Italie il y a cent ans ou Lettres écrites d'Italie, Paris. 1826» t. i«% p. 3, 28, 38.
(a) Répert. lyonnais.
(3) Kéà Condrieu (Rhône), il mounità Paris en 178$.
(4) Arch. de la ville, loc. citât.
ï6 LE THÉÂTRE A LYON
L'acteur dont il s'agit n'était autre que le jeune Dubus, déjà connu sous le nom de Prévilk qu'il allait bientôt rendre célèbre (i). C'était le fils d'un maître tapissier* La sévérité de son père Tayaiit poussé à fuir de la maison, il avait été recueilli par un moine, dom Népomucène, qui l'avait recommandé à son frère, M. de Vaumorin. Celui-ci avait pourvu généreusement à l'éducation du jeune homme et l'avait placé, à l'âge de dix-sept ans, chez un procureur au Châtelet. Toutefois, à la mort de son protecteur, Dubus s'était engagé dans une troupe de campagne et avait joué successivement à Strasbourg, à Dijon et à Rouen. Monnet^ qui dirigeait alors l'Opéra de Paris, l'avait engagé pour la foire de Saint-Laurent, sur le bruit de sa réputation naissante, et l'avait fait débuter le 8 juin 1743 ; mais Dubus avait bientôt quitté Paris pour venir remplir le premier rôle au théâtre de Lyon (2). Il pouvait avoir environ vingt-six ans.
C'était un acteur très varié, doué de beaucoup 'de goût, qui j oignait au profond sentiment de ses rôles l'art de bien dire les vers. Il étudiait sans cesse et, quoique fort jeune, son répertoire était déjà très étendu. La troupe de Lyon ne pouvait que profiter sous l'influence d'un esprit vif et enthousiaste comme celui-là.
Nous n'avons pas retrouvé trace des pièces nouvelles qui furent jouées de 1746 à 1730. Cependant, le beau monde reprenait le chemin du théâtre et la direction fai-
(i) Pierre-Louis Dubus, dit Préville^ né à Paris le 19 septembre 1721 , mort à Beau vais le 18 décembre 1799. « Pré ville est admirable pour la pantomime ; il est acteur jusqu'au bout des doigts, ses moindres gestes font épigramme. Il charge avec tout l'esprit possible, c'est le Callot du théâtre. » {Mémoires secret^ de Bachaumont, 30 janvier 1762).
(2) Nouvelle Viogr, génér.
sait salle comble. Il était de bon ton d'arriver avec une escorte de valets de pied ; c'était une façon d'étaler sa fortune et ses quartiers de noblesse. Mais, comme ce public parasite occupait une place précieuse et causait du tumulte pendant les représentations, une ordonnance du duc de Villeroy, en date du 7 juin 1746, défendit aux gens de livrée d'entrer aux spectacles, sous peine de prison, et d'arracher les affiches desdits spectacles sous peine d'amende et de prison (i).
En 1748^ le consulat, qui ne s'était guère montré prodigue jusqu'alors, se décida à accorder à la direction des spectacles une subvention annuelle de cinq mille livres (2).
C'était encore bien mesquin; toutefois, cette augmentation de crédit témoignait de l'importance que notre théâtre prenait de jour en jour.
Le carnaval de 1750 jfut particulièrement brillant. L'Opéra donna chaque semaine quatre représentations et deux grands bals. On joua Rolandy l'Europe galante^ la Provençaky VActe du Jaloux , la Chercheuse d'esprit , l'Amour saltimbanque; Mademoiselle Sélim remplit avec succès le rôle de Médée dans Médée et Jason et Mademoiselle Cartaud celui d'Iphigénie dans Iphigénie en Tauride. On ne négligeait pas le ballet : Cuchet et Mademoiselle Pachot dansaient la pantomime du Bouffon de cour; Mademoiselle Camargo, la célèbre danseuse de l'Opéra de Paris (3), qui ruina tant de seigneurs et amusa si longtemps la cour et la ville, exécutait avec Guérin la pan-
(1) Jusqu'en 1790, les affiches du Grand-Théâtre commençaient ainsi : Les Comédiens de Mgr le duc de Villeroy donneront aujourd'hui, etc,
(2) Tablettes cJjronologiques,
(3) Marie- Anne Cuppi, dite Camargo, née à Bruxelles en 17 10, est morte à Paris en 1770.
l8 LE THEATRE A LYON
tomime du Jardinier^ et- Mademoiselle Anselin la Hollandaise (i).
La clôture du théâtre eut lieu le 2 1 mars, et, comme on ne savait guère plus se passer de spectacle, des concerts spirituels occupèrent l'attention des mondains pendant les vacances de l'Opéra.
Les comédiens (2) firent la réouverture, le 6 avril, par Rhadamiste et Zénobie, tragédie de Crébillon, et VEs^ prit de contradiction ^ de Dufresny. « Ces deux pièces furent jouées avec un succès et un applaudissement général, dit le chroniqueur ; les partisans de Thalie doivent se réjouir. L'on dit cette troupe bonne et composée des meilleurs sujets de la province ; le sieur Pré ville, chef et directeur, comédien accompli en son genre, en est un sûr garant (3). »
En effet. Préville sut faire la réforme que Monnet avait tentée en vain. Il parvint à introduire sur notre scène
(i) V. les affiches de Lyon, année 17SO, feuille paraissant tous les mardis. — La foire de Saint-Germain avait attiré aussi des baladins, des sauteurs de corie, parmi lesquels on distinguait V Etoile italienne et V Arlequin squelette. Le Point du Jour, tableau mouvant, était établi à poste fixe dans un jeu de paume de la chasse royale, rue du Bœuf, et plus tard place des Terreaux. « Les arts libéraux et méchaniques en co'mposaient les deux côtés par une centaine de figures dont les mouvements variés et contraires étaient produits par une même force ; on y voyait un coq chantant et battant des ailes, une aurore, un soleil levant, une pluye, des éclairs, des tonnerres, etc. — Au milieu de ce tableau était représentée la Nativité de N.-S. Jésus-Christ, les Anges, les Bergers, les Mages ; tout ce qui concourut à la célébrité de ce grand jour faisait la base et l'ornement de cette pièce, qui était suivie, sur la fin, tantôt de la représentation de quelque fait de l'ancienne loi, tantôt de quelque mystère de la nouvelle. »
(2) C'est la première fois qu'on dit « les Comédiens » au lieu de « l'Académie royale de musique, »
(3) Affiches de Lyon, 1750.
les meilleures pièces du répertoire comique et dramatique, qu^on jouait alternativement avec Topera. Cinna et .Bajazet, Tartufe et le Menteur, Electre et Zaïre ^ Enée et Dîdon tinrent TafEche à côté de Démocrite et du Retour imprévu^ du Légataire universel et du Philosophe marié, du Jeu de V Amour éî du Hasard^ de Crispin rival de son Maître et de vingt autres pièces non moins célèbres (i). Corneille et Racine, Molière et Regnard, Lésage et Marivaux, Voltaire et Crébillon, tous ces grands noms, toutes ces grandes œuvres produites au grand jour dans Tespace de quelques mois, excitaient un immense enthousiasme ; c'était une série de révélations pour le peuple lyonnais, dont l'esprit observateur et délié se plie aisément à Tétude d'un caractère et aux combinaisons d'une intrigue.
Les Lyonnaises, « qui aimaient beaucoup à être aimées de leurs maris (2), » se pressaient à la représentation du Préjugé à la mode, de la Chaussée, pièce morale s'il en fut jamais, qui avait obtenu à Paris un grand succès de vogue et combattait le préjugé qui faisait une honte aux grands de montrer une passion bourgeoise pour leur femme. Les Lyonnaises se pressaient au ballet pantomime des Chasseurs et des Vendangeurs, dansé par la Camargo et par le fameux Noverre (3), aux pirouettes de M"^ Lany, de l'Opéra de Paris^ et à celles de Bodin et de M"''
(i) Affiches de Lyon, 1750.
(2) Rev. du Lyonnais, t. VI, 4e série, juillet 1878, Journal des Nouvelles de Paris de 1734 à 1738, p. 34.
(3) Noverre (J.-G.). célèbre compositeur de ballets; né à Paris en 1727, il y est mort en 18 10. Il enrichit presque tous les théâtres de l'Europe de nombreuses compositions dont plusieurs eurent un immense succès. On a de lui des Lettres sur les arts imitateurs et sur la danse en particulier, 1807, 2 vol in-80.
Geoffroy, pensionnés par la cour de Turin. Elles couraient aux débuts de M"* Froment, dans Iphigéniây aux concerts des Italiens Chinzer et Vestri, musiciens du duc de Modène, à ceux des Allemands Rucker et Héricourt, aux arlequinades des sauteurs de corde et aux feux d'artifice de Prospero Toscani, le Ruggieri de ce temps-là (i). Au milieu des soucis de sa direction, Préville avait trouvé le temps de se marier. Sa femme, Madeleine- Michelle-Angélique Drouin (2), était entrée comme lui au théâtre de Lyon et s'était faite comédienne par circonstance. Pendant trois ans , l'entreprise ne cessa de prospérer. La renommée du jeune directeur s'était rapidement accrue^ son talent avait atteint sa maturité et sa perfection. A la mort d'Arnould Poisson, en 1753, Pré ville fut appelé à Paris pour le remplacer; ses débuts dépassèrent toutes ses espérances, et ses succès furent prodigieux. Dès lors, il n'appartint plus à la ville de Lyon ; mais, pendant les trente-trois ans qu'il passa encore au théâtre, il reparut à plusieurs reprises sur la scène qui l'avait formé.
Préville n'est pas le seul grand artiste que Lyon ait envoyé dans ce temps-là aux théâtres de Paris. Sans parler des compositeurs Leclair (3) et Dezaides, on en compte plusieurs que nous ne pouvons passer sous silence. Marie Antier, qui fut si longtemps la reine de l'Opéra, et qui, à l'âge de quarante-huit ans, chantait
(i) Affiches de Lyon.
(2) Néeau Mans,le 17 mars 1731, morte à Senlis, le 7 mai 1794, elle débuta, en 1753, au Théâtre-Français, où elle ne fut pas admise.— V. Nouvelle hiograpHe générale,
(3) Jean-Marie Leclair, fondateur de la première écol^e de violon en France, né à Lyon, en 1697, fut assassiné à Paris, le 22 octobre 1764.
encore comme à quinze ans, était née à Lyon en 1687 (i). Une autre Lyonnaise, Françoise Journet, avait débuté en avril 1705, à TOpéra de Paris, où elle était devenue première actrice (2).
Une célèbre comédienne du Théâtre-Français avait donné au monde l'exemple d'une conversion qui rappelait celles des grandes pécheresses du xvii* siècle. A la suite d'une messe qu'elle avait eu la fantaisie d'entendre à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, M"® Gauthier avait quitté la scène pour venir, au couvent de TAntiquaille de Lyon^ prendre Thabit des Carmélites, le 20 janvier 1725, sous le nom de sœur Augustine de la Miséricorde. La nouvelle convertie était grande et bien faite, dit Duclos, et son teint avait de la fraîcheur. Elle faisait des vers passables et peignait très-bien en miniature; on raconte qu'elle était douée d'une telle force, qu'elle ployait entre ses doigts une assiette d'argent, comme elle eût ployé une oublie. Sans rien perdre de sa gaîté naturelle, M"* Gauthier devint une des plus ferventes religieuses du couvent. Le bruit qui s'était fait autour d'elle et le charme exquis de sa conversation lui attiraient sans cesse de nombreux et d'illustres visiteurs, qui ne se lassaient pas d'admirer le rare spectacle de tant d'esprit uni à tant de vertu. La sœur Augustine vécut trente-deux ans dans son cloître, et mourut le 28 avril 1757, entourée de la vénération de la ville entière (3).
(i) Elle mourut à Paris le 3 décembre 1747. — Pemetti, II, 331. — Revue du Lyonnais, Journal des nouvelles de Paris, loc. cit. p. 35.
(2) Françoise Journet mourut à Paris en 1722.
(3) Née en 1690, reçue au Théâtre-Français en 17 16, elle se retira en 1723. Elle a laissé une relation circonstanciée de sa conversion^ qu'on
Cette» même année, la fille d'un musicien de Lyon, nommé Luzy, était admise à T Opéra-Comique de Paris comme élève danseuse; l'enfant avait tout au plus dix ans, on lui confia bientôt quelques petits rôles en rapport avec son âge. Préville lui reconnut du talent, la prit sous sa protection et la fit débuter à la Comédie- Française le 26 avril 1763. Elégante de taille et de figure, M"* Luzy "se signala par la noblesse des gestes et de la démarche, par une prononciation excellente et une physionomie pleine d'expression . et de vivacité. Elle quitta la scène en avril 1781 et vécut à Paris jusqu'à sa mort qui arriva le 27 novembre 1830. Elle avait 83 ans (i).
Il faut citer encore un fameux chanteur de l'Opéra, Henri Larrivée, qui naquit à Lyon, le 8 septembre 1733. D'abord garçon perruquier, c'est en rasant les acteurs qu'il prit goût au théâtre. Il débuta, le 15 mars 1755, comme seconde basse-taille dans Castor et Poltiix et, bientôt après, il créa, sous les yeux de Gluck, les ^ rôles d'Agamemnon dans Iphigénie en Aulide et d'Oreste dans Iphîgénie en Tauride. Cet acteur possédait, avec une taille avantageuse, une voix sonore et brillante, un jeu animé et une profonde connaissance de son art, qui le distinguèrent pendant trente-deux ans sur la scène lyrique. Les compatriotes de Larrivée eurent souvent l'occasion de l'applaudir au théâtre de Lyon, sur lequel il aimait à reparaître (2). Il n'est pas de plus complète
trouve dans le i^^ vol. des Pièces intéressantes et peu connues, publiées par Laplace.
(i) Mlle Luzy était née à Lyon le 6 juin 1747. On lit dans lés registres de la paroisse de Saint-Nizier : « Aujourd'hui sept juin, j'ai baptisé Dorothée, fille de Claude Lutj, musicien, et de Justine Montai, son épouse. »
(2) Larrivée mourut à Vincennes le 7 août 1802, — Biogr, univers.
tE THEATRE A LYON 23
satisfaction pour celui qui est parvenu à la fortune, que de recueillir les suffrages de ceux qui l'ont vu dans l'obscurité.
L'abondante récolte de blé de l'année 175 1 avait laissé dans la caisse consulaire un million de livres disponible sur le montant des emprunts. C'était le cas d'exécuter, à Taide de ces fonds, des travaux d'embellissements depuis longtemps projetés, notamment la reconstruction du théâtre qui menaçait ruine et dont l'aspect n'avait rien de monumental.
Il paraissait difficile de bâtir le nouveau théâtre sur l'emplacement de l'ancien. Pendant tout le temps qu'auraient duré les travaux, on eût été privé de spectacles. D'ailleurs, le jardin situé à l'est de l'Hôtel-de- Ville était triste et resserré : le consulat, par une délibération en date du 4 mars 1754, homologuée par un arrêté du Conseil d'Etat du 10 septembre suivant, résolut de supprimer le jardin et »d'élever la nouvelle salle dans la partie orientale de ce terrain, dont le surplus formerait une place publique. On considérait que, de la sorte, il n'y aurait pas à faire d'acquisition de sol et que les frais de construction seraient couverts en partie par le produit de la vente de l'ancienne salle.
Ce projet fut mis aussitôt à exécution. La partie de la maison Bron qui joignait le quai de Retz fut vendue cent trente-cinq mille livres aux sieurs Sain et Auriol. Quant à l'architecte du nouveau théâtre, le choix ne pouvait ôtre douteux. Soufflot(i) exerçait alors son art
(i) Souffloi construisit la façade monumentale de l'Hôtel-Dieu, et bâtit le Temple des protestants sur l'emplacement de la Loge-du- Change. Personne n'ignore que c'est à lui que Paris doit son église Saintç- Geneviève.
24 LE "niÉATRE A LVON
à Lyon, où îles travaux remarquables avaient déjà jeté les fondements de la réputation qui devait bientôt le faire appeler à Paris. C'est à c;;t artiste que la ville confia cette importante construction ; il reçut six mille livres B pour ses plans et jra'is de- dessmature. » Les dessins furent achevés en quelques mois et la pose de la première pierre eut lieu le 17 octobre 1754 (i).
Voltaire vînt h Lyon avec M"' Denis, le 15 novembre suivant. Il assista sans doute au spectacle ; son opinion sur notre théâtre serait précieuse à retenir; mais on n'en trouve aucun vestige dans sa correspondance. D'ailleurs, le roi du siècle ne passa que trois semaines à Lyon ; mal accueilli par le cardinal-archevêque de Tencin, il quitta cette ville le 9 décembre (2).
ni
Inauguration du nouveau théâtre. — Clairon et Lekain. — Brizard, François Auge, Grandval, — Les Fourberies de Scapin, aux Grands- Capucins. — Uq succès de larmes. — Les Arches de Lyon. — Direction de M"» Lobteau. — Fleury, Larive, M"« Sainval.
Le nouveau théâtre fut achevé en moins de deux ans. Soufflot, montrant que la célérité dans l'exécution est une
(i) Clerjon, Histoire de Lyon, t. VI, p. 348 et suiv, — Lyon ancien et moi. — Archives du Rhône, i. VII, p. 519. — La jolie salle de Soufflot ne devait pas avoir uae longue durée; son existence ne dépassa pas 71 ans. Lorsqu'on la démolit, le 22 février 1828, on trouva dans les , fondations de k façade neuf pièces de monnaie à l'effigie de Louis XV et une inscription gravée sur une plaque de cuivre et attestant quels premièri; pierre avait été posée, le 17 octobre 17J4. P^r le duc de Villeroy et parles prévôt et échevins de ia ville.
(2) Petite chron. lyon. loc. cit. t. IV, p. 422. — Pierre Guériu de Tencin, né à GrenoWeen i6}0, succéda à Mgr de Rochebonnc comme archevêque de Lyon, en i74o> et mourut le 2 mars 1,758.
partie du génie, en livra les clés au consulat vers le milieu de Tannée 1756.
Le grand artiste s'était inspiré, dans la distribution et la décoration de la salle, • de ses souvenirs des théâtres de Parme et de Vérone. D'une architecture simple, l'édifice indiquait au premier abord sa destination. La façade, peu élevée, avait pour couronnement une statue d'Apollon et six groupes de génies, représentant les divers attributs de l'art dramatique. Voltaire, auquel on avait demandé des vers pour être gravés sur l'entablement, répondit qu'il n'était pas facile de les faire bons^ et l'on se décida pour cet alexandrin :
Ici le dieu des arts est le [dieu des Amours.
Plus tard, on substitua à cette inscription le simple mot : THEATRE. Limité par l'espace, Soufflot ne put donner au monument des proportions grandioses; mais la salle avait du moins le mérite d'être parfaitement distribuée : elle se composait de trois rangs de galeries superposées, où deux mille spectateurs pouvaient s'asseoir commodément et voir la scène de toutes les places. Le rideau d'avantscène représentait la descente d'Apollon chez Thétis(i).
L'inauguration et l'ouverture de cette nouvelle salle eurent lieu, le 30 août 1756, avec une grande solennité. Après un prologue en vers libres, intitulé le Réveil d^Apollon^ M"*" Clairon, la célèbre tragédienne (2), venue de Paris
(i) Lyon aiic. et inod. V. Grand-Théâtre.
(2) Claire- Josèphe-Hippolyie Legris de Lalude, dite M^ï* Clairon, née en 1723 près de Condé en Flandre, morte à Paris le 18 janvier 1803. — C'était Théroïne du Théâtre-Français; elle avait une figure agréable, et surtout de la physionomie, cette autre beauté essentielle à la scène. « Dès qu'elle paraît, dit Bachaumont dans ses Mémoires secrets,
pour prêter son concours à cette fete^ remplit le rôle d'Agrippine dans Britannicus, avec les accents passionnés et la noblesse qui n'appartenaient qu^à elle. Le lendemain, elle joualdamé dans V Orpheline de la Chine (i). La présence de la grande actrice sur notre théâtre était une sorte de consécration; les pensionnaires de la Comédie-Française ne croyaient pas indigne d'eux la scène qui leur avait envoyé Préville.
Déjà le grand acteur Lekain (2), sublime malgré sa laideur repoussante, venait d'offrir l'exemple, si usité depuis, de donner des représentations en province ; Voltaire, qui l'aimait beaucoup et qui l'avait produit au Théâtre-Français après l'avoir fait jouer longtemps chez lui dans ses différentes pièces, l'avait fort encouragé à ces tournées hors de Paris, comme en témoigne sa correspondance (3). Lekain
elle est applaudie à tout rompre. Ses enthousiastes n'ont jamais vu et ne verront jamais rien de pareil : c'est l'ouvrage le plus fini de l'art... Cette actrice a de tout temps eu la passion théâtrale, beaucoup de noblesse dans sa démarche, dans ses gestes de main, dans ses coups de tête. Quoique d'une stature médiocre, elle a toujours paru, sur la scène, au-dessus de la taille ordinaire (30 janvier 1762). »
(i) Répert. lyon. Bibl. Coste. Arch. du Rhône, tome XIII, page
(2) Henri-Louis Gain, dit Lekain^ né le 14 avril 1728 à Paris, mort
le 8 février 1778. Voltaire le devina et ne cessa de le protéger. Il débuta le 14 septembre 1750 et fut très-discuté. (V. les Mémoires d^ Lekain^ Paris 1801). — « La nature avait donné à Lekain une physionomie désavantageuse, une voix sombre et dure, une taille épaisse, et semblait lui opposer les plus grands obstacles. (Merc. de France ^ mars 1778). » Mais le travail et l'art vinrent à bout de tout : les critiques les plus éclairés du temps déclaraient n'avoir jamais entendu aucune voix humaine dont les inflexions fussent plus variées, d'un pathétique plus touchant et plus terrible. Il en vint à produire une telle illusion, que dans les moments de passion il n'était pas rare d'entendre lès femmes s'écrier : Qu'il est beau ! (Biog. générale). '(3) — ^ Aux Délices, près de Genève, 14 avril 175$ : — Monsieur
suivit les conseils de son protecteur et n'eut pas à s'en repentir.
Dès lors, des acteurs de grand talent parurent devant le public lyonnais, qui avait déjà la réputation d'être connaisseur et difficile. Pendant les années qui suivirent l'inauguration du théâtre, on trouve parmi nos comédiens des noms devenus célèbres. Brizard (i), qui s'était d'abord destiné à la peinture et qui avait été élève de Vanloo, fut poussé vers les planches par M^^^ Destouches, directrice d'un spectacle donné à Valence, la même qui deviendra M"*^ Lobreau et dirigera bientôt notre théâtre. Engagé dans la troupe de Lyon, Brizard joua sur diverses scènes de province jusqu'en 1757, époque à laquelle M"" Dumesnil et Clairon l'attirèrent à la Comédie, Française pour y jouer les rois et Iqs pères nobles. Il fut, paraît-il, pendant son séjour à Lyon, le héros d'une singulière aventure. Une nuit^ Brizard descendait le Rhône en bateau, lorsque sa frêle embarcation alla se briser contre une pile d'un pont ; le malheureux
le duc de Richelieu, tout makde qu'il est, n'a point perdu de temps, mon cher et grand acteur. Il a écrit à M. de Roche-Baron, et vous avez la permission de vous faire admirer à Lyon, tant qu'il vous plaira. Vous devez avoir reçu cette permission dont vous doutiez; nous vous en faisons compliment, M™e Denis et moi. — V. »
Voltaire lui écrivait encore de Lauzanne, le 5 janvier 1756 : — « ... Vous gagneriez plus en province qu'à Paris; c'est une honte insoutenable...! » — Lekain ne touchait que dix à douze mille livres à la Comédie- Française. (Mém. secr., 12 avril 1767).
Le 28 février suivant, M^e Denis faisait savoir au grand artiste qu'il était attendu à Ferney pendant la semaine sainte et qu'il « pourrait jouer, en passant, la semaine de la Passion à Lyon, »
(i) Britard, dit Brizard, était né à Orléans le 7 avril 1721, et mourut à Paris le 30 janvier 1791. — « Il a, dit Bachaumont, la majesté des rois, le sublime des pontifes, la tendresse ou la sévérité des pères. C'est un grand acteur, qui joint la force au pathétique, la chaleur au sentiment {Mém. sec.^ loc. çit,). »
parvint à se cramponner à la pile et attendit le jour dans cette position critique; à l'aube, il fut sauvé; mais, soit par la terreur, soit par les efforts surhumains qu'il avait dû faire, ses cheveux avaient entièrement blanchi... Aussi n'avait-il pas besoin de perruques pour figurer les vieillards.
François Auge (i), qui, dès l'année 1750, parcourait la province en compagnie d'acteurs ambulants, fit partie de la troupe de Lyon. Ce fut dans cette ville, où la comédie florissait, que cet acteur, qui y tenait avec succès l'emploi de h grande casaquCy reçut, le 18 janvier 1763, un ordre de début pour la Comédie-Française, à laquelle Armand l'avait signalé comme le seul artiste capable de le remplacer. Notre théâtre posséda aussi à deux reprises ce célèbre Grandval (2) qui « avait sur la scène, dit La Harpe, l'air d'un homme du monde. » Il quitta Lyon pour retourner à Paris en février 1764. Lorsque son astre vint à pâlir et que Paris l'eût rejeté comme un hochet brisé, Grandval revint chercher, dans la ville qui l'avait accueilli quatre années auparavant, un public moins engoué du succès, mais plus réservé pour les talents déchus. Il faut voir comme les critiques parisiens lui donnèrent le coup de pied de l'âne :
a Le sieur Grandval, dit Bachaumont, après avoir fait les beaux
(i) Né à la Ferté-sous-Jouare le 31 décembre 1733, il mourut à Paris le 26 février 1783. — V. Galerie historique des comédiens de la troupe de Talma^ parE. D. de Manne, p. i.
(2) François-Charles Racot de Grandval, né à Paris le 23 octobre 1710, mort le 17 septembre 1784. — Bachaumont fait un parallèle entre Grandval et Bellecour que nous allons voir aussi figurer sur le théâtre de Lyon. Tous deux couraient la même carrière dans les deux genres : « Le premier a plus d'importance, plus de morgue, plus de faste; Tautre a plus de naturel, plus d'aisance, plus de fatuité : les rôles d'ironie, de dédain, de mépris, conviennent mieux au premier : ceux d'entrailles, d'onction, de pathétique, mieux au second (^Mém,secr.y 30 janvier 1762). »
jours de la scène française, a insensiblement perdu toute ^a célébrité et s'est vu forcé de disparaître tout à fait, â Pâques dernier. Pour mettre le comble à ses humiliations, il vient de s^ enrôler dans h. troupe de Lyon^ et terminera probablement ainsi sa malheureuse carrière. Tel on a vu Bélisaire demandant Taumône ; ou plutôt, tel le roi de Syracuse devint maître d'école (Mém, secr. 2 juin 1768). »
La redoutable concurrence que leur faisait le vrai théâtre n'arrêtait point la verve des bons religieux. Jaloux des lauriers du père Folard, le père Georges Vionnet (i) avait fait jouer le 28 mai 1747, Xerxès^ tragédie en cinq actes et en vers. Dix ans après, en plein dix-huitième siècle, pendant le carnaval de 1757, les capucins du Grand-Couvent ne se firent pas scrupule de jouer, trois jours de suite, les Fourberies de Scapin, sur un théâtre dressé au fond de leur bibliothèque, en présence de leurs confrères du Petit-Forez et d'un grand nombre de leurs pénitents qu'ils avaient invités à ce spectacle. Voici un couplet que rapporte l'abbé de La Tour, dans ses Réflexions morales, politiques et littéraires sur le théâtre, et qui pourrait bien appartenir à une chanson faite à l'occasion de ces représentations :
Nous jouons des comédies Dans l'enclos de nos maisons.
Et même des tragédies Mieux que Molière et Baron.
Je brille dans le tragique, Frère Duc dans le comique.
Veut-on de bons arlequins ?
Que Ton vienne aux Capucins (2).
Autre temps, autres mœurs ! ce qui n'était que naïf
(i) Georges Vionnet, jésuite, professeur de rhétorique au collège de la Trinité, né le 31 janvier 1712, mort le 31 décembre 1754.
(2) Nouv. eulés, du 7 août 1757 ; Arch. du Rhône, lom. XIII, p. ^8 ; Lyon anc, et mod. loc. citât.
alors ferait scandale aujourd'hui que ropînion publique se montre plus que sévère pour tous ceux qui portent rhabit reKgieux. Mais revenons au Théâtre.
Au mois de février 176 1, « les comédiens ordinaires de Mgr le duc de Villeroy » donnèrent la première représentation du 'Pin de Famille^ de Diderot, qui eut un grand succès de sensibilité et que le chroniqueur des Affiches de Lyon appelle un chef-d'œuvre (i). Après les
(i) Cette feuille, devenue hebdomadaire, nous fournit dos documents pleins d'intérêt sur les années qui vont suivre. Voici, par exemple, à la date du 6 mai 1761^ une page fort curieuse au double point de vue de la mise en scène et de la critique dramatique à cette époque :
« Le théâtre de Lyon va voir renaître les jours brillants du célèbre Noverre. Les ballets vont reprendre leur éclat sous la direction du sieur Hus, déjà connu et applaudi dans la capitale. Ce maître de ballet a débuté par la^ Mort d'Orphée ou les Fêtes de BacchuSy ballet héroïque reçu avec tant d'accueil à Paris. — On aperçoit, aux deux côtés du fond du théâtre, des montagnes séparées par un vallon délicieux orné de quelques arbres qui laissent voir TEbre dans l'enfoncement. Orphée, assis nonchalamment sur un Ut de gaxptiy enchante par les sons de sa lyre, tout ce qui est autour de lui. Les animaux les plus féroces sont adoucis par l'harmonie de son jeu. Les arbres et les rochers semblent s'approcher pour l'entendre de plus près ; lorsqu'il cesse de tirer des sons de sa lyre, les rossignols s'efforcent en vain de les imiter, et ils tombent morts de jalousie et de douleur de ne pouvoir y réussir. Orphée finit par un morceau lugubre qui exprime les regrets de la perte de sa chère Euridice. Les animaux attendris inclinent leurs têtes, les montagnes et les rochers se fendent ; les arbres laissent tomber les pleurs que V Aurore avait, au matin, répandus sur leurs feuilles ; toute lanature s'intéresse au sort d'Orphée. — Les seules Bacchantes sont insensibles à ses sons, elles le soupçonnent de mépris pour elles ; elles ont juré sa perte; elles descendent en fureur du haut des montagnes, tenant un tliyrse d'une main et un tambour de l'autre. Elles se jettent sur lui pour le frapper ; mais Orphée enchaîne leur rage par la mélodie de ses sons. Les armes leur échappent des mains et tombent sans force aux pieds du chantre de la Thrace. Elles paraissent un moment adoucies par la lyre enchanteresse ; mais, pour n'y pas succomber et pour s'empêcher d'en entendre les sons, elles font avec leurs tambours et leurs
sécheresses du cœur, l'apparition de J.-J. Rousseau a produit une transformation complète ; avec le sentiment de la nature, il a donné à la femme la sensibilité. « La femme veut être émue jusqu'aux larmes ; elle court au théâtre pour pleurer. Elle pleure à chaudes larmes lorsque, dans le Cri de la nature, paraît sur la scène un petit enfant au maillot. Au Père de Jamille, on compte autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres et pathétiques, aux RoméOy aux Hamlet^ aux Gahrielle de Vergy ; et la plus grande partie de plaisir est pour elles d^aller s^évanouir à ces drames où h cœur est
flûtes un hacchanaî que Torchestre exprime. Celle qui est à leur tête reste seule attendrie et s'assied aux pieds d'Orphée. Ses compagnes furieuses veulent fondre sur le malheureux Orphée qui tend en vain les mains pour les fléchir. La principale Bacchante fait des efforts pour arrêter leurs transports; elle se jette à leurs genoux pour leur demander grâce, et, ne pouvant triompher de leur rage, elle se met entre elles et Orphée et veut périr avec lui puisqu'elle ne peut le sauver. Les Bacchantes l'arrachent de devant leur victime, l'attachent à un tronc d'arbre, tombent sur Orphée, le déchirent et jettent son corps et
sa lyre dans l'Ebre qui s* agite d'horreur Elles exécutent alors un
morceau de danse qui exprime à la fois la rage et la jofe qu'elles ont d'avoir tué leur ennemi. Ce morceau de musique dans le goût d'une tempête laisse percer de temps en temps les accents plaiiuifs de la lyre, qui, d'elle-même et du fond du fleuve, fait encore entendre ses sons douloureux.
« Une symphonie annonce l'arrivée de Bacchus ; la terreur saisit les Bacchantes, qui prévoient la colère de ce dieu terrible lorsqu'il apprendra la mort de celui qui présidait à ses mystères. Elles expriment leur crainte et leur embarras par différents tableaux et s'enfuient en désordre! Bacchus descend de la montagne sur un char traîné par des tigres; le vieux Silène et une troupe de Faunes l'accompagnent. 11 est étonné de la fuite des femmes dévouées à son culte. Il aperçoit la principale Bacchante attachée à un arbre, qui donne toutes les marques du désespoir et qui l'implore aussitôt qu'elle le voit, en lui montrant, sous les arbres, l'écharpe d'Orphée ensanglantée. Il connaît la fureur de ces femmes et ne doute plus de la mort de son cher
délicieusement navré par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment (i). »
Le sieur Breton fut remplacé, à la direction du Théâtre, en octobre 176 1, par une médiocrité de la pire espèce, un sieur Rosimond (2), qui, par bonheur, ne garda cette charge que trois années. On lui fit donner sa démission au mois d'avril 1764, et Tannée théâtrale recommença sous Tadministration de M"* Destouches-Lobreau , femme de tête, qui avait été directrice du tliéâtre de Bordeaux et qui jouissait déjà de la sympathie du public lyonnais,
La troupe débuta par Mélanide ou les Trois Frères Rivaux. « Début fort triste, » écrivait M"*" Lobreau à M. de la Verpillière, prévôt des marchands, « les comédiens ont été trouvés détestables. Cependant, le comique vaut mieux que le tragique. La troupe a joué dans VObstacle et a été fort applaudie Tout paraît fort tranquille dans le public;
Orphée. Il fait délier la principale Bacchante, lui promet justice et envoie les Faunes chercher ses compagnes. Leur terreur est l'aveu de leur crime ; elles se jettent à genoux, mais elles ne fléchissent point le dieu irrité qui les attache à la terre et les change en arbres. Les jeunes Faunes, consternés de cette métamorphose, demandent grâce pour, elles et apaisent insensiblement la colère du dieu qui rend aux Bacchantes leur premier être et leurs premiers charmes. Celles-ci, de concert avec les Faunes, exécutent alors les FéUs de Bacchus pour le remercier ; et ces Fêtes se terminent par une Contredanse générale qui finit par la marche de Bacchus, qui remonte la montagne avec sa suite et tous les attributs préparés pour la Fête.
« Ce ballet rempli de feu, de génie et d'action, et qui a été donné avec l'appareil et la précision de la plus belle exécution, justifie le cas que l'on a fait des talents de l'auteur (Affiches de Lyon, 6 mai 1761). »
(i) La femme au dix-huitième siècle, par Edmond et Jules de Gon* court, I vol. in- 18, p. 440.
(2) Archiv. manuscr. de la Ville de Lyon, série DD. Théâtre. — Corresp, de M»« Lobreau avec M. de la Verpillière, prévôt des marchands.
LE THÉÂTRE A LYOÎ^ 33-
j'entends un cri général : M"^ Lobreau va bonifier uite troupCj elle ne la souffrira pas si mauvaise (i). »
C'était Rosimond qui avait monté la troupe : personne n'osait se plaindre. Pour surcroît de malheur, Larrivée et sa femme, qui avaient débuté le 15 avril, étaient rappelés sur un ordre de Paris ; c'était une grande perte pour M""^ Lobreau qui « ne savait plus où- donner de la tête et ne quittait pas le Théâtre du matin au soir. » Le public disait : « La pauvre Lobreau fait bien ce quelle peut / » — « Néanmoins, concluait la directrice, c^est assomant (2)..»
Elle essaya bien d'engager Grandval, Mole, M"* Dumesnil; mais ces artistes avaient des engagements antérieurs.
C'est sur ces entrefaites que fut écrite la lettre suivante, qu'il convient de reproduire avec sa saveur et son orthographe de fantaisie :
« La comédie va autant bien quelle peut allé, mais non sans peine. Les maladie sont sy frécante et la troupe sy séré que Ion auroit fermé dix fois la porte sans les soins que je me donne; heureusement les pensionnaire font pour moy tout ce quil peuve. Madame Camelly a beaucoup perdue de ses droits sur le cœur du public. On la trouve gatté depuy quelle a quitté Lyon^ et heureusement il nous arive le mois prochain un premier roUe que le prince de la Tour-Taxis ma fait enlevé déjà deux fois comme elle venoit me joindre. Les cours étrangère nous enlève tous les sujets^ il ny en a presque plus en France.
(1-2) Eod. loc. Corresp. de M»»* Lobreau, lettres des 16 avril, 9 juin et i«r juillet 1764.
Les directeurs des théâtres devaient rendre un compte rigoureux au prévôt des marchands et l'informer de tous les détails de leur administration.
« Je n'ai pas encore pu réparé la perte que nous allons faire au premier sbre de nostre jeune home.' Je voudrois bien ne me pas faire d'affaire avec les gentilshomes de la chambre, et cette perte nous fera un grand vide. Je vous suplie, Monsieur, de me dire sy vous avés vue le duc Duras (i) et si vous luy en avez parlé. Il faut que Ion soit bien au dépourvue au Théâtre François ; Monsieur le duc de la Trimotiillie qui est venue voire Lyon avec quiatre officié de son régiment sous le nom du chevalié de Lépine, est venue me voire et ma promis d'en parlé aux Duc Duras. Quoy quincognito je lui ay donné les pièce qu'il désiroit. Voilà, Monsieur, toute les nouvelle du spectacle et de la position ou je suis. Et toujours avec Respect, Monsieur, Votre très-humble,
« Destouches-Lobreau. »
« Ce 30 juillet 1764 (2). »
A force d'énergie, la directrice parvint à composer une troupe fort convenable, où figuraient à côté de son mari qui jouait dans l'opéra, Rosambert et sa femme qui faisait les soubrettes^ Hus père et fils, maîtres de ballet, Dalainville, firère du sémillant Mole qui était lui-même venu à Lyon, Duparc, Brizard, Bellecour qui avait déjà débuté à la Comédie-Française, enfin les demoiselles Monrose et Dainville. M"* Lobreau elle-même, excellente actrice, n'abandonna pas la scène, où elle jouait dans les deux genres, faisant alternativement les caractères et les confidentes y et sup-
(i) Le duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi. A Paris, les comédiens dépendaient des gentilshommes de la chambre, comme à Lyon du gouverneur.
(2) Arch. mss. eod. loc. — Projet pour l'établissement du spectacle.
portant à la fois le fardeau de la direction et les fatigues des répétitions quotidiennes.
Cette femme intelligente fut l'objet de la protection la plus marquée de la part de l'autorité administrative. Ajoutons que la nouveauté de la salle de spectacle, la suppression des jeux dans les cafés, les ballets de Noverre et les bouffons furent pour elle autant d'éléments de succès dont elle sut profiter.
Dans la suite, le hasard lui procura des sujets non moins distingués que les précédents, tels que : Drouin, Laschi, Hedoux ; Caillot qui était, en 1762, le premier acteur de la Comédie Italienne et qui, au jugement de Bachaumont, « réunissait toutes les qualités, à la noblesse près, dont la voix embrassait tous les genres, se montait à tous les tons et valait un orchestre entier (i). »
Mais il était réservé à la directrice du théâtre de Lyon de voir grandir sous ses yeux trois des talents dramatiques les plus remarquables de son temps ; Fleury, Larive, M"* Sainval.
Des revers de fortune avaient amené le père du premier à se mettre à la tête d'une troupe de comédiens. Confié à n'importe qui, le petit, Abraham-Joseph Laute de Fleury (2), connu plus tard sous le nom de Bénard Fleury y était resté à Chartres, sa ville natale, jusqu'à ce que son père, attaché au roi Stanislas comme directeur des spectacles, fût venu le chercher pour l'emmener avec lui. Le jeune garçon avait préludé à ses succès futurs sous les yeux mêmes du roi et de la marquise de Boufflers, et avait commencé son apprentissage de comédien pour ainsi dire sur les genoux des grandes dames.
(i) Métn, Sec.i 20 février 1762*
(2) Né le 26 octobre 1750, mort le 3 mars 1822*
A peine adolescent, il voulut voler de ses propres ailes et, léger de bagage et d'argent, il se rendit à Lyon où il proposa ses services à la directrice du spectacle. Les MÉf/«(?/r^j publiés sous son nom, bien qu'apocryphes (i), donnent assez bien la physionomie du théâtre lyonnais à Tarrivée de Fleury, pour qu'on puisse lés citer ici :
« M«e Lobreau m'accueillit comme une directrice accueille un comédien utile, et le public de Lyon ni trop mal, ni trop bien, en public qui attendait. Terrible parterre que celui de la seconde ville du royaume î La directrice de ses plaisirs dramatiques avait fort à faire : parlons un peu d'elle... »
a C'était en bien des points le parfait contraste de Mii« Montansier. Juste, habile, exacte, femme de cœur, femme sévère, un homme en jupons pour la conduite des affaires; c'était un véritable monarque, mais il n'y avait point à s'en plaindre; elle tenait le sceptre d'une main feraie autant qu'habile : sous son règne, le théâtre de Lyon pouvait rivaliser d'éclat et de magnificence avec les plus brillants de la capitale. — Aussi sa passion dominante était-elle le commandement. Nous l'appelions notre fée Urgeîk,,. »
Plus loin, les Mémoires racontent combien le jeune débu- . tant eut à souffrir de la part du public, qui le siffla sans pitié :
« Quand je quittai mon père, impatient "de voler de mes propres ailes, je crus que je trouverais partout la même indulgence... J'avais chaussé le brodequin, espérant ne marcher que sur des roses ; hélas ! un certain jour, il ne me garantit guère des ronces et des épines... Les trompettes du jugement dernier ne seront pas plus terribles aux hommes coupables que ce bruit humiliant ne le fut pour mes oreilles... »
« Heureusement que j'étais assez jeune pour croire à une injustice, Mnac Lobreau me soutenant d*9illeurs et mettant toute sa ténacité à
(i) Les Mémoires de Fleury ont été composés avec esprit par J.-B.-P. Lafitte (1835-1837), qui a mis à contribution les mémoires du temps. Il résulte de témoignages authentiques que Fleury n'a pas laissé d'écrits.
donner un démenti aux siffleurs. A cette occasion même, un nommé Provost, qui jouait les premiers rôles, me tendit la main et me donna d'excellentes directions. »
Peu à peu, Fleury parvint à réaliser le type du vrai comédien de ce temps-là : « Parler sans gestes, et se donner l'air d'un homme du monde, d'un grand seigneur dans un salon, avec cette nonchalance, ce laisser-aller de la bonne compagnie, l'épée au côté et le chapeau sous le bras. » Les souvenirs delà cour du roi Stanislas ne lui furent pas inutiles :
ce Entouré de mes chaises et de mes fauteuils, je me faisais un cercle brillant et bénévole d'hommes du monde et de jolies femmes; ainsi que le Sosie à* Amphitryon y je prenais et je quittais tour à tour plusieurs rôles ; ma voix polie, ironique ou impertinente, parlait à une femme aimable, répondait à une épigramme et relevait Tinsulte ; je traitais avec tous mes meubles, baptisés de noms superbes ou de beaux titres^ de puissance à puissance. »
Enfin, le courageux artiste dompta son public et fut admis dans le meilleur monde, grâce à la régularité de sa conduite ; il revenait toujours à son talent quelque chose de ces fréquentations ; car, « si les auteurs dramatiques sont des écouteurs aux portes, il faut que le comédien pénètre jusque dans les salons. »
Après quelques années de séjour à Lyon, Fleury quitta notre théâtre en 1773 pour celui de Lille. Son début à la Comédie-Française eut lieu le 7 mars 1774. Mais, trouvant pour obstacles à son admission les sociétaires Bellecour, Monvel et Mole qui tenaient le même emploi que lui, il suivit le conseil de Lekain, son bon ange, et reparut sur le théâtre de Lyon, où il avait laissé de bons souvenirs. Il y passa encore quatre années, pendant lesquelles il assouplit son organe et acheva d'acquérir ce ton de bonne
compagnie sans lequel il n'y avait alors aucun succès possible. La Comédie Française lui ouvrit enfin ses portes le 20 mars 1778; il joua \qs petits maîtres en remplacement de Mole devenu vieux, et, dix ans plus tard, il occupait les grands premiers rôles de comédie (i).
Mademoiselle Sainval ou de Saint-Val, appartenait à une honorable famille de la sénéchaussée de Grasse, les Alziary de Rochefort (2). Sa mère avait été attachée à la personne de la reine Marie Leczinska, son père était chevalier de Saint-Louis et l'un de ses frères était au service (3). Ce furent sans doute les représentations dramatiques qu'on donnait au couvent d'Amibes, où les demoiselles de Saint- Val furent élevées, qui développèrent leur goût pour le théâtre. Le père, loin de contrarier ses filles, les favorisa en les faisant paraître sur un petit théâtre de société; mais leur détermination l'affligea.
L'aînée des deux sœurs débuta à Lyon où elle joua la tragédie, et y fut fort goûtée. La noblesse de sa démarche et une exquise sensibilité faisaient oublier des traits presque repoussants et un organe défectueux. En 1766, la jeune actrice fut mandée à Paris pour combler le vide qu'allait laisser le prochain éloignement de Mademoiselle Clairon. Un vrai triomphe l'attendait. On lit dans Bachaumont à la date du 5 mai de la même année :
(i) E. D. de Manne : Galerie hist. des portraits des comédiens,
(2) Marie-Pauline-Chrisiine Alziary de Rochefort, dite M^© Sainval Taînée, était née à Coursegoules le 15 décembre 1743 et mourut à Paris le 13 juin 1830. — E. D. de Manne : Galerie hist. des portraits et des comédiens de la troupe de Voltaire, gravés par Hillemacher, avec détails biog. inédits. Lyon, Scheuring, 1861.
(3) Ce frère fut pendu en 177 1 ; la douleur et la honte rendirent folle l'impressionnable actrice.^
<c Le Théâtre-Français s'occupe à réparer ses pertes. M^ie Sainval^ nouvellement arrivée de Lyon, a débuté aujourd'hui dans le rôle à* Ariane. Ses talents sont déjà développés. C'est une actrice exercée, elle a beaucoup de feuj^^ des entrailles, un jeu naturel à la fois et raisonné. 3»
K 12 mai. — Les trois débuts de Mïi« Saînval dans Ariane ont été des plus brillants : on lui remarque des silences et des coups de force qui annoncent la plus grande intelligence et l'âme la plus énergique et la plus sensible... Elle est supérieure à tout ce que nous avons à la Comédie^ même à M}^^ DumesniL »
De son côté, Voltaire trouvait la débutante sublime et La Harpe, dans le Mercure, proclamait qu'elle atteignait le grand pathétique.
Le troisième grand acteur que le théâtre de Lyon prépara pour la Comédie-Française , sous la direction de M"'*' Lobreau, fut Jean Mauduit, dit Larive. Né le 6 août 1747 à La Rochelle (i), où son père tenait un fonds d'épicerie, il s'enfuit à l'âge de neuf ans de la maison paternelle et alla se réfugier chez les religieux de Sept-Fonds, dans le Bourbonnais.
L'enfant fut embarqué plus tard pour les colonies et passa plusieurs années à Saint-Domingue, d^où il s'échappa pour revenir en France. Alors, passionné pour le théâtre, il se présenta un jour chez Lekain sous un nom américain, déclama des vers devant lui et emporta Tespérance que le grand tragédien lui avait fait concevoir de le doubler un jour à la Comédie-Française. Il alla aussitôt s'engager à Tours dans la troupe de M"*^ Montansier, et dès lors il quitta son nom de famille pour adopter un nom de guerre, qu'il tira, en l'abrégeant, du nom même où était située la maison de commerce de son père :
(i) Mort près de Montmorency, le 30 avril 1827.
« De monsieur de La Rive il prit le nom pompeux (i). »
Ce fut vers '1767 que Larive vint à Lyon. Il y réussit complètement ; mais, il vit avec un grand déplaisir Lekain venir y donner quelques représentations et détourner l'attention du public à son préjudice :
« Vous souvient-il de votre passage à Lyon en 1767 ? — écrivait plus tard l'abbé Duverney à Lekain. — Vos succès constants à Paris peuvent bien vous avoir fait oublier vos succès en province. Pour moi, je n'oublierai jamais l'état d'ivresse où vous jetâtes la ville de Lyon ; que vous jouâtes deux tragédies dans une soirée ; que vous fîtes souper plus de deux mille Lyonnais dans la salle du spectacle ; et qu'avec votre grande et belle réputation, pour garder ma place et voir Mahomet, je courais le hasard de ne souper qu'à deux heures du matin, si M. le commandant n'avait eu l'extrême obligeance de m'envoyer à man^ ger » (2)
Larive, qui était beau de visage, devait offrir un singulier contraste avec Lekain, lorsqu'ils paraissaient tous deux sur la scène ; mais il avait moins d'intelligence et de sensibilité que son rival.
Parmi les anecdotes qu'il raconte dans ses Réflexions sur Fart dramatique, la suivante se rapporte à son séjour à Lyon. Un jour que Lekain jouait Vendôme, Larive, sans avoir prévenu personne, parut sous l'habit de Nemours. Son apparition inattendue provoqua des applaudissements assez vifs pour rendre sensible l'impression qu'ils produisirent sur Lekain. Les premiers mots que prononça Ne-
(i) De Manne : Galerie de la troupe de Voltaire, p. 294 et suiv.
(2) Lettre du 26 juin 1772, dans les Mémoires de Lekain, Paris, 180:. — On jouait alors les Scythes de Voltaire, dont la huitième édition s'imprimait à Lyon, et qu'on répétait à la fois à Paris, à Lausanne et à Genève. (Corresp. de Volt., Ferney, 1 1 mars et 17 juilet 1767).
mours sont : « Où me conduisez-vous? » — « Devant votre vainqueur ! » lui répond Vendôme. Cette réponse, d'une application si facile, passant par la bouche de Lekain, fut la foudre tombant dans la salle, tant elle produisit d'effet. Mais ce que n'ajoute pas Larive, pour compléter sa narration, c'est qu'il se trouva déconcerté au point que toute l'exécution de son rôle s'en ressentit (i).
Malgré cet incident, Larive suivit Lekain à Paris, reçut ses leçons et celles de M"** Clairon, alors retirée, et débuta le 3 septembre 1770 à la Comédie-Française. « Lekain, dit Bachaumont après ce début, forme un acteur dans le tragique, dont il donne les plus grandes espérances, quant au talent. Il a cinq pieds six pouces^ de grands yeux noirs, des sourcils très-prononcés, le reste de la figure à l'avenant : il n'a que dix-neuf ans (2). »
Les actrices se disputaient les rôles des pièces où il jouait. Mais l'écrasante supériorité de son maître le fit échouer : il partit pour Bruxelles et se condamna à quatre ans d'exil volontaire, durant lesquels on le retrouve encore avec Lekain au théâtre de Lyon.
Ce fut pendant l'été de 1773 , lorsque le patriarche de Ferney écrivait à « l'auteur unique de la France et son ancien ami », qu'il ignorait si sa « malheureuse santé » (dont il se plaignait toujours), lui laisserait la force d'aller l'entendre, lui promettant de faire le voyage de Ferney à Lyon s'il voulait apprendre le rôle de Teucer pour l'y jouer: « J'ai juré, ajoutait-il courtoisement, de ne voir jamais aucun spectacle que ceux qui sont embellis par vous (2). »
(i) V. De Manne, ouvrage cité. — Larive est encore Fauteur d'un Cours de déclatmiion et de Pyrame et TlnsU, scène lyrique. Paris, 1784.
(2) Mém. Sec, 10 sept. 1770.
(3) Corresp. de Voltaire, Ferney, 7 mai et 7 auguste 1773.
Du reste, pour se faire une idée de l'engouement dont Larive était lui-même l'objet, il faut lire ces vers,- cités par M. de Manne, qui furent adressés à cet acteur en plein théâtre de Lyon, le i" juin de la même année, à une représentation d'Œdipe :
« Interprète touchant de Melpomène en pleurs.
Toi qui sçais à ta voix intéresser les cœurs.
Dis-nous quel Dieu puissant te pénètre et t'enflamme.
Et parte dans nos sens le trouble de ton âme I
Œdipe, de ton être agitant les ressorts,
De la nuit du tombeau t'inspire les remords,
Tremblant, saisi d'horreur, je vois tes pas timides
Reculer à l'aspect des fières Euménides.
Tu vas peindre Orosmane et passer tour à tour
Des cris de la fureur aun soupirs de l'amour ;
Je m'attendris alors, et mon dme attentive
Au terribk Lehdn prifire de La Rive.
Tu fuis, à dell Oàsuis-je? Adieu larmes, plaisir. . ,
Cher Larive, reviens!,.. ■
U revint, mais six ans après. Rappelé à Paris sur les instances de Lekain, l'acteur si vivement regretté des Lyonnais reprit ses débuts le 29 avril 1775 et fttt admis. n doubla Lekain, comme celui-ci le lui avait fait espérer, et la mort du grand comédien le mit en possession des premiers rôles.
Au mois de mai 1779, Larive vint "donner à Lyon trois représentations ; il y eut tant de monde à l'une d'elles, qu'il en résulta du désordre. Il était dix heures du soir ; on venait de pendre un homme ; la foule qui avait assisté à l'exécution se jeta dans les couloirs du Théâtre, battit la garde, força les portes, et plus de trois cents personnes entrèrent sans payer (i).
(i) Petite chroQ. lyon. au xvni* àècle, par M. de Voleine (Rev. du Lyon. t. 19).
La Vestale. — J.-J. Rousseau à Lyon. — Le Concert, de 1760 à 1770. Horace Coignet. — v^ représentation de Pygmaïion à THôtel-de- Ville. ~ Le théâtre de société. — Mlle Sainval, la cadette. — La grande intrigue du Théâtre. — M™* Lobreau à la Cour. — Hus et Gaillard. — CoUot-d'Herbois au Théâtre de Lyon. — M"e Saint- Hubèrti et le père Hyacinthe. — Direction de Mli« Destouches.
M"** Lobreau, qui eut le rare privilège de posséder dans sa troupe tant de bons artistes et même des auteurs dramatiques, — comme Laméry, à qui Ton doit le Vingt-etun (i) — sut aussi faire jouer sur son théâtre, le 3 juin 1768, une tragédie proscrite par la Sorbonne, Ericit ou la Vestale, qui présentait la vie monastique sous les couleurs les plus effrayantes. Le même thème allait être reproduit par La Harpe dans sa Mêlante. La sensibilité était à la mode, on l'a dit plus haut, et l'on s'apitoyait sincèrement sur le sort des religieuses cloîtrées, que l'on considérait comme d'infortunées victimes (2). A la représentation, la pièce eut le plus grand succès ; mais le prévôt des marchands fut obligé d'en arrêter le cours, en présence des clameurs que soulevèrent certains passages (3).
Une autre première, qui n'excita que de l'enthousiasme, ce fut celle de Pygmaïion^ de J.-J. Rousseau et de notre compatriote Horace Coignet. Avant d'y arriver, il ne sera pas sans intérêt de rappeler dans quelles circonstances
(i) Comédie en i acte et en prose, ornée de chants et de danses (Coste, Répert. lyon).
(2) Vingt ans plus tard, Camille Desmoulins acclama la Révolution comme une délivrance pour les couvents.
(3) Mém. secrets, Bach. 11 juin 1768.
cet opéra fut composé : cela se rattache encore à l'histoire de Lyon.
Rousseau était déjà venu quatre fois dans notre ville (i). On se souvient que, jeune et encore inconnu, le futur philosophe passa une nuit à la belle étoile sur la berge droite de la Saône, aux Etroits. Il est impossible d'oublier les pages délicieuses qu'il a écrites sur cet incident de son existence pauvre et aventureuse.
C'est à l'autre versant de la vie que nous le retrouvons. Il avait cinquante-sept ans ; la sauvagerie de son caractère s'était accentuée, et l'approche de la vieillesse Tavait rendu misanthrope. Il vivait loin des villes ; il parcourait les montagnes de la Suisse et du Dauphiné, herborisant, botanisant ; cette étude était devenue une passion réconfortante qui rajeunissait son âme usée. La musique n'avait pas cessé non plus de Toccuper : il achevait le poème de Pygmaliony lorsqu'il vint à Lyon à la fin du mois de mars 1770.
Rousseau se logea dans une chambre garnie de la maison de hCouronned'or, place de la Comédie, ety passa trois mois (2). Durant ce séjour, il consacra volontiers ses soirées aux concerts de l'Académie des Beaux-Arts, qui avaient toujours lieu le mercredi ou le jeudi de chaque semaine, excepté de septembre à novembre, pendant le temps de la villégiature. Pour éviter les entrées proscrites, les étrangers se faisaient accompagner d'un officier de l'académie ou d'un académicien. On exécutait du français, du latin et de l'italien, des opéras-comiques, les Vendanges de Tempe (de Favart), l'acte à'Anacréon ou des Surprises de l'Amour; les Sauvages^ les Indes galantes^ les Fêtes de V Hymen (de
(i) En 1731, en 1732, en 1740» et en 1768.
(2) Péricaud, Tablettes chronol.
Rameau), l'acte de PhiUmon et BatcciSy Jephté, tragédie en musique (de Monteclair), le Carnaval du Parnasse^ etc., etc. ; et toute cette musique profane était entremêlée ou suivie de motets à grande symphonie, de Mondonville et de La Lande, de Magnificat ou d^Agnus Dei des grands maîtres (i) De 1760 à 1770, on entendit, au Concert,
Warin et M"* Fargues, de l'Académie royale de Paris, Itasse, Nicolas, Lobreau, M"'*' Charpentier, M"" Vanier, Veyron, Renaud et Ferton, sans parler des nombreux artistes de passage et des amateurs de talent, comme MM. Archaud deBellevue, d'Ambérieux et Horace Coignet. Les bals qu'on y donnait en carnaval étaient fort brillants et très-suivis ; il faut ajouter qu'on observait le carême et que, si le concert ne fermait pas ses portes, on n'y exécutait que la Messe de Gilles ou des m^otets nouveaux. Le chroniqueur des Affiches reconnaît que x MM. les directeurs et inspecteurs de l'Académie des Beaux-Arts ne négligeaient rien pour rendre leur concert aussi parfait qu'on pouvait le désirer. » Cependant, comme beaucoup de familles qui ne passaient que Thiver à Lyon ne prenaient qu'un demiabonnement, les frais considérables de l'entreprise nécessitèrent, en 1767, l'organisation d'une loterie, dont les lots gagnants consistaient en abonnements pour deux années (2).
La présence de Rousseau excitait un enthousiasme d'autant plus grand dans la salle du Concert, qu'on y avait déjà exécuté quelques-unes de ses œuvres musicales, entre autres la cantate de la Naissance de Vénus et le Devin de Village qui fut composé pour h partition avec la colla-
(i) Les nouveautés musicales se trouvaient chez Le Gou^,tnaitre de i^usique du Concert^ et chez Castaud, place de la Comédie* (2) AfficJjesde Lyon^ 1761 à 1770^ passim.
46 LE THÉÂTRE A tYON
boraiion du Lyonnais Gauthier (i). Horace Coignet (2), fils d'un honorable négociant de notre ville, qui était déjà connu comme un habile compositeur, a laissé d'intéressantes Part/c«/flniÉJj«r/.-/. SûMSseau pendant le séjour qu'il fit à Lyon, en lyyo (j).
» Je fis sa connabsance, dh-ilj au grand Concert de cette ville (c'était le Vendredi-Saint) : on y exécutait le Slabal de Pergolèse, Rousseau était placé ditns une tribune, au plus haut de la salle, avec M. Fleurieux de la Touvette. Je montai avec empressement pour le voii. Il était assis sur une banquette placée en arrière. M. de Fleurieux me fit signe d'approcher ; en même temps, ii disait à Rousseau que j'étais un amateur, bon lecteur, et que j'exécuterais bien sa musique- Moi, je lui dis que je voulais lui montrer quelque chose de ma composition pour le soumettre à son jugement, sur quoi il me répartit qu'il n'était pas louangeur. Il me donna rendez-vous pour le lendemain, à deux heures après midi. M, Mazoyer (le père de l'auteur de !a tragédie de Thésée) s'y trouva avec ses enfanis.
A mon arrivée, Rousseau me parut fatigué, et il me dit qu'il était obligé de sortir dans un quart d'heure. La conversation roula sur l'harmonie; je lui dis que j'avais son Diclionnaire, et il parut s'intéresser à moi. Bientôt, me trouvant seul avec lui, je lui chantai l'ouverture dfe mon opéra. Ma manière lui pîut, il me dît avec feu : « C'est csia, vous yilu\» Alors, il me fil chanter différents motets de sa composition, tandis qu'il m'accompagnait avec une épinette. Il m'en demanda ensuite mon sentiment. Je lui répondis qu'ils étaient chantants, mais va pea petits i il en tomba d'accord avec moi, ajoutant qu'il les avait composés pour des religieuses de Dijon. Il oublia qu'il avait à sortir ; je restai chez lui jusqu'à cinq heures. A cette heure, il me proposa d'aller à la promenade, et nous restâmes hors de la ville jusqu'à la
(1) Eod. loû. — Gauthier ne nous est connu que par o du Journal encyclopédique du i«r avril 176}, p. i2î : h Le Devin de Village, pièce charmante qui fera longtemps regretter la mort prématurée de M. Gauthier, musicien de Lyon. »
(a) Né i Lyon en 1736, mort dans cette ville le 2g août 1821.
(3) Publiées par Musset- Pathay, Hist. de la vie et dis ouvrages de J.-J. RiMisseau, 1. 1, p. 461-72.
Rousseau invita son nouvel ami à dîner pour le lendemain. — « Comment ! dîner avec Jean-Jacques , » s'écria Coignet, « de tout mon cœur ! »
« Il m'embrassa. Le dîner fut fort gai; sa femme fut seule en tiers dans notre société. Nous trinquâmes, et nous étions à la deuxième bouteille, lorsque je lui dis que je craignais de m'enivrer ; il me répondit en riant qu'il m'en connaîtrait mieux, attendu que le vin poussait en dehors le caractère. »
« Après le dîner, il me communiqua son Pygtnaîion, et me proposa de le mettre en musique, dans le genre de la mélopée des Grecs.
« Nous allâmes, pour le lire, dans un petit bois, situé non loin de la ville, planté sur une colline qui descendait dans un vallon : là, nous nous assîmes près d'un arbre sur la hauteur. Rousseau me dit : « Cet endroit ressemble au mont Héîicon, » A peine eut-il terminé sa lecture, qu'un orage, mêlé d'éclairs, de tonnerre, et accompagné d'une pluie à verse, vint fondre sur nous. Nous allâmes nous mettre à l'abri sous un vieux chêne. Ce local lui plut infiniment. Nous étions seuls dans cette solitude qui dépend d'une maison fermée dont je connaissais le propriétaire, lequel se trouvait absent. Le temps redevenu serein, nous revînmes en ville, et nous soupâmes ensemble ; pendant le repas il raconta à sa femme notre aventure. »
Chargé de la scène lyrique de Pygtitalion, Coignet se mit aussitôt à l'ouvrage et apporta le lendemain l'ouverture (i) à Rousseau, qui fut étonné de sa facilité et très satisfait. Le grand homme demanda au compositeur « de lui laisser faire Vandante^ entre V ouverture et le presto, de même que la ritournelle des coups de marteau, pour qu'il y eût quelque chose de lui dans cette musique. »
La collaboration ainsi répartie, Touvrage fut bientôt achevé. M. de la Verpillière, prévôt des marchands, et sa femme, dont l'esprit et la distinction plaisaient fort à Rousseau, voulurent donner à M. et à M'"'' de Trudaine,
(i) Une ouverture de Pygmalion fut exécutée au grand Concert dâ Lyon, en 1767 : était-elle de Rousseau ?
qui passaient à Lyon, le plaisir de voir, les premiers, jouer Pygmalion sur un petit théâtre qu'ils avaient fait construire à THôtel-de-Ville où ils logeaient.
Le théâtre de société était une fureur dans la seconde moitié du xvm* siècle. Mis à la mode par la cour, le goût de la comédie régnait dans le grand monde, et des mères comme M"'*' de Sabran donnaient à leurs enfants pour professeurs Larive et M^^^ Sainval (i). Des théâtres se dressaient dans les hôtels et dans les châteaux, et il n'était pas de procureur qui ne voulût avoir une troupe dans sa bastide. Aussi bien, les spectacles de salon avaient-ils leurs répertoires : c'était le Théâtre de Société de Collé ou les Proverbes dramatiques de Carmon telle.
C'est sur la femme que le goût de la comédie exerçait la plus puissante séduction. Il la faisait monter sur les planches et lui permettait d'être une actrice (2).
(1) A Lyon, M^e Hus enseignait à danser dans plusieurs communautés religieuses.
(2) « Il lui donnait, disent MM. de Concourt, l'amusement des répétitions, Tenivrement de l'applaudissement. Il lui mettait aux joues le rouge du théâtre qu'elle était si fière de porter, et qu'elle gardait au souper qui suivait la représentation, après avoir fait semblant de se débarbouiller. Il mettait dans sa vie l'illusion de la comédie, le mensonge de la scène, les plaisirs des coulisses, l'ivresse que fait monter au cœur et dans la tête l'ivresse d'un public. Que lui faisait un travail de six semaines, une toilette de six heures, un jeûne de vingt-quatre? N'était-elle pas payée de tout ennui, de toute privation, de toute fatigue, lorsqu'elle entendait à sa sortie de scène : « Ah I mon cœur, comme
un ange! Comment peut-on jouer comme cela? Cest étonnant! Ne me
faites donc pas pleurer comme ça ^..., Savez-vous que je nUn puis plus? »
ff El quelle plus jolie invention pour satisfaire tous les goûts de la femme, toutes ses vanités, mettre en lumière toutes ses grâces^ en activité toutes ses coquetteries ! Pour quelques-unes, le théâtre était une vocation : il y avait, en effet, des génies de nature» de grandes conlédiennes et d'admirables chanteuses dans ces actrice3 de société.
La représentation donnée à l'Hôtel-de- Ville attira toute l'aristocratie lyonnaise. M™* de Fleurieux remplissait le rôle de Galathée ; celui de Pygmalion était tenu par Le Texier, employé dans je ne sais quelle administration de la ville, mais si habile lecteur, que Voltaire lui-même, enchanté de son talent, écrivait à un de ses amis : « Entendez-le, il me ferait écouter F Evangile! (i) » On compléta la soirée par le Devin de Village^ où M""® de Fleurieux jouait Colette; Le Texier, Colin ^ et Horace Coignet, le Dann. « Les deux pièces furent bien rendues, dit ce dernier, et Pygmalion, qu'on entendait pour la première fois, fit le plus grand effet. Après la représentation, Rousseau vint m'embrasser dans le grand salon, où la société s'était rendue, en me
ff Plus de dix de nos femmes du grand monde, dit le prince de Ligne, jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur tous les théâtres. » Pour beaucoup, le théâtre était un passe-temps; pour un certain nombre, il était une occasion ; pour toutes, il était une fièvre, une fièvre et un enchantement qui n'était rompu qu'à ces mots: « Ces daines sont servies, » On courait souper ; car on avait à peine déjeûné pour être plus sûre de son organe. En passant, une glace faisait voir à une ou deux femmes que leurs épingles étaient tombées ; on pensait aux fautes. qu'on se ressouvenait d'avoir commises, on se disait : J'aurais dû dire ceci autrement. Puis on se rappelait que deux personnes, passant pour être bien ensemble, s'étaient parlé sur le troisième banc. On n'était plus comédienne, on redevenait femme, et la comédie finissait par une jalousie de talent, d'amant ou de figure y* {La femme au dîx-hîiitiéme siècle, ipar MM. Edmond et Jules de Concourt, I vol. in-i8. Charpentier, p. 131 à 137).
(i) Le Texier, né à Paris, avait un emploi dans une administration où la dissipation de sa jeunesse le fit disposer de quelques fonds qui lui étaient confiés. Obligé de quitter Lyon, il se réfugia pendant quelque temps auprès de Voltaire à Ferney ; il alk ensuite en Hollande et en Angleterre, où il fit des lectures publiques de comédies, genref dans lequel il excellait. Rentré en France en 18 14, il y mourut dans un âge avancé. V. Biog, univers. Note de Beuchot, Corresp, de Voltaire, n'>679i, Bachaum. Mém.secr., VII, 163, ai Paris, Versailles^ etc., I, 126.
SO LE THÉÂTRE A LïON
disant : Mon ami, wtre musique m'a arraché des pleurs, : Pendant les trois mois que Rousseau passa h Lyon, i assista avec son collaborateur aux concerts que donnai M. Cornabé, dont la faniiUe cultivait les arts. Il était invît à des repas homériques chez M. de la Verpillîère ; la co médie suivait le diner. On jouait la Comtesse de Fayel, tra gédie de société, sur le même sujet que GahrkUe de Vergy ou bien Mêlante, dont le rôle principal était si bien rempl par M""" de Fleurieux, que Rousseau, avec cette sensibiliti maladive qui donnait le ton à son siècle, répondit un soir i ceux qui lui demandaient s'il était content : « Voyez moi habit tout couvert de larmes ! »
Le philosophe de Genève fut reçu à la campagne che; M"' Delessert et chez M"" veuve Boy de la Tour, d'uni bonne famille suisse, chez laquelle il passa quelques jour dans le site pittoresque de Rochecardon. Il herborisait admirait la nature, écrivait son nom sur les rochers Coignet chantait la romance du Devin de Village en s'ac compagnant sur le violon, et Rousseau se trouvait aux plu; beaux jours de sa vie. Il aurait sans doute prolongé soi séjour à Lyon sans une circonstance que Coignet nou; rapporte :
• Voulant faire enteuiJie au grand Concert un motet qu'il aval composé, ii y avait alors vingt ans, Rousseau me chargea, à la pre mière répétition, de conduire l'orchestre. Les musiciens en prirent di ['humeur contre lui, disant qu'il ne tes croyait donc pas capable l'accompagner sa musique. Celle-d, froide et sans effet, se ressentai il temps oCi il l'avait composée. Depuis, cet art avait fait des pa. le géants, en Italie, gtSce à Jomelli. Piccini, etc. ; en France, grâce : Philidor, Grétry, Monsigny. Des oreilles, déjà accoutumées à enten^ Jre leurs productions, ne purent être flattées du motet de Rousseau malgré l'enthousiasme que sa personne inspirait.
« Enfin, son motet eut le sort que j'avais prévu ; il ne réussii point. Une nombreuse réunion était allée pour l'entendre. Rousseai;
LE THEATRE A LÏON "5^
s'en prit aux musiciens. Le chagrin qu'il éprouva de ce mauvais succès le décida à quitter la ville (i). »
Rousseau alla faire jouer à Paris son Pygmalion^ dont la renommée avait déjà entretenu les nobles faubourgs (2), où il fut aussi bien reçu qu'à Lyon. — Pendant Tété qui suivit, l'intendant Jacques de Flesselles fit représenter cette scène lyrique dans son château de Longchêne, près de Saint-Genis-Laval, avec la Mêlante de La Harpe (3).
Au mois de Novembre 1773, la ville de Lyon reçut la visite de la jeune comtesse d^Artois (4), qui venait de se marier. ^(c L'entrée de la princesse eut lieu aux flambeaux. ' Le lendemain, elle alla à la messe à midi, à la bibliothèque de l'Oratoire à cinq heures, et le soir à la comédie, où l'on jouait la Partie de Chasse d'Henri IV, de Collé, et le Déserteur, On se loua beaucoup de son honnêteté: elle fit au moins douze révérences en entrant et autant à son départ ; quoiqu'elle fût fort petite, on lui trouva un trèsbeau teint, de beaux yeux, les mains et la gorge fort bien. Le spectacle fut suivi d'un second feu d'artifice. »
Ce fut vers le même temps que M™^ Lobreau engagea M^^^ Sainval la cadette, qui avait déjà obtenu à Paris un « succès prodigieux » et dont M"® Clairon trouvait le
(i) Ce fut pendant le séjour de Rousseau à Lyon, que deux amants se donnèrent la mort aux environs de la ville, parce que les parents de la jeune fille s'opposaient à leur union; Rousseau leur fit une épitaphe.- Cette triste histoire a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre.
(2) Coignet prétend que Rousseau s'est laissé attribuer, dans les salons parisiens et dans le Mercure ^ la paternité exclusive de cet opéra, sans avoir jamais fait connaître son collaborateur.
(3) Petite chron. lyon», 20 août 1770 (Rev. du Lyon., 2« série, t. V). {4) Marie-Thérèse de Savoie. — V. Petite Chron, (Rev, du Lyon.,
2c série, t. II).
52 LE THÉÂTRE A LÏOM
« talent réel et charmant ». Loin d'être jolie, maigre et assez chétive, mais moins laide que sa sœur, elle avait de la physionomie et mettait dans son jeu beaucoup d'âme et de sensibilité. Une maladie avait suspendu ses débuts i la Comédie-Française jusqu'au lo février 1773; M"' Raucourt avait surgi pendant son absence, elle était belle, et le parterre n'eut plus d'hommages que pour cette nouvelle étoile. M"" Sainval revint donc en province, et le Théâtre de Lyon retentit bientôt de ses succès. Elle y resta jusqu'au départ furtif pour la Russie de sa rivale dont l'astre avait pâli i son tour, et, le 6 juin 1776, elle rentra triomphalement i la Comédie-Française. Elle ne revint à Lyon qu'en 1781, dans le plus mauvais état de santé et presque mourante (i).
Depuis certaines lettres-patentes de 1764, les directeurs de spectacles ne recevaient pluç de subvention. A Lyon, les frais généraux de la direction s'élevaient à environ 170,000 livres par an, quoique les acteurs ne fussent pas payés avec trop de prodigalité (2). Mais les directeurs jouissaient toujours gratuitement de la salle, et cela suffisait pour leur faire des envieux.
Une compagnie de négociants lyonnais qui offrit, sous le nom d'un sieur Sordo, de payer à la caisse municipale un loyer de 30,000 livres, obtint, par l'entremise d'un sîeur
([) Marie- Blanche Ahiary de Roquefort était née à Coursegoules, le 2 septembre 1752. — V. Galerie hist. des portraits el des comédtatsde lalrùiipede Voltaire. —Petit, cljron. (Rev. du Lyon., t. XIX).
{2) On trouve des ijtats de paiement dans les mss de la ville, en 1772-177Î :
Fleury, emploi d'Audinot, recevait. . . . ^,000 livres. Hus pÈre « fils, maîtres de ballets. . . . 2,ïOO — M"° Hus, danseuse 800 —
LE THEATRE A LYOM 53
L..., chef de bureau au contrôle général, un arrêt du Conseil du Roi, en date du 19 février 1776, qui dépouillait M""® Lobreau du privilège des spectacles, et qui le leur concédait pendant trente années. Le consulat fut enchanté de cette combinaison qui mettait de l'argent dans sa caisse assez pauvre. Mais l'exercice du privilège dépendait du gouverneur, le duc de Villeroy. Sans perdre de temps, M""^ Lobreau écrivit à M. Bertin, ministre de la province :
« Je doute qu'à cette condition cette Compagnie puisse contenter
« les citoyens et avoir une troupe bien composée Vous ne souffrirez
n point, Monseigneur, qu'une infortunée que vous avez protégée et que « vous daignez protéger encore, soit ainsi sacrifiée aux vues ambitieuses « de quelques esprits remuants qui, pour retirer ces 30,000 livres, corap- « tent augmenter les prix et se pourvoir de cette somme aux dépens « du public. Ayez pitié de mon sort, Monseigneur. J'ose espérer qu'il « ne sera pas dit que sous le Règne de V honnêteté, sous un ministre équi- « table, aucune injustice vienne accabler un sujet de S. M... (3 mars u 1776). »
Le procureur général, Prost de Royer, prit sa défense et s'indigna. Pourtant, la directrice dut faire soumission, le II avril suivant, de payer à la ville la somme offerte par ses concurrents, pour conserver Texercice des spectacles. Ayant ensuite obtenu du consulat un rabais de 10,000 livres, elle fut de nouveau en butte aux vexations de Sordo, qu'un nouvel arrêt mit en possession du théâtre. Le public prit parti pour M""® Lobreau, et les acteurs se retirèrent en masse, prétendant qu'engagés envers elle, sa retraite résiliait leurs traités (i).
Active, persévérante, celle-ci parvint, malgré le mystère dont on avait enveloppé cette manœuvre, à se procurer une expédition en règle du traité qui la dépouillait si injuste-
(i) Clerjon et Morin, i. vi, p. 438.
ment, et par lequel les nouveaux entrepreneurs assuraient à L... dix-huit mille livres par année, pendant leur exploitation, et un pot-de-vin considérable. Munie de ces pièces, M™* Lobreau prit une chaise de poste, se rendit à Versailles, vit le duc de Villeroy qui faisait son service de capitaine des gardes, et obtint la faveur de présenter elle-même à la jeune reine un placet appuyé de pièces justificatives.
Louis XVI fut instruit de l'odieuse injustice dont cette femme était victime. Déji prévenu contre Turgot pour quelque intrigue de palais, le roi fit appeler ce ministre : — « Votre chef de bureau L..., lui dit-il, est un firipon qui abuse de votre nom pour dépouiller les gens honnêtes et vendre les places à son profit. Faites-lui restituer ce qu'il a reçu pour la direction du spectacle de Lyon : que l'ancienne directrice soit remise dans ses droits et chassez cet homme. »
La réprimande était aussi sévère qu'inattendue. Turgot, ne connaissant point cette affaire, répondit qu'il s'en informerait et que, si son commis était aussi coupable qu'on l'avait rapporté à Sa Majesté, il lui ferait infliger une dure punition. Le ministre, dont la conscience droite ne pouvait comprendre une bassesse, s'adressa à L... lui-même pour avoir ses informations, et celui-ci, ignorant la présence de M™® Lobreau à Paris, nia effrontément les imputations qui pesaient sur lui. Dupe de sa bonne foi, Turgot retourna chez le roi, soutint l'innocence de son subordonné et se plaignit amèrement de la méchanceté de ses calomniateurs. Louis XVIl'écouta patiemment, puis il tira de sa poche les papiers que la reine lui avait remis sur cette affaire, les jeta sur la table et tourna le dos, en disant :
— « Je n'aime ni les fripons, ni ceux qui les soutiennent! »
Le lendemain, Turgot quitta le ministère; le roi le
, L. A./ ^ Il naai»! I
remplaça par M. de Clugny, et un nouvel arrêt du conseil confirma le privilège de M""® Lobreau, moyennant l'obligation de payer 30,000 livres de loyer (i). Ce rapprochement d'une anecdote de théâtre et d'un fait historique montre une fois de plus que la fortune politique tient souvent à de bien faibles causes.
Plus tard, la directrice, n'ayant plus à craindre de concurrence, réclama la remise du loyer ; mais le consulat ne crut pas devoir faire droit à cette demande :
« Comment, répondit-on, pounrions-nous y être favorables, tandis que nos hôpitaux ont besoin des secours les plus prompts?... que la dette municipale monte peut-être à quarante miîlionSy et que tous les revenus de la ville sont réduits à deux millions trois cent trente-huit mille livres, compris les trente mille contestés par la directrice (2) ? »
Ces raisons étaient excellentes. Mais la direction s'endettait. En 1779, on jugea à propos d'adjoindre à M™^ Lobreau deux associés, Hus et Gaillard, qui cherchèrent à accroître les recettes par tous les moyens possibles. Ils firent venir Préville, qui donna quelques représentations aux mois de novembre et décembre 1780; ils donnèrent des ballets-pantomimes, tels que les Quatre fils Aymon, d'Arnould, les Amours d'Enée et de Dtdon, de Noverre, et la Belle au bois dormant. Ces exhibitions « étaient très-plates
(i) Dugas de Bois Saint-Just : Paris ^ Versailles et les Provinces^ t. I, p. 39. — Mémoires de Fleury. — Mémoire pour la direction des spectacles de Lyon, 1776 (mss. Biblioth. Coste). Le nouvel arrêt du Conseil est du 31 mai 1776; il fut confirmé par deux arrêts d^s 22 janvier 1777 et 1778.
(2) Clerjon et Morin, loc. cit. — La ville avait créé en 1757 une place d'inspecteur de la salle des spectacles. Cette place fut supprimée en 1777, ^^ le sieur Morand, qui recevait une pension de'mille livres, comme titulaire, reçut $,000 livres à titre d'indemnité. (Arch. delà ville, mss.)
56 LE THÉÂTRE A LÏON
et les décorations, annoncées avec emphase, étaient trc
vées des plus mesquines par les véritables connaisseurs Enfin, Hus et Gaillard exploitèrent la vogue de la o médie de société et prêtèrent leurs sujets à tous les sale qui payaient largement, si bien qu'un règlement du d de Villeroy, en date du 3 1 mars 1780, finit par leur int£ dire de donner des représentations dans les maisons par culières, cet usage étant préjudiciable au succès des speci des publics et détournant les acteurs du théâtre (i).
-Malgré les embarras financiers de la direction, la trou était bien composée, et les chroniqueurs se plaisaient i reconnaître, avec ta pointe d'ironie qu'ils mêlaient \ It critique. Qu'on en juge par les termes dans lesquels s'i primait l'auteur de la Peljle chronique :
« 17 juin 1781. — La petite pièce de la Soirù Villageoise a été as bien rendue. La neige u'étoit point mal, surtout sut les aibrcs; pi celle qui tomboit, i! arrivoit souvent qu'il n'en tomboit que d'un cô il y avoit jusqu'à !a perruque de Saint-Far (i), qui fatsoit le bdlly, en dtoit couverte. C'éioit la petite Frédéric, quijouoil à ravir le rôle Babet ; Saint-Aubin, l'amoureux; la Rosanibett. h mère; le gros Mu le père. On donnoit avec le Barbier de Sh'ilk, qui fut joué indig ment par le fameux Beaiiinemil, qui jouoît le comte, on le hua et sif M'i' Solier, autreracni M™* Hus la jeune, prend asseï bien, elle, rôles d'amoureuses coquettes. »
<t 12 juillet. — La femme de Darboville a débuté; c'est une persoi assez jolie ; elle est au-dessus des Clairville, des Bouquet et des Frédi pour le jeu et la voix. Ainsi l'opéra comique est tnonlé stipirieuremnit. Le Gros (2)est enfin arrivé et a donné déji deux représentations d'i phée. A la première tout fut pitoyable, et il arriva ua accident qui
(i) Petit, chron. déc. 1780, juin et juillet 1781. — Répert. lyona — Arch. mss.
(2) Legtos (Josepli)t célèbre chanteur de i'Opéra (haute-conl 17Î9-I79Î. — Tous les acteurs cités ici par le chroniqueur sont à s aujourd'hui, même « le fameux Beaumesnil, »
beaucoup de bruit. Dans le ballet des Diables, que M. Désombrages rendoit si bien, Hus le fils, en sortant de la caverne avec des torches et une plaque enflammée à Tesprit de vin sur Testomach, fit détacher cette plaque en gesticulant, et elle alla tomber dessus les spectateurs. »
Pourtant^ soit que les acteurs ne fussent pas payés, soit que certain ballet de la Rose et du Bouton eût choqué quelques personnes, qui avaient prié le commandant (i) d'interposer son autorité pour qu'il ne parût plus, il y avait au théâtre un levain de cabale. Hus chassa deux actrices, entre autres la coquette Valville ; il y eut du tapage. Le commandant fit venir Hus^ qui l'apostropha en lui disant que « c'était lui qui faisait tout le bruit et était le seul cabaleur. » Le major se fâcha, comme bien on pense, ce ne fut cependant que quatre mois après et à la suite d'une nouvelle impertinence, que le directeur fut disgracié et obligé, en venu d'une lettre de cachet, de quitter « le tripot » dans les vingt-quatre heures et la ville dans les huit jours. Mais si la vengeance est le plaisir des dieux, la clémence est le devoir des administrateurs : au bout d'un mois, Hus rentra à la direction du Théâtre et, en janvier 1782, le balle.t de la Rose et du Bouton reparut sur l'affiche (2).
I L'année théâtrale qui commença en avril 1782 amena sur
l ' la scène lyonnaise un homme dont le nom devait avoir
dans la suite une sinistre signification : c'était CoUot d'Herbois, le futur terroriste de Lyon. Né à Paris en 1750,
(i) Joseph Vial, échevin, commandant en l'absence de M. Fay de Sathonay. — Petite chron. (Rev. du Lyon» t. xix), 14 août et 13 déc. 1781. — Antoine Fay> seigneur de Sathonay, fut prévôt des marchands de 1779 à 1784.
(2) Petit, clrron, eod. loc. 24 janvier 1782.
d'une famille bourgeoise qui lui donna de Téducation, il avait, comme son collègue Billaud-Varennes, commencé par faire partie de la congrégation de l'Oratoire. Son nom de famille était Collot; devenu acteur, il se faisait appeler D'HERBOIS. Avant de venir à Lyon, il avait joué sur plusieurs théâtres de province et composé une dizaine de pièces médiocres. Leur date et le lieu de leur publication marquent la trace de son passage, à partir de 1772, à Bordeaux, à Nantes, à Avignon, à Amiens, à Paris et à La Haye (i). Il paraît que dans le cours de ses pérégrinations le futur conventionnel ne fut pas d'une vertu à toute épreuve. « C'était un repris de justice^ » dit M°*^ Roland ; il avait été « condamné ^ dans le Midi, à un an de prison pour une vilaine action^ lorsqu'il courait les tréteaux, et pour \2i- (\\xq\[q plusieurs juges avaient opiné aux galères (2). »
En 1782, Collot d'Herbois avait trente-deux ans. Il était
(i) Collot d'Herbois avait publié successivement :
Lucie ou Us Parents imprudents ^ drame, Bordeaux, 1772 ; Nantes,
1774; Avignon, 1777; La Haye, 1781.
Le Paysan magistrat, comédie en $ actes et en prose, imitée de Cal-
déron, 1777. La ^e édition, que les biographes ne mentionnent pas, fut
publiée à Lyon, chez Castaud, en 1782.
Le vrai généreux ou les bons mariages , drame, Paris, 1777. ^
Le bon Angevin ou Y Homme de Cœur, comédie, Amiens, 1777. Q^fjUhA^O''^ Le nouveau Noslradamus ou les Fêtes pi'OvençaJes, comédie, Avignon
Le Bénéfice^ comédie, Paris, 1778. »-
Les Français à Grenade ou VImpromptu de la guerre et de Yamcur, }jJÀt ^
Usinant loup-garou ou Monsieur Rodomont, comédÏQ y Paris, 1780. ]")'^
La Fête Dauphine ou le Monument français, Paris. 1781.
Après une lacune de neuf années, qui furent celles de son séjour à Lyon, Collot d'Herbois reprit la suite de ses publications par V Inconnu ou le Préjugé vaincu (Paris, 1790). — V. Nouvelle hiogr, génér,
(2) Mémoires dç Afme Roland^ édition Hachette, p. 224^
de taille moyenne, avec le teint brun, les cheveux noirs et crépus, le regard inquiet ; du reste, il était doué d'un assez beau visage et d'un organe sonore (« une grande force de poumons, » dit encore M™® Roland). Ces qualités physiques jointes à un vrai talent d'acteur lui conquirent bien vite la sympathie du public lyonnais, devant lequel il remplit avec succès l'emploi à^s grands premiers rôles comiques (i). Il faut rejeter comme inexacte l'assertion, généralement admise et reproduite par tous les biographes, d'après laquelle CoUot d'Herbois aurait été sifflé au Théâtre de Lyon et « aurait plus tard fait payer cher à cette malheureuse ville un acte
de justice réclamé parle bon goût (2) » Le lecteur verra
plus loin quelle est la source de cette erreur si accréditée et sur quelles preuves s'appuie l'opinion contraire.
On n'aurait pas souffert longtemps un premier rôle sifflé, dans « une des troupes les mieux composées qu'il y eût en province^ avec un spectacle tous les jours, et qui embrassait tous les genres, depuis le grand opéra jusqu'aux pièces des boulevards, depuis la tragédie jusqu'aux ballets-pantomimes, et des assemblées nombreuses et brillantes (3). »
En 1783, a plusieurs circonstances contribuèrent hembel lir h spectacle, » L'archiduc et l'archiduchesse de Milan l'honorèrent de leur présence. Lemierre, Mercier, de Piis
(i) On lit dans la Petite cb'onîque : « 10 mai 1782. — Collotd'Herbois, nouvel acteur dans les grands rôles comiques, continue à faire plaisir (Rev. du Lyonnais, 2^ série, t. XIX, p. 461). » — Dans une lettre adressée aux auteurs du Journal de Paris et insérée dans le n» du 13 octobre 1782, Coliot d'Herbois prend le titre à^ premier acteur du théâtre de Lyon,
(2) S\c^ Biogr. univers, à^ Michaud, Nouvelle Biogr, gêner . (Didot), etc., etc. — Le Dictionnaire universel du XIX^ siècle^ de M. Larousse, est le seul, croyons-nous, qui ait rétabli la vérité sur ce point.
(3) Jourfial de Lyon ou annonces et variétés littéraires, pour servir de suite aux Affiches de Lyon, par Mathon dç La Cour, 8 janvier 1783,
et MarsoUier des Vivetières vinrent faire jouer à Lyon plusieurs de leurs ouvrages. Les tragédies de Guillaume Tell y à'Artaxerxe, de Barnevelt furent représentées pour la première fois.
Céphise, comédie de MarsoUier, fit le plus grand plaisir : « Tous les traits, dit Matlion de La Cour, ont été sentis par les spectateurs et les rôles rendus avec beaucoup d'intelligencey de finesse et d'ensemble par M"*'"' Valville et Francheville, et MM. Chevalier, à'Herbois et Restier (i). » Larive fit une nouvelle apparition sur notre scène. Enfin, la fameuse M"^ Saint-Huberti (2), de l'Opéra, vint chanter pendant le carême dans plusieurs opéras comiques. Elle séduisit tout le monde : on la trouvait laide au lever du rideau, « mais, dès qu'elle ouvrait la bouche, on oubliait sa laideur et on la trouvait superbe. La vérité de son jeu touchant et passionné, son abandon sublime, la magie de son chant, la sensibilité de son organe, ses attitudes animées et pittoresques attirèrent une affluence sans exemple de spectateurs émus, qui accueillaient chaque jour cette actrice inimitable avec des vers, des couronnes et des cris..'. »
Par un singulier contraste, la même société qui applaudissait chaque soir la Saint-Huberti, se pressait le matin, avide d'émotions nouvelles, dans l'église de l'Hôpital pour entendre un carme, prédicateur en renom, iQpère Hyacinthe^ qui avait été comédien, et qui, « avec beaucoup d'onction, des gestes trop significatifs et sentant le théâtre, prêchait
(i) Restier, né à Lyon en 1726, y mourut en 1803. — V, Journal de Lyon.
(2) Antoinette-Cécile Clavel, dite Saint-Huberti, née à Toul en 1756, avait débuté, en 1777, à l'Opéra, où elle fit une réforme dans les costumes. Elle suivit à Londres, en 1791, le comte d'Entragues qu'elle avait épousé et fut assassinée avec lui, en 182 1. — V. Journal de Lyon^ 1783. Petite chron, 20 mars et 3 juillet 1783.
LE THÉÂTRE A LYON 6l
contre les spectacles et faisait trembler tout son ?liditoire. »
Ce fut à ce moment que M*"^ Lobreau quitta la direction, avec les deux hommes qu'on lui avait adjoints. Elle laissait 80,000 livres de dettes, ce que les malveillants attribuaient à un gaspillage de sa part. Mais l'autorité ne fut pas de cet avis : M™*^ Lobreau fut remplacée par sa sœur. M"*" Destouches, afin que l'ancienne directrice, « femme hahihy écrivait M. Fay de Sathonay à M. de la Verpillière^ aidât celle-ci de ses conseils et de son honnête expérience (5 avril 1783). » Cependant, pour plus de garantie, on adjoignit à M^^^ Destouches un sieur Hachette de Villiers (i).
(i) V Annuaire administratif de Lyon et du département du Rhône^ publié par la maison Mougin-Rusand, cite, à l'article Sainte-Foy, quelques habitations renommées de ce bourg si aimé des Lyonnais, et, entre autres, la maison de campagne de M»^* Lobreau, dont le propriétaire actuel a conservé avec soin le souvenir.
tt Un chemin appelé les Etroits, dit V Annuaire, et qui a longtemps justifié son nom, dépend de Sainte-Foy; il suit la rive droite de la Saône jusqu'au pont de la Mulatière; le coteau, au bas duquel il est placé, est décoré de plusieurs maisons de plaisance entourées de jardins et de frais ombrages. De ce nombre est celle appelée la Maison Grise, qui appartenait naguère à M. Léon Cailhava et qui fut la demeure du célèbre sculpteur Jean Thierry ; plus haut, celle de M. Richard, surmontée d'un observatoire ; celle dite le Château de Bellevue couverte en tuiles vernies ; enfin celle de M. Fougasse, qui appartenait, sous Louis XV, à Mnie Lobreau, directrice du théâtre de Lyon ; on y lit encore cette inscription, dans le salon où elle recevait ses administrés et les gens de lettres :
a Certain proverbe dit qu*il nous est défendu De parler corde au logis d'un pendu.
Vous qui lisez ces vers, la dame vous en prie, Ne parlez point ici de comédie, »
Mme Lobreau étant morte depuis longtemps, il nous sera permis sans doute de dire que, dans celte villa charmante et si bien située, Larive a joué la comédie, Fleury a récité des vers, les artistes les plus goûtés du
M'"* Lobreau mourut le 5 septembre de Tannée suivante. Ce jour-là, il y eut relâche extraordinaire au Théâtre : « les comédiens crurent devoir cette marque de respect à une ancienne et bonne directrice, qui fut regrettée de tous et plus particulièrement des pauvres de la paroisse de Saîntr Pierre. » Saint-Aubin, régisseur d'un nouveau petit théâtre, Y Ambigu- Comique^ fit en l'honneur de la défunte cette épitaphe, plus élogieuse pour cette femme que si elle était conçue en beaux vers :
« Ci-gît, dont les vertus honorèrent Thalie, Qui pour plaire au public ne sut rien négliger, Et de tous hs plaisirs qu'on perd avec la vie Ne regretta que celui d'obliger (i). »
public se sont fait entendre devant un aut^itoire de choix, et qu'aujourd'hui encore, on y peut admirer certain nombre de portraits de ces acteurs et de ces actrices dont les noms resteront dans l'histoire de l'art.
(i) Archives mss de la ville, passim. — Petit, chron, ^ Journal de Lyou, sept. 1784. — V Ambigu-Comique s' était récemment établi dans la salle Arnaud, à Saint-Clair, où l'on donnait depuis longtemps des spectacles d'enfants et de gymnasiarques.
« Une petite troupe de 40 enfants, filles et garçons, installée à la salle d'Arnaud, sous le nom d' Ambigu-Comique et sous la direction de Frossard, maître de ballet, joue trois fois la semaine. Ils sont charmants, font courir toute la ville, par l'ensemble, la précision qui règne dans leur danse, la finesse, le tact, le bien joué avec lequel ils rendent leurs différentes pièces qui, très-jolies, n'ont d'autre inconvénient que d'être un peu trop libres. (Rev. du Lyonn. t. XX, Petit, cJjron, ler mai 1784). » — Une affiche conservée aux archives donne le programme de la réouverture de ce théâtre le 4 avril 1785 : « Arlequin Deucalion, compliment de M. de Saint- Aubin, &iï Elève de la Nature ou le Sauvage apprivoisé. »
Il était fort inconvenant de faire figurer des enfants dans di:s ballets et des scènes grivoises. M. de Vergennes, ministre de Louis XVI, fit ' cesser ce scandale en interdisant les spectacles d'enfants (Lettres du 7 juillet 178s, archives de la ville^ mss. DD. Théâtre).
LE THÉÂTRE A LYON 6j
La première année de son administration, M"* Destouches fut forcée de recourir à des emprunts. Plusieurs actionnaires avaient avancé des sommes considérables, et cependant la direction continuait à éprouver des pertes. Ceux-ci s'alarmèrent et voulurent être payés. Mais ils ne pouvaient l'être que par la création d'un certain nombre d'actions nouvelles, dont une partie fût employée à la désintéresser et l'autre à soutenir l'entreprise. Dans cette situation, M"* Destouches sollicita et obtint du duc de Villeroy l'autorisation d'émettre un nombre d'actions déterminé (i), ce qui lui permit momentanément de faire face aux frais toujours croissants de la direction.
Montgolfier et les ballons au Théâtre. — Les illustres visiteurs. — Mmes Vestris et Dugazon. — Cagliostro à Lyon. — Avalanches de fleurs. — Fabre d'Eglantine sifflé. — Départ de M^le Destouches. — Le Lycée ou Salon des Arts. — Direction de Collot d'Herbois. — Sa correspondance et ses réformes. — W^^ Feuchère.
Avide de plaisirs et docile à tous les entraînements de la mode, le xviii*^ siècle , « l'âge d'or des chandelles romaines, » accueillit avec un enthousiasme incroyable les premières découvertes de la physique. Le ballon fut le grand divertissement de l'époque à laquelle nous arrivons.
La France entière suivit avec une attention fiévreuse
(i) Lyon ancien et mod,, t. II, p. 342 et suiv. — Un acte de société fut déposé chez M* Baroud, notaire, qui devait en recevoir le produit en qualité de séquestre. Les actions furent fixées à 500 livres chacune* Le porteur devait avoir l'entrée gratuite, le $ p. 0/0 par an, et une part dans les bénéfices. (Eod.loc).
Tascension que fit Montgolfier à Lyon, le 19 janvier 1784. Une foule innombrable était accourue pour voir ce prodige. Les comtes de Laurencin, de Dompierre et d'Anglefort de la Porte, le prince Charles d' Aremberg-Ligne, venus exprès pour assister à cette merveilleuse expérience, enfin Pilâtre du Rozier et un M. Fontaine avaient pris place dans la nacelle à côté du célèbre inventeur. On sait que les voyageurs aériens faillirent perdre la vie (i).
Le soir, les étrangers envahirent le Théâtre où l'on jouait IphygénieenAulîde. Le spectacle était commencé, lorsque l'intendant, Jacques de Flesselles, et sa femme entrèrent dans leur loge, accompagnés de Montgolfier et de Pilâtre du Rozier. Au milieu des applaudissements et des cris du parterre, on baissa le rideau pour recommencer la représentation. Puis, l'acteur Darboville, qui remplissait le rôle d'Agamemnon , présenta à l'intendante des couronnes qu'elle distribua aux sept voyageurs. Le spectacle fut repris, et lorsque M"° Clairville chanta, dans le rôle de Clj^emnestre :
« Q.ue j'aime à voir ces hommages flatteurs , »
elle se tourna vers les héros de la journée, qui furent reconduits, à la sortie du Théâtre, jusque chez le commandant, où un souper était servi. On ne cessa, pendant toute la nuit, de leur donner des sérénades (2).
Depuis ce jour, la poésie, la gravure, la chanson, le
(i) V. Mèm, secr. janv., fév. et 4 août 1784, sur la fin tragique du comte d'Anglefort.
(2) Journal de Lyon, 19 janvier 1784.
LE THEATRE A LYOK
théâtre, tout se rapporta aux ballons. L'Académie de Lyon proposa, pour la direction des aérostats^ un prix dont Jacques de Flesselles et le marquis de Saint- Vincent promettaient de faire les frais. Le 9 février suivant, le Théâtre donna la première représentation du Ballon^ ballet-pantomime en trois actes, « dédié à MM. les Lyonnais amateurs de' Vaérostale (sic) ; ». quelques jours après, on exécuta un autre ballet, V Amour dans h Globe, où un détestable crispin figurait Montgolfier, et où l'on voyait un berger et une bergère s'enlevant dans un globe aérien. Enfin, on donna pour la première fois, le 21 février, la Mort d'Hercule, grand ballet héroïque, de la composition de Joubert, nouveau maître de ballets du Théâtre (i).
Le roi de Suède, voyageant incognito sous le nom de^ comte de Hagûy arriva le 3 juin 1784, à quatre heures du soir, dans un mauvais « berlingot, » accompagné d'un de ses principaux officiers et d'un seul domestique. Il descendit à Y hôtel d'Artois, rue du Plat, prit un bain, fit sa toilette et parut le soir même au Théâtre, où l'on jouait la Fausse magie. On eut le soin de réclamer ses ordres pour le spectacle du lendemain ; le roi demanda Warwick, de La Harpe, et V Amant jaloux. Le 5, il se rendit aux Brottcaux, pour assister au départ de V aérostat de Fleurant, peintre lyonnais, qui avait donné à ce ballon le nom de Gustave, ce dont le prince fut fort touché. Fleurant fit l'ascension avec une Lyonnaise, M"^^ Tible, la première femme qui soit montée dans les airs. Les deux voyageurs furent présentés au roi pendant le spectacle et furent accueillis par le public avec des couronnes et des guirlandes. De
(1) TabUttes chronologiques, — Petite chroii,, 15 fév. 1784. (Rcv. du Lyon., t. XX).
toutes parts, le comte de Haga, malgré son incognito, reçut des vers et des couplets (i).
• Le même été, Lyon eut la visite du prince Henri, frère du roi de Prusse, «petit homme très-laid, mais, assurait-on, plein d'esprit, » qui voyageait aussi incognito, sous le nom de comte d'Oels^ et qui. arrivait de Genève. Il alla tous les soirs au spectacle, où il y avait beaucoup de monde ; il parut même à un bal masqué, et il s'en alla, comme le roi de Suède, accablé de vers (2).
Préville jouait alors au Théâtre, ainsi que M™* Vestris(3), pensionnaire du roi^ qui se faisait applaudir pour la première fois à Lyon. Dans les rôles (ÏAménaïdcy de Gahrielle de Vergyy de Rodogune, de Phèdre, cette actrice fit preuve d'un talent toujours décent et naturel : belle , pleine de dignité et de grâce, mais plutôt « faite pour plaire aux vrais connaisseurs que pour éblouir le vulgaire, elle charmait plus qu'elle n'étonnait ; » ce qui n'empêcha pas les dilettanti, pour se conformer à une mode devenue fastidieuse, de lui prodiguer des vers et des bouquets, comme à un simple monarque.
Quelques mois auparavant, M^^*' Sainval la cadette était
(i) De Viran, sous le pseudonyme à'Anârieu, s'écriait dans le Journal de Lyon ;
tt O vous que l'univers contemple, « Prenez Gustave pour exemple.
A Le bonheur des sujets fait la gloire des rois. »
(2) Journal de Lyon, 1784. — Pet, c^ro»., août 1784. (Rev. du Lyon, t. XX). — « Lyon, dit une correspondance du temps, commence à se lasser de la visite des souverains; rien de plus ennuyeux que la peine qu'on se donne pour les voir. »
(3) Marie-Rose Gourgault-Dugazon, sœur de Dugazon et femme de Paco-Vestris (frère de Balthazar), élève de Lekain, 1746-1804. — Jonrn» de Lyon, 1784, passim.
venue « cueillir de nouveaux lauriers » à Lyon et avait obtenu un succès toujours croissant dans Alzire et les Orphelins de la Chine^ dans Inès de CastrOy Didony ArianCy etc. Ces grandes comédiennes étaient « heureusement secondées par Chevalier et par ColIot-d'HerbaiSy » qui avait abordé la tragédie ery avait (aie plus grand succès. » Aussi, le compliment de clôture, prononcé par l'acteur Gervais, n'était-il pas déplacé cette fois, malgré la banalité de ses termes :
tt L'année que nous terminons — disait-il — doit tenir sans doute le premier rang parmi les époques heureuses de notre théâtre. Jamais circonstances si rares et si favorables ne se sont succédé avec autant de rapidité pour notre gloire ; jamais assemblée plus nombreuse et plus auguste n'avait fait l'ornement de ces lieux (i). »
Le départ de l'intendant Jacques de Flcsselles, au mois d'août suivant, mit la société lyonnaise au désespoir. On trouvait chez lui bonne table et grand monde ; en automne, on allait à Longchêne, où il donnait des fêtes et des représentations^ dramatiques. Le château s'ouvrait à tous les artistes célèbres, les comédiens eux-mêmes y coudoyaient les grands seigneurs : le goût du plaisir avait détruit l'ancienne étiquette, et certaine noblesse avait étourdiment compromis son blason. Terray, le nouvel intendant, qui venait de Limoges, « n'aimait pas la dépense, et sa femme, très-aimable, donnait dans la chimie (2). »
La chimie, le magnétisme, le baquet de Mesmer : voilà
(i) Journ. de Lyon y 1784, passim.
(2) Pet. chron, loc. cit. 23 août 1784. — Au début de la Révolution, Jacques de Flesselles était prévôt des marchands à Paris. Il fut massacré par le peuple le jour de la prise de la Bastille.
68 LE TfllÎATRH A LYOK
le dernier mot du siècle « qui avait dans le sang le virus de toutes les curiosités. » Les miracles que la médecine orthodoxe était impuissante à produire, on les demandait au charlatanisme. « Une superstition grossière, dit M.Anatole de Gallier, semble gagner tout ce qu'a perdu la foi. Parmi ces imposteurs vulgaires, conjurateurs de fantômes, chercheurs de pierre philosophalc, inventeurs de panacées, Cagliostro se dégage et remue les foules presque autant que Voltaire (i). »
Déjà l'avocat lyonnais Nicolas Bergasse, célèbre surtout par le procès qu'il soutint contre Beaumarchais, et quelques médecins de Lyon, s'étaient occupé de ces questions brûlantes, lorsque, au mois de novembre 1784, Cagliostro vint préparer la fondation de la loge-mère de son rit égyptien. Le fameux aventurier ne partit que vers la fin du mois de janvier 1785 pour se rendre à Paris, après avoir fait dans notre ville un assez grand nombre de dupes (2).
Beaumarchais, que l'on vient de nommer, faisait alors, dans les journaux de Paris, une croisade en faveur des pauvres mères-nourrices et leur offrait son droit d'auteur sur les représentations du Mariage de Figaro à Lyon. Les idées humanitaires ne restaient pas toujours à l'état de théories. Ce fut aussi au profit des pauvres mères-nourrices
(i) La vie de Province au xviii« siècle, Paris^ Rouquette, i vol. în-8, p. 8$.
{2) TahL chron, — On publia en 1784 : Discours sur le magnétisme, lu dans une assemblée du collège des médecins, le 15 septembre 1784, par M. O. Rian, Dublin (Lyon) in-8. — Aperçu sur le magnétisme animal ou Résultat des observations faites à Lyon sur ce nouvel agent, par J. E. Gilibert, Genève (Lyon), in-8. — Détail des cures opérées à Lyon par le magnétisme animal, selon les principes de M, Mesmer, par M. Orélul, Lyon, Faucheux, in-8. — Rapport de l'un des commissaires (A.-L. de Jussieu) chargé par le roi de V examen du magnétisme animal, Paris, veuve Hérissant, 1784^ in-8.
qu'on donna, le 3 mars 1785, la première représentation de Norac et Javolciy drame en trois actes et efi prose, de Mar^ soliier, tiré des Mémoires de Beaumarchais. La recette s'éleva à 3,674 livres, que M"^ Destouches envoya au dépôt des secours (i).
M"*^ Dugazon (2), de la Comédie Italienne, vinjt pour la première fois à Lyon au mois de mai 1785. Elle joua dans Biaise et Babety dans Y Amant jaloux et dans Rose et Colas. Un soir, on lui jeta d'une loge une couronne de laurier, de myrte et de roses, accompagnée de cqs vers de Patrat, acteur du théâtre de Lyon et auteur du Fou raisonnable :
« Toi qui fais prendre à Part les traits de la nature,
Qui, par une heureuse imposture, Caches toujours l'actrice, et montres tour à tour,
Avec une aimable franchise,
Ou Babety ou RosCy ou Louise !
Sous des traits enchanteurs, embellis par l'Amour,
Tu nous séduis, tu nous maîtrises ;
Tu fais de nous ce que tu veux.
Tu peins l'Amour ? nous ressentons ses flammes ;
Le plaisir brille dans tes yeux ?
11 passe aussitôt dans nos âmes ;
A la terreur on te voit succomber ?
Chacun partage tes alarmes ;
Et, lorsque tu verses des larmes, Oest au fond de nos caurs qu'elles viennent tomber! Nous avons cru devoir, en t'offrant nos hommages , Mêler à ces lauriers des myrtes et des fleurs : La gloire, en te comblant de toutes ses faveurs, Ne saurait à l'amour ôter ses avantages ; Et lorsque tes talents gagnent tous les suffrages,
Tes charmes gagnent tous les cœurs. »
(i) Pet, chron.y 16 novembre 1784. (Rev. du Lyon., 2^ série, t. V). — Tabl. chron»
(2)L. Rosalie Dugazon, née à Berlin en 1755, mourut à Paris en
L'actrice voulait s'opposer à la lecture de ces vers ; mais le public les demanda à grands cris, et ils furent lus au milieu des applaudissements de toute la salle. Cet incident détermina le prévôt des marchands (i)à publier une ordonnance, datée du 12 mai 1785, sur la police des spectacles, dont voici la teneur :
« L'abus qu'on paraît vouloir renouveler, — disait-il, — en jetant sur le théâtre des couronnes et des bouquets avec des vers à la louange des acteurs ou actrices, ne saurait être toléré. Cette manière de leur témoigner le contentement que Ton ressent peut, en effet, entraîner de véritables inconvénients ; chacun voulant s'en servir pour faire connaître son opinion, il arriverait que le spectacle serait interrompu et troublé ; il arriverait peut-être aussi que ce moyeu , qui parait innocent à celui qui ne l'emploie qu'à la louange, serait également mis en usage par l'ennemi de quelque sujet pour le mortifier aux yeux du public, quoiqu'il ne lui fût pas désagréable. Une pareille licence, si elle avait lieu, ne pourrait qu'exciter du désordre, fomenter des cabales, et arrêter les progrès de quelques sujets du théâtre, dont les talents n'auraient besoin que d'être encouragés.
« Par ces considérations, et après avoir ouï Marie-Pierre Prost, chevalier, avocat et procureur général de cette ville et communauté, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit ;
if Art. I. — Défendons très-expressément, à peine de prison et d'interdiction d'entrer aux spectacles, à toutes personnes, de quelque quaHté et condition qu'elles soient, de jeter ni faire jeter ^ sous quelque prétexte que ce puisse être, sur h théâtre , aucuns papiers attachés à des couronnes, bouquets, rubans, ou autrement.
« Art. IL — Si, malgré toute la vigilance qui sera employée, l'on ne peut découvrir les personnes qui auraient jeté aucuns papiers sur le théâtre, ils seront aussitôt ramassés pour être remis à M. le commandant, et, dans aucuns cas, ils ne pourront être lus.
(' Art. IIL — Défendons, sous peine d'interdiction de l'entrée aux spectacles, de demander la lecture des papiers qui auraient été jetés sur le théâtre.
« Art. IV. — Ordonnons que tous particuliers qui auraient été
(i) Tolozan de Monifort, qui succéda, en -784, à Antoine Fay de Saihonav.
arrêtés pour avoir occasionné du tumulte, afin d'obtenir la lecture desdits papiers, seront emprisonnés et punis comme perturbateurs du repos public (i). »
L*été ramena les étoiles parisiennes qui avaient repris leurs tournées en province. M"^ Saint-Huberti s'atrêta à Lyon au mois de juin et, en revenant du Midi, du 28 juillet au i**^ août; elle chanta dzns Iphigénie en Tauridcy dans AlcesU et Didon : « Il faudrait être sublime comme elle, » disait {^Journal de Lyon, « pour bien exprimer l'effet de ses mouvements. » Du 5 au 13 juillet, on joua le Mariage de Figaro^ qui n'avait pas encore été représenté à Lyon. Le 18, M"*" Sainval la cadette reparut dans y4/z/r^; elle joua les jours suivants les rôles à' Electre ^ Zénobie, Chiméne, Ariane et Bérénice (2). Le célèbre Volange, acteur du Théâtre des Boulevards, plus connu sous le nom de Janoty amusait le parterre par ses saillies. Enfin, la troupe lyonnaise avait alors dans ses rangs un jeune homme qui devait, comme CoUot d'Herbois, jouer plus tard son rôle dans le drame révolutionnaire.
Fabre d'Eglantine (3), sans fortune, livré de bonne heure à lui-même, n^ayant obtenu dans la carrière poétique qu'un prix aux Jeux Floraux de Toulouse, s'était fait acteur et avait paru sur les théâtres de Besançon, de Namur et de Genève; delà, il était venu à Lyon où le public l'avait mal accueilli. Plein d'orgueil, se sentant l'étoffe d'un auteur dramatique, Fabre résolut bientôt de se rendre à Paris pour y trouver la justification jde son talent. Mais,
( r ) Journal de Lyon, 178$.
(2) Journal de Lyon, 178$.
(3) Fabre (Philippc-François-Nazaire), né à Limoux dans le Languedoc, le 28 décembre 1755, fut exécuté à Paris, le 5 avril 1794.
avant de partir, il voulut essayef sur notre scène une de ses pièces, dont il annonça lui-même la représentation en ces termes :
« Puisque vous aimez à me siffler, je vous annonce que Ton va vous donner une tragédie de ma façon, intitulée Vesta^ et que vous pourrez la siffler à votre aise. »
Non content de cette effronterie, le venimeux acteur se vengea des sifflets par une satire d'un goût médiocre, où il disait :
« Des remparts lyonnais me préservent les dieux !... Le multiple Barrême, Apollon de ces lieux,
Y bouche les esprits, de son livre bizarre.
Et d'un frais jouvenceau compose un vieil avare. Contraint par son talent, si quelque jeune esprit
Y goûte de Boileau le poétique écrit, Plutus le déshérite, et-, grâce à Tanathème,
Le génie est un vice et la rime un blasphème (i), »
Ce fut en 1785 que Fabre d'Eglantine se rendit à Paris. Deux ans après, il fit jouer au Théâtre Italien son premier ouvrage, Les Gens de Lettres ou le Provincial à Paris, comédie en 5 actes et en vers, qui eut une chute de scandale.
Cependant, la situation du Théâtre restait compromise. Dans une lettre aux abonnés, M"*^ Destouches exposa que la direction payait 20,000 livres à la ville et donnait un spectacle tous les jours de Tannée, tandis qu'à l'arrivée de M""*^ Lobreau, la salle ne s'ouvrait que quatre fois par semaine. Autrefois, les premiers acteurs de Paris venaient
(i) Jourimî anecdoiiqicc, 3e année, le»" semestre, p. 264. — Mél. hiog. et lut, par Bréghot du Lut, Lyon, 182S. — Bréghot du Lut répète à son tour, avec aussi peu de fondement que les autres biographes, que Fabrç vint. « partager avec CoUot à'Herhois les sifflets des habitants. ?>
pour dix louis ou pour cent écus par représentation : ils exigeaient maintenant cinq cents livres. Les recettes des speaacles s'élevaient en moyenne à cent quinze ou cent vingt mille livres par an ; les abonnements étaient trop nombreux et les prix trop modérés. Les entrées de faveur étaient extrêmement nombreuses ; tout ce qui était titré ou gradé, dans l'armée surtout, réclamait sans cesse ce privilège de nature à ruiner la caisse. On dînait tout de bon sur la scène, et les comptes de dépenses portaient à cet article le chiffre assez respectable de vingt livres par mois (i). Le Théâtre ne recevait que le quart des recettes des spectacles de passage. Le Concert n'était pas joint à la direction du Théâtre; la réunion serait favorable aux deux entreprises... Enfin, M"*" Destouches annonçait formellement qu'elle ne pourrait plus payer les acteurs (2) !...
Les actionnaires répondirent en parlant de gaspillage; ils découvrirent que la direction était de plus de 300,000 livres au-dessous de ses affaires, et ils prétendirent que les frais nécessaires pour avoir de bonnes troupes à Lyon ne devaient pas dépasser 114,500 livres par an (3). Quelquesuns d'entre eux en vinrent à des poursuites^ et, au mois
(i) N*en déplaise à M. Henri Chabrillat, rimpresarioder-^^wwwo/r, et à M. Emile Zola, Vînventeur du naturalisme.
(2) Lettre de W^^ Destouches aux abonnés, ic août 1785. Arch. manusc. de la Ville, passim.
(3) Suivant eux, ces frais devaient se répartir ainsi :
lers rôles de comédiei 4,000 livres
— d'opéra comique 3,000 —
Corps de ballet 18,600 —
Orchestre 10,400 —
Employés 33»5oo —
Directeur 5,000 —
Total 114,500 livres.
7l LE THÉÂTRE A LYON
d'août 1785, M"'' Destouches fiit obligée de se retirer. Les acteurs reconnurent les préposés nommés par M. Tolozan de Montfort : M"* Valville, les sieurs Restier, Saint-Aubin, Chevalier et Saint-Fard ; ils se mirent en société pour continuer les représentations.
A la nouvelle de son remplacement, l'ancienne directrice se livra avec emportement à son dépit, — dont M. Tolozan de Montfort et le duc de Villeroy eurent le temps de s'entretenir dans une minutieuse correspondance ; — puis, elle partit pour Paris, où son associé, Hachette de Villiers, l'avait précédée depuis longtemps (i). La ville fit remise au Théâtre de l'arriéré du loyer, et l'année s'acheva sans secousses avec une troupe où figuraient M^^'Dugazon, Fleury, de l'Opéra, et Solié, qui reçut, le 18 mars 1786, un ordre de début pour la Comédie Italienne (2).
On a vu que le duc de Villeroy attachait une grande importance à soft droit presque royal de concéder le privilège du Théâtre de Lyon. La lettre suivante, qui lui fut adressée le 14 février 1786, par M. Tolozan de Montfort, s'explique nettement à cet égard :
« Pour tirer, — dit-il, — un parti vraimenl utile de Tentreprise des spectacles et la conduire à la satisfaction du public, la direction doit être confiée, non pas à un danseur, à un comédien, à un musicien, mais à des personnes honnêtes et intelligentes, réunissant les connaissances des diverses parties du théâtre^ pour ne pas sacrifier l'une à Tautre et être au contraire toujours en état d'offrir un spectacle varié, et que ces personnes n'eussent à s'occuper, que de la régie qu'on leur confierait, parce qu'elle entraîne avec elle une infinité de détails assez importants pour employer tous leurs soins, toute leur autorité... »
(i) Arch. manusc. de la Ville. Théâtre, passim. (2) J.-P. Soulier, dit Solié, Nîmes, 1755-1812. Archiv. mss., lettre de M. Terray.
Rosambert parut remplir ces conditions et fut chargé, au mois d'avril, de la direction pour Tannée théâtrale 1786- 1787 (i). Un seul fait relatif à notre scène mérite d'être signalé pendant cet espace de temps. Piccini, retournant à Naples en 1787, s'arrêta à Lyon, assista à une représentation de Didon et fut au Théâtre l'objet* d'une brillante ovation.
Au moment où Rosambert était nommé directeur, le gouvernement autorisait la création d'un Lycée ou Salon des Arts y dont l'ouverture eut lieu le 20 avril 1786, à quatre heures du soir, dans la grande salle du Concert, place des Cordeliers. Les concerts furent réorganisés sous la direction de Guillon de Loise^ qui y fit exécuter des morceaux de son opéra de Lausus et Lydie (2) ; M"^ Catelin y fît entendre les « ariettes de bravoure » de M'^* Saint-Huberti et, le 5 décembre suivant, on y donna la i*"^ représentation de Nina^ comédie mêlée de chants, de MarsoUier des Vivetières, musique de Dalayrac.
Le Lycée ne se borna pas à donner des concerts : il voulut prendre deç airs d'université au petit pied. Des cours de sciences furent inaugurés : celui de Botanique et de Médecine domestique^ professé par Gilibert, ancien professeur à l'Université de Wilna et médecin du roi de Pologne, eut lieu deux fois par semaine; le P. Estournel, minime, professeur de Mathématiques ^ et Bonnefoy, professeur de Physique expérimentale^ se partagèrent les autres jours de la semaine; des cours d'anglais et d'italien furent ajoutés
(i) Archives mss.
(2) Guillon de Loise, poète et musicien, composa les paroles et la musique de Lausus et Lydie, opéra en 3 actes, qui fut représenté en 1787 aa Théâtre de Lyon. — V. Alman. de Lyon pour Van VI, p. 1 16. Delandine, Catal, Théâtre.
plus tard. Les lectures commençaient à cinq heures du soir, et la même salle s'ouvrait à six heures pour les concerts. Le Lycée était aussi une sorte de musée ou d'exposition permanente de tableaux, de dessins^ de machines et d'étoffes. Cette excellente institution avait pour complément un cabinet de lecture, où les associés trouvaient les nou* veautés littéraires (i).
Au mois d'avril 1787, on eut à pourvoir au remplacement de Rosambert qui, pendant son administration, n'avait pas donné précisément des preuves de génie.
Collot d'Herbois, qu'on a vu jusqulci premier acteur dramatique, était parvenu à s'introduire dans la meilleure société par son esprit, par son prestige de bon acteur, par un certain art de tourner un couplet ou de lancer un madrigal.
Sa situation d'homme marié et la modération apparente de son caractère achevèrent de gagner les suffrages et le firent désigner pour la direction, avec un traitement fixe de 6,000 livres, non compris son intérêt dans l'entreprise et un logement au Théâtre (2).
Dès le début de son administration, Collot d'Herbois prit à cœur ses fonctions et s'en acquitta avec un zèle de néophyte. Comme il écrivait facilement, il écrivait beaucoup : tantôt au secrétaire du commandement pour procurer des loges à de grands personnages, tantôt à des direc-
(i) Journal de Lyon, années 1786 et suiv., passim.
(2) Le privilège nominal des spectacles de Lyon appartenait à un sieur René Lecomte, « bourgeois de Paris, » comme il est dit dans un acte d'engagement, in -40, aux armes du duc de Villeroy, qui est conservé aux archives de la Ville. Collot-d'Herbois y est désigné comme « directeur préposé et intéressé' dans ladite ^itr éprise^ faisant tant en son nom qu'en celui de la datne d'Herbois y son épouse (29 août 1787)... » L«s blancs sont remplis de la main de CoUot-d'Hçrbois lui-mçme.
teurs de troupes foraines pour les autoriser à donner des représentations (i). T^uis, le directeur du spectacle était tenu de présenter^ tous les lundis, au commandant de la ville le répertoire des pièces qu^on devait jouer pendant la semaine, et de mettre cet officier au courant de ce qui se passait au Théâtre. Aussi, une active correspondance futelle échangée entre CoUot-d'Herbois et M. Tolozan de. Montfort :
ft Nous avons beaucoup de malades et d'embarras... » écrivait le didirecteur (8 mai 1787). « Le chapitre des accidents se multiplie de manière à me désespérer. Voilà plus d'un mois que chaque jour amène un événement fâcheux, et cela deux minutes avant de faire l'annonce.... (14 juin). »
L'acteur Lécuyer s^étaît enfui à Mâcon ; le directeur demandait les ordres nécessaires pour le faire ramener à Lyon en vertu de son engagement (5 décembre). Il entrait dans les plus menus détails de coulisses, une contestation entre M"'' Sainte-Marie et M"* Olier, l'opportunité de remplacer pour un rôle telle actrice par telle autre (23 octobre)... Voici, à titre de curiosité, la plus intéressante des lettres de Collot-d'Herbois qui ont été conservées aux archives dela ville :
(i) Archiv. mss., 8 mai 1787 : Lettre au secrétaire du commandement, pour obtenir une loge de première, pendant quelques jours, pour le duc de Sorentino et une dame du même rang. — Même date : Lettre à M. de Saint-Amand, directeur du spectacle d'Auxerre, pour Tau-toriser à faire jouer une troupe d'enfants dans la salle 4' Arnaud, rue des Deux- Angles, à Saint- Clair,
Le directeur « des spectacles » donnait et retirait les permissions aux directeurs des spectacles forains et de variétés, et touchait une rétribution sur leurs recettes.
Cl Lyon', le 31 décembre 1787^ « Monsieur,
« J'ai fait annoncer hier, pour aujourd'huy, le Mariage d* Antonio^ Messieurs Saint-Robert, Simon, Guilleminot, Lamanière (i), et madame Girardin étant indisposés, c'est le seul opéra que je pouvois donner. Il ne Ta pas été depuis longtemps, il fait plaisir, et on y entend madame Darboville. »
« Je consultai, avant d'annoncer, Mil« Sainte-Marie ; elle parut contente de jouer le rôle d'Antonio, qui lui* fait honneur. »
« W^^ Sainte-Marie jouoit Nina et essuyât (sic) hier du désagrément en sortant du Théâtre. Pendant son rôle, elle fit dire qu'elle ne joueroit pas aujourd'huy dans le Mariage d'Antonio annoncé ; elle m'envoya chercher, après la pièce de Nina, pour me le répéter ; je vins dans sa loge. »
« Elle étoit mécontente, chagrine; je la consolai. Elle étoit fatiguée; je lui offris, de ma maison, tous les secours et tous les adoucissements qui pouvoient lui être agréables ; mais j'insistai sur l'impossibilité de changer le Mariage d' Antonio, Alors, furieuse et oubliant iouite honnêteté, elle me dit de sortir de sa loge ; j'en suis sorti. »
« Je ne demande pas. Monsieur, qu'elle soit punie de cette insolence; il n'est pas dans mes principes de faire punir une femme pour une offense personnelle ; je rougirois devant le public que cela pût arriver... Mais^ si mademoiselle Sainte-Marie refuse de jouer Antonio, je la dénonce pour que Tauthorité la ramène à ses devoirs. »
« Cependant, Monsieur, l'affront que j'ai reçu de cette demoiselle m'a rappelé ce que je dois au titre de directeur, à mon caractère partie culier et à ma dignité de galant Jjomme, que rien n*a flétri jusqu'à ce moment (2). »
V Depuis que je suis chargé de la direction des speaacle^, aucune attention, aucuns égards ne m'ont coûté pour maintenir un certain équilibre dans Umts les caractères qui le composent. Au milieu d'un
(i) Lamanière, musicien, compositeur^ de l'Académie de Lyon, mort le 28 juin 1808. V. Bulletin de Lyon du 2 juil. suiv.
(2) Est-ce bien sûr ? Voilà une affirmation qui est contredite par M°*«. Rolland dans le passage cité plus haut. Malgré les rancunes per^ sonnelles que cette femme illustre avait gardées contre le compétiteur de son mari, il serait étrange qu'elle eût inventé la condamnation dont elle parle.
nombre infini d'accidents, de contrariétés, rien ne m*a rebuté. J*ai toujours sacrifié avec plaisir ma tranquillité pour assurer celle des autres. Mais, cettt march, ]e le sens, n'est pas celle que je dévots tenir ; être mis par une pensionnaire hors d'une loge est un avertissement bien cruel, »
a Je me propose donc. Monsieur, et nui santé m'en fait une loi, de charger le régisseur de tout ce qui concerne l'intérieur du Théâtre, lui faisant connoilre ce qu'il devra demander à chacun suivant ses engagements (i). Ce sera mon devoir, Monsieur, de vous informer des infractions, et, malheureusement, j'aurai peut-être trop souvent lieu de vous importuner. »
« Un mal de gorge violent, causé par des fatigues si excessives, depuis huit jours, que je n'ay pu trouver un seul instant pour ine recomfnander à vos bontés, causé encor par une insomnie continuelle, me force aujourd'huy à garder la chambre ; et je n'ay pu, autrement que par écrit, avoir l'honneur de vous informer de l'état critique où se trouve le spectacle, dans lequel votre haute prudence. Monsieur, peut seule ramener l'ordre convenable. »
« J'ai l'honneur d'être, etc. « D'Herbois. »
« P.- S. — En fermant cette lettre, je reçois un billet de mademoiselle Olier, que j'ay l'honneur de joindre ici (2). Elle refuse de jouer, parce qu'elle a mal à la tête. Il faut observer que Mii« Olier n'a pas joué depuis mercredi dernier, et que, depuis ce temps, elle nous a fait connoître à tous, au Théâtre, par sa vivacité et sa gayeté, qu'elle étoit très-bien portante. Je crois pouvoir vous assurer que ceci est un caprice : elle étoit hier au Théâtre, à l'annonce. Elle a de l'humeur, parce que, pendant la maladie de madame Darboville, on ne lui a pas fait jouer beaucoup de rôles qu'elle demandoit, mais que, pour des motifs raisonnables et particuliers, on ne pouvoit lui donner. Cependant, j'ay eu l'attention de lui faire jouer la Servante Maîtresse, dont je pouvois disposer. Le spectacle de ce soir est peu fatiguait, et si on ne joue pas le Mariage d'Antonio, il faudra fermer la porte ; on ne peut substituer aucun autre opéra. »
(i) Collot-d'HerbcMS rédigea en ce sens deux projets d*ordonnances, dont la substance sera mentionnée plus loin.
(2) Voici ce billet dans sa forme naïve : — a Je préviens la direction qui mest impossible de jouer aujourd'huy, étant indisposée des coliques d'estomac et d'un grand mal de tête. On peut être persuadé de la peine que cela me fait. — Olier. »
L'artiste récalcitrante tenait l'emploi de seconde amoureuse.
8o LE THEATRE A LYON
Quelles que fussent les blessures que son amour-propre eût à subir, l'attitude que prit le nouveau directeur vis-à«vis de l'autorité plut infiniment au duc de Villeroy, qui en témoigna hautement sa satisfaction dans une lettre adressée de Paris aux prévôts des marchands, le 25 octobre 1787. Il louait « le zèle et Thonnêteté de la nouvelle compagnie, » qui n'avait mis jusqu'alors « aucune borne à ses sacrifices cl à ses efforts pour satisfaire le public... » et il ajoutait : « En mon particulier, Messieurs, je serai très-sensible à tout ce que vous voudrez bien faire pour l'avantage de cette compagnie (i). » A l'égard du public, Collot-d'Herbois usait aussi de procédés courtois; pendant sa direction, ilfit preuve, en diverses circonstances^ d'un esprit conciliant, et les personnes qui avaient des relations avec lui n'eurent jamais qu'à s'en féliciter (2).',
Ainsi qu'il l'avait annoncé au commandant de la ville, il s'occupa aussitôt de rédiger deux projets d'ordonnances qui reçurent l'approbation de cet officier. L'un, qui concernait la Police intérieure du Théâtre, fixait le lever du rideau à cinq heures et demie précises, défendait l'entrée du spectacle aux enfants, à cause des cohues, aux chiens, à cause du bruit qu'ils font, aux valets et aux domestiques^ parce que les spectateurs continuaient, malgré Tinterdiction
(t) Arch. mss. de la ville de Lyon.
{2) Dans une lettre écrite au prévôt des marchands, un M. , Rivât, notaire à Lyon, qui avait eu à se plaindre de quelques employés du Théâtre, s'exprime en ces termes : — « J'ai reçu hier une lettre de M. d'Herbois, remplie d'excuses sur le procédé de ses portiers. Peu après, je l'ai rencontré et je ne puis rien ajouter à son honnêteté. Je lui ai annoncé que je ne pousserois pas plus loin la vengeance (ce sentiment n'ayant jamais été le mien) ; que, de votre consentement, je dispensois ses portiers de la prison ; qu'en un mot, oubliant l'injure, je pardonnois l'offense (11 mars 1788). »
LE THÉÂTRE A LYON 8l
formelle, à amener leurs gens, les actrices leurs coiffeurs et leurs tailleurs^ et que tout ce monde grouillant dans les vestibules pénétrait jusque dans les coulisses, qui ne devaient être abordées que par les parents des acteurs.
L'autre projet, qui traitait des Répertoires y des répétitions et des représentations y concernait surtout les acteurs : « Ils ne pourront, disait l'article 9, rien changer ni ajouter à leurs rôles, complimenter le public, lui adresser la parole, ni lire aucun écrit jeté sur le théâtre, sans notre permission expresse (i). »
Ces mesures d'ordre une fois prises, le directeur s'occupa d'une autre amélioration qui, dans sa pensée, devait augmenter ses bénéfices, et qui avait été jusqu'alors obstinément repoussée. Grâce à son influence, il obtint de construire, à ses frais, un quatrième rang de loges dans la salle de spectacle, par suite d'un traité passé avec le consulat le 21 février 1788, et ce travail fut exécuté, pendant la quinzaine de Pâques, par Morand, architecte du Théâtre. Mais une ordonnance royale du 27 mars suivant fixa le prix des places à 2 livres pour les deuxièmes loges, i livre 10 sols pour les troisièmes et i livre pour les quatrièmes, de sorte que cette innovation ne contribua guère à l'augmentation des recettes (2).
L'année théâtrale reprit son cours avec le printemps. La troupe avait fait de nouvelles recrues, parmi lesquelles il faut citer Joly et Dubus, jeunes premiers rôles de comédie, ^me d'Ocquerre, qui jouait les reines et les mères nobles, et M"* Feuchère, les forts premiers rôles et les coquettes.
Adélaïde-Thérèse Feuchère était une élève de Mole,
(i) Ces deux documents sont écrits en entier et signés de la main de CoUot-d'Herbois. — V. Arch. mss. de la Ville. (2) Arch. mss. de la Ville, passim.
qui l'avait fait débuter, en 1783, à la Comédie-Française, à Tâge de quinze ans. Les critiques s'étaient plu à reconnaître le naturel, la vivacité et la grâce de la jeune et séduisante actrice. Mais un léger défaut de prononciation, qui était sans doute un charme pour ses admirateurs, l'empêcha d'entrer à la Comédie. Elle accepta un engagement à Stockholm dont elle fit pendant quatre ans « les délices, » jusqu'au jour où le Théâtre de Lyon se l'attacha (i).
Grimod de La Reynière. — Lettre à Mercier ou Tableau de Lyon en iy88.
— Les femmes, la société, le luxe et la table. — M»e Dugazon et rhôtel de Milan. — M^e Feuchère-Grimod. — Grétry à Lyon. — CoUot-d'Herbois fut-il sifflé? — Contradiction de La Reynière. — Les comédiens sous Tancien régime. — Le théâtre révolutionnaire.
— Les Céîestins, — Dans l'avenir.
Au mois de juillet 1788, une chaise de poste amenait à Lyon un étrange personnage, coiflfé d'un énorme toupet (2), le nez recourbé en bec de perroquet et l'un des bras terminé par un moignon et une sorte de patte d'oie dissimulée par un gant à ressort. C'était Balthazar Grimod de La Rey-
(i) Arch. mss. de la Ville. — V. Grimod de La Reynière et son groupe, par M. Gustave Desnoiresterres, i vol. in-i8, Didier. (2) Une chanson à son adresse disait :
Qiangez-moi cette tête, Cette grimaude tête, Changez-moi cette tête, Tête de hérisson...
nière (i), le plus fameux des originaux et des mystificateurs de son temps. Fils d'un fermier général de Paris, — qui était originaire de Lyon et qui avait épousé M"* de Jarente, sœur de Malesherbes et nièce de l'évêque d'Orléans, — Grimod assez abandonné à lui-même dans son enfance, avait été élevé par M"*' Quinault la cadette, « fille de beaucoup d'esprit qui joignait un excellent cœur à un très-grand usage du monde, » et qui avait passé sa vie « dans la meilleure compagnie de la cour et de la ville, avec les hommes de lettres les plus célèbres du siècle. » Une autre gloire de la scène française, M"^ Luzy, avait pris l'enfant sur ses genoux et s'était amusée de ses saillies : oïl devine quelle influence avaient exercée sur le jeune homme l'institutrice par occasion et la célèbre actrice lyonnaise. Jl avait pris dans ces fréquentations d'artistes la passion du théâtre et le goût de l'excentricité poussé jusqu'à l'invraisemblance ; si bien que le fermier général, fatigué de la prodigalité de son fils et du scandale qu'il faisait autour de son nom, avait fini par obtenir contre lui une lettre de cachet, en vertu de laquelle le baron de Breteuil l'avait fait séquester à l'abbaye de Domèvre, près de Nancy.
En 1776, après sa délivrance, Grimod était venu passer six semaines à Lyon, où il avait « encore quelques parents et beaucoup d'amis. » Voulant « profiter de son séjour dans cttte ville céUbre^ipour payer un faible tribut de sensibilité à ses aimables citoyens^ » il s'était mis à écrire divers morceaux de
(i) Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière était né à Paris le 20 novembre 1758 ; il mourut en 1838. — V. Grimod de La Rfiynière et son groupeyipar M. Gustave Desnoiresterres, i vol. in-i8. L*auteur de cet ouvrage a rais à profit une série de lettres dont la Revue du Lyonnais a entrepris la publication en i855,50us le titre d^ Lettres inédites de Grimod de la Reynière à un Lyonnais de ses amis. Ces lettres sont fort longues et traitent des sujets les plus variés.
prose et de vers, parmi lesquels se trouvaient une épître fort déclamatoire, « A Monsieur de la Rive^ pensionnaire du roi y » que l'auteur prétendait
Trop chéri des mortels pour être aimé des dieux,
et une Lettre à Mercier^ auteur du Tableau de Paris, qui « voulait savoir son sentiment sur la ville de Lyon. » Mais ces fragments ne devaient être achevés et paraître que plus tard, avec ses Idées sur les poètes dramatiques, sous le titre de « Peu de chose, hommage à l'Académie de Lyon (i). » Les relations que La Reynière eut à Lyon avec CoUotd'Herbois , qu'il cite dans sa Lettre à Mercier comme étant directeur du Théâtre, ne purent être antérieures à l'année 1788 (2).
Avocat au parlement de Paris, Grimod avait quitté le palais peu de temps après ses débuts, par suite d'un amour contrarié pour une cousine qui fut depuis M™® Mitoire, et s'était jeté dans la bohème Uttéraire. Grand-prêtre d'une association gastronomique, connue sous le nom de Déjeuners philosophiques y dont il avait été l'organisateur et où Mercier et Rétif de la Bretonne coudoyaient des écrivains comme Andrieux et Beaumarchais, des poètes comme Fontanes et
(i) Peu de chosôy hommage à l'Académie de Lyon, par Grimod de La Reynière, 1788; Neuchâtel et Paris, broch. in-80, 64 p. L'auteur dit dans sa préface : « Cette ville, par les honneurs qu'elle rend aux talens dans tous les genres, a toujours inspiré aux poètes les sentiraens nécessaires pour les bien célébrer. >»
(2) M. G. Desnoiresterres ignore que CoUot-d'Herbois ne fut directeur du théâtre que depuis 1787, lorsqu'il dit, dans son livre si consciencieux, que Grimod, pendant son séjour à Lyon en 1776, écrivit la Lettre à Mercier et se lia avec Collot-d'Herbois.
Joseph Chénier (i), notre excentrique s^était mêlé de plus en plus au monde des coulisses, et avait tenu la férule du critique dans la Lorgnette philosophique et dans ajournai des théâtres. Il passait pour un des aristarques les plus écoutés, lorsque, à Tépoque à laquelle nous sommes arrivés, il lui prit fantaisie de venir créer à Lyon une maison de commerce (2).
On vit, en effets s'établir dans la rue Mercière une sorte de bazar où Ton trouvait de l'épicerie, de la droguerie et même une fabrique de broderies en tous genres y avec cette enseigne :