AUX MAGASINS DE MONTPELLIER
Grimod et O.
Le négociant improvisé avait trente ans. Subissait-il une vocation tardive et irrésistible ? Cédait-il à quelque attraction d'un autre genre ? Suivait-il, comme le suppose un spirituel écrivain, M. Ch. Monselet, « l'exemple recommandé par Sedaine dans son personnage àuPhilosophe sans le savoir yCt négociant gentilhomme, qui enfouit ses titres dans un tiroir
(i) Le fameux festin donné le i*»^ février 1783, en l'honneur de la mort de M^^e Quinault, fut un mélange inouï de cérémonies funéraires et de bouffonneries. Chaque invité reçut une lettre commençant ainsi :
tt Vous êtes prié d'assister au convoi et enterrement d'un gueuleton qui sera donné par Messire Âlexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière, écuyer, avocat au Parlement, en sa maison àts Chanips- Elysées... »
La salle du festin était tendue de noir et chaque convive avait un cercueil derrière lui. Cette lugubre parodie fit tant de bruit, qu'on en donna, le 12 février suivant, une répétition à laquelle, dit-on, de grands personnages assistèrent incognito.
(2) Ce fut à Lyon, en novembre 1789, que Grimod apprit la révocation de sa lettre de cachet.
jusqu'au jour où, par son travail, il pourra leur rendre leur premier lustre (i) ? Etait-ce de la sagesse ou un regain d'excentricité, qui faisait du viveur parisien un marchand de denrées coloniales? La réponse serait difficile à faire. Il vaut mieux se reporter à ce que La Reynière écrivait au dramaturge Mercier, « ce philosophe courageux et sensible qui avait peint avec tant de grâce et d'énergie les travers et les ridicules » parisiens. Cette lettre, qui était destinée à faire le pendant du Tableau de PariSy pourrait s'intituler à son tour : Tableau de Lyon en 1788 (2).
L'enthousiaste auteur pense de notre cité « ce qu un amant pense de sa maîtresse... » Il vante « l'agrément de la ville, la beauté de ses monuments, l'étendue de sqs superbes quais, la propreté de ses rues, l'excellente administration de ses hôpitaux, l'ordre admirable qui règne dans sa police » :
« Les rues sont aussi sûres la nuit que le jour; et, quoique le nombre des préposés à la sûreté publique soit infiniment limité, les désordres y sont extrêmement rares pour une population qui excède 200,000 habitants. Les marchés sont propres et bien fournis, et de sages lois empêchent les monopoleurs d'affamer, par une activité coupable, le citoyen pauvre qui mesure sa subsistance au produit de son travail... »
« Cette ville est tout entière au commerce, et c'est peut-être à l'activité qu'il commande qu'elle doit ses vertus.... Si les fortunes y sont moins excessives (qu'à Paris), les besoins y sont moins impérieux... »
« De cette activité qui se porte à tous les endroits de la ville, il résulte un tableau fait pour intéresser l'observateur. A Paris, on court, on se presse, parce qu'on y est oisif. Ici, l'on marche posément, parce que l'on y est occupé. Le négociant, le marchand, l'artisan, l'ouvrier, tous songent à leurs affaires en les faisant. Tous portent sur leur visage l'empreinte de la réflexion, et l'on voit que si leur intérêt les occupe, cet intérêt n'est pas fondé sur le malheur des autres. Le commerçant doit aimer sa patrie, le rentier n^aime que lui-même, »
(i) Gastronomie, par M. Charles Monselet, i vol. in- 18. (2) C'est ce qu'a fait Léon Boitel en rééditant cette pièce curieuse en 184} (tirée à 100 exemplaires ia-S®,)
Serait-ce par patriotisme que Grimod avait dépouillé le rentier pour revêtir le commerçant ?... Mais passons :
« V industrie est poussée ici au dernier degré de perfection, La maind'œuvre y est à bas prix, et Ton y exécute des ouvrages admirables avec des sommes modiques. L'ouvrier se contente d'un léger bénéfice : le fabricant aime mieux accroître modérément ses fonds par une prompte circulation, que d'essayer de les doubler par les risques inséparables d'une longue attente. Les affaires s'y font avec une promptitude, une confiance, une bonne foi, que je n*ai vues qu'ici^ et qui peut-être ne pourraient exister ailleurs. Les faillites y sont très-rares, et plutôt l'effet du malheur que l'ouvrage de la cupidité : enfin, l'on peut dire que si le dieu du commerce a fondé à Lyon son principal temple, il n'y est honoré que par des mains pures et n'y reçoit que des victimes sans taches» »
Malgré ce lyrisme au sujet du commerce, il ne faudrait pas croire que le lettré, le voluptueux excentrique fût complètement mort chez La Reynière au moment où il écrivait ces lignes (i).
« Si nous passons à l'état des sciences, àts lettres et des arts, vous serez surpris de leurs progrès au milieu des calculs de l'intérêt et des soins du négoce. Le Lyonnais a naturellement de l'esprit ; il conçoit facilement, il s'exprime avec grâce ; il a pour les étrangers cette affabilité qui naît d'un cœur confiant et facile, et qu'il faut distinguer de cette politesse étudiée, masque d'une âme stérile qu'on donne et qu'on prend si souvent à Paris pour un véritable intérêt... »
« (Cette ville) renferme un grand nombre de savans et de littérateurs illustres... Les gens de lettres les plus célèbres de la capitale sont au nombre de ses associés (2)^ et les noms des académiciens résidens prouvent combien l'on chérit et l'on cultive à Lyon les arts, les sciences et la littérature. »
(i) Il venait d'ouvrir à Lyon une souscription pour la publication d'un ouvrage qui devait avoir 4 vol. in-S», dits Considérations sur Vart dramatique. Cet ouvrage n'a pas paru.
(2) Entre autres, Thomas, DuciS; l'abbé Morellet,
N'oublions pas que l'auteur dédiait sa brochure à TAcadémie de Lyon. Mais il n'est pas moins galant pour 4es Lyonnaises que pour la docte compagnie :
(( Le sexe est ici beaucoup plus "beau qu'à Paris, Les femmes y ont de la fraîcheur, de la grâce et de cette finesse qui rend aimable jusqu'à la laideur. Leurs yeux sont très-expressifs, leurs gestes animés, leur langage doux et séduisant ; elles annoncent, dès leur plus tendre enfance, un esprit très-actif... Elles paraissent aimer beaucoup la. parure, mais plus encore la propreté ; c'est donc en elles moins un projet de séduire qu'un besoin de plaire, qui relève le prix des autres vertus quand il est,comme ici, contenu dans les bornes de la décence. Les ménages y sont trèsunis... »
Impossible d'être plus flatteur! Il est vrai que les femmes de la province étaient mieux conservées que celles de Paris; elles menaient une vie moins dissipée et faisaient un usage plus rare ou nul du rouge, qui gâtait vite le teint. Q.uant aux vertus domestiques, a la corruption du siècle, très-intense sur certains points, ne les avait pas ébranlées aussi profondément qu'aujourd'hui dans la masse de la nation, et l'on s'exposerait à commettre de singulières erreurs en jugeant toute une époque d'après quelques scandales éclatants du grand monde (i). » Les Lyonnaises, bien élevées dans quelque couvent, comme le prieuré de Saint- Benoît, situé quai Saint- Vincent, gardaient généralement le respect du lien conjugal et le goût de la vie de famille. « Dans les hôtels du quartier Bellecour, bâtis par une noblesse généralement récente, à l'aide des richesses amassées aux générations précédentes dans le commerce, morcelés et disparus aujourd'hui devant la cherté croissante des em-
(i) La vie de province au xvm« iiicU , par M. Anatok de Gallier, page 48.
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placements et les grandes percées de l'édilitë du second Empire, la vie mondaine était tempérée par une sévérité quelque peu janséniste et une simplicité native de mœurs à laquelle la dignité ne perdait rien (i). » Grimod cite avec admiration M"^ Regny, femme du trésorier de la ville, qui avait allaité ses huit enfants, ce qui était rare alors, et poussé la charité jusqu'à céder sa maison et son propre lit à de pauvres malades.
Pourtant, le luxe et le goût du plaisir faisaient « à Lyon^ comme ailleurs, de très-grands progrès. » Ils se donnaient libre carrière sur le terrain neutre des réceptions oflSiçielles^ chez le commandant, chez le prévôt des marchands ou Tintendant de la province (2). Mais c'était « plutôt un luxe de commodité que d'ostentation. » Tout le monde était vêtu « avec beaucoup d'élégance ; les classes même les moins opulentes s'annonçaient par un extérieur très-séduisant (3).» Les femmes avaient leurs coifieurs et leurs tailleurs attitrés; Bordas, tailleur et magasinier du Théâtre, faisait « des corps. li V anglaise pour les dames de distinction, » et avait mis à la mode le corps à la grecque. Les fourrures étaient surtout en grande vogue, et il était de bon ton d'arriver au spectacle vêtue des plus belles et des plus rares, et de les dépouiller peu à peu pour en étaler les richesses (4).
(i) Za vU de province, p. 25.
(2) « A Toccasion de son entrée en charge, M. de La Verpillière donna un magnifique bal costumé, où Ton avait adopté les modes delà cour de Louis XIV et qui donna lieu à beaucoup dHntrigues et de riva'^ lités entre les belles dames appelées à y figurer. Tous les jours, il fai^ sait asseoir à sa table plus de cinquante personnes, avec la plus grande chère du monde. » (La vie de province, p. 26)^
(3) LeUre à Mercier.
(4) « Dupré, natif de cette ville, élève du sieur Pilloir, habille coêffeur pour dames. » ^ « Le sieur Bordas, tailleur en chef de la Corné*
Le gastronome émérite» le futur auteur de VAlmanach des Gourmands ne pouvait oublier la table. C'est avec conviction qu'il poursuit :
« L'éclat de Ja garde-robe ne nuit point à la solidité de la cuisine. Les tables sont servies avec abondance et délicatesse, les maîtres en font les honneurs avec plaisir, les femmes avec grâce ; et Ton voit, à la gaîté qui y règne, que ce plaisir n'est point factice et que cette grâce n'est pas étudiée. »
ff Le souper paraît être ici le repas le plus agréable ; toutes les affaires étant finies avec le jour, chacun se livre plus volontiers à la joie de se retrouver ensemble. D'ailleurs, la lumière inspire une certaine ivresse, que le soleil le plus brillant ne produit jamais... J'ai assisté à quelquesuns de ces soupers, et je vous avoue que je les préfère aux plus brillants de la capitale. H y règne une aisance, une aménité, un ton de bonhomie qui n'exclut ni les grâces, ni la saillie, ni même l'épigranmie \ mais son tranchant est émoussé par la gaîté... »
die, loue tant pour les Bals du Théâtre que pour ceux de la Ville, de très-beaux dominos et habits de caractère. Il vend des gants et des masques ; on le trouvera tous les jours chez le sieur Gamler, près de la Comédie, au Café d'Apollon {Affiches de Lyon^ 1 761 et 1763). »
La vogue de la martre zibeline, de l'hermine^ du petit gris, du loup cervier, de la loutre, est indiquée dans les Etrennes fourrées dédiées aux jeunes frileuses * (Genève, 1770). Voici de curieux détails sur les costumes d'hommes :
« Le sieur Rey, maître tailleur, fournit l'habit complet de velours ras à 3 poils, doublé de soie, à 250 liv. ; Thabit de velours d la Reine, doublé de soie, 165 liv.; le surtout complet de drap de Silésie^ doublé en coton, 60 livres. L'habit de camelot poil, doublé de soie, â boutons et jartières d'argent, 120 livres. L'habit de Péruvienne, complet, doublé de soie, 1 30 liv.Le surtout de camelot mi-soie, complet, doublé en toile de coton^ 53 liv.; le surtout complet de camelot écarlate, doublé de toile blanche, 42 liv.; veste de cirsakas^ en dorure et nuances, doublée en toile de coton, 30 livres ; veste de coton, en dorure et nuances, doublée de toile, 12 liv.; redingote â VEcuyère, veste et culotte, de camelot mi-soie, galonnées d'argent avec les jartières de même, 70 livres. — Pour la livrée, surtout, veste et culotte de Maroc croisé, doublés de tQile, sans les boutons, 38 \vn^ {Affiches de Lyon, 19 avri} 1761). ^
Il essaya même de renouveler à Lyon les fameuses agapes parisiennes. A son arrivée, il était descendu à Y Hôtel de Milan j « la meilleure auberge » de la ville ; là, avec quelques amis, Grimod prolongeait « l'orgie souvent jusqu'au jour » et trouvait moyen « sans vin, sans scandales, sans femmes, de passer des nuits fort agréables. » Au nombre des convives, il y avait « ce petit gueux d'abbé Barthélémy, de Grenoble, » un original, auteur de la Grammaire des dames et de la Cantatrice grammairienne^ qui était « charmant à mystifier » et parfaitement à sa place dans ces soupers moins attiques que divertissants. Quant au chevalier Aude, ancien 3ecrétaire de BufFon, auteur de Cadet-Roussel et de Madame Angot^ c'était un homme d'esprit, d'un commerce agréable^ « doué d'une mémoire admirable, d'une sensibilité exagérée, d'une vaste littérature et d'un goût assez délicat. Il faisait le charme des conversations par sa gaîté, son savoir, son imagination vive et poétique, et la variété de ses connaissances; ^ malheureusement, « le goût de la crapule avait tout étouffé dans son âme. »
La Reynière parle aussi d'un comte de L... qui avait été élevé^ comme lui, sur les genoux de la Comédie-Française et qu'il avait retrouvé à Lyon. On donna d'autres soupers à la Croix de Saint-Louis : « Le petit abbé y était encore, mais N. et le chevalier Aude n'y étaient plus. » Jacques Pitt, docteur en médecine, plus tard rédacteur du Journal de Lyon, les avait remplacés. « Les dames y étaient admises, les ris immodérés en étaient bannis, le ton était moins brusque, plus décent. Mais on pouvait s'y amuser encore (i). »
Grimod haïssait le jeu, « cette invention nie pour mettre
(i) Revue du Lyonnais^ icr mars 1856, t. xii, p. 250. (Lettrt de Grimod de îaRiynihp à un Lyonnais d^ w amis^ B6:icrs, 26 août lyjj). —
rhamme d'esprit de niveau avec les sots, ce puéril ou dangereux emploi du temps^ qui fait perdre les plus belles heures du jour à remuer de grossières images, ou qui mine en peu de temps les fortunes les mieux établies. » Le jeu fut une des plaies du xvm* siècle. A Lyon, les cartes avaient longtemps tenu la première place dans les salons, chez le prévôt des marchands lui-même (i), et des jeunes gens de famille s'étaient ruinés dans le meilleur monde. Mais cette passion s'éteignît peu à peu. Lorsque Grimod écrivait, ce n'était plus « qu'un usage auquel on n'osait pas encore se soustraire » :
« On joue. — dit-il, — pour s'amuser; mais joue qui veut. Dans une assemblée de quinze personnes, je n'ai vu que deux tapis verts, et leurs acteurs même prenaient souvent part à la conversation. »
H n'était pas inutile de faire connaître les appréciations du bienveillant critique sur la société lyonnaise au milieu de laquelle il allait vivre. D'ailleurs, les citations qu'on vient de lire peuvent servir de cadre à ce qu'il dit du théâtre de Lyon.
« Le spectacle, — dit Grimod de La Reynière, — est ici (à Lyon) le principal et presque le seul amusement ; c'est le rendez-vous diurne de tous les gens occupés; c'est là qu'ils viennent se délasser l'esprit et lier pour le soir quel-
Grimod de La Reynière d son groupe, par G. Desnoîresterres. — Jacques Pitt, né à Montbrison vers 1746, mort à Lyon le 2 janvier 1803, de l'Académie de Lyon.
(i) « Il dut y avoir hier à THôtel-de- Ville un petit trente et quarante, à la suite du vingt-un. M. de la Verpillière a promis de faire cesser tous ces jeux de hasard après le mardi gras ; mais il serait bien difficile de Tarrêter dans toute sa force. D'ailleurs, le profit des cartes est trop considérable pour qu'on l'abandonne. (Lettre s. d.; écrite vers 1770, citée pgr M. A- dç Gallier dans la vie deprovince, p. 35). »
ques soupers aimables. Ce spectacle présente un bon ensemble ; mais vous savez que l'opéra comique a chassé Melpomène et Thalie de presque tous les théâtres de province. Le public, qui fait de la comédie plutôt une récréation qu'une étude (i)^ préfère une jolie ariette, bien chantée, à une belle tirade, quelquefois mal rendue. Je suis trop, poli pour décider y à Lyon, quil ait tout à fait tort ; mais je gémirai avec vous sur ce goût exclusif, qui ne permet plus aux sujets de se former, et qui amènera tôt ou tard la décadence de l'art* »
On voit que l'homme de goût, le classique, qui avait été presque bercé au bruit des hexamètres, qui allait publier, à ce moment même, des Idées souvent neuves et parfoistrèsfines sur nos grands poètes dramatiques (2), croyait devoir s'élever, malgré tout le désir qu'il avait de rester indulgent, contre les progrès de la littérature facile qui envahissait déjà la scène. H achève ainsi :
« Afin de contenter tous les goûts, il a donc fallu faire ici marcher de front les trois genres : la déclamation, le chant et la chorégraphie . Ces deux dernières parties du spectacle laissent peu de chose à désirer : la première oflFre
(i) Le Bulletin deLyon^ du 31 décembre 1806, dira du même public : ce Le Lyonnais ne se hâte pas de prononcer ses jugements. Il n'est point enthousiaste aveugle, ni prévenu ; il écoute, il examine ; mais quand il a reconnu le mérite, il se plaît à lui rendre justice entière... » On peut rapprocher de cette appréciation celle que Laf&tte a mise dans la bouche de Fleury : « Le public de Lyon ne m'accueillit ni trop mal, ni trop bien, en public qui attendait. Terrible parterre que celui de la seconde ville du royaume 1 » (V. plus haut, chap. IIL)
(2) Les Idées sur Corneille, Molière, Racine^ CrèbilUm^ Rtgnard et Piron font partie du recueil publié sous le titre de Peu de chose. Elles sont pleines d'aperçus nouveaux pour le temps où elles parurent, la critique n'ayant pas encore reçu le développement qu'elle a pris de nos jours. On ne les a jamais rééditées.
plusieurs sujets remplis de zélé et â^ intelligence^ et auxquels il ne manque que de bons conseils et plus d'encouragements pour développer des talents trés-réels et faits pour honorer l'art dramatique.
« Le directeur, M. Collot-d'HerboiSy est voire ami; ce mot renferme son éloge et me dispense de vous répéter combien il est fait pour être celui de tous les gens de lettres, par les qualités de son cœur et de son esprit. »
Voilà qui est charmant : pas une ombre au tableau ! Des compliments à tout le monde. Il faut croire qu'ils étaient mérités... Mais, d'où pouvait venir chez le critique cette disposition à la bienveillance universelle? Il était sans doute à ce moment psychologique où le bonheur intime déborde et s'épanche au-dehors.
Lié avec le directeur et la plupart des artistes, Grimod adressait une Epiire à Madame d'Ocqucrre (i) et des Stances irrégulières à Madame Dugazon, qu'un « heureux hasard avait placée dans un appartement voisin de celui qu'il occupait à VHôtel de Milan^ et qu'il avait entendu se plaindre de la multitude des hommages » qu'elle recevait (2). C'est
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(i) Epître à Madame d'Ocquerre, première actrice du théâtre de Lyon> par Grimod de La Reynière, 1788, feuille volante sans indication de lieu et d'impression (mentionnée par M. G. Desnoiresterres, op. cit.)
(2) Voici les Stances à la Dugazon :
Charmante Dugazon, vous n*aimez point les vers. Un éloge flatteur n*a plus rien qui vous touche ; Et ce terrible arrêt, sorti de votre bouche.
Va la fermer à mille amans divers.
f approuve ce dégoût et surtout en province; L'ennui vous fait gémir sous le poids des lauriers. Et pour vous tous les jours V embarras n* est pas mince De répondre à la voix de tant de chevaliers.
Hardis profanateurs du vrai culte des belles, De leur stérile encens vous craignez la vapeur;
à ces vers que le chevalier Aude faisait allusion lorsqu'il écrivait à l'auteur qu'il était :
Us ignorent, hélas ! dans leur sublime ardeur.
Que pour peindre Alexandre il fallait être Apelles.
Je n* imiterai point cette témérité.
A quoi bon vous conter que vous êtes jolie ?
Bonne? sensible? douce*? admirable? accomplie?
Cet éloge, en leurs vers si souvent répété^
Est-il plus amusant pour être mérité ?
Non^ non, tous ces discours n*ont rien qui persuade
Un talent trop réel pour se croire parfait ;
Et ces adulateurs, par leur jargon maussade»
Vous rendront fâcheuse et malade , Et vous feront d'ici déserter tout à fait.
Pour moi qui n'ai jamais soupiré pour vos charmes, Dont /'insensible cœur ne sait rien adorer, A mes faibles accents livrez-vous sans alarmes ; Je ne puis que vous plaindre et non vous admirer.
Je vous plains donc d'être aimable et jolie; De savoir plaire et de savoir charmer ; Et si d^ aimer vous faisiez la folie^ Je vous plaindrais de savoir trop aimer.
Babet, Nina n*ont rien qui m'intéresse (a) ; Un délire aussi doux ne va point jusqu'à moi;
Sourd à leur voix enclnnteresse, J'aime mieux rire alors que je vous voi.
Ah ! de votre gaîté folâtre Conservez bien les charmes séduisans .
Je n'aime point au Lyrique-Théâtre A m* entourer de lugubres accents.
Que la plaintive Melpomène
Etale autour de moi ses tragiques douleurs :
. Des Ris et des Amours Dugazon est la reine,
Et, pour enlever tous les coeurs.
Elle fCa pas besoin de quitter son domaine,
(a) L'auteur n'aimait pas les larmes dans l'opéra comique'i qu'il con* sidérait comme « le dernier asyle de l'enjouementt » .
Craint des mauvais acteurs, connu des bons poètes ; Gté dans les foyers par le plus joli ton ;
Par des mémoires aux buvettes.
Par de bons vers chez Dugaion^
Par des mots heureux chez Ninon,
En Suisse par des amourettes.
Dans Athènes par la raison,
Et dans Lyon par des emplettes...
Pourtant, ce n'était ni M"* d'Ocquerre, ni M"* Dugazon qui possédait le cœur de notre original; le ton même des Stances adressées à cette dernière prouve qu'il n'avait « jamais soupiré pour ses charmes. » Les initiés du monde qu'il fréquentait ne prenaient point le change et chuchotaient le nom de la sémillante M"* Feuchère. Un homme d'esprit, demeuré inconnu^ composa même, à cette occasion, une satire intitulée : Avis d'un Bonhomme à M. Grimod (i), dans laquelle il plaisante assez méchamment le critique sur son optimisme et sur sa passion. « Grimod^ disait-il,
Grimod, tes vers valent moins que ta prose, Et cependant ta prose ne vaut rien.
Pour titre à tes écrits mets toujours : Peu de chose. Ce titre heureux les désigne trop bien.
Des Lyonnais tu vantes le génie.
Partout tu trouves de V esprit Et jusque dans V Académie^ Où Delandine écrit, récrit (2) Ce qu'avant lui d'autres ont dit.
Où de Bory (3) comme toi versiûe.
(i) Gtée par M. G. Desnoîresterres, qui mentionne encore une pièce intimlée : — Consolation à Mademoiselle Feuchère^ pour la consoler de ce que, depuis qu'elle est à Lyon, elle n'a pas encore réuni sur son talent, comme elle l'a fait sur sa personne, l'universalité des suffrages. Demi-page in-80.
{2) Bibliothécaire de la ville de Lyon, auteur de VEnfer des peuples anciens,
(3) De Bory, commandant de Pierre-Scize.
Où Potot fut, dit-on, introduit
Par une escroquerie, Où tu le seras si tu veux, Vu que pour t'asseoir avec eux Tu fais si bien tes preuves d*ânerie :
Je parle ici de ce goût épuré QjLii de la glaçante Fetichère Nous prône par extrait le talent ignoré.
Passe encor de louer les vertus d'Ocquerre, A ses talens de bon cœur j'applaudis.
Sa taille svelte et sa marche légère, A mon esprit rappellent Eucharis ; De sa figure, et si mâle et si fière, L'amante de Dunois n'eut pas les traits hardis.
Console-toi, mon pauvre La Reynière, " La cruelle bientôt couronnera tes feux.
Bientôt de l'AfFecteur le secret merveilleux La reproduira vierge aux héros de Cythère.
Mais l'inflammable Grimod était trop épris pour se laisser désarçonner par des rimes ; il ne quittait plus le théâtre. On jouait les Deux amis ou le Négociant de Lyon, drame en 3 actes et en prose, de Beaumarchais. Larrivée donnait des concerts. Pendant le séjour des ambassadeurs de Tipoo- Saïb, M. Tolozan de Montfort les conduisit au spectacle, malgré la chaleur caniculaire : on donnait la Mélomanie. Le lendemain, après le départ d'un ballon lancé en leur honneur par l'aéronaute Fontaine, ces personnages entendirent M"** Dugazon dans Rose et Collas et à^nsAnnette et LubinÇi). Sourd et aveugle pour tout ce qui n'était pas sa maîtresse, La Reynière prônait son jeu, son esprit et sa beauté dans les journaux où il avait accès. Bref, et pour en finir avec cette idylle de coulisses, il lui fit une demande en bonne forme, que la coquette ne repoussa point, malgré les difformités de son amoureux. La famille de La Reynière vou-
(i) Répertoire lyonnais. — Journal de Lyon, jj88.
lut s'opposer à cette union ; les pourparlers traînèrent deux ans; puis, le mariage eut lieu le 4 septembre 1790. M"* Feuchère, devenue M"^ Grimod, quitta complètement le théâtre, et les de La Reynière acceptèrent le fait accompli.
Le passage à Lyon de l'Anglais Arthur Young et celui du musicien Grélry, dont on inaugura le buste en sa présence sur le théâtre, sont les seuls faits de la grande année 1789 qu'on ait ;\ signaler ici (i). CoUot-d'Herbois continua ses fonctions de directeur jusqu'à la fin de la campagne théâtrale, non sans* difficultés, si l'on en juge par la lettre suivante qu'il écrivait à M. Tdozan de Montfort, le 23 février :
Monsieur,
Depuis un mois, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour me passer de Mme Girardin, qui a joué pendant ce mois-là très-rarement. Cependant Mme Darboville étant souffrante d'un violent mal de gorge, j'ai fait requérir hier Mme Girardin de jouer aujourd'huy. Elle a refusé, sous prétexte qu'en jouant elle nuirait au procès qu^elle a intenté àla Direction^ relativement au rôle d'Antigone. M™» Darboville aurait, à ma sollicitation, joué cependant aujourd'huy la Rosière ; mais son mal a empiré et il lui est impossible. La pièce est affichée ; l'engagement de M™* Girardin, par lequel elle doit jouer, lorsqu'elle en sera requise, subsiste tant qu'il n'est pas résilié ; il m'est impossible de ! substituer aucun autre opéra à la Rosière, M. Chevalier-Seguenot étant malade depuis quatre jours, et la comédie ne m'offre aucunes ressources, ayant eu beaucoup de peine à trouver celle qu'on doit jouer avant la Rosière, vu l'absence de Mlle Bernard.
Veuillez, Monsieur, prendre en considération cette position pressante et critique, et recevoir le tribut du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.
D'Herbois (2).
(i) Tablettes cJjronologiques.
(2) Archives mss. de la ville.
Déjà Topinion publique, attentive au grand drame qui allait se jouer sur la scène politique, se détournait des spectacles frivoles. Le sieur Leconte venait de faire cession du privilège des spectacles à un sieur Pages, par acte du 22 fé- \Tier 1789. CoUot-d'Herbois saisit cette occasion pour se retirer et pour quitter la France. Il alla diriger la troupe de Genève, où il jouit de la même considération que dans notre ville ; ce fut là peut-être qu'il puisa ses principes républicains qui s'exaltèrent si rapidement (i).
On sait le reste. Rentré dans sa patrie, il fut l'un des principaux instigateurs de la journée du 10 août, et, nommé membre de la Convention, il y fit décréter l'abolition de la royauté le 21 septembre 1792. « Une grande force de poumons^ — dit M™^ Roland, dont le mari était l'ennemi personnel de Collot, — \t jeu d'un farceur y V intrigue d'un fripon y les écarts d'une mauvaise tête et V effronterie de VignorancCy tels furent ses moyens de succès dans les clubs, particulièrement aux Jacobins, qui osèrent bien parler de lui lors de la formation du ministère patriote ^ sous le règne de LouisXVIii). »
On peut opposer à ce tableau hostile le très-curieux portrait qu'un ami politique de l'ancien acteur, Fréron, a écrit dans son journal V Orateur du Peuple :
CoUot-d'Herbois avait apporté à l'Assemblée (de la Convention) un esprit orné par la littérature, Lart de la déclamation, cette partie si importante de l'éloquence, n'avait point été tout à fait étranger à ses précédentes études. Une physiofwmie un peu sauvage, une encolure forte et vigoureuse, un organe imposant quoique un peu voilé, une diction théâtrale, des pensées tantôt énergiques, tantôt ingénieuses, une facilité d'improviser
(i) Archiv. mss. de la ville. — Biogr. univers.
(2) Mémoires de Madame Roland, édition Hachette, page 224. -— CoUot-d'Herbois s'était cru frustré lorsque Roland avait été appelé au ministère de l'intérieur.
parfois très-oratoire, h talent d'intéresser U cceur et d^ échauffer le sentiment , d'attribuer avec art à des causes morales des résultats purement physiques^ de verser dans les âmes une sorte donctUm douce et pénétrante, lui avaient souvent attiré les applaudissements à la Convention et surtout aux Jacobins. — Au rtsiQyplus brusque et plus impétueux dans les affaires qu'adroit et insinuant, faire sauter les prisons par V explosion de la poudre, exposer par centaines des coupables au feu du canon^ étaient des idées qui ne révoltaient point son cour, naturellement généreux et tendre, mais vif et pénétré du besoin d'anéantir les ennemis de la liberté (i). »
Membre du Comité de salut public à la chute des Girondins, CoUot-d'Herbois fut envoyé avec Fouché, le lo novembre 93, après la prise de Lyon, pour punir cette ville de son insurrection.
Eh bien ! les actes de férocité inouïe commis par ces proconsuls, une grande ville saccagée, plus de 1600 personnes massacrées par la mitraille, l'histoire peut-elle sérieusement les attribuer à la vengeance d'un acteur sifflé ? La réponse à cette assertion, aussi absurde qu'inexacte, se trouve dans les Mémoires de l'abbé Guillon de Montléon (2), qui n'est point suspect de partialité :
« Les personnes, — dit cet écrivain, — qui, dans l'ignorance du conflit des factions, n'ont pour expliquer des actes inouïs de fureur que les conjectures qu'elles peuvent tirer des petites passions particulières y croient très-simplement que la rage de CoUot-d'Herbois contre Lyon venait de ce qu'il
(i) Pages 7;et 8 du Fragment pour servir à Vhistoire de la Convention nationale depuis le 10 thermidor jusqu'à la dénonciation de Lecointre inclusivement, — Paris, le 29 fructidor an n de la République française, 15 septembre 1794.
(2) L'abbé Aimé Guillon de Montléon (1758-1842), né à Lyon, théologien et controversiste, dut son heure de célébrité à une brochure intitulée le Grand crime de Pépin-le-Bref (1800). Il y révélait, sous le voile d'un pseudonyme^ le projet conçu par Bonaparte de se faire nommer empereur et sacrer par Pie VIL
lOI
avait été sifflé sur le théâtre de cette ville, deux ou trois ans avant la Révolution... QnoiquQ f habitasse Lyon au temps où Von prétend que Collotyfut sifflé^ et quoique les événements de ce genre fussent racontés dans toutes les sociétés, et parvinssent toujours à la connaissance même des personnes qui n'allaient point au théâtre, je n'ai jamais ouï dire que Collot eât reçu une pareille mortification dans notre ville, où son espèce de talent plaisait beaucoup. Eût-il été sifflé une fois par hasard, il aurait facilement oublié ce déboire momentané parmi les faveurs dont l'honora plus d'une fois l'intendant an roi à Lyon, ce même de Flesselles qui, devenu peu de temps après prévôt des marchands de Paris, fut la première victime de la Révolution, le 14 juillet 1789, immédiatement avant la prise de la Bastille. »
« M. de Flesselles, de qui personne à Lyon n'eut à se plaindre, qui obligea tous ceux qui recoururent à lui, mais qui réunissait à beaucoup d'amabilité dans l'esprit et dans les manières une très-grande mollesse de mœurs et une extrême faiblesse pour les flatteurs, quels qu'ils fussent, s'était laissé séduire par des vers que Collot lui avait adressés en 1787 (i). L'histrion avait même captivé la facile condescendance de l'intendant pour les adulateurs, au point que celui-ci l'admit à quelques-unes de ses fêtes, où il vint chanter des couplets à sa louçtnge et à celle des conviés, l'élite des citoyens y qui lui en témoignaient leur satisfaction par d'éclatants suffrages (2). »
Singulière dérision des choses humaines ! C'est l'acteur adulé des Lyonnais, c'est CoUot-d'Herbois qui est choisi en-
Ci) L'abbé Guillon fait une erreur de date : on a vu plus haut que Jacques de Flesselles avait quitté Lyon au mois d'août 1784.
(2) Mémoires pour servir à Vhistoire de Lyon pendant la Révolution , par Tabbé Guillon de Montléon, 1. 11, p. 532 et suiv. — Paris, 1834.
tre tous les régicides pour aller décimer ceux-là même qui avaient eu le tort de l'élever jusqu'à eux et qui lui prodiguaient naguère leurs applaudissements...
Quant à l'origine de l'erreur que le bon abbé vient de réfiiter, je crois que la voici : on se souvient des éloges excessifs que La Reynière adressait à Collot-d'Herbois dans sa Lettre à Mercier ^ sous l'empire d'une passion qui lui faisait voir tout couleur de rose. Neuf ans plus tard, les illusions s'étaient évanouies, et Grimod, mûri par plus d'une épreuve, gardait une profonde rancune à la Révolution, qu'il avait combattue dès le principe. Ayant à parler^ dans un feuilleton dramatique, des théâtres de province, et spécialement de ceux de Lyon, l'impressionnable critique éprouva le besoin- de stigmatiser l'odieuse conduite de son ancien ami :
« On pense bien, — dit-il, — que les arts, amis de la paix, de la justice et de la tranquillité, que l'art dramatique surtout y a souffert dans la même proportion. D'abord, les deux théâtres des Terreaux et des Célestins ont offert à la vengeance du feu citoyen Collot-d'Herbois de nombreuses victimes. Cet homme féroce, ancien régisseur et acteur du premier de ces théâtres, s* est vengé sur Us Lyonnais des nombreuses huées quHl en avait reçUy et sur la plupart de ses camarades, du Juste mépris qu'ils avaient pour son insolence et pour ses vices (i). » ,
La contradiction était flagrante. Mais Collot-d'Herbois était mort à la Guyane en 1796 ; la boutade fit son chemin, personne ne la releva avant l'abbé Guillon, qui fut peu lu, et l'erreur fut acceptée, sans examen, comme tant d'autres mensonges historiques.
(i) Le Censeur dramatique, X, i, p. 338-339, 30 vendémiaire an vi (1797). Ce recueil, publié de 1797 à 1798, a été réuni en 4 vol. in-40, de 600 pages chacun, par le libraire Desenne. — Grimod a fait paraître plus tard V Alambic littéraire^ 2 volumes, et VAlmanach des gourmands (T803-1811.)
On a vu défiler jusqu'ici sur le Théâtre de Lyon tous les noms qui ont illustré Tart dramatique fi-ançais au xviii* siècle, depuis Clairon et Le Kain, Noverre et Camargo, Caillot et Brizard, Bellecour, François Auge, jusqu'à la Saint- Huberti, Vestris et Dugazon.
Le lecteur a remarqué combien d'artistes appartiennent à notre ville, par leur naissance, comme Marie Antier, Françoise Journet, Dorothée Luzy, Henri Larrivée, Dezaides etLeclair, l'organiste Marchand; ou parles séjours prolongés qu'ils y ont fait , tels que Préville , Fleury , Grandval, Larive, les deux Sainval, Hus et Joubert, Fabre d'Eglantine, Collot-d'Herbois et M"^ Feuchère...
Il était impossible de les citer tous.
Pourtant, afin de réparer quelques oublis, il faut au moins nommer à cette place les compositeurs Lamanière (i) et Antoine Dauvergne (2); Audibert, maître de musique de TAcadémie de Lyon (3); Pe)n'aud de Beaussol, qui dut à sa tragédie des Arsaciàes son heure de célébrité (4) ; Chaspoul, qui composa, en 1768, avec Sedaine, l'opéra comique des Sabots (s); Martelli, comédien et auteur dramatique, qui fut attaché pendant plusieurs années au théâtre de Lyon (6), et M"* Chevalier, élève de ce théâtre, qui est
(i) De r Académie de Lyon. Il est mort le 28 juin 1808. — V. Biographie lyonnaise^ par Breghot du Lut et Péricaud.
(2) Né à Clermont-Ferrand le 4 octobre 1713, mort à Lyon le 12 février 1797. — Biogr, univers,
(3) Audibert est l'auteur d*un Mémoire inédit sur la découverte d'un chifïre musical, qui a été conservé à la Bibliothèque nationale.
(4) Né à Lyon vers 1735, mort vers 1799. — Biogr, Rabbe, supp. (s) Frère d'un notaire de Lyon. — Delandine, Bibliographie dramatique»
(6) Honoré-Antoine Richaud-Martelli, né à Aix vers 173 1, mort à Marseille le 18 juillet 1817. — V. Biogr, îyon. — Son principal ouvrage est Les deux Figaros ou le Sujet de comédie.
restée fameuse par ses intrigues à la cour de Paul P' (i). Les comédiens formaient^ sous l'ancien régime, une classe à part et occupaient dans la société une situation tout exceptionnelle. Avaient-ils du talent, de Tesprit, de la beauté, de la vogue surtout : on les portait aux nues, toutes les portes s'ouvraient pour eux, tandis qu'elles restaient closes pour les gens du tiers. Dans cette aristocratie, si fière de ses quartiers de noblesse et souvent si hautaine envers la bourgeoisie, peu importait à la femme la naissance et le rang d'un homme ; que ce fut un acteur, qu'il eût encore aux joues le rouge du théâtre : s'il était couru, les plus grandes dames en faisaient leur héros. L'impertinent Mole donnait-il une représentation à son bénéfice ? les femmes faisaient souscrire tout le monde, même l'archevêque de Lyon, Mgr de Montazet, et l'acteur employait le produit de la souscription, 24,000 livres, à acheter à sa maîtresse une parure de diamants. La chose fut mise en chanson :
a Mole, plus brillant que jamais, Donne des soupers à grands frais.
Prend des carrosses de remise, Entretient filles et valets ; Lu femmes vuident les goussets Même des Princes de V Eglise,
Pour servir
Son plaisir,
La sottise !
Elles se mettraient en chemise (2). »
Le spirituel Diderot,qui aimait « l'utile et belle profession de comédiens ou àt prédicateurs laïques, y* suivant ses propres expressions, « la verve dont l'homme de génie se sert pour
(i) Bîogr, Rabbe, suppl.
(2) Mèm, secr, de Ba(^aumont, i^ janv., 6 fév. et 2 mars 1767.
châtier les méchants et les fous, » Diderot, qui dans sa jeunesse avait « balancé entre la Sorbonne et la Comédie,» ne fait aucune difficulté de reconnaître que, de son temps, les gens de théâtre étaient « fastueux, dissipés,dissipateurs, intéressés, vagabonds, à Tordre des grands; qu'ils avaient peu de mœurs, point d'amis, presque aucune de ces liaisons saintes et douces qui nous associent aux peines et aux plaisirs d'un autre qui partage les nôtres. » Il est vrai que l'on comptait de fort honorables exceptions : après Molière, les Quinault, Montmesnil, l'auteur du Paradoxe sur le comédien cite ses contemporains Brizard et Caillot, qui étaient « également bien venus chez les grands et chez les petits; à qui vous auriez confié sans crainte votre secret et votre bourse, et avec lesquels vous auriez cru l'honneur de votre femme et l'innocence de votre fille beaucoup plus en sûreté qu'avec tel grand seigneur... »
Mais, « un comédien galant homme et une actrice honnête femme étaient des phénomènes rares, y> En effet, « qu'estce qui leur chaussait le socque ou le cothurne ? Le défaut d'éducation, la misère et le libertinage. Le théâtre est une ressource, jamais un choix... »
« Un jeune dissolu, au lieu de se rendre avec assiduité dans l'atelier du peintre, du sculpteur, de l'artiste qui Ta adopté, a perdu les années les plus précieuses de sa vie et il reste à vingt ans sans ressources et sans talents. Que voulez-vous qu'il devienne ? Soldat ou comédien. Le voilà donc enrôlé dans une troupe de campagne. Il rôde jusqu'à ce qu'il puisse se promettre un début dans la capitale. Une malheureuse créature a croupi dans la fange et la débauche; lasse de l'état le plus abject^ celui de basse courtisane, elle apprend par cœur quelques rôles, elle se rend un matin chez la Clairon, comme l'esclave ancien chez l'édile ou le préteur. Celle-ci la prend par la main, lui fait faire une
pirouette, la touche de sa baguette et lui dit : « Va faire rire ou pleurer Us badauds. »
« Ils sont excommuniés. Ce public, qui ne peut s'en passer, les méprise. Ce sont des esclaves sans cesse sous la verge d'un autre esclave. Croyez-vous que les marques d'un avilissement aussi continu puissent rester sans effet, et que, sous le fardeau de Tignominie, une âme soit assez ferme pour se tenir à la hauteur de Corneille (i) ? »
On voit que le critique se montrait sévère à l'égard des comédiens de son temps et qu'il ne craignait pas de noircir le tableau, pour mieux accentuer ce qu'il voulait faire entendre.
Les gens de théâtre étaient placés sous la tutelle de l'administration et dépendaient, à Paris, des gentilshommes de la cour, à Lyon, du gouverneur. Cette protection allait jusqu'aux abus les plus criants : jusqu'en 1774, il suffisait, à toute fille ou femme, de l'inscription à l'Opéra ou à la Comédie-Française, pour se dérober au pouvoir paternel ou conjugal. « La dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes était émancipée de droit : un père, une mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité; il lui était permis de braver un mari, si elle était mariée. » Aussi, de la part de toutes ces femmes, quelle aspiration vers ces planches qui donnaient l'affranchissement ! Monter là, c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections étaient mises en jeu pour arriver jusqu'au cabinet d'un directeur de théâtre. « Et n'est-ce pas là, sous les pilastres aux feuilles d'acanthe, au-dessous des nymphes nues dormant dans les grands cadres, dans le boudoir majestueux où le maître
(i) Diderot, Paradoxe sur le comédiefi.
tout-puissant trône en robe de chambre auprès du bureau chargé de faisceaux de licteurs, de casques à panaches, de brocarts, de partitions ouvertes de Castor et PolluXy n'est-ce pas là que Baudouin, le peintre et ITiistorien de la demivertu, a placé le Chemin de la Fortune? Généralement, le directeur est un homme ; sur une mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un peu de gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre, il consent à recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est inscrite, et quelque peu douée qu'elle soit, quelque habile homme la mettra, au bout de trois mois, en état de paraître sur ses jambes dans un ballet (i). »
Le directeur devait inforaier le prévôt des marchands de tout ce qui se passait au théâtre ; les correspondances citées plus haut donnent une idée assez exacte du genre de contrôle auquel les entreprises de spectacle étaient soumises. Le gouverneur, par l'entremise du prévôt des marchands, veillait au maintien de l'ordre et au choix des artistes, donnait les ordres de débuts et jugeait les différends qui surgissaient entre le directeur et les acteurs. On s'étonne aujourd'hui de voir ces personnages s'occuper gravement du plus petit événement des coulisses. Mais, ce qui est plus curieux encore, c'est de feuilleter les plaintes qui leur étaient adressées soit par le directeur, récriminant sur la mauvaise volonté de sa troupe ou sur les maladies qui y sévissaient, soit par les acteurs, gémissant de l'oppression que ce tyranneau leur faisait subir : c'était Dufresney, gui se plaignait que Rosambert le rendait malade en le faisant chanter tous les jours, cela « pour faire sa cour » à M. To-
(i) La femme au XFIII^ siècUy par Edmond et Jules de Concourt, p. 292.
lozan de Montfort (i) ; c'était M"* Génie Perron, qui avait dansé pendant deux ans « avec un succès des plus reconnus » et qui, « singulièrement mortifiée » de ne recevoir aucune gratification^ touchait le « cœur si bon » de M. le commandant par des phrases comme celle-ci : « La balance que vous avez pour emblème de votre justice ne sert pas certainement à pe^er les corps (c'est une danseuse qui parle), mais le mérite, les qualités et les talents (2). » C'était encore un brave musicien, qui protestait, avec une comique indignation, contre les beaux fils de famille qui faisaient tapage à « lorquestre » et jouaient mille tours aux pauvres instrumentistes (3), etc., etc. Le commandant trouvait le temps de lire et d'apostiller lui-même toutes ces fastidieuses suppliques, qui étaient souvent prises en considération.
Si l'Administration se montrait tutélaire pour les gens de théâtre, elle leur faisait parfois sentir toute sa rigueur. En
(i) Lettre du 5 janv. 1787, arch. mss., passim.
(2) Lettre de mai 1786, eod. loc.
(3) Archiv. mss. — Lettre à M. Tolozan de Montfort :
« De Lyon, ce 3™^ janvier 1786.
« Monsieur,
« C'est un grand abus que de voir Lorquestre des musidens rempli des jeunes gents qui font tous les jours un tapage orrible ; et faisant rire les actrice qui sont en scène ; et empêchant d'entendre tous les gents qui sont derrière Lorquestre; vous sente, que cela n*est pas amusant pour ceux qui veulent jouir du spectacle ; d'ailleurs, il est ridicule de voir tous ces jeunes gentz àlorsquestre Lorqu'il y a de la place ailleurs ; ensuite la moitié du tems ces jeunes gents se disputent avec les musicieny leur prenant leur chaise quHl ne veulent pas leur rendre ; cela occasionne des bruits et cela dérange les spectacle. Nous vous supplions de vouloir bien donné vos ordres pour qu'il neutre personne alorquestre que les musiciens. »
« En attendant, Monsieur, nous sommes avec la plus parfaite estime et considération,
« Lh... »
1765, la moitié des pensionnaires de la Comédie-Française fut enfermée au For-l'Evèque pour avoir refusé obstinément de jouer (i). L'acteur qui résistait à un ordre de début subissait le même sort; celui qui rompait un engagement ou excitait les autres à le faire, allait coucher en prison et n'était remis en liberté « qu'à la condition de vider la ville dans les vingt-quatre heures (2). » Le moindre trouble au théâtre, la moindre cabale pouvait attirer au coupable une lettre de cachet ; enfin, on connaît la mesure d'expulsion dont, en 178 1, le directeur Husfut l'objet (3).
Depuis la chute de l'ancienne monarchie, ces hauts et ces bas, ces violents contrastes entre l'adulation et le mépris, entre la protection et la rigueur, ont disparu de nos lois. La tutelle administrative n'intervient plus : les plaintes et les différends des comédiens sont portés devant les tribunaux. Toutefois, le talent ou la vogue feront toujours aux artistes dramatiques une situation hors cadre, qui leur ouvrira les salons célèbres de la Restauration, tandis que l'indifférence et la médiocrité les feront descendre au dernier degré de l'échelle sociale.
Cette étude devrait s'arrêter là. Le xviii* siècle^ si insatiable de plaisirs et de nouveautés, est bien mort quand la Révolution commence. Sans doute, les spectacles ne fer-
(i) Mém, secr. de Bachaumont, avril 1765.
(2) Archiv. mss. Lettre à M. de La Verpillière, 27 avril 1764, concernant Tacteur Brisson.
(3) V. plus haut, ch. IV, page 57.
no LE THÉÂTRE A LYON
meront point leurs portes (i) ; mais, on Ta dit plus haut, l'attention publique est tout entière au-dehors, sollicitée par les terribles événements dont Lyon va devenir le théâtre.
Il est à remarquer que presque toutes les pièces qui seront jouées dans cette ville pendant la période révolutionnaire retraceront les scènes de la gigantesque épopée.
(i) Le catalogue de la bibliothèque Coste mentionne une série de documents qui se réfèrent aux théâtres de Lyon pendant la Révolutiqn :
— Règlement relatif aux spectacles de Lyon, du 21 janvier 1790.
— Adresse du sieur Pages, directeur des spectacles de Lyon, aux citoyens de cette ville, en réponse à celle des sieurs Lainez, Lays, Rousseau, Chéron, Gardel, de la Suze, de Saint-Prix, Hus-Malo et Daubrière, d-devant propriétaires avec le sieur Pages. 1790.
— Ordonnance de MM. les maires et officiers municipaux deja ville de Lyon concernant les spectacles. 13 avril 1790.
— Id. — 10 mars 1791.
— Lettre des comédiens du Théâtre de Lyon à M, Vitet, maire, en date du 11 octobre 1791, et réponse de celui-ci au sujet de îa présence des soldats dans les pièces de théâtre. Lettre de M. Hallot, commandant delà 19e division militaire. — Même date.
— Pétition à TAssemblée nationale, présentée par les comédiens de Lyon, Marseille, Rouen. — S. d.
— Dénonciation de la corporation des auteurs dramatiques (par Plachat, intéressé à l'entreprise des théâtres de Lyon). -7 S. d.
— Mémoire pour les comédiens du spectacle de Lyon contre les au teurs dramatiques.
— Pétition à la Convention, pour le même objet, signé Plachat et Mortainville (sept. 1792).
— Carte d'abonnement aux spectacles de Lyon, du 7 mai 1793, sign. aut. de MM. Martin et Bouvard.
— Arrêté des représentants sur l'ouverture du théâtre. 14 fructidor an II.
— Lettre de l'adjudant-général Dauvergne, commandant la force armée dans le département du Rhône, aux citoyens artistes du Grand- Théâtre dé Lyon, au sujet de la réouverture du théâtre. Lyon, le 27 thermidor an vu.
Ce seront, en 1790, les Etrennes de la Liberté, fête patriotique,composées par l'acteur Planterre qui, la même année, prendra la direction du Courrier de Lyon, avec le docteur Jacques Pitt (i) ; en 1793, les Fugitifs de Lyon, esquisse dramatique en deux actes et en prose, par Marignié; V Apothéose de Chalier, impromptu patriotique, par le citoyen Capinaud (2); le Triomphe de la Raison, publique, pièce patriotique et républicaine dédiée aux sans-culottes, comédie en trois actes et en vers libres, par le citoyen Guigoud- Pigale (3). Le 18 novembre 1793, le Théâtre L3rrique des Arts, à Paris, donnera la i" représentation de V Echappé de Lyon (4). On trouve encore, de Tan m à Tan v, Collot dans Lyon, tragédie en vers et en cinq actes (qui ne fut pas représentée), par Fonvielle, de Toulouse ; la Mort de Robespierre, d^un auteur inconnu ; la Famille lyonnaise, drame en trois actes et en vers, et le Siège ou V Héroïne républicaine, mélodrame en un acte et en prose, par David Mermet (5).
Par un étrange contraste, le Grand-Théâtre donnera, en plein thermidor, un ballet-pantomime en trois actes, dans le goût de ceux de Noverre, par le citoyen Coindé : les Amours de Vénus ou le Siège de Cythère (6).
Les passions populaires, surexcitées par ces spectacles d'une saisissante actualité, rempliront plus d'une fois nos
(i) V, Histoire des journaux de Lyon y parM. Aimé Vingtrinier, p. 17.
(2) Professeur de grammaire à Lyon, mort vers 1807, auteur de plusieurs ouvrages, notamment du Panorama de V Univers ou Géographie générale mise en vers, Lyon, 1806. La préface de cet ouvrage contient quelques particularités sur la vie de Tauteur. V Apothéose de Chalier avait été composé pour le théâtre des Célestins.
(3) Guigoud-Pigale (P.), né à Lyon le 18 mars 1746, mort le 20 août 18:6.
(4) Tablettes chronologiques âift 1789 à 1800.
($) J. M. David Mermet. V. Qjiérard, France littér. (6) Biblioth. Coste, Répert. Lyonnais.'
théâtres de leurs clameurs. En septembre 1795, les Lyonnais, irrités de l'élargissement des terroristes, y feront retentir le chant du Réveil du peuple^ et il faudra l'intervention du commandant de place pour rétablir le calme (i). Les acteurs ne seront pas exempts du délire universel. Un ancien comédien, Antoine Dorfeuille, signalé à Dubois- Crancé pour son exaltation politique, sera désigné par ce délégué de la Convention pour présider le tribunal révolutionnaire qui sera institué à Lyon, à la prise de cette ville ; et le misérable, après le 9 thermidor, sera assommé et jeté à la Saône par le peuple furieux (2). Le 11 mai 1797, Jean Storkenfeld, acteur du Grand-Théâtre, l'un des chefs des associations connues à Lyon sous le nom de Compagnies de Jihu et du Soleil^ sera condamné à mort par le tribunal criminel de la Haute-Loire pour avoir assassiné le corse Istria, au grand Hôpital ( 3 ) .
Pourtant, la tourmente une fois apaisée, tandis que l'ancienne Comédie-Française se partagera en deux camps, au commencement de l'année 1796, Lyon verra reparaître, comme l'ombre des élégances passées, la figure aristocratique de Larive, revenant chercher les souvenirs et les applaudissements de sa jeunesse, après la captivité que la Terreur lui aura fait subir. Et le public, fidèle à son ancien acteur, payera les billets de parterre jusqu'à mille francs...
(i) Tablettes chronologiques.
(2) Né en 1750, assassiné le 4 mai 179$. Biog, univers. — Un autre Dorfeuille (P.-P.), comédien et auteur dramatique, né vers 1745, s'associa avec Gaillard, directeur du Théâtre de Lyon, prit avec lui la gestion de TAmbigu-Comique, à Paris, et fit construire, quelques années après, la salle qui servit depuis aux Français. Il est l'auteur de diverses pièces et des Eléments de Vart du comédien ou VArt de la représentation théâtrale (Paris, 1801).
(3) TalL chronoh
en assignats, somme relativement considérable en ce temps de calamité financière (i). Puis, peu à peu, l'amour de l'art et la soif du succès aidant, les chefs-d'œuvre des maîtres reprendront la place que leur avaient un instant disputée les tristes ouvrages éclos en un jour de malheur.
Le théâtre de Soufflot, qui appartenait à la ville, fut vendu, pendant la Révolution, comme propriété privée, en exécution de la loi du 28 ventôse an iv. Mais, la situation des directeurs devenant intolérable, par suite des exigences des différents propriétaires, la ville finit par comprendre que, dans l'intérêt des spectacles, cet édifice devait rentrer dans le domaine communal. En 1827, le Conseil municipal le racheta et décida que, au lieu d'être réparé, le théâtre serait reconstruit sur des plans nouveaux, dont l'exécution fut confiée à MM. Chenavard et PoUet. La première pierre du monument actuel fut posée le 19 août 1828 (2).
Vers la fin du xviii*" siècle, Lyon possédait un autre théâtre, celui des Célestins. Un bref du pape Pie VI, en date du 30 septembre 1778, ayant supprimé le couvent de ce nom, les bâtiments en furent vendus, pour la somme d'un million cinq cent mille livres, à un sieur Devouges, qui les revendit en détail à des spéculateurs. De leur côté, ceux-ci ouvrirent des rues sur cet emplacement et firent de l'église des Célestins une salle de spectacle. Quelle est la date précise de cette transformation ? C'est ce qu'il est assez difficile d'établir. Ce qui n'est pas douteux, c'est qu'on donnait des représentations au Théâtre des Célestins, appelé alors V Ecole des Mœurs, dès les ' premières années de la Révolution, notamment en 1795 : ce fut, en effet, cette
(i) V. de Manne, op. cit. — Mille francs en assignats représentaient une valeur de trois à quatre francs en numéraire. (2) Lyon anc. etmod.y Grand-Théâtre.
année-là que Capinaud publia Y Apothéose de Chalier, qu'il avait composé spécialement pour ce théâtre (i). Le drame et le vaudeville se partageront la nouvelle scène, qui aura aussi ses vicissitudes et sera deux fois la proie des flammes, mais qui aura, de tout temps, les prédilections des Lyonnais. Plus d'un auteur dramatique et plus d'un artiste de talent, tels que nos compatriotes Montperlier, vaudevilliste et dramaturge (2), et Emile Cottenet, acteur de ce théâtre et auteur de Dumollet à Lyon (3) ; Carmouche, Eugène de Lamerlière, Virginie Déjazet, etc., viendront y essayer leurs premiers pas (4).
Du reste, Lyon demeure fidèle à ses traditions artistiques et littéraires. Sur le déchn du siècle dernier, cette ville voyait naître toute une pléiade de jeunes talents. C'était, dans le groupe des auteurs, le baron RévéronySaint-Cyr (5), plus tard chef de division au ministère de la guerre, auteur de romans et de pièces de théâtre ; Vial (6), à qui l'on doit la fameuse Aline, reine de Golconde, le Mari et Vamant, les deux Jaloux, les deux Mousquetaires \ Jeanne Vîsmes de
(i) V. Lyon anc. et tnod.. Théâtre des Célestins. — Journal de Pelzin, du 3 nov. 1796, p. 278-280, cité dans la Biogr. lyon. de Breghot du Lut et Péricaud, sous le mot Capinaud.
(2) Jean- Antoine-Marie Montperlier, né à Lyon le 30 juin 1788, mort le 23 mars 1819. Journal de Lyon du 30 mars 1819. Quérard, France liilér.
(3) Et de plusieurs ouvrages dramatiques. Il est mort à Paris en 1835. Quérard, France litlèr.
(4) Kauffmann a publié un poème héroi-comique en 4 chants, la Célestinade ou la guerre des auteurs et des acteurs lyonnais, Lyon, Rossary, 1828.
(5) Jacques-Antoine Révérony Saint-Cyr, né le 5 mai 1767, mort en 1829, — Biog. Rabbe.
(6) Jean-Baptiste-Charles Vial, né à Lyon le 2 juillet 1771, mort le 27 octobre 1837. — Biog. lyon.
LE THÉÂTRE A LYON Il5
Valgay (t), excellente musicienne, auteur de la musique de PraxjUlc, opéra représenté en 1800. C'était encore le pharmacien Macors (2), qui fit du théâtre comme Reboul faisait des. vers ; c'était Riboutté (3), Tun des défenseurs de Lyon contre la Convention, qui jeta aux orties son carnet d'agent de change, pour composer Y Assemblée de famille (1808), qui eut 59 représentations, le Ministre Anglais (1812), la Réconciliation par ruse (i8i8), V Amour et V Ambition (1822), le Spéculateur^ ou l'Ecole de la Jeunesse (1826), et à qui l'on décocha cette épigramme :
Riboutté dans ce monde a plus d'une ressource, Il spécule au théâtre et compose à la Bourse.
Le groifpe des acteurs n'était pas moins remarquable. Fille d'un ma.ître charpentier, M"^ Devienne (4), née avec L]n goût prononcé pour le théâtre, jolie, douée d'une physionomie piquante et spirituelle, d'une taille svelte et élégante, s'engageait, à l'âge de vingt ans, dans la troupe des
(i) Jeanne-Hippolyte Moyroud , femme d'Anne-Pierre- Jacques Vîsmes de Valgay, née vers 1767. — Biog. univers,
(2) Paul Macors, né à Lyon, mourut le 11 mars 181 1. La France littéraire cite ses pièces de théâtre.
(3) François-Louis Riboutté, agent de change à Paris et auteur dramatique, est né à Lyon en 1770 et mourut à Paris en février 1834. Qjiiérard, Fr. ////.
(4) Jeanne-Françoise Thevenin, dite Mii« Devienne. — Extrait des registres de îa paroisse de Saint' Pierre y à Lyon : « Jeanne-Françoise, fille d'Alexis Thevenin, maître charpentier, et de Marie-Françoise Demare, sa femme, née ce matin, rue Pizay, a été baptisée par moi, vicaire soussigné, ce 21 juin 1763. »
Elle mourut, à Paris, le 20 novembre 1841, âgée de 78 ans. Elle avait épousé, le 10 mai 1809, Antoine Gévaudan, riche banquiw et l'un des administrateurs des messageries impériales. — V. De Manne, Galerie hist. desportr, des comédiens.
Il6 LE THI*.ATRE A LYON
comédiens de Bruxelles et débutait à la Comédie-Française le 7 avril 1785. « Peu d'actrices, dit le Mercure^ parurent avec plus d'éclat sur le premier théâtre de France et réunirent un plus grand nombre de suffrages. » Antoine Périer, fils d'un pâtissier de la rue de la Barre (i), d'abord commis chez un négociant^ fut soldat, revint à Lyon grièvement blessé et se fit comédien : il joua les amoureux aux Célestins et au Grand-Théâtre, suivit enItaUe la troupe de M"^ Raucourt (1806), et débuta le 2 avril 1813 à l'Odéon, et le 17 août 1820, à la Comédie-Française. Un autre sociétaire de notre grande scène nationale, Benoît Baudrier, qui appartenait à une bonne famille lyonnaise, resta trop peu de temps au théâtre pour y laisser un souvenir durable (2).' Enfin, Louis Perrin, dit Thénard aîné, né à Lyon le 24 avril 1779, fut attaché deux années au Grand-Théâtre, où il jouait les premiers comiques^ à la plus grande joie des Lyonnais dont il était fort goûté, lorsque le bruit de son succès le fit appeler à Paris en novembre 1807 (3).
Dans la suite, Lyon applaudira Brissebarre, dit Joanny, dont le jeu provoquera une vive polémique qu'on retrou-
(i) Antoine Périer, né à Lyon le 7 mars 1784, mourut à Tours, le 6 juin 1863, dans sa 79e année. — V. De Manne, Galerie hist. des comédiens de la troupe de Talma, Lyon, Scheuring, 1866, p. 411 et suiv. . (2) Né à Lyon vers 1772, Benoît Baudrier jouissait à Nantes d'une certaine réputation, lorsqu'il fut appelé à Paris pour y débuter le. 27 juin 181 1 ; nommé sociétaire, le 27 juin 1817, il fut emporté par une maladie le 13 octobre suivant, à l'âge de 45 ans. L'acteur Granville le remplaça. — V. De Manne, même ouvrage, p. 397 en note.
(3) Thénard fut très-vivement regretté à Lyon par les amateurs de spectacle. Il débuta à Paris, le 3 novembre 1807, dans le Dissipateur y et mourut à Metz, où il s'était retiré, le 17 octobre 1825. — Son fils Etienne-Bemard-Auguste Perrin, dit Etienne Thénard, né à Lyon le 21 janvier 1807, ^^^ acteur comme son père; il mourut à Bruxelles le 8 mai 1838. — V. De Manne, même ouvrage, p. 297 et suiv.
vera dans le Bulletin de Lyon de 1805 à 1807 et qui ne sera pas étrangère à son entrée à la Comédie-Française ; Monrose, que Paris lui enlèvera en 181 5 ; le grand Talma, M^^^ Mars, M"^ Rachel, que les villes de province accueilleront avec tant d'enthousiasme (i); et le plus pur de l'esprit français revivra encore en MM. Clairville et de Nervaux (2), deux charmants vaudevillistes, enfants de notre cité. Les tournées de M"^ Mars en province nous rappellent
(i) Brissebarre, dit Joanny, né à Dijon le 2 juillet 1775, mourut le 5 janvier 1849.
Monrose, né à Besançon le 6 décembre 1783, mourut le 20 avril 1843. ïl souscrivit un engagement au Grand-Théâtre de Lyon, où la Comédie-Française vint le réclamer comme sien. — V. De Manne, même ouvrage, p. 365 et suiv., et 422 et suiv.
(2) De Nervaux, littérateur et vaudevilliste, né à Lyon vers la fin du xviiie siècle, propriétaire à Genay près de Lyon.
Louis-François Nicolaïe, dit Clairville^ auteur dramatique, né à Lyon, le 28 janvier 1811, de parents comédiens, passa son enfance dans les ■coulisses de M™* Sacqui, puis au théâtre du Luxembourg, où il débuta à l'âge de 10 ans. Il remplit, sous Tadministration de son père qui dirigeait cette petite scène, tous les emplois, depuis celui de contrôleur et de souffleur jusqu'à celui de jeune premier ou de père noble. En 1829, il fit représenter sa première pièce. 18^6 dans la Lune inaugura cette série de revues comiques dans lesquelles il a tant de fois réussi. Parmi ses quatre ceiit cinquante ouvrages, pleins de verve et de gaîté bouflPonne, citons Margot (1837), les sept Châteaux du Diable (1844), Un troupier qui suit les bonnes (1860), etc. — V. Vapereau, Dict, des contemporains.
L'art dramatique l'a perdu récemment : Clairville est mort à Paris le 8 février 1879, à l'âge de 68 ans, vivement regretté de ses nombreux amis, et en particulier des artistes lyonnais résidant à Paris. Il laisse des fils.
Nommons enfin, parmi les contemporains, M. Edouard Pailleron, le très-spiriiuel auteur de VAge ingrat, dont la famille habite encore Lyon, bien qu'il n'y soit pas né lui-même; M. Joséphin Soulary, le poète si délicat et si fin, qui vient de révéler une nouvelle face de son talent dans Un grand homme qu'on attend, et M. Lassalle, le jeune et célèbre baryton du Grand-Opéra, originaire de notre ville, dont il continue avec succès les traditions musicales.
Il8 U THéATRE A LYON
une anecdote, rapportée par l'un de ses admirateurs, que nous allons conter en finissant.
M"*" Mars donnait des représentations à Lyon, lorsque, le lendemain même de la première, elle vit entrer chez elle un des fabricants de soieries les plus connus de la ville :
— Madame, lui dit-il, vous pouvez faire ma fortune.
— J'en serais fort aise, Monsieur; mais par quel moyen ?
— En acceptant cette pièce d'étoffe.
Notre homme déploya une pièce de magnifique velours épingle.
— Faites de ceci une robe. Lorsqu'on l'aura vue sur vous, toutes les femmes en voudront porter de semblables, et c'est ainsi que ma fortune se fera.
— Mais, Monsieur, jamais femme qui se respecte n'a porté une robe jaune !...
— C'est précisément pour cela. Madame, qu'il s'agit de mettre cette couleur à la mode, et nulle au monde' ne peut mieux que vous... Ne me refusez pas; acceptez, en grâce.
— Non, Monsieur, je ne vous refuse pas, répon4 la célèbre actrice, en se disposant à payer le prix de l'étoffe.
— Hé! Madame, que prétendez-vous faire ? s'écrie le négociant. Je ne sollicite de votre part qu'une faveur : celle de faire connaître l'adresse de ma fabrique.
M"*^ Mars, trouvant l'idée originale, céda et promit. De retour à Paris, elle fit confectionner la robe, et, le soir de sa rentrée, dans le rôle de M"** de Clainville, de la Gageure imprévue^ elle attendait le moment de paraître en scène, revêtue de la splendide robe jaune, lorsqu'un dernier regard jeté sur la glace fit subitement naître un doute dans son esprit : elle se trouva ridicule et déclara qu'elle ne jouerait pas.
L'heure était trop avancée pour qu'il fût possible de composer un autre spectacle. Cette résolution soudaine jeta le
trouble parmi les comédiens^ et Talma voulut en connaître la cause : — « Ce n'est pas d'un canari que vous avez l'air, — lui dit-il, quand il eût appris l'hésitation de sa camarade; — vous ressemblez à une topaze... Et n'êtesvous pas déjà le diamant de la Comédie-Française ? »
Vaincue par ce madrigal en prose, qui sentait son Dorât, M"*^ Mars, qui appréciait le goût de Talma, consentit enfin à jouer. Peu à peu, le reste d'inquiétude qu'elle éprouvait' encore se dissipa devant le murmure flatteur des loges et du parterre. Le lendemain, le tout Paris d'alors s'entretenait de. la robe jaune, et, huit jours plus tard, il n'était pas un salon qui n'en offrît une semblable. On ne dit pas si le fabricant lyonnais fit fortune ; il faut avouer qu'il n'avait pas été trop mal avisé.
Mais, c'est déjà sortir des bornes que nous nous étions fixées. Qu'il nous suflSse, à cette heure, d'avoir assemblé quelques matériaux épars et apporté cette modeste contritributio.n à l'histoire d'un grand siècle et d'une grande ville. Il y a de longues années que les érudits et les publicistes fouillent, avec un zèle infatigable, les moindres recoins de nos archives nationales. Toutefois il reste beaucoup à faire pour l'histoire intime et morale, littéraire et artistique de nos villes de province. Aussi bien, n'est-ce pas trop des efforts de tous pour atteindre le but souhaité, et ne faut-il pas dédaigner les plus humbles travaux.
De ce monde de comédiens célèbres, de cette société brillante qui, au xvm* siècle, a donné à Lyon tant de charmes, de ces faits dont quelques érudits ont gardé le souvenir, il ne reste qu'un seul vestige : c'est la maison de campagne qui appartint à M"*" Lobreau, l'ancienne directrice de nos théâtres, villa charmante, si bien nommée la FleuriCy aujourd'hui propriété de M. Fougasse, membre de la Chambre de commerce, président du conseil général des hospices et l'un de nos plus honorables négociants.
La Fleurie existe encore, avec ses frais ombrages, sur le coteau de Sainte-Foy, au-dessus de ce chemin des Etroits, que les Confessions de Jean-Jacques Rousseau ont rendu célèbre. A l'époque où écrivait Rousseau, le parc, penché du couchant au levant, allait du château de Sainte-Foy jusqu'au Rhône. Aujourd'hui, fort diminué ^ il ne s'étend plus que de la Saône, — puisque le confluent des deux rivières, ayant été repoussé de deux kilomètres, la Saône a remplacé le Rhône, le long du chemin des Etroits, — il ne s'étend plus que de la Saône, disons-nous, jusqu'au nouveau chemin de Sainte-Foy, à moitié flanc de la colline ; bien au-dessous du château détruit, au nord, il est borné par la demeure d'un savant orientaliste, M. Gaspard Bellin, juge au Tribunal civil, et, au midi, par le parc de M. Pe-
risse, le Nestor de la librairie, dont les jardins furent plantés par Le Nôtre et dont le château est un des plus magnifiques des environs de Lyon.
La maison Lobreau, bâtie sous Louis XV, a été ellemême modifiée et l'aile habitée par l'ancienne directrice, du côté du levant, n'existe plus. Un- élégant châtelet, bâti sur les plans de M. Benoit, s'élève aujourd'hui au milieu du parc, au centre de beaux massifs d'arbres et de verdure, et ouvre ses fenêtres sur la ville, sur nos deux fleuves, la plaine du Dauphiné et la magnifique chaîne des Alpes, qui court de la Suisse à la Provence. Q.uant à l'habitation Lobreau, qui n'est plus en rapport avec le goût moderne, elle est aban- , donnée à l'extrémité nord du parc, découronnée d'un étage, ^nutilée d'une aile, et n'a au-dessus d'elle qu^une petite ,tour, qui lui donne un cachet d'originalité. Modeste comme laxiemeure d'un artiste ou d'un sage, elle a l'air de vouloir .se dérober aux regards,- plutôt que de se mettre en évidence comme les heureuses et coquettes habitations de l'opulence et du plaisir.
Devant sa façade, s'étend une belle allée de charmilles, un peu éraondée aujourd'hui, mais autrefois touffue et qui a vu se promener jadis, sous ses arceaux ombreux, les élégants seigneurs, les hommes de lettres, les intelligentes et belles actrices .du xviii* siècle. Lekain, Fleury, Larive.y oubliaient leurs grands rôles et leurs grands airs, tandis que la Clairon, la Saint-Huberti, les Sainval s'y reposaient des compliments et des bravos, en cueillant des pâquerettes .ou en contemplant la grande nature dans une de ses plus admirables manifestations.
A 'la suite de ces élégants et sympathiques personnages, se ,dresse le souvenir d'une figure qui fut plus tard terrible et qui n'était alors qu'aimable et intelligente. CoUot d'Herbois, acteur aimé des Lyonnais, venait souvent aussi, lors-
qu'il était pendcttihaire de M*"* Lèbreâu, se .promener avec sies camarades dàils ces paisibles aveaities. En admirant ce splendide paysage,- et la riche cité couvrant l'Europe de la soie de ses métiers^ le futur président dé la Convention sentait-il déjà, dans son cœur,' ces fenncnts: de jalousie et de haine qui, un jour, lui faisaient dire, au comité de Salut- Public : « Il ne faut rien xléportcr ; ! il faut détruire' tous les conspirateurs. Q.ue les lieux où ils sont détenus; soient mi'înés, que la mèche' soît tôu^trarsîrikiméç,: pour les faire "sauter, si eux ou leurs partisans osentrencore conspirer contre la République. » Et à proplos de Lyon : « C'est à coups de
foudre que la patrie doit frapper ses ennemis Tout
ce que le crime et le vice avaient élevé sera anéanti et, sur
les débris de cette ville superbe et rebelle le voyageur
verra quelques monuments simples élevés' à la mémoire des amis de la liberté. »
S'il est certain que le futur président de U Convention est venu, à diverses reprises, se distraire et se reposer au milieu de la société charmante qui fréquentait /^ F&wm, et si ses pas sont empreints assez profondément dans le sable de ses allées, pour ne jamais s'effacer, il est non moins avéré qu'un autre destructeur de Lyon, Couthon, parut aussi sous ces frais ombrages, mais dans des conditions tout à fait désastreuses. Ce n'était pas, en effet, pour prendre du délassement et du repos, comme Collet d'Herbois, que le terrible cul de jatte auvergnat se fit, à diverses reprises, porter pendant le siège à la Fleurie i c*était pour juger, par lui-même, si son oeuvré defdeîâtruction et de ruine avançait.
Pendant que Dubois-Crancé dirigeait ^ensemble des opérations, de son quartier général, ai^de^sus de Saint-Clair, en vue du Rhône, Côûthon avait été - chargé d'enserrer la place, du côté du midi et, pour anéantir lesi quartiers de Perrache et de EeUecour, c'^était 'sut^ ies teirasses de
la Fleurie qu'il avait dressé une de ses i'edoutables batteries;
Des hauteurs de Sainte-Foy, qu'il habitait avec ses collègues Delaporte et Maignet, il se faisait porter tous les jours à la villa, d'où il pouvait suivre plus commodément les progrès de l'attaque, voir le ravage des boulets, la consternation des Lyonnais^ qui renonçaient à se défendre, et se repaître des plus désolantes scènes dont puisse gémir l'humanité
Pour se distraire, les artilleurs de la batterie, dans leurs moments d'inaction, sans doute par manière de passetemps,, s'amusaient, du bois de leurs écouvillons, à mutiler deux sphinx en pierre d'un très-bon style, qui, accroupis de chaque côté de l'escalier, gardent encore aujourd'hui le passage, entre l'allée de charmilles et les pelouses inférieures et montrent au promeneur ému des blessures qui n'on,t point été faites par le temps.
Ainsi, après les échos joyeux, que de lugubres souvenirs se rattachent à la Fleurie !
Un fait encore, et non le moins douloureux, paraît s'y être accompli.
La bibliotheque.de la ville de Lyon, fonds Coste, possède deux pièces capitales, qui ont trait au siège de notre malheureuse cité ; c'est l'acte de sommation des représentants du peuple aux Lyonnais, d'avoir à ouvrir leurs portes à l'armée républicaine, sous peine d'une complète destruction. . Cet acte est double ; un seul exemplaire fut envoyé. . Le premier, du 7 octobre, écrit avec élégance et prétention, est de la main d'un secrétaire ou d'un fourrier. Outre te sceaVi en cire rouge des représentants du peuple, il porte Jes signatures autographes de Couthon, Delaporte et Maignet, il est daté de Sainte-Foix (5/V), huit heures du matin; .il ordonne aux Lyonnais d'avoir à ouvrir leurs portes avant .dix heures.. Deux ou trois fautes d'orthographe le déparent.
Il compte autant de ratures. Etait-il trop tard pour envoyer cette pièce? N*osa-t-on pas présenter aux Lyonnais une sommation raturée? Quoi qu'il en soit, elle ne fut pas expédiée.
L'autre, écrite entièrement de la main de Couthon, sur papier grossier, mais sans faute d'orthographe et sans rature, est également signée de Couthon, Maignet, Delaporte. Elle est également revêtue du sceau de cire rouge des représentants du peuple. Elle est écrite à la hâte, d'une main agitée et frémissante, comme si elle eût été formulée, non dans un cabinet, mais en plein air et aux ardeurs de la poudre; C'est la pièce authentique, celle qui fut présentée aux Lyonnais consternés. Elle se termine par ces mots : « Au quartier général de Sainte-Foix (sic) le sept octobre 1793, Tan second de la République une et indivisible, à dix heures du matin. »
Puisqu'une batterie avait été étabUe, par les ordres dé Couthon, dans cette fameuse allée de charmilles de la Fleurie, qui nouç interdit de supposer que Couthon, avide et curieux de voir la fin du siège, s'était fait porter sur ce point si favorable pour contempler les ruines de la ville fumante et que c'est là, dans cette allée, sur un tambour peut-être, ou sur la balustrade de la terrasse, que la terrible sbmmar tion a été écrite, pour annoncer aux Lyonnais terrifiés que si, à midi, toute résistance n'avait pas cessé, le bombardement recommencerait jusqu'à ce que la ville fût anéantie.
Si l'histoire exacte n'afiirme pas ce fait, il est permis 'de l'avancer à titre d'hypothèse, et tout peintre d^histoife pourra, sans être accusé de légèreté et de mensonge, représenter un groupe d'ofiiciers républicains autour de la batterie, Delaporte et Maignet avec une escorte, et Couthon, dans son fauteuil, écrivant la sommation aux Lyonnais, à l'abri des mêmes ombrages qui avaient vu naguère Lekain, Larive. et Clairon.
Cest avec ce mirage dans l'esprit, qu'on peut se promener aujourd'hui encore, au milieu de ce parc où. rien n'est changé que les personnages. La tradition a conservé le cadre et les accessoires du tableau. A l'extrémité de Tallée de charmilles se voient toujours^ ainsi qu'au siècle dernier, les bouquets de peupliers dressant leurs colonnes de verdure. Si les arbres eux-mêmes ont péri, les groupes ont été consentes avec soin, tels qu'ils sont cités et décrits dans les actes de 16x3 et les écrits du temps. Leurs cimes élancées coupant toujours l'horizon et donnent, en s'élevant audessus des massifs voisins, le même charme saisissant qui faisait rêver les belles dames et les spirituels cavaliers à qui M"*Lobreau faisait les honneurs de sa retraite.
Au delà des peupliers est la limite de la propriété ; mais, ce qui dénote un goût exquis de la part des propriétaires, la séparation qui court entre les deux parcs n'est qu'un simple buisson fleuri, barrière amicale, toute de convention, qui n'ôte pas la vue, n'arrête pas la pensée et n'oflâre aux yeux qu'une succession de bouquets d'arbres et de vertes pelouses, comme si on avait l'immensité devant soi.
Au-delà de Belh-Rive^ l'opulente habitation Périsse, on aperçoit la Maison GrisCy illustrée par le séjour de deux éminents personnages dont Lyon a le droit d'être fier, Thierry, le statuaire, et Cailhava, le bibliophile si connu. Dans le fond, s'élèvent les collines dlrigny et plus loin encore, au milieu des brumes et des nuages, les cimes célèbres du Mont-Pilat.
Mais la Fleurie possède encore d'autres souvenirs et d'autres charmes. Sa plus séduisante attraction consiste en une galerie de portraits des principales actrices de la troupe de M"** Lobreau, et le bienveillant propriétaire du petit château ne refuse point d'admettre à la voir les visiteurs curieux, qui en sollicitent la permission.
APPENDICE r27
Cette précieuse collection se compose de quatorze pastels.
Douze de ces portraits, grandeur demi-nature, représentent les dames les plus fêtées, les étoiles, comme on dirait aujourd'hui, de la troupe de M™^ Lobreau. On retrouve le faire de l'école de Boucher, dans ces figures coquettes, un peu maniérées, qui ont posé avec le désir évident d'être trouvées jolies. L\me tient une fleur, l'autre prend son café ou son chocolat, toutes minaudent et roucoulent comme si un beau cavaHer leur contait fleurette. Malheureusement, le nom de ces beautés est inconnu : QjLiant à celui de l'artiste, on peut supposer que c'est Bréa, de Paris, qui a eu soin de joindre son adresse de peintre-encadreur au dos de chaque portrait. Artiste prudent et que la gloire ne grisait pas, Bréa ne dédaignait point de proclamer qu'il était aussi fabricant de cadres, heureux de joindre aux profits que ses crayons lui donnaient, les bénéfices d'une plus modeste industrie.
Mais, à côté de ces douze portraits, dont la principale valeur vient des souvenirs qu'ils rappellent, on admire deux grands et beaux portraits, véritables œuvres d'art, signés Barois et datés de 1775 .
L'un représente une jeune femme d'une rare beauté, d'une grande élégance, des plumes dans les cheveux, des diamants aux bras et au cou et revêtue d'un costume d'apparat, tel qu'on le portait sur la scène ou à la cour.
Cette femme était-elle M"* Lobreau, M'^^ Clairon ou quelque autre célébrité du temps ? On ne pourrait le savoir, faute de meilleurs documents, qu'en comparant cette tête admirable aux collections de la bibliothèque nationale. A qui s'adresser? A M. le conservateur des estampes? Ce mystère peut et doit se révéler.
L'autre portrait est celui d'un homme jeune et dis-»
Ùngué, plus richement vêtu qu'un marquis t cour. La tête expressive n'est pas celle d'u gneur. Elle rappelle l'acteur qui voit, ebserv pénètre d'un personnage, joue les rois et les n'en est pas un.
Qpel est celui de nos acteurs célèbres qui a laissé un tel souvenir i la Fleurie? Comme pour le portrait précédent, le mystère n'est pas insondable. Les deux portraits envoyés h. Paris seraient bien vite reconnus.
Ces œuvres magistrales sont précieuses et devaient être signalées. On dit que le propriétaire de la Fleurie, homme d'esprit et de goût, veut donner à cette galerie une place -digne d'elle. C'est un service qu'il rendra aux arts de la peinture et du théâtre, comme i l'histoire de la cité, de notre chère cité, si heureuse quand on lui conserve les vestiges de son glorieux passé.