BOILEAU
Grâce à ces historiens, nous savons que la plus ancienne représentation date du 14 septembre 1412, où « fut joué bien solennellement et en grand triomphe sur la place qu'on dit en Change « place Saint-Louis » le Jeu ou l'histoire de monsieur saint Jean l'Apocalypse.
En 1420, on représenta le Jeu de saint Vit, martyr, composé par le frère Geoffroy, ministre de la Trinité. Le curé de Saint-Vit recueillit « 40 sous et davantage ». Sans doute, ce mystère fut-il joué
sur l'église paroissiale de ce nom, située dans l'emplacement de la Citadelle actuelle et que les spectateurs payèrent en entrant.
Ici, c'était un curé qui était entrepreneur de spectacles; en 1425, c'était un maître d'école, Didier Herbain, qui joua le principal rôle du Mystère de saint Victor. Plus tard, en 1434, dans le Jeu de sainte Catherine, qui dura trois jours, c'est un notaire « l'aman » Jean de la Grangette, qui représente la sainte et un avocat « le plaideur », Jehan Mathieu, qui fait l'empereur Maximin.
Le 3 juillet 1437, et les trois dimanches suivants, fut exécuté le Mystère de la Passion, composé par Jehan Michel, secrétaire du roi René. Cette pièce n'avait pas moins de cinquante-trois actes.
Il y avait plusieurs choeurs d'anges, de diables, de nymphes et un prologue où l'auteur demande le suffrage de la sainte Vierge :
Donc pour dire mots value Chacun dévotement salue De bon cuer la benoiste dame Ave Maria...
Le prologue fini, saint Jean parut et commença des prédictions qui mirent en émoi le chef deS juifs et les princes des prêtres. Après avoir délibéré, ils ordonnèrent que Jean fut appelé devant eux, et Jean leur ayant répété à peu près ce qu'il avait déjà dit, ces divers acteurs allèrent s'asseoir à droite et à gauche (les coulisses étaient inconnues) pour laisser la place à d'autres personnages. Alors parurent Jésus, Notre Dame et l'ange Gabriel.
On vit ensuite le Christ et saint Jean lequel, par humilité, ne voulait pas baptiser Jésus.
Pas requérir ne me devez
Car mon cher Seygnour vous savez
Qu'il n'affiert pas à ma nature;
Je suis créature
Et pauvre facture
De simple stature.
Humble viateur;
Ce serait laidure
Et chose trop dure
Laver en eau pure
Mon hault Créateur.
UliPHtStNTATIOS DU SlYSTtilS UK S.ll.lTE CATHtniSE DU SiESSE.
Saint Jean finit cependant par obéir, et le Saint-Esprit, en forme de « coulomb » blanc descendit sur la tête de Jésus.
Nous ne continuerons pas l'analyse de ce mystère, qui n'est que la paraphrase du récit de l'évangile. Disons seulement que le curé de Saint- Victor, qui représentait Jésus-Christ, faillit mourir sur la croix si on ne l'eût promptement secouru, et le curé de Marange, qui jouait le rôle de Judas, manqua de s'étrangler en se pendant avec trop de vérité.
La même année, le 17 septembre, fut représenté le Mystère de la vengeance de Jésus-Christ et de la destruction de Jérusalem, par Vespasien. Pour la première fois, on vit apparaître à Metz des décors qui représentaient la cité de Jérusalem et le port de Jafîa.
Le jour de la Pentecôte 1468, un nouveau Jeu de Sainte-Catherine de Sienne fut donné dans la cour des Frères-Prêcheurs « qui devint plus tard le cloître de Saint-Arnould et de nos jours l'Ecole de guerre ».
C'est Gertrude Harelle, « la fille du boulanger qui, quelques années plus tard, sauva la ville de Metz d'une surprise de l'ennemi », qui figura sous les traits de la Sainte Vierge. Le principal rôle, celui de sainte Catherine, était rempli par Marthe Didier, fille d'un vitrier de la rue Four-du-Cloître.
Cette « j eune première » récita six mille vers d'une façon si touchante qu'un gentilhomme au gage de la Cité, nommé Henri de la Tour, s'éprit d'elle et finit par l'épouser.
Le lieu des représentations fut changé en 1485; c'est sur la place de Chambre que fut donné, le 24 juillet, le Jeu de sainte Barbe.
Ce mystère contenait vingt-cinq mille vers et les acteurs étaient au nombre de quatre-vingts. 11 y avait un tel empressement que les gens allaient déjà retenir leurs places dès quatre heures du matin.
Le 31 janvier 1501, l'évêque de Metz fit jouer dans la cour de l'Evêché même (aujourd'hui place de la Cathédrale), une pièce « tout en biaul latin orné », devant les chanoines et les prêtres de la ville ; mais le peuple de Metz, y perdant sans doute son latin, interrompit le spectacle par des cris.
Le lendemain, la pièce fut rejouée, mais cette fois à huis clos, devant les clercs et gens d'église.
De nouveaux mystères furent encore joués, sur la place de Chambre, en 1512 et pendant les années suivantes, toutefois sans le concours de religieux ; les acteurs étaient de jeunes bourgeois messins, et notre chroniqueur, Philippe de VigneuUes, en était l'un des principaux organisateurs. Il nous a raconté dans sa chronique que, pour l'une de ces représentations, il fit une recette de 33 francs.
On a également joué, mais on ignore à quelle époque, le Mystère ou la Vie de saint Clément, premier évêque de Metz.
La représentation de cette pièce durait quatre jours; le premier acte se passait à Rome; le second, à Metz. (En 1779, le rédacteur des Petites affiches de Metz en retrouva le manuscrit qui devint la propriété de M. Emmery et fut ensuite acquis par la Bibliothèque de Metz. Il a été publié par M. Ch. Abel, en 1861.
Nous donnons une reproduction de ce mystère, d'après un tableau fait en 1850, par M. Migette, il se trouve au Musée de Metz, sous le n° 38 du catalogue Migette.
Plus tard, lorsque la vogue des Mystères fut passée, les Messins organisèrent des spectacles d'un nouveau genre, en célébrant, par des pièces allégoriques, la naissance, le m.ariage ou l'entrée solennelle à Metz des hauts et puissants seigneurs du temps.
En 1624, lorsque M°"= la duchesse de la Valette, femme du gouverneur de la province, fit son entrée dans notre ville, elle fut l'objet d'une splendide réception. Un combat d'honneur concerté par les quatre éléments, l'eau, la terre, l'air et le feu, fut représenté sur une place de la ville. A cette même occasion, un autre spectacle fut donné dans une salle de l'Evêché; c'était une pastorale intitulée Phillis retrouvée, dont le texte imprimé sur du satin et richement relié, fut offert à la duchesse de la Valette.
Cette pièce, représentée par une vingtaine de jeunes élèves, était toute mythologique et n'avait rien de bien intéressant. Mais parmi les jeunes acteurs, nous voyons un nom remarquable : François Foës, petit- fils du célèbre médecin de la cité messine.
Nous avons précédemment rapporté les faits concernant l'origine des représentations théâtrales à Metz. Nous allons maintenant
aborder le principal sujet de notre étude, savoir : la construction du théâtre, ensuite les divers changennents qui y ont été opérés, les insuccès de ses premiers administrateurs, puis nous rappellerons les années de prospérité, les pièces à succès qui faisaient accourir nos aïeux, pour finir par l'époque contemporaine.
Avant la construction du théâtre actuel, les représentations étaient données dans l'établissement nommé « le Jeu de Paume », situé rue Nexirue, à côté de l'hôtel de Gargan. Ce lieu de récréation avait été établi en 1578.
Pendant son séjour à Metz, en 1603, le roi Henri IV le visita journellement en compagnie des seigneurs de son entourage et, avant son départ, il en fit l'acquisition pour l'offrir à des serviteurs dévoués qui pouvaient ensuite l'exploiter à leur profit.
En 1696, la permission fut accordée à Jean Quinaut d'y jouer la comédie.
En 1699, un groupe de musiciens établirent sur la place de Chambre, près de l'église Saint- Victor, un petit théâtre qui exista pendant quelque temps. C'était le rendez-vous des valets, des servantes, des soldats et des garçons de famille, où, moyennant 4 sous, ils passaient la soirée.
Le 20 juillet 1700 et le 12 novembre 1701, les comédiens ordinaires du duc de Lorraine demandent à jouer la comédie à Metz.
Le 17 février 1703, le Jeu de Paume fut définitivement converti en salle de spectacle; les travaux de construction coiîtèrent 3.500 livres, dont l'entrepreneur Husson se remboursa, en recevant d'une année à l'autre 5 livres par jour des représentations.
Du 1er octobre 1712 au 13 mars 1723, la salle fut louée à dixhuit chefs de troupes de comédiens.
La salle avait dix-sept toises de longueur sur cinq toises de' largeur; la scène dix toises trois pieds de profondeur sur cinq toises de largeur; il y avait un parterre de planches en talus doux; deux rangs de loges, l'un sur l'autre, contenant en tout trente loges; un amphithéâtre sous lequel était une salle de café.
La porte d'entrée, n'ayant que trois pieds d'ouverture, était fort incommode; le 15 juin 1729 on décide qu'elle sera élargie et exhaussée en conséquence. Après ces travaux, la direction fut confiée à M. Desjardins (1).
(1) Rapport fait en 1864 au nom de la commission du théâtre, par M. Simon Favier, Metz, impr. F. Blanc, 1864.
Plus tard on établit une seconde porte joignant la maison des pères dominicains, pour faciliter la circulation et la sortie en cas d'incendie. 11 y avait à gauche, en entrant, un escalier en échelle de meunier, de trois pieds de largeur et de douze marches, pour arriver aux premières loges et à l'amphithéâtre; et du plain-pied de celle-ci, un second escalier de deux pieds dix pouces de largeur conduisant aux loges supérieures.
Mais cette salle de spectacle fut reconnue insuffisante, lorsque la ville de Metz s'accrut et s'embellit sous l'administration bienfaifaisante de M. de Belle-lsle. Ce gouverneur, si justement vénéré, forma le projet d'édifier un théâtre sur la place dite « le Grand Saulcy », qui devint plus tard la place de la Comédie.
C'est le 7 août 1731 qu'eurent lieu les délibérations de ce projet. L'adjudication se fit le 9 octobre 1738 et la construction fut commencée l'année suivante sur les plans et la direction de l'architecte de la ville, Oger. Le théâtre de Metz était le premier en France qui fut bâti en pierres et sur pilotis. La guerre de 1741 ayant interrompu les travaux, on les reprit avec vigueur en 1750 et bientôt toute la partie extérieure fut achevée.
Le montant des ouvrages de déblais, de maçonnerie, de charpente et autres faits jusqu'au 15 mai 1751, par Pierre Jaunez et C'^, entrepreneurs, s'élevait à 56.508 francs. (1).
Il restait à faire la distribution intérieure, lorsqu'un architecte de Paris, nommé Rolland le Virlois, de passage à Metz, alla visiter les travaux, les critiqua et en indiqua les défectuosités. Cet audacieux personnage fit tant qu'il gagna la confiance de l'intendant Creil, lequel le chargea de refaire tout ce qu'Oger avait exécuté depuis deux années pour la distribution intérieure de l'édifice. Oger, qu'on avait associé à Virlois, mais en sous-œuvre, se retira comme il convenait à un homme d'honneur de le faire. Tout l'intérieur fut démoli et rétabli d'après les nouveaux plans de Virlois. Le montant de ces changements s'éleva à 81.172 francs. (2). Cependant son inhabileté fut reconnue, on le jugea incapable de continuer ce qu'il avait commencé et on fut obligé de faire venir un architecte de Paris, qui rectifia autant que possible les erreurs commises par ledit Virlois.
(1) Archives municipales, port. 942.
(2) D'après son compte présenté en 1753, Virlois fut reconnu pour n'être qu'un aventurier. (Archives municipales, portefeuille 942).
La salle de spectacle put encore être achevée vers la fin de 1751. Des peintres venus de Paris exécutèrent les décorations; ils avaient établi leur atelier dans l'ancien grenier à sel, situé entre la place Saint-Louis et le Quarteau, à côté de la rue Royale formée pour l'entrée de Henri IV à Metz, en 1603. Pour dix décorations, ces artistes touchèrent plus de 24.000 francs. Bref, tous comptes faits, la ville avait dépensé une somme qui dépassait 330.000 francs.
Enfin, le 3 février 1752, les artistes dramatiques inaugurèrent l'ouverture du théâtre par un bal public qui fut très brillant et auquel assistèrent les autorités. La première représentation eut lieu le dimanche 6 du même mois. Mais l'administration devait être soumise à bien des vicissitudes. Rien ne fut négligé, cependant, pour obtenir la prospérité du théâtre, car le duc de Belle- Isle y attachait une haute importance.
11 avait constitué un comité de surveillance pour la bonne direction des artistes et le choix des pièces du répertoire. Les nouvelles comédies susceptibles de plaire au public étaient promptement mises en scène; il était recommandé de donner le plus d'éclat possible aux représentations dramatiques. La censure était très active; l'autorité elle-même arrêtait le choix des pièces et l'ordre des spectacles.
Fendant les premiers mois de l'année 1753, le théâtre continua à être très fréquenté, excepté néanmoins au temps de carême... Mais brusquement on se mit à réduire les frais et les représentations n'eurent plus l'éclat auquel les abonnés s'étaient habitués. Les réclamations arrivèrent de toutes parts à l'administration.
Les militaires commencèrent à déserter le théâtre, tandis que chez les bourgeois se manifesta une tiédeur qui ne fit qu'augmenter en dépit des efforts de M. de Belle-Isle. Aussi la situation devint-elle critique. Virlois, qui avait touché par anticipation des sommes considérables, ayant pris la fuite sans rien payer, laissa l'intendant dans une position d'autant plus embarrassée qu'il avait inconsidérément traité avec lui et avancé des fonds que l'Hôtel de Ville se refusait à rembourser.
D'un autre côté, Dugravier, nommé directeur pour le compte de la ville, avait dirigé le théâtre d'une manière déplorable. Il avait dépensé 27.000 francs au delà de ses recettes. En 1754, la ville fut forcée de régulariser les comptes du théâtre; elle fit d'immenses sacrifices, alloua 12.000 francs pour de nouveaux costumes et décors,
paya les dettes de Dugravier et nomma directeur J.-P. Roucourt, avocat et administrateur des hospices de la ville (1).
On sera curieux de connaître le budget du théâtre de 1754 :
Recettes
Prix d'entrée payés à la porte 14.400 fr.
Abonnements de la garnison 24.000 —
Abonnements particuliers 3.000 —