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La Tosca
Victorien Sardou
A Raoul
C'est un drame profondément immoral, immoral jusqu'aux os, si Lant est qu'une œuvre dramatique puisse en avoir.
Sang el mort ! Viclorien Sardou aurait pu écrire
ces deux mots au frontispice de Son drame et à eux seuls ils auraient résumé le drame tout entier. Un païen le signerait sans hésitation, tant il v trouverait, sous une forme rajeunie, poétisée sans doute, et Cuisinée pour nos estomacs de modernes ral'inés, la quintessence de la cruauté antique. C'est la grande et sombre fureur des amours italiennes mise en relief par l'un des plus puissants dramaturges du dixneuvième siècle et c'est aussi, semble-t-il, une gageure de férocité, Il est singulier que dans ce siècle de
progrès el de lumière, qui a créé Ja morale de la solidarité, la morale des peuples, des sports, qui édifie l'esthétique des batailles et de Fair, cependant que certains prophètes ornés d'un sceptre d'or annoncent à l'humanité lasse de souffrir, l'aurore d'un art social et d'une justice nouvelle, apparaissant dans le lointain sur les temples ensevelis {il est étrange qu'une production aussi monstrueuse soit sortie d'un cerveau de dramaturge. Car c'est l'humanité neinte sous les plus viles couleurs, sans que pas un moment la grâce sereine el attendrie de la pitié exhausse sa noble figure au-dessus de ce flot de barbarie. C'est l'inmmoralité de la douleur ; ou, si vous aimez mieux, la moralité de Faxiome : « Dent pour dent ». Cinématographe sanglant qui fait S'agiter sous nos regards . épouvantés, des visages réjouis de leur féroce bonheur, un front ruisselant d'une sueur livide d'agonie, des bouches qui se crispent, se pâment sous l'excès de la souffrance, et se tendent éperduement vers le bonheur.
Nous ne sommes plus au théâtre, mais dans une salle de vues animées, l'illusion est réelle, car cette douleur étant trop gémie, criée, se trouve sans paroles et sans voix, il n°4 a plus qu'un geste transi qui révèle un pâle souvenir de catholicisme, Croquis « 89 », confectionné sous le ciel d'Italie, dans l’éner-
vante beauté des pins parasols et où se dessine, sur
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l'horizon idéal, l'orgueilleuse parade des paons altiers et suflisants. Ce drame évolue dans un décor € ‘blouissant de cette Rome des arts, de la litlérature, de chefs-d'œuvre de toute sorte, où l'eXpression de la vie prend une intensité inconnue ailleurs, ville de réve où Léopardi avant connu l'incapacité divine de ne pas aimer, apaisait devant ces spectacles éternels ses morbides aspiralions, où Fogazzaro promére son âme avide d'ascensions humaines, où le plus misérable bohême qui rêve de lancer dans l'infini sa pensée inquiète pour qu'elle retombe sur son front en fusée d’etincelles, tournant avec rage dans sa gueuserie inféconde, voudrait aller Y lourir en écoutant dans l'espace grandiose l'écho de la grande pensée de Cicéron et de Dante.
Mario Cavaradossi donne les derniers coups de pinceau à une toile sur le mur de [' église Saint-Andréa des Jésuites, Peintre aux cheveux courts, il apparlient d'esprit à cette école de révolutionnaires internationaux qui à possédé en Italie un si brillant adepte dans la personne de Silvio Pellico d'avant la prison. Il lit Voltaire et est de ceux — vous pensez bien — que les commères montrent du doigt. Volontiers, il dirait, tel le jeune tailleur de Rostand, — Par désir d'étonner, générosité d' âme, fougue juvénile, au malheureux qui passe, avec un sourire de défi à l'autorité :
«.…. Je suis, Monseigneur, artiste et jeune France » « De plus, Carbonaro pour vous servir,
.… J'ajoute, pour poser en pied mon personnage » Que je suis libéral et basiléophage ».
— Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous. »
Peut-être trouvez-vous que le jacobinisme détonne beaucoup dans ce milieu de foi, de prières et de vertus? Vous avez tort : les ennemis des Jésuites, les Jacobins, les révolutionnaires en général. ont toujours composé avec les gens d'église. Le uheval de Troie dans la nef de l’église, comme cela n’est pas nouveau !
Soudain, un homme enveloppé d’un manteau sombre se précipite dans la chapelle. Mario se retourne et surprend un fugitif, tremblant de tous ses membres, qui raconte sa fuite du château Saint-Ange, grâce à sa sœur la marquise Attaventi, qui lui a fait parvenir des habits de femme. Le peintre est touché de la triste histoire du malheureux et lui promet son dévouement absolu.
Mais, on frappe, l'amante de Cavaradossi s’impatiente à la porte de la chapelle, et trouve que lon n’ouvre pas assez vite à son gré. C’est la Tosca, une chanteuse célébre et surnommée dans toute l’Italie : « La Divine ». Elle a conservé ungrand fonds de naïveté, la vie n’a pas encore défraichi son bouquet d'illusions. Elle aime follement, jalousement et puis
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elle est mystique à sa facon. Entre deux baisers, elle jettera aux pieds de la Madone une brassée de fleurs et murmurera une prière émue, Elle croit de la sorte calmer la colère de la Sainte et s’imagine être alors moins coupable. C’est pure imagination d'artiste en qui la foi garde une petite lueur tremblotante, et jusque dans le meurtre, au milieu du silence le plus effroyable, tombant sur les spectateurs morfondus d'angoisse, c’est elle qui lui inspirera l'idée de placer des bougies à côté de Scarpia, un crucifix sur sa
poitrine et puis — inconsciente ironie des chnses saintes — un geste de prière sur ce cadavre encore
frémissant des dernières pulsations de la vie.
Cette religiosité, Sardou la convertit en élément dramatique et elle entre pour une large part dans ce sentiment d’épouvante qui secoue l'auditoire à la fin du quatrième acte.
La Tosca fait une scène de jalousie à Mario. Elle a entendu des chuchotements. Il n’est pas seul : il la trompe. C’est ainsi que l’on aime à être aimé et je ne sache pas quelqu'un qui n'ait trouvé cela délicieux, et Mario tout le premier. Est-ce que l’on se sent réellement aimé, avant le jour où l’on s'entend reprocher de ne pas savoir beaucoup aimer ? Notre grande misère s’accommode infiniment de ces exquises contradictions. Ces tiraillements finissent toujours dans une caresse et Lout est oublié, Tosca se sauve à regret :
elle doit chanter le soir même chez la reine et elle ne ne sait pas encore sa cantate.
Le canon du château Saint-Ange vient de révéler à la ville qu'un prisonniers’est enfui. Le baron Scarpia, préfet de police, pénètre dans l'église avec ses sbires. Mais Angelotti et Mario se sont sauvés. Un éventail de la marquise Attaventi oublié dans la hâte précipitée du départ fait connaître à Scarpia que le fugitif est passé là. Quelques indices... le confirment dans l'idée que Mario est en quelque sorte complice de l'évasion de Caesare Angelotti. EE c'est là la fin du premier acte.
Grande soirée au palais Farnèse pour célébrer la prétendue victoire à Marengo des armées italiennes sur Bonaparte. La Tosca doit chanter. Scarpia lui parle de ses amours et lui demande, avec une intention de derrière la tête, si elle a perdu un éventail dans l’église des Jésuites. La Tosca se trouble en reconnaissant le blason de la marquise Attaventi. C'en est trop, elle écume, rage, frappe du poing avec emportement. Maintenant, elle se souvient que Cavaradossi lui a annoncé qu'il passerait la nuit à sa villa, dans la campagne romaine. C’est lâche, c’est traître, il est en ce moment avec la marquise.
La nouvelle de la défaite finale des Italiens termine la fête el la Tosca ira surprendre son amant dans les bras de l'autre. Le baron Scarpia et ses aflidés
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marchent sur ses traces, ils sont certains de saisir le fugitif. Egarée par la colère amoureuse, la Tosca fonce chez Mario, éclate en imprécations et gémissements, Pour l'apaiser, Cavaradossi se voit obligé de lui dire l'entière vérité, Hélas ! déjà le régent de police et son escouade frappent à la porte et menacent de la briser. Eperdue, sanglotante, Floria raconte à Mario qu'elle l'a Crahi inconsciemment. La porte s'ouvre et Scarpia sentant bien qu'il a dans ses mains la victime qui lui devra des faveurs rovales, ricane d'aise, — car c'est un monstre hideux, une sorte de Torquemada, aussi féroce que l'autre, in- ‘arnant le moven âge dans ce qu'il a de plus ertel, de plus sanglant. Il arrachera le secret de la retraite de Caesare Angelotti à la Tosca, car c'est elle qui subira l'interrogatoire, c'est elle qui descellera les lèvres — lerégent le sait — pendant que Mario mis à la torture, le front pressé dans un cercle de fer, subira la plus épouvantable douleur.
Floria entend les cris de souffrance aiguë poussés par son amant et après quelques hésitations, vaincue par une autre cri arraché des profondeurs de l'être, indique l'endroit de la cachette d'Angelotti, à condilion qu'on lui fasse voir son amant, Mario parait pantelant, ensanglanté, avant peine à vivre, Floria court à lui, le couvre de baisers. Les agents de police apportent sur un brancard Angelotti assassiné, Cava-
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radossi comprend tout. Il repousse sa fiancée, lui lance des malédictions. La Tosca s'évanouit.
Au troisième acte, nous retrouvons Scarpia dinant à la lueur des bougies, La Tosca va venir. Nous assistons à une autre scène où l’intense coudoie le CYnisme, s'y méle, s'y entrelace, On dirait que cela est composé pour faire courir des frissons de chair de poule. La malheureuse abreuve d'injures le régent qui se repait voluptueusement de sa colère, de ses spasmes nerveux. À moitié ivre, il veut se donner la volupté de tenir dans ses bras la chanteuse émouvante et passionnée. Il lui propose ce marché infâme de sauver son amant si elle veut se donner un moment à lui. Floria se cabre, redouble d’invectives. Si elle persiste dans son refus, le monstre ordonnera la mort de Mario, car il est tout-puissant. Eplorée, à demifolle, elle feint de consentir et, après avoir obtenu du préfet un sauf-conduit qui lui permettra à elle et à Mario de fuir Rome, elle plonge un poignard dans le cœur du baron Scarpia.
Mario et Floria se retrouvent dans la chapelle des condamnés à mort. Après les premiers épanchements de tendresse et de pardon, elle lui narre ce qui s’est passé et se forge déjà toute une félicité du bonheur qu'ils vont enfin goûter, hors de Rome. Mais on l'a trompée. Le peintre a été tué. Mario est bien troué de balles, les fusils n'étaient pas chargés à poudre. C'est
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en vain qu'elle cherche à l’éveiller de son silence. Il est mort. Alors la Tosca anathématise Rome, cette ville impie et cruelle, et se jette dans le Tibre.
Un frisson d'horreur couronne ces scènes remplies d’un tragique calculé, voulu, et d’où l'humanité est absente. Tout se meut sous la poussée constante d’une loi d’airain. Et comme le crime appelle le crime, la mort se referme sur l’un des principaux personnages du drame. Il n’y a pas de place pour le bien, la vérité, et s'ils apparaissent un peu à travers les figures de Mario et de la Tosca, c’est pour être confondus pêle-mêle avec le mal, l'ignominie, le néant.
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Résurrection
M. Henry Bataille
TIRÉ DU ROMAN DE ToLsroiï
A Madame Paul Doré.
Il y a au fond de tous les romans du grand écrivain russe, Tolstoï, un cas de « sociologie », et c'est avec un talent remarquable, une chaleur de passion, qu'il emploie ses ressources variées à faire tenir debout ses thèses audacieuses. Son indignation en présence des misères du peuple russe monte à un diapason si élevé, c'est si bien de l’éloquence nerveuse et qui touche aux cimes, que l'on serait tenté de s'y laisser prendre ou du moins accorder à ce noble artiste autre chose que le bénéfice de sa virtuosité,
Le dilettantisme pur n’a pas de tels accents ! Cet homme est plus qu’un écrivain de génie, c'est un apô-
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tre, un semeur d'idées, Tolstoi n'est pas le farceur dodu et éloquent qu'est M. Jaurès, il r'écrit pas sur un pupitre de marbre avec une plume d'or, les pam phlets qu'il lance sur son pays. Il est simple et mène la vie des simples, N'en voilä-til pas assez pour Île croire sincère el conséquent avec ses propres doctritrines?
Quiconque à un peu de lettres connait le succès énorme de ses volumes en Europe, Ilest, avec Dos- Loïewskvy et Melchior de Voguë, l'un des auteurs de la renaissance sprilualiste en France, Et, parce qu'il est spiritualiste, il lui sera pardonné beaucoup de choses.
M. Henry Bataille qui prêche l'immoralité et l'adultère aux Francais, dans les drames qui sont un défi au bon <ens et à la réalité des choses, à adapté à la scène le vigoureux roman de Tolstoï, M. Henry Bataille appartient à ce groupe d'artistes, qui mènent, au son des buccins et des soupirs de flûte, la France aux abimes... Malgré l'art de l'écrivain francais et les moyens scéniques dont il dispose, c’est un roman qui nous semble perdre beaucoup à voir les feux de la rampe.
Ces romans russes sont, pour la plupart du temps la peinture agrandie, dramatisée, baignant dans l'horreur, des misères populaires et c’est très rare que cela ne finisse pas en Sibérie. Notre bon vieux
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Lamothe — le Joseph Prudhomme de cette hittéralure qui roule dans ses flots la face horrifiante du polonais traqué comme une bête fauve. et du pauvre mouJik, grelottant de misére, pâle de faim, pieds nus, jambes et bras déchirés nous en contait de belles jadis à l'âge où l'on volait les prunes et où le moindre souci d'art ne venait nous troubler. Ce que nous demandions c'étaient des impressions vivesel l'auteur des Marlyrs de la Sibérie n'en était pas avare, Folstoi est probablement aussi exagéré, il est plus séduisant, parce que plus artiste,
Quelle lamentable histoire que celle de la Maslova ! Née sur la paille d'une étable et grandie au châte: au des dames Ivanvona, entourée de gâteries et d'affection, elle est séduite dans la nuit de Pâques par un neveu, de passage chez ses tantes. et puis chassée, avec son enfant, devient fille de joie à Pé tersbourg, voleuse criminelle et trainée en cour d' Assises, retrouve parmi les jurés , son ancien sé lucte ur qui l'avait trahie. Nekludoff reconnait Katucha et pris d'un désir soudain de résurrection en vovant tout Je mal qu'il a causé, n'ayant pu obtenir la grâce de la malheureuse, se dépouille, vend terres et biens et l'accompagne en Sibérie, Ce prince élevé dans toutes ses aises, vivra de la vie des forcats et des criminels, guettant sans cesse dans cette âme de femme perdue le réveil des tendresses de jadis. El, quand ii se
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convaincra, par les allures désordonnées de Katucha, que le mariage est impossible, que le passé avec ses fautes, ses lâchetés, les séparent par un abime infranchissable, que c'est en vain qu'il monte la garde autour de ce cœur pour y surprendre un rappel, il se décide de la laisser à jamais, non sans assurer son existence matérielle, Et ce sont les derniers adieux.
Nulle part, il ne se trouve dans la littérature une scène d'une intensité tragique aussi pleine. Un moment, le flot du passé est remonté au cœur de Katucha, c'est son âme de fillette qui ressuscite en elle, ses idées se troublent, elle aspire de ses narines haletantes les bouffées d'air pur qui s'exhalent de la campagne lointaine, elle se revoit, courant en jupe courte, un rire aux lèvres, agitant au-dessus de sa tête un bouquet de fraises qu'elle se refuse de donner, par agacerie, au jeune prince, Plus tard, la faute, la maternité coupable, Et le soir de Pâques, à l'anniversaire de la chute, cette petite femme ramassée sous un châle étroit, qui se dirige à la gare pour recevoir son prince adoré, et cherche à arrêter le train qui emporte ses rêves naïfs, tombant évanoue devant la vision, à la portière, de Nekludoff, chamarré d'or, souriant et cruel.
Vous ne saviez pas, pauvre petite Katucha, que les hommes se jouent des cœurs comme les vôtres,
que leurs flatteries mielleuses sont un piège qu'ils
— ——— —— DS re L'énergie ae nee
vous Lendent afin de vous avoir plus à eux, un moment, un moment seulement, et aprés, vous rejeter sur la route, tel un vase dont on à respiré tout le parfum, Vos lèvres pâlies de souffrance balbutiaient encore un nom d'amour et jusqu'en l'agonie de vos tendresses, vous agiliez dans la nuit impla- Cable el méchante, votre bras convulsif qui se tendait Comme un appel obstiné vers le bonheur.
Les mains de la Maslova. ouvertes à Ja joie, se crispent au contact de la réalité. Mais au bruit de ses chaines, elle se ressasil, le spectre de sa misère d'hier, et l'ignominie de sa condition. Ja replongent toute dans son hébètement Slupide. Leurs destins à tous deux, s'éclairent et prennent des arètes différentes. Ga n'a été qu'un éclair, Nekludoff à versé quelques larmes, car lui aussi, il s'était repris au sortilège de la divine magicienne et sa jeunesse en fleur lui était apparue. Leurs regards avaient opéré ce furtif miracle,
Dans le chaos immense des destinées humaines, il se peut donc qu'il existe des vies aussi étranges, aussi douloureuses et dont le spectacle vous pénètre d'une mélancolie indéfinissable et profonde, C'est la richesse de la nature, des milieux, de vous offrir une variété extraordinaire de conflits d'intelligence et de crises d'âme. La loi des contrastes domine le champ universel où viennent aux prises les tristes