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Le théâtrè a Namur au 18e sìecle

Les plus anciennes mentions de représentations théâtrales à Namur sont de la première moitié du xv' siècle ^

A cette époque, le goût du théâtre devint universel; les spectacles jouirent d'une popularité extraordinaire et exercèrent une influence considérable. On jouait alors des mystères, c'est-à-dire des pièces de théâtre sérieuses, historiques ou présentées comme telles, et des moralités, terme qui désignait purement des œuvres d'imagination. En 1439, le magistrat de Namur donna une somme de quatre moutons aux compagnons qui firent le jeu sur le marché de Namur, le jour de Saint-Jacques et de Saint-Christophe. A partir de cette époque, presque tous les comptes communaux mentionnent des gratifications

1 Cf., au snjel de ces représenlalions, le mémoire de J. Borgnet, Recherches sur les anciennes fêtes naviiuroises, p. \H el suiv.

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aux acteurs qui représentèrent les mystères de la Nativité, de la Passion du Christ, des épisodes de la Vie de la Vierge ou des Saints. Ces acteurs étaient des bourgeois ou des membres de chambres de rhétorique, qui s'associaient en plus ou moins grand nombre ' pour entreprendre à frais communs les représentations de ces pièces qui duraient parfois plusieurs jours.

Il n'y avait pas alors de salle de spectacle : quelle scène eût-il fallu d'ailleurs pour contenir la foule des personnages qui jouaient les mystères! Lorsqu'une représentation était décidée, on élevait sur l'une des places de la ville, soit sur le Marché Saint-Remi, soit sur le Grand Marché, un théâtre plus ou moins grand et luxueux ^; parfois même des échafauds furent dressés dans tous les quartiers de la ville et on y donna des représentations différentes pendant que la grande procession de la dédicace parcourait les rues. Parmi les pièces qui furent représentées pendant les xv% xvi« et xvii« siècles, outre le mystère de la Passion, les comptes communaux mentionnent le mystère des Onze mille Vierges, la Résurrection de Lazare, le niartj/re de saint Etienne, celui de saint Biaise, des moralités comme celle des quatre tlls d'Aymon ^. J. Borgnet a analysé deux fragments de pièces de ce genre qu'il avait retrouvés aux archives communales :

1 En 1-453, sept cents acteurs représentèrent la Passion et le Couronnement (le la Vierge.

2 En 1460, le plancher de la scène fut élevé sur quatre-vingts gros tonneaux. Le Marché Saint-Remi était situé sur la partie de la Place d'Armes, au delà de la rue du Pont ; le Grand Marché était rue de l'Ange.

^ 11 en était de même dans les autres villes. Cf. entre autres, pour Dinant, noire étude sur les Fêtes publiques à Binant du XV' au XVIII* siècle. (Namur, 11)09.)

la Fuite en Egypte, mystère à trois personnages et contenant 76 vers, et le Cheval Bai/art qui comprend les rôles de Charlemagne, de son messager, de l'enchanteur Maugis et de deux tils d'Aymon i. Ces représentations durèrent à Namur jusqu'au wm' siècle : en 1723, le magistrat de la ville accorda une somme de trente florins à quatre personnes qui avaient joué Vhistoire de Charlemagne.

Au moment où disparaissaient chez nous les représentations de ces mystères ^ dont la valeur littéraire était bien faible, mais qui reproduisaient les idées et les sentiments du xV' siècle, les bourgeois de Namur voyaient s'installer dans leur ville des troupes de comédiens étrangers.

Au xvn* siècle déjà, des représentations de pièces plus modernes avaient eu lieu à Namur : en 1656, une troupe de comédiens français obtint un passe-port du gouvernement de Bruxelles ; après avoir séjourné quelque temps à Luxembourg, ils se rendirent à Namur pour y jouer la comédie pendant six semaines. L'Espagne était en ce moment en guerre avec la France; le procureur général de Namur voulut arrêter les comédiens, à cause de leur nationalité; mais le Conseil provincial, plus

1 II existe, clans le fonds des archives communales, deux autres rôiels qui ont été écrits au commencement du xviii* siècle : le mystère de la Pucelle et Saint George et celui du Sacrifice d'Abraham.

2 Je ne parlerai pas du théâtre organisé au collège des Jésuites gui, dès 1610, avaient donné chaque année une représentation. Sur leur rôle et leurs pièces, cf. notre étude sur Dinaul, p. lii et suiv.

prudent, s'adressa au Conseil privé, à Bruxelles, pour lui demander des instructions : ces comédiens appartenaient à Mademoiselle d'Orléans, et, en les arrêtant, on craignait d'offenser gravement le prince de Condé, qui, depuis plusieurs années, s'était jeté dans les bras des Espagnols, par hostilité contre le gouvernement de Mazarin. Nous ignorons la suite qui fut donnée à cette intervention ^ Quoi qu'il en soit, il est vraisemblable que le public namurois prit goût, comme les bourgeois des autres villes, aux belles comédies imitées de Térence et de l'Arioste et surtout aux tragédies faites à l'imitation du théâtre antique, qui remplacèrent dès lors les vieilles farces et les ennuyeuses moralités.

A l'instar de ce qui se passait à Paris, l'archiduc Léopold d'Autriche, mis à la tête de nos provinces par le roi d'Espagne, avait doté Bruxelles d'un opéra qui fut établi vers 1650 auprès du palais ducal 2. De la capitale, l'engouement pour les représentations théâtrales ne tarda pas à gagner la province.

A cette époque, ce ne sont plus des bourgeois qui paraissent sur les planches; depuis le xvi" siècle, il s'était constitué en France des groupes de comédiens de profession qui allaient de ville en ville jouer leur répertoire ^. « Il y eut, à la fois, des troupes engagées

• Conseil provincial. Correspondances du o aoùl 16o(». Au nionienl où nous corrigeons ces pages, nous apprenons que notre collùgne Monsieur F. Rousseau a trouvé à Bruxelles des documents sur cet t^pisode qu'il se propose d'étudier dans un article spécial.

2 Faueh, Histoire du théâtre français en Belgique, t. I, p. 5â.

^ Cf. îi ce sujet Petit de Juli.eville, Les comédiens en France au moyen âge, [)p. 354 et suiv.

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et payées par un directeur responsable, et d'autres troupes organisées d'une taron plus démocratique, où chacun, intéressé directement au succès, recevait sa part des recettes, et la recevait plus ou moins grosse selon son talent et sa réputation. » Au xyii*^ siècle, les troupes de comédiens ne connaissaient guère que ce dernier mode d'entreprise théâtrale, que Corneille a étalé d'une façon si piquante au dénouement de l'Illusion comique.

C'est probablement une de ces associations qui vint jouer à Namur en 1670 ^ Au mois de juin de cette année, des comédiens français adressèrent au magistrat de la ville une requête où ils sollicitaient la permission de « représenter leurs comédies ... dans la grande salle de l'hospital Saint-Jacques «. Cette demande fut renvoyée pour avis au maître de l'hôpital, et l'autorisation fut accordée aux comédiens de se servir de cette salle à la condition de payer « audit maître pour les pauvres cincq esquelins de chaque comédie qu'ils représenteront et que le prouffit d'une des comédies à choisir par la cour suiverat une seule fois aux dits pauvres » ; obligation leur était imposée également de remettre la salle dans l'état où elle se trouvait à leur arrivée. Voilà donc dès le XVII'' siècle le droit des pauvres perçu non seulement sur chaque représentation, mais, (pii pins est, une soirée était même donnée à leur prolil!

Cette dernière clause faillit provoquer un grave conflit.

1 Tous les renseignements qui vont suivre sont extraits, sauf indication contraire, de la liasse Fêtes et théâtre, des .\rchives connmunales de .Namur.

Après avoir joué leur répertoire pendant tout le mois de juin, les comédiens furent invités à organiser une soirée au bénéfice des pauvres, et le magistrat tlxa cette soirée au lendemain de la « dédicasse « de Namur, le 3 juillet; mais les acteurs refusèrent et reportèrent cette fête au 5 juillet, où ils jouèrent une comédie déjà donnée antérieurement; cette circonstance fit que la recette fut insignifiante. Aussi le maître de l'hôpital, P. J. Delneffe, mécontent, refusa de mettre encore la salle à leur disposition. Le mayeur de Namur, de Cracempach, intervint et fit ouvrir la porte du théâtre, malgré l'opposition du maître de l'hôpital. Celui-ci, outré de la mesure, fit rédiger par le notaire Le Rousseau une protestation où il exposa tous ses griefs et se plaignit amèrement du mayeur, qui, d'après ses dires, savait que les comédiens n'avaient pas exécuté leurs obligations. La plainte fut portée au Conseil provincial, la juridiction suprême du comté de Namur à cette époque, et là, Delneffe vint déclarer qu'il n'avait pas voulu percevoir la recette de la soirée du o juillet, recette qui s'élevait à peine à 17 florins; après déduction des frais, les pauvres auraient à peine touché la somme de 10 florins!

Nous ne connaissons pas la suite qui fut donnée à cette plainte; il est probable que le départ des acteurs français mit fin au conflit.

Comme on le voit, il n'y avait pas à cette époque de théâtre à Namur; mais, étant donné la situation de la ville et la présence dans ses murs d'une garnison assez considérable, on peut supposer, bien que nous n'en ayons pas découvert de traces, que des troupes

de comédiens vinrent y donner de temps à autre des représentations. L'on était alors en pleine période de guerres entre la France et l'Espagne, et ces é^'énements politiques devaient souvent arrêter les tournées artistiques aux frontières de nos provinces. Cependant les armées françaises amenèrent parfois avec elles des troupes de comédiens : l'on sait que Namur fut assiégé par Louis XIV en 1692 et repris par les alliés en 1695. Pendant ces expéditions, des acteurs séjournèrent dans notre ville, et les sièges qu'elle eut à subir donnèrent lieu à des pièces de théâtre : l'Impromptu de la garnison de Namur, comédie en trois actes en prose, éditée en 1694; la Dragonne ou Merlin Dragon, comédie en un acte, jouée en 1695, ainsi que le Contre- Impromptu de Namur, comédie en prose en quatre actes ^

Pendant la longue et désastreuse guerre de la Succession d'Espagne, nos provinces furent, comme au xvii*' siècle, le théâtre des opérations militaires; les troupes françaises occupèrent surtout les provinces méridionales où elles avaient été refoulées après la défaite de Ramillies. L'allié de Louis XIV, Maximilien- Emmanuel, électeur de Bavière, reçut, en échange de son alliance, la cession des Pays-Bas, et lorsqu'il y arriva en juin 1711, ce fut Namur qu'il choisit comme résidence ^. Les Namurois firent d'importants sacrifices

1 Doyen, Bibliographie namuroisf, n°^ i7i, o2t el o25.

2 Au sujet de ce prince, voyez le beau travail de Fr. Van Kalken, La fin du régime espagnol aux Pays-Bas (Bruxelles, 1907). Sur son rôle à Namur, l'article de SI. horiuans dans les Bulletins iU l'Académie Royale de Belgique, 2» série, v. XL, pi). l<î<; el suiv.

pour installer luxueusemeiil leur nouveau prince : l'ancien Hôtel du Roi ^ fut restauré et orné de grandes toiles décoratives, peintes par Juppin. Maximilien-Emmanuel de Bavière fit tout d'abord une visite aux principales villes de ses nouveaux États, Namur et Luxembourg. Le 8 octobre, il revint se fixer dans notre ville. « Aimant les plaisirs, l'Électeur fit de Namur une résidence brillante et joyeuse. » Se donnant toutes les illusions de la royauté, il s'entoura d'une petite cour; ses hallebardiers, ses gardes de corps, ses hérauts d'armes donnèrent à notre ville une animation extraordinaire, qui en fit « un des plus agréables séjours de l'Europe. »

Un des premiers soins du prince lut de Taire jouer la comédie dans sa nouvelle résidence. Il n'y avait pas encore de salle de spectacle à Namur ; les troupes qui venaient y donner des représentations, demandaient que l'on mît à leur disposition soit la salle de l'hôpital, soit le rez-de-chaussée de la Boucherie -, comme cela se fit encore plus tard. Maximilien-Emmanuel fit aménager, dans le but d'y installer un théâtre, les bâtiments de l'Ecole dominicale, située dans la rue de Rupplémont.

Cette installation ne se fit pas sans protestation de la part des directeurs de l'École; mais on passa outre. Comme les rues qui y conduisaient, étaient fort étroites, on ménagea l'entrée des voitures dans les allées des maisons des avocats Douxchamps et Beaujoz, situées visà-vis du collège des Jésuites et qui par derrière tou-

1 Le Palais de Justice actuellement.

- Aujourd'hui le Musée archéologique.

chaient à la salle de l'École dominicale. L'appropriation de ce théâtre coûta près de six mille llorins. Au début de l'année 1712, l'Électeur fit venir des troupes d'acteurs auxquelles il alloua d'importantes sommes d'argent. Mais bientôt il eut une troupe de comédiens attachés à sa personne; par ordonnance du 6 juillet 1712, il leur donna un traitement annuel de 12000 livres, à prendre sur les revenus du pays. Ils furent en outre logés aux frais de l'État, dans une maison qui avait été précédemment mise par les Jésuites à la disposition d'une l'emme, « |)our apprendre à lire aux enfants. » Malheureusement, le séjour du fastueux Électeur ne dura guère : les événements politiques allaient l'obliger à quitter nos provinces sans aucun espoir de retour. Après le traité de Rastadt et la remise des Pays-Bas à l'Autriche (1714), Maximilien-Emmanuel retourna en Bavière où il alla mourir en 1720. Avec le départ de ce prince, Namur allait reprendre son allure tranquille et morne des siècles précédents, qu'était venu interrompre le règne brillant et magnifique de l'Électeur de Bavière. Le théâtre de la rue Rupplémont avait vécu!

Durant les premières années qui suivirent le traité de la Barrière S les bourgeois de Namur ne cherchèrent qu'à réparer les désastres causés par les guerres de

1 L'on sait que Nauuir fui une des places Tories on, en \erlii du lr;iiic (le 171;), lui placée une garnison hollandaise.

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