‹ Le théatre à RomeChapitre 11 sur 11 · LIVIUS ANDRONICUS · texte numérisé non relu

LIVIUS ANDRONICUS

Ici s'ouvrent de longs débats , causés par les textes contradictoires de Cicéron (qui combat lui-même l'opinion du philologue Ateius) , ceux d'Eusèbe et d'Aulu-Gcllc. La difficulté se trouve facilement dénouée par cette observation qui met d'accord les différents commentateurs : c'est qu'il y a eu deux prises de Tarente : l'une, par les consuls Papirius Cursor et Spurius Carvilius en 27'^ avant .T. -G. , et l'autre par Fabius Maximus en 209; cette dernière date, à laquelle s'était arrêté Ateius, justement réfuté par Cicéron , et qui avait causé l'erreur d'Eusèbe , ne pourrait s'accorder avec les divers témoignages de l'antiquité. En plaçant, au contraire, l'arrivée d'Andronicusà Rome en l'an 272, lors de la première prise de Tarente, tous les calculs se réunissent pour mettre d'accord les textes positifs de Tite-Live , de Cicéron, d'Aulu-Gelle et de Caton.

Esclave , puis affranchi do Livius Salinator , notre poète , déjà vieux , lorsqu'il fit représenter ses premières pièces , avait vécu bien des années dans l'esclavage avant de parvenir à la gloire.

Mais quel était le Livius Salinator qui lui donna la liberté, en récompense de son mérite et de ses services *? Il est assez difficile de le dire. Selon l'opinion que les savants ont embrassée sur ce point, ils ont donné à Livius Salinator le surnom de Lucius , de Caius ou de Marcus. Quelques-uns, il est vrai, ont pensé que de même que l'affranchi Publius Syrus et l'affranchi Titus Phaedrus , Livius Andronicus pourrait bien n'avoir ajouté à son nom que celui de son ancien maître. Plusieurs personnages du nom de Livius Salinator , s'étant succédé, il est impossible de spécifier quel fut parmi eux le maître d'Andronicus, si, les fastes consulaires à la main , l'on ne suit pas à pas l'histoire de chacun d'eux ; et le résultat de cette investigation sera d'autant plus

probable qu'il s'accordera avec les deux dates déjà acceptées : celle de l'arrivée à Rome de Livius Andronicus, et celle delà représentation de son premier drame, en 514 de Rome, c'est-àdire 240 avant J.-C. Le nom de L. Andronicus a donné lieu à Osann de hasarder une conjecture, qui n'a d'autre base que le désir de trouver une réponse aux diverses questions qu'il se pose. Démosthènes, au rapport d'un grand nombre d'écrivains, a eu pour maître de prononciation un certain Andronicus. Or, Démosthènes florissait vers l'an 355 avant J.-C, 115 ans avant qu'Andronicus présentât aux Romains son premier ouvrage; l'Andronicus d'Athènes ne pouvant être le père de l'Andronicus de Tarente, doit être très-probablement son aïeul ,1RU dired'Osann : il est assez difficile de prouver qu'il a raison ; mais il serait aussi peu aisé de prouver qu'il a tort. Quant à l'année de la mort de Livius Andronicus, on a pu se fonder, pour la déterminer, sur ce passage du Cato Major où le vieux censeur, après avoir rappelé qu'en 514, 7 ans avant sa naissance, Livius florissait à Rome, ajoute que le même poète a continué sa carî-ière jusqu'à l'époque où lui-même avait atteint l'âge de l'adolescence, c'est-à-dire sans doute 20 à 25 ans : Livius Andronicus, qui devait avoir 52 ou 53 ans en 514, peut donc avoir vécu jusqu'à l'an 546 ou 547 de Rome , 207 ou 208 ans avant J.-C. , et atteint l'âge de 83 ou de 84 ans.

Les discussions plus importantes, élevées sur la valeur poétique et littéraire des œuvres de Livius Andronicas , ne pouvaient s'appuyer que sur l'opinion exprimée par les écrivains anciens , seuls juges en cette matière, puisqu'ils possédaient seuls les ouvrages du poète. On a fait remarquer, avec raison, que le silence gardé sur Livius Andronicus, par certains poètes ou commentateurs qui ont cité avec éloge les noms de ses successeurs, ne pouvait rien

LiVlUS ANDRONICUS. 107

prouver contre son mérite réel. 11 avait, le premier, débrouillé l'art confus des vieux poètes de l'Italie : il ne pouvait donc être cité parmi les grands poètes tragiques ou comiques , dont les œuvres, composées postérieurement à lui, devaient nécessairement avoir sur les siennes une grande supériorité littéraire, surtout sous le rapport du style. Livius n'est ptis mentionné par Térenco , dans le passage où il rappelle ses illustres devanciers ; dans la liste où le grammairien Volcatius Segiditius fixe d'une manière assez arbitraire les rangs entre les poètes dramatiques de Rome, le nom de Livius Andronicus se trouve aussi oublié. Horace , si sévère à l'égard des anciens jXKîtes , ne ménage pas Andronicus, et fait à son mérite une part fort mince.

Le jugement auquel il semble raisonnable de se rapporter est celui de Cicéron (1),

L'opinion mafiifestée par Tite-Live, sur les poésies d'Ândronicus , est à peu près la même (2).

N'oublions pas, pour rendre justice à Livius Andronicus , que ce poète, demi-grec et demi-latin, était obligé de traduire, dans un idiome encore pauvre et grossier, les poésies dont il venait enrichir sa nouvelle patrie. Suétone, en parlant d'En ni us et de lui , fait remarquer qu'ils étaient obligés de se servir alternativement des deux langues. Il y aurait donc injustice à demander autre chose à notre poète, que ce que les circonstances où il se trouva lui permirent de donner. Nous ne nous attendions nullement à trouver chez lui une poésie régulière , et bien que le

(1) « NJhil est simul et inventum et perfectum; nec dubitari débet quin fuerint ante Homerum poelx. — Odyssœa latina est sic tanquam aliquod opus Dœdali , et Livianae fabula; non satis dignœ quae iteruni Icgantur. »

(2) « Carmen... illa tempestate forsitun laudabile rudibus ingeniis nunc abborrens et iaconditum si referatur. »

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grammairien TerentianusMaurus se soit donné la peine d'exposer les règles de la métrique régulièrement suivie, dit-il , par le traducteur latin de V Odyssée, nous trouverons, dans les vers mêmes qui nous ont été conservés , la preuve d'une imperfection qu'en vain voudrait nier Terentianus.

Tous ces débats , au sujet de quelques dates incertaines encore même après les travaux de la critique , ces opinions diverses émises sur le plus ou moins de génie poétique dont a pu être doué le poète de Tarente , ne valent pas un bon commentaire qui nous expliquerait avec précision et clarté le genre de service que les traductions d'Andronicus ont rendu à la littérature , à la langue, et par suite à la civilisation romaine. L'histoire des différentes phases par lesquelles a passé la langue de Virgile , objet du grand et important ouvrage de Funccius ( cette histoire que demandait pour notre langue française M. Yillemain, et que l'Académie française vient de commencer), gagnerait infiniment à l'étude sérieuse des textes laissés par le vieux poète. En comparant les passages des anciennes productions du génie italique, tels que nous les donnent les fragments des atellanes, des chants religieux , des satyres , des monuments législatifs que nous possédons encore , avec les écrits d'Ennius et de Livius luimême, on trouverait le moyen de donner une instruction plus utile et plus intéressante.

Le genre de service rendu par notre poète au Théâtre latin est, du reste, expliqué fort clairement par Tite-Live dans le passage fameux du livre VII de ses Histoires, dont nous avons plus d'une fois parlé , et qu'il convient de reproduire ici dans son entier :

« Sous le consulat de C. Sulpicius Peticus et de C. Licinius Stol», la peste continua (an de Rome 301 ; — 361 avant J.-C).

MVllS A^'DRO^ICL'S. 100

Il ne se fit rien de remarquable: seulement, pour demander la paix aux Dieux , on célébra pour la troisième fois depuis la fondation de Rome un Lectisterne. Et comme ni les remèdes humains, ni la bonté des Dieux ne pouvaient calmer la violence du mal , la superstition s'empara des esprits, et c'est alors, à ce qu'on rapporte , qu'entr'autres moyens d'apaiser le courroux des Dieux , on imagina les Jeux Scéniques , nouveauté pour ce peuple guerrier, qui n'avait eu jusque-là que les jeux du Cirque. Au reste , cette innovation , comme presque toutes les autres , fut dans le principe une chose de fort peu d'appareil , et qu'on avait même empruntée à l'étranger. Des bateleurs, venus d'Étrurie, dansant au son de la flûte , exécutaient à la mode toscane des mouvements qui n'étaient pas sans grâce. Bientôt nos jeunes gens s'avisèrent de les imiter, tout en se renvoyant en vers grossiers de joyeuses railleries , accompagnées de gestes qui s'accordaient assez avec la voix. La chose, une fois accueillie, se répéta souvent et prit faveur. Comme, en langue toscane, un bateleur s'appelait hister, on donna le nom ûliistrions aux acteurs indigènes, qui déjà ne lançaient plus comme d'abord ce vers , semblable au fescennin rude et sans art, qu'ils improvisaient tour à tour, mais qui représentaient des satyres mélodieuses, avec un chant réglé sur les modulations de la flûte, et que le geste suivait en mesure. « Quelques années après, Zîvms, qui, le premier, renonçant à la satyre, avait osé s'élever jusqu'à des compositions dramatiques et qui était, comme tous lesautdlirs de cette époque, acteur dans ses propres ouvrages, Livius, souvent redemandé, ayant fatigué sa voix, obtint , dit-on , la permission de placer devant le joueur de flûte un jeune esclave qui chanterait pour lui, et il joua avec plus de vigueur et d'expression , n'étant plus gêné par le souci de ménager sa voix. Dès-lors, l'histrion avait fait es gestes

iiO LE THÉÂTRE A ROME.

pendant qu'un autre chantait pour lui ( ce que l'on appela cantare ad manum], et réserva sa voix pour la partie du drame qui était dialoguée. Après que celte loi eut prévalu dans les représentations, la libre et folâtre gaîté des jeux disparut, et, par degrés, le divertissement devint un art. Alors la jeunesse, abandonnant le drame aux histrions , reprit l'usage des anciennes bouffonneries , entremêlées de vers , et qui plus tard , sous le nom à' Exodes , se mêlèrent le plus souvent diW\ Alellanes. Ce genre d'amusement qu'elle avait reçu des Osques, la jeunesse se l'appropria et ne souffrit pas qu'il fût profané par les histrions. Aussi demeura-l-il établi que les acteurs d'atellanes ne sont exclus, ni de la tribu ni du service militaire, n'étant pas considérés comme de véritables comédiens. Parmi les humbles commencements des autres institutions, j'ai cru pouvoir aussi placer la première origine de ces jeux , afin de montrer combien fut sage, en son principe , ce divertissement aujourd'hui si follement coûteux , et auquel suffit à peine la richesse des plus opulents royaumes. »

Cet important passage, dans lequel Tite-Live résume les transformations diverses, subies par le théâtre de Rome, antérieurement à l'époque où Ândronicus s'éleva, comme le dit l'historien, jusqu'à des conceptions dramatiques , peut nous faire mesurer le chemin immense qu'il fît parcourir d'un seul coup à la Muse romaine. A la suite des essais grossiers, il faisait apparaître tout à coup ces grandes compositions scéniques de Sophocle et d'Euripide, qui, même~dans ses traductions imparfaites, durent étonner et ravir les habitants illettrés du Latium. C'était tout un monde nouveau qu'il découvrait à leurs regards, c'était dans la région des idées une perspective immense. C'est ce dont ne paraissent nullement s'inquiéter quelques honnêtes savants d'Allemagne, qui consacrent leur temps et leurs veilles à élu-

LIVIDS ANnBONICUS. 111

cider des points obscurs de biographie, et à rapprocher péniblement des textes nombreux pour arriver à la fixation d'une date , à la détermination d'un lieu, à la rescension d'un passage contesté. Quel que soit le mérite de pareils travaux , gardons-nou» bien de les regarder comme l'unique but auquel doive prétendre la critique littéraire. Voyons , avant tout , dans le poète qui transportait dans l'idiome romain les merveilleuses aventures deVOdyssée homérique, qui, sur cette scène récemment élevée, faisait parler la colère dAjax, la douleur d'Electre, la fierté d'Achille, les fureurs d'Hermione, un novateur hardi, un initiateur d'une haute valeur, un de ces hommes rares qui sont appelés par leur influence à changer peu à peu la face de la société. Les poètes, qui , entraînés, par son exemple et encouragés par ses succès, se lancent après lui dans la carrière, les Ennius , les Pacuvius , les Plaute , les Térence , achevèrent son œuvre , et la rude et grossière Italie put se flatter enfin de posséder, grâce à ces grands hommes , une littérature riche et brillante.

Sans doute , cette conquête du génie grec sur la société romaine souleva les oppositions des vieux gardiens des mœurs et des coutumes antiques : et comme la corruption , le luxe et l'immoralité entreront à Rome à la suite des poètes , des philosophes et des orateurs que lui enverra la Grèce , on attribuera aux arts, aux lettres, à la poésie, à l'éloquence, une influence désastreuse ; et les progrès des lumières étant contemporains des progrès de la démoralisation , on en rejettera la faute sur ces études littéraires, dont nous félicitons notre vieil Andronicus d'avoir été le promoteur. Tite-Live, lui-même, comme nous le voyons à la fin du chapitre que nous avons cité, comparant les grossiers rudiments de l'art scénique avec les développements

grandioses qu'il recevra plus tard , se prend à regretter ces temps antiques , où , à des mœurs rudes et sévères correspondait un art aussi rude et aussi grossier. Gardons-nous de nous laisser entraîner à de semblables regrets. Les misères du présent ont engagé de tout temps les plus grands hommes à porter sur les temps passés un regard de préférence ; et tous les âges qui précèdent celui dans lequel nous vivons nous semblent toujours être des âges d'or. Ce qui n'est vrai pour aucune époque ne l'est pas davantage pour ces âges primitifs de Rome naissante, ou de Rome préludant , par des empiétements progressifs sur les petits peuples qui l'environnaient, à l'envahissement et à la conquête du monde. Les mœurs de Rome illettrée et pauvre n'étaient pas , croyons-le bien , aussi pures et aussi réglées qu'on le prétendit plus tard. Les arts et la civilisation de la Grèce étaient inconnus à ces époques primitives de la République, où, d'après le témoignage de Tite-Live lui-même, nous trouvons tant d'exemples de crimes , sévèrement punis par les lois. Que de fois ces lois sévères n'eurent-elles pas à punir le crime des Vestales? N'était-ce pas, par exemple, près d'un siècle avant la représentation des pièces dramatiques deL. Andronicus, qu'eut lieu cette épouvantable association de 170 matrones romaines , convaincues d'avoir fait périr par le poison un grand nombre de victimes? Les empoisonneuses Cornelia et Sergia, forcées de se dérober au supplice , en avalant elles-mêmes les potions qu'elles avaient préparées, n'appartenaient-elles pas à une époque où aucune trace des lettres grecques n'avait encore paru à Rome, l'an 328 avant l'ère chrétienne? Cette pauvreté des premiers Romains , cette grandeur d'âme qui , dans les Curius et les Cincinnatus, s'associait si bien avec des habitudes simples et frugales , quelques caractères d'une magnanimité imposante ,

LIVIUS ANDRONICIS. 1 I 3

ne doivent pas nous égarer au point de nous faire admirer outre mesure des époques que l'irréflexion nous dépeint comme ayant été le théâtre de toutes les vertus. L'esprit un peu trop sceptique de Voltaire l'a sans doute conduit à un excès opposé , lorsqu'il a révoqué en doute la réalité même de ce mérite, proclamé comme ayant été celui de certains grands hommes des premiers siècles de la République. «Mais, tout en adoptant avec réserve son opinion sur ce qu'il appelle la chimérique histoire des vieux RomainSy nous nous garderons néanmoins de venir aussi, à notre tour.

Avec simplicité , Nommer vertu ce qui fut pauvreté !

Concluons que l'introduction des lettres grecques , par L. Andronicus, fut loin d'être un malheur pour Rome, et procédons, sans nous arrêter , à l'examen des productions poétiques de ses successeurs.

GNEIUS NiEVIUS.

Après Livius Ândronicus, ce Romain de la Grande-Grèce qui fit passer dans la langue du peuple conquérant les chefs-d'œuvre de la nation que celui-ci devait bientôt soumettre à sa domination , nous trouvons un autre poète, son successeur, et presqpe son contemporain, Cneius N^evius, dont le surnom de Sanga, qui lui est donné par un grammairien, n'est justifié par aucun témoignage authentique. Plusieurs des passages de Cicéron et d'Aulu- Gelle, mentionnés plus haut , fixent d'une manière assez authentique les principales dates de l'histoire de NaBvius. Né en 488 , deux ans avant le commencement de la première guerre punique, il fit représenter sa première pièce en 523 de Rome (230 avant J.-C). Exilé en 550 (203), il mourut à Utique en 552 (201), Tannée même où se donna la bataille de Zama.

Ceux qui le font naître en Campanie se sont fondés sur le passage d'Aulu-Gelle , qui signale son langage comme empreint de l'orgueil Campanien (/)^enwm superbiœ Campaniœ) , et n'ont pas réfléchi qu'il ne s'agissait pas ici de déterminer le lieu de naissance du poète , mais de caractériser son humeur par une comparaison avec un peuple dont l'orgueil était en effet devenu proverbial à Rome. Tout prouve, au contraire, que C. Naevius était né à Rome : les diverses circonstances connues de sa vie, les frag-

nients de ses poésies , la tendance générale de son talent , les expressions employées par les écrivains romains à son sujet, se réunissent pour confirmer cette assertion. De ce que Pline l'Ancien mentionne une porte Naevia qui se trouvait à Rome sur le mont Aventin , il faut conclure , non que Nqevius ait donné son nom à cet endroit, car ce nom est bien antérieur à l'époque de sa naissance; mais que sa famille habitait depuis bien long-temps celte partie de la ville, occupée par les plébéiens. Voué pendant sa longue carrière à la défense du parti populaire , il puisa dans son âme , toute romaine , cet esprit de hardie indépendance et d'indomptable liberté, avec lequel il attaqua les chefs les plus redoutés du parti patricien. Un affranchi , un étranger n'eut pu avoir une pareille audace.

Ce qui caractérise, en effet, avant tout, C. Naevius et ce qui détermine en même temps la tendance de ses ouvrages, c'est cet esprit d'opposition contre l'aristocratie romaine. Dans son style , tout romain par la précision et la rude austérité de sa forme , il attaqua sans ménagement les hommes les plus puissants. Les Metellus , nouvellement arrivés à une prospérité qui devait croître avec les vertus dont s'illustra cette grande famille; les Scipions , dont le chef, le premier, l'Africain, fondait déjà d'une manière si brillante la puissance et l'éclat , furent traduits sur la scène romaine , étonnée de voir se reproduire la liberté toute démocratique de la muse d'Aristophane :

Falo Melelli Romae consules fiunt ,

avait osé dire le poète, à une époque où les Metellus ne faisaient que

préluder à une gloire dont l'éclat eût plus tard désarmé la satire.

« Ce grand Scipion, dit-il dans une autre pièce, qui a depuis

signalé son bras dans des combats glorieux , dont aujourd'hui

CNEllIS N^VIUS. 117

chacun célèbre les exploits ; cet homme éminent entre tous les Romains, fut un jour surpris par son père auprès de sa maîtresse , et tout penaud , couvert d'une simple tunique , fut obligé de rentrer à la maison. »

Au vers hardi dont il frappait Metellus, le vers suivant répondit par une menace :

I^bunl Melelli nialum Nœvjo poète.

Cette menace ne tarda pas à être suivie d'un effet terrible : Nœvius fut jeté dans les fers. Fut-il délivré par le peuple, après deux pièces nouvelles, dans lesquelles il s'efforça d'émouiser les traits de ses premières satires ; reçut-il , par l'intervention des tribuns , la récompense de son zèle pour l'égalité démocratique? C'est ce que l'on ne peut affirmer. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il ne fut pas plus sage , après avoir été mis en liberté , qu'il ne l'avait été avant qu'il fût victime de la vengeance des Metellus et des Scipions. Pendant qu'il gémissait dans les fers, un autre poète avait fait acte de bon confrère , et signalé, par une allusion facilement saisie parles auditeurs, le malheur du poète populaire :

Os columnalum poelae inesse audivi barbaro , Quoi bini custodes semper lotis horis accubant.

( Miles gloriosus , II, 2, v, 56, )

Une seconde fois, le poète barbare (c'est ainsi que, dans sa pièce dont les personnages étaient grecs. Plante devait désigner un poète romain ) succomba sous les poursuites de ceux qu'il avait si souvent traduits, sans ménagement, devant les risées- du peuple. Il fut exilé, se retira à Utique et n'y put vivre que deux années, loin de cette patrie qui devait lui être d'autan plus chère , qu'il avait eu le bonheur de combattre et de soufiPr

pour elle! En comparant les passages au moyen desquels il nous est possible d'établir la chronologie du poète , nous apprenons que c'est en 201 avant J.-C. que le courageux poète cessa de vivre.

Les diverses circonstances que nous venons de rappeler nous donnent d'avance une idée du caractère de Naevius , et nous indiquent déjà l'esprit de ses poésies. Entre Livius Andronicus, qui resta grec dans ses habitudes comme dans ses compositions poétiques , et le grand po^te Ennius , qui sut si bien fondre dans sa poésie latine ses importations étrangères qu'il mérita le nom de poeta semi- grœcus , une place à part doit être donnée à C. Naevius, romain pur sang, si je puis ainsi parler, par sa naissance, son génie, son langage et ses actes politiques.

Les ouvrages de Naevius , d'après les divers fragments qui nous restent , et les témoignages des écrivains romains, furent nombreux : et c'est jusqu'à lui qu'il faut remonter plutôt qu'à Ennius , pour trouver le premier exemple des diverses branches de la poésie romaine. Un poème épique , tiré d'un sujet éminemment national , la première guerre punique , précéda d une manière brillante 'les Annales d'Ennius et l'épopée de Virgile. Ses tragédies, traduites du grec avec une liberté qui ne s'asservissait ni à la lettre ni à la marche tracée par les tragiques qu'il imita plutôt qu'il ne traduisit , frayèrent la route à ses successeurs Pacuvius et Attius. EnQn, pour ce qui concerne la comédie , non content d'emprunter à l'ancienne comédie grecque d'Eupolis, de Cratinus et d'Aristophane, sa liberté et son indépendance politique, Naevius, le premier, tirant de l'histoire romaine elle-même les sujets qu'il disposait pour la scène , peut être considéré comme l'inventeur de cette comédie romaine, nommée, comme je l'ai dit, Togata, par opposition à la PalliatOy

CNEIUS N^VIUS. 119

OU comédie grecque. 1! y a lieu même de penser que , dans cette carrière, il fut l'instigateur des diverses tentatives qui furent faites dans les genres les plus variés, depuis la fabula Prœiexta, ou drame sérieux , classe dans laquellepeut être rangé son ^omwZws, jusqu'aux genres les plus bouffons, jusqu'aux atellanes et aux satyres. Les tragédies qui lui sont attribuées, et dont quelquesunes doivent être détachées de cette liste , pour ôtre portées au compte de Livius et de Laevius, dont les noms furent souvent confondus avec le sien, sont : JEgisthe, Alceste , Andromaque , Danaë , Iphigénie , Lycurgue , les Phéniciennes, Protésilaodamie , et YEquus Trojanus , ou dolus , dont le héros était le fourbe immortalisé par Virgile, pour avoir causé, par ses artifices, la ruine de Troie. Romulus, cette pièce Togata, si essentiellement romaine et nationale , la première sans doute des fabulœ Togatœ, et Clastidium, la première des pièces Tabernariœ , sont souvent cités; et un grand nombre de titres de comédies, reproduits par les grammairiens , attestent la fécondité de son génie.

Le poème héroïque dont le sujet était la première guerre punique , ce premier essai d'épopée nationale écrit et publié en un seul livre, fut plus tard divisé en sept chants, ou livres, par le grammairien Lampadion. On s'accorde pour considérer les deux premiers hvres comme étant plutôt épiques, tandis que les cinq derniers étaient plus conformes à la marche et à la vérité de l'histoire. C'est dans les deux premiers livres, en effet, que, mettant en œuvre les premières traditions troyennes et rappelant l'origine grecque des descendants d'Enée , le vieux poète peignait l'incendie et les derniers moments de Troie , la fuite d'Enée, les malheurs de Didon , les premières haines causées par la perfidie d'Enée, la passion de la reine de Carthage, origine de cette grande querelle qui devait armer plus tard , l'une contre l'autre ,

les deux nations dont ses chants célébrèrent les hauts faits. Ce n'est pas pour Naevius un médiocre sujet de gloire, que d'avoir ouvert la carrière à Ennius et surtout à Virgile ; car il paraît que ce n'est pas seulement dans le fumier du second que le chantre de Didon alla recueillir quelquesr-unes de ses perles : Naevius, avant le poète des Annales , avait préparé le terrain sur lequel le chantre de Mantoue éleva son sublime monument. Dans les cinq derniers chants, les divers événements de cette première guerre punique , à laquelle le poète avait pris part , le récit de ces batailles au sujet desquelles il pouvait aussi dire : et quarum pars magna fui , étaient l'objet de vers inspirés par un patriotique enthousiasme, et dont la lecture dut être un objet d'orgueil pour ses contemporains.

J'ai déjà fait connaître ci-dessus les titres des tragédies composées par Naevius. Il paraît que lui aussi choisissait deux pièces grecques pour en faire une seule , ainsi que le fît plus tard Térence , qui , répondant aux détracteurs qui l'en accusaient comme d'une profanation , s'autorisait de l'exemple de ses devanciers (1 ).

Ses traductions , ou plutôt ses imitations , étaient l'œuvre d un esprit indépendant et libre, qui sait donner un nouveau tour à ce qu'il emprunte. Il sut montrer la même liberté dans les comédies qu'il imita, soit de l'ancienne Comédie d'Aristophane, soit du Théâtre de Ménandre.

Mais ce qui distingue surtout Naevius, c'est son style. C'est par là qu'il justifie le soin que j'ai pris de lui assigner une place à

(1) Qui cum hune accusant , Nccvîum , Plautum , Ennium

Accusant , quos hic noster auctores habet.

( Andritnne , Prologue, )

CNEIIJS N^VILS. 121

part, un rang qui le distingue profondément de Livius \ndronicus, son prédécesseur, et d'Ennius qui l'a suivi.

Celui-ci, qui fut aussi un grand poète, se vante, le premier, d'avoir enrichi la langue des Romains et la poésie nationale, d'une versification harmonieuse et régulière; et tout en signalant les titres incontestables qu'il possède à la reconnaissance de Rome , il se montre assez injuste envers Cneius Naevius :

« Avant moi , dit-il, d'autres avaient chanté dans des vers semblables à ceux que composèrent autrefois les Faunes et les Prophètes. Personne encore n'avait franchi les roches escarpées qui servent de séjour aux Muses, et soigné son style. » A cela, Cicéron répond que si I^nnius avait trouvé si méprisables tous ses devanciers, il n'aurait pas laissé de côté, lui qui a cherché tous les sujets de poésie , celui que Naevius avait déjà traité et qu'il craignait de ne pas pouvoir surpasser sans doute : « Car si ton « style, ô Ennius, ajoute l'orateur romain, fut plus harmonieux, a lui sut écrire avec une verve et une éloquence admirables. » Ajoutons que si Ennius, inventeur du vers héroïque , peut, avec quelque raison , se féliciter d'avoir , sous ce rapport , dépassé le poète qui n'avait pas franchi les bornes de l'antique mètre saturnien, il n'en est pas moins juste de donner à Naevius un mérite qui lui était propre : c'est d'avoir parlé mieux que personne cette langue latine , ce véritable idiome romain , qui se perdit plus tard au milieu des richesses du langage grec , avec lequel il fut bientôt confondu. Plus tard, les hommes désireux de rechercher les antiques formes du langage national, de ce latin pur de toute imitation étrangère et de tout emprunt, aimaient surtout à le retrouver dans les poésies de Naevius ,plus précieux encore, sous ce rapport, que Plante lui-même : « Lorsque j'entends Laelia, ma bru , parler, dit Cicéron (et vous savez que les femmes retien-

nent aisément les formes de la langue primitive qu'elles apprennent dès leur enfance et qu'elles n'oublient pas] , il me semble entendre Naevius et Plaute. » L'auteur de la première épopée latine devait être, avant tout, romain par son langage aussi bien que par le cœur.

Dur et sévère, son style se distinguait par sa simplicité mâle et sa précision. Le langage des Romains de la première époque offrait l'image de leur caractère. De même que le soldat marchait droit à l'ennemi , sans se détourner; de même, dans la langue qu'il employait, il ne songeait qu'à exprimer simplement, sa pensée, sans avoir recours aux ornements et aux recherches de l'élégance. La langue latine, à son origine, trouvait dans cette simplicité, dans l'absence de ces tours harmonieux et de ces phrases périodiques et nombreuses que les Romains surent emprunter à la langue des Grecs, des qualités précieuses, quelque chose d'énergique , et en même temps cette propriété d'expression qui devait particulièrement ôtrechère aux amateurs de l'idiome antique. Auguste, qui en regrettait la clarté et la simplicité, à l'époque où le génie de Cicéron et de Virgile l'avaient porté à un si haut degré d'élégance et d'harmonie, aimait, nous dit Suétone, à rappeler le souvenir de ces premiers monuments du langage latin. Lui-même affectait d'éviter les inversions et les tours de phrase qui donnent au style de la grâce , de l'élégance et de l'harmonie sans doute, mais qui n'obtiennent ces qualités qu'aux dépens de la clarté. L'ordre logique de la pensée , dont l'observation forme le caractère particulier des langues modernes , et qui les distingue des idiomes anciens , essentiellement poétiques et procédant par l'inversion , lui paraissait être le meilleur pour la conversation et pour les discours même qu'il prononçait en public. Pour trouver cette propriété, il faut remonter à l'époque

CNEIUS N^VIDS. 123

deNaevius, et les vers que nous avons de ce poète nous font comprendre son genre de mérite.

Stiéglitz le place au troisième rang parmi' les poètes tragiques de Rome, après Pacuvius et Attius. Cicéron , évidemment, met entre Livius et lui une grande différence. S'il compare les œuvres de Livius aux statues de Dédale, il assimile celles de Naevius aux travaux plus perfectionnés de Myron. Quinze ans après la mort de Livius, les Romains ne comprenaient plus son langage : les pièces de Na3vius étaient encore vues sur la scène avec plaisir •par les contemporains de Cicéron. Horace avouait que les Romains en conservaient un souvenir ineffaçable :

Naevius in nianibus non est , et mentibus hœret , Pêne recens...

Du reste, bien qu'il faille, sous le rapport delà poésie, reconnaître dans le vers d'Ennius un grand progrès sur le sien , il est juste de remarquer que Nœvius perfectionna si bien le mètre saturnien , que le grammairien Diomède put dire qu'il en avait été l'inventeur. Il sut employer avec talent, dans les tragédies et les comédies , les autres mètres usités pour ce genre de composition par les Grecs. Il offre , avec le style de Plaute , plus d'une analogie. Comme lui , il présente de nombreux exemples d'onomatopées empruntées à la muse expressive d'Aristophane. On trouve aussi dans ses Fragments quelques exemples d'allitérations tels que le suivant :

Libéra lingua loquemur ludis liberalibus.

Son énergie , image de l'indépendance et du courage dont il fit preuve , le distingue plus que toute autre qualité. Fidèle à ses affections comme à ses répugnances politiques , aussi attaché à Caton et à Atilius Çalatinus qu'il était intraitable dans ses atta-

ques contre les grands personnages qui s'opposaient aux libertés populaires et aux exigences de la démocratie, il détestait, comme il le dit lui-même , les orgueilleux qui veulent s'élever au-dessus des autres ; il a toujours préféré à l'argent la liberté. Tandis qu'aprèl" lui Ennius, selon la remarque de Niéhbur, alla puiser pour ses chants poétiques, dans les Annales des Pontifes, où se recueillaient les récits des hauts faits des patriciens, il alla, lui , chercher ses inspirations dans les traditions nationales , dans ces antiques mythes romains consacrés à la gloire des plébéiens.

Cette énumération des qualités qui distinguent Naevius, comme poète et comme homme , fait regretter vivement qu'on n'ait pu sauver de l'oubli un plus grand nombre de fragments de ses nombreuses poésies. Ils justifieraient probablement les éloges qu'il a reçus de tous les écrivains anciens, et feraient ressortir ce mérite, qui lui est propre , d'avoir plus qu'aucun écrivain de Rome conservé et reproduit cet idiome national, ce langage latin qui, avant lui, n'existait pas encore , et qui, après lui , n'exista plus.

Il avait sans doute le pressentiment de sa valeur poétique et littéraire , et de la métamorphose que l'imitation des beautés de la langue des Grecs allait faire subir à celle des Romains , lorsque dans l'épitaphe qu'il composa pour lui-même, il prétend, avec cet orgueil que l'on est accoutumé à pardonner aux poètes, qu'après sa mort les Muses cessèrent, à Rome, de parler la langue

latine :

MoFlaleis immortaleis flere si foret fas , Fièrent divae Camenae Nœvium poelam ; Itaque postquam est Orcino tradilus thesauro, Oblilei sunt Homae loquier latinâ linguâ.

Quintus Ennius, que l'admiration de toute l'antiquité^ romaine n'a cessé de célébrer comme un homme de génie , naquit à Rudie , près Tarente , vers l'année 239 avant J.-C. Caton le trouva dans l'île de Sardaigne et l'amena à Rome en 205. Le célèbre censeur crut- il trouver en lui un digne successeur du poète Naevius , et chercha-t-il à faire servir ses talents à la défense des principes poJJtiques dont Naevius avait été victime? C'est ce que nous ne pouvons aflirmer : ce qu'il y a de certain , c'est que ce ne fut pas dans le parti soutenu par Caton que se rangea Quintus Ennius qui, bien qu'habitant du quartier de TAventin , s'attacha aux illustres représentants de cette aristocratie romaine que son prédécesseur avait poursuivie de ses sarcasmes. D'illustres amitiés lui embellirent le séjour de Rome , et il trouva, dans l'exemple des Scipion et desLélius, des hauts faits et des vertus qui inspirèrent sa muse, vouée désormais à célébrer la gloire de sa nouvelle patrie. Il puisa , à l'école de ces grands hommes , cet amour du beau qui est pour le poète la source des émotions et des sentiments sublimes (1); et plusieurs circonstances de sa vie , rapportées par les historiens , nous ap-

(1) L'amitié d'un grand homme est un présent des Dieux.

VoLTilKE,

prennent qu'il fut digne des personnages distinguos qui l'admettaient dans leur intimité. C'est un bien beau spectacle que celui que présentent ces illustres citoyens, ces grands capitaines, ces magistrats révérés , se délassant au milieu du commerce des Muses, des fatigues de la guerre ou des labeurs de l'administration. On vante l'esprit et l'amabilité d'Ennius , les cb?rmes de sa conversation, l'étendue et la variété de ses connaissances, la bonté de son cœur. Lui-même, si l'on en croit Aulu-Gelle, aurait fait allusion à l'intimité qui unissait le poète aux grands hommes d'État qui se trouvaient alors à la tète de la République, dans un passage remarquable de ses Annales, liv. Yll. Il y introduit auprès de Geminius Servilius un poète, vivant avec ce général dans une familiarité qui rappelle celle qui l'unissait lui-mônie aux Scipions.

Les difîérents traits de ce portrait sont d'accord avec ce que les contemporains d'Ennius nous apprennent de lui. Il est vrai qu'une réserve, facile à concevoir ne leur a pas permis d'y ajouter cette particularité que le satirique Horace révèle, avec sa malignité ordinaire. C'est que le chantre de la gloire romaine n'embouchait la trompette héroïque qu'après avoir bien bu, à l'exemple de ce vieux Caton , son patron, dont on a dit*

La vertu du vieux Caton , Par les anciens si prônée, De vieux Falerne , dil-on , Fut souvent enluminée.

D'accord, en ce point , avec le poète Cratinus qui disait qu'un buveur d'eau ne pouvait être qu'un mauvais poète , Ennius renvoyait au puits de Libon les hommes sobres (1).

(5) Ennius ipsc pater nunquatn , nisi potus, ad arma

Prosiliif dicenda...

HORACE , I, Epis. 10,

Mais, hélas! il faut bien encore s'en rapporter à Horace pour une autre circonstance de la vie du poète , c'est que la goutte fut le prix de cette triste habitude que le poète, en confrère peu indulgent, condamna sans pitié, en déclarant qu'elle avait reçu une punition méritée dans les douleurs qui affligèrent la vieillesse de notre pauvre Ennius (1).

Du reste , il paraît que le poète s'en était aisément consolé , puisqu'il nous apprend lui-même que jamais il ne faisait de meilleurs vers que lorsqu'il était saisi de quelqu'accès de goutte:

Nunquam poelor , nisi podager.

La goutte et le vin ne l'empêchèrent pas de prolonger sa carrière jusqu'à l'âge de 70 ans. Honoré, estimé pendant sa vie par les Scipions , il reçut , denx ans après sa mort , un témoignage d'admiration bien honorable. Scipion l'Africain voulut que la statue du poète fût placée auprès de son tombeau. Le premier, l'Africain, dit Pline, voulut que le nom du poète, son ami, figurât auprès du sien, parmi ses titres de gloire, sur cette inscription qui rappelait qu'il avait enrichi Rome des dépouilles des trois parties du monde (2).

Cicéron rapporte une circonstance qui, fort peu importante en elle-même, atteste seulement la familiarité dans laquelle Ennius vivait avec les différents membres de cette illustre famille des Scipions. Scipion Nasica était allé voir le poète : et sa ser-

(1) Ennius ipse paler, dum pocula siccat iuiqua, Hoc vitio taies fertur meruisse dolores.

(2) Ovide a signalé cette circonstance :

Ennius cmcruit Calnbris in montibus ortus Conligiius poni , Scipio magne, libi.

On sait que les tombeaux des Scipions étaient construits au-delà de la porte Capène , aujoard'hui via S. Sebastiano, ancienne voie Appia. On y vojait les statues de Pubiius Scipion , de Lucius Scipion et du poète Ennius. L'édifice a disparu : il ne reste que le souterrain creusé au-dessous, dans le tuf.

vante, qui avait, reçu sans doute une consigne sévère, avait répondu que son maître était absent. Scipion eut quelques raisons de penser que le poète était réellement à la maison. Il s'éloigna sans rien dire. Quelque temps après, Ennius va voir à son tour son ami Scipion Nasica. « Je n'y suis pas, lui crie celui-ci aussitôt qu'il l'aperçoit. » — « Mais comment n'y êtesvous pas, réplique le poète étonné: n'est-ce pas vous qui me parlez'? » — «Vous êtes bien peu civil, répond alors Scipion: comment ! j'ai cru*ce que me disait l'autre jour votre servante , lorsqu'elle m'a dit que vous étiez absent, et vous ne voulez pas, vous , me croire moi-même ? »

Tous les écrivains s'accordent pour reconnaître dans Ennius un génie fécond et élevé, un talent puissant et original. Il s'exerça dans presque tous les genres. Il nous reste quelques fragments de son poème historique, de ses tragédies, de ses satires, de la traduction qu'il avait faite du sceptique Evhemère. Il avait sans doute composé des comédies, et les chœurs qui accompagnent quelques-unes de ses tragédies prouvent qu'il s'était essayé avec succès dans la poésie lyrique , pour laquelle il avait dû travailler avec assez de peine à assouplir l'idiome encore rude et grossier des Romains.

Venu à la suite du grec Andronicus , et du latin Naevius, l'auteur des Annales était appelé à faire le premier cette alliance du génie grec et du génie romain, qui, après avoir produit pendant un siècle des essais plus ou moins heureux, dont les plus brillants eurent lieu dans le drame, eut pour résultat cette admirable littérature qui s'ouvre avec Cicéron et Lucrèce pour se terminer à la mort d'Auguste, époque où l'on vit à la fois les plus heureux génies et les plus nobles productions de l'esprit humain, époque digne de lutter, par des mérites qui lui sont propres, avec le grand siècle de Périclès.

Ce n'est pas une petite gloire pour Ennius d'avoir ainsi ouvert la carrière , et de pouvoir se vanter d'avoir été pour Rome ce qu'Homère avait été pour les Grecs.

Le poète avait lui-môme le sentiment de sa valeur, et des services qu'il rendait à la langue de Rome, lorsqu'il écrivait cette épitaphe pour lui-même :

« Romains, c'est ici l'image du vieux poète Ennius, qui a « chanté les exploits de vos pères. Que personne ne verse des « pleurs à mes funérailles... Pourquoi? — C'est que je vis im- « mortel dans la mémoire des hommes (1). »

C'est ainsi que pensait le poète Lucrèce, lorsqu'il disait, en parlant d'Ennius : u Ce poète fut le premier qui , des sommets heureux de l'Hélicon , transporta chez les Romains les palmes éternelles. »

Mais ce fut surtout Cicéron qui témoigna le plus vivement son admiration pour le poète de Rudie. C'est au soin qu'il a pris de citer fréquemment les vers de ses différents ouvrages, que nous devons l'avantage de pouvoir nous former une idée du mérite poétique d'Ennius : « Poète ingénieux et sublime , dit-il en parlant de lui , notre grand poète Ennius ! » Il s'étonnait de ne pas voir toujours ses contemporains partager son enthousiasme; il regardait comme une espèce de honte, pour Rome, de ne pas attacher le plus grand prix à ces poésies sublimes qui leur permettaient de voir représenter, dans la langue des Latins, les chefs-d'œuvre de Sophocle et d'Euripide.

Sans doute, les vers d'Ennius manquent de cette élégance et

(1) Adspicite, o cives, scnis Ënnii imagini' furmam

Heic veslrùm pinxit maxuma facta putrum ; Nemo me lacruraeis decoret , ncc funera flelu Faxit. Quur ? Volito vivu' per ora viitim !

de cette harmonie qui ne pouvaient appartenir à la langue de son temps. Cette langue n'était pas encore fixée ; sa prosodie est encore irrégulière et boiteuse, comme le ditQuintilien, et quoiqu'il ait déjà réussi à donner au vers héroïque cette force et cette majesté qui l'ont fait choisir par les poètes épiques, il a plus d'une fois été arrêté par la difficulté de plier la langue de Caton à cette grandeur et à celte noblesse soutenues , qui devinrent plus tard la gloire de Virgile. Mais les services qu'il rendit, même en ce point, aux Romains ne sont pas moins réels: les anciens grammairiens l'ont reconnu hautement. Ce qui prouve, d'ailleurs^ que l'imperfection de son style et la rudesse de sa prosodie n'étaient pas portées à un degré si monstrueux, c'est que longtemps après , même au moment où la langue avait reçu ses plus grands perfectionnements , ses pièces étaient représentées au théâtre, où elles produisaient les effets les plus puissants, et son poème épique , étudié par les poètes qui , à l'exemple de Catulle et de Virgile , ne dédaignèrent pas de le traduire et souvent de le copier plus d'une fois.

Son ouvrage le plus important* avait pour objet l'histoire primitive et contemporaine de Rome ; les commentateurs le divisèrent en dix-sept ou dix-huit livres. Il faut croire qu'il n'avait pas la prétention de composer une épopée ; les passages assez considérables que nous possédons de ce poème nous attestent qu'il s'agissait moins, comme l'a fait si bien Virgile, de célébrer la mystérieuse origine de Rome , que de raconter les faits les plus brillants de son histoire jusqu'à l'époque de la deuxième guerre punique (1).

(i) On peut lire , dans l'excellent ouvrage de M. Egger ( Latini sermonis vetustioris reliquiœ ) tous les fragments qui nous restent des Annales d'Ennius.

QU1NTU5 ENNTUS. 131

Je m'occuperai uniquement de son Théâtre. Le moment où il fut amené à Rome par Caton le Censeur est une époque importante dans l'histoire littéraire; il était alors âgé de trente ans environ; il y avait alors un siècle que Fabius Pictor avait peint le temple du Salut; un demi-siècle à peu près qu'avait été érigée la colonne Rostrale , et trente-cinq ans que le poète Livius Â.ndronicus avait fait représenter sa première tragédie. Il arrivait deux cents ans après la mort d'Euripide et cent treize après celle de cet Evhemère dont il traduisit Vl/istoire sacrée ^ cent ans après celle de Diphile et de Rhynton , quatre-vingtcinq après celle de Ménandre; soixante-dix-huit après celle de Lycophron , cinquanle-un après celle de Philémon. Alors le vieux C. Naevius partait pour son exil et Polybe venait au monde. Déjà le théâtre romain était arrivé au moment où il allait prendre son brillant essor : Cecilius Statius pouvait avoir 35 ans et Plaute 22; Ennius précédait Térence de 13 années, Pacuvius , son neveu , de 25, Attius de 35, Cicéron d'un siècle. Alors commencera pour Rome une autre ère littéraire. Celle qu'ouvrit Ennius fut surtout remarquable par les progrès de l'art dramatique : le poète avait composé un grand nombre de pièces.

La Médée est celle des pièces d'Ennius dont un plus grand nombre de fragments nous ont été conservés. Cette imitation du chef-d'œuvre d'Euripide, qui déjà, lors de sa première représentation , Fan 425 avant J.-C. , avait produit sur les Athéniens une impression si profonde , n'excita pas chez les Romains une moindre admiration. Nul sujet ne pouvait être plus heureux ; c'est dans cet ouvrage surtout que le poète de Salamine avait déployé cette puissance du pathétique qu'il possédait à un si haut degré. Depuis Euripide jusqu'à nos jours, que de poètes se sont occupés de cette Médée , de cette femme qui pouvait mettre au

service de sa jalousie effrénée les puissances du ciel et celles des enfers !

Déjà peut-être avant Euripide , le sujet de Médée avait été traité par Néophron que d'autres autorités placent cependant après lui. Ilerillus, Melanthius, Dicéogène, Diogène , OEnomaiis, Antiphon et Carcinus avaient plus tard donné aux Grecs leurs tragédie» de Médée , que le grand mérite de celle d'Euripide a fait oublier. Il est à regretter que nous n'ayons rien de celle qu'Ovide avait composée dans sa jeunesse. Quintilien, qui l'admirait, a dit que cette pièce prouve quelle aurait été la supériorité du poète, s'il s'était exercé dans un seul genre. Il nous a conservé de cette tragédie, dont le succès consolait dans son exil l'intéressante victime de l'ombrageuse politique d'Auguste , le vers suivant :

Servare polui, perderean possim rogas!

J'ai pu le sauver , et tu me demandes si je puis le perdre !

Ce sujet de Médée lui inspira aussi une des plus belles pages de ses Métamorphoses.

Après ce poète ingénieux et brillant , cet esprit délicat et facile, bien que souvent emporté trop loin par l'exubérance de son imagination, nous arrivons à Sibèque, à ce subtil et éloquent déclamateur, qui n'a composé des tragédies que pour en faire l'objet de ces lectures publiques substituées, chez les Romains, aux représentations dramatiques. La Médée de Sénèque n'a rien conservé de cette simplicité antique, de ces traits profondément naturels qui touchent si vivement le cœur en nous montrant à nu la lutte de la passion contre l'amour maternel. Médée est une furieuse, qui étale orgueilleusemenl ses projets de vengeance , se vante du raffinement de ses cruautés et détaille les moyens qu'elle se propose d'employer pour immoler ses ennemis à sa jalouse rage.

QUINTUS KNNIUîs. 133

Il est impossible d'être plus exact que ne Test Sénèque, dans l'énumération des substances que la magicienne doit faire entrer dans les empoisonnements qu'elle prépare. Toutes les ressources de son style sont employées à la description minutieuse de cette espèce de pharmacie à l'usage des empoisonneurs. Et puis enfin, lorsque tout est préparé pour le dénouement, Médée monte sur le faîte de son palais, afin d'immoler ses enfants aux yeux de tous les habitants. Dans cette pièce que, dans son entbousiasnie un peu factice pour les anciens , Brumoy fait les plus grands efforts pour trouver admirable , il y a néanmoins plus d'un passage digne d'être remarqué, comme offrant des exemples de cette énergie et de cette profondeur de sentiment dont Sénèque abonde :

Il aime ses enfants, je sais où le frapper !

Ces paroles de 3Iédéc sont , dans la situation où elle se trouve , sublimes de ressentiment. Il n'a pas d'enfants!- dit Atrée dans la tragédie de Crébillon, au désespoir de voir que son ennemi est invulnérable, puisqu'il ne peut à son tour lui offrir une victime !

Une autre réponse de Médée a fait la fortune de la tragédie de Corneille :

Dans un si grand malheur, que vous reste-t-il ?... — moi!

Ces traits puissants et vraiment poétiques abondent dans les pièces de Sénèque , si dépourvues d'ailleurs de tout ce qui peut exciter l'émotion dramatique : et c'est ce qui explique l'admiration qu'eut le XVP. siècle pour ses tragédies que les poètes s'empressèrent de traduire et d'imiter. Alors, après l'Italien Dolce, Jean de La Péruse, plus tard Corneille et Longepierre composèrent leurs Médées, calquées plutôt sur celle du poète latin quesur hMédé<i

d'Euripide. Glover chez les Anglais, Grillparzer chez les Allemands , ont traité, à une époque plus récente, ce sujet qu'ils ont essayé de modifier en y introduisant quelques ressorts romanesques plus ou moins heureux. Mais aucun d'eux n'a pu égaler la Médée d'Euripide , qui est encore, après tant d'imitations, un chef-d'œuvre inimitable.

La tragédie d'Euripide, dont M. Patin a donné une si brillante analyse , s'ouvre par un prologue presqu'entièrement reproduit par Ennius (1J.

M. Patin a heureusement rapproché ce passage de l'imitation qu'en fit plus tard Phèdre, dans l'apologue qu'il adresse à ceux qui ont le goût difficile.

Cicéron et Quintilien ont pensé que le poète faisait remonter un peu haut les souvenirs des deux serviteurs de Jlf^d^e : ils sont d'avis qu'il eut été plus rationnel de prendre les choses au départ de Médée. C'est , comme le dit Horace , commencer au double enfantement de Léda la récit de ta guerre de Troie.

Quant à la pièce d'Ennius, les fragments qui en ont été conservés ne peuvent nous donner une idée exacte de sa marche et de sa composition. Le Poète avait sous les yeux un des chefs-d'œuvre de la scène grecque : il ne pouvait mieux faire que de s'attacher à suivre de près son admirable modèle. Ces fragments ont néanmoins leur intérêt et leur prix , 'puisqu'ils nous initient au secret du talent poétique d'Ennius. Ayant à faire passer dans un idiome imparfait encore des sentiments, des pensées et des beautés de diction empruntés à une langue savante, harmonieuse et flexible, il s'acquitta de cette tâche difficile de manière à satisfaire aux exigences des Romains de son siècle et à celles des juges plus

(1) Utinam ne in nemore Pelio securibus

Caesa cecidisset abiegna ad terrain trabes I etc.

QIIINTUS ENNIUS. 135

difliciles et plus exercés, en présence desquels ses pièces étaient représentées dans le siècle suivant.

Le sujet d'Andromaque , qui a fourni à Euripide une tragédie dont Racine a fait le plus bel éloge en s'en appropriant la plupart des beautés, a été aussi traité par le poète Ennius. Il ne nous en reste qu'un seul fragment. Dans la pièce d'Euripide, la partie la plus touchante et la plus réellement dramatique est le commencement , dans lequel le poète représente la malheureuse veuve d'Hector réfugiée au pied des autels qu'elle tient embrassés, et arrachée de cet asile par la perfidie de Ménélas , qui ayant découvert le lieu où elle avait caché son fils Molossus, l'amène, et menace la mère infortunée de l'immoler sous ses yeux, si elle ne vient se remettre entre ses mains. Rien de plus touchant que les plaintes déchirantes de cette mère, forcée pour sauver la vie de son enfant de sacrifier sa propre vie. C'est à cette situation que se rapporte ce fragment d'Ennius, conservé par Cicéron (1) :

«Où chercher, où trouver un appui ! quel exil, quelle fuite « me sauvera ? Je n'ai plus ni citadelle ni ville : où sera mon « refuge ? je n'ai plus même les autels paternels : ils sont brisés , « dispersés. De nos temples ravagés par la flamme, il ne reste « plus debout que des murailles noircies, désolées... 0 mon père! « ô ma patrie ! ô maison de Priam , demeure aux portes retentis- « santés ! je t'ai vue avec tes richesses , ton éclat , tes voûtes , « tes sculptures, tes lambris royalement embellis d'or et d'ivoire... « oui, j'ai vu tout cela livré aux flammes ; j'ai vu Priam arraché « de force à la vie et souillant de son sang l'autel de Jupiter; j'ai

(1) Quid petam

Prscsidii , quid exsequar ? Quo nuiic aut cxsilio aul fugû Fréta sim ? Arce et urbe sum orba : quo accedain ? Quo apiticcm , etc. , ctc ?

« VU dispersés sur la terre ses restes à demi-brùlés (1), ses osse- « ments dépouillés et sanglants; j'ai vu le fils d'Hector précipité « des murs de Troie. »

Ce passage éloquent rappelle ces vers de Virgile :

Vidi Hecubam cenlumque nurus , Priamumque per aras , Sanguine fœdanlem quos ipse sacraverat ignés.

Après cette peinture des malheurs d'Andromaque, c'est ne pas changer de sujet que de parler de ceux d'IIécube , de cette reine qui peut être considérée comme la personnification de toutes les douleurs que peut éprouver une femme : les Troyennes elVIIécube d'Euripide avaient été transportées par Ennius sur le théâtre romain. Dans ces pièces paraissait Cassandre, devenue par la loi du sort l'esclave d'Agamemnon, à laquelle elle prédit ses malheurs. Elle était aussi l'héroïne de deux autres tragédies grecques, l'une de Sophocle et l'autre d'Euripide, qui de son nom , ou plutôt du nom de son frère Vairis Alexander, étaient appelées Alexandra. C'est à un rôle de Cassandre, à une scène sans doute où, en présence de l'auteur futur de tous les maux de Troie, elle dévoilait les terribles secrets de l'avenir, qu'appartenaient les plus intelligibles des fragments d'Ennius: « Pourquoi, disait Hécube^ cette fureur qui brille tout à coup dans ses yeux enflammés? Qu'est devenue cette jeune fille , naguère si retenue , d'une modestie si virginale (2)?

« 0 la meilleure des mères, la meilleure des femmes ! répondait

(1) Haec omnia vidi inflammari , Priamo vi vitam evitari ,

Jovis aram sanguine turpari , elc.

(2) Sed quid oculis rabere visa est derepenle ardenlibus ? Ubi illa paulu ante sapiens virgiuali modestla ?

QUINT us ENNIUS. 137

Cassandre , je me sens emporter par des transports prophétiques; Apollon m'égare et, malgré moi , me force de prononcer ses oracles. Jeunes filles , mes compagnes , je rougis pour mon père de ce que je dis : ma mère , j'ai pitié de toi et de moi-même. Hélas ! tu n'as donné à Priam que des enfants dignes de lui , excepté moi malheureuse, moi le fardeau de la famille , tandis qu'ils en sont l'appui ! »

Voici quelques autres fragments de la pièce d'Ennius, que je reproduirai ici dans la traduction qu'en a faite M. Patin :

« Le voilà ! le voilà ! il brille enfin ce flambeau funeste, tout enflammé, tout sanglant! long-temps il fut caché :— accourez, ô mes concitoyens , éteignez-le. »

(i Voyez-vous ce jugement célèbre où un mortel prononce entre trois déesses ? Voilà pourquoi une femme <le Sparte, une furie nous arrivera. »

« Et déjà se construit et s'élance sur la mer une flotte rapide ; elle nous apporte avec elle un essaim de malheurs. La voilà arrivée , et une armée cruelle couvre de ses vaisseaux ailés tout le rivage. »

Un autre passage dans lequel Macrobe aperçoit le modèle de quelques vers fameux de VÉnéide compléteront cette revue prophétique de Cassandre :

« 0 lumière de Troie ! ô Hector ! ô mon frère ! pourquoi ce corps misérablement déchiré? Qui a pu te traiter ainsi à notre vue ? »

Deux poètes séparés par un immense intervalle de temps , Lycophron et Schiller, ont tous deux fait prophétiser Cassandre, dans une situation analogue : YAlexandra de Lycophron, sous une forme à la fois tragique et lyrique, n'est qu'une œuvre d'érudition dont M. Boissonnade (Biog. univ. ) a caractérisé le pédan-

tisme , la bizarrerie et l'obscurité. La Cassandra de Schiller est une ode, dont M'"*, de Staël a vanté l'élévation morale dans son livre : De V Allemagne.

Les observations auxquelles peuvent donner lieu les fragments des tragédies d'Ennius peuvent se résumer à peu près ainsi :

On remarque d'abord que ce sont surtout les tragédies d'Euripide qui ont été imitées par le poète latin ; puis , que c'est avec une grande indépendance que ces imitations ont été faites. Les fragments de chœurs qui ont été cités prouvent aussi qu'Ennius s'était essayé dans le genre lyrique, dont il avait essayé d'imiter la hardiesse dans une langue formée à peine et à laquelle son génie a rendu plus d'un service. Si les vers d'Ennius sont dépourvus de cette élégance et de cette harmonie qui n'appartiennent qu'à des idiomes perfectionnés, on peut voir qu'ils ne manquent ni de précision , ni de noblesse, ni surtout d'énergie. Plusieurs sont assez vivement colorés, et plus d'un de ses tours, plus d'une de ses images se retrouvent dans les chefs-d'œuvre du siècle qui a suivi le sien.

Le caractère de ses compositions a donné lieu à des observations d'un autre genre. Traducteur de l'ouvrage dans lequel Evhemère avait exposé quelles avaient été , selon lui , les origines du culte que les Grecs rendaient aux dieux de l'Olympe et à leurs autres divinités , Ennius pensait , comme l'auteur grec , que la mythologie qui formait la base des croyances populaires n'était que l'histoire elle-même modifiée par l'imagination des poètes. Il regardait Jupiter, Neptune, Plulon, comme d'anciens chefs de peuples divinisés par la superstition. Ennius, disciple d'ailleurs de Pythagore et fort versé dans les libres spéculations de la philosophie, offre dans ses ouvrages des traces nombreuses et évidentes de son scepticisme et de l'indépendance de son esprit.

OUINiUS ENNllS 130 ,

<( Tai toujours soutenu et jo soutiendrai toujours, dit-ii quelque part, qu'il y a des dieux , et une race céleste ; mais je ne puis penser qu'ils s'occupent des hommes : s'ils s'en occupaient , les^ bons seraient heureux ot les méchants punis. — et cependant il n'en est rien (1). »

Ces vers et d'autres que j« pourrais citer s'accordent assez bien avec la liberté de penser qui caractérisait Ennius et dont plusieurs autres passages nous donnent la preuve. Ce n'était donc pas seulement au temps de Cicéron que deux augures ne pouvaient se regarder sans rire. D'autres vers traduits d'Epicharme, disciple de Pythagore, attestent encore chez Ennius cet esprit de doute et ce scepticisme que je viens de signaler :

« Tel est, disait-il, ce JupLter dont je parle et que les Grecs «appellent l'air, qui devient ensuite vent, puis nuage, enfin <( pluie ; qui de pluie devient le froid , et ensuite redevient vent , « pour redevenir de nouveau air. Toutes les choses que je viens « de rappeler sont Jupiter , puisque Jupiter peut ainsi devenir <( le bienfaiteur des cités , des hommes , des animaux. »»

Tout prouve qu'Ennius était un de ces libres penseurs , déjà nombreux à Rome, qui, ne considérant le culte que comme une forme du gouvernement politique , avaient déjà attaqué par le scepticisme les bases de ce polythéisme , renversé plus tard par le christianisme.

(1) Ego Deûin g«ius esse sempcr dixiit dicain cœlitum ;

Scd Deos non curare quid agal liumanum genus : Nani si eurent, bcnù bonis sit, malè mulis , quod nunc abest.

TRAGÉDIES DE PAGUVIUS.

D'Ennius à Pacuvius, la transition est facile : Marcus Pacuvius était fils de la sœur du poète de Rudie. La Chronique d'Eusèbe dit moins vraisemblablement qu'il était son petit-fils. Comme Pacuvius n'avait que 10 ans de plus qu'Ennius , nous adoptons le sentiment de Pline-l'Anrien qui le dit son neveu. Pacuvius était à la fois peintre et poète. Pline , rappelant que la peinture, cultivée avec succès par les anciens Étrusques , fut dès les pre~ miers siècles en honneur à Rome, vante le talent de Pacuvius, qui avait peint le temple d'Hercule dans le marché aux Bœufs. Héritier de la modique fortune d'Ennius, il reçut en outre l'héritage de ses liaisons précieuses avec les grands citoyens qui l'avaient admis daus leur intimité. Cicéron, dans son Traité de l'Amilié, fait rappeler à Lélius que Pacuvius avait été son liôte et son ami. Il dit aussi, dans son Traité de la République, que le savant jurisconsulte JUlius Sextus le citait volontiers et s'appuyait de son autorité. Honoré et admiré de ses contemporains, le poète atteignit une très-grande vieillesse. Il ne paraît pas néanmoins que, dans ses dernières années, il ait eu beaucoup à se louer de sa fortune. Son génie avait baissé sans doute, et le public, porté vers des écrivains plus jeunes et mieux inspirés .

112 LL rilÉATRK A Rosir;.

négligea le vieux poète qui finit par se retirer à Tarentc. Il étaif reste à Uorne , sur le théâtre de sa gloire, tant qu'il avait pu vendre ses tableaux et ses tragédies : « quoad picturam exercuit et fabulas vendidil », dit la Chronique d'Eusèbe. Il avait près de- 90 ans lorsqu'il mourut. Attius, son jeune rival, avait concouriT avec lui devant les Édiles, lorsqu'il avait, lui, 30 ans seulement et Pacuvius 80. Le poète, qui voyait le vulgaire inconstant se tourner vers le soleil levant, avait pu assister aux triomphes de celui qui devait tenir après lui le sceptre tragique. On raconte que Pacuvius, visité dans sa retraite par Attius, et entendant la lecture des vers de son jeune rival , lui déclara qu'il les trouvait fort beaux sans doute ; mais (qu'ils manquaient de douceur et d'harmonie. Ils sont encm'e durs et âpres, lui disait-il. « Eh î tant mieux, répliqua Attius : de mênîe que- les fruits sauvages et âpres sont les plus agréables lorsqu'ils arrivent à leur maturité, de même je ne suis pas fâché de voir candamner cette rudesse et cette exubérance que vous me reprochez : ces défauts deviendront plus tard des beautés, » Remarquons, en passant, que les poètes ne sont pas toujours pour ceux qui sont destinés à les remplacer des appréciateurs bien équitables. Corneille avait déclaré que Racine, avec un véritable talent pour la poésie, ne possédait pas les qualités propres aux composilions dramatiques. 11 est vrai qu'il ne connaissait, lorsqu'il porta ce jugement, que les Frères ennemis et Alexandre. Voltaire ne rapporta pas de sa visite au vieux Jean-Baptiste Rousseau de bien grands encouragements. Cette entrevue d'Attius et de Pacuvius n'avait pas eu un meilleur résultat. Les dernières années du poète ne furent pas, à ce qu'il paraît, exemptes de regrets et de peines; l'inscription qu'il composa pour so-n tombeau porte l'empreinte de la Iristesse :

TRAGÉDIES DE PACUVIL'S. 1 4'J

Adulcscons, tainelsi piopcras, te hoc saxum rogat Uli ad se aspicias, dciiule quod scriplu" est legas : llic sunl poelœ Pacuvii .Marci sila Ossa : hoc volebam nescius ne esses. Valc.

I-e mérite poétique de Pacuvius a été l'objet des éloges de& anciens Romains : poeta prudens , dit Cicéron ;

Aufert racuviiis docti lamam senis ,

dit Horace, signalant, même au milieu de son ironie, le mérite que ses contemporains s'accordaient à reconnaître dans le poète latin. Les reproches dont le style de ses ouvrages a été l'objet doivent porter plutôt sur son époque que sur lui-môme. Il est évident néanmoins que cette imperfection du langage, qu'elle soit due à son génie ou au temps où il a vécu , a du motiver la préférence accordée plus tard à des œuvres qui sous ce rapport laissèrent moins à désirer, et qui possédèrent la qualité qui assure seule la perpétuité des compositions poétiques, c'est-à-dire le style. Quinlilien nous paraît avoir assez bien caractérisé le sentiment que nous fait éprouver, en général, la lecture des poésies composées à des époques antérieures à la fixation définitive de la langue , lorsqu'il dit de Pacuvius et des anciens auteurs tragiaucs de Rome: ils sont comme ces bois sacrés, objet de notre respect , dans lesquels nous trouvons des chênes antiques et grandioses qui plaisent moins par leur beauté, qu'ils ne nous frappent par leur majesté toute religieuse.

Dans ses tragédies, Pacuvius avait imité Eschyle, Sophocle et Euripide. Nous connaissons les titres d'environ quinze des pièces qu'il avait composées. Nous examinerons les fragments de quelques-unes de celles qui paraissent avoir été le plus goûtées des Romains.

Il avait composé une tragédie dont Ajax était le héros, sous le titre , à ce qu'il paraît, de Armorum judicium, Le Jugement des armes.

Peu de sujets sont plus dramatiques que celui qui représente Ajax à ses derniers instants, Ajax qui, vaincu par Ulysse dans cette lutte où il s'agissait de désigner celui des Grecs qui posséderait les armes d'Achille , s'était livré à un emportement tellement violent que les Dieux avaient égaré sa raison. Le malheureux n'avait pu survivre à son déshonneur , et il s'était précipité sur la pointe de son épée. VIliade et Wdyssée , qui sont pleines du souvenir de ses exploits, ne racontent ni ce triste événement, ni le désespoir de Télamon, son père, lorsqu'il apprit le sort malheureux de son fils, ni les aventures de l'infortuné Teucer, son frère , banni de Salamine par un père irrité. Le onzième livre de l'Odyssée fait seulement allusion aux fatales circonstances de la mort du héros, dans ce passage admirable où Ulysse, retrouvant aux enfers l'ombre encore farouche et menaçante , s'avance vers Ajax en lui adressant de bienveillantes paroles , pour lesquelles il n'obtient qu'un silence plein de haine et de dédain : passage imité avec cette grande supériorité de sentiment qui le distingue , par le chantre de Didon , lorsqu'il représente cette reine infortunée, dans les enfers, abordée par celui qui l'a abandonnée avec tant de dureté et ne donnant aussi aucune réponse aux vives interpellations d'Enée.

Mais les diverses aventures d'Ajax et de Teucer ont été tirées par les Grecs des poètes cycliques, dont plusieurs passages leur sont consacrés.

L'éloquence s'était aussi servie du cycle tragique d'Ajax pour en faire l'objet de ces discussions dans lesquelles s'exerçaient les subtilités de la sophistique ; et lorsque les poètes tragiques

de Rome s'en furent emparés à leur tour, il fui l'occasion de travaux spéciaux ou d'allusions fréquentes.

Ce qu'était devenue sur la scène de Rome la belle tragédie de Sophocle entre les mains de Pacuvius , c'est ce qu'il ne nous est guère possible de connaître. Il ne nous en reste qu'une quinzaine de vers. On connaît la simple et belle ordonnance de YAjax de Sophocle, assez habilement apprécié par La Harpe, malgré quelques erreurs de détail, et objet d'une analyse aussi complète que judicieuse de la part de M. Patin. La noble contenance et le rôle plein de dignité d'Ulysse, auquel Minerve fait voir, par l'exemple de la cruelle démence dont est frappé l'esprit du grand Ajax , jusqu'à quel point est redoutable la puissance des dieux qui peuvent ainsi dégrader , en un instant , les plus nobles intelligences ; la douleur dont Ajax est pénétré, lorsqu'il s'aperçoit de l'état auquel l'a réduit le courroux des dieux ; son désespoir , sa lutte avec la tendre et désolée Tecmessa , cette captive devenue son épouse; sa résolution de mourir, et cette grande scène surtout où le héros , avant de s'arracher cette vie qu'il a déshonorée par les égarements d'une raison troublée par le ressentiment , adresse au ciel , à sa patrie , à la nature entière de tristes et touchants adieux ; toutes ces beautés , relevées par un style si admirable , avaient-elles pu , sans être trop altérées , passer dans la traduction du poète latin ? Nous n'avons aucun moyen de nous en assurer.

Un des vers de la tragédie de Pacuvius a été l'objet d'une allusion célèbre dans une circonstance mémorable : on représentait des jeux scéniques aux funérailles de César, lorsque l'acteur chargé du rôle d'Âjax , s'écria :

Men' me servasse ut essent qui me perderenl !

146 LE TflKATRE A ROME.

J'ai donc sauvé la vie h ceux qui devaient mo faii'e périr î

Toute l'assemblée l'appliqua aux meurtriers du dictateur.

Le sujet d'Ajax se lie tout naturellement à celui de Teucer , dans lequel Sophocle peignait la tristesse touchante du vieux Télamon, qui s'écriait, en apprenant la mort de son fils bien aimé :

« 0 mon fils , c'était donc un vain espoir que m'avait fait concevoir la Renommée, en m'annonçant que tu vivais encore! Hélas ! la cruelle , par ses récits ténébreux et trompeurs , ne m'inspirait qu'une trompeuse joie. »

Ce n'est pas à Pacuvius, mais à Attius, que nous devons attribuer les vers admirés par Cicéron et qu'/Esopus récitait, ditil , avec une telle ardeur qu'il voyait étinceler ses yeux à travers son masque :

« As-tu bien osé l'abandonner et revenir sans lui à Salamine? Quoi ! tu n'as pas redouté les regards d'un père? tu as déchiré, désespéré, assassiné un père privé du soutien de sa vieillesse; tu as été insensible à la mort de ton frère, au sort de son malheureux enfant confié à tes soins ! »

Après avoir essayé de lutter contre le courroux paternel , Teucer enfin se résignait à fuir et à aller chercher une autre patrie, en prononçant cette maxime consolante qu'Attius lui met dans la bouche :

Patria est ubicuinque est bene !

Nous voudrions bien avoir autre chose à recueillir que des fragments si courts, et si intéressants néanmoins, de ces tragédies perdues.

Dans une lettre à Caelius , Cicéron ne croit pas pouvoir mieux rapporter à son ami le tapage et le bruit de sifflets qui accueil-

lirent Toraiour llortensius, lorsqu'il se présenta aux jeux publics { au théâtre de Curion ) , après avoir fait absoudre Valerius Messala détesté du peuple, pour ses coupabtes intrigues, qu'en citant le vers suivant de la tragédie de Pacuvius :

Armamentûm slridor et rudentum sibilus.

Cette citation, en nous apprenant la longue mémoire laissée par les pièces de Pacuvius {cité encore en 702), nous fait connaître en môme temps de quelle manière les Romains traitaient ordinairement leurs hommes d'État, L'origine des sifflets date de loin, comme on le voit. Ce n'est pas que, par une singulière conjecture, l'abbé Prévost n'ait pensé que les Romains exprimaient leur mécontentement d'une tout autre manière, puisque ces mots sibilus rudentum lui ont fait croire que les Romains imitaient, par dérision, le cri des ânes. Mais le savant traducteur de Cicéron oubliait les passages où clamor rudentum, sibilus rudentum, expriment dans la tempête le cri ou le sifflement des cordages, ainsi qu'on en trouve des exemples dans plusieurs poètes, et particulièrement dans le premier livre de V Enéide:

Insequilur clamorque virûm slridorque rudentum.

Il est assez difTicile de savoir d'une manière bien positive quel était le sujet de la tragédie que Pacuvius avait imitée de Sophocle et à laquelle il avait donné le nom de Niptra, le Bain. Ulysse en était le héros. Une des scènes devait avoir pour objet la reconnaissance de celui-ci par sa nourrice , après son retour à Ithaque. La vieille Euryclée lui disait, en effet, en lui lavant les pieds :

Cedo tamen pedem mihi lymphis flavis flavum ut pulverem, Manibus îsdem quibus Ulyxi sœpe permulsi , abluam ; Lassitudinemque minuant manuum molliludines.

« Permets-moi de laver tes pieds et d'en faire disparaître l'épaisse poussière avec ces mains qui bien souvent ont rendu le même service à Ulysse ; laisse-moi calmer la fatigue qui t'accable en te frottant les jambes avec ces mains. »

A côté de ce fragment et d'autres semblables , nous en trouvons qui ont trait à des événements postérieurs ; il en est aussi dans lesquels il est question de la catastrophe qui mit fin aux jours du roi d'Ithaque. Cette mort, annoncée d'une manière obscure par le devin Tirésias, dans le onzième livre deVOdyssée, devait provenir de la mer. C'était le sujet de la Télégonie, poème qui terminait le Cycle troyen , et dont nous trouvons des fragments dans la Chrestomathie de Proclus et la Bibliothèque de Photius. D'après ces fragments, un fils d'Ulysse et de Circé , Télégon , allant à la recherche de son père , aborda sans le savoir dans l'île d'Ithaque qu'il se mit à ravager. Ulysse accourut pour chasser cet audacieux étranger, et mourut frappé du javelot de son propre fils, qui bientôt apprit avec douleur qu'il venait de commettre un parricide. La pointe de ce javelot était formée de l'épine d'un poisson dont l'atteinte était mortelle, selon Nicandre , Oppien et Pline : ainsi se vérifiait la prédiction de Tirésias , qu'Ulysse mourrait de la mer. C'est avec ce sujet que Sophocle avait composé une pièce qu'Aristote a mentionnée , comme offrant un exemple d'actes tragiques qui ont lieu entre personnes qui se méconnaissent. Suidas nous apprend qu'elle avait pour titre Niptra, et sans aucun doute elle avait servi de modèle à Pacuvius.

Une importante citation de Cicéron établit le rapport des deux

TRAGEDIES DE PACUVIUS. i 19

tragédies. Il cite la scène où Ulysse est ramené du combat, blessé à mort; il en commente les expressions, et loue Pacuvius d'avoir corrigé Sophocle, en prêtant à son héros un langage plus mâle, plus digne de son caractère : exemple de cette hardiesse avec laquelle les tragiques latins procédaient dans l'imitation des tragiques grecs. Le sujet de la Télégonie était , du reste , assez heureusement choisi pour intéresser les Romains. Le promontoire de Circéi aux environs de Rome, à l'extrémité des marais Pontins, était autrefois l'île de Circé. La tradition rapportait que le corps d'Ulysse avait été apporté par Télégon, accompagné de sa mère , Pénélope, et de s^on frère, Télémaque. On racontait que Télégon avait épousé Pénélope , et Télémaque Circé, et que de ce double mariage étaient nés Latinus et Italus, ces deux ancêtres de la race romaine. Du haut de la tour de Mécène, on découvrait Tusculum fondé par Télémaque, et une des familles les plus distinguées de Rome, la gens Manilia , se donnait Ulysse et Circé pour auteurs.

Passons maintenant aux pièces que Pacuvius imita d'Euripide, Son Antio-pe était jugée admirable par Cicéron et ridicule par Perse. Les principaux incidents de cette tragédie étaient les persécutions supportées par Antiope , et sa délivrance par ses deux fils, Zéthus et Amphion. Dans un fragment curieux d'Anfeope , Pacuvius faisait ainsi définir la lyre par Amphion :

Quadrupes lardigrada, agreslis, huir.ilis, aspera, Capile brevi, cervice anguina, adspectu trnci, Aviscerata , inanima , cuin animali sono.

Définition qui peut s'appliquer à une tortue comme à une lyre. Aussi les interlocuteurs lui demandent-ils le sens de ces paroles énigmatiques ; et comme il leur répond qu'il s'agit d'une lyre : —

Oh! que ne le disiez-vous dès le principe, répliquent-ils? — C'est comme si un médecin, dit Cicéron, qui critique ce passagCr ordonnait à un malade de prendre:

Terrigenam, herbigradam , doraiportam , sanguine cassam ;

au lieu de dire tout simplement un limaçon.

Cicéron nous fait connaître une scène de cette même pièce d'Amphion, dans laquelle Zéthus, le rude et sauvage pasteur^ reproche à son frère, Amphion, son goût pour la musique et ses occupations efîéminées. Amphion lui réplique en faisant l'apologie de son art , et leur débat s'étend bientôt à ce que les anciens appelaient sagesse ; c'est-à-dire les lettres et les arts, les sciences et la philosophie qui en comprenait l'ensemble. Cicéron a cité cette scène dans la Rhétorique à Herennius et le traité De l'Invention, où il recommande d'éviter, en disputant sur une chose, d'arriver à une autre toute différente, comme il advient à Zéthus et à Amphion dans cette scène de Pacuvius. Ailleurs , à la réprobation dont Zéthus enveloppe toute la philosophie il oppose la sage réserve du Néoplolême d'Ennius, qui veut bien philosopher, mais sobrement, car trop de philosophie lui déplaît. On pourrait trouver la critique de Cicéron assez peu fondée, en ce qui concerne le premier reproche , car, au temps de Zéthus et d'Amphion, rien ne s'alliait plus naturellement à la sagesse que la musique, dont les premiers maîtres furent aussi les instituteurs des sociétés naissantes.

Un reproche plus fondé pourrait être adressé à ce morceau lui-même, comme étant un de ces hors-d'œuvre introduits par Pacuvius, à l'imitation d'Euripide, qui ne manquait jamais de jeter au milieu de ses drames ces thèses subtiles où brillait ,

aux dépens de la vérité théâtrale , le génie sophistique du tragique grec. Mais à Rome, comme à Athènes , dans la ferveur des débats philosophiques, ces hors-d'œuvre ne choquaient point. Ils alimentaient l'esprit de discussion , et l'on y cherchait avidement des raisons à l'appui de tel ou tel système. Ces imitations des poètes latins favorisaient à Rome le développement des idées et surtout de la philosophie des Grecs , qui n'est pas la moins haute expression de leur génie. Properce nous a laissé une élégante analyse de la fable d'Antiope, que, par un artifice qui lui est habituel , il intercale dans une de ses élégies.

Une des tragédies les plus célèbres de Pacuvius , le Dulorestes avait pour sujet , comme ce nom l'indique , l'esclavage d'Orestc , lorsqu'il est fait prisonnier en débarquant avec Pilade dans la Tauride. Cicéron fait de cette pièce un grand éloge; on y trouve plusieurs passages intéressants à étudier. Le fragment suivant, qui est une description de tempête, a été souvent cité :

« Ils regardaient , pleins de joie , les jeux des poissons et ne s'en pouvaient lasser. Cependant, vers le coucher du soleil, la mer semble se hérisser de toutes parts ; de doubles ténèbres , celles de la nuit et celles des nuages , se répandent devant les yeux; l'éclair brille, la foudre gronde, le ciel est ébranlé; la grêle, mêlée aux torrents de pluie, tombe tout à coup des airs; de partout ^s'échappent les vents et se forment des tourbillons; la mer se soulève et bouillonne... »

11 paraît que Pacuvius avait traduit avec sa liberté ordinaire la pièce d'Euripide. Quels applaudissements, dit Cicéron dans son traité De amiciiia, ne fit-on pas entendre dernièrement à la nouvelle pièce de Pacuvius, mon hôte et mon ami (c'est Lélius qui parle), lorsque, le roi ignorant lequel des deux est Oreste , Pylade s'écrie que c'est lui, afin de subir la mort pour son ami ;

tandis qu'Oreste soutient, comme il est vrai, que lui seul est Oreste !

— Ego sum Ores les !

— Ego enimvero sum , inquani , Orestes !

Corneille s'était-il inspiré du vieux poète latin , dans cette fameuse scène de la tragédie d'fféracliiis, où, après un combat semblable entre Héraclius et Martial , Phocas s'écrie :

O malheureux Phocas , ô trop heureux Maurice ! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi; Et je n'en puis trouver pour régner avec moi !

Vllermione de Pacuvius , imitée sans doute de Sophocle, se rapprochait plutôt du genre des tragédies à plaidoyers, si l'on en juge par plusieurs passages dans lesquels Néoptoléme et Oreste, rivaux ennemis , défendaient leur cause avec éloquence.

Mais un fragment considérable conservé par Cicéron nous fournit un exemple de la liberté avec laquelle Pacuvius, à l'imitation d'Ennius , s'exprimait au sujet des croyances religieuses des Romains. « Les philosophes, disait-il, traitent la Fortune d'aveugle, d'insensée et de brutale ; ils prétendent qu'elle se tient sur une pierre ronde qui l'entraîne dans son mouvement rapide ; c'est pour cela que , partout où l'emporte cette pierre roulante , elle est obligée de céder au mouvement irrésistible. Elle est aveugle, parce qu'elle ne voit pas les lieux dans lesquels elle se fixe; insensée , parce qu'elle est toujours incertaine , inconstante et légère ; brutale enfin , parce qu'elle ne fait aucune différence entre l'honnête homme et le criminel. Mais il est d'autres philosophes qui soutiennent que la Fortune n'a aucune part à nos misères et que tout, dans ce monde, est régi par le hasard. Cette

opinion est la plus probable, et l'expérience prouve qu'ils ont raison. C'est ainsi qu'Oreste, roi naguères , est aujourd'hui un malheureux mendiant; mais c'est son naufrage qui en est cause, et la Fortune n'a rien à faire dans son malheur. »

En remplaçant ainsi par le hasard cette Fortune pour laquelle les Romains avaient une si grande vénération , et à laquelle ils avaient élevé un si grand nombre d'autels, le poète latin ne craignait pas, comme on le voit, d'exprimer librement sa pensée; et en attribuant les événements de ce monde au hasard, il ne s'écartait pas moins de ce dogme terrible de la fatalité qui avait été le grand ressort de l'émotion dramatique chez les tragiques grecs.

Les idées s'étaient bien modifiées, sur ce sujet important, depuis Homère jusqu'à Pacuvius. On trouve peu de traces de cette croyance à la puissance du destin dans le chantre d'Achille et dans Hésiode, qui considèrent Jupiter comme l'auteur et le maître suprême des hommes et des dieux, pater atque hominum rex. Mais déjà Pindare reconnaît , indépendamment de la puissance de Jupiter, celle de la Fortune, qu'il appelle fille de Jupiter et qui préside à la guerre, aux délibérations politiques, à la navigation , au gouvernement des États.

Parmi les tragiques grecs , Eschyle adopta le premier cette croyance à l'existence de ce grand maître auquel obéissent les hommes et les dieux et ne trouva pas , pour ses drames , de plus énergiques émotions que celles qu'il fit naître par le spectacle de la lutte que la liberté de l'homme est forcée de soutenir contre la rigueur inflexible du destin.

Sophocle a grandi le domaine de la liberté de l'homme , en restreignant celui de la fatalité ; il donna une idée plus élevée de la moralité humaine , en montrant que les malheurs et les

succès dépendent de l'usage plus ou moins régulier que l'homme fait de sa raison. Dans Euripide, la principale source des émotions dramatiques se trouve dans le spectacle que présente la violence des passions humaines , dont l'empire et l'autorité presqu'irrésistibles sont substitués par lui à l'immuable volonté de l'antique Fatum.

Les Romains eurent, de bonne heure, une trop haute idée de la puissance de la volonté humaine pour adopter un rigoureux fatalisme. Une déesse puissante, la Fortune, présidait, selon eux, aux événements du monde. En plusieurs lieux , des temples lui furent élevés: à Rome, à Prœneste ou Antium , ses autels furent l'objet d'une vénération profonde. On connaît , du reste , l'ode célèbre d'Horace:

O Diva ! gratum quœ régis Anlium , etc.

Mais, tandis que ce culte de la Fortune était conservé par les croyances et les respects des peuples, des doctrines plus philosophiques se faisaient jour parmi les classes éclairées et battaient en brèche la religion populaire. Pacuvius, en détrônant la Fortune au profit du hasard , ne faisait faire aux idées qu'un progrès négatif; mais c'était déjà quelque chose que de s'écarter des sentiers battus , et de sortir du cercle étroit du fatalisme : il était sur la voie d'une doctrine plus sage et plus rationnelle , et les temps allaient arriver où les hommes , éclairés par les lumières d'une philosophie plus profonde , feraient une part à la liberté humaine , tout en reconnaissant celle qui doit être attribuée à une puissance supérieure qui la mène et la dirige sans la contraindre : ce progrès serait accompli lorsque les esprits se seraient élevés jusqu'à la conception du dogme de la divine Providence.

Les autres tragédies de Pacuvius sont : Anchise , Médus, Chrysès, Paul-Emile, Thyestc , Tantale, Atalante , Ilione et Péribée.

Le sujet d'une tragédie d' Anchise composée par Euripide était, selon Stobée, la punition de ce prince troyen , foudroyé par Jupiter pour ses révélations indiscrètes.

Médus, réfugié à la cour de Perses, frère de son grand-père, Aétès , avait été obligé , pour sauver sa vie , de se faire passer pour le fils du roi de Corinthe, Créon, cet ennemi de Médée, et dont la fille avait été la première cause des fureurs de la redoutable magicienne. Plus tard , Médée elle-même arrivait à la cour de Perses , qui lui livrait celui qu'il croyait être le fils de son ennemi. Au moment de se venger , l'épouse de Jason reconnaissait en Médus son propre fils, et les efi'orts réunis du fils et de la mère renversaient Perses du trône sur lequel remontait , grâce à leur concours, le vieux Aétès. C'était sans doute ce vieux roi dont Pacuvius peignait énergiquement la misère dans ces vers conservés par Cicéron :

« Mes yeux se sont enfoncés dans leurs orbites ; mon corps s'est desséché ; des ruisseaux de larmes ont creusé mes pâles joues ; ma barbe hérissée, difforme, couvre mon sein flétri. »

Le sujet de Chrysès rappelle les beaux vers du premier livre de y Iliade: l'arrivée du prêtre d'Apollon dans le camp des Grecs, sa prière simple et touchante à Agamemnon auquel il apportait la rançon de sa fille chérie; le refus outrageant du chef des Grecs et la vengeance d'Apollon dont on n'avait pas voulu respecter le ministre ; puis la convocation de l'armée , et cette fameuse dispute qui devait être l'objet principal des vingt-quatre livres de VIliade ! Mais il ne s'agissait , dans la pièce de Pacuvius , ni de l'enlèvement de Chryséis, ni du •courroux d'Achille.

Nonnius nous apprend qu'elle était tirée de la 126^ fable

d'Hygin, qui avait lui-même emprunté le sujet aux tragédiej^ grecques dont Pacuvius s'était aussi probablement servi,

La belle Chryséis , après être sortie des mains d'Agamemnon , avait mis au monde un fils qu'elle avait élevé dans cette ville de Chrysa, consacrée au culte du dieu dont son père était le grand-prêtre. Le jeune Chrysès passa pour être le fils du dieu lui-même. Dans la suite, Oreste et Iphigénie, échappés de la Chersonnèse Taurique, arrivaient à Chrysa, et, saisis par Chrysès, étaient livrés au roi du pays, Thoas, qui se préparait à les immoler. Mais l'intervention du grand-prêtre, du vieux Chrysès, les arrachait à ce nouveau péril: le jeune Chrysès reconnaissait Oreste et Iphigénie pour son frère et sa sœur.

Plusieurs fragments précieux de cette tragédie du poète latin nous offrent encore des exemples de cette liberté déjà signalée , et de cette indépendance qui permettait à Pacuvius d'attaquer hardiment les objets du culte public. On reconnaît le traducteur d'Euripide dans des maximes qui ne tendent à rien moins qu'à ne faire reconnaître que des causes physiques dans la marche et le mouvement du monde , soustrait ainsi à la puissance ordonnatrice des dieux.

Ennius s'était hautement moqué des aruspices et des prêtres ; Pacuvius n'est pas plus respectueux :

« Ces hommes, dit-il, qui comprennent le langage des oiseaux, et qui tirent plus de connaissances du cœur des animaux que de leur propre cœur, je crois qu'il faut plutôt les écouter que les croire. » — Il est assez difficile d'expliquer la bizarre uontradiction que présente le spectacle de cette irrévérence complète à l'égard des dogmes les plus révérés, des poètes et des hommes revêtus des hautes fonctions du sacerdoce, et le profond respect avec lequel les croyances populah^es conservaient les usages et les

rites établis. Quîind on se rappelle l'attention superstitieuse avec laquelle les Romains consultaient les poulets sacrés elles entrailles des victimes avant de rien entreprendre, on ne sait comment ils ont pu tolérer , sur leur théâtre , les plaisanteries de Plaute et les sérieuses attaques de leurs poètes tragiques. Lorsque Pacuvius se moquait de la science des augures , il y avait à peine un dçmi-siècle que le peuple avait vu , dans la défaite de Claudius Pulcher (249 av. J.-C. ) la juste punition de l'impiété avec laquelle, apprenant que les poulets sacrés refusaient de manger, il les avait fait jeter dans la mer, en s'écriant que, du moins, ils pourraient boire !

Mais l'histoire de Rome n'est pas la seule qui nous présente cette contradiction. Long-temps avant l'époque d'Aristophane et d'Euripide, nous voyons, dans Homère, Agamemnon traiter assez durement Calchas ; et c'est avec bien plus de rudesse encore que , dans le XP. livre, Hector répond à Polydamas qui interprétait , d'une manière défavorable aux Troyens le combat de l'aigle et du serpent à la vue des deux armées.

Les derniers fragments dont il reste à nous occuper appartiennent à une tragédie du genre de celles que les grammairiens ont appelées Prœtextatœ ; elle avait pour titre : Paulus. Déjà on avait attribué un Regulus au poète Livius Andronicus, et Naevius avait composé certainement un drame dont Régulus était le héros. Il est peu de pertes auxquelles nous puissions être plus sensibles qu'à celle des tragédies que les Romains avaient composées sur des sujets tirés de leur histoire nationale. Il faut croire qu'ils avaient apporté dans ces œuvres une assez grande liberté, puisque les événements contemporains en faisaient quelquefois le sujet. Cicéron écrit à Asinius PoUion que Balbus , son préteur, vient do faire représenter sur le théâtre le voyage

qu'il avait fait récemment pour aller solliciter le consul Lentulus.

Quel était le sujet du Paulus composé par Pacuvius? Il est assez difficile de croire qu'il s'agisse de la défaite de Cannes et de la mort célèbre du premier Paul-Émile. On ne conçoit guères que les Romains aient pu se donner le triste spectacle d'un événement qui devait leur rappeler de si cruels souvenirs. Leur orgueil eût été justement blessé , malgré le rôle admirable qu'avait rempli leur Sénat qui , après cette affreuse journée, avait voulu aller au-devant de Varron, pour le remercier de n'avoir point désespéré du salut de la République , si l'on eût mis sous leurs yeux une défaite qui avait coûté la vie à tant d'illustres guerriers , et à ces chevaliers dont Annibal avait envoyé les anneaux à Carthage. Il est plus probable que le héros de la pièce était l'illustre vainqueur de Persée , roi de Macédoine. On peut voir, dans Plutarque et surtout dans Tite-Live, les détails intéressants des derniers événements qui signalèrent la carrière politique de ce grand homme; et l'on ne s'étonnera pas qu'ils aient été jugés par Pacuvius propres à exciter , au plus haut degré , les émotions dramatiques. Il s'agissait , sans doute , de ce triomphe fameux si pompeusement décrit par les deux historiens , et pendant lequel Paul-Émile perdait ses deux enfants, frappé au milieu de sa gloire par cette fortune qui se plaît à changer en funérailles les plus superbes triomphes :

Vertere funeribus Iriumphos !

Dans ce triomphe où Paul-Émile étalait aux yeux des Romains émerveillés toutes les richesses de la Macédoine , où il traînait à sa suite un des successeurs du grand Alexandre , couvert d'ha-

bits de deuil et entouré de sa famille suppliante, les Romains pouvaient voir à la fois deux grands exemples des misères humaines ! Ce Persée , qui n'avait pas eu le courage de s'épargner la honte de la captivité, marchant avec ses enfants derrière le char du triomphateur, dont la joie était si cruellement troublée par les larmes qu'il devait donner à l'un de ses fils mort la veille ; toutes ces magnificences arrachées par la victoire à la Grèce asservie; ces deux armées qui s'avançaient l'une h la suite de l'autre , l'une enorgueillie par le succès , l'autre morne et silencieuse dans la honte de sa défaite : tout cet appareil devait impressionner bien vivement les âmes de ces fiers Romains ; et lorsque l'art du poète , reproduisant sur la scène ces grandes catastrophes, ces tristes vicissitudes dont le deuil venait se joindre aux enivrements du succès et à la magnificence d'un triomphe , il était sûr de trouver des spectateurs merveilleusement préparés à con^rendre son drame.

Mais, d'un autre côté, la vue de ces événements tragiques, le spectacle de ces pompes triomphales , de ces marches guerrières, ne devaient-ils pas amoindrir, d'une manière peu favorable à la tragédie elle-même , les effets qu'elle se proposait de produire sur la scène : et le poète pouvait-il lutter avec avantage contre les émotions réelles que venaient d'éprouver ses spectateurs dans le forum et dans les camps , et ne devait-il pas être pour ainsi dire écrasé sous le poids des souvenirs encore présents à la foule qu'il essayait de remuer, à son tour, par la fiction et par les pompes d'une représentation incomplète? 11 est certain que ce peuple romain , en présence duquel se jouaient chaque jour sur la scène du monde de si sanglantes tragédies, ne pouvait qu'être bien faiblement impressionné par les représentations théâtrales- Jugurtha, Mithridale, Annibal chez

Prusias, Monime, Sertorius, Spartacus, Pompée, tous ces héros auxquels notre Corneille a su donner la vie sur cette scène élevée si haut par son génie, les Romains les avaient vus et ils avaient été témoins, et souvent acteurs principaux, de ces grands événements. Ne craignons pas d'attribuer à cet inconvénient la cause de l'infériorité de leur théâtre : l'art pâlissait en présence de l'histoire , et les Romains cherchaient des émotions plus vives et plus puissantes que celles qu'auraient pu leur procurer leur Attius et leur Pacuvius.

Déplorons , néanmoins , à jamais la perte des tragédies de ces illustres poètes : trois vers du Paulus ne sauraient nous donner la plus légère idée de ce qu'était le drame de Pacuvius. Nous pouvons conclure de l'examen des fragments qui nous restent que, s'il imita le théâtre des Grecs, ce fut avec une grande indépendance, et qu'il déploya le même esprit de liberté dans l'exposition de ses doctrines philosophiques, opposées hardiment par lui aux croyances générales et aux dogmes religieux officiellement reconnus.

Lucius Attius , né de parents affranchis , florissait dans la seizième olympiade.

Il a écrit lui-même, au rapport de Cicéron, qu'il lut une de ses pièces aux édiles en même temps que Pacuvius , celui-ci étant âgé de quatre-vingts ans , et lui de trente.

Il était donc né l'an 582 de Rome (171 ans av. J.-C). Ennius avait alors soixante-sept ans; Pacuvius, cinquante. Plaute était mort depuis douze ans seulement; Térence florissait, ainsi que Cecilius Statius.

Il vécut fort long-temps. Une anecdote , racontée par Valère- Maxime , a embarrassé les chronologistes , qui se sont cru obligés de le faire vivre jusqu'à l'époque de Jules César.

Valère-Maxime raconte que le poète Attius ne se levait jamais en présence de Jules César , homme illustre et distingué , amplissimo et florentissimo viro , lorsque celui-ci venait dans le collège des poètes; non qu'il oubliât ce q^i était dû à ce personnage éminent, mais parce qu'en comparant leurs travaux communs, il s'attribuait quelque supériorité sur lui.

Personne ne regarda sa conduite comme déplacée , parce qu'il s'agissait de comparer des œuvres littéraires plutôt que l'éclat

de la naissance et l'illustration des ancêtres (Valère-Maxime, III, chap. m).

Il s'agissait , non de Jules César , dictateur , mais bien de Jules César Strabon qui , à l'époque d'Attius , pouvait être désigné sous les noms d'ampUssimo et florentissimo viro.

Jules César ne fut distingué qu'après la mort de Sylla et, d'ailleurs, jamais on ne le désigne autrement que par son nom auquel il était inutile d'ajouter d'autres qualifications. Ce qui prouve, d'ailleurs, qu'il ne s'agissait pas de lui dans le fait rapporté par Valère-Maxime, c'est que cet historien le désigne toujours sous le nom de Caius Cœsar et que , dans cette circonstance , c'était avec un Julius Cœsar qu'Attius se rencontrait dans le collège des poètes.

On s'accorde à attribuer à Attius un peu d'orgueil et de vanité. Indépendamment de la preuve que pourrait en fournir l'anecdote que nous venons de rapporter , on pourrait en trouver un autre exemple dans un passage de Pline, qui fait remarquer que les historiens ont reproché à Attius d'avoir placé dans le temple des Muses sa propre statue.

On observait, avec une certaine malignité, que, malgré l'exiguité de sa taille , le poète s'était fait ériger une statue colossale. Souffrant impatiemment la critique, il fit condamner un mime qui l'avait apostrophé en plein théâtre , et qui s'était justifié en disant qu'il lui était bien permis de nommer un homme qui faisait représenter des pièces dont il ne craignait pas de se proclamer l'auteur. ^

Dans une pareille circonstance, le poète Lucilius fut moins heureux. Caius Caellius renvoya l'accusé absous.

Un des faits les plus saillants de sa jeunesse fut sa rivalité avec Pacuvius. Nous avons déjà raconté son entrevue, à Tarente,

TRAoÉniES d'attius. 1G3

avec le vieux poète dont il avnit considéré la critique comme un éloge. Son firolecteur et son ami le plus dévoué fut l'illustre Decimus Brutus, qui saisissait avec empressement toutes les occasions de rendre hommage au génie du poète. 11 fit inscrire ses vers au front des monuments publics et dans les péristyles des teiinples.

Bien que doué de toutes les qualités de l'orateur , Attius ne monta jamais à la tribune ; et quand on paraissait étonné de ce ce qu'il refusât de parler lui-même en public, lui qui faisait parler si éloquemment les personnages qu'il plaçait sur la scène, il en donnait une raison assez ingénieuse: c'est que, dans les plaidoyers qu'il composait pour ses héros tragiques , il leur faisait dire ce qu'il voulait , tandis qu'à la tribune il serait forcé d'entendre, de la part de ses adversaires, ce qu'il ne voudrait pas. La valeur littéraire d'Attius est diversement appréciée par les auteurs latins, qui s'accordent cependant, à reconnaître en lui le génie de la poésie. Lucius Attius a composé un grand nombre d'ouvrages, car, indépendamment des nombreuses tragédies qui lui sont attribuées , il est eiussi auteur de plusieurs livres en prose et notamment de ceux qui avaient pour titre: Didascalica, Pragmatica et Parerga. Osann , qui s'est efforcé de démontrer que ces ouvrages doivent être attribués , non pas à notre poète, mais à un littérateur connu sous le nom d'Ateius Philologus, ne nous paraît pas avoir fourni de fortes preuves à l'appui de son système. Il ne veut pas que le poète ait composé des ouvrages en prose , et nous voyons cependant , par plusieurs passages dans lesquels Cicéron cite les opinions d'Attius sur des matières historiques ou littéraires , soit pour les adopter , soit pour les combattre, qu'Attius avait réellement écrit des livres de ce genre, et qu'on peut même le considérer comme un des fon-

164 LE THÉÂTRE A BOME.

dateurs ele la critique littéraire à Home. Horace, Cicéron Quintilien rendent hommage à l'étendue et à l'élévation de son génie; Velleius Paterculus va même jusqu'<n le préférer aux Grecs, et prétend qu'en lui seul réside toute la tragédie romaine. Il est vrai que cette admiration n'est point partagée par tous les Romains : Perse, Martial, Tacite critiquent l'âpreté de son style. Le même Velleius Paterculus , comparant le mérite de Pacuvius et celui d'Attius, trouve le premier plus châtié, et le second plus vigoureux.

Vitruve, en rendant à Ennius cet hommage, que les hommes devraient conserver dans leurs cœurs un sentiment de vénération pour Ennius , de môme quils conservent dans leurs sanctuaires les images des Dieux, ajoute que ceux qui aiment les vers d'Attius y retrouvent non-seulement l'image de ses vertus , mais encore une espèce de représentation de sa personne.

Nous ne pouvons qu'avoir une haute idée de la fécondité do son génie poétique, en voyant le grand nombre de pièces qu'il a composées. Baehr en donne la liste, dans son Histoire de la littérature romaine. r

Attius , trouvant sur la scène romaine les tragédies de Sophocle et d'Euripide , traduites par ses prédécesseurs , s'était occupé de préférence du théâtre d'Eschyle, dont il avait imité un grand nombre de pièces : circonstance heureuse qui a permis à la critique moderne de se faire une idée de quelques-unes des tragédies perdues du grand poète grec.

Le genre adopté par Eschyle, bien différent de celui dans lequel se sont distingués ses successeurs et de celui qu'ont adopté les modernes , n'a pas toujours été compris ni apprécié à sa juste valeur. L'absence d'intrigues et de péripéties, l'extrême simplicité du plan , le mérite extraordinaire de ses drames qui ,

TRAGÉDIES DATTIUS. 105

au moyen d'une situation unique et avee un seul personnage, procjuisent tant d'intérêt et d'émotion, n'ont pas été toujours jugés avec une grande sûreté de critique et de goût. A l'exemple d'Eschyle , Attius avait composé des trilogies , réunion de trois tragédies qui devaient être représentées de suite, et suivies quelquefois d'une quatrième pièce appartenant au genre comi- ■que (satyre). Parmi les sept tragédies qui nous restent d'Eschyle, nous avons un magnifique exemple de ces trilogies dans la vaste composition qui réunit, sous le titre commun de YOrestie, les trois tragédies d'Agamemnon , des Choéophores et des Euménides.

Le cycle de Proniéthée se composait de trois drames , qui renfermaient l'histoire complète de cette grande victime de la vengeance de Jupiter : le Prométhée porte- feu , le Prométhée enchahié et le Prométhée délivré. Ces trois trilogies ont peut-être été traduites par Attius, et le fragment le plus considérable de ces pièces qui nous ait été conservé appartient à son Prométhée délivré. Le Prométhée d'Eschyle est»célèbre. De tous temps , l'indomptable fermeté de ce héros des époques anté-historiques et la sublimité de son dévouement, si mal récompensées, ont excité l'admiration. Mais la composition du drame d'Eschyle a été l'objet de jugements bien divers. Il fut un temps où l'opinion reçue en littérature était qu'Eschyle était un barbare , dont les pièces ne pouvaient attester que l'enfance de l'art. Telle fut surtout l'opinion de Voltaire, religieusement suivie par La Harpe. Brumoy lui-même , malgré son admiration quand même pour l'antiquité , Dacier, qui l'avait traduit en prose, Rochefort, qui en avait fait une imitation en vers , passent condamnation sur cette pièce , que critique sévèrement Barthélémy et dont se moque hautement Fontenellc.

La crilicjue modcTiic , plus juste appréciatrice des beautés de la poésie antique , a réformé tous ces jugements irréfléchis.

William Schlégel a apprécié avec sagacité les mérites et les beautés de ce drame, en le jugeant, non pas d'après des règles inapplicables au genre adopté par le poète de Salamine , mais avec une critique qui, ne demandant 5 l'auteur que ce qu'il a voulu mettre dans son oeuvre, se place au point de vue d'où l'on puisse la connaître et la juger sainement.

Le Promélhée d'Eschyle était la deuxième pièce de £a trilogie. Le sujet était le supplice qui lui était infligé par Jupiter, pour le punir d'avoir apporté aux hommes le feu dérobé au ciel , c'està-dire les arts , les lumières et la civilisation. C'est dans la pièce qui précédait celle-ci qu'il avait représenté la lutte du Titan civilisateur contre la volonté du maître des Dieux.

Au début de son Prométhée enchaîné , Eschyle nous représente Vulcain, conduit par la Puissance et la Force et attachant, sur le sommet d'une montagne de Scythie, Prométhée dont les membres sont percés par des coins aigms et liés par des chaînes de fer.

Le silence patient et résigné de Prométhée , pendant son horrible supplice, atteste l'indomptable énergie de son âme. Lorsque ses bourreaux l'ont quitté , il fait entendre quelques plaintes touchantes et il voit bientôt accourir vers lui les Océanides , filles de Thétis, qui viennent lui apporter leurs consolations et lui conseiller de céder à la puissance de Jupiter, dont sa soumission apaisera le courroux.

Mais Prométhée, qui leur raconte comment le roi des Dieux l'avait puni de sa générosité et de son dévouement , leur fait comprendre qu'avant de se sacrifier pour le salut des hommes , il avait prévu son sort , et que c'était bien volontairement qu'il s'y était exposé.

TRAGÉDIES D'aTTIUS. 167

C'est à peu près la conclusion d'un autre entretien qu'il a avec l'Océan, ancien compagnon de ses travaux et qui vient le trouver pour l'exhorter aussi à se soumettre, comme lui , à la puissance de Jupiter.

Alors, dans un chccrur sublime , les filles de l'Océan expriment leur admiration et leur douleur. ,

Mais tout à coup arrive un autre personnage : c'est lo , cette jeune fille d'Inachus , qui après avoir embrasé d'amour le cœur de Jupiter , fuit d'une fuite éternelle les persécutions dont la menace le courroux de Junon. Prométhée , qui connaît l'avenir, révèle à lo ses destinées futures. Il est, de plus, possesseur d'un secret terrible.

Jupiter peut être quelque jour renversé du trône : Prométhée le sait et lui seul peut dire comment il échappera à la catastrophe dont il est menacé. Alors Mercure arrive et voulant obtenir la connaissance de cet important secret, il vient unir la menace à la flatterie pour intimider Prométhée. Celui-ci résiste à tout ce qu'on peut lui dire , avec sa fierté ordinaire. Bientôt les éclats

du tonnerre se font entendre et la foudre éclate sur Prométhée

que rien ne peut ébranler et pour qui semblent faits les vers fameux d'Horace :

si fractus illabatur orbis , Impavidum ferlent ruinaî.

Le fragment du Prométhée d'Attius n'était pas traduit de cette partie de la trilogie d'Eschyle ; il appartenait à son Prométhée délivré.

Dans cette pièce qui représentait , comme son titre l'indique , la délivrance de Prométhée, celui-ci consentait enfin, après de longues et cruelles souffrances , à faire connaître son secret à Jupiter : celui-ci, menacé par les Destins d'être détrôné par son

propre fils, comme il avait lui-même détrôné Saturne , son père, s'il cédait à sa passion pour la déesse Thétis , renonçait à son amour, et Thétis épousait Pelée , père d'Achille.

Les douleurs de Prométhée avaient été exprimées dans un monologue d'Eschyle qu'avait traduit Âttius,*et ce fragment, conservé par Cicéron , donne une haute idée du talent poétique du tragique romain,

On a même douté qu'il fût réellement de lui, et la plupart des traducteurs de Cicéron n'hésitent pas à en regarder l'orateur romain comme l'auteur (1).

Voici la traduction de ce passage fameux, faite par le poète Anceau, dont M. Patin a parlé en termes si élevés et si touchants (2) :

O race des Titans , par le ciel enfantée. Vous que le nœud du sang unit A Prométhée , Voyez-le sur ce roc, où les dieux font fixé. Tel que le frêle esquif, par les vents n)enacé , Qu'à l'aspect d'une nuit où s'amasse l'orage Les pâles matelots attachent au rivage.

Ainsi de Jupiter m'enchaîne la fureur.

De Vulcain le barbare invoque la rigueur : Le noir dieu de Lemnos, à son père fidèle , Forge ces coins de fer; sa main, sa main cruelle Les enfonce avec art dans mon corps fracassé , Et captif impuissant, de mille traits percé , J'habite en frémissant ce séjour des Furies, C'est peu ; je suis en proie à d'autres barbaries. Quand la troisième aurore importune mes yeux , Je vois fondre sur moi, d'un vol impétueux , Le satellite ailé du tyran qui m'opprime : Il approche , il s'abaisse, il couvre sa victime ; Ses ongles recourbés me déchirent les flancs ; Il dévore à loisir mes membres palpitants. Las enfin de creuser ma poitrine vivante,

(1) Voir liv. II, cil. x, des Tusculanes.

(2) Tragiques grecs , t. \.

TRAGKDIES d'aTTIUS 169

11 pousse un vaste cri , d'une aile triomphante Se joue en remontant au séjour étliéré , Kl s'applaudit du sang dont il est enivré. Mais quand mon cœur ronge croit et se renouvelle , Le monstre, que la faim aiguillonne et rappelle , Vient chercher de nouveau son horrible festin : Je renais pour nourrir l'implacable assassin Qu'un tyran a chargé d'éterniser mes peines. Hélas ! vous le voyez : esclave dans ces chaînes Dont Jupiter sur moi fait peser le fardeau , Je ne puis de mes flancs écarter mon bourreau ! Inutile ù moi-môme, il faut sans résistance Subir de mon rival l'inflexible vengeance. J'implore enfin la mort et je ne l'obtiens pas : Jupiter à mes vœux interdit le trépas; Rien n'assoupit mes maux : par les ans amassées , Ces antiques douleurs dans mon corps sont fixées : Jouet d'un lâche orgueil, ce cadavre animé , Se dissout aux rayons d'un soleil enflammé , Et sous l'astre ennemi qui le perce et l'embrase , D'une sueur sanglante arrose le Caucase.

Parmi les remarques nombreuses qui pourraient être faites au sujet de ce morceau, nous nous bornerons aux suivantes :

Il n'est peut-être pas de sujet sur lequel le génie des poètes se soit plus exercé que celui de Prométhée. Nous trouvons plus d'un hommage rendu à sa fermeté dans Pindare , dans Lucien , dans Catulle , dans Ovide. Dans le poème d'i^pollonius de Rhodes, au moment où les Argonautes sont en vue du Caucase, l'air est aussitôt obscurci ; ils voient tout à coup l'aigle immense, commis au supplice de Prométhée, déployer ses ailes et tomber bientôt percé par les flèches d'Hercule.

Ce sujet devait être particulièrement cher aux Athéniens ; ils avaient, dans le bourg de Colone , élevé un autel en l'honneur de Prométhée , qui s'était montré le bienfaiteur de l'humanité en lui apportant les arts et les scjences. Parmi les tableaux les

plus célèbres de Parrhasius , on vantait surtout celui dans lequel était représenté le supplice de Prométhée. Chez les Romains, les esprits ne furent pas moins frappés du sort de ce dieu , puni pour avoir donné le feu aux hommes. Dorace y fait plus d'une fois allusion , et Virgile décrivait, en l'appliquant à Titye, l'affreux tourment du malheureux dont le vautour rongeait éternellement le cœur , qui renaissait sans cesse pour être l'objet d'un nouveau supplice :

Immortale jecur iundens fecundaque pœnis Viscera.

On attribuait à Mécène et à Varron une tragédie de Prométhée, et le même sujet avait été traité par Tiberianus. A la renaissance des lettres, Calderon donna sa Statuta de Promelheo, et l'on peut croire que, plus tard, l'audace indomptable que Millon donna pour caractère à son Satan , et lord Byron h son Manfred, n'était qu'une réminiscence du vieux poète Eschyle. Mais, indépendanment de la gloire d'avoir inspiré pendant une si longue suite de siècles le génie des poètes, Eschyle devait avoir celle d'occuper la pensée des philosophes. Déjà plus d'un Père de l'Église avait été frappé de ce dévouement d'un être supérieur, descendant sur la terre pour venir en aide à l'humanité et se dévouant généreusement pour le bonheur de notre espèce. Ils avaient trouvé dans ce dévouement une image sublime de notre grand mystère de la Rédemption , et Tertullien n'a pas craint d'exprimer à ce sujet une opinion affirmative.

Un écrivain moderne, s'emparant habilement de cette idée, l'a développée dans un poème ingénieux. Ce secret de Prométhée si obstinément gardé par lui, malgré les menaces de Jupiter et qui avait été l'objet de tant de conjectures , M. Edgard Quinet a

supposé qu'il n'élait autre chose que la révélation anticipée de l'avènement delà religion chrétienne, qui devait mettre fin en effet au règne de Jupiter, et substituer au paganisme de plus augustes mystères et une plus sublime morale. C'est," comme on le voit, un vaste cadre propre à faire connaître, par une opposition toute naturelle , le génie des religions antiques et celui des croyances modernes.

On voit, par les considérations auxquelles peuvent donner heu les fragments parvenus jusqu'à nous de la tragédie latine, combien il est à regretter qu'ils ne soient- pas plus nombreux (1). Nous n'avons pu en présenter ici qu'un examen sommaire , d'après les études bien plus complètes que nous devons au savant ingénieux que nous avons si souvent cité. L'histoire du théâtre, à Rome, mérite mieux que ces aperçus rapides : et personne n'est mieux préparé pour nous la donner que M. Patin. Ce sera le digne pendant de ses belles et classiques études sur les tragiques gtecs.

(1) On trouvera ces fragments réunis de nouveau et complétés dans le savant ouvrage publié pur M. Otto Ribbcck, sous ce titre : Comicorum latmorum prutcr Plaulum ci Tercntium reliquicv. Lipsiae, Teubner, 1855. 1 vol. in-8".

Nous arrivons maintenant à la comédie romaine. Si nous admirons avec raison les hommes de génie qui font verser des larmes et pénètrent les âmes de terreur; si nous étudions avec intérêt ces vastes compositions dans' lesquelles, à l'imitation des tragiques grecs , les Âttius et les Pacuvius ont fait parler les douleurs d'Cildipe ou de Philoctète, les fureurs d'Oreste ou de Médée, et tenu suspendus, en présence de leur œuvre, ces fiers Romains, étonnés de s'attendrir sur les malheurs de l'humanité, nous ne devons pas étudier avec moins d'intérêt les ouvrages composés dans un tout autre but , ces comédies de Plaute et de Térence, qui ont eu le privilège d'égayer le peuple-roi dans ses fêtes. i

Cet art précieux d'exciter le rire et d'égayer une vaste assemblée n'est pas moins difiicile que celui de faire naître la terreur et la pitié. Peu d'hommes ont eu le privilège de mériter à la fois les suffrages populaires et ceux de juges éclairés. Les uns, ne travaillant que pour la foule, n'ont pu satisfaire les exigences des hommes de goût. Les autres, aspirant uniquement à plaire aux hommes placés dans les conditions élevées de la société, ont manqué de cette verve comique propre à égayer la foule.

Plaute est du nombre des écrivains qui, comme Aristophane et

i74 LE THÉÂTRE A ROME.

comme notre Molière, ont résolu co difficile problème, celui de parler aussi puissamment aux instincts populaires qu'aux intelligences supérieures.

M. Accius Plautus naquit en 529 de Rome (224 avant J.-C), sous le consulat de C. Flaminius et de Publius Furius, à Sarsine, dans rOmbrie (1). Le nom d'Asinius, sous lequel il est désigné quelquefois, n'est sans doute qu'une altération de celui de Sarsinas, ordinairement ajouté à celui de Plautus. Nous ne répéterons pas, avec Festus Pompeius, que le nom de Plautus fut donné au poète à cause de la largeur de ses pieds (Pes latus).

Dans l'absence de détails suffisants, il est difficile de savoir si Plaute fut esclave ou de condition libre. Mais la seconde opinion paraît justifiée par un passage où Cicéron nous apprend que Piaule était déjà poète à l'âge de 17 ans, et qu'à 22, il avait composé plusieurs comédies.

Il lui aurait été difficile s'il eût été esclave, de recevoir si jeune une aussi brillante éducation que celle que suppose son illustration précoce.

On sait par Varron, qui avait composé sur lui un ouvrage spécial intitulé : Plautinœ quœstiones , qu'après avoir gagné une fortune assez considérable avec ses pièces , il se ruina par suite des dépenses qu'il fit en décorations de théâtre. D'autres attribuent la perte de sa fortune à de fausses spéculations commerciales. Aussi bien qu'ont de commun le cabinet d'un poète et le comptoir d'un marchand ?

La Chronique d'Eusèbe nous apprend que, dans sa misère , il fat obligé de louer ses services à un meunier, et de passer ses journées à tourner la meule. Il lui restait cependant encore heu-

(1) Strab., liv. V; — Pliue, liv. 111; — Martial, liv. IX, p, 57; - Silius Italiens , liv. Vlll, vers A61.

LES COMKDIES HE PLAUTE. 17îi

reuseinent quelques instants à consacrer aux Muscs, et il fut assez heureux pour se procurer, grâce aux productions de son génie , de nouvelles ressources.

Ruiné par le commerce, il dut à la poésie, ce que celle-ci procure assez rarement à ses favoris, la richesse et le repos. Cette circonstance de la vie de notre poète a inspiré à Lemercier une intéressante et spirituelle comédie qu'il a intitulée : Piaule ou la Comédie laline.

C'est un jour de fête. Plaute , encore au service de son meunier, cause avec ses voisins. Le poète français a groupé autour de lui quelques-uns des personnages que celui-ci a si bien représentés sur la scène. Seulement, à la place de certains personnages, dont se serait alors effarouché notre théâtre (nous sommes devenus, hélas ! beaucoup moins délicats) , il introduit une jeune veuve coquette. Au dénouement , la cassette d'Euclion , qui joue un grand rôle dans la pièce, devient la propriété de Plaute.

Il mourut dans un âge fort avancé , nous dit Cicéron , l'an de Rome 570 (184 avant J.-C). A la môme époque, la mort frappait Annibal et P.-C. Scipion l'Africain. C'était douze ans avant la mort d'Ennius, huit ans avant la naissance de Térence, vingthuit avant la représentation de la première comédie de celui-ci.

Varron attribue à Plaute l'épitaphe suivante :

« Depuis que Plaute est mort, la comédie est en larmes ; le théâtre est désert; les ris , les jeux , la prose et la poésie le pleurent à l'envi. »

Les anciens ne sont pas d'accord sur le nombre des comédies de Plaute : les uns n'en comptent que vingt-une ; les autres , d'après iElius Stilo , vingt-cinq; d'autres, cent et môme cent trente.

Varron ne reconnaît que les vingt que nous possédons aujourd'hui et que l'on appelle à cause de cela Varroniennes. Le Querolus, qui lui a été attribué, a été composé au VP. siècle après J.-C. , par Gildas , surnommé le Sage. C'est une imitation de YAulularia.

Ces pièces sont publiées ordinairement dans l'ordre alphabétique avec des arguments acrostiches attribués à Priscien. Les Allemands ont cherché à établir leur ordre chronologique. M. Naudet, le savant éditeur de Plaute, a proposé le suivant :

1**. Mostellaria; 2°. Amphitruo; 3". Menechmi; 4**. Rudens ; 5«. Mercator; 6°. Miles gloriosus; 7°. Cislellaria; 8". Persa; 9". Penulus; 10°. Epidicus; 11°, Aulularia; 12°. Pseudolus; 13°. ilsmana; 14°. Trinummus; 15°. Bacchis ; 16°. Stichus; 17°. Truculentus; 18°. Casina; 19°. Curculio ; '^0° . Captivi.

Le mérite de Plaute a été universellement reconnu par les anciens, malgré l'opinion de Quintilien , qui, comme on le sait, ne professait pas une grande estime pour la comédie romaine : In comedia maxime claudicamus , dit-il; licet Varro dicat Musas Plautino sermone locuturas fuisse , si latine loqui vellent. Horace , dont on connaît déjà la sévérité à l'égard des anciens poètes de Rome, est aussi d'une grande injustice pour le poète de Sarsine; mais à part les deux exceptions, nous ne trouvons partout que des éloges sur le style de Plaute, qu'Aulu-Gelle nomme linguœ latinœ decus, l'honneur de la langue latine. Le même auteur, qui regarde Plaute comme le premier écrivain de sa nation, en ce qui concerne la pureté et l'élégance , ajoute qu'il était facile de distinguer les pièces véritablement composées par Plaute, de celles qui lui étaient faussement attribuées , à cause de la finesse et de la verve comique qui le caractérisaient. Varron lui rend ce témoignage, que c'est surtout par le style qu'il se distin-

gue des autres poètes comiqutîs : In argtimentis Cœcilius poscit palmam, in ethesi Terenlius , in sermonibus Plautus.

Donat l'appelle poeta artificiosissimus. Nous voyons enfin que le mérite de son style l'a fait rechercher des hommes les plus graves qui le lisaient avec un grand plaisir.

On pourrait s'étonner de l'aveu fait par saint Jérôme , qui , dans sa lettre à Eustochius , avoue qu'après ses travaux sérieux et ses pénibles méditations , il trouve le plus grand charme à se délasser à la lecture des comédies de Plaute. C'est ainsi que le sage Socrate faisait ses délices de la lecture des comédies d'Aristophane. Lorsque Ton songe à l'extrême licence de Plaute, à la crudité de ses 'expressions , à la grossièreté de ses plaisanteries, à l'obscénité de ses tableaux , on se sent d'abord peu de disposition à souscrire à tous ces jugements, sur la finesse et l'atticisme du style de l'auteur d'Amphitryon et de Casine. C'est que les modernes, beaucoup moins touchés des beautés de l'expression dont il leur est impossible de saisir toutes les délicatesses, sont naturellement disposés à juger les anciens sur le fonds des idées.

Aussi , choqués naturellement des tableaux grossiers et des peintures indécentes que réprouvent la moralité et le bon goût 'des peuples modernes, toutes choses dont les anciens n'étaient nullement effrayés , ils trouvent étranges des éloges qui, en général, ne portent que sur la forme et sur le style.

Les Romains n'étaient, pas plus que les Athéniens du temps d'Aristophane, disposés à se plaindre des grossièretés de Plaute. Ce que nous appelons aujourd'hui pudeur , décence et chasteté , étaient des vertus ignorées de l'ancien monde.

Cessons donc de nous étonner de voir un peuple aimable et spirituel comme les Athéniens applaudir les bouffonneries, innocentes pour lui , indécentes pour nous , de l'immortel Aristo-

phane; cessons de nous étonner d'entendre Ciccron s'exprimer ainsi au sujet des comédies de Piaule : « Il y a, dit-il, deux manières de plaisanter : l'une triviale , impudente , condamnable , obscène; l'autre, élégante, polie, ingénieuse, facétieuse. Et c'est ce genre qui caractérise non-seulement Plaute , notre compatriote et les anciens comiques grecs , mais encore les auteurs socratiques. » La critique d'Horace porte principalement sur le son et la cadence des vers et par conséquent ne touche en rien à la question de moralité. Il ne faudrait pas se ranger à l'opinion de Marmontel , qui justifie l'emploi des plaisanteries basses et vulgaires dans les pièces de Plaute , en disant que c'étaient les seules que put comprendre la populace.

Cette opinion n'expliquerait pas l'estime que professaient pour la finesse de son esprit les Varron, les Cicéron et les Aulu-Gelle. Il est plus vrai de dire que les modernes seuls ont été frappés des grossièretés qu'ils reprochent à Plaute, et qui ne sont telles qu'au point de vue de notre civilisation et de nos idées.

En opposant Plaute à Térence, on a attribué à l'absence de cette liberté d'expression qui caractérisait le premier la préférence que lui donnèrent les gens de goût à Rome , et l'on a expliqué la préférence que le peuple donna au contraire à Plaute; sur son successeur , par la grossièreté même des plaisanteries du premier, grossièreté qui était plus en harmonie avec le langage du vulgaire.

Cette préférence est attestée par un passage du prologue d'une pièce , composée trente ou quarante ans après la mort de Plaute , et dans lequel l'auteur parle avec respect des comédies de Plaute, en disant : Ea tempestate flos poetarum fuit , qui nunc ahierunl in communem locum.

« A ces poètes anciens dont on déplore si vivement la perte, ont

LKS COMÉDIES DE PIAIÎTK H*.)

succédé, ajoutait le prologue, clos auteurs qui nous donnent des pièces de théâtre d'aussi mauvais aloi que fa nouvelle monnaie. » Ces pièces nouvelles étaient précisément celles de Térence, qui lui*-même s'est plaint d'avoir plus d'une fois eu le chagrin de voir le peuple se lever tumultueusement au milieu de la représentation d'une de ses pièces, pour courir assister à des jeux de funambules ou à des combats de gladiateurs.

Tout en reconnaissant le mauvais goût de ces masses grossières qui occupaient la summa caven du théâtre romain , je ne puis penser que ce soit uniquement parce que les pièces de Plaute sont plus grossières et plus indécentes que celles de Térence , que la populace préféra les premières aux secondes. Il faut en chercher les raisons ailleurs : elles tiennent plutôt au changement introduit dans les institutions et les mœurs des Romains euxmêmes.

Quoi qu'il en soit , on ne peut nier le long succès obtenu par les pièces composées par Plante. Reconnaissons hautement qu'il est dû principalement à une grande finesse d'observation, et à la peinture animée qu'il fit des ridicules et des travers d'une société dont il connaissait parfaitement toutes les classes. Pour conquérir à la fois les suffrages et l'attention des hommes de goût, placés aux premiers rangs, et celle des citoyens échelonnés sur les gradins les plus élevés de l'Amphithéâtre, il fallait que Plaute possédât le talent si rare d'attacher à ses compositions scéniques les spectateurs de tous les rangs, et de peindre ses personnages avec des couleurs si vives , de les faire vivre et marcher avec tant de vérité, qu'il excitait, pour les créations de son génie, une sympathie profonde. Ses personnages , en effet, sont des types vivants qu'il est impossible d'oublier une fois qu'il les a placés sur la scène. Tous les vices, tous les ridicules, toutes les bassesses qu'il

voyait autour de lui , il sut les stigmatiser arec autant d'esprit que de courage : c'est dans ses comédies que nous pouvons trouver une idée de cette société romaine qui cachait, sous sa dignité extérieure , sous cette majesté dont nous sommes d'abord frappés , tant de crimes et de misères ; et ce tableau animé et fidèle , au moyen duquel le Molière latin essayait de corriger la société de son temps , en lui offrant sa propre image , nous présente aujourd'hui l'inappréciable avantage de nous la faire mieux connaître que ne pourraient le faire les Tite-Live et les Tacite.

C'est par Plante que nous connaissons à fond ces jeunes libertins et ces libertins à cheveux blancs, que réunit la communauté des habitudes honteuses , et qui , pour satisfaire leurs passions , trompent sans scrupule , les uns, leurs parents, trop complaisants et trop faibles; les autres , des épouses irritées qui les traitent, au grand contentement des spectateurs , comme ils le méritent. A ces débauchés jeunes et vieux. Plante ne songe pas à opposer une morale plus sévère; il a soin seulement de signaler les inconvénients pratiques qui résultent de leurs écarts et de leurs turpitudes. Il ne dit pas aux jeunes gens, comme nous le ferions aujourd'hui, nous à qui une religion sublime enseigne une moralité plus élevée et plus pure : « Ne dégradez pas les nobles facultés de votre âme , en vous livrant à ces passions honteuses qui rapprochent l'homme de la brute , et le dépouillent à la longue de sa dignité et de sa grandeur morale. » Il se borne à placer ces jeunes gens livrés au libertinage dans une situation qui leur fart regretter l'argent ou le temps qu'ils ont perdu, les bons mariages que leur fait perdre leur conduite, etc. II ne dit pas aux vieillards qu'arrivés à la fin de leur carrière , ils doivent renoncer sans regret aux plaisirs que l'âge leur refuse et qu'ils ont précisément, dans la vieillesse à laquelle ils sont parvenus , une couronne de

cheveux blancs , symbole de la royauté de sagesse et de vertu à laquelle ils doivent aspirer , afin de sanctifier leurs derniers jours. Plaute se contente de leur signaler les embarras et les inconvénients auxquels ils sont exposés en abandonnant leur maison , et leur montre une épouse menaçante qui viendra les surprendre au milieu des orgies, et les ramener honteusement au logis.

En son temps , comme à bien d'autres époques , les spéculateurs de mariage épousant une dot , et ne considérant la femme qu'ils choisissent que comme une charge du contrat, étaient assez nombreux : il prend plaisir à les bafouer et à montrer comment ils sont frustrés dans leurs espérances. Il signale avec la même liberté ces patrons avares et exigeants qui, abusant des rapports établis, dès les premiers siècles de la république, entre les hommes puissants et les citoyens moins aisés, ne songeaient qu'à tyranniser et à pressurer leurs clients ; et ces malheureux , enchaînés par les liens du patronat , corrompus et énervés par la pauvreté, faméliques et flatteurs, tombant dans un avilissement profond et s'abrutissant de plus en plus ; et ces riches parvenus, devenus citoyens la veille par la toute-puissance du préteur , et fiers comme des Claudius , vantant leur noblesse et l'illustration de leur naissance; et ces marchands qui, pour vendre leurs marchandises, épuisent toutes les formes du mensonge et du parjure , et ces esclaves, auxquels l'imprévoyance des Romains confiait ce qu'ils avaient de plus cher au monde, l'éducation de leurs enfants, et qui répondaient à cette confiance en pervertissant l'âme de leurs élèves , qu'ils aidaient à tromper leurs parents , sauf à partager avec eux le prix de leur perfidie ; et ces esclaves dégradés jusqu'au point de se vanter eux-mêmes de leur dégradation , et de rire de ces affreux supplices dont les accablait l'inconcevable

182 f-E THÉÂTRE A nOMfJ.

cruauté de leurs maîtres inhumains ; et ces sots, infatués de leur mérite ou plutôt de celui qu'eux seuls se reconnaissent, engraissant des fripons qui vivent à leurs dépens, comme le renard aux dépens ^3u corbeau; et ces calomniateurs, hommes infâmes, faisant de procès et de délation métier et marchandise ; oisifs dangereux , sans cesse occupés de dire ce qu'ils'savaient et ce qu'ils ne savaient pas, pour troubler la paix commune ; et ces courtisanes enfin, la lèpre de la société antique, qui n'avait pas appiis encore que le meilleur moyen de maintenir les bonnes mœurs, est d'honorer dans les femmes les compagnes et les égales de l'homme, et qu'il n'est possible de sanctifier véritablement le mariage, qu'en lui donnant pour base une part plus large accordée aux femmes dans les relations sociales.

C'est ainsi que, parcourant avec son esprit d'observation si profond et si fin toutes les classes et toutes les conditions de la société romaine , Plaute était parvenu à si bien la peindre , qu'il méritait plus qu'aucun autre poète d'être l'instituteur et le moraliste par excellence de sa nation.

Après avoir présenté quelques considérations sur Plaute et le caractère général de ses compositions dramatiques, il me reste à interroger le poète lui-même, dans la partie de ses œuvres où il s'est exprimé par la bouche de ses acteurs; c'est en effet lui qui parle dans ses prologues et ses épilogues. Cette habitude des auteurs comiques latins, consacrée par l'exemple des écrivains dramatiques d'Athènes, d'intervenir dans leurs pièces pour leur compte personnel , a pu nuire quelquefois à l'illusion scénique ; mais si, dans les œuvres sérieuses dont l'art devait constituer le principal caractère , ces allocutions du poète à la foule assemblée ont été justement réprouvées par le bon goût, il est des pièces plus frivoles et plus badines qui ont pu les comporter sans que la

raison soit choquée, bien qu'elles manquent ainsi aux conditions requises pour établir une illusion à laquelle, d'ailleurs, ils ne prétendaient pas.

Des morceaux de ce genre , servant pour ainsi dire de programme et de préface aux tragédies ou aux comédies, ont quelquefois produit le meilleur effet : et quelques écrivains s'en sont servis avec avantage.

On connaît les admirables prologues de Henri IV et de Henri V, de Shakspeare. Les prologues étaient tout-à-fait dans l'esprit de l'ancienne comédie athénienne, parodie familière des formes solennelles de la tragédie , satire personnelle des supériorités dont s'offensait l'égalité démocratique , sorte de voyage bouffon en des régions en apparence fort éloignées de ce monde. Le genre adopté par Plaute pouvait comporter aisément ces passages dans lesquels , brisant lui-même l'intrigue de ses pièces , il prenait tout à coup la parole, pour faire entendre à la foule quelques leçons utiles, d'autant mieux accueillies qu'elles étaient plus inattendues.

Ce n'est qu'aux époques où les exigences du public deviennent plus fortes, et les règles de l'art plus sévères, que les spectateurs, livrés tout entiers aux charmes du spectacle , finissent par se choquer de ces interruptions et demandent à n'être plus distraits de l'attention qu'ils doivent apporter pour suivre une intrigue plus compliquée et plus savante.

Les prologues de Plaute étaient étendus et fréquents; ceux de Térence ont déjà moins d'importance , et ce n'est qu'avec une extrême réserve que le poète, avant de commencer sa pièce, s'adresse aux spectateurs, et seulement pour répondre aux attaques de la critique mali cujusdani veteris poetœ. Notre théâtre , qui s'est trouvé , à une certaine époque , à peu près dans la même

situation que le théâtre romain au temps de Plaute, a eu aussi ses pièces à prologues.

Donat classe les prologues comiques d'après ce qui en fait la matière: apologie, réfutation, argument, etc. ; mais comme dans tout prologue il y a de tout cela à la fois, il faut chercher une autre classification. Il y a d'abord les prologues allégoriques ou mythologiques. A ce genre appartiennent les prologues de cinq comédies de Plaute. Mercure, le ministre complaisant des galanteries de Jupiter, ouvre Y Amphitryon. Le Génie domestique , le Lare de la famille des Euclions, prend la parole au début de VAululaire (la marmite), l'original de notre Avare. Dans le Rudens (cordage), une constellation, VArctus, descend du ciel en terre pour rétablir, par une sorte de coup d'état de la Providence, l'ordre moral troublé par la fraude, et en même temps se charge obligeamment d'exposer le sujet de la pièce. Dans le Trinumus (le trésor), c'est à la première scène Dépense, qui vient marier sa fille. Pauvreté, à un jeune prodigue qu'elle a ruiné. Enfin dans la Cistellaria (la corbeille), un dieu de l'invention de Plaute, Auxilium, vient , après deux ou trois scènes, en aide au poète qui ne sait comment achever son exposition.

La seconde classe des prologues de Plaute se compose de ceux où un personnage, avant de jouer son rôle, fait les affaires de l'auteur et annonce le sujet de la pièce. Comme dans la Cistellaria, le 3files gloriosus, le Mercator. Par une singularité piquante, dans les deux premières de ces pièces, le prologue n'arrive qu'à la seconde scène, après une exposition plus dramatique, comme par une sorte de réminiscence. On peut ranger dans une troisième et dernière classe de prologues ceux où le chef de la troupe, dux gregis, dans un costume particulier, vient lui-même sur la scène annoncer le sujet de la pièce , narrator argumenti, pour solliciter l'attention et la bienveillance, orator pacis C'est la forme la plus

simple et la plus ordinaire des prologues de Plaute, comme en général de la comédie latine. On la rencontre dans les Captifs, les Ménechmes, XAsinaria, le Penulus, le Truculentus.

Plus d'une étude intéressante peut être faite à l'aide de ces prologues , dans lesquels nous trouvons des détails sur les divers personnages qui avaient des fonctions à remplir, soit pour la représentation des pièces , soit pour la mise en scène. On y voit d'abord en exercice Yédile qui donne les jeux, qui en fait la dépense; \econducior, qui récompense les comédiens, qui pabnam dat hisirionibus, qu'on avertit souvent de juger avec équité: ce qui donne à penser que ses arrêts n'étaient pas toujours équitables. C'est dans l'intérêt des personnes puissantes à qui appartenaient les comédiens , domini, gens dont la vanité trouvait son compte à la possession d'un artiste de mérite, curieux d'ailleurs des succès qui leur permettaient de le louer ou de le vendre plus cher, fort empressés, par conséquent, à solliciter, à séduire l'édile par lettres, par visites, par toutes sortes de petits manèges au courant desquels Plaute a soin de tenir son public. Nous apprenons aussi, par ses prologues, que les comédiens eux-mêmes formaient entre eux des cabales pour faire siffler leurs camarades; et les admirateurs à prix d'argent, qui dans nos théâtres se placent sous le lustre, seraient sans doute çtonnés d'apprendre qu'ils ont eu des prédécesseurs dans l'antiquité.

Au reste, ces pauvres comédiens de Rome étaient plus excusables que les nôtres, dans les efforts qu'ils faisaient pour obtenir les applaudissements des spectateurs. Il y allait pour eux, en cas de réussite , de la liberté; en cas de chute, des étrivières. Euxmêmes sont obligés de plaisanter, dans le prologue, de cette ignominie, de cette misère de leur profession.

Dans la pièce, l'auteur s'égaiera souvent sur les châtiments, les supplices même, infligés aux esclaves, sur les vices que dé-

veloppe en eux la servitude : gaîté inhumaine qui attriste beaucoup pour nous la comédie antique.

Plaute nous fait aussi faire connaissance avec plusieurs des personnages subalternes qui avaient un rôle dans les représentations du théâtre de Rome : le hérault. prœco^ qui ouvre le spectacle et crie avant que parle l'acteur chargé du prologue, lequel souvent s'en amuse et fait rire à ses dépens la populace ; les licteurs, dont la voix et les faisceaux troublent souvent l'ordre qu'ils veulent établir ; le designator, maître des cérémonies , qui conduit à l'orchestre, aux premiers gradins, aux places réservées, les personnes de distinction qui se font une loi d'arriver tard et de troubler, par leur bruyante arrivée, les spectateurs déjà placés et l'acteur déjà en scène.

A cette partie du théâtre nous voyons siéger le public choisi , on toges blanches ; et plus haut, en tuniques brunes , le vil peuple, pullata plebs, stantes, gens qui n'ont pas le droit d'être assis aux spectacles, ou qui se sont levés trop tard , lesquels aussi se vengent de cette position peu commode par le bruit qu'ils font. Des troupes d'esclaves veulent envahir les places destinées aux hommes libres; le théâtre est assiégé par une foule de valets, pedïsequi, que Plaute engage poliment à aller au cabaret voisin, où ils trouveront des gâteaux, qui déjà fument en les attendant.

C'est ainsi que Plaute nous permet de saisir l'aspect trivial et vulgaire de ces représentations, que notre imagination se figure si imposantes. Comment fixer l'attention , captiver l'intérêt de cette multitude ignorante, grossière, brutale?

La simplicité ingénieuse des expositions de Térence n'y suffisait pas ; il en fit plus d'une fois l'expérience. Il fallait pour cela la gaîté déréglée, et quelquefois la basse bouffonnerie du prologue de Plaute.

LES COMÉDIES DE PLAllTE. 187

Une analyse , même sommaire , des vingt-et-une pièces de Plaute nous entraînerait bien loin. Bornons-nous à mentionner et à caractériser quelques-unes des plus célèbres et cherchons ce qui , parmi les détails dont abondent les autres , nous fera le mieux connaître l'esprit, les mœurs et les habitudes de ce peuple qu'elles avaient pour but d'amuser et, autant que le comporte le théâtre , de moraliser et d'instruire.

Les deux comédies empruntées par notre Molière au poëte latin , L'Avare et VAmphitryon , ont été si souvent commentées et rapprochées de celles qui font partie du répertoire du grand comique français, que nous n'apprendrions rien de nouveau, si nous entreprenions de reproduire un parallèle qui se trouve dans tous les ouvrages de littérature consacrés au théâtre.

Qu'il nous suffise de rappeler que les traits les plus spirituels et les plus comiques de l'auteur de VAuhiîaria, c'est-à-dire la Marmite (titre donné à sa pièce), ont été reproduits par Molière, en vertu de ce privilège du génie dont il usa plus d'une fois « en prenant, dit-il, son bien partout oîi il le trouvait. »

Le portrait d'Harpagon est la copie de celui d'Euclion : l'argument irrésistible de « sans dot », les quiproquos qui résultent des méprises de TAvare prenant tout ce qu'on lui dit pour des allusions à sa cassette, le piquant dialogue entre Harpagon et le valet qu'il soupçonne de l'avoir volé, le comique embarras où se trouve l'Avare lorsqu'il s'agit du dîner qu'il voudrait bien se dispenser de donner; tous ces traits de caractère, pris sur le vif, appartiennent à Plaute.

Quant à la comédie d'Amphitryon, les difficultés réelles que présente un sujet si scabreux et dont les deux poëtes n'ont pu

triompher qu'à force d'art , nous dispensent d'en risquer ici l'analyse.

Boileau préférait le prologue de Plaute à celui de Molière, qu'il trouvait plus froid, quoique abondant en traits fort spirituels. La pièce de Molière s'ouvre, comme on sait, par un dialogue entre Sosie et la Nuit, qui critique les nombreuses métamorphoses de Jupiter, assez mal défendu par le premier. Dans Plaute, Mercure s'adresse directement au public pour le ■ mettre au courant du sujet de la pièce, précaution assez utile pour des spectateurs en général ignorants et grossiers. Le messager des dieux leur recommande le silence ; il les prie de se mettre en garde contre les cabales et les claqueurs. Le comédien doit se recommander par son propre mérite. Si quelque malavisé trouble l'ordre, on lui enlèvera sa toge. Comment ne serait-on pas attentif lorsque l'on verra Jupiter et Mercure jouer la Comédie?

On pourrait dire de Mercure plaisantant agréablement sur les nombreux travestissements de Jupiter, ce que Molière dit de Sosie :

Avec quelle irrévérence • Parle des dieux ce maraud !

et c'est une des contradictions de la nature humaine à signaler, que cette liberté avec laquelle le poëte s'exprime en parlant des dieux , et le respect commandé par les lois.

Les dieux, dit Plaute dans une autre pièce {Les Captifs) , jouent avec nous autres hommes comme avec des palets :

Enimvero Di nos quasi pilas homines habent !

Les scènes plaisantes auxquelles donnent lieu les rencontres du faux et du vrai Sosie sont d'un comique achevé dans Molière , et l'on rira toujours du désappointement de Sosie chassé par Mercure, au moment où il allait s'asseoir au dîner du véritable ou du faux Amphitryon , après avoir fait cette remarque judicieuse que

Le véritable amphitryon

Est l'amphitryon où l'on dîne.

Mais ce qui distingue le plus la comédie de Plante de celle de Molière , c'est la manière dont il a représenté entre Jupiter et Amphitryon cette intéressante Alcmène, conservant dans sa situation si délicate le calme, la sérénité décente et l'honnête pudeur qui caractérisèrent longtemps la véritable matrone romaine. Il est bon de noter, à ce sujet, comme un des caractères essentiels de la comédie romaine , le respect pour la femme libre, pour la femme légitimement mariée, dont les poètes comiques pouvaient bien critiquer les défauts et l'humeur atrabilaire, mais en se gardant bien de l'attaquer au point de vue des mœurs. Ils devaient réserver, pour mettre en relief celles des courtisanes, les traits les plus mordants de leur verve satirique.

Le rôle d'Alcmène est noble et touchant, Lorsqu'elle se voit délaissée par son époux, elle veut partir; et, si celui-ci refuse de lui donner ses femmes pour l'accompagner, elle s'en ira accompagnée , dit-elle , de sa vertu :

Pudicitiam mi cûmitem duxero.

Toujours grave et sérieuse , si elle se console de l'absence d'Amphitryon, c'est qu'il triomphe des ennemis. Elle trouve des expressions admirables pour caractériser la valeur guerrière et l'amour de la patrie. Les romains devant lesquels la pièce de Plante était représentée (c'était pendant la deuxième guerre punique) ne pouvaient qu'entendre avec plaisir de si éloquentes paroles.

Le sujet des Ménechmes, de ces deux frères dont la parfaite ressemblance donne lieu aux plus piquantes méprises, devait, après avoir égayé le théâtre grec, procurer, grâce au génie de Plante, aux spectateurs romains ce genre de plaisir que donnent infailliblement la surprise et la colère comique d'un homme qui se voit pris pour un autre. La comédie imitée de Plaute est une des plus agréables de Régnard. On pourrait la juger inférieure à celle du poëte latin beaucoup moins compliquée, et dont la vraisemblance est rendue plus grande par l'art avec lequel se suivent et s'enchaînent les événements.

Un marchand sicilien , Ménechrae , eut un fils nommé Moschus, qu'il maria fort jeune, et de qui naquirent deux jumeaux parfaitement ressemblants. Le nom du premier était Ménechme , comme celui de son grand-père , et le second s'appelait Sosiclès. Ces enfants avaient atteint leur septième année , lorsque le père , dans un voyage à Tarente , eut le malheur de perdre Ménechme, qui s'était égaré au milieu de la foule. Un marchand, l'ayant trouvé par hasard, le conduisit à Épidamne, l'adopta, puis le maria, après lui avoir donné tous ses biens. Le père, ne pouvant se consoler de la disparition de son fils, meurt de chagrin. L'autre fils est recueilli par le grand-père , qui lui fait quitter le nom de Sosiclès et

prendre celui de Monechme qu'avait porté son frère. Plus tard , Ménechnae-Sosiclès se mit à la recherche de son frère et se rendit à Épidarane , où nous savons que le véritable Ménechme s'était établi.

La présence dans la même ville des deux frères jumeaux , qui ne se connaissent pas , ouvre la série des méprises causées par leur ressemblance. Elles se succèdent rapidement et de la façon la plus naturelle. Ménechme , l'enfant égaré et recueilli par le marchand d'Épidamne , quoique marié , mène une vie fort irrégulière. Épris de la courtisane Érotie , il lui fait cadeau d'une robe qu'il a volée à sa femme. Ménechme-Sosiclès , à peine débarqué , s'est installé précisément avec son esclave chez cette courtisane , qui l'a invité à dîner , ce dont il est assez surpris. La courtisane , qui l'a pris pour Ménechme , son amant , lui confie la robe volée , en le priant de la faire réparer ; mais il se promet bien de la garder. En ce moment entre un parasite , celui qu'a coutume d'héberger son frère, et qui, irrité de se voir chassé, se venge en allant découvrir à la femme le vol qui lui a été fait.

Elle accourt furieuse, trouve son beau-frère ayant la robe sous le bras et l'accable de reproches. Celui-ci ne comprenant rien à sa colère , la traite de folle et sort. Survient le mari. Se voyant découvert , il court pour retirer cette robe fatale chez la courtisane , qui lui soutient qu'elle la lui a remise à lui-même et s'étonne de sa demande ; il le nie, se met dans une furieuse colère , et la courtisane le met à la porte.

Pendant ce temps, la femme de Ménechme est allée chercher son père. Ils rencontrent Sosiclès qui ne comprend rien à leurs récriminations , se moque d'eux et les maltraite , si

bien qu'ils le prennent pour un fou à lier et à mettre entre les mains d'un médecin. Ils ordonnent à quatre esclaves de s'emparer de sa personne. Cet ordre s'exécute ; mais c'est sur l'autre Ménechme , qui est fort surpris à son tour de se voir empoigné par ses propres esclaves. Peureusement pour lui, l'esclave de Sosiclès arrive à propos pour le délivrer , et , pour prix de ce service, qu'il croit avoir rendu à son maître, il lui demande la liberté. Ménechme , voyant un esclave si charmant pour lui et qui l'appelle son maître , ne sait trop comment s'expliquer d'où vient une pareille tendresse , se rend à sa prière , et voilà l'esclave libre.

Dès qu'il se trouve avec son maître véritable, il agit en vertu de la liberté qui lui a été rendue. — Toi libre 1 s'écrie Ménechme. — Mais, certainement, répond l'autre ; ne m'avezvous pas affranchi tout à l'heure ? Nouvelle stupéfaction de la part de Sosiclès , qui prend son esclave pour un fou. C'est alors une confusion générale parmi ces personnages s'accusant réciproquement de folie. Mais les deux jumeaux finissent par se trouver ensemble. Ils se reconnaissent , et alors tout s'explique. Chacun reprend son & moi » et la robe est restituée à la femme de Ménechme.

On conçoit que ce sujet, traité par Plante avec un entrain, une vivacité et un imbroglio qui se forme et se dénoue sans la moindre invraisemblance , ait tenté plus d'un auteur comique ; et , en efTet , une foule de pièces fondées sur la ressemblance de deux jumeaux se trouvent dans le répertoire théâtral , non-seulement de la France, mais encore de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre.

Citons, parmi les écrivains français, Rotrou , Boursault ,

Régnard , Florian ( Les Jumeaux de Beryame ) , Cailhava , Picard ; parmi les auteurs italiens, à la suite de la Comedia deW Arte , le cardinal Bibiena {La Calendra) , Le Trissin {I Simillimi).

En Angleterre, le même sujet a eu pour interprète le grand poëte Shakespeare , qui en a tiré des effets inattendus , en y ajoutant des complications nouvelles.

Une exposition du sujet pour d'autres excellentes comédies de Plante, Les Captifs, Le Soldat fanfaron, L'Epidicus , L'Asinaria. Les Bacchis , ne manquerait pas d'offrir, comme celle des Ménechmes, un grand intérêt de curiosité. Dans toutes on pourrait admirer les ressources déployées par l'auteur, sa finesse d'observation , l'intarissable gaîté qui donnait à ses pièces tant de charme et en assurait le succès. Mais , comme ce n'est pas uniquement au point de vue littéraire que nous nous sommes proposé de faire connaître ce que fut le théâtre à Rome, nous devons, de préférence, rechercher tout ce qui permettra de faire apprécier les diverses pièces de Plante , au point de vue de leur moralité et des caractères qu'il a produits sur la scène.

Cette étude des éléments les plus saillants dont se composa la société de son époque, nous introduit dans les secrets de la vie privée des vainqueurs d'Annibal. Il complétera pour nous les récits de Tite-Live.

Le théâtre de Plante est, comme nous l'avons dit, une véritable galerie dans laquelle figurent les divers personnages admis dans la comédie.

Le passage suivant d'Apulée énumère ces représentants des mœurs de la société antique. Ce sont: le Prostitueur parjure

[Leno], rAmoureiix ardent, l'Esclave rusé, la Maîtresse trompeuse , la Mère indulgente , la Femme grondeuse , l'Oncle donneur de conseils , l'Ami complaisant , le Militaire fanfaron , les Parasites gourmands , les Parents tenaces et enfin les Courtisanes provocantes. Dans cette liste nombreuse, Athénée n'a pas compris d'autres personnages qui ne se rencontrent que trop souvent dans les comédies de Plante , ces vieillards débauchés qui , par leur exemple , encouragent les dérèglements de leurs fils , dont ils sont souvent les rivaux auprès des courtisanes. Il ne faut pas oublier que presque tout le théâtre de Plaute roule sur la peinture des désordres introduits dans la famille romaine par le commerce de ces courtisanes , auprès desquelles les agents ordinaires de la débauche, l'infâme Xeno et le complaisant esclave, introduisent les jeunes gens.

Les scènes oti se meuvent ces personnages , ainsi que ceux dont nous avons plus haut fait connaître les professions et les caractères, offrent un spectacle des plus variés et des plus intéressants. On y peut admirer une verve intarissable, une gaîté entraînante, une prodigieuse diversité de ressorts dramatiques, une étonnante vivacité dans le dialogue ; mais , pour les lecteurs modernes surtout , on ne peut nier qu'ils n'aient le droit d'être choqués de certains détails relevés par des plaisanteries réprouvées par le bon goût et que l'auteur condamne quelquefois lui-même sous le nom de : Spurcidici versus atque immemorabiles , tout en alléguant la nécessité oh il se trouve de faire la part des spectateurs occupant la partie supérieure de la Cavea.

Il n'est pas hors de propos de chercher à se rendre compte de l'effet moral que pouvaient produire des représentations de

ce genre. Il s'agit ici non du but que se proposait l'auteur, mais du résultat qu'il devait obtenir. Telle est , en effet , l'importance des œuvres de l'esprit et, en particulier, des compositions dramatiques , qu'il ne suffît pas , pour que l'effet en soit utile et moral , que l'auteur , en les offrant au public , soit animé des plus louables intentions ; il faut, de plus, examiner s'il a réussi à donner de salutaires leçons, et si l'arme dont il s'est servi pour combattre les passions , les travers et les vices de l'humanité, n'a pas servi à en accroître la puissance et le danger.

Constatons d'abord que Plante est un philosophe moraliste , comprenant à merveille que l'art qu'il a élevé si haut n'a pas pour but seulement de contribuer aux plaisirs et aux divertissements du peuple : ses plaisanteries les plus bouffonnes cachent souvent d'excellentes leçons , et il saisit toutes les occasions qui se présentent pour donner aux Romains de salutaires conseils.

Le monologue de Philolachôs dans Le Revenant, le discours de l'Etoile Arcture dans Le Cordage, le prologue du Trinumus, les beaux vers sur la fortune, sur la vanité des projets humains, dans le Pseudolus , sont autant de témoignages qui nous permettent de trouver dans Plante les qualités d'un profond philosophe et d'un vrai sage.

Mais, si l'on s'en rapporte aux jeux de scène qu'il imagine, au caractère des fables qu'il invente , à la liberté avec laquelle s'étalent les passions qu'il met aux prises , les dénouements qu'il donne à ses pièces, a-t-il atteint le but moral qu'il s'était proposé ? Voilà la question qui , du reste , pourrait être posée toutes les fois qu'il s'agit d'apprécier l'influence heureuse ou pernicieuse que peut en général exercer le théâtre.

Nous avons déjà fait remarquer plus haut que les mots de bienséance, de décence, de pudeur, etc., sont loin d'avoir pour nous la même signification que pour les anciens. Le public lettré et poli d'Athènes, les hommes distingués du siècle d'Auguste assistaient aux représentations des pièces d'Aristophane et de Plaute avec des dispositions bien différentes des nôtres. Les bienséances du langage varient avec les siècles , et ce n'est pas toujours par la crudité des expressions ou la grossièreté de quelques plaisanteries que doit être appréciée la moralité des œuvres de l'esprit. Il faut pénétrer au-dessous de cette écorce plus ou moins élégante et polie et aller au fond des choses. Les fleurs du langage couvrent souvent un dangereux poison, et de nobles et louables intentions peuvent être cachées sous des formes grossières.

En parcourant le cercle étroit oiî se mouvait la constitution de la société antique, il sera facile de se faire une juste idée du genre d'enseignement moral que Plaute s'était proposé de donner aux Piomains, quel qu'ait été d'ailleurs, à ce point de vue, le succès de son œuvre.

Au premier rang des personnages qui remplissent la scène , nous trouvons cet être avili , dont nous avons déjà apprécié le caractère , l'esclave , le grand moteur de l'intrigue , l'agent indispensable , l'intermédiaire obligé entre la jeunesse livrée à de folles dépenses, aux passions les plus désordonnées, et les pères, les mères ou les tuteurs qu'il faut, à tout prix, éconduire ou tromper. Indépendamment des pièces destinées à mettre en relief et d'une manière spéciale le génie mystificateur de l'esclave , c'est-à-dire VEpidicus , le Pseudolus , le Persan , VAsinaire , etc. , on le voit mêlé à toutes les intrigues , de

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moitié dans toutes les ruses. Les Trianon , les Chrysale , les Parmenon , les Palestrion , ces héros de la fourberie et de l'astuce, y sont tellement brillants et leur gloire est tellement méritée que rien ne semble d'abord plus dangereux et plus immoral que le succès d'un pareil rôle , triomphe qui n'est , après tout , que celui de l'audace , de la mauvaise foi , de la perfidie. Ce caractère était précisément celui que devait produire une société fondée sur l'esclavage , et le poêle comique n'ayant pas à l'inventer le représentait tout naturellement avec le génie qui lui est propre. iVlais il a soin de corriger l'effet produit par le spectacle du succès obtenu, en énumérant les inconvénients qu'il entraînait à sa suite. A ceux qui auraient été tentés d'imiter les ruses de ces fripons d'esclaves , il a soin de mettre sous les yeux les horribles châtiments auxquels ils étaient exposés. Cette situation double et incertaine , qui faisait trembler en présence du maître l'esclave cherchant toutes les occasions de se venger, n'est pas seulement une peinture exacte de la réalité , c'est de plus un tableau moral dont l'effet devait être infaillible. Si les lauriers d'un Chrysale pouvaient quelquefois empêcher de dormir quelques Thémistocles dans les fers applaudissant à ses ruses , la perspective des supplices dont ils devaient s'attendre à devenir tôt ou tard les victimes aurait dû suffire pour les en dégoûter.

La langue latine est singulièrement riche en expressions désignant les traitements rigoureux infligés aux esclaves par la cruauté des maîtres. Dans les comédies de Plaute , deux esclaves ne peuvent s'aborder sans faire assaut de plaisanteries roulant presque toujours sur les inconvénients attachés à leur

profession d'hommes d'esprit. Ces Damoclès , admis à partager la haute fortune de leurs jeunes maîtres , ont toujours l'épée suspendue sur leur tête. Dans VAsinaria, l'esclave Léonidas dit 61^ cherchant son digne acolyte Liban : — a Je suis perdu, si je ne rencontre pas Liban ! — Le malheureux, dit celui-ci, il cherche un compagnon de gibet l — Si mon maître apprenait que je veux le tromper , dit un autre , il ferait à l'instant de moi un abattis de jambes et de bras I — Crible de bourreaux , dit un troisième à un de ses compagnons d'esclavage, on va te mener dans les rues, le carcan sur les épaules, en te criblant de coups d'aiguillon. — Je suis sûr, dit Chrysale, que si mon maître apprend ce qui s'est passé , il me fera changer de nom et que je deviendrai Crucisalus , au lieu de Chrysalus. » Ces malheureux, dont les maîtres emploient à tant d'œuvres malsaines l'esprit inventif, ne peuvent être dupes des cajoleries dont ils sont l'objet de la part de ceux-ci. — ^( Tu me flattes aujourd'hui , dit Milphion à son maître , dans le Carthaginois ; hier, tu as usé sur mon dos trois cuirs de bœuf. »

En étalant ainsi les horreurs attachées à l'existence même de l'esclavage , on ne peut douter que Plaute n'ait eu l'intention d'exciter la pitié des maîtres en faveur des misérables victimes de leur cruauté, et de faire entrevoir pour eux une condition meilleure , par le spectacle même de leur avilissement. Il a fait mieux : il a voulu prouver aux Romains qu'il pouvait se trouver parmi les esclaves des hommes au cœur généreux et capables de dévouement.

Tel est le but de sa comédie des Captifs, dont voici le sujet : Deux habitants d'Élée , l'un maître , Tautre esclave ,

ont été achetés par un citoyen nommé Région, dont les deux fils, ayant été faits prisonniers, subissent dans l'esclavage les lois de la guerre. Le maître voudrait aller à Élée , afin de chercher sa rançon. 11 se fait passer pour ïyndare, son esclave, et celui-ci consent par dévouement à se faire passer pour son maître, au risque d'être victime de ce stratagème, s'il est découvert par Région, ce qui ne manque pas d'arriver. L'Éléen ne revient pas ; il devait non-seulement rapporter sa rançon, mais encore ramener le fils d'Région prisonnier à Elée. Région entre en fureur quand il apprend qu'on l'a trompé, et il se vengera cruellement sur l'esclave qui a osé prendre le nom de son maître et favoriser ainsi son départ. Il appelle Colophus, Cordalien, Cordax , esclaves, dont le nom fait connaître suffisamment l'emploi , et leur ordonne de mettre les menottes à Tyndare. — Quoi I dit celui-ci , si un de tes esclaves se conduisait avec tes fils • comme je l'ai fait pour mon maître, quel gré ne lui en saurais-tu pas? Affranchirais-tu, oui ou non, un tel serviteur? Ne te serait-il pas bien cher? Réponds. — Région : cela se peut. — Tyndare : de quoi donc me sais-tu mauvais gré ? — Région : d'avoir été plus fidèle à un autre qu'à moi.

Après cette belle réponse, admirable trait d'égoïsme pris sur le fait, Tyndare est conduit aux carrières. Le dénouement ne se fait pas longtemps attendre. Un vaisseau ramème l'Éléen avec le fils d'Région, qui apprend en même temps qu'un autre fils autrefois dérobé dans son berceau par un esclave n'est autre que Tyndare lui-même, l'esclave si cruellement puni de sa générosité.

On court le chercher ; il arrive dans le costume des ouvriers

employés aux carrières. « J'ai vu souvent, dit-il, en peinture les supplices des enfers ; mais je le jure 1 il n'y a pas d'enfer plus infernal que cette carrière oii l'on m'a jeté. C'est là qu'il faut que la vigueur chasse du corps la paresse ! A peine y fus-je arrivé qu'on me traita comme les enfants des patriciens, auxquels on donne pour jouer des merles , des canetons ou des cailles. Pour moi, ajoutait Tyndare en montrant le pic de carrier qu'il avait à la main , voilà le bijou qu'on m'avait mis en main pour m'amuser I »

Quoique le public romain s'intéressât médiocrement au dévouement d'un esclave, c'était cependant un exemple qu'ils ne pouvaient qu'approuver et que, d'ailleurs, malgré leur barbarie envers leurs esclaves , ceux-ci reproduisirent plus d'une fois. Bien des maîtres , à l'époque des proscriptions , furent sauvés par leurs esclaves. Un enfant endura les plus cruelles tortures pour donner à l'orateur Antoine le temps de fuir. Plus ils étaient indignes d'un généreux dévouement, plus ils étaient flattés d'en être l'objet.

Le théâtre de Plante n'a reproduit qu'une faible partie des affreux supplices infligés aux esclaves. L'histoire en fournit bien des exemples. C'est Caton fouettant lui-même ses esclaves après son souper ; c'est Auguste faisant mettre en croix un esclave ayant fait rôtir une caille et l'ayant mangée; c'est Yédius Pollion faisant dévorer par ses murènes un esclave coupable d'avoir brisé un verre de cristal.

Le poëte comique ne pouvait appeler quelque intérêt sur ces malheureux que d'une manière indirecte. On n'était pas encore disposé , comme le fut plus tard Sénèque , à les considérer comme des hommes. Ce n'est pas au siècle de Plaute que la

LES COMÉDIES DE PLAUTE. 20i

philosophie pouvait hautement proclamer une vérité si universellement méconnue. « Ce sont des esclaves. — Dis plutôt, dit le philosophe stoïcien, chrétien avant la lettre, dis plutôt ce sont des hommes. — Ce sont des esclaves. — Dis plutôt ce sont des amis dans une condition inférieure. — Ce sont des esclaves. — Dis plutôt des commensaux. — Ce sont des esclaves. — Dis plutôt des compagnons d'esclavage ; car vous êtes tout aussi bien qu'eux sous la main de la fortune. » Les leçons tirées du spectacle des misères de l'esclavage, les réflexions du poëte, ses fréquents appels à la commisération devaient peu à peu faire pénétrer dans les âmes des sentiments plus humains , et ce n'est pas un mérite médiocre pour Tcrence d'avoir fait applaudir par le peuple romain tout entier le vers si justement admiré et que l'on peut considérer comme un des plus beaux qui aient été prononcés sur la scène antique :

Homo sum, liumani nihil a me alienum puto.

J'ai insisté avec quelque étendue sur le rôle des esclaves dans les comédies de Plante. Il y est , en effet , considérable comme celui qu'ils avaient à remplir dans la société. C'est à l'esclavage, à cette plaie hideuse des constitutions anciennes que l'on doit attribuer la corruption des mœurs et la désorganisation de plus en plus déplorable du foyer domestique. Ce sont aussi des esclaves , ces belles et séduisantes courtisanes, qui, exerçant sur les jeunes gens leur fatale influence et attirant dans leurs demeures luxueuses les maris et les pères, sont le fléau des familles dont elles causent la ruine.

L'existence même de ces dangereuses Syrènes occupant dans

la société une position en quelque sorte officielle , reposait sur une des plus grandes erreurs de l'antiquité , c'est-à-dire sur le peu d'estime qu'elle accordait aux femmes. Selon les Caton et les Métellus, l'homme était né principalement pour la vie publique, à laquelle devaient être sacrifiés tous les sentiments qui assurent le bonheur de la vie domestique. Dans l'état d'infériorité morale oii se trouvait la femme , elle ne pouvait être de la part du mari l'objet de cette intimité , de cette estime affectueuse, de cet amour mutuel qui assurent le bonheur et l'union au sein du sanctuaire conjugal.

Délaissées par leurs maris, les femmes qui figurent au théâtre ne sont nullement flattées par les auteurs , et celles qu'y introduit Plante semblent amenées pour servir de prétexte aux remarques satyriques de leurs époux. On peut reprocher à l'auteur de n'avoir mis en scène que des femmes libres , d'un caractère impérieux et acariâtre , à propos desquelles seraient déjà débitées les plus mauvaises plaisanteries d'Aristophane et d'Euripide. — On dit que nous sommes bavardes, dit Eunomie dans VAulularia; on assure même qu'il ne s'est jamais rencontré dans aucun siècle une femme muette. — Excellente femme I lui dit son frère Mégadore. — Oh mon frère I pourquoi ne dis-tu pas la vérité ? Il n'y a point d'excellentes femmes. Elles ne diffèrent toutes que par le degré de leur méchanceté. — Je veux que tu te maries, dit ailleurs une sœur à son frère. — Aïel aïe! je suis morti répond celui-ci. J'y consentirai à une condition : Demain , époux ; après demain, veuf.

La craintes des dangers auxquels s'expose le mari d'une femme richement dotée devait avoir pour conséquence de

détourner du mariage lui-même. C'est sur ce beau raisonnement que Periplectomène , un des personnages du Miles gloriosusj fonde sa résolution de rester célibataire. « J'aurais pu me marier, dit-il, avec une femme richement dotée et d'une grande famille. Mais je n'ai pas voulu introduire chez moi une femme criarde. Pour ce qui est d'une bonne épouse, il n'y en a jamais eu. Jamais une femme ne viendra me dire : « Achète-moi de la laine , mon bon ami , pour que je te fasse un manteau bien chaud et moelleux, de bojines tuniques épaisses qui te garantiront du froid cet hiver. » Quant aux enfants, je n'en ai pas besoin. J'ai des parents qui viennent me faire une cour assidue et me comblent de présents. Si j'avais des enfants, que de tourments ils me causeraient l »

Cette apologie du célibat, en l'absence des satisfactions légitimes qu'aurait pu donner aux citoyens romains une juste considération pour leurs femmes , cette sorte de manifeste contre les mœurs et les institutions de la République nous étonnent à bon droit. Les contemporains de Plaute n'y voyaient qu'une plaisanterie sans conséquence : les gens sages auraient pu y découvrir l'indice de cette immoralité fatale qui , malgré les lois protectrices du mariage et condamnant le célibat, devint, un siècle plus tard, une des causes les plus puissantes de la dépravation publique.

Les plaisanteries contre les femmes sont bien légères eu égard aux reproches amers qui auraient pu leur être adressés par leurs maris , mais dont il eût été juste de faire retomber la responsabilité sur eux-mêmes. Pour eux, le mariage ne pouvait être qu'un calcul, toute leur ambition consistant à épouser des femmes richement dotées. Le personnage le plus intéressant

de VAulularia, Mégadore, se félicite avec raison d'avoir pris la résolution d'épouser une jeune fille belle et vertueuse, mais pauvre. Les femmes richement dotées dont il expose tous les travers ne se consolaient, en général, de l'abandon de leurs maris qu'en employant leur fortune pour satisfaire leur goût pour le luxe , la toilette , les meubles , les bijoux , les objets précieux qu'elles se procuraient à grands frais. Cet amour du luxe et les désastreuses conséquences qu'il entraîne sont dépeints par Mégadore avec des détails qu'ont recueillis utilement les historiens ayant eu à signaler chez les Romains les progrès croissants du luxe et de la corruption féminine, u La femme riche, dit Mégadore, veut de la pourpre, des bijoux, des femmes , des mulets , des cochers , des laquais pour Ja suivre , des valets pour ses commissions , des chars pour ses courses. On voit plus de charriots dans la ville que dans les champs. » Il énumère plaisamment tous les états employés à composer ce que les anciens ont appelé le monde des femmes : foulons, brodeurs, bijoutiers, lainiers, fabricants de bordures pailletées, faiseurs de tuniques intérieures, teinturiers en feu, en violet, en jaune de cire, tailleurs de robes à manches, parfumeurs de chaussures, revendeurs, faiseurs de gorgerettes, tabletiers, etc.

L'abrogation de la loi Oppia , qui avait interdit les bijoux , les robes brodées et les voitures , avait permis aux femmes de donner un libre cours à leurs fantaisies. Aussi, quelle variété dans les inventions ayant pour but de conserver leur beauté et leur jeunesse ! Que de spécifiques employés

Pour réparer des ans l'irréparable outrage !

Plaute donne les noms de vingt espèces de vêtements de toilette à l'usage des femmes de son temps. Le nombre des coiffures n'était pas moins considérable. Il fallait pour le service de ces grandes dames une armée de domestiques et de suivantes, et l'on sait avec quelle rigueur, avec quelle barbarie, souvent, elles punissaient les moindres fautes , surtout quand il s'agissait des soins minutieux donnés à leur personne !

Éternellement occupées d'elles-mêmes, les femmes ne pouvaient se résigner à supporter sans se plaindre les préférences dont les courtisanes étaient l'objet de la part de leurs maris. Lorsqu'elles interviennent sur la scène, c'est pour leur adresser les reproches qu'ils ne méritent que trop ; et en vérité , si elles se montrent acariâtres, maussades et querelleuses, on ne doit pas en être surpris. La colère et l'indignation sont assez naturelles lorsqu'elles surprennent un époux que ses cheveux blancs devraient préserver des coupables faiblesses auxquelles se laissent entraîner les jeunes gens. Nous ne connaissons rien de plus triste que la vieillesse qui tombe dans une telle dégradation. On ne voit pas d'abord ce qu'a de plaisant et de comique le spectacle des désordres honteux dans lesquels est tombé un homme, à qui les années n'ont pu donner quelquesuns des avantages qu'elles apportent comme compensations à celles qu'elles nous enlèvent, c'est-à-dire la retenue, la modération, la sagesse. Il semblerait qu'il y a dans tout cela plutôt un sujet d'éloquentes protestations de la part des philosophes que d'une représentation comique. Plaute n'a pu triompher des difficultés que présente un aussi dangereux spectacle qu'en frappant de ridicule les vices qu'il réprouve et en faisant rire aux dépens des vieillards surpris en flagrant

délit de libertinage. C'est le sujet d'un grand nombre de ses pièces et plus spécialement de VAsinaria, de Casine, de Bacchis et des Marchands. Nous n'avons nulle envie de conduire nos lecteurs au milieu des scènes oti ces vieillards éhontés et rivaux de leur fils s'entendent avec ceux-ci pour voler leurs propres femmes et se trouvent, malgré leurs cheveux blancs, dans les situations les plus humiliantes. Si les Romains trouvaient quelque plaisir en assistant à de si révoltants spectacles dont tout l'art du poëte ne pouvait dissimuler l'inconvenance, nous éprouvons trop aujourd'hui le besoin de fortifier le respect dû à la vieillesse et à l'autorité paternelle pour ne pas glisser aussi rapidement que possible sur des détails qui pourraient leur porter atteinte.

Il est impossible que, malgré les bonnes intentions de l'auteur, ce respect, première condition du maintien des bonnes mœurs au sein de la famille, n'ait souffert plus d'une atteinte. Plante a beau faire dire à un des personnages : « Si ces deux vieillards n'avaient été des vauriens dans leur jeunesse, ils ne souilleraient pas aujourd'hui d'un pareil opprobre leurs cheveux blancs. » Il y avait lieu de craindre que le hideux spectacle de la majesté des cheveux blancs et de la dignité paternelle, avilies et traînées dans la boue, ne produisît plus de mal que la leçon qu'il en tire ne faisait de bien.

Justement sévère pour les vieillards libertins, le monde ancien, comme le monde moderne, a toujours traité avec plus d'indulgence les écarts et les faiblesses des jeunes gens, surtout depuis que l'amour a pris dans la tragédie et dans la comédie la place la plus importante. Mais il ne faut pas s'y tromper , dans la comédie de Plante , ce n'est pas l'amour, sentiment

inconnu à l'antiquité , qui ne respectait pas assez les femmes pour les aimer , c'est la débauche et le goût du plaisir qui conduisent les jeunes gens chez les esclaves dont ils doivent à prix d'or acheter les faveurs et payer les tendresses vénales. Plaute fait une peinture peu flatteuse des courtisanes et des jeunes imprudents qu'elles séduisent. Sachons-lui gré d'avoir dévoilé sans réserve les ruses , les fourberies , l'avidité des premières et représenté les jeunes libertins qui les fréquentent comme plus passionnés qu'habiles et ayant besoin , pour réussir dans tout ce qu'ils entreprennent, de l'esprit merveilleusement inventif des esclaves bien supérieurs en ce point à leurs maîtres. Ils n'ont pas à se mettre d'ailleurs l'esprit à la torture pour trouver les moyens de parvenir à leurs fins. Pour mieux dire, il n'y en a qu'un seul , c'est de se procurer de l'argent. Cet argent , il faut l'emprunter à usure ou le trouver dans la bourse du père; la tâche de l'esclave est d'employer, pour l'en tirer, la ruse et le mensonge, et, si ces deux moyens ne réussissent pas, de le voler. Nos valets de comédie s'acquitteront de l'emploi avec une habileté renouvelée des Grecs et des Romains. Mais il faut avouer que les coquettes du théâtre moderne sont plus aimables et plus intéressantes que les héroïnes mises eu scène par Plaute. Cléérète, l'une d'elles, expose avec une naïveté cynique quel est l'unique mobile de son avilissante profession. « Quand on ménage ses amants, dit-elle, on se fait tort à soi-même : l'amant est pour nous comme le poisson ; il ne vaut rien s'il est ancien. Tout frais, il est succulent, délicieux. On peut le mettre à toute sauce, grillé, sur le plat, n'importe. On l'arrange comme on veut. Il est toujours prêt à doin ner. Tout ce qu'il

désire, c'est qu'on lui demande. En effet, il puise à plein sac, il donne sans compter ; les sacrifices ne lui coûtent rien. Une seule chose l'occupe : il veut plaire à son amante, plaire à moi, plaire à la suivante, plaire aux domestiques, plaire aux servantes. Il n'y a pas jusqu'à mon petit chien que le nouvel amant ne caresse et ne flatte, pour qu'il lui fasse fête quand il le voit arriver. »

• Plante s'efforce, hélas 1 bien inutilement, de corriger les jeunes libertins qui sacrifient tout pour plaire à ces femmes sans pudeur, en mettant à nu le mobile de leur conduite. La punition des coupables se trouve au sein même de la faute, et les instruments de leurs plaisirs sont en même temps ceux de leur ruine et de leur dégradation morale. Si la passion , une fois maîtresse du cœur de l'homme , était susceptible de guérison , le dégoût que devait inspirer aux jeunes gens le caractère des courtisanes les aurait éloignés des êtres immondes qui les achetaient pour les revendre, et auxquels ils étaient obligés de recourir pour parvenir jusqu'à elles.

Ces détails sont tristes comme tout ce qui nous fait pénétrer avec quelque profondeur dans le cœur humain, dans cet abîme qu'un romancier moderne a essayé de sonder, en nous faisant assister à toutes les misères morales dont est rempli ce qu'il a nommé la Comédie humaine. Plante a dépensé beaucoup d'esprit pour les égayer, en faisant intervenir dans toutes les scènes ces esclaves railleurs, vifs, alertes, inventifs et prompts à la riposte. Il a employé toutes les ressources de son génie pour atteindre le but auquel ne parvient pas toujours le poëte comique : corriger les vices par le ridicule, castigare moines ridendo. A côté de l'odieux leno, il a produit plus d'une fois tantôt le parasite affamé et

glouton, s'introduisant dans les familles pour se procurer, à force de bassesse, le dîner qui souvent lui échappe à la grande joie des spectateurs ; tantôt le militaire fanfaron, le miles gloriosuSy l'original de nos matamores , sot et vantard , se piquant d'être à la fois le favori de Vénus et de Mars, et, malgré cette prétention, bafoué par les femmes et mis en fuite à la moindre apparence de danger.

Ces deux personnages fournissent à Plaute plus d'une occasion de stigmatiser, en les ridiculisant, quelques-uns des vices dont la société de son temps était atteinte et qui , en dépit de ses leçons, devaient s'aggraver avec le temps. Tel était, à propos du parasite, l'amour de la bonne chère et le luxe de la table, auxquels il opposait la frugalité des temps primitifs. On était loin de celui oii les Romains, vrais Spartiates, ne connaissaient qu'une sorte de bouillie appelée puls^ où chaque ménagère filait ses vêtements et faisait cuire son pain. La loi Oppia avait fixé à une somme représentée par 5 fr. de notre monnaie la dépense des festins d'apparat. Quoique l'avare Euclion , en arrêtant le menu du dîner qu'il donnait à son grand regret, y eût apporté toute la parcimonie possible, il était encore bien somptueux en comparaison de ceux que permettait la loi Oppia. Les mets étaient choisis et nombreux. On avait loué des cuisiniers et des joueuses de flûte, et la scène oîi paraissent ces cuisiniers n'est pas une des moins plaisantes de la pièce. Ils se considèrent comme des personnages importants. C'est grâce à eux que dans les repas des funérailles se tarissent les larmes. « Les passants s'arrêtent pour respirer l'odeur de ma cuisine, dit l'un deux. — « Moi, dit un autre, je promets deux siècles d'existence h ceux qui ne

2i0 LE THÉÂTRE A ROME.

mangeront que de la mienne. Jupiter lui-même se repaît tous les jours de la bonne odeur qu'elle exhale — et, quand par hasard, lui dit-on, tu ne fais pas la cuisine, de quoi soupe Jupiter? — Il va se coucher sans souper. » Plus tard, la gloutonnerie romaine deviendra pour le monde un objet d'étonnement et de dégoût. Le nombre des mets absorbés par les riches et les raffinements inventés pour les rendre plus agréables aux estomacs blasés, dépasseront toute vraisemblance. Il leur faudra des dîners de langues de rossignols, des murènes prises vivantes et ayant expiré dans des vases transparents; on distinguera le goût du loup du Tibre, selon qu'on l'aura pris en mer ou lorsqu'il aura remonté le fleuve. On paiera des surmulets 10,000 sesterces. Le chef-d'œuvre de l'art culinaire sera un sanglier rôti d'un côté et bouilli de l'autre. Il y aura des repas coûtant trois millions de sesterces (plus de 600,000 francs), et Lucullus se tuera après avoir calculé qu'il ne lui restait plus pour entretenir sa table que dix millions de sesterces. On peut se faire une idée du nombre des parasites empressés à prendre leur part de ces somptueux festins, en les voyant déjà flairant l'odeur de la cuisine modeste d'Euclion. Le parasite Ergasile, dans la comédie des Captifs, est le type du genre. Il avoue que tout n'est pas roses dans son métier. Il dévoile en plaisantant quelques-uns de ses mécomptes. C'est ce qu'il a de mieux à faire. Il y a la mortesaison. 11 faut savoir endurer à l'occasion les traitements les plus ignominieux. Un parasite doit savoir recevoir des soufflets sans se fâcher et posséder un front d'airain contre lequel les pots viennent se briser. Aussi, n'est pas parasite qui veut. Il faut un art dont Lucien a exposé dans un de ses dialogues toutes les difficultés.

Un savant allemand, Boettiger, a fait en 1795 l'histoire du Mlitaire fanfaron mis en scène par Plante dans son Miles gîoriosus. Il fait voir que ce personnage se montra d'abord chez les Grecs à l'époque oti les monarques asiatiques, successeurs d'Alexandre, commencèrent à tirer de la Grèce des capitaines de compagnies soldées. Ces chefs d'aventuriers, ayant fait fortune à la guerre, venaient dans quelques villes de luxe dépenser leur argent avec des parasites et des courtisanes, révoltant le public par leurs dérèglements et leurs prodigalités, en même temps qu'on s'amusait de leur jactance et de leur poltronnerie. Philémon et Ménandre ont fait rire à leurs dépens avec les nouveaux caractères qu'ils revêtirent dans la comédie nouvelle. Après avoir figuré dans les pièces de Plaute et de Térence , ils se retrouveront, toujours les mêmes au fond, quoique avec des nuances diverses, dans le théâtre moderne. Le Pyrgopolinice de Plaute est plutôt une caricature qu'un portrait. Il a signalé son bras en Asie et en Afrique par mille exploits merveilleux, sur lesquels renchérit son esclave Palestrion , habile à exploiter la vanité de son maître. Il a d'un coup de poing brisé la cuisse d'un éléphant et tué 7,000 ennemis. Dans sastupide confiance, il croit avoir fait la conquête d'une femme libre, qui n'est au contraire qu'une esclave affranchie par un riche citoyen dans la maison duquel il se laisse attirer. Le maître le fait saisir, charger de coups en le terrifiant par d'horribles menaces. Il perd son argent, sa maîtresse, son esclave, sa chlamyde, sa tunique, son épée, qu'exigent de lui les esclaves qui l'ont battu , et il s'en va content d'en être quitte à si bon marché. Ce type ridicule est un des personnages qui ont eu la plus longue vie au théâtre de toutes les nations. Ce sera en Espagne le Malamore {le tueur de

Maures ) ; en Italie le Capiiano, et en Angleterre l'immortel Falstaff, de Shakespeare. Il ne disparaîtra qu'après avoir pris les proportions les plus exagérées dans les pièces de Cyrano de Bergerac ; les Visionnaires , de Desmarets ; le Jodelet duelliste, de Scarron ; V Illusion comique, de Corneille, qui, s'écartant de ces types de convention empruntés à ses devanciers, ouvrit dans son Menteur la voie dans laquelle entra le profond observateur, le grand peintre de la vie réelle, Molière.

CECILIUS ET TERENCE.

Tous les personnages mis en scène par Piaule devaient nécessairement se retrouver dans les pièces de Cécilius, de Térence et de leurs successeurs, le théâtre étant l'image de la société romaine , dont l'histoire , à toutes les époques , reproduit les mêmes éléments. Les progrès de la civilisation les revêtiront de formes plus polies, plus élégantes, mais laisseront subsister les traits fondamentaux des types primitifs. Le successeur immédiat de Plante leur fera subir peu de changements. L'ami de Lélius et de Scipion, plus délicat, plus réservé, plus sensible, laissera dans ses tableaux , d'une couleur plus sobre et d'un goût plus épuré , dans des scènes tendres et touchantes, l'empreinte de son humeur douce et de son aimable caractère.

Disons quelques mots, avant d'aborder son théâtre, du poëte comique qui sert en quelque sorte de transition entre lui et le poëte de Sarsine.

Que nous reste-t-il des quarante pièces Palliaiœ et Togaiœ attribuées à Cécilius Statius ? De nombreux témoignages s'accordant pour reconnaître en lui un auteur comique digne

d'être placé au premier rang, et quelques fragments qui ne suffisent pas pour nous donner une idée exacte de son mérite.

On a recueilli tout ce qui, dans les fragments de Cécilius,. pouvait justifier la haute opinion qu'ont eue de ce poëte presque tous les écrivains latins; l'on a appliqué la même méthode aux passages extraits par les grammairiens des comédies de Turpilius, de Titinius, d'Atta et d'Afranius.

Esclave comme l'avaient été Livius Andronicus et Plante et par conséquent placé dans une condition qui lui permettait d'observer de près les misères et les vices dont il avait partagé le sort, Cécilius était venu de la Gaule cisalpine à Rome oti, selon la chronique d'Eusèbe, il mourut en 586. Il fut inhumé près du Janicule. Contemporain d'Ennius et de Plante, il survécut d'une année au premier et de seize au second. On a souvent rappelé l'anecdote rapportée par Suétone , d'après laquelle Térence, âgé probablement alors de 27 ans, s'était présenté chez Cécilius pour soumettre à son appréciation sa comédie d'indrienne. Les Édiles n'avaient pas voulu la recevoir avant qu'elle obtînt l'approbation du maître.

L'accueil sympathique fait à Térence par le vieux poëte, il l'avait reçu lui-même de Livius Andronicus. Ce fait, si honorable pour les deux poètes, méritait d'être signalé comme un exemple à suivre. Dans une charmante épître adressée à son ami Ducis, Andrieux l'a racontée avec sa grâce ordinaire. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer quelques vers.

Térence arrivait assez mal à propos pour faire la lecture de sa pièce. Cécilius, en ce moment même, en préparait une qu'il composait sur la demande des Édiles. Il paraissait peu probable qu'il se montrât disposé à entendre et encore moins à patronner

l'œuvre d'un rival. Celui-ci allait se retirer les larmes aux yeux, lorsque, voyant la douleur de ce jeune homme, Cécilius, pour le consoler, le pria de lui lire quelques passages de son travail.

De vos chagrins c'est moi qui suis la cause ! De votre ouvrage, au moins, lisez-moi quelque chose.

Le jeune auteur déroule alors son manuscrit, approche un humble siège et s'y place, et rougit. Il commence, en tremblant, une première scèna. Vrai chef-d'œuvre! il lisait cette belle Andrienne.

Cécile écoute, admire, enfin est transporté.

« 0 ciel ! quelle élégance et quelle pureté !

« Votre exposition est nette, naturelle ;

« C'est ainsi, dans son art, quand lepoëte excelle

« Que l'art même s'efface,.. Où donc avez-vous pris

« De ce style enchanteur l'aimable coloris ? »

Plus la lecture avance et plus le vieux poëte applaudit au lecteur.

« Cette pièce est parfaite, ft Continuez , mon fils , j'attends le dénoûment a Et puis je vous dirai quel est mon sentiment. » Lorsqu'enfin il arrive à la dernière page : « Ne pas jouer cela I... ce serait bien dommage ! « Je veux vous y servir, dit Cécile, et je dois € Des Édiles, pour vous, déterminer le choix. « Ils m'en remerciront en voyant l'Andrienne . « Térence, vous serez l'honneur de notre scène. t II vaut mieux que mes vers cette fois soient perdus « Et que je laisse à Rome un poëte de plus. « Je sers l'art et moi-même en vous rendant justice. > « — Eh quoi ! vous me feriez un si grand sacrifice !

« Et j'obtiendrais de vous cet appui généreux ? » « — Surpassez-moi , mon fils , je serai trop heureux ! 11 l'embrasse à ces mots. Cécile tint parole.

Bientôt on entendit aux murs du Capitole Tout un peuple charmé par le jeune Africain Lui donner le surnom de Ménandre romain. Son vieil ami jouit de sa naissante gloire.

On s'accorde pour reconnaître en Cécilius une grande force comique, mais on trouvait généralement que ses comédies péchaient par le style, ce qui était un des principaux mérites de Térence. Dans les pièces qu'il a imitées de Ménandre, il a été jugé inférieur au poëte grec, créateur de la Nouvelle Comédie. e que nous connaissons de lui ne nous permet pas d'apprécier la justesse de ces assertions, et les vers isolés que nous pourrions citer n'en apprendraient pas beaucoup plus au lecteur. Nous pouvons en citer quelques-uns, qui se distinguent par leur tour vif et énergique et expriment avec une heureuse concision des pensées philosophiques. Tels sont ceux-ci :

Vivas, ut possis, quando non quis ut velis.

Vis comme tu le peux , puisque tu ne saurais vivre comme tu le veux.

Sœpe est etiam sub palliolo sordido sapientia.

Souvent, môme sous un sale manteau, se rencontre la sagesse. On lui attribue encore ce vers cité par Sénèque :

Exigua pars est vilee quam nos vivimus.

C'est une bien petite portion de la vie que celle oh vraiment nous vivons.

Citons parmi les vers dans lesquels Cécilius a stigmatisé les travers des difFérents membres de la société de son temps, les passages oti il fait parler un amant prodigue, se trouvant malheureux d'avoir un père riche et trop facile, ce qui le prive de l'avantage d'avoir h tromper un père avare et sévère.

In amore suave est summo summaque inopia Pareiitem habere avarum, inlepidimi, in liberos Difficilem, etc.

« C'est plaisir, dans un extrême amour et une détresse extrême, que d'avoir un père avare, morose, difficile pour ses enfants, qui ne vous aime point, ne se soucie point de vous. Vous interceptez son revenu ; au moyen d'une lettre contrefaite, vous détournez l'argent de l'un de ses débiteurs; vous employez quelque adroit.esclave pour le frapper de crainte, l'épouvanter. Enfin, tout ce qu'on peut arracher d'un père trop économe, avec quel surcroît de joie on le dissipe I... Mais le mien, comment le tromper, le dérober? Quelle machine faire jouer contre lui? Je ne sais vraiment, tant mes adresses, mes ruses, mes fourberies sont rendues vaines par sa facilité. »

« C'est fait de moi, dit un jeune libertin passionné et prodigue, si je ne me hâte de perdre ma fortune entière. »

Nullus sum, nisi meam rem jam omnem propero incursim perdere ! A ces jeunes débauchés aspirant à cette vie courte et bonne

que souhaitent leurs pareils, il suffit de jouir six mois de la vie ; ils donnent le reste à Pluton :

Mihi sex menses satis sunt vitae, septimum Orco spondeo.

Dans un autre passage dont une partie a été conservée, un père , reprochant à son fils sa conduite désordonnée, s'exprime avec une colère et une indignation qui rappellent le Chrêmes de Térence, élevant au tragique, comme le dit Horace, le ton de la comédie.

Les vieillards qui se vengent de leurs femmes irritées de leurs indignes faiblesses, se plaignant amèrement de leur mauvaise humeur, et maudissant le jour oîi ils ont épousé une femme fière de sa richesse et de sa dot, figurent dans plusieurs de ces fragments. C'est un thème qui devait bien souvent revenir sur le théâtre. Il est difficile de porter plus loin la plaisanterie à ce sujet que dans le passage oiï Cécilius fait dire à un de ces époux mal mariés et devenu veuf : « Ma femme a commencé de me plaire fort... mais c'est depuis qu'elle est morte. »

Placere occepit graviter, postquam est mortua.

Esclaves fourbes et malfaisants , courtisanes sans pudeur, parasites effrontés et gloutons, soldats ridicules, jeunes gens abusant de la faiblesse de leurs pères pour leur extorquer l'argent employé à satisfaire leurs passions désordonnées , vieillards plus libertins et plus dépravés que leurs fils : tels sont pour Cécilius^ comme ils Tout été pour Plante, les héros des aventures dont le théâtre romain présente le tableau peu

édifiant. 11 faut avoir eu beaucoup de courage pour oser étaler sur la scène ces plaies hideuses du corps social.

Tous ces sujets sont bien tristes , et cependant quoi de plus gai que la forme sous laquelle Cécilius et surtout Plaute les ont traduits sur la scène? « Si cette gaieté, en pareille matière, nous blesse, dit Patin, il faut dire qu'elle ne blessait pas les anciens. Amenés par l'habitude de voir , dans leurs institutions , des usages contrelesquels notre conscience et nos mœurs se révoltent, ils les considéraient comme des pièces nécessaires de leur civilisation, et ils étaient préparés par conséquent plus que nous ne le sommes à s'en divertir. »

Sur ce théâtre , où se trouvaient confondues deux classes de spectateurs bien distinctes, la foule grossière et la société polie,

Rusticus urbano confusus, turpis honesto

c'était à la première surtout que devaient plaire les libres tableaux et les paroles plus libres encore dont abondent les pièces de Cécilius et de Plaute. La muse élégante et correcte de Térence a eu beaucoup moins de succès auprès d'elle, mais a fait les délices de l'autre classe , celle des hommes instruits et d'un goût plus sévère, qui siégeaient sur les gradins occupés par les sénateurs et les chevaliers.

L'auteur des Nuits attiques^ Aulu-Gelle, a consacré un long chapitre à la comparaison des pièces de Cécilius et de celles de Ménandre. « Nous lisons , de temps en temps , dit-il (1),

(1) Nuits attîques, liv. II, ch. xxiii.

les comédies de nos anciens poètes imitées, pour la plupart, de Ménandre, de Posidippe, d'Apollodore, d'Alexis et de quelques comiques grecs. Tandis que nous sommes occupés à les lire, ces comédies, bien loin de nous déplaire, nous paraissent si agréables, le style nous en semble si, fin et si gracieux que nous sommes tentés de croire qu'il n'est pas possible de mieux faire. Mais les rapprochons-nous des pièces grecques dont elles sont tirées, établissons-nous une comparaison attentive et détaillée entre le modèle et l'imitation , aussitôt tout ce qui nous plaisait dans celle-ci nous paraît froid et languissant; le latin pâlit à Tinstant et s'efface devant le grec, dont il est bien loin d'atteindre la piquante gaieté et la brillante élégance. »

Aulu-Gelle justifie la préférence qu'il accorde aux comiques grecs en citant un certain nombre de passages de Ménandre qu'il rapproche de ceux qu'a reproduits Cécilius. « Outre qu'il n'y a aucune comparaison à faire entre les pièces des deux auteurs, ce qui me frappe surtout, c'est que Cécilius n'a essayé de reproduire ni bien ni mal certains traits comiques pleins de goût et de vérité que lui fournissait Ménandre. Il néglige ces beautés comme si elles étaient sans valeur et il les remplace par des bouffonneries. »

Ce sont probablement les bouffonneries dont se plaint Aulu- Gelle qui ont fait considérer Cécilius par les Romains comme le comique par excellence. Ce ne sont pas les connaisseurs délicats , ceux qui lisaient Ménandre et en admiraient l'atticisme et la grâce, qui ont fait la réputation de Cécilius; c'est le peuple, que ses saillies, son entrain et sa verve, les plaisanteries de gros sel dont il assaisonnait les inventions de Ménandre,

CÉCILIUS ET TÉllENCE. 221

amusaient et faisaient rire. Ce qu'il recherchait surtout, comme son prédécesseur Plaute, c'était le succès, et ce succès, il l'obtenait en servant suivant leur goût les grossiers fils de Romulus , laissant de côté cette gracieuse élégance qui faisait le charme du poëte grec et qui devait être le principal mérite de Térence.

Nous n'avons qu'un petit nombre de détails plus ou moins avérés sur la vie et les œuvres de Térence. Né en Afrique, probablement à Garthage, 192 ans av. J.-C, Publius Térenlius Afer avait été probablement enlevé par des pirates et vendu au sénateur Térentius Lucanus , qui l'affranchit et lui donna son nom. L'envie qui s'attacha dès ses premières œuvres à dénigrer le gracieux poëte lui fit prendre le parti de faire, à 35 ans , un voyage en Grèce. Après un séjour de quelques mois dans cette contrée, qu'il utilisa en traduisant, dit-on, jusqu'à cent huit pièces, il se disposait à revenir en Italie. Arrivé à Patras, oîi il comptait s'embarquer, il apprit le naufrage du bâtiment auquel il avait confié son bagage. La douleur que lui causa la perte de ses œuvres le fît tomber malade, et il mourut à Sthymphalis ou Leucade, en Arcadie. Il laissa une fille, qui épousa un chevalier romain et lui apporta en dot vingt arpents de terre sur la voie Appienne, près de la villa de Mars.

On connaît sa liaison avec Lélius et Scipion et l'assertion mille fois produite et mille fois réfutée qu'il aurait servi en quelque sorte de prête-nom à ces deux éminents personnages, auteurs des chefs-d'œuvre qui lui sont attribués. Boileau lui-

même a contribué à accréditer cette opinion en écrivant à Molière :

Celui qui réduisit Numance Et mit Carthage sous sa loi, Jadis sous le nom de Térenice, Sut-il mieux badiner que toi?

Nous pouvons opposer à cette assertion le témoignage d'un contemporain de Térence, de ce Volcatius Sedigitus, qui ne le place , comme on l'a vu, qu'au sixième rang parmi les poètes comiques. Afranius, un de ses successeurs, l'a signalé au contraire comme un poëte incomparable.

Cicéron parle de lui en ces termes :

Terentio non similem dicas quempiam.

Toi aussi, Térence, qui seul, par la pureté de ton style, as su rendre , exprimer Ménandre , le reproduire devant le peuple romain , poëte dont les vers sont pleins d'agrément et de douceur.

On a enfin cité bien souvent les vers adressés à Térence par Jules César :

Tu quoque ut in summis , o dimidiate Menander, Poneris et merito, puri sermonis amator, etc.

Ce nom de dimidiate Menander fait allusion au prologue de VAndrienne, dont l'auteur accepte volontiers le reproche d'avoir composé sa comédie avec deux pièces de Ménandre, en s'autorisant de l'exemple de Névius, d'Ennius et de Plante.

« Nous ne savons pas ce qu'il dut à Ménandre, dit le grand critique Diderot dans une dissertation sur Térence, insérée dans le tome III, p. 391, des Variétés liUéraires publiées par Suard et Arnauld ; mais si nous nous imaginons qu'il dut à Lélius et à Scipion quelque chose de plus que ces conseils qu'un auteur peut recevoir d'un homme du monde, sur un tour de phrase inélégant, une expression peu noble, un vers peu nombreux, une scène trop longue, c'est l'effet de cette pauvreté basse et jalouse qui cherche à se dérober à elle-même sa petitesse et son indigence, en distribuant à plusieurs la richesse d'un seul. »

Les six comédies de Térence que nous possédons sont :

1" U'Andrienne , représentée aux jeux Mégalésiens l'an de Rome 588 (16î) ans av. J.-C). Elle a été traduite et arrangée pour la scène par Baron.

2" V Eunuque , qui paraît être une œuvre originale si l'on en excepte les deux caractères du parasite et du capitaine, empruntés au Flalleur, de Ménandre. Cette pièce eut un si grand succès qu'il fallut la donner deux fois le même jour. Elle fut représentée cinq ans après VAndrienne (160 av. J.-C). Elle a été traduite en partie par La Fontaine et imitée par Brueys et Palaprat sous le titre du Muet.

3° V Béautontimoruménos , ou le bourreau de lui-même , imitée de Ménandre et représentée en 162 av. J.-C.

4" Les Adelphes, d'après Ménandre et Diphile, représentée en 159 av. J.-C, et imitée par Molière dans VÉcole des Maris et par Baron dans VÉcole des Pères.

5" Phormiouj d'après Apollodore , représentée la même année que ï Héautoniimoruménos et imitée par Molière dans les Fourberies de Scapin.

6° Vffécyre, ou la belle-mère, imitée d'Apollodore ; cette pièce échoua et ne put être jouée en entier la première fois. Une seconde représentation eut lieu en 159 av. J.-C.

Si l'on compare les six comédies de Térence à celles de Plante, il semblerait qu'entre la composition deS' unes et des autres il se soit écoulé non vingt années, mais un siècle. Ce sont les mêmes personnages , ce sont les mêmes mœurs , ce sont les mêmes travers et les mêmes faiblesses ; mais tout cela est embelli et touché d'un pinceau si délicat et si sobre que l'on croirait que le monde oîi nous sommes introduits ait subi une métamorphose. Dans une page excellente, le judicieux Patin en a très-habilement fait ressortir les principaux traits :

« Le militaire fanfaron n'est plus qu'un sot fort vain , qui veut s'en faire accroire, mais dont la jactance n'excède pas les limites du vraisemblable. Quant au parasite, ce n'est plus le personnage famélique , glouton , bafoué et battu , tant de fois introduit dans Plante ; c'est un homme ami du plaisir et de la bonne chère, qui répare chez les autres, au prix de la flatterie, les disgrâces de la fortune : Gnathon , c'est simplement le flatteur, comme Thrason n'est pas autre chose que le fanfaron, le vaniteux.

({ Les esclaves n'offrent plus chez Térence cette race malfaisante qui porte dans la société, par laquelle elle est flétrie, opprimée, une guerre intestine; ce sont des serviteurs assez doucement traités, en récompense assez zélés, qui rusent , mais pour leurs maîtres, et se font pardonner leurs fourberies par du dévoûment et même quelquefois par de l'honnêteté.

« Dans ce nouveau théâtre, les courtisanes ne se distinguent plus guère des femmes honnêtes que par le malheur d'une situation au-dessus de laquelle les élève ou la délicatesse des sentiments, ou du moins l'élégance de leurs manières, jusqu'à ce que quelque découverte généalogique , ménagée au dénoûment , les replace dans un rang plus honorable, dans une condition plus décente.

« Si les maris ne se montrent pas plus aimables qu'auparavant h l'égard de leurs femmes , celles-ci , témoin la Sostrate de VHécyre , paraissent plus dignes de leurs bons procédés. Les jeunes gens sont désormais moins libertins qu'amoureux et les vieillards plus occupés à les ramener dans le bon chemin qu'à les suivre dans leurs égarements. C'est presque le contraire de ce qui se voyait chez Plaute. »

La société romaine avait-elle changé à ce point? 11 est difficile de le croire. Mais ce que Plaute avait sérieusement observé et dépeint , Térence en a détourné la vue. Il n'était guère porté à reproduire de préférence les mauvais côtés de la nature humaine. Faut-il dire avec M. Maurice Meyer que son rôle de commensal des grands n'a dû laisser peu de place à la vérité et à l'observation? « On voit mieux d'en bas que d'en haut, ajoute l'ingénieux critique; et dans la vie aristocratique il y a, avec les éblouissements qu'elle devait causer à l'affranchi Térence, une élégance menteuse , dont ses œuvres se sont fardées aux dépens du vrai. »

Si l'on considère l'effet moral que peuvent produire sur les spectateurs les représentations théâtrales, nous pencherions plus volontiers vers la sévérité du critique que vers l'indulgence de l'excellent Patin. Térence fut véritablement, comme on l'a dit,

le poëte de la bonne compagnie. Mais la bonne compagnie cache souvent, sous des dehors agréables et polis, des vices aussi réels et aussi condamnables que ceux qui frappent les yeux chez les gens étrangers aux avantages d'une éducation plus raffinée. Les progrès de la civilisation n'ont alors pour résultat que de les couvrir d'un vernis menteur. Il y a eu progrès , en effet , non dans la vertu , mais dans la décence extérieure. La question est de savoir si les tableaux grossiers , mais vrais , que Plante a mis sur la scène, afin de montrer ce qu'il y a de dégradant et de honteux dans le vice, ne profitent pas plus à la morale publique que les peintures séduisantes d'une corruption raffinée, ne pouvant avoir pour effet que de rendre le vice aimable ?

D'ailleurs, comme le fait remarquer M. Pierron (1), cette corruption raffinée , que Térence étale dans quelques-uns de ses tableaux, n'est guère moins répréhensible que les obcénités de Plaute. Je demande qu'on me dise la saine et instructive morale qui sort de VEunuque. Je demande si le capitaine Thrason fait des réflexions instructives à l'aspect de VEunuque prétendu qu'on mène chez Thaïs? Je demande quelle est la morale qui peut sanctionner des marchés comme ceux que concluent d'abord Thaïs et Phédria, et dans l'accord final Phédria, Thaïs et Thrason? J'adresserais ces questions à Térence même : Tout ce qu'il pourrait répondre , c'est qu'il a voulu faire une comédie et qu'il n'est pas un professeur de morale. »

« Ce qu'il faut dire , et ce qui est incontestable , c'est que

(1) Histoire de ta Littérature romaine, 3* édif., p. 132.

Térence est un écrivain parfait , un écrivain qui a doté la langue latine de toutes les grâces , et qui n'a pas beaucoup d'égaux ni chez les anciens, ni chez les modernes. Térence est la clarté, la pureté, la délicatesse, la simplicité même; c'est le plus grec des poètes latins. »

Les merveilleuses qualités de son style n'ont cessé de lui faire obtenir, depuis son époque jusqu'à nos jours , le suffrage des hommes de goût. Tout le XVIP siècle partagea l'opinion de Montaigne, qui, comparant Plante à Térence, a dit de celui-ci qu'il sentait bien mieux son gentilhomme. La brutalité et les grossières plaisanteries de Plante devaient naturellement être déplacées dans un temps oii la forme était tout et oti l'on estimait les hommes en raison de la politesse des manières, bien plus que d'après la mesure de leur véritable valeur. Térence le Gentilhomme, dit encore M. Pierron, était mieux l'affaire d'un tel monde. Il n'est pas jusqu'aux solitaires de Port-Royal qui ne se soient laissé séduire , eux si durs en général et pour le théâtre et pour les poètes dramatiques. Ce dangereux abandon de sentiments, cette aimable enveloppe donnée aux vices ne blessaient personne ; c'est que le goût, avec ses susceptibilités, dominait tout le reste et s'accordait à merveille de l'aménité de Térence , de ses vers enchanteurs, de sa réserve agréablement tempérée.

On est étonné de voir Bossuet lui-même parler de Térence comme il l'a fait dans sa lettre à Innocent XI sur les études du Dauphin : « On ne peut dire combien il s'est diverti agréablement dans Térence et combien de vives images de la vie humaine lui ont passé devant les yeux. En le lisant, il a vu les trompeuses amorces de la volupté et des femmes.

les aveugles emportements d'une jeunesse que la flatterie et les intrigues d'un valet ont engagée dans un pas difficile et glissant, qui ne sait que devenir, que l'amour tourmente et qui ne retrouve le repos qu'en retournant au devoir. Là, le prince remarquait les mœurs et le .caractère de chaque passion , exprimé par cet admirable ouvrier avec tous les traits convenables à chaque personnage, avec des sentiments naturels et enfin avec cette bienséance que demandent ces sortes d'ouvrages. Nous ne pardonnions pourtant rien à ce poëte si divertissant et nous reprenions les endroits oii il a écrit trop licencieusement. Mais en même temps nous nous étonnions que plusieurs de nos auteurs eussent écrit pour le théâtre avec moins de retenue et condamnions une façon d'écrire si déslionnête comme pernicieuse aux bonnes mœurs. »

Le passage de Bossuet est un exemple de l'indulgence en faveur des anciens et de la sévérité à l'égard des modernes que nous trouvons partout chez les grands écrivains du siècle de Louis XIV. Comment le célèbre instituteur du Dauphin a-t-il pu se montrer si doux pour Térence après avoir traité Molière avec une dureté si peu charitable?

Telle est la puissance du style qu'elle produit sur la plupart des lecteurs une illusion qui ne permet pas toujours de distinguer les défauts réels cachés sous la beauté et l'élégance de la forme.

Térence, on le sait, n'a pas plus que Plante le mérite de l'invention. Ses comédies ne sont que des copies plus ou moins libres d'originaux grecs. Il s'explique lui-même assez clairement sur les procédés d'adaptation (pour nous servir d'une expression employée de nos jours) dont il faisait usage h l'égard

CÉGILIUS ET TÉRENCE. 229

de ses modèles. « Ménandre , dit-il dans son prologue de l'Andrienne, a fait VAndrienne et la Périnthienne. Qui connaît l'une ou l'autre les connaît toutes deux. Ses sujets ne sont guère différents , toutefois elles diffèrent pour les développements et pour le style. L'auteur a emprunté à la Périnthienne tout ce qui s'adaptait à son Andrienne et il en a usé comme de sa chose. 11 dit dans le prologue des Adelphes qu'il a mis à contribution une comédie de Diphile, les Associés de la morl, et qu'il y a pris le passage dont Plante n'avait pas voulu. Dans cette pièce, le poëte combinait ensemble deux poètes différents : Diphile et Ménandre. Térence a été l'imitateur intelligent et dévoué des anciens maîtres, et c'est son unique prétention. Ce qui lui appartient en propre et ce qui donne à ses imitateurs toute la valeur des œuvres les plus originales, c'est cette sensibilité vraie, dont l'expression touche si profondément le cœur, ce sont ces ti-aits charmants, ces réflexions naïves qui attestent une profonde connaissance du cœur humain. Ces qualités compensent bien l'absence de verve , de vis comica, signalée dans ses œuvres par les écrivains latins. C'est ce que Diderot a mis admirablement en lumière dans l'étude sur Térence dont nous avons , plus haut , cité un passage.

« La verve , dit-il , a une valeur qui lui est propre ; elle dédaigne les sentiers connus ; le goût timide et circonspect tourne sans cesse les yeux autour de lui ; il veut plaire à tous ; il est le fruit des siècles et des travaux successifs des hommes. Mais rien n'est plus rare qu'un homme doué d'un tact si exquis, d'une imagination si réglée, d'une organisation si sensible et si délicate , d'un jugement si fin et si juste , appré-

230 LE THÉATllE A ROME.

dateur si sévère des caractères, des pensées et des expressions, qu'il ait reçu la leçon du goût et des siècles dans toute sa pureté et qu'il ne s'en écarte jamais : tel me semble Térence. Je le compare à quelques-unes de ces précieuses statues qui nous restent des Grecs, une Vénus de.Médecis, un Antinous. Elles ont peu de passion, peu de caractère, presque point de mouvement ; mais on y remarque tant de pureté , tant d'élégance et de vérité, qu'on n'est jamais las de les considérer. Ce sont des beautés si déliées, si cachées, si secrètes, qu'on ne les saisit toutes qu'avec le temps ; c'est moins la chose que l'impression et le sentiment qu'on en rapporte ; il faut y revenir et l'on y revient sans cesse. L'œuvre de la verve, au contraire, se connaît tout entier , tout d'un coup , ou point du tout. Heureux le mortel qui sait réunir dans ses productions ces deux grandes qualités, la verve et le goût I oh est-il? Qu'il vienne déposer son ouvrage aux pieds du Gladiateur ou du Laocoon, Artis imitatoriœ opéra stupendal Jeunes gens, feuilletez alternativement Molière et Térence... Surtout si vous avez des amants à peindre, descendez en vous-mêmes ou lisez l'esclave africain. Écoutez Phédria, dansl'.Ê'unMgMe, et vous serez dégoûtés de toutes ces galanteries misérables qui défigurent la plupart de nos pièces : « Elle est bien belle I ah ! si elle est belle ! Quand

on l'a vue, on ne saurait plus regarder les autres Elle m'a

chassé; elle me rappelle; retournerai-je ? Non, vînt-elle m'en supplier à genoux I » C'est ainsi que sent et parle un amant. On dit que Térence avait composé cent trente comédies, que nous avons perdues. C'est un fait qui ne peut être cru que par celui qui n'a pas lu une seule de celles qui nous restent. » Dans notre énumération des différents genres de pièces

dont se composait le théâtre de Rome (1), nous avons distingué celles qui, sous le nom de Palliatœ , ne mettaient que des personnages appartenant à la Grèce. C'est à ce genre que se rapportent les comédies dePlaute, de Cécilius, de Térence et de leurs prédécesseurs , ayant reproduit les nombreux répertoires de la Moyenne et surtout de la Nouvelle Comédie d'Athènes. Lorsqu'il fut permis aux poètes de peindre plus directement les mœurs romaines, la comédie changea le manteau grec contre la toge : elle prit le nom de Comœdia Togata.

La corruption , dont la Comœdia Palliaia nous a présenté l'image, avait suivi une progression effrayante chez les gens du peuple comme chez les grands. Mais les rigueurs de la loi, protégeant l'inviolabilité des patriciens romains, ne permirent guère aux poètes comiques d'attaquer leurs travers et leurs vices.

Lorsque l'intervention protectrice de la puissance tribunitienne eût donné l'essor à la liberté démocratique, la satire put atteindre sans distinction toutes les classes de la société romaine.

Nous ne connaissons malheureusement que quelques vers extraits de ces Comœdiœ Togatœ échappés aux ravages du temps. Nous y trouverions pour l'étude des mœurs et des institutions romaines d'utiles suppléments aux détails fournis par les grands historiens latins. Nous laissons à de patients érudits la tâche ingrate de recueillir et d'interpréter ces courts fragments. Ceux qui appartiennent aux Atellanes et aux Mimes, dont nous avons fait connaître le caractère et retracé les vicissitudes, ont donné lieu à des recherches et à des études du même genre. On en a extrait un grand nombre de pensées morales qui , comme les

(1) Voir page 51.

sentences de Publius Syrus, par exemple , peuvent donner une idée de la philosophie éminemment pratique des Romains.

A quelque genre qu'appartiennent ces fragments, ils sont une preuve de l'extrême fécondité des auteurs comiques latins à l'époque oîi florissaient Plante el ïérence. La liste qu'en a donnée Volcatius Sedigitus est loin d'en présenter une énumération complète. Nous n'avons que des détails peu intéressants à recueillir sur les comédies de Licinius et Attilius dont on peut regretter la perte, puisque Volcatius leur assigne un rang supérieur à celui qu'occupe Térence. Turpilius et Trabea semblent s'être distingués , le premier par son style qui ne manquait ni de grâce ni d'élégance, le second par une verve assez originale. Quant à Luscius, le poëte malveillant dont Térence eut si souvent à se plaindre, il ne nous est guère connu que par ce qu'en a dit , dans ses prologues, l'auteur de VAndrienne et de l'Eunuque. « C'est cet homme, dit-il, prenant à son tour l'offensive contre son ennemi, c'est cet homme qui, traducteur exact et mauvais écrivain, a fait de méchantes pièces latines avec de bonnes comédies grecques; c'est lui encore qui nous a gâté naguère le Fantôme de Ménandre ; c'est lui qui , dans le Trésor, a fait plaider le défendeur dont on conteste les droits sur la somme avant que le demandeur ait exposé comment cet or lui appartient à luimême et comment il est arrivé dans le tombeau de son père. » « Depuis que le vieux poëte, dit-il encore dans le prologue de Phormion , désespère de faire renoncer notre poëte à ses travaux ou de le réduire à se croiser les bras, il a pris le parti de le dégoûter d'écrire à force de le décrier. Il va répétant que tout ce que Térence a donné jusqu'ici au théâtre est pauvre

CÉCILllS ET TÉRENCE. 233

de style et faible de diction. C'est qu'aussi jamais Térence n'a fait une scène dans le goût de celle oti un petit bonhomme, perdant le sens commun, se figure voir une biche lancée et une meute à ses trousses et la bête pleurant, priant que l'on vienne à son aide. Que si notre ennemi se mettait dans la tête que sa pièce a réussi à la représentation bien moins par son fait que grâce au talent des acteurs, il rabattrait quelque peu de son intrépidité à attaquer comme il fait aujourd'hui. »

Luscius , de l'aveu même de Térence , avait donc composé ses pièces applaudies par les spectateurs ; mais eût-il possédé tout le mérite que son rival lui conteste , le sort s'est prononcé en faveur de Térence en conservant ses pièces , contre le pauvre Luscius, dont il ne reste plus rien que le nom surchargé de l'épithète de Malevolus poeta. Les auteurs les plus renommés delà Comédie à loge, Afranius, Atta, Titinius, n'ont pas été plus heureux. Mais leur gloire a survécu à leurs œuvres.

Nous terminons ici nos considérations sur le Théâtre à Rome. Elles n'ont pas eu pour but , comme on a pu le voir, d'en faire apprécier les mérites littéraires ; c'est une lâche dont se sont acquittés d'éminents critiques. Elles nous ont permis seulement de donner une idée des mœurs publiques et privées des différentes classes de la société que la comédie latine , comme celle de tous les temps, s'est donné la mission de mettre en scène, avec la prétention malheureusement peu justifiée de venir en aide à la morale, en s'efforçant de corriger par le ridicule les travers et les vices des hommes.

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