‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 3 sur 7 · ANICET BOURGEOIS ET F. DUGUÉ · texte numérisé non relu

ANICET BOURGEOIS ET F. DUGUÉ

lange de Dumas père, d'Eugène Sue et de Balzac... Je ne me dissimule pas que ce programme est un peu fumeux. C'est aux dramaturges de génie, s'il nous en arrive, à lui donner de la précision.

Vaudeville : Un Divorce, pièce en trois actes.

C'est une très belle œuvre... Et si elle a obtenu le premier soir un succès éclatant qui promet d'être durable, «'est que cette œuvre, extraite d'un roman célèbre, est une œuvre de théâtre. Elle n'a pas été découpée, selon la méthode trop souvent usitée en pareil cas, dans le livre; elle s'en inspire, elle y a ses racines, mais s'épanouit dans une floraison toute nouvelle. Les auteurs l'ont refondue, repétrie, repensée ; ils ont opéré un travail de -création, non d'adaptation superficielle, et su donner au public l'impression qu'il écoutait une pièce fortement construite et liée, sans vain amusement, sans superfluité, sans désordre... Pas de tableaux éparpillés : des actes pleins et solides; dans chaque acte des scènes serrées, véhémentes, combats d'idées, duels de caractères... Sauf une figure entièrement inventée, on y retrouve les personnages du roman; mais ils agissent d'une autre manière; leur langage est plus direct, leurs silhouettes plus nettement découpées, dessinées en un raccourci plus vigoureux. Quoique ces modifications aient entraîné (nous le verrons tout à Theure) à quelques sacrifices de

détail, elles sont heureuses, elles étaient nécessaires, elles témoignent d'un instinct théâtral dont la sûreté nous a agréablement surpris. Je ne sais si ce don appartient à M. Paul Bourget ou à son jeune collaborateur, M. André Gury. Il existe... Et c'est à lui, n'en doutez pas, qu'est due la fortune de l'ouvrage. [1 s'affirme dès les premiers mots. Tout de suite nous entrons dans le vif de l'action.

Au début du volume, il y a l'exposé, sous forme de récit, de l'aventure sentimentale de Mlle Berthe Planât, étu-" diante en médecine. Les spectateurs souffrent impatiemment qu'on leur raconte ce qu'on pourrait leur montrer. MM. Bourget et Gury, obéissant à ce vœu secret, comme s'ils étaient de vieux routiers dans l'art dramatique, ont supprimé le récit, remplacé le profil un peu fuyant de l'héroïne par un portrait en pied, coloré, vivant, campé face à la rampe... Quand le rideau se lève, elle nous apparaît, vêtue de la blouse blanche des infirmières, procédant avec une diligence discrète à l'accomplissement du devoir professionnel. Elle vient de soigner la vieille Mme Darras, et surveille maintenant sa convalescence. Un jeune homme (le petit-fils de la malade) l'aborde ; les paroles qu'ils échangent éclairent leur état d'âme réciproque et définissent le milieu et l'atmosphère du drame.

La famille Darras se compose de la grand'mère, de son fils Albert, du beau-fils de celui-ci, Lucien. Albert Darras, ingénieur de mérite, riche et honnête homme, a épousé Gabrielle, femme divorcée du comte de Ghambault. Gabrielle a rencontré chez son second mari les vertus, les talents, les égards qu'elle a infructueusement cherchés auprès du premier, un alcoolique, un libertin, affligé de tous les vices. Ge remariage leur a procuré une félicité parfaite. Albert Darras fut, en même temps que le meilleur des époux, le père intelligent et tendre, le vrai père du fils de Gabrielle ; il l'aime autant que la petite fille qu'elle lui a donnée et ne marque entre eux aucune différence. Il a modelé cet adolescent, il l'a imprégné de ses

idées, de ses doctrines. Elles sont assez hardies. Il est radical, libre-penseur, anticlérical militant. Il a arraché Gabrielle, jadis très pieuse, à l'influence des prêtres; et toutefois ce « scientifique voltairien » a l'humeur conservatrice, et dans quelque mesure les préjugés d'un grand bourgeois. Ecoutez les réflexions de Lucien et de Berthe. Et retenez-les; elles sont indispensables à la compréhension de ce qui va suivre.

— Pour les choses de fond, dit Lucien, moii beau-père est très ferme, mais il fait partie de cette aristocratie républicaine qui tient à prouver que Marianne peut, elle aussi, s'habiller chez Worth.

— N'empêche, reprend Berthe, que vous tenez de lui votre aversion pour les conventions sociales. M. Darras est un type de la génération de transition. Quand il prononce le mot de conscience, on sent que c'est sa foi.

Considérez la jeune savante, tandis qu'elle fait entendre ces graves paroles. Il y a en elle un je ne sais quoi de fier, d'impérieux, d'intransigeant, d'un peu farouche, un petit air « oiseau de passage ». Berthe est une intellectuelle; elle dissimule, sous sa réserve apparente, une invincible énergie et peut-être un cœur passionné. Elle prodigue à Lucien les bons conseils. Il lui confesse sa résolution de quitter l'étude de la diplomatie pour la médecine. Elle l'en détourne, invoquant le danger des fausses vocations ; elle l'exhorte à ne point mécontenter son beau-père. Et nous devinons, à l'accent de sa réponse, qu'il déteste M. Darras, malgré les bienfaits dont celui-ci l'a comblé, et qu'il adore l'étudiante sans oser encore le lui avouer, et que le désir de travailler avec elle, de vivre près d'elle, est l'unique mobile de sa conduite.

L'amour de Lucien pour Berthe Planât, source de dissentiments et de conflits, sera la première brèche ouverte au sein de ce foyer... Un autre danger le menace... C'est la crise religieuse de Gabrielle.

Depuis dix ans, subissant l'autorité de l'époux, obéis-

sant à sa suggestion, elle a déserté l'église. Et voici que cette flamme, qu'elle supposait éteinte, se rallume. Aux approches de la première communion de sa fille Jeanne, elle a été prise d'une étrange inquiétude, d'un trouble profond, d'un remords qui la jette, éperdue, au pied de l'autel... Elle brûle de revenir à Dieu. Elle voudrait s'agenouiller avec Jeanne devant lui, et lui faire, en ce jour solennel, l'offrande de son âme repentante... Mais elle craint d'irriter et surtout d'attrister un mari qu'elle aime... Il s'est comporté très galamment; quand il la prit pour femme, il promit de laisser élever les enfants qui pourraient naître de leur union dans la pratique du culte catholique; cet engagement, il l'a loyalement tenu ; il ne s'oppose pas à la première communion de Jeanne... Infliger, par surcroît, à ce brave homme l'amertume de voir sa compagne, son associée, son amie lui échapper, l'abandonner en chemin; c'est bien dur!... Si Gabrielle usait d'un subterfuge et opérait... en cachette, sa conversion?... Elle s'ouvre de ce projet à un moine oratorien, le père Euvrard, qui ne lui ménage point les rudes vérités. Son retour est impossible; l'Eglise lui est fermée; par le divorce, elle s'est retranchée du troupeau des fidèles. Et comme elle s'insurge contre les rigueurs de la loi divine, moins pitoyable que les lois humaines :

— La loi humaine, déclare-t-il, sacrifie la famille, c'està-dire la société entière, à l'individu... Résignez-vous à jouir des fausses joies qu'elles vous procure... Et si votre conscience s'alarme, humiliez-vous, méritez le pardon à force de sacrifices; infligez-vous le plus pénible : l'aveu de vos souffrances. Il faut tout dire à votre mari, et lui rapporter notre entretien.

— Je ne peux pas, murmure-t-elle.

Elle courbe le front sous la voix prophétique du moine, qui énumère les maux innombrables issus du divorce ; les luttes intestines, les discordes, la rébellion des enfants, la haine des pères... Son esprit impressionnable s'épouvante... Elle frémit... Et lorsque Albert Darras lui

révèle les préoccupations qu'il ressent au sujet de Lucien, elle aperçoit dans cette épreuve le châtiment de ses propres fautes et la colère de Dieu...

Effectivement, Darras s'est inquiété des allures de leur fils, de son singulier attachement pour Berthe Planât; il redoute l'ascendant, la mauvaise influence de cette fille. Il a voulu savoir d'où elle vient, qui elle est. Des recherches policières lui ont appris de fâcheuses particularités touchant son passé. Elle a eu pour amant un étudiant en lettres, un certain Méjean, qui l'a lâchée avec un poupon sur les bras. Sans doute a-t-elle eu beaucoup d'autres liaisons, à la suite de cette banale histoire. L'enquête est concluante. M. Darras n'hésite pas à en communiquer le résultat à Lucien, espérant lui dessiller les yeux ou, tout au moins, ramener l'amour qu'il éprouve à la proportion d'une légère et fugitive amourette. La scène est émouvante, habilement, logiquement menée. Le père, feignant l'ignorance, propose au fils d'accomplir un long et séduisant voyage d'études; il essuie le refus qu'il prévoyait, presse le jeune homme d'en dire les motifs véritables et ce qui le détermine à bouleverser son avenir et à changer de carrière. Le nom de Berthe est prononcé, et la première bataille se livre entre les deux hommes.

C'en est bien une. Quoique unis par des liens de gratitude et de protection, on les sent adversaires. M. Darras veut exercer sa tutelle sur ce révolté et le guérir malgré lui. Lucien supporte malaisément ce joug; il a soif d'indépendance, il est amoureux; et puis, au fond de luimême, subsiste le vieux levain d'aversion et d'amertume de tous les jeunes Hamlet contre le second époux de leur mère. Ces dispositions ne le font guère endurant. Un sourd bouillonnement l'agite; il est « sous pression»; ses paroles, en apparence les plus calmes, sont saturées d'un venin d'intention qui les rendent meurtrières.

— Je t'ai entendu proclamer, dit-il, l'égalité entre les sexes et la valeur de la femme comme personne morale.

— Reste à qualifier la valeur morale de Mlle Planât.

Il raconte tout ce qu'il a appris sur elle et il met dans son récit une pointe d'animosité, de rancune; sans qu'il le veuille précisément, sa vengeance s'assouvit contre « l'ennemie de la famille ».

(J'essaye de rendre ces nuances; elles ne sont souvent qu'à demi exprimées dans le dialogue, mais elles en constituent les dessous psychologiques et lui impriment une extraordinaire saveur de réalité).

On devine l'effet de telles révélations sur un esprit échauffé. C'est l'explosion... Lucien reproche violemment à M. Darras la bassesse de sa curiosité et les moyens dont il usa pour la satisfaire. Et d'abord il refuse de se laisser convaincre.

— Je ne te permets pas de parler en ces termes de mon amie.

— Vérifie les faits. Exige des explications.

— Elle ne m'en doit aucune; elle n'est pas ma maîtresse... Mais soit! je vais l'interroger... Je ne m'avilirai pas comme toi à des procédés répugnants... Et tu reconnaîtras que tes espions ont menti; tu rétracteras tes calomnies; tu lui feras des excuses.

— Oublies-tu à qui tu parles, malheureux! Je suis le mari de ta mère.

— Ne touche pas à cette autre plaie, si tu ne veux pas qu'il y ait entre nous des mots irréparables...

Il sort, au paroxysme de la fureur, et M. Darras gémit :

— C'est un ingrat... mais je l'ai sauvé!

L'espace qu'il m'a fallu, pour résumer cet acte d'exposition, montre à quel point il est touffu, copieux, non point abondant en bavardages brillants ou en détails pittoresques, comme certaines comédies, mais riche de la vraie richesse, celle qui naît de la précision et de la variété des traits d'analyse et d'observation. Les personnages ne défilent pas, crayonnés d'une main preste, en ombres légères; ils sont robustes, puissamment malaxés, assis sur des fondements solides et pleins jusqu'à

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déborder de rriatière cérébrale... Je signalais, non sans quelque étonnement, l'adresse des auteurs et leur singulière intuition du métier. Toutes ces figures, il les ont groupées plus étroitement que dans le volume, et en faisceau plus serré. Exemple... Berthe Planât n'avait pas de rapport direct avec la famille Darras. Ils ont voulu qu'elle y pénétrât et que cette famille eût une dette envers elle. Berthe a assisté, et par sa sollicitude, son dévouement, guéri la mère de M. Darras. La gratitude qu'il lui doit, l'estime qu'il ne saurait lui refuser donneront plus de pathétique et une acuité plus douloureuse au conflit qui les divise... Et de même, d'avoir fait du père Euvrard, au lieu d'un prêtre quelconque, l'ancien condisciple de Darras, tous deux, rapprochés par une communauté d'origine et de culture, séparés par d'irrémédiables divergences, susceptibles de se haïr non de se mépriser, d'autant plus redoutables l'un à l'autre qu'ils se connaissent et peuvent mesurer la portée de leurs coups et se frapper avec certitude... cela, c'est une trouvaille d'auteur dramatique... Les liens qui unissent, à des titres divers, ces êtres, réchauffent le drame en l'enveloppant dans une atmosphère de tragique intimité... Et ceci lui communique plus de cohésion, d'ampleur et de véhémence... Encore fallait-il s'en aviser... Quand je vous dis que M. Paul Bourget est aussi malin que Victorien Sardou...

Le second acte se compose de deux fortes scènes qui ont remué profondément le public et provoqué ses applaudissements enthousiastes. L'une met aux prises Berthe et Lucien. C'est la scène de l'aveu. Elle se déroule dans le cabinet même de Darras.

(Si les auteurs avaient suivi pas à pas la filière du roman, ils nous eussent transportés au domicile de la jeune héroïne; cela se pouvait faire en ajoutant un tableau à la pièce; ils ont préféré — et je les en loue — la concentrer, la ramasser davantage, et lui imposer la classique unité de lieu...)

Berthe est allée prendre officiellement congé de la vieille Mme Darras, sa tâche de garde-malade étant achevée. Lucien l'appréhende au passage, la supplie de lui accorder un entretien. Elle le voit bouleversé, démêle aisément la cause de cette agitation; elle va au-devant des questions difficiles qu'il hésite à lui poser.

— J'aime mieux vous dire moi-même ces choses que de les recueillir de votre bouche. Tout ce qu'on vous a raconté de mon passé est exact.

Et comme, humilié et stupéfait, il s'écrie: « Au moins, défendez-vous! », elle réplique avec fierté:

— Je n'ai pas à me défendre. Je me suis donnée; j'ai un enfant; ma conscience ne me reproche rien...

•Lucien croit discerner dans ces paroles un essai d'excuse et que la jeune fille plaide les circonstances atténuantes: « Vous vous êtes réhabilitée en travaillant, dit-il; il y a des rachats de faute plus beaux que la vertu même. » Mais il s'est mépris; l'orgueil de Berthe repousse cette pitié; elle lui confie sa triste aventure. Elle a été une femme abandonnée, non une fille séduite. Ce qui est arrivé, elle l'a voulu, dans sa pleine responsabilité, au nom des principes qu'elle avait, qu'elle a toujours. Il n'y a pas deux Berthe Planât. C'est une insurgée, insoumise aux lois sociales; or, la plus barbare de ces lois est à ses yeux celle qui réglemente le mariage et asservit deux cœurs et deux volontés; la dignité du foyer n'est assurée que par la libre et mutuelle tendresse de ceux qui le fondent et que si cet accord ne lui est point imposé. Elle s'imaginait avoir rencontré ce compagnon idéal; elle a été déçue; ce n'était qu'un misérable. Il a abusé d'elle; il l'a trahie, quittée lâchement... Elle ne se plaint pas ; elle se résigne et refait sa vie.

— J'ai commis une erreur de diagnostic, les conséquences en auront été lamentables, non honteuses.

Que cette confession était difficile! Il s'agissait de la faire accepter tout à la fois à Lucien et au public; il fallait que la jeune femme parût sincère, et qu'elle ne fût ni

sèche, ni pédante, ni ridicule et qu'une sorte de pureté morale rayonnât d'elle, malgré sa chute. Le public a été conquis. Chacun, à part soi, songeait : « Voilà des théories hasardeuses... N'importe ! c'est une honnête fille. » Aussi, quand il a retrouvé cette impression dans les brûlantes effusions de Lucien, n'a-t-il pu dissimuler son plaisir ; des murmures d'approbation sont partis de tous les coins de la salle. « Voulez-vous être ma femme ? » demande-t-il, tout ému. Et nous pensions: « Oui, il doit l'épouser. » On ne s'arrêtait pas aux objections possibles. On ne réfléchissait plus. On était emballé par la force de la situation, par la bonne foi des deux amants, par l'éloquence de leurs discours. Le sentiment l'emportait sur la raison. Et cela, c'est le triomphe du dramaturge...

La fin de la scène augmente^ s'il se peut, nos sympathies pour Berthe Planât, Elle repousse l'offre de Lucien, bien quelle en soit attendrie ; elle ne veut pas qu'on la puisse accuser d'abuser d'un si grand amour et de pénétrer par effraction dans une famille hostile. Habituée à se dompter, elle étouffe les mouvements de son cœur :

— Merci, murmure-t-elle, merci de croire en moi. J'emporterai ce réconfort dans ma solitude...

Mais Lucien n'accepte pas un si stoïque renoncement, il aime, il est aimé. Il donnera son nom à la jeune fille, puisque c'est le moyen de la réhabiliter aux yeux de tous... Tout chaud, tout bouillant, il court annoncer cette résolution à sa mère, à son beau-père. La mère défaillante répand des larmes. Le beau-père, ferme et autoritaire, engage la lutte.

Entre eux éclate la seconde grande scène, la plus forte de l'ouvrage, l'une des plus belles qu'il nous ait été donné depuis longtemps d'applaudir. Elle découle de l'assaut du premier acte; elle en est la suite; c'est le combat en règle succédant à l'escarmouche d'avant-poste. Pour en saisir pleinement le sens, représentez vous la mentalité des deux hommes...

Ils s'accorderaient sans peine dans un pur débat d'idées,

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étant le maître et le disciple; nourris l'un de l'autre; ils ont l'intelligence ouverte aux mêmes -choses, le même dédain du préjugé et de la morale conventionnelle. Et d'abord ils s'efforcent de se maintenir sur ce terrain, le seul terrain d'entente qui leur soit possible. On sent qu'ils se dominent, qu'ils tâchent de ne se point départir du sang-froid indispensable à une discussion scientifique et ordonnée. Mais sous la discussion gronde la dispute, sous le raisonnement lacolère. Et c'est ce qui fait l'extrême beauté de cet entretien; il a pourpoint de départ l'idée, pour point d'arrivée la passion; ou plutôt la passion y est toujours présente; elle l'anime d'un feu central d'abord contenu, puis peu à peu plus violent, attisé par la haine, et enfin dévorant tout. La scène décrit une magnifique courbe; elle entraîne le spectateur haletant, l'associe au frémissement des personnages ; avec cela très sobre, dénuée de rhétorique, ceux-ci ne disant que des mots essentiels, les répliques se croisant comme des épées, le mouvement s'accélérant jusqu'au paroxysme... Cette scène est un chef-d'œuvre.

Lucien exprime à M. Darras le regret de s'être montré trop vif; mais il y a déjà de l'agression dans ces excuses: « Je devais supposer, dit-il, qu'en accusant Berthe Planât, tu parlais selon ta conscience. » Et il y a de l'amertume dans la réponse de Darras : « C'est ta raison qui me rend justice. J'eusse mieux aimé que ce fût ton cœur. » Lucien s'applique à justifier son amie; ne pouvant nier la matérialité des faits, il les explique; il reproduit la défense de Berthe, y ajoutant l'accent de sa persuasion personnelle : « Soyons calmes ; envisageons froidement ce cas; nous rassemblons des documents; examinonsles. » Darras écoute avec gravité ces explications; et nous devinons que si lui et les siens n'étaient pas en cause, peut-être aurait-il moins de répugnance à admettre la conception théorique de 1' « union libre » : mais que la respectabilité du grand bourgeois étouffe en lui l'audace du philosophe.

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Lucien poursuit son plaidoyer ; il y verse tout ce qu'il a de tendresse, de conviction ardente et impétueuse (M. Louis Gautier s'est fait acclamer pour la chaleur juvénile et sincère qu'il y déploie)... Darras consent à ce que Bertlie ait été la victime d'un égarement intellectuel; il n'en persiste pas moins à considérer comme un exécrable sophisme l'assimilation de l'amour libre au mariage normal.

Il oppose nettement thèse contre thèse:

— Quand deux êtres veulent fonder un foyer, ils doivent à la société de lui déclarer leur intention; ils se le doivent à eux-mêmes, afin de n'être pas confondus avec ceux qui ne cherchent dans la vie sexuelle que la satisfaction d'un caprice ou l'assouvissement d'une brutalité... Respect est dû à la loi.

— Et si la loi est mauvaise ? Si ma conscience me défend de lui obéir? Confondre l'union libre, contractée sincèrement, loyalement, avec le libertinage, c'est être tombé bien bas.

Sur ce coup droit, la scène évolue; le duel s'envenime; les adversaires ne visent plus qu'à se meurtrir, à se blesser...

— Serais-tu très haut, en succédant à un Méjean, en vivant maritalement avec une aventurière ?

— Je l'épouserai. Je ne veux pas qu'on dise qu'elle a pris un second amant.

— C'est pourtant cela.

— Nullement... Elle est pour moi dans la situation d'une femme divorcée dont un homme peut devenir le second mari.

Ainsi Lucien n'établit point de différence entre cette fille et sa propre mère. Il les met au même rang, il leur accorde le même respect! Et le mariage qu'il a contracté, lui, Darras, avec la plus chaste des femmes, est comparé à l'accouplement de deux amants de rencontre! Il est touché au vif. Si Lucien exécute son projet, on ne le verra plus; jamais l'intrigante ne franchira le seuil du

logis. Et puis il y a l'enfant, l'enfant de l'autre: le prendra-t-il comme sien?

— Tu m'as bien pris, toi... Je ferai ce que vous avez fait...

C'en est trop! Darras, hors de lui, appelle la mère qui attend, en priant Dieu, la fin de l'orageuse querelle. Sa présence, au lieu de l'apaiser, la ravive.

— Oui, dit Lucien àGabrielle, considère Berthe comme une femme divorcée; je l'épouse. Je ne dépends que de toi seule et de mon vrai père. G est à vous que je demande un consentement.

— Ta mère te le refuse, s'écrie Darras.

— Qu'elle me le dise ! Elle était ma mère avant d'être ta femme.

Gabrielle s'évanouit de saisissement. Darras chasse ignominieusement son fils et creuse, par ce geste, entre le jeune homme et lui un abîme infranchissable. A peine est-il sorti que Gabrielle reprend ses esprits ; avec le sentiment, l'angoisse et le remords rentrent en elle.

— Il a raison, soupire-t-elle. Notre vie nous défend de le condamner. Notre foyer est maudit. Ce fils rebelle est l'instrument de la vengeance divine. Nous ne sommes point mariés. Je suis la femme d'un autre devant Dieu.

Tous les sinistres avertissements du père Euvrard lui reviennent; elle juge avec terreur que l'événement les corrobore. Et c'est la désolation de la désolation. Et l'infortuné Darras se débat parmi ces cauchemars. Il agite les mesures à prendre; il ira supplier son prédécesseur, M. de Ghambault, de refuser à Lucien l'autorisation paternelle nécessaire au mariage. Et vraiment nous commençons à trouver que ce grand garçon de vingt-trois ans est un peu trop protégé contre lui-même, et que mieux vaudrait, en somme, lui laisser accomplir une sottise, et que ce beau-père zélé et cette mère couveuse s'en exagèrent peut-être les conséquences...

Nous voici au dénouement. M. de Ghambault est

mort, ayant près de lui Lucien et Berthe Planât, mandée comme garde-malade à son chevet. Lucien a disparu depuis douze jours. Vous devinez les angoisses de la mère. La vieille Mme Darras conjure Berthe de l'en délivrer, en ramenant au bercail le fils égaré. La jeune fille pourrait répondre : « défendez-vous vous-mêmes, chacun pour soi; mais elle a d'infinies délicatesses. Et c'est par là qu'elle nous plaît. Elle arrive, très simple, dans sa petite robe tailleur, non pas humble, mais modeste et un peu mélancolique. Elle oppose une fermeté douce aux reproches enveloppés de la douairière, et ne se départ de son calme que devant l'attitude plus agressive de Gabrielle. Elle n'a rien fait pour attirer Lucien, ni le retenir. Il est venu à elle spontanément; ce sont les inquisitions maladroites et injurieuses dont elle a été l'objet, et chez le jeune homme un noble désir de réparation, qui ont mué leur primitive camaraderie en un sentiment plus tendre. Sur une observation irritée de la mère, elle ajoute que Lucien a dû se résigner à quitter une maison « où il souffrait trop » .

— Vous mentez! s'écrie Gabrielle...

— Non, ce n'est point un mensonge. Ce fils, si jalousement chéri, n'a pas eu le bonheur véritable, réservé aux seuls enfants qui grandissent entre des parents indissolublement unis. Le foyer où un étranger est venu s'asseoir n'est pas le foyer intégral, le foyer biblique; c'est le foyer dédoublé, par conséquent à demi détruit. Lorsqu'on appartient à deux familles, on n'est tout à fait ni à l'une ni à l'autre. Lucien explique ces choses profondes à sa mère dans une scène qui traduit l'opinion de M. Paul Bourget sur les inconvénients du divorce; il lui dévoile les plaies de son cœur, l'éloignement invincible, l'antipathie ombrageuse qu'il eut toujours pour l'intrus; ces mouvements, il les a ressentis plus cruellement encore en recueillant les paroles d'agonie de son vrai père. Lucien Averse des pleurs sur la mort de ce méchant alcoolique de M. de Ghambault. Et cet excès d'émotion nous

laisse un peu incrédules. Car on nous y a mal préparés. (C'est une des petites lacunes de l'ouvrage.) En tout cas, la résolution du jeune homme est arrêtée : ce toit n'est plus son toit; il va le quitter; il ira rejoindre à Lausanne Berthe Planât, et sans doute, dans un an, rapprocheront-ils leurs destinées (elle ne veut pas qu'il agisse sous l'aiguillon d'un entraînement irréfléchi; elle lui impose, par scrupule, ce délai). La mère, dolente, cherche en vain à le retenir; elle appelle Darras à son secours; un salut cérémonieux de Lucien répond à l'essai du tutoiement familier du beau-père. L'intimité est abolie. La chaîne est brisée...

Cette suprême déception achève d'accabler Gabrielle et met le comble à son désespoir. Plus que jamais elle attribue aux foudres célestes l'abandon du fils ingrat. Il n'est qu'un moyen, pense-t-elle, de racheter ses torts envers Dieu : ce serait d'amener Darras à la bénédiction religieuse de leur mariage, l'heureux état de veuve lui restituant le droit de le faire consacrer. Il n'acquiesce pas à ce vœu; il le déclare nettement dans une scène très vive, dont on eût mieux saisi la signification, si M. Lérand l'avait jouée avec plus d'emportement. Qu'il y ait en lui, à cette minute, un peu d'agacement et de colère, nous le concevons. Il est repoussé parles deux êtres qu'il adorait, auxquels il s'est dévoué, par son fils intellectuel, par sa compagne. Celle-ci lui demande d'abjurer solennellement ses principes ; il se révolte, et las de temporiser, il exige à son tour, il menace. Ou bien Gabrielle cédera, ou bien leur pacte sera rompu; il reprendra le gouvernement moral de leur petite Jeanne et l'arrachera à l'Eglise. L'ultimatum est posé. Elle a quarante-huit heures pour y refléchir. Elle ne réfléchit point. Cédant à ses impulsions tumultueuses, elle va quitter les murs qui ont abrité son bonheur domestique, l'excellent mari qui l'a assuré. Dans le roman, elle les fuit effectivement; dans la pièce, son départ n'est qu'esquissé; le père Euvrard se dresse sur le seuil et retient

la fugitive; il la ramène au sens commun, à la sagesse, à la prudence aussi.

— Ma fille, dit-il, il faut vous soumettre; obéissez à votre époux; sacrifiez à sa volonté vos plus chers désirs; il en sera touché, car il est juste et brave, et sincère. Pour qu'il change à votre égard, il lui suffira de comprendre la profondeur de la foi qui vous pénètre, l'étendue du sacrifice de votre fille, et le martyre de la soumission que vous vous imposez librement. Il comprendra qu'il vous doit une compensation pour vous avoir privée d'un fils qui avait des droits sur vous avant lui. Cette pitié que vous n'espérez pas du fanatique, je l'attends, moi, de l'honnête homme.

Darras a surpris ces paroles: elles le remuent, le désarment : il tend la main à ce prêtre qu'il outrageait tout' à l'heure en lui attribuant de vils calculs. « C'est à l'honnête homme que je fais mes excuses », dit-il. Chacun des adversaires reste fidèle à ses convictions; ils se réconcilient dans l'esprit de tolérance. Gabrielle assistera à la première communion de sa fille... Ainsi s'achève l'ouvrage sur une impression de générosité et de grandeur.

Je sais les objections qu'il suscite. Beaucoup d'auditeurs n'approuvent pas les conclusions de M. Bourget, ni son pessimisme quant aux effets du divorce; ils considèrent que cette réforme, comme toutes les institutions humaines, a des inconvénients et des avantages qui se peuvent balancer, si on l'applique judicieusement et qu'en tout cas, c'est un fait acquis contre lequel il est puéril de s'insurger. Ils lui reprocheront d'avoir groupé dans sa pièce des personnages et des événements exceptionnels, imaginés pour les besoins de sa cause. Mais ils ne pourront soutenir que ces événements soient vides d'intérêt et que ces personnages soient inertes. Une vie intense les anime, la vie intérieure, la seule qui compte, la vie du cœur et de l'âme. Ils sont vraiment de chair; ils donnent l'illusion de souffrir, d'agir, de penser.

Qu'importe le reste ! Tout auteur a le droit d'adopter et de défendre une cause. Qu'il y ait dans la démonstration de MM. Bourget et Cury une part de vérité, je le crois; que le divorce ne soit qu'une étape dans la voie qui nous conduit vers l'union libre, que l'union libre aboutisse à la suppression de la famille; ils ont quelque raison de l'affirmer. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ces graves problèmes. Au point de vue de l'art pur, leur pièce est superbe. Par les puissances qui en émanent, elle a dompté les résistances individuelles des spectateurs; elle les a réunies dans un même élan d'émotion et de sympathie; elle s'est fait applaudir de tous indistinctement ; cette unanimité est la meilleure preuve de sa maîtrise... Elle aura un long succès. Le public, si frivole qu'on le suppose, aime les œuvres fortes et qui remuent des idées. Il fera a celle-ci le même accueil qu'au Duei d'Henri Lavedan, qu'à la Course du Flambeau de Paul Hervieu.

L'interprétation est bonne, sans être de tous points supérieure. Tirons de pair M. Louis Gauthier, absolumenl exquis, et d'un naturel délicieux, et spontané et sincère, sous les traits de Lucien. Voilà les rôles qui lui conviennent, les rôles tendres, avec un fond de naïveté.

M. Lerand avait à incarner celui d'Albert Darras. Tâche épineuse. Il lui fallait éclairer ce personnage, çà et là ur peu obscur. Darras est un démocrate, un esprit d'avantgarde; et cependant il oppose une invincible résistance aux projets d'émancipation de son fils; ce qu'il approuverait chez un autre, chez ce fils il le combat... Pourquoi ? Le roman nous l'explique. « Il était d'une génération qui aura vécu sur ce constant paradoxe de vouloii concilier toutes les vertus du monde tradionnel avec i( système d'idées le plus contraire à ces vertus... Ces" ainsi qu'il avait pu épouser une femme divorcée, et i était un défenseur convaincu de la famille; qu'il professait et avait enseigné à Lucien la religion du sens propre et il avait au plus haut point ce souci de l'honorabilité

bourgeoise héréditaire chez tous les Français de sa classe... » Dans la pièce, cette apparente contradiction n'est pas aussi clairement élucidée. J'eusse souhaité que M. Lérand suppléât à l'insuffisance du texte par je ne sais quelle importance d'allure, quelle raideur doctorale et doctrinale, par un soupçon de solennité. (Il y a un peu de Homais chez ce Darras. ) M. Lérand y est presque trop simple, trop tristement bon. De même, je l'eusse voulu plus violent au troisième acte, quand il accable sa femme; ses duretés semblent excessives : elles se comprendraient mieux provenant d'un mouvement de fureur. A part ces réserves, M. Lérand s'est montré ici, comme à l'ordinaire, un remarquable acteur de composition.

Gabrielle?... Oui, Mlle Marthe Brandès possède un beau tempérament de comédienne. Elle excelle à traduire les tortures amoureuses ; et nous n'avons pas oublié l'intense émotion qu'elle nous fit éprouver dans le Passé de M. de Porto-Riche. Je la crois moins apte à exprimer les tendresses et les douleurs maternelles. Je présume que les ressentant moins profondément, elle n'y apporte pas autant de vérité. Elle a joué — fort bien joué — le rôle; elle ne l'a pas vécu : elle y a mis tout son talent, non sa sensibilité. Et certes, ses gestes sont harmonieux; ses poses, son allure, sa physionomie indiquent qu'elle chérit son fils, et qu'elle souffre par lui et qu'elle pleure... Mais tout cela, c'est du métier; si vous voulez, c'est de l'art; ce n'est point le cri qui jaillit de la gorge oppressée et monte des profondeurs de la chair. Il n'y a pas jusqu'à de certains menus soucis d'élégance qui ne m'aient un peu choqué chez cette mater dolorosa... Mlle Brandès objectera que Paul Bourget la peint de la sorte dans son livre... N'empêche que sa robe mauve du troisième acte, et que le petit sac également mauve qu'elle tient à la main, témoignent, en un pareil moment, d'une recherche presque exorbitante. On devine trop que l'intelligente actrice s'est dit :

— Voyons ! quelle toilette doit arborer une femme du

monde divorcée, dont l'ancien mari vient de mourir?,. , Le mauve... C'est bien cela... J'aurai une robe mauve, e j'aurai un petit sac.

Ceci n'empêche pas que Mlle Brandès ne soit une vibrante comédienne, et que nous n'a3^ons été ravis de le revoir.

Mlle Jeanne Heller personnifiait Berthe Planât. C'est h meilleur rôle de la pièce, clair, franc d'allure, éveillan la sympathie, moins complexe que dans le roman, peutêtre un peu plus superficiel, simplifié et « filtré », si 1 or peut dire, en vue de la scène. Mlle Heller n'y déploie poin l'énergie orgueilleuse et têtue qu'y eût versée une Suzann( Desprès, mais elle est charmante de pudeur, de fier e jeune courage. Cette création lui fait honneur.

Odéon : La Française^ pièce en trois actes.

Gomment ne pas savoir gré à M. Brieux de la grande honnêteté de ses desseins? Il n'existe point un cœur plus sincère, une intelligence mieux équilibrée, une âme plus saine, une plus parfaite santé morale. M. Brieux, c'est le bon pain bis qui sent la fleur de farine. Loin de lui l'alchimie d'une cuisine raffinée et savante, l'analyse des cas de conscience torturants et subtils, l'angoisse des aeurasthénies et des déviations passionnelles. Tout cela, d'instinct, il le déteste, comme l'ouvrier aux mains calleuses déteste la main gantée de l'oisif, comme la paysanne au teint vif et rose déteste les joues fardées de la comédienne. Il y a incompatibilité de nature entre l'esprit de M. Brieux et certains sujets. Par contre, ses secrètes affinités l'attirent vers la démonstration des vérités, — fussent-elles évidentes ou éternelles. Il se plaît à les exposer, à les développer, à les enfoncer lUègrement dans le cerveau du public. Cette besogne l'enchante; il s'y épanouit; la joie qu'il en ressent communique à son oeuvre je ne sais quel entrain, quelle allégresse cordiale, un peu naïve mais franche, dont on

ne peut se défendre d'être touché. Ce sont les qualitée — je dirai même les vertus — que le public a chaudement applaudies dans La Française.

Donc, M. Brieux avait remarqué, comme tout k monde : 1*^ que les gens d'ici se déchirent par animositt politique, se calomnient et portent sur eux-mêmes e! sur leur patrie des jugements qui faussent l'opinion dt l'étranger; 2° que la plupart de nos romans et de no^ pièces de théâtre corroborent cette fâcheuse impressioi en colportant au dehors une peinture calomnieuse, mensongère, et que l'on peut croire véridique, de no;mœurs.

Voici la fable que M. Brieux a imaginée à l'appui d( cette double « moralité ».

Nous sommes au bord de la mer, dans l'élégante ville qu'habitent un honorable industriel, M. Pierre Gontier sa fille Geneviève (née d'un premier mariage et âgée d( vingt ans), sa jeune femme Marthe et leur fils, le peti Jacques... Ils sont heureux; Marthe et Geneviève s'aiment comme des sœurs — comme des sœurs qui s'ai ment — et jouent du piano à quatre mains, ce qui es l'indice, assure l'auteur, de leur parfait accord... Elle? chérissent et gâtent Jacques — l'enfant. Nous assistons au doux rayonnement de cette félicité domestique. L< petit Jacques apprend ses leçons, que Marthe et Geneviève lui font réciter; elles lui content de belles histoires elles s'occupent du ménage, interrogent le livre de cuisine, et préparent des cocktails pour un Américain don on attend la visite. Ces menus détails montrent qu( l'ordre, l'innocence et le bonheur peuvent régner ai sein d'un foyer français.

L'Américain attendu débarque. C'est Bartlett, un richissime gentleman-farmer de l'Ohio, qui ne connaî notre pays que par nos livres — et par conséquen l'ignore. Il est accompagné du propre neveu de Pierr< Gontier, Charles Gontier, élevé aux Etats-Unis et deveni aux trois quarts Yankee. Ce jeune homme vient em

brasser son père, le frère aîné de Pierre, un châtelain normand, original et sauvage, qui vit enfermé dans son domaine. Les deux frères sont brouillés depuis longtemps et ont cessé de se voir. Charles^ épousant les ressentiments paternels, fait grise mine à son oncle, affecte un air solennel et compassé, qui insensiblement se fond à la grâce de Marthe et de Geneviève. Il leur présente son ami Bartlett... Et déjà l'on cause. On échange des idées générales. Bartlett est aussi exubérant que Charles est retenu et discret. Il savoure avec satisfaction l'horrible cocktail préparé par ces dames. Il leur prodigue les marques d'une galanterie de mauvais goût... Tout à l'heure, en passant sur la plage de Trouville, il a aperçu la foule agitée des viveurs et des mondaines. Il suppose que toutes les Françaises sont ainsi. Il gafîe à jet continu. Mais on le sent très brave homme, au fond.

(M. Decori a rendu ces traits de la façon la plus amusante et prêté au personnage un relief extraordinaire, une jovialité et une brusquerie délicieuses.)

Le second acte nous transporte dans la gentilhommière délabrée de l'aîné des Gontier. Il s'est reconcilié avec son frère, et nous retrouvons chez lui tous les acteurs du drame. Ce Gontier est la silhouette, superficiellement tracée, mais juste de ton, du vieux hobereau, aigri, mécontent, bourru, rageant sans cesse, réactionnaire farouche, apologiste systématique du passé, contempteur du présent, négateur de l'avenir, pessimiste de parti pris. C'est l'ébauche d'un caractère auquel il ne manque que d'avoir été poussé. Il laisse sa terre en friche; ses seules occupations sont de pêcher, de chasser, de tourner des pieds de table, de pincer la taille à sa servante, et de médire du gouvernement. Il est aux antipodes de la race américaine. Cependant son fils, le jeune Charles, en dépit de l'éducation qu'il a reçue, subit le charme indéfinissable du sol natal; il a vu au cimetière du village, sur des dalles moussues, parmi les fleurs, des noms d'aïeux inconnus, les vestiges de vies éteintes

liées à la sienne. Ces obscures influences ancestrales l'ont enveloppé, puis ému. La gentillesse de Geneviève a fait le reste. Sa jeune cousine lui plaît, et il éprouve un dépit mal dissimulé à la savoir promise à un godelureau du voisinage. Charles va évoluer dans le sens français et Bartlett pareillement, quoique pour des causes différentes.

Le fringant Bartlett est allé huit jours à Paris. îl y a savouré les distractions habituelles qui s'offrent aux voyageurs. D'obligeants interprètes lui ont désigné les petits théâtres où s'exhibent, dans les pièces les plus polissonnes, les actrices les plus nues; on l'a conduit dans des endroits où il a pu causer tout à l'aise avec de complaisantes personnes, qu'on lui a affirmé être des « femmes du monde ».

Ces aventures l'ont affermi dans sa conviction que la « Française » est une créature vicieuse, avec laquelle on peut tout oser. Afin de ne pas paraître un imbécile, les aimables coquetteries de Marthe l'ayant excité, il se lance... Il la serre de près, lui plante sur la nuque un baiser brutal. Marthe le remet vertement à sa place et lui apprend que les Françaises ont assez de vertu pour repousser des assauts de cette sorte. Stupéfaction, confusion de l'Américain, qui balbutie des excuses.

Ses étonnements continuent au dernier acte. Pierre Gontier, dont les affaires sont embarrassées, lui demande de l'aider précuniairement. C'est un nouveau prétexte à causer. Echange de réflexions sur la l'outiae de l'ancienne Europe, opposée à l'initiative du nouveau-monde. Le jardinier Roquelet se mêle à la conversation. On le blague sur la petitesse de ses salades, comparées aux immenses salades d'Amérique. Et Roquelet se défend, émaillant ses discours de « comme on dirait des fois » et de a nom de bleu » qui leur impriment une saveur campagnarde. Bartlett est obligé de convenir que les paysans de chez nous ont de la ténacité, de la patience et que la France s'est merveilleusement relevée de ses

désastres de 1870. Marthe lui inflige une suprême leçon. La ruine imminente de son mari la réduira à l'extrême pauvreté. Elle accepte la perspective de cette situation avec une résignation et un courage gentiment stoïques. Elle ne gémit pas; elle oppose une fermeté souriante aux coups du malheur. Elle dit de jolies choses :

« On logera très haut, très loin, dans un faubourg... Quant aux meubles, si vous saviez comme on peut faire du luxe à bon marché, avec des étofîes indiennes sur les murs, et un coupon de soie liberty drapé autour d'une glace ! Et si vous saviez combien facilement on trouve dans nos magasins de Paris des potiches qui, avec un bouquet de mimosa de quatre sous, auraient l'air d'un objet d'art dans un salon de Chicago!... Les robes, d'étoffes légères, ont du chic; les gants blancs sont très blancs, recousus et nettoyés par celle-là même qui les porte... Et l'on fera cela gaiement, sans se croire une héroïne, parce qu'on a dans le sang de la vaillance et de la bonne humeur... », etc.

Conclusion... Charles épousera sa cousine Geneviève et deviendra l'associé de son beau-père. L'excellent Bartlett les commanditera et retournera en Amérique, corrigé de ses absurdes préventions contre les Français et les Françaises.

L'action de cette comédie est mince et assez banale (c'est son principal défaut); elle sert de cadre aux pensées philosophiques de M. Brieux, toutes marquées au coin d'un optimisme réconfortant. J'en ai noté quelquesunes... Pierre Gontier s'écrie à un moment : « Mieux vaut tenir que courir. » Et Bartlett de riposter : « Ce proverbe a fait plus de mal à votre pays qu'une invasion. » Le facétieux Américain dit encore : « A vous regarder, vous paraissez courageux; mais vous n'employez votre énergie qu'à conserver. »

Il flétrit les mauvais Français qui placent leur fortune au-delà de la frontière :

« Exporter son argent, c'est une forme de la trahison.

L'argent est une force. Mettre une force à la disposition d'un étranger qui peut devenir un ennemi, c'est trahir sa patrie. » Il ajoute : « Les Français sont à la fois moqueurs, bons et vaniteux. C'est sur eux qu'ils exercent leur moquerie; ils ont la forfanterie de leurs vices, et l'hypocrisie de leurs vertus; ils se raillent par peur de sembler naïfs. Le plus grand malheur de ce pays, c'est de douter de soi... » Poursuivant sa pointe, il annonce que, avant dix ans, la France sera au niveau de la République de Saint-Marin... Ce vieux réactionnaire de Gontier, piqué au vif dans sa fibre nationale, proteste :

— Ah! mais, vous m'embêtez à la fin.

— Ce sont vos propres paroles d'hier.

— Je veux bien les dire, je ne veux pas qu'un étranger les répète.

Ce mot — d'une application courante — a soulevé des rires approbateurs. L'œuvre entière s'est déroulée dans une atmosphère de bienveillance et de sympathie due moins à sa valeur artistique, qu'à l'excellence de la thèse qui s'y trouvait soutenue.

Comédie-Française: Simone^ pièce en trois actes.

Quelques incidents ont marqué ia naissance de Simone. Le public de ia répétition générale s'étant insurgé contre les duretés du dernier acte, l'auteur les a adoucies; il a tenu compte de cet avertissement et désarmé, par d'opportunes concessions, des répugnances qui auraient pu compromettre le succès matériel de son œuvre. Vous savez nos théories à ce sujet; je les ai vingt fois exposées. On juge à la lecture de la valeur littéraire d'un ouvrage dramatique, non de sa valeur théâtrale; celle-ci ne se dégage pas devant la salle pleine; il faut que l'âme collective de la foule vibre à la voix des acteurs. Jusqu'à ce que cette âme soit constituée, il est impossible d'augurer du destin réservé à la pièce, de discerner, non seulement si elle fera de l'argent (considération secondaire pour le véritable artiste), mais si elle produira exactement l'effet, si elle aura l'influence, le rayonnement que l'écrivain a souhaités, prémédités, si les idées qu'il y a introduites, les sentiments qu'il a voulu peindre, en jailliront avec toute la netteté désirable... De cela, on n'est sûr qu'après l'épreuve. M. Brieux a confié aux lecteurs du Figaro le résultat d'une expérience qui n'est pas nouvelle, mais qui, dans le cas actuel, fut décisive.

« Le public est un collaborateur dont on ne peut se

84 LE THÉATHE.

passer. Lui seul, il donne la vie. Il peut y avoir sur les manuscrits les plus jolies choses ou les pires, elles ne prennent une expression de beauté ou de laideur qu'en présence du public. »

Je n'assistais pas à la répétition générale de Simone; la première version imaginée par M. Brieux m'est inconnue ; d'ailleurs, puisqu'il l'a supprimée, elle n'existe plus ; il n'y a lieu d'examiner l'ouvrage que sous sa forme définitive; tout le reste est effacé. Il reçut un accueil très sympathique; l'intérêt qu'il éveillait provenait moins des qualités littéraires, des grâces et des finesses de l'exécution que de la matière même ; celle-ci excite à la réflexion, à la controverse; elle met les esprits en mouvement. M. Brieux (comme M. Emile Fabre) affectionne ce qu'on est convenu d'appeler les « grands sujets » ; il n'est point un de ces artistes délicats qui s'hypnotisent dans la recherche du rare ou du précieux, qui cultivent la « nuance » ; pour lui, l'analyse psychologique est un moyen de démonstration, non un but; il n'écrit que pour combattre; il a toujours un peu l'air du paladin qui s'arme de pied en cap et, droit sur l'étrier, la lance en arrêt, court sus à l'infidèle... L'infidèle, c'est l'injustice et l'erreur... Chacune de ses pièces est une croisade, ou au moins un plaidoyer. Au début de sa carrière, le dramaturge et l'avocat qui cohabitent en lui faisaient bon ménage, ils s'entr'aidaient: Blanchette^ V Engrenage ^ les Trois Filles de M. Dupont^ les Bienfaiteurs^ la Robe Rouge sont sortis de leur étroite collaboration ; puis l'avocat prit le dessus et nous donna, sans le secours du dramaturge, les Avariés^ Maternité, la Française. Aujourd'hui, cet accord, trop longtemps rompu, semble vouloir renaître. Simone soutient la cause de l'humanité contre un préjugé barbare; c'est une thèse. Et Simone renferme une action, des figures vivantes, des caractères, c'est un drame...

Le drame se noue avec habileté et vigueur, dès le lever du rideau... Le décor représente un vaste salon,

d'aspect froidement désolé et provincial; il exhale cette odeur particulière aux chambres closes après décès et inhabitées. On sent que la mort a passé par là... Deux servantes entr'ouvrent les volets, dépouillent les glaces de leurs voiles de crêpe, échangent des réflexions tristes et brèves :

— C'est pour ce matin ?

— Oui.

— Le pauvre monsieur!

Sur cette maison plane un mystère... Il s'éclaircit progressivement; l'émotion en est savamment ménagée et graduée. Arrive un monsieur vêtu de noir; il interrompt les phrases apitoyées de la vieille bonne, Hermance.

— Vous plaignez votre maître... Et celle qui n'est plus là ? Vous ne la plaignez pas ?

— Si, tout de même, répond Hermance.

D'autres personnages apparaissent, un vieillard, M. de Sergeac, l'avocat Ghaintreaux, le docteur Vergue; ils s'asseoient, sombres et soucieux, autour de la table. Et leur conversation nous instruit...

Un meurtre fut commis ici même, chez les Sergeac, une riche et honorable famille de La Rochelle. La jeune Mme Gabrielle Sergeac fut trouvée gisante au pied de son lit, le cœur traversé d'une balle de revolver; son mari, également atteint d'un coup de feu, râlait à trois pas d'elle. 11 a survécu à ses blessures, mais la commotion subie, la fièvre cérébrale qui s'en est suivie, l'ont privé de la mémoire; il ignore la fin tragique de sa femme. Son père, son médecin n'ont pas osé le désabuser. Une instruction judiciaire est ordonnée afin d'établir s'il s'agit d un assassinat ou d'un suicide. Edouard de Sergeac sera prochainement questionné par le juge d'instruction. Il faut le préparer à cet interrogatoire... On l'amène...

Quand le malheureux, sous les traits de M. Grand, est entré, l'œil hagard, le visage blême, les membres agités

d'un tremblement convulsif, un frisson de terreur et de curiosité a couru parmi les spectateurs. La scène est à la fois poignante et pénible, elle vous étreint puissamment et vous inflige ce malaise que cause invinciblement la vue des misères physiologiques. Edouard s'avance vers les quatre hommes silencieux... (Son beau-père, le père de la victime, M. de Lorsy, a voulu, contre l'assentiment du docteur, assister à cette sorte de confrontation; et sa présence la rend plus tragique). Le malade s'efforce d'écarter les ténèbres qui l'oppressent.

— Où est ma femme? Si elle voyage, donnez-moi ses lettres.

— Il n'y en a pas.

Une image encore confuse de la sinistre réalité l'effleure.

— Si elle ne m'a pas écrit, c'est qu'elle est morte... D'adroites suggestions l'incitent à reconstituer la

journée fatale; par un douloureux effort cérébral, il réussit à fixer ces visions fuyantes; il se revoit chassant, le matin, avec un de ses meilleurs amis, M. de Nouchard, puis allant à la gare, toujours escorté de lui; il le quitte pour prendre le train; poussé par on ne sait quel pressentiment, il rebrousse chemin, regagne son logis^ pénètre dans la chambre de sa femme... Et là...

Brusquement, la lumière s'est faite dans le cerveau embrumé d'Edouard de Sergeac... Il tombe à terre foudroyé. Il ne reprend ses sens que pour continuer de souffrir.

— Oui, Gabrielle a été tuée, mais par qui?

A ces mots, le père, torturé, ne se contient plus:

— Par toi, assassin! assassin!

Menaces... invectives, poings levés... « J'ai fait justice, hurle Edouard; j'ai frappé l'un des coupables. L'autre s'est châtié lui-même. » (En effet, il s'est pendu.) Cette bataille entraîne l'auditeur dans un tourbillon de violence. L'émotion qu'elle suscite n'est pas d'un ordre très relevé; l'ébranlement des nerfs y a plus de part que la

sensibilité. Gela est direct et brutal à la façon d'un faitdivers. On ne sait rien ou presque rien de cet homme, son écroulement vous secoue comme l'écrasement d'un passant dans la rue, sous les roues d'un autobus. Mais l'événement est si rapide, le geste si véhément, qu'on n'y résiste pas. On n'a pas le temps de réfléchir. On est « empoigné »... Vous remarquerez encore que l'auteur ne se prononce point sur la moralité de son héros; il le raconte, il s'abstientde le juger; on peut même supposer qu'il lui témoigne cette indulgence que les jurés de cour d'assises accordent aux maris justiciers. Ce n'est qu'au second acte que son véritable dessein apparaîtra.

Quinze ans se sont écoulés depuis le prologue... Nous retrouvons Edouard de Sergeac mûri, apaisé, goûtant au soleil, dans une villa de la Côte d'Azur, entre sa fille et son vieux père, les joies d'une existence tranquille. Il semble heureux, autant qu'on peut l'être ici-bas. Gomment l'efiroyable crise, où sa raison faillit sombrer, s'estelle dénouée? M. Brieux omet de nous l'apprendre, et c'est, de sa part, une négligence impardonnable. Nous ne savons si le meurtrier fut traduit en justice, puni ou acquitté, ou si, bénéficiant des conjonctures imprécises du crime, il put éviter le scandale d'un procès retentissant. En tous cas, ses tourments sont abolis. Sergeac réunit les matériaux d'un livre d'érudition sur les mythologies asiatiques; il collectionne les statues de Bouddha; ce sont occupations d'un philosophe plein de sagesse et de sérénité. L'exquise Simone l'assiste dans ses recherches. Tous deux ils se chérissent; ils se traitent en amis, en camarades, en associés; leur gai bavardage est empreint de la confiance la plus absolue, du plus tendre abandon de cœur et d'âme...

Or, voici que le nom de la mère de Simone est prononcé... Nous dressons l'oreille... Et nous découvrons qu'Edouard de Sergeac a tenu la jeune fille dans l'entière ignorance du drame domestique d'autrefois; il lui a fait croire que sa défunte mère a succombé aux suites

d'un accident de cheval. (Et nous concevons très bien qu'il ait usé de tels ménagements, afin d'épargner à Simone la tristesse et le trouble de cette révélation et de s'épargner à lui-même l-humiliation d'être jugé et peutêtre la douleur d'être condamné par elle.) Nous découvrons aussi qu'il s'est appliqué à entretenir en elle le culte de la morte, à parer celle-ci d'une auréole, à la lui présenter comme une sainte digne de toutes les adorations, de tous les respects. Et nous ne blâmons pas ce scrupule, qui fait la délicatesse morale du personnage et l'ennoblit. Mais on peut se demander s'il est psychologiquement très compréhensible. C'est une question de tact, de mesure. Notez que Simone avait six ans lors de la catastrophe : âge où les impressions sont bien fugitives, vite effacées. Elle ne s'est guère inquiétée de cette mère qu'elle a si peu connue; il a donc fallu que le père en éveillât, en cultivât avec une sorte de complaisance le souvenir. Et voilà où commence notre incertitude... Edouard a tué non seulement une femme infidèle, mais une coquine (il nous le dit expressément et nous le confirmera tout à l'heure), dénuée de tendresse conjugale et maternelle, mère aussi indifférente qu'elle fut mauvaise épouse... Et j'admets qu'il répugne à la montrer sous son jour véritable, mais de là à la transfigurer, à la mettre sur un trône!... Il y a, semble-t-il, quelque excès dans l'effervescence de cette pitié posthume. Le meurtrier doit avoir soif surtout de silence, et n'aspirer qu'à une chose : l'oubli. Il parlera à Simone de sa mère en termes décents, mais il en parlera le moins possible. D'autant qu il est fort imprudent dans son désir de rachat et d'apologie; plus il exaltera la mémoire de la mère et plus il encourra les sévérités de la fille, si jamais la vérité se découvre; il se prive d'un moyen de défense éventuel; il ne pourra même plus invoquer les circonstances atténuantes tirées de l'indignité de la victime... M. Brieux m'objectera que l'imprudence de son héros, ce généreux mépris de sa sécurité personnelle le réhabilite. Et il aura raison. Ce que

je blâme, c'est l'exagération, l'étalage affecté et un peu artificiel d'un sentiment louable en soi... Tout cela est affaire de nuances...

Un événement très simple va bouleverser la paix de ce foyer. Simone est recherchée en mariage par Michel Mignier qui l'aime et qu'elle aime. Avant de céder à cette inclination, elle consulte son père et son grand-père, et tous deux demeurent d'accord que si elle veut cesser d'être fille, elle ne saurait mieux choisir que ce jeune homme distingué et accompli. Ils se fiancent dans une scène d'amour pure et sincère. Edouard de Sergeac accueille cette nouvelle avec mécontentement. Et que son égoïsme paternel s'en alarme, c'est assez naturel; mais qu'il le marque d'une manière brutale, presque offensante, ceci nous surprend de la part d'un homme à scrupules, accoutumé à se vaincre.

— Tu n'as pas besoin de mon approbation, dit-il à Simone, tu es libre.

Il redoute aussi que ces projets d'union ne remuent les cendres du passé... Ses craintes ne sont pas vaines. Un premier avertissement lui vient de son beau-père, M. de Lorsy, qui lui annonce qu'un étranger suspect a été vu à La Rochelle se renseignant et interrogeant l'ancienne servante des Sergeac, la vieille Hermance. Ce mystérieux enquêteur, M. Mignier, est le père de Michel; il prétend différer les accordailles de son fils et de Simone. Edouard n'est pas dupe de cette défaite enveloppée de précautions. C'est une rupture. Il presse M. Mignier de lui en révéler le vrai motif, et ce dernier avoue, à contre-cœar, l'enquête qu'il a poursuivie et qui lui a appris la vérité...

— Misérable, misérable! s'écrie Edouard.

Est-ce le mot qu'il devait lui dire? Au lieu de s'abandonner à la fureur envers un galant homme mal renseigné, que ne l'éclaire-t-il, que ne lui expose-t-il simplement les faits, d'où il sortira excusé, sinon lavé? Cette justification, nous l'attendions; la nécessité de la situa-

tion, la logique des caractères l'imposaient. Il fallait qu'Edouard, révolté, du soupçon qu'il lit dans les yeux, qu'il devine dans les réticences de son interlocuteur, lui fît un aveu total et loyal, complétât la confession esquissée au premier acte... Et nous croyions entendre sa voix enflammée : « Oui, j'ai tué ma femme, et voilà pourquoi je l'ai tuée. Qu'eussiez-vous fait à ma place, emporté par un mouvement de rage et d'aveugle jalousie? Suis-je vraiment un vulgaire criminel?... Est-ce une honte d'entrer dans ma famille? » Gomment Edouard ne cède-t-il pas à l'invincible besoin de s'expliquer, de se blanchir, de l'essayer tout au moins? Gela l'eût soulagé, nous eût soulagés. Mais non, il remplace les arguments par des injures, il garde le silence sur le point essentiel, et son mutisme déconcertant communique à cet endroit de la pièce un accent de fausseté... Edouard devrait se montrer d'autant plus persuasif envers M. Mignier, et tenter de fléchir sa rigueur avec d'autant plus d'éloquence et d'énergie, que ce serait l'unique moyen de maintenir Simone dans l'illusion. Si le mariage est rompu, l'ex» plication devient inévitable, et tout éclate. M. Brieux est trop intelligent pour ne l'avoir pas compris. Seulement l'émotion de Simone, c'est le drame même. Il a sacrifié aux péripéties de l'action la convenance morale des personnages ; il n'a pas su trouver la solution qui eût tout concilié : l'intérêt pathétique du drame et la vérité psychologique.

L'acte se termine par le duel émouvant de la fille et du père. Edouard fait part à Simone de l'attitude de M. Mignier, de la ruine de ses espérances. Elle n'accepte pas un arrêt si sommaire. Elle adore son fiancé, elle ne consentira à le perdre que s'il lui est prouvé qu'un obstacle insurmontable les sépare. Quel est cet obstacle? L'embarras d'Edouard l'irrite comme une énigme. Elle s'insurge, elle supplie, elle se fâche, elle pleure. • — G'est ma vie qui est en jeu... Je l'aime... Rends-le moi.

L'infortuné est au supplice. Il ploie les genoux. « Pardon ! » murmure-t-il. Cette humilité achève d'exaspérer, d'affoler Simone.

— Tu me demandes de te pardonner. Ce qui arrive est donc de ta faute?

— Je ne dirai rien...

— Parle, j'ai le droit de l'exiger... Je l'exige... L'angoisse du père redouble ; il n'ose ni se confesser

ni se taire. Il a recours à des faux-fuyants.

— L'explication que tu demandes met en péril l'honneur de plusieurs personnes...

Elle tourne et retourne cette parole sibylline. Une série de déductions rigoureuses lui fait entrevoir la vérité. Il y a, d'un côté ou de l'autre, une tare. Puisque les Mignier en sont exempts, elle souille les Sergeac... Or, les Sergeac, c'est elle-même, ou son père.

— Nous sommes deux. Un de nous est indigne. Ce n'est pas moi... Est-ce toi?

— C'est moi!

— • Quelque faute que tu aies commise, à mes yeux, tu ne seras jamais infâme. Dis-moi tout.

Ici encore Edouard aurait une occasion de s'épancher, de s' « épucer l'âme », selon la forte expression de Huysmans; il pourrait se dépouiller à nu devant l'enfant, et lui livrer l'affreux secret. Une pudeur sacrée, une révolte intime de son être l'en empêche, lui scelle les lèvres. Il balbutie de vagues excuses; et comme elle refuse de s'en contenter, il lui oppose le brusque redressement de son autorité paternelle. Elle a le droit de le haïr, non de lui donner des ordres.

— ■ Si tu veux que je disparaisse, je disparaîtrai. Mais je ne parlerai pas.

Simone courbe le front sous cette décision irrévocable. Il lui enjoint de ne pas chercher à percer un mystère qu'il prétend écarter d'elle à jamais. Il exige une promesse.

— Je le jure, dit-elle d'une voix morne.

Mais on sent que sa bouche prononce ces mots pa obéissance et que son cœur les désavoue...

A quelles conjectures la malheureuse fille est-elle ré' duite ! Elle sait son père coupable, mais de quel crime Elle flotte entre l'obscurité et le mensonge, repoussan les hypothèses odieuses qui s'offrent à son esprit. La situation est cruelle ; elle se développe dans des scènes vigoureusement construites, d'où jaillit une terreur sècht et oppressante.

Cette impression s'accroît au dernier acte... Simone tout appris; l'éclaircissementque son père lui refusait, elh l'a obtenu de sa nourrice. La vieille Hermance, qui fu témoin du drame, le lui a raconté; mais elle la conjura de garder pour elle ce récit et de continuer de feindre Tignorance. Simone s'y efforce. Toutefois, lorsqu'elle se retrouve en présence d'Edouard, elle éprouve des senti ments confus, où se mêlent la pitié, l'horreur, la répul sion. Malgré elle, par instants, elle cesse de le tutoyer quand il avance, elle recule instinctivement; s'il lui donne un baiser, elle frémit. Il attribue cette hostilité au chagrin d'amour, à l'amertume du mariage manqué. Il tâche de la consoler, de renouer la chaîne de leur intimité laborieuse et douce; et plus il s'approche d'elle, plus elle s'éloigne... Il lui apporte ses sujets familiers, lui glisse sous les doigts les statuettes, les carnets de notes, les instruments de leur commun travail. Et elle le repousse, et les sanglots la suffoquent.

— Je ne peux pas ! Je ne peux pas !

Edouard est bien peu perspicace en ne devinant pas la cause réelle des pleurs et de l'effroi de Simone. Son étrange aveuglement résiste même à l'entretien que Michel, l'ancien fiancé de sa fille, sollicite. Ce jeune homme vient honnêtement déclarer qu'il ne se considère point comme délié de ses engagements et qu'il les exécutera tôt ou tard. Edouard devrait lui rendre grâce de cette fidélité; il l'injurie selon sa coutume, ou tout au moins le rudoie, il refuse de l'introduire auprès de Simone,

craignant qu'elle n'ait par lui la révélation du secret volé. Michel a beau jeu à lui répondre; l'impatience le gagne :

— Vous me reprochez d'avoir fait le malheur de votre fille en troublant le repos où elle sommeillait; mais son bourreau, c'est vous ! C'est elle que vous avez atteinte en frappant sa mère. Comment espériez-vous qu'une vie paisible pourrait fleurir à l'ombre d un tel souvenir?

Alors Edouard se décide un peu tardivement à prendre son futur gendre comme arbitre et confesseur. Tout en [détestant son crime, il expose les griefs qui l'ont amené • à le commettre.

— Me condamnez-vous?

— Oui, certes, dit Michel, un meurtre reste un meurtre.

Mais on pressent qu'aucun mépris ne s'ajoute à ce blâme philosophique, et que le gendre et le beau-père, unis par une mutuelle estime, seront bientôt les meilleurs amis du monde...

Reste à obtenir l'absolution de Simone. C'est l'objet d'une dernière scène très véhémente. Le père (il faut bien admettre cette hypothèse) suppose toujours sa fille ignorante du passé; il la presse de consentir à la généreuse proposition de Michel; elle s'y refuse; elle a formé le dessein de partir avec la vieille Hermance, de quitter le logis; il veut lui arracher une explication plausible de cette résolution, de ce refus; il se plaint de l'attitude agressive, haineuse qu'elle affecte envers lui; il lui tend des mains qu'elle regarde avec épouvante et que ses yeux égarés voient teintes de sang : « Maman! Maman! » Dans sa détresse enfantine, elle appelle au secours : « Michel! sauvez-moi!... » Le malheureux père, cédant à la contagion du désespoir, songe à la mort : « Je veux me tuer! « Et sans doute le ferait-il si, opportunément, le grand-père, le propre père de la victime, n'intervenait : « Tu peux l'aimer, dit-il à Simone, tu peux te réfugier dans ses bras puisque c'est moi qui t'y conduit... »

Ce rapatriage final est le couronnement d'un concert

de beaux sentiments et de beaux gestes. Il faudrait avoi: l'âme bien basse pour demeurer insensible à cet assau de sublimités. Et cependant on en est plus secoué qu'at tendri. On s'émeut intellectuellement sur les personnages, on ne souffre pas avec eux, on n'est pas pris au2 entrailles. Il y a, dans leur attitude, quelque chose d( trop constamment voulu et tendu.

Assurément l'amour d'une fille pour sa mère est ur sentiment des plus légitimes; mais il est déjà moins vi: si la fille ne connaît la mère que par ouï-dire, et n'£ gardé d'elle qu'une image incertaine, lointaine et sans profondeur. C'est le cas de Simone. Nous ne pouvons nous empêcher de soupirer avec incrédulité, quand elU s'extasie sur les grâces et les perfections de cette mère ignorée : « Je vais voir, dit-elle, si notre beau cadre est assez grand pour le portrait de maman. Je l'aime tant, ma pauvre maman! » Elle laime par raisonnement, par suggestion, non par élan de cœur. Celui qu'elle aime ainsi, c'est son père qui, depuis quinze ans, l'entoure de dévouement, de sollicitude, qui l'a façonnée, pétrie, réchauffée de son souffle. Et lorsqu'une terrible nécessité l'oblige à juger cet excellent père, on s'étonne de ne pas la trouver plus bienveillante, plus indulgente, et pour tout dire plus faible. Théoriquement, elle est pour la victime ; humainement, elle est pour le meurtrier; du moins ne devrait-elle le condamner qu'après avoir pesé les circonstances du crime et s'être convaincue qu'il est sans excuses. On ne sent pas assez en elle le désir d'amnistiei*, de plaindre un criminel qui, à tant de titres, lui est cher. On a comparé sa situation à celle de Chimène. Mais pour que le rapprochement fût exact, il faudrait que Chimène eût à venger un meurtre vieux de quinze ans, commis sur un être vaguement connu d'elle et quasi indifférent... Telle Simone... On se demande s'il n'y a pas, dans son extrême dureté, un peu de convention théâtrale...

Et d'autre part, il nous paraît que le « bourreau »,

Edouard de Sergeac, exagère sa confusion, son humilité ; il est fautif, j'y consens; il a cédé à l'impulsion d'une passion détestable, mais son acte ne fut point prémédité; il n'a été ni vil, ni scélérat, ni méchant. Malgré tout, c'est un brave homme; il a expié sa faute par un long repentir; et l'on souhaiterait qu'il se défendît avec plus de fierté contre d'outrageantes accusations.

Au fond, ce père, cette fille ne sont que des « arguments » entre les mains de l'auteur. M. Brieux a formulé un principe : « L'époux trahi n'a pas le droit de tuer la femme adultère. » Sur cet axiome, il a bâti son ouvrage: ses protagonistes lui servent d'exemple et de preuve — uniquement... D'oii leur roideur... En bonne logique, le mari devait succomber au remords et mourir de désespoir; la jeune fille devait se montrer inexorable. Et c'est bien le dénouement que M. Brieux avait conçu; il l'a modifié devant la résistance du public. Et il arrive à ce résultat singulier que sa pièce ne se tient plus très solidement, que sa conclusion n'est plus d'accord avec ses prémisses... Mais ce changement ne porte que sur la dernière scène; au cours de l'œuvre, les figures gardent la rigidité que dans son dessein primitif, il leur avait assignée. Et voilà pourquoi elles nous intéressent, mais nous touchent assez peu : elles n'ont pas le frémissement, les souplesses de la vie; elles sont vues du dehors, non du dedans; l'auteur ne se penche pas sur elles; il leur dicte impérieusement ce qu'elles ont à dire, il ne les écoute pas parler; il ne trouve point de ces mots que l'artiste surprend aux lèvres des créatures, que sa sensibilité recueille, que son intuition devine et transcrit. Tout cela est franc, robuste, bien portant — un peu gros. Cela manque de raffinement littéraire et de duvet... M. Brieux poursuit un idéal de bonté et de justice, il rêve l'évolution de l'humanité vers des destinées meilleures; c'est en quoi, si vous voulez, il est poète. Dans le détail, il l'est aussi peu que possible, il n'a aucune coquetterie, il s'accommode de l'approximatif, il s'arrête

à l'ébauche, il ne finit pas. Edouard de Sergeac s'occupe d'orientalisme, avec sa fille Simone. Ils devisent ensemble de ces choses. Il eût été facile, à l'aide de quelques termes techniques, de quelques traits ingénieusement choisis, d'imprimer, sans pédanterie, une saveur spéciale aux réflexions qu'ils échangent sur leurs travaux habituels, d'en donner la sensation, la couleur; M. Brieux n'en a cure; il met dans leur bouche des phrases d'une plate banalité, il les fait s'exprimer en épiciers, non en savants, en esthètes. Partout, il en va de même.

Et je ne lui reproche ces défaillances que parce que je le crois capable de s'en corriger. Son talent fruste et plein de sève a d'étonnantes ressources. Rappelez-vous la Robe rouge et les Trois Filles de M. Dupont. Il lui suffirait, avec ses dons merveilleux, de tenter un sérieux effort, de vouloir...

Une excellente interprétation — quant aux rôles principaux — a contribué au succès de l'ouvrage. M. Grand a remporté un triomphe dans le personnage d'Edouard de Sergeac. Ses défauts l'y servent autant que ses qualités. Ce qu'il a de heurté, d'excessif, de fougue romantique alliée à un goût actuel de réalisme, traduisent à mer-j veille la violence impulsive de ce mari meurtrier, de cej père inquiet et neurasthénique. C'est une création qui lui fait honneur.

jNIlle Pierat a modelé fortement, nettement la figure de Simone. Ce n'était pas chose aisée. Il lui fallait être énergique et émue. L'énergie, la jeune actrice en a à revendre ; elle se lit dans la tension de ses nerfs d'acier, dans l'expression de ses yeux aigus et vifs, dans la minceur serrée de ses lèvres, dans la ligne un peu dure de son profil; cet excès de volonté, elle a su l'adoucir, et tempérer cette sécheresse qu'on lui a quelquefois, et avec justice, reprochée. Elle a pleuré de vraies larmes, et ce .'l'est pas sa faute si M. Brieux ne lui a pas donné à dire les paroles humaines, profondes, qui eussent fait couler les nôtres.

Il faut aussi louer très particulièrement M. Leitner jpour sa belle composition du rôle de M. de Lorsy, le grand-père de Simone. M. Leitner possède une voix chaude, prenante, une ampleur de jeu qu'il a acquise dans le commerce assidu des classiques; il a silhouetté son personnage en héros de tragédie sans lui enlever tout accent de réalité moderne, mais en lui imprimant de la grandeur; c'est avec une mâle éloquence qu'il maudit son gendre au premier acte, et qu'au dernier il le console. On l'a beaucoup applaudi.

Comédie-Française : V Amour veille^ comédie en quatre actes.

Le succès très vif de L'Amour i^eille, l'accueil fait le premier jour à cette pièce, vont certainement se prolonger. Elle renferme la plupart des qualités et quelquesuns des défauts qui, unis ensemble, ravissent le public; elle est rapide, presque toujours gaie, parfois émue, facile et charmante, habilement construite, abondante en phrases spirituelles, en détails ingénieux, en scènes bien « filées » ; elle ne présente pas ces audaces neuves et fortes que la foule n'accepte jamais sans résistance et qui l'éloignent d'abord des œuvres originales. Originale, on ne peut pas dire que celle-ci le soit précisément; elle contient des situations, elle exprime des sentiments, elle produit des caractères dès longtemps connus. Elle évoque, chemin faisant, nombre de figures fameuses, depuis la piaffante Suzanne et la bonne duchesse du Monde où l'on s'ennuie jusqu'à l'abbé d'/Z ne faut jurer de rien, jusqu'à l'héroïne révoltée de Francillon et à la petite femme résignée de la Chance de Françoise. Il n'est pas commode d'inventer au théâtre quoi que ce soit!...

■yjnWersJta»

Mais tous ces éléments sont groupés, fondus, combinés avec une telle adresse, assaisonnés d'une sauce si piquante, que l'on s'en est régalé. On se ressaisissait pendant l'entracte, on se prenait à réfléchir, on se disait : « Voilà des choses vaines; les auteurs se moquent de nous. » Le rideau levé, ces objections battaient en retraite; on était reconquis par le mouvement de l'intrigue, la jolie attitude des personnages, les agréments du dialogue. MM. de Fiers et de Gaillavet, malgré leur jeunesse, possèdent en perfection la technique du métier; ils égalent en malice le vieux maître qui leur a peut-être donné des leçons; ils savent miraculeusement embrouiller et débrouiller l'écheveau d'un vaudeville.

Or, les Français adorent les pièces bien faites, conduites avec clarté et dextérité, de l'exposition au dénouement...

Mais d'autre part, les auteurs de L'Amour veille appartiennent à une génération qui s'intéresse aux subtilités des analyses psychologiques, et particulièrement à la psychologie amoureuse; ils admirent les douloureux et profonds ouvrages de M. de Porto-Riche; ils s'en inspirent. Et les spectateurs aussi ont pris goût à ces études; ils veulent qu'on leur dévoile le dessous des passions, qu'on leur peigne au naturel le cœur humain; ils veulent entendre des mots où ils puissent eux-mêmes se mirer, en quelque sorte, et vérifier leurs propres sensations...

Tout cela, ils l'ont trouvé à peu près dans L'Amour veille : du vieux et du neuf; du métier et de l'art; une action vaudevillesque, relevée par des traits de comédie; des figurines modelées à fleur d'épiderme et cependant avec justesse; enfin, par endroits, une observation très fine, très pénétrante de la vie.

Ceci suffirait à expliquer leur plaisir. Il s'est augmenté des surprises d'une interprétation extraordinairement brillante. Certes, on augurait beaucoup de Mlle Marie Leconte. Ceux qui ont suivi d'un œil attentif sa carrière,

ses progrès incessants, l'élargissement continu de son talent, savaient que ce talent si sûr et si souple n'avait pas encore eu l'occasion de pleinement s'épanouir. Il lui fallait un rôle. Le rôle est venu. Et le résultat a surpassé ce qu'on espérait. L'exquise comédienne s'est révélée grande comédienne. A côté d'elle, une débutante, Mlle Provost, a fait applaudir sa beauté rayonnante, la jeune autorité, la grâce et l'aisance de son jeu. Ça été un double étonnement, une double joie.

Vous voyez que tout contribuait à donner de l'éclat à !a représentation. Une pièce aimable, supérieurement jouée; quelques pleurs, vite essuyés; des sourires; une once de Musset; une once de Marivaux; un grain d'ironie philosophique; un peu de vérité humaine parmi beaucoup de frivolités : voilà qui résume, je pense, la physionomie du nouvel ouvrage et la qualité de son succès.

Le premier acte de L'Amour veille est un modèle d'architecture scénique. Sarcey, qui prisait si fort ce genre de mérite, se fût extasié sur la solidité de sa construction : il en eût loué l'ingéniosité savante et n'eût pas manqué de proclamer élèves de Scribe MM. de Gaillavet et de Fiers. Ne croyez pas que je raille. Du bon Scribe, intelligemment rajeuni, n'est pas tant à dédaigner!...

Nous sommes dans le hall du château de la marquise de Juvigny. Et tout de suite, on nous y parle de Mlle Jacqueline. Mlle Jacqueline est la nièce d'un voisin, M. Garterel, qui a longtemps fait la fête et qui continue. Il a laissé Jacqueline croître au hasard; c'est une plante un peu folle, mais que la nature a maternellement comblée de ses dons les plus délicieux. Elle est spontanée, droite, loyale, franche comme l'or. Ses yeux, sa voix — la voix, les yeux de Marie Leconte — sont limpides. On ne peut guère la voir sans l'aimer. Elle réussit dans tout ce qu'elle entreprend. L'abbé Merlin a besoin de sept mille francs pour s'acheter une cloche. Elle le conduit, après l'avoir arrosé d'opoponax, chez Mlle Marguerite de Marly, une châtelaine des environs, qui lui aligne incon-

tinent les sept billets bleus. L'argent est purifié par l'usage qu'on en fait; et l'on en sera quitte pour baptiser la cloche Marie-Madeleine.

L'abbé Merlin adore Jacqueline. La marquise n'en est pas moins coifîée; elle voudrait la marier au jeune historien Ernest Vernet, qui soupire pour elle, en homme timide, doutant toujours de soi-même. Elle s'ouvre de ce projet à l'oncle Carteret, qui l'approuve, n'y mettant qu'une condition : « J'exige que Jacqueline n'épouse que quelqu'un qu'elle aimera..., mais réellement, violemment; je veux qu'elle soit amoureuse de son mari. » Et l'oncle Carteret, en quelques phrases lapidaires, expose l'idée de la comédie, le thème sur lequel les auteurs vont avoir à broder leurs variations :

— Ce qui maintient une femme dans le droit chemin, ce n'est pas la sévère éducation qu'elle a reçue, — non, marquise, — ni les principes de la religion, — non, monsieur le curé. C'est l'amour. Qu'elle aime son époux : elle lui restera immuablement fidèle. Elle est inaccessible à la tentation. L'amour veille sur elle, sur sa vertu...

Cela revient à dire que tant qu'une femme aime un homme, elle ne songe pas à le tromper. C'est presque une vérité de lieu commun. Et pourtant, rappelez-vous l'aventure de l'amoureuse de Porto-Riche. Elle adore son mari, et dans un mouvement d'exaltation furieuse, elle se livre aux bras d'un autre. Mais il y a femme et femme. Jacqueline (nous le verrons par la suite) a un fond de pudeur qui la préservera, quoi qu'il puisse arriver, de toute chute. Cette honnêteté native fait précisément son charme. Elle s'allie à la plus aimable vivacité. Jacqueline n'éprouve qu'indifférence pour le mélancolique Ernest; c'est André de Juvigny qui lui plaît, André, le neveu de la marquise, André, l'élégant cavalier, sauteur d'obstacles du concours hippique... André n'est pas libre; une liaison l'attache à sa jolie cousine, Mme Lucienne de Morfontaine; et pour mieux assurer le secret de cette liaison adultère, il en a une autre, affichée, avec une petite dan-

seuse de l'Olympia. Il faudra bien cependant que Jacqueline arrive à le conquérir; elle y réussit à force de gentille et hardie sincérité. Elle est outrée de ce qu'on prétende lui imposer le malencontreux Ernest. Elle conte à André sa déconvenue :

— Je ne me marierai jamais.

— Pourquoi?

— J'aime quelqu'un.

— Je ne serais pas fâché de voir sa tête, dit André en riant.

— Vous voulez voir sa tête? s'écrie Jacqueline agacée de ce rire intempestif. Eh bien, regardez!

Elle lui tend un miroir de poche, opportunément oublié sur la table par la marquise... Le dialogue se poursuit. Jacqueline met tant d'émotion vraie et tendre dans son aveu qu'André en est troublé, puis bouleversé, puis enivré. Et les deux jeunes gens se fiancent séance tenante.

— Je veux être votre mari.

— Je veux être votre femme.

La scène est jolie. Celle qui vient après ne l'est pas moins, et elle est plus imprévue. Le bouillant André réfléchit, mais un peu tard, qu'il n'est pas libéré, qu'il a sa liaison à liquider. Il demande du temps à Jacqueline pour arranger l'affaire, sans lui en dire plus long. Elle ne l'entend pas ainsi et prend comme arbitre de la querelle, qui? Lucienne de Morfontaine elle-même, sa rivale.

— Je vous fais juge. Quand un jeune homme aime une jeune fille, il doit tout quitter pour elle, et tout de suite.

— Ça ne regarde pas Lucienne, murmure André.

— Ça l'intéresse, puisqu'il s'agit de vous et de moi... Lucienne est d'abord sufîoquée (Mlle Provost ne marque

pas assez cette stupeur, et c'est le seul endroit du rôle où j'aie un petit reproche à lui adresser); mais en femme du monde qui joue l'emploi des grandes coquettes, elle accepte la mésaventure, unit les mains des amoureux et promet à Jacqueline de devenir, après le mariage, sa

meilleure amie. Tout le monde est enchanté sauf Ernest. Au moment où il s'apprête à faire à Jacqueline l'aveu de ses intentions matrimoniales, elle le prie de porter au télégraphe la dépêche annonçant ses fiançailles avec André. Il chancelle sous le coup meurtrier. Mais une consolatrice lui arrive, Sophie, l'humble et discrète maîtresse de piano, qui ne demande qu'à panser sa blessure.

Cet acte copieux paraît court, tant il est mouvementé^ alerte et sans cesse en action. Il ne donne pas une minute l'illusion de la réalité vivante. Ce n'est que du théâtre. Mais c'est de l'excellent théâtre. Les êtres mâles et femelles qui y évoluent, sont des personnages de théâtre; l'abbé Merlin, avec ses phrases sentencieuses empruntées aux écritures, est un curé de théâtre; la marquise, impitoyablement spirituelle, une douairière de théâtre; l'automatique Ernest, sur qui tombent en cascade les humiliations et les déceptions, a des attitudes et des gestes de théâtre. Seule Jacqueline semble exempte d'artifice, et encore est-ce plutôt dû aux qualités de l'actrice qu'au rôle même. Jamais on n'oublie que ce qu'on aperçoit se passe derrière une rampe entre des portants de carton peints. Ces scènes — ce ne sont que des scènes — remarquablement développées selon la formule, où les effets abondent, font valoir et, comme on dit, portent l'interprète; nous reverrons, n'en doutez pas, au Conservatoire, dans la déclaration de Jacqueline, nombre d'ingénues qui imiteront les intonations et la mimique de Mlle Leconte. Et ce sera un merveilleux morceau de concours. Tout y parle aux yeux, tout y est extérieur, pittoresque, tout y est théâtre. L'épisode du vaporisateur : théâtre; le petit truc du miroir tendu par Jacqueline à André : théâtre; les réussites exécutées successivement par Jacqueline, par Sophie, par l'abbé, qui demandent aux cartes la confirmation de leurs projets d'avenir : théâtre, effets de théâtre; le télégramme par lequel Ernest apprend la ruine de ses espérances : moyen de théâtre. MM. de Caillavet et de Fiers sont gens de théâtre;

ils ont dans la moelle ce don spécial qui a la force et l'infaillibilité d'un instinct. Ils manœuvrent à l'aise au milieu des préparations et des chausse-trapes, parmi les clous où viendront s'accrocher les fils de l'intrigue. Et Dieu me garde de leur reprocher une habileté qui est, en somme, une qualité professionnelle; mais tout de même, l'excès de cette habileté communique à leur premier acte, si amusant, un je ne sais quoi de conventionnel...

Au second, le drame se noue. Jacqueline et André sont rentrés de leur voyage de noces, ivres encore des délices de la lune de miel. C'est Jacqueline la plus amoureuse. Elle n'a rien vu de l'Espagne que son cher mari. Elle se frôle à lui comme une chatte avide de caresses. « Embrasse-moi pour la liqueur qu'il n'y a pas sur la table; embrasse-moi pour le calorifère qui ne chauffe pas... » Elle a des mots gentils et drôles : — « Viens avec moi, dit-elle. — Où ça? — Sonner! » Ce sont les divins enfantillages de l'amour. Jacqueline est trop ardemment éprise pour n'être pas un peu jalouse des bonnes fortunes d'André, qui fut — elle ne l'ignore point — un homme à femmes. Le venimeux bavardage de deux caillettes lui révèle ce qu'elle ignorait : la liaison de son mari avec Lucienne de Morfontaine. Elle s'inquiète, elle s'irrite, elle monte au plus haut degré de la colère. « Pourquoi m'as-tu caché cela? » Elle accable André de reproches.

— Ce n'est pas juste! Je n'ai personne dans ma vie... Toi, tu peux aller passer dix minutes dans tes souvenirs, comme on va passer huit jours à Monte-Carlo. Et tu ne m'emmènes pas.

Elle exige des explications. Combien de temps a-t-il connu Lucienne? Où la rencontrait-il? Vainement cherche-t-il à se dérober. Il lui faut donner des renseignements précis. Il allait voir Lucienne chez elle; il y venait comme secrétaire de l'œuvre des Petits Malgaches... Faites bien attention à ce détail, c'est une préparation... Et la curiosité rageuse de Jacqueline redouble :

— Est-ce que tu la trompais?

— Oui.

— C'était du propre!

— Non.

— Tu l'aimais tant que ça? C'est admirable!

Elle s'apaise pourtant, elle se jette au cou d'André; la dispute s'achève sur un baiser. Mais il demeure troublé, agacé, mécontent d'elle. Et quand arrive Lucienne, qu'il reçoit en l'absence de Jacqueline, il se laisse reprendre au manège de l'ancienne maîtresse, heureuse de le reconquérir. Il succombe un peu bien facilement à la tentation ; et ceci ne laisse pas de nous surprendre, de la part d'un jeune mari qui paraissait tout à l'heure si passionné. Il sort avec Lucienne. A peine se sont-ils éloignés que Jacqueline rentre en coup de vent. Elle apprend l'entrevue de sa rivale et d'André, leur départ... Point de doute : elle est trahie... Elle bondit au téléphone, demande Mme de Morfontaine... Mme de Morfontaine a donné l'ordre qu'on ne la dérangeât point, se trouvant en conférence avec le délégué de l'œuvre des Petits Malgaches... 0 fureur!... Jacqueline se vengera. Elle a prévenu loyalement André, elle lui a fait le serment de Francillon :

« Si tu me trompes, je te tromperai; si tu as une maîtresse, j'aurai un amant. »

L'amant? Elle l'a sous la main... C'est le lamentable Ernest, qui la chérit toujours, qui vient encore de lui en faire l'aveu naïf... Vite, elle lui griffonne un bout de lettre : « Moi aussi, je vous aime; attendez-moi; je vais vous rejoindre, je suis à vous. » Et elle prévient son oncle, et la marquise, et l'abbé. Elle éprouve le besoin de crier sa vengeance. La seule personne qu'elle n'en avise point, c'est le mari. Comment ne songe-t-elle pas à lui dépêcher un billet, qui tomberait comme un coup de foudre au milieu du galant rendez-vous?

Le troisième acte nous fait assister aux essais de représailles de Jacqueline. Il est, à mon avis, le meilleur

Je la pièce, le moins en surface, celui où les auteurs ont rais le plus de vérité, les traits d'observation les plus pénétrants et les plus justes. Il se compose de deux grandes scènes comiques et attendries, qui laissent percer, sous la fantaisie du dialogue, un fond de mélancolie €t d'amertume, la navrante tristesse des malentendus d'amour. Le pauvre Ernest aime et n'est pas aimé. Il s'imagine — on est enclin à croire ce qu on désire — qu'il va enfin être heureux, posséder celle qu'il adore. Ses illusions s'écroulent. Avec l'implacable dureté des femmes qui n'aiment point, Jacqueline semble flatter d'abord son espoir pour le briser plus cruellement. Il y a là des mots douloureux, où se joue l'ironie de Meilhac et Halévy:

— Je suis décidée, dit Jacqueline, à bouleverser ma vie, à la refaire. Peut-être vous demanderai-je de partir ensemble, de renoncer à votre carrière, à vos travaux. Il n'est point de preuves d'amour que je ne sois prête à i'ous donner.

Ernest, encouragé, s'avance vers Jacqueline; elle le fuit.

— Je sens que je suis encore un peu honnête, plus honnête que je ne voudrais... Non, je ne peux pas!

Elle cherche à noyer ses scrupules dans le Champagne; elle devient nerveuse, elle rit; et comme Ernest, exaspéré, se montre entreprenant, elle le soufflette...

Le tête-à-tête est interrompu par l'invasion de l'oncle, de la marquise et du curé qui courent à la recherche de la fugitive. Ernest apprend par eux le rôle humiliant qu'on lui fait jouer. Il n'est qu'un pantin ridicule entre les doigts de cette petite femme jalouse, inconsciemment féroce. « Pourquoi m'avoir choisi pour me torturer, moi qui vous aime ? » Elle ne trouve pas une parole de tendresse, de pitié. Elle lui parle de Yauti^e: « Je n'ai qu'une excuse, je l'aimais tant! » Ernest essaye de la toucher par la peinture de ses peines; elle ne l'écoute même pas. Visiblement, il l'agace, il l'importune... Elle lui dit (et c'est un comble) :

— Vous ne parlez que de vous!

— C'est vrai, murmure-t-il, je suis un égoïste... Et il l'est, effectivement, car la souffrance qu'il endure

par J"acqueline, il l'inflige à la douce Sophie, sa maîtresse, qu'il vient brutalement de congédier. Ainsi le déchaînement de l'amour dans les cœurs meurtris n'est qu'une succession de plaies saignantes... Ernest se résigne. Non seulement il renonce à Jacqueline, mais il l'aidera à ramener l'infidèle.

— Ah! s'écrie-t-elle, ce que je vous aurais aimé... si je vous avais aimé !

Quel accent Mlle Leconte imprime à ces mots ! De quel air navré et touchant Berr les écoute ! Ce regret apitoyé est ta dernière couleuvre qu'avale le brave garçon.

Dès lors, la pièce est finie. Il suffisait de rattraper le mari, de bâcler un dénouement. Le public demeurait sous l'impression de ces scènes joliment pathétiques. Ce dénouement inévitable et prévu, les auteurs ont préféré le délayer dans un acte supplémentaire, qui prolonge sans nécessité l'ouvrage, l'amincit, le rend plus frêle, en le faisant repasser de la comédie au vaudeville. Il était superflu de remettre en présence la femme et la maîtresse, pour ne leur donner à dire que des choses faibles ou banales. On ne conçoit pas que Mme de Morfontaine, au sortir des bras d'André, ose venir demander à Jacqueline d'interpréter avec elle un proverbe de salon, et pas davantage que cette Jacqueline, si emballée, si vibrante, écoute de sang-froid une pareille proposition et y réponde d'un ton si posé. On nous l'a changée. Ce n'est plus la même femme. Ceci encore, c'est du théâtre, et avouons-le, du mauvais théâtre.

Un peu plus tard, quand l'ouvrage aura épuisé son succès actuel, et que l'on songera à le reprendre, je conseille vivement à MM. de Caillavet et de Fiers de lui faire subir l'amputation qui a si bien réussi à Notre Jeunesse d'Alfred Capus. Resserré, concentré en trois actes, il ne séduira que mieux le public. Et que les auteurs ne re-

grettent pas les mots qu'il leur faudra couper. Il en reste suffisamment. La pièce en est, d'un bout à l'autre, si j'ose ainsi dire, « truffée ». On ne saurait avoir plus d'esprit qu'ils n'en ont, et du plus drôle, et du plus fin. Cela jaillit à chaque ligne, cela sort de toutes les bouches indistinctement. Les imbéciles même, dans l'Amour veille, ont de l'esprit. Et alors chez ceux qui par définition en doivent avoir, c'est une pluie, une avalanche, ce sont les cataractes du Niagara. La marquise de Juvigny ne peut desserrer les lèvres, qu'il n'en tombe, comme de la princesse des contes de fées, des diamants et des perles... Il y en a trop, vraiment, il y en a trop!... Même quand cette bonne dame est préoccupée, bourrelée de tourments, quand le bonheur d'André et de Jacqueline est en péril, elle ne peut s'empêcher de lancer des traits pimpants. Ce sont des pointes sur le mariage, sur le divorce, sur le krach de l'adultère, sur le péché de notre mère Eve. C'est fort joli, mais peu en situation ; et n'était l'exquise bonne grâce de Mme Pierson qui fait tout passer, on en serait horripilé. Jacqueline, la petite crucifiée, Jacqueline, s'oublie aussi à être spirituelle dans des moments !... Tenez, lorsqu'elle apprend au téléphone que Lucienne est en conversation criminelle avec le secrétaire de lœuvre des Petits Malgaches, elle s'écrie:

— Les misérables ! Ils n'ont même pas changé de colonie !

Ce n'est pas un mot de nature, c'est un mot de théâtre... Le théâtre... toujours!... J'apprécie infiniment la verve tourbillonnante de ces messieurs; mais ici, à leurs mots gais, je préfère leurs mots tristes, dont quelques-uns sont profonds... Ernest à Jacqueline : « Vous m'avez dit: Je vous verrai toujours avec plaisir; j'étais fixé: j'ai senti que vous ne m'aimeriez jamais... » Et encore ce bout de conversation, si vrai, est d'une logique si féminine :

— On n'est pas méchant, dit Jacqueline à Ernest, c'est la vie qui l'est et vous force à l'être. Est-ce qu'André m'a épargnée?

— Ce n'est pas une raison pour me faire souffrir...

— Mais si !

J'aurais à citer vingt autres choses délicates.

D'écrivains qui ont en eux de telles ressources, un tel jaillissement, nous sommes en droit de beaucoup attendre, mais aussi d'exiger beaucoup. Maintenant qu'ils ont heureusement franchi le seuil de Molière, ils s'appliqueront à mettre dans leurs œuvres futures sinon plus d'agrément et de belle humeur — ce serait difficile — du moins plus de force. La force se peut concilier avec l'enjouement et la grâce.

Cette fois, ils ont eu la chance de rencontrer en Mlle Leconte une artiste qui a pallié, par son effort personnel, les lacunes de l'ouvrage. D'un personnage un peu factice, varié d'attitudes, et par cela même un peu sautillant et grimaçant, elle a su faire un être sincère ; elle y a mis sa chair, ses nerfs, son cœur, sa sensibilité; elle n'a pas joué le rôle, elle l'a vécu. Elle est toujours en scène. La pièce, c'est elle. Ses mignonnes épaules ont supporté sans une défaillance ce poids écrasant.

M. Georges Berr traduit avec un tact infini les déceptions amoureuses de l'infortuné Ernest; et ce n'est point sa faute si cette figure, à de certaines minutes, fait songer à la silhouette falote de Galipaux. M. Coquelin cadet dessine de façon tout à fait plaisante et souligne avec mesure d'un trait finement caricatural, le profil du curé Merlin. M. Grand a de la chaleur, plus de chaleur que de désinvolture; il a exactement rendu les légèretés d'âme et les brusques évolutions du mari de Jacqueline ; M. Paul Numa est aimable sous les cheveux blancs bouclés de l'éternellement jeune noceur Garteret. J'ai vanté déjà la tendre bonhomie de Mme Pierson. Mmes Thérèse Kolb, Fayolle, Dussane, Berge tiennent fort bien les rôles secondaires.

Mlle Lara assumait une tâche ingrate, celle d'incarner l'institutrice Sophie. Le personnage n'est pas très intéressant, peut-être parce qu'il est insuffisamment déve-

loppé. Les auteurs l'ont inventé, dans leur dësir d'optimisme, pour que le désespoir d'Ernest n'assombrît pas trop la pièce. Ils ont donné à l'amant rebuté une consolatrice; Mlle Lara l'a faite triste, triste...; elle a des regards noyés d'Ophélie en détresse; elle circule comme une ombre; sa -voix susurre en mineur des notes plaintives. Le pauvre Ernest ne doit pas beaucoup s'amuser avec cette vivante élégie !

Les débuts de Mlle Provost sont parmi les plus brillants qui se soient produits à la Comédie-Française; ils rappellent aux vieux habitués ceux de Marie-Louise Marsy, débarquant du Conservatoire et s'instailant du premier coup, avec une souveraine liberté, sur les planches de la Maison,, Mlle Provost est une comédienne née; elle a la distinction, le naturel, le charme, l'élégance et aussi ce je ne sais quoi de décoratif qui caractérise la grande coquette du répertoire. Elle tient toujours un peu à la main l'éventail de Célimène.

Gymnase : V Eventail, comédie en trois actes.

h' Eventail de MM. de Fiers et de Gaillavet, n'a pas remporté au Gymnase le succès éclatant et incontesté qu'obtient au Français V Amour veille. Les deux ouvrages ont de nombreux points de contact; ils se ressemblent par leurs qualités et leurs défauts. Mais ici les défauts ont paru plus sensibles et les qualités diminuées. Et cela tient peut-être à ce que les auteurs ont essayé d'aborder la comédie de caractère, sans renoncer aux procédés de la petite comédie, si bien que leur honorable effort s'est retourné contre eux-mêmes. Il faut choisir : ou faire le Misanthrope, ou faire les Sentiers de la vertu. Ces sortes de pièces ne se peuvent guère fondre ensemble. Leur amalgame ne donne qu'un produit artificiel et sophistiqué.

Il y a néanmoins une figure assez vivante dans V Eventail : celle de François Trévoux. Ce brave homme promène en tous lieux une humeur atrabilaire; il se déchaîne avec brusquerie contre les hommes, surtout contre les femmes; une passion malheureuse lui a laissé au cœur cette amertume. Il aima Gisèle Vaudreuil, voulut l'épouser; elle le repoussa et le laissa à jamais désespéré. [1 dissimule sa peine sous les dehors d'une sauvagerie pessimiste. Il égayé par ses boutades les êtres frivoles qui

A. DE CAILLAVET ET DE 1LE«S. lio

sont comme lui les hôtes de Jacques et Germaine de Landève, en Normandie : Marc des Armoises, champion de tous les sports, la gentille cousine Thérèse, la belle Mme Oviédo, la faible et jolie Mme Bertin. Ce petit monde flirte, potine, s'agite, fait des mots (vous savez que MM. de Fiers et de Gaillavet ont énormément d'esprit); le vieux Garin-Miclaux, savant économiste et bon psj^chologue, distille des couplets philosophiques sur la nature et l'amour. Seul, il a pénétré le douloureux secret de François; il attend avec curiosité qu'Alceste se retrouve en présence de Célimène.

Car Célimène va venir. C'est toute la pièce... Une préparation aussi laborieuse que celle du Tartufe précède son entrée. 11 n'est question, au cours des deux premiers actes, que de l'irrésistible, de la divine, de la féerique Gisèle. Elle est Armide, elle est Circé; nul n'est à l'abri de ses sortilèges. Nous tremblons pour l'actrice chargée de donner un corps à une si prodigieuse enchanteresse. Elle se montre enfin sous les traits de Mlle Marcelle Lender, et si invraisemblable que cela paraisse, elle réalise pleinement les miracles annoncés... D'un coup de baguette, — d'un coup d'éventail, — elle dompte les hommes, elle fascine les femmes. Ceux-là sollicitent ses faveurs; celles-ci implorent son secours pour ramener un mari coupable ou reconquérir un fiancé. L'inépuisable bienveillance de Gisèle se prête à tout. Il lui suffît de regarder d'un certain air Jacques de Landève et de jouer avec lui le Caprice de Musset pour qu'il écrive une lettre de rupture à Mme Oviédo, et le niais Marc des Armoises, pour qu'il renonce à filer en Amérique... Seulement Gisèle se promet. Elle ne se donne pas... C'est la Coquette... Ceux qu'elle a dupés se vengent, comme Acaste, par la médisance, de ses ruses. L'honnête François relève les propos impertinents de Marc des Armoises. Il se battra le lendemain, mais auparavant il soulage sa bile et souffleté Gisèle de tous les noms qu'elle a mérités. Cette avalanche la précipite vaincue dans ses bras. Il n'y a rien

de tel que de battre une femme — même avec une fleur — pour la rendre amoureuse.

Et je conçois le dessein des auteurs. Ils ont cru créer dans la fantaisie un type symbolisant la séduction de l'éternel féminin. Ils n'y ont pas mis assez de force. Là oij un grand poète eût réussi, ils ont échoué. Leur Gisèle n'est ni une héroïne, ni un cœur, ni une âme, ni un caractère. C'est une jolie petite poupée, dont d'ingénieux vaudevillistes tirent la ficelle. Et ce qu'il y a de factice en elle et de puéril est d'autant plus frappant, que son adversaire François n'est pas dépourvu d'humanité... Tout cela laisse une impression hybride d'éparpillement, de piétinement, de décousu. Est-ce à dire que ce soit désagréable? Nullement... On est choqué de la brutalité de tels épisodes (les défaillances multipliées de la petite Mme Bertin, qui, semblable à la « bonne Hélène » de Jules Lemaître, ne peut se résoudre à voir aucun homme malheureux) ; on est déconcerté par le truquage enfantin du dénouement, mais on ne s'ennuie pas. Le dialogue pétille; cent détails piquants retiennent l'attention et l'amusent. Une verve abondante circule à travers les scènes. C'est très gai. Et le profil de Garin-Miclaux, l'économiste narquois et disert, est malicieusement silhouetté... M. Dubosc lui a prêté le secours de son art étudié, méticuleux, pittoresque. M. Tarride joue François avec sa puissance d'expression et sa sincérité habituelles. Mlle Toutain est une de nos plus sûres comédiennes, mais on l'avait affligée d'une tâche si ingrate! Nous avons apprécié la fine élégance de Mlle Félyne, la pétulance de Mlle Alice Nory, l'inconscience étonnée de Mlle Jeanne Heller. Ne parlons pas de M. Henry Burguet; l'emploi des maris volages n'est point son fait. Il trouvera une autre occasion de nous dédommager.

Reste Mlle Marcelle Lender... Il n'est pas une actrice qui répande autour d'elle, avec moins d'effort, l'amabilité, la volupté souriante, la grâce aisée. Elle aurait pu accuser le relief de ce rôle, autour duquel évolue la

pièce, y mettre du capiteux, de l'imprévu — et c'est ce qu'eût fait la Réjane de Ma Cousine et de Décoré; ou bien l'envelopper d'un charme spirituel et tendre, — et c'est ce qu'eût fait la Jeanne Granier à' Amants. Elle s'y promène avec nonchalance, déployant l'éventail d'une main complaisante et facile. Il se pourrait que cette interprétation un peu molle n'ait pas nui à l'ouvrage. Une coquetterie plus savante nous eût peut-être irrités... Mlle Lender n'irrite pas, n'offense pas... Elle plaît à tous... Elle est si bonne et si naturelle!...

Variétés : Le Roi^ comédie en quatre actes (en collaboration avec M. Emmanuel iVrène).

... C'est la satire la plus impertinente, la plus gaiement corrosive qui ait été dirigée depuis longtemps contre nos mœurs. Elle évoque tout ensemble la bouffonnerie épique des opérettes de Meilhac et Halévy, la fantaisie cinglante du Nouveau Jeu d'Henri Lavedan, l'ironie gamine et narquoise à' Education de Prince^ de Maurice Donnay. Et ne cherchez pas d'intention maligne dans le rappel de ces noms. On a souvent reproché à MM. de Caillavet et de Fiers l'excès de fidélité d une mémoire trop prompte à retenir et à s'assimiler de jolies choses déjà connues; cette fois, ce n'est pas avec le miel d'autrui que ces abeilles ont fait leur miel; et si l'ouvrage, de-ci, de-là, suscite quelques réminiscences, elles naissent du fonds commun où tous les auteurs traitant le même sujet doivent nécessairement puiser; ce sont des rencontres, ce ne sont pas des emprunts. Le Roi est une œuvre originale... Une verve extraordinaire, copieuse et sans cesse jaillissante, l'anime. MM. de Caillavet et de Fiers ont eu, en M. Emmanuel Arène, un collaborateur qui leur a apporté, avec l'étincellement de son esprit, des lumières spéciales, une documentation précise, l'expérience d'une philosophie un peu cynique

et désabusée. Il y a dans cette pièce d'apparence frivole, un arrière-goût d'amertume et de pessimisme, un joyeux mépris de l'humanité : cela lui communique à de certains moments un accent profond. Evidemment elle a été conçue par « quelqu'un qui sait », et qui, nourri dans le sérail, en possède les détours, et qui n'a plus d'illusion ni sur lui, ni sur les autres, ni sur personne... L'ombre d'Aristophane domine ces quatre actes incisifs, d'un Aristophane insolent, mais sans colère... A quoi bon se fâcher? Nous ne changerons pas le train du monde!... Et tandis qu'ils se déroulent, on éprouve une série de sensations curieusement nuancées : d'abord on rit, puis on ne fait plus que sourire, puis on se prend à songer, puis, au dénouement, on est pénétré d'une sorte de mélancolie... « Eh quoi! pense-t-on, ce sont là des hommes? » Le seul fait d'éveiller une telle impression montre qu'il ne s'agit pas d'une œuvre entièrement vaine. Elle mérite d'être examinée dans le détail.

Au lever du rideau, un monsieur bedonnant et grisonnant est en train de transcrire des phrases que prononce un monsieur maigre et agité; maladroitement interrompu par un valet trop zélé, il brandit sa plume d'un air menaçant et s'écrie :

— Vous voyez bien que je dicte un discours à mon secrétaire !

La dictée achevée, il relit avec satisfaction les lignes que vient de tracer la main docile et dit au secrétaire stupéfait :

— Ce discours produira un efîet énorme... Gomment le trouvez-vous?

Ainsi nous apparaît, dans une scène renouvelée du Bourgeois gentil Jiomme^ M. Bourdier. C'est un notable industriel, député millionnaire et collectiviste. Dénué de culture, il garde près de lui, pour préparer ses harangues parlementaires, le normalien Rivelot. Il est heureux, content de vivre; il s'épanouit entre sa fille d'un premier lit, Suzette, et sa seconde femme, Marthe, une petite

midinette qu'il a ramassée rue de la Paix. Toutes deux sont à peu près du même âge et sympathisent. Suzette flirte avec le jeune Firmin de Ghamarande, fils du marquis, un noble de la vieille roche, rempart de la légitimité. Ils aspirent, lui, à épouser l'énorme sac de l'ouvrier parvenu; elle, à épouser l'écusson du grand seigneur.

M. Bourdier bourdonne parmi le tohu-bohu d'un logis en désordre, ouvert à tous les vents. Quand il n'a pas le loisir d'accueillir ses électeurs, il leur répond par l'organe d'un gramophone perfectionné, qui enregistre leurs requêtes et reproduit ses paroles vagues et solennellement prometteuses. Nous nageons en pleine folie. Mais cette extravagance recouvre un fond de réalité. Et ce mélange ne laisse pas d'être assez savoureux. Le bourdonnant M. Bourdier reçoit des visites extraordinaires : celle d'un certain M. Blond, commissaire attaché au service de Jean IV, roi de Gerdagne. Le roi Jean est attendu en France. M. Blond, ainsi nommé parce qu'il a la chevelure brune et la peau basanée d'un Maure de Grenade, policier protéiforme, jailli des contes d'Hoffmann ou des romans de Gonan Doyle, mi-docteur Miracle, mi-Sherlock Holmes, veille sur le repos de Sa Majesté; tour à tour laquais, garçon coiffeur, tapissier, chambellan, il jouera dix personnages, uniquement pour permettre à l'acteur Max Dearly, favori du public, de déployer sa pittoresque et comique excentricité. Il a fait tous les métiers; dans un monologue à la Figaro, il conte ses aventures à Marthe Bourdier, qui fut sa camarade, au temps où il n'était que commis de magasin, où elle était « bouffeuse » de manches, « clocheuse » de jupes. Alors elle s'appelait Mlle Youyou; on s'amusait; on canotait ensemble autour de Bougival... Il est maintenant quelqu'un d'officiel, le « protecteur des rois » ; elle est devenue une femme sérieuse. Et elle regrette le passé, les longues promenades sur la Seine, la griserie du vin bleu dans les guinguettes, l'illusion de ces brèves aventures.

— Ah! je l'ai bien aimé! s'écrie-t-elle.

— Qui ça !

— Tous !

Et voilà que les refrains d'autrefois chantent en leur mémoire. Il s'assied au piano, elle esquisse un pas de « chahut », interrompu par l'arrivée soudaine et ébahie du marquis de Ghamarande. Celui-ci vient demander à son adversaire politique Bourdier de lui vendre trois mille faisans, afin d'offrir une chasse bien garnie au roi de Gerdagne, qui doit honorer le château de sa présence. On s'injurie à la tribune. Gela n'empêche pas d'entretenir des relations de bon voisinage. Bourdier cède les faisans, et saisissant aux cheveux l'occasion, il insinue que sa fille Suzette pourrait faire une marquise délicieuse. Le gentilhomme repousse avec morgue ces ouvertures; le socialiste, humilié, jure de tirer vengeance d'un mépris si offensant; puisque Ghamarande ne veut pas de lui comme parent, il l'aura comme rival. Bourdier lui volera sa maîtresse. C'est la belle, la très belle Thérèse Marnix, qui tient au théâtre et à la ville l'emploi des grandes coquettes. Justement, il est propriétaire d'un immeuble où elle habite. L'affaire ne traîne pas... Un hôtel, cent cinquante mille francs par an : la proposition est acceptable. Encore faut-il y mettre des précautions; la dignité de Gélimène en exige; Bourdier se sent tout intimidé.

— Vous ne savez pas parler aux femmes, dit-elle. Vous êtes brutal. Que diable! mon cher, une liaison ne se fait pas comme un mariage.

Cet ambitieux, cette rouée ont trop de points de contact pour ne pas se comprendre. Il la soutiendra de ses richesses; elle l'aidera de sa diplomatie rusée, de son esprit d'intrigue : elle le poussera et aussi l'affinera. L'acte s'achève sur leur accord. Il est vif, mouvementé, on y trouve l'extrême hahileté, la dextérité souple et spirituelle qui est comme la marque de fabrique de MM. de Caillavet et de Fiers et assura le succès de V Amour veille ; toutes les figures de la comédie y défilent,

marquées chacune d'un trait expressif; elles ne sont pas figées, elles agissent; et ce sont bien des figures de théâtre, suffisamment grossies pour l'optique de la rampe, caricaturales mais non difformes, silhouettées avec beaucoup d'agrément et de goût.

Il n'y a pas à se dissimuler que Thérèse Marnix gouverne la France, ou du moins que c'est de sa salle à manger et de son boudoir qu'on la gouverne. Les ministres y fréquentent, le subtil Lelorrain, président du conseil, ses collègues Gabrier et Gormeau, ce dernier vieux démocrate, chevelu, barbu, contremaître endimanché, totalement dénué d'élégance, dédaigneux de l'hygiène et qui porte à bras tendu, comme il ferait d'un outil, le portefeuille des postes et du travail. Il a des réflexions ineffables : « Qu'est-ce que c'est? » dit-il en apercevant une lime à ongles sur la toilette de la comédienne. Et il a des boutades d'enfant terrible : « Avec l'argent qu'on a dépensé ici, quelle majorité on aurait pu avoir! » Ges messieurs devisent des événements du jour, mis en gaieté par les vapeurs d'un déjeuner succulent, émoustillés par les froufrous soyeux de Thérèse... Ils échangent des réflexions enjouées sur le roi de Gerdagne, débarqué depuis la veille, et que Paris s'occupe à recevoir dignement. Le programme de ces réjouissances ne varie guère : gala à l'Opéra, visites faites et rendues au chef de l'Etat, aux présidents des Ghambres. Or (c'est un usage traditionnel que les auteurs nous révèlent), le souverain étranger feint d'aller voir le président du Sénat; le protocole lui réserve, sous ce prétexte honorable, quelques heures de loisir dont il peut user selon son gré. Il les consacre d'ordinaire à de galants entretiens, qui le délassent de la politique. Thérèse fut de celles qui « délassèrent » Jean IV, il y a huit ans, lors de son dernier voyage : elle apprend, non sans un secret orgueil, qu'il a témoigné le désir de la revoir. Tout à l'heure, il sonnera à sa porte. Vite, elle congédie l'importun Bourdier, son protecteur; elle se fait faire des ondulations savantes par

un perruquier fantasque en qui nous reconnaissons l'énigmatique commissaire de police M. Blond. L'épisode est inutile, il serait oiseux, si Max Dearly ne l'illustrait de ses facéties clownesques; lorsqu'on a l'inestimable avantage de posséder comme interprète Max Dearly, il faut, le plus possible, allonger son rôle.

Et maintenant l'actrice et le roi échangent, en tête à tête, d'aimables pensées. Elle déploie l'arsenal de ses grâces; il quitte son fauteuil et prend place auprès d'elle sur une chaise-longue; il lui baise la main; l'aiguillon du souvenir l'incite aux tendresses; il éprouve l'irrésistible envie d'ajouter un couplet à leur chanson d'autrefois ; elle ne lui oppose qu'une faible résistance; ils gagnent, enlacés, un lieu plus intime. Sur la scène demeurée vide, surgit le bonhomme Bourdier; il ne tarde pas à découvrir la cachette des amants; il entre-bâille imprudemment l'huis de la chambre à coucher. Sa jalousie irritée le pousserait à quelque éclat; mais l'adroite Thérèse l'apaise d'un mot.

— Mon ami, Sa Majesté devait aller au château de Ghamarande; c'est sur vos terres qu'elle chassera; elle daigne vous accorder cet honneur.

Bourdier reste bouche bée; il est déçu et flatté; sa vanité roturière s'incline avec confusion devant la mansuétude royale... Et puis il songe au dépit, à la déconvenue du marquis. Et cette idée l'enivre de joie...

Au troisième acte, le somptueux castel du collectivistegentilhomme est en rumeur. Le roi va venir. M. Bourdier- Jourdain surveille les préparatifs, distribue les rôles. Sa fille Suzette répète un compliment en vers, écrit par une « dame du monde ». Sa femme Marthe, empêtrée dans les plis d'une robe de cour à l'immense traîne, ne sait ni marcher, ni s'asseoir; elle implore les conseils de Thérèse Marnix qui lui enseigne la révérence et l'art de parler congrument aux têtes couronnées... M. Bourdier bout d'impatience; important, affairé, le jabot bombant sous les insignes parlementaires, il multiplie ses instructions,

Quelle musique exécutera-t-on? \J Internationale ? La Car^ magnole? Non, simplement la Marseillaise. Aujourd'hui, il sied d'être un peu réactionnaire. Ayons du tact!...

— Surtout, recommande-t-il à sa femme, proportionnez votre courtoisie au rang des invités. Pas de gaffes!

Et le défilé commence... Voici les autorités, le préfet, le sous-préfet, le général commandant le corps d'armée, l'évêque d'Evreux, — des égards particuliers à Monseigneur, s'il vous plaît! — Voici le marquis de Charaaraiide, — quel triomphe ! — L'orgueilleux Bourdier exulte.

— Pardon, fait observer le marquis; en quelque endroit qu'il se trouve, le roi est chez lui; nous sommes ici, tous deux, chez le roi...

Voici le délégué du groupe radical-socialiste en redingote. « Qu'est-ce que ce socialiste qui n'a pas d'habit? » gronde Bourdier... Voici le corps diplomatique, les membres du cabinet... Enfin, les hymnes nationaux retentissent... C'est Lui. Il s'avance, sanglé dans l'uniforme, le chef coiffé de la toque d'astrakan, sa barbe blonde harmonieusement peignée, bienveillant, amène. Marthe balbutie sa phrase protocolaire. Suzette débite les vers mirlitonesques de la poétesse mondaine. Le roi applaudit. Et l'on applaudit avec le roi, chacun imitant son geste auguste, épiant sa physionomie, copiant ses attitudes. Le président du conseil lit un papier où l'amitié de la France pour la Gerdagne s'exprime en termes pompeusement circonspects. Le souverain en lit un autre qui atteste, à l'aide des mêmes mots, l'entente cordiale de la Gerdagne et de la France... Et jamais ce qu'il y a de creux, de puéril, de sonore dans les cérémonies de ce genre n'avait été si joliment raillé. Le tableau est chargé, mais pas au point de perdre l'accent et les couleurs de la vie. A travers les exagérations nécessaires, on le sent exact. G'est parce qu'il est mesuré qu'il est cruel; il restera comme un modèle de parodie.

On pouvait craindre que l'œuvre ne glissât, à partir de

A. DE CAILLAVET ET DE FLEHS. 123

ce moment, dans l'incohérence vaudevillesque ; au conitraire elle grandit; plusieurs scènes de comédie, charmantes et imprévues, la dénouent. Le brouhaha de la fête s'est éteint; les hôtes se sont retirés; Jean IV, qui hait la solitude, surtout la solitude nocturne, se dirige vers l'appartement de Thérèse. Mais il rencontre, dans le salon désert, Marthe Bourdier. L'ancienne midinette, que tant 'd'agitations et d'émotions ont creusée, s'est fait apporter un en-cas. Elle est drôlette, excitante, — un article de Paris. Le roi la guigne du coin de l'œil; il écoute avec ravissement son bagout; il s'installe en face d'elle, il lui demande la permission de partager son repas, car lui non plus il n'a pas dîné.

— Ils m'ont servi à l'ambassade des plats de mon pays; je ne puis souffrir cette cuisine, je ne la digère pas.

La familiarité de ses propos enhardit Marthe; elle se meta l'aise; un doigt de Champagne achève de lui délier la langue. Jean se divertit à emplir son verre. Et comme elle s'excuse :

— Laissez donc, c'est la première fois que je sers... que je sers à quelque chose.

Elle rit : « Vous êtes bon garçon » ; mais se reprenant, avec respect : « Je veux dire que Votre Majesté est bonne fille... » Et l'on en arrive aux confidences... Se souvientil, un jour qu'il passait rue de la Paix, voilà huit ans, avoir reçu sur le nez, au milieu d une pluie de fleurs, un chausson aux pommes? Ce chausson, c'était elle qui, dans l'emballement de son enthousiasme, le lui avait lancé, elle, la petite Youyou. En ce temps-là, elle s'appelait encore Youyou. Et le roi Jean s'attendrit. Youyou, Youyou! le joli nom! Décidément elle est adorable! Une boufîée de chaleur lui monte au visage. Il entr'ouvre la fenêtre; c'est l'aube; des pépiements d'oiseaux leur arrivent sur un rayon de soleil... Le roi, la petite femme vibrent à l'unisson; et ce qu'ils éprouvent n'est plus seulement une griserie sensuelle, c'est quelque chose de plus délicat et qui ressemble presque à de l'amour.

— Quittons-nous, dit-elle.

— Oui, dit-il, quittons-nous, mais pas ici...

Ils cherchent un endroit où « se quitter » gentiment. Ils se réfugient dans le fumoir; et naturellement Bourdier ne manque pas de les y découvrir; de sorte que déjà trompé de la main gauche, il l'est de la main droite, victime vouée par les dieux aux amusements d'un monarque. Cette fois, il s'insurge; il n'accepte pas ce deuxième cocuage, suivant de si près le premier; il ne fuira pas le scandale, il obtiendra le bénéfice d'un divorce retentissant... En vain le président Lelorrain s'eiîorce-t-il de le ramener à des dispositions plus conciliantes. Il échoue.

— N'en soyez pas surpris, lui dit la futée Thérèse Marnix. Bourdier pense et agit en homme. Ah! s'il était ministre, comme vous, il jugerait de plus haut la situation.

Quel trait de lumière! Ministre, mais il peut l'être, il le sera. L'insupportable et grossier Gormeau, s'étant solidarisé avec l'époux trahi, on le débarque, Bourdier succède à son propre défenseur, ce qui n'est sans doute pas très correct. Mais il faut bien que la pièce finisse. Bourdier hérite du maroquin ministériel. Dès lors, il se sent tout autre; il a la responsabilité d'un grand devoir à accomplir. Qu'importe son intérêt personnel à côté des intérêts de la France ! Il pardonne généreusement à Marthe... « Dites-lui seulement combien il est vilain qu'elle ait choisi, pour commettre ses inconséquences, le jour où j'entre au pouvoir. » Mot admirable d'inconscience et de vérité humaine... Tout s'arrange...

— Mon cher collègue, fait observer à Bourdier le président du conseil, le roi n'a pas donné son approbation à notre nouveau traité de commerce, si important... A vous d'obtenir sa signature.

Le roi va signer, mais ce n'est pas à la requête du mari qu'il s'y décide et pour réparer ses torts. Les auteurs ont eu recours à un moyen plus ingénieux. Cette scène, qui termine l'ouvrage, en est la fleur, le bouquet. C'est

A. DE CAILLAVET ET DE FLEHS. 125

une trouvaille. Le souverain s'approche de Marthe, et à demi-voix, d'un ton pénétré :

— Je veux vous laisser un gage de ma tendresse. Ce traité, indifférent à mon pays, et qui doit rapporter au vôtre des centaines de millions, je vais le signer pour vous, et par vous. Prenez la plume; mettez-la entre mes doigts...

La main de la petite femme, guidant la main royale, trace au bas du feuillet le nom de Jean.

— Eh bien, murmure Marthe, touchée, je vous promets, moi, de ne plus jamais tromper M. Bourdier. Ce sera ma façon de vous rester fidèle!

Et aussitôt elle ajoute : « Il en a de la chance, mon mari! » Les auteurs n'oublient pas qu'ils écrivent une comédie légère qui ne doit point tourner à l'élégie. L'émotion naissante meurt dans un sourire. Malgré tout, elle subsiste; elle enveloppe de grâce ce dénouement, elle l'élève, et si peu qu'elle nous remue, elle transporte notre pensée plus haut, plus loin que l'ouvrage... Nous songeons — rapprochement bien inattendu — à la tristesse des adieux de Titus et de Bérénice; et nous songeons aussi que les grands événements de l'histoire ont quelquefois des causes obscures, et qu'un traité de commerce peut sortir de l'étreinte furtive d'une midinette et d'un roi; et que les hommes, couronnés ou non, restent de faibles hommes, jouets de l'éternel féminin; et que rien ici-bas n'est très sérieux; et que la suprême sagesse réside dans la bonté, l'indulgence et l'ironie.

II y a donc en cette œuvre un grain de philosophie ; elle contient, je n'ose dire absolument des caractères, mais des croquis nets, vifs et justes ; le socialiste richissime Bourdier, plaisante transposition du type de Molière, moins épais que M. Jourdain, moins naïf (M. Jo>udain s'est développé avec les siècles, est monté en grade), resté vaniteux comme lui, ambitieux, roublard, et plus hypocrite, puisque, faisant profession de chérir l'égalité, il est avide de distinctions et de jouissances, profondé-

ment antidémocrate ; la comédienne courtisane Thérèse Marnix, plus complexe que la marquise Dorimène, son aïeule, et plus influente, plus puissante (tout aboutit en notre société à la femme de théâtre); le roi enfin, déchu de son pouvoir tyrannique et pourtant environné de prestige, continuant d'excercer sur la foule la fascination du sceptre, sceptique, enclin à se railler soi-même, mais gardant le sentiment de la grandeur historique de son titre, et des égards extérieurs qui lui sont dus : toutes ces figurines sont burinées d'un cra3'on aigu, finement observateur et lucide...

Par-dessus tout, la pièce contient une incroyable débauche d'esprit, des mots comme s'il en pleuvait, mots de moralistes, de vaudevillistes, de journalistes, de psychologues. Quelques-uns furent trouvés au seuil du palais du Luxembourg, d'autres dans la salle de rédaction en corrigeant l'épreuve d'une chronique, d'autres, j'imagine, à l'avant-scène, pendant les répétitions.

Le marquis de Chamarande oppose le faste de Bourdier à l'austérité de ses doctrines; mais celui-ci a réponse à tout, il définit son collectivisme :

— Je ne me considère pas comme le propriétaire, mais comme le dépositaire de mes biens.

Cela, c'est l'esprit des couloirs parlementaires.

— Pourquoi, demande-t-on au roi, n'avez-vous pas applaudi, hier, pendant la représentation de gala?

— Pour ne pas réveiller le président « de la République ».

Gela, c'est l'esprit du chroniqueur.

Ce roi Jean abonde en saillies. « Mes ministres m'ont rappelé au moment du départ que lorsqu'un roi vient à Paris, il fait toujours un emprunt... » On lui dit que le député Bourdier, dont il accepte l'hospitalité, est socialiste : « Moi aussi! » s'écrie-t-il. Et quand, éperdu de désir, il serre dans ses bras celle qui va le rendre heureux, il soupire : « Ah! que j'aime la France! »

Oui ! il aime la France, il aime la beauté de ses femmes,

leur charme, leur séduction capiteuse, le choix et la variété de ses plaisirs, les voluptés qu'on y goûte; il aime toutes ces choses, il est sincère, il aime la France...

Ceci, c'est l'esprit du psychologue et du moraliste expert à discerner les ressorts mystérieux des sentiments, à sonder les replis du cœur...

Et ce qu'il convient également de louer en cette remarquable comédie, c'est la solidité de sa structure. Elle ne donne pas l'impression de l'improvisation hâtive; d'un bout à l'autre elle se tient, elle est faite. Les pierres de l'édifice s'emboîtent étroitement, sans fissure; et ce travail est exécuté avec une telle aisance, qu'on n'y devine pas la tension, ni l'effort, ni la sécheresse, ni la désolante et artificielle perfection qui naît souvent d'un excès d'habileté technique. Nul ne sait mieux amener, préparer une situation, disposer le spectateur à l'accueillir, et s'arranger en sorte qu'elle produise sur lui son plein effet...

Exemple... Le geste du roi Jean au troisième acte, accordant à la petite Youyou la faveur qu'il a refusée à nos ministres, et répandant des trésors sur la France, à cause d'elle; la galanterie paradoxale de ce geste n'est admissible que si nous avons la certitude que le monarque éprouve pour cette jeune personne une affection véritable, un peu plus que l'excitation éphémère d'un caprice. Gomment nous suggérer cette conviction ? Jean a causé avec Youyou, comme la veille avec Thérèse, et delà même façon; il lui doit une jouissance du même ordre et de la même durée. Attendez cependant... Il y a quelque chose de plus dans son intimité avec la femme qu'avec la maî- I tresse de Bourdier ; il y eut entre eux une minute d'émo- I tion poétique. On a ouvert la fenêtre; l'alouette a chanté. Ce n'est rien, ce chant d'oiseau, ce rayon d'aube pénétrant dans la chambre; mais cela évoque l'image de Roméo et Juliette; cela éveille des idées de sincérité et de fraîcheur; et sans que l'auditeur en ait conscience, une obscure cristallisation s'opère en lui ; quand on lui

affirmera à l'acte suivant «que le roi Jean est réellement amoureux, il acceptera une hypothèse que, faute de ces précautions, il eût rejetée... Le chant de l'alouette, c'est une préparation... Peut-être, à la réflexion, se ressaisira-t-il. Trop tard. II a été pris, il est vaincu, il est « mis dedans », dupé, et heureux de l'être... Je vous dis que MM. de Gaillavet, de Fiers et Arène sont des gens effroyablement malins...

Une part de leur succès revient à l'interprétation. Depuis le Palàis-Royal, d'illustre mémoire, il n'est pas un théâtre qui possède une troupe aussi brillante, aussi complète, aussi diverse que celle des Variétés. M. Guy faisait le marquis de Ghamarande; il n'a que deux scènes, mais comme il les joue ! avec quelle ampleur il pose son personnage, il dessine son profil, et de quel feu il l'anime! M. Guy, c'est Thiron ressuscité...

M. Max Dearly, à chaque création nouvelle, nous étonne. Ge clown anglo-saxon, ce Little Tich supérieur, qui grimpe sur les dossiers des fauteuils et jongle avec les assiettes, est un acteur de race, fin, varié, profond et — à de certaines minutes, s'il le juge à propos — classique et sobre. G'est une joie de l'entendre, et surtout de le voir.

M. Moricey imprime une allure épiquement bouffonne au ministre débraillé dont le premier soin est de demander, en entrant dans un salon: « Où est la buvette?... » Gette caricature, la plus violente de l'ouvrage, M. Moricey la rend possible à force de belle humeur. M. Numès avait été engagé tout exprès pour créer le principal rôle de Bourdier ; il y est excellent, mais sans assez de rondeur et d'envergure ; il n'affiche pas suffisamment l'énorme contentement où il est de soi, il a l'air de rougir de son personnage... M. Prince manque d'autorité pour représenter le président du conseil. Il est encore un peu jeune. M. Petit, lui, ne l'est plus tout à fait autant qu'il serait nécessaire, pour incarner le secrétaire à tout faire de Bourdier; mais il est très sûr et très

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fin comédien. M. Albert Brasseur dessine avec finesse la silhouette du roi.

Du côté des femmes, je complimenterai Mlle Eve Lavallière, à qui la surprenante dextérité des auteurs a bâti un rôle merveilleusement approprié à sa démarche, à sa taille, au son de sa voix, à l'expression de ses yeux. De la tête aux pieds elle est midinette, elle est « Youyou! » Et que d'esprit! Je vous recommande l'intonation, le regard qui ponctuent son cri de joie, quand elle est assurée d'avoir fait la conquête du roi Jean:« J'ai la fève! » Ce cri résume les espoirs de tous les petits minois chiffonnés de la rue de la Paix et de la Butte.

Comédie-Française : Les Deux Hommes, pièce en quatre actes.

On a beaucoup loué M. Alfred Gapus d'avoir tenté d'élargir sa manière, en proposant à nos réflexions l'examen d'un problème d'ordre philosophique et social. Il a lui-même expliqué, dans un article, le dessein qu'il poursuivait: « A tous les plans de la société, il existe deux courants qui circulent en sens inverse et qui constituent peut-être le plus prodigieux intérêt moral de ce temps-ci. De plus en plus, une séparation morale s'établit entre les caractères; on le constate dans les plus nombreuses comme dans les plus intimes réunions de Français, aussi bien dans la politique que dans le monde ou dans la littérature. » Ces courants sont déterminés par deux conceptions différentes de la vie. Il y a, d'une part, des individus âpres, actifs, sans conscience ou de conscience accommodante, acharnés à la recherche de la jouissance immédiate; et d'autre part, des êtres inquiets, scrupuleux, mal armés, répugnant à la lutte, et ne s'y mêlant qu'avec la conviction déprimante de leur inévitable défaite... Ce sont les « deux hommes » de

M. Alfred Gapus... Et certes, l'opposition de ces figures, la peinture des milieux où elles s'agitent, l'étude des problèmes nés de leur conflit avaient de quoi passionner le public. Il adore les « grands sujets », traités dans le ton de la « grande comédie ». Il n'a point marchandé à celleci ses applaudissements. Pourtant, j'ai cru sentir que quelque contrainte se mêlait à cet accueil, et que si la pièce l'intéressait, elle ne le satisfaisait pas entièrement, et que l'ayant écoutée il s'en retournait un peu déçu, et que ses sympathies allaient aux intentions de l'auteur plutôt qu'à la façon dont elles étaient réalisées. Cette impression, recueillie le soir de la première représentation, une seconde audition l'a corroborée en moi, « Une œuvre dramatique (ajoute M. Capus, dans l'article cité plus haut), dès qu'elle se montre aux chandelles, commence une existence qui est faite de son contact et de sa communion avec la foule; le but que s'est proposé l'écrivain ne compte plus; il ne s'agit plus que du sens que lui découvre le spectateur... » Remarque fort judicieuse et spirituelle. Elle nous autorise à rechercher les causes du petit malaise qu'éveille chez l'auditeur le plus bienveillant l'exécution des Deux Hommes.

L'un des protagonistes est M. Paul Ghamplin, un provincial remuant et roublard, le premier avocat du barreau de Dijon; il aurait pu se vouer à la politique, devenir député, sénateur, briguer le maroquin ministériel (et l'on s'étonne que son ambition ne lui ait pas ouvert cette voie) ; il a pour le moment de moindres visées: il voudrait faire la connaissance du puissant financier Bridou et obtenir de lui la mission de plaider un gros procès, engagé devant le tribunal de son département. C'est dans l'espérance d'y voir Bridou qu'il est venu à Paris avec sa femme Thérèse ; leur cousine, Mme Salvier, une riche et aimable douairière, leur offre l'hospitalité. Les époux ne se ressemblent pas. Autant Paul est bruyant, extérieur et grossier, autant Thérèse apparaît discrète et finement sensible. Paul réclame Bri-

dou à tous les échos. Thérèse souffre de ce manque de distinction et de discrétion, et je suppose que ce qui l'irrite, c'est la vulgarité de son mari (car elle ne saurait raisonnablement reprocher à ce mari d'essayer d'améliorer leur situation pécuniaire médiocre, en faisant la chasse aux causes avantageuses, et de travailler, somme toute, dans l'intérêt de la communauté). Elle est ennuyée qu'il ait recours, pour s'introduire auprès de Bi^idou, aux bons offices de M. Marcel Delonge... Marcel, un ami cher et presque le fils adoptif de Mme Salvier, séduit par la grâce pensive et le charme de Thérèse, a tenté de l'émouvoir par des galanteries intempestives. Doucement et fermement éconduit, il en a conçu un dépit extrême, qui le porte à demander des consolations à la frivole et artificieuse « divorcée » Jacqueline Evrard, et qui le met de très méchante humeur envers Paul Ghamplin. Il se venge sur le mari des dédains de la femme. Il refuse nettement de s'entremettre en sa faveur auprès de Bridou. Mais les desseins de la Providence sont inéluctables. Elle a décidé que Bridou et Paul se rapprocheraient. Le plus étrange des hasards fait que Jacqueline el Thérèse sont camarades de couvent et qu'elles se sont rencontrées dans un magasin de nouveautés.

— J'irai vous rendre visite, a dit Jacqueline.

— J'en aurai grand plaisir!

La voici. Elle s'avance sous les traits de Mlle Cécile Sorel. C'est vous dire combien elle est élégante et triomphante. Tout de suite la glace se rompt. Jacqueline convie le ménage à un petit dîner improvisé pour le surlendemain.

— Ce sera intime. Nous aurons le comte Anthéor, nous aurons Bridou...

— Bridou! s'écrie Paul au comble de la joie.

On accepte l'invitation de Jacqueline. Elle voudrait profiter de l'occasion pour présenter ses devoirs à la maîtresse de céans, Mme Salvier. Mais au lieu de celle-ci, nous voyons surgir Marcel Delonge, qui excuse sa vieille

amie avec l'offensante politesse d'Olivier de Jalin parlant à Suzanne d'Ange et exhorte Thérèse à l'aller rejoindre et à quitter le salon. Jacqueline est intelligente : elle a compris Thostilité de cette attitude; les explications qu'elle exige achèvent de nous la peindre et d'éclairer la physionomie de son interlocuteur. Nous croyons entendre la voix impérieuse de la baronne d'Ange relevant les impertinences d'Olivier :

— De quel droit agissez-vous ainsi? Suis-je votre maîtresse? Pouvez-vous, avec certitude, m'attribuer des amants, suspecter la source de ma fortune?...

Elle s'en va, superbe et néanmoins prudente, tendant le rameau de paix à Marcel, mais désormais sur ses gardes, avertie.

— M. et Mme Champlin viendront dîner chez moi, ditelle.

— Et vous aurez Bridou ?

— Naturellement.

— Allons, s'exclame-t-il, Champlin en est venu à ses fins. Quel intrigant!...

Thérèse a saisi au vol ce dernier mot. Il l'offense. Elle ne cache point le déplaisir qu'elle en ressent. Marcel le retire, sollicite le pardon de la jeune femme, et tout en s'excusant de la sotte déclaration d'amour qu'il lui a faite, par ce détour il la renouvelle. Elle la reçoit avec une émotion qui nous inquiète, non sur sa vertu que nous devinons solide, mais au sujet des combats qu'il lui faudra soutenir pour demeurer vertueuse.

— Je vais vous aimer comme un fou, dit-il. Ne riez pas. Il ne faut pas rire de ces choses.

— Si je ne riais pas et si je prenais des airs rêveurs, je ne serais qu'une coquette, et je ne suis pas coquette.

Afin de s'assurer elle-même et de s'affermir en sagesse, elle défend ce mari, ce fâcheux mari qu'on attaquait tout à l'heure.

— Vous croyez que je ne l'aime pas. Eh bien, vous vous trompez. Nos existences se sont lentement con-

fondues; j'ai une petite fille qui a besoin de nous : le temps, l'habitude, l'accomplissement des tâches quotidiennes, voilà nos liens.

Mais tandis qu'elle s'exprime de la sorte, un très léger tremblement est dans sa voix, la nostalgie d'un rêve entrevu flotte dans ses yeux, et l'on sent que c'est sa volonté, sa volonté stoïquement raidie d'honnête femme qui parle à ce moment, — non son cœur. Quand elle dit à Marcel en lui prenant la main : « Nous sommes amis », on comprend qu'elle donne d'elle tout ce qu'elle peut donner.

(Vous n'imaginez pas avec quelle perfection l'art de Mme Bartet traduit ces nuances; il ne dessine pas seulement le profil, la ligne générale du personnage, il recueille ses émotions fugitives, ses tressaillements, il le révèle jusque dans ses plus obscures profondeurs).

L'acte s'achève sur une discussion de famille... Irat-on, n'ira-t-on pas chez Jacqueline? On n'infligera pas une si cruelle déconvenue à Paul Ghamplin, qui en mourrait sûrement. On dînera. On suivra l'avis de la bonne et tolérante et très parisienne Mme Salvier.

En cette exposition agréable et claire, l'action du drame se noue, les caractères se dessinent. Nous ne concevons pas très bien, il est vrai, comment Marcel Delonge a pu toucher Thérèse Ghamplin, et par quelles qualités émouvoir une femme si avisée et si délicate. Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. Au surplus, il est à présumer que les actes suivants nous apporteront sur ce point quelque lumière.

Le second nous introduit chez la belle Jacqueline. Décor joliment somptueux, témoignant d'un goût d'art raffiné. Meubles anciens, tableaux de maîtres, des Fragonard, des Chardin, des Saxe, les mille rares colifichets d'une élégante, qui est elle-même le plus précieux bibelot de son salon. Là, règne Mlle Cécile Sorel — Mme Jacqueline Evrard, veux-je dire. Divinement parée, elle évolue, papillonne parmi ses amants d'hier, demeurés

ses amis; elle donne royalement sa main à baiser à Paul Ghamplin et fascine ce gros garçon ingénu, tant et si bien qu'il en perd la tête et se déclare amoureux d'elle. Elle le récompense de cet hommage en lui ménageant une entrevue avec Bridou. Et nous avons la scène du pot de terre et du pot de fer, le naïf provincial balbutiant des propositions que le roi de l'or rejette du pied avec une ironique désinvolture... Cependant on flirte, dans le groupe à côté. Marcel Delonge continue son jeu autour de Thérèse; il l'enveloppe de soupirs passionnés. Jacqueline, agacée de ce manège, juge à propos d'y' mettre fin. Elle presse Marcel et s'offre à lui, d'abord comme épouse, puis comme maîtresse. Assaut bien brusque et bien aventureux, de la part d'une femme aussi subtile. Les mobiles n'en sont pas suffisamment définis... Jacqueline est-elle éprise? Rien ne l'indique expressément... « J ai besoin d'ordre », dit-elle au banquier Bridou, en lui confiant ses projets matrimoniaux. Il s'agit donc d'un mariage de. calcul. Mais si elle est de sang-froid, si elle ne vise qu'un mari honorable et qui lui servira de pavillon dans le monde, elle agit, pour le conquérir, avec une étrange gaucherie.

— Epousez quelqu'un de riche, lui conseille-t-elle. Venez me voir demain.

Elle l'étonné par la brutalité de son assaut, elle le blesse en faisant sonner trop haut sa fortune : elle a l'air de l'acheter. Une femme qu'on nous a dit être rouée et savante psychologue userait de plus de précaution, tâterait le terrain avant de s'y engager à fond, tâcherait de séduire sa victime par des moyens moins grossiers. Ses propositions repoussées, elle se penche vers lui, et d'une voix ardente :

— Je t'aime et je te garde ce soir.

Il n'est pas jusqu'à ce tutoiement qui ne nous choque. On ne tutoie que l'homme dont on est aimée. Ou bien ce sont des familiarités de fille publique. Cela sonne désobligeamment à l'oreille. Jacqueline en est pour ses frais

d'amabilité; elle subit un deuxième échec encore plus mortifiant que le premier. Marcel ne veut être ni son mari ni son amant. Alors elle s'abandonne à la fureur.

— Vous aimez Thérèse? s'écrie-t-elle.

Et nous devinons à son accent qu'une implacable haine s'amasse dans son âme, mais nous ne savons pas si elle est le fruit de la passion déçue ou de l'orgueil humilié, et si l'artificieuse Jacqueline est ou n'est pas amoureuse de Marcel. La sincérité de ses sentiments reste ambiguë. En tout cas, impuissante à se contenir (mon Dieu, qu'elle est maladroite!), énervée par l'inconvenante apparition de Rita (une petite gigolette montmartroise protégée par Bridou), elle interpelle Thérèse, l'assassine d'insinuations injurieuses, la provoque, reçoit d'elle une leçon méritée, et brûlant de se venger, elle murmure à Paul ce qu elle susurrait tout à l'heure à Marcel :

— Venez me voir demain.

Nous n'ignorons pas ce que cette parole signifie. Jacqueline va se donner à Ghamplin. Elîectivement, lorsque commence le troisième acte, ce sacrifice est consommé. Dans quel dessein Jacqueline s'y est-elle résignée? Car c'en est un de se livrer à un lourdaud sans grâce et sans prestige. Est-ce pour vexer Thérèse? Mais en bouleversant son ménage, en lui volant son mari, elle la jette dans les bras de Marcel, elle rend possible le bonheur de deux amants qu'elle déteste, et qu'elle devrait au contraire s'efforcer de désunir. Elle agit contre la logique de ses propres sentiments. Ici encore, elle nous est obscure...

Toutefois les représailles qu'exerce ce Machiavel en jupons sur l'homme qui l'a dédaignée, les bienfaits dont elle accable l'homme qu'elle a élu, amènent la principale catastrophe du drame. Elle ruine l'un; elle enrichit l'autre... Obéissant à ses suggestions, le banquier Bridou glisse de mauvais « tuyaux » à Marcel, de bons « tuyaux » à Paul, si bien que Paul se trouve avoir gagné en un

jour quarante mille francs, et Marcel en avoir perdu cent raille... (Ces choses ne sont pas lucidement explrquées, mais nous présumons qu'elles se passent ainsi; et nous devons convenir que le financier Bridou, qui nous semblait tout rond et nous était assez sympathique, joue par cette complicité un bien vilain personnage). Il fait mieux encore; il confie à Tamant de Jacqueline Evrard l'emploi de chef de contentieux dans ses bureaux, une position magnifiquement rétribuée. Paul quittera Dijon; il habitera Paris; il vivra de la grande et fastueuse vie qui lui plaît. Radieux de cette bonne fortune tombée du ciel, — du ciel de lit de Jacqueline, — il vient, avec une merveilleuse inconscience, l'annoncer à sa femme. Il arrive fringant, le monocle rivé à l'œil, habillé et cravaté à la mode de demain; il apporte à Thérèse une bague « expiatoire » et la lui offre galamment.

Ici a lieu entre les deux époux une très belle, très profonde scène, imprégnée de vérité et d'humanité, — la meilleure de l'ouvrage, — une scène qui honore M. Gapus, une scène de grand auteur dramatique. Paul d'un ton délibéré (sous lequel on sent percer malgré tout une sourde inquiétude), met Thérèse devant le fait accompli. Elle est abasourdie et n'en croit point ses oreilles.

— Donc, tu as spéculé à la Bourse, tu as gagné quarante mille francs que tu n'aurais pu payer si tu les avais perdus; tu décides de renoncer à nos habitudes, de changer notre existence, de nous expatrier, de nous déraciner! Et ces résolutions, tu les prends sans même me consulter, moi, ton associée, ta compagne, ton amie?

Elle est ulcérée; et l'attitude embarrassée de l'époux qui courbe la tête sous ces reproches et balbutie d'incertaines excuses, éveille en elle des soupçons plus graves. Elle l'interroge, le rappelle affectueusement à la raison :

— Voyons, ressaisis-toi, je t'en supplie. Songe à ce que tu quittes : la considération, Testime publique, une

fortune modérée mais sûre. Cette situation qui te fait envie, c'est à une fille que tu la dois. Je te supplie pour toi, pour moi, pour notre enfant, d'y renoncer.

— Trop tard, j'ai signé.

Les doutes de Thérèse prennent corps. Elle observe la louche attitude, les regards fuyants du mari; elle interprète ses silences, elle devine sa trahison. « Il y a quelque infamie entre vous deux », dit-elle. La soudaine arrivée de Jacqueline va lui donner une preuve de ce qu'elle redoutait.

(On s'étonne que l'aventurière ose se présenter dans cette maison où elle est assurée de rencontrer une femme qu'elle a si cruellement offensée, et l'on s'étonne encore plus que la respectable Mme Salvier l'y reçoive... Mais la situation est émouvante, et l'on ne s'avise qu'après coup de cette objection...)

Thérèse s'avance vers Jacqueline, la fixe droit dans les yeux. (Et j'eusse voulu à ce moment que Mme Bartet eût un peu moins de tristesse et un peu plus de colère.)

— Me promettez-vous de répondre à la question que je vais vous poser, quelle qu'elle soit ?

-^ Oui.

— Etes-vous la maîtresse de mon mari ?... Paul esquisse un geste de protestation.

— A quoi sert de nier, mon cher? dit Jacqueline, vous venez d'avouer...

Thérèse sort, en souffletant de son mépris l'époux indigne...

Quelle attitude aura-t-il envers sa maîtresse?... Ceci, c'est le dénouement... La résolution de Paul n'est pas encore arrêtée. Au début du dernier acte, Thérèse lit une lettre qu'il lui a dépêchée et où il exprime ses regrets, son désir de revenir, humble et soumis, au bercail. Elle en est remuée. Malgré les supplications de l'amoureux Marcel, elle ne refusera pas son pardon à un repentir sincère ; elle aura le courage de s'immoler au devoir, et de sauver, aux dépens de son bonheur propre, le

malheureux qu'a failli perdre une minute d'égarement. Et nous croyons en effet que telle sera la fin de l'histoire. Paul se présente fort agité, impatient de réintégrer le toit conjugal, agressif avec Marcel Delonge, en qui il discerne un ennemi, un rival; il déclare péremptoirement à l'hostile Mme Salvier qu'il est résolu à se défendre, à s'opposer au divorce. L'idée du remariage éventuel de Thérèse et de Marcel lui est odieuse. En tout cas il veut une situation nette.

— Si Thérèse me pardonne, je romprai avec Jacqueline.

— Mieux vaudrait, fait judicieusement remarquer Mme Salvier, rompre d'abord avec votre maîtresse et solliciter ensuite la grâce de votre femme...

Paul va suivre apparemment cet excellent avis... Non... Par un revirement brusque il change d'attitude, il accepte ce divorce qui lui faisait horreur... Et pourquoi?... Parce que Jacqueline s'approche de lui (décidément on ne rencontre qu'elle dans cette maison), le frôle d'un geste fascinateur, l'enivre des caresses de son souffle... Il ne résiste pas; il est vaincu; il le déclare à Thérèse très franchement.

— Je suis ligotté, j'appartiens à cette femme; je l'épouserai et je serai très malheureux... Adieu.

Thérèse le regarde s'éloigner et murmure:

— Il va être riche... Pauvre garçon!

La toile tombe. La pièce est achevée.

Elle laisse le public indécis, vaguement mécontent,

elle ne lui communique pas cette impression de sécurité, de plénitude qui se dégage des œuvres fortement construites. Et cela tient non au sujet — très intéressant; — non à la thèse philosophique, — très acceptable, — à laquelle il sert de démonstration; cela ne tient pas à la forme de l'ouvrage, — toujours brillante et séduisante chez M. Gapus, — ni même à la surprise un peu déconcertante du dénouement. Gela tient uniquement à l'incohérence, ou, si le terme semble exagéré, à l'imprécision des caractères...

Songez que cette comédie s'intitule Les Deux Hommes. Il faut que les « deux hommes » s'opposent l'un à l'autre, soient marqués chacun de traits significatifs et vigoureux. Ressouvenez-vous de la définition qu'a tracée l'auteur de leur double et contradictoire physionomie. Le premier des deux hommes est Varriçiste, l'ambitieux; le second est le pur, le probe, le scrupuleux. Or, penset-on que Paul Champlin et Marcel Delonge répondent individuellement à ces portraits? Considérons-les attentivement.

Un ambitieux, Paul Champlin? Oui, sans doute, mais bien pâle et de bien mince envergure... Qu'il tâche de devenir l'avocat du financier Bridou, d'agrandir sa clientèle, de faire prospérer son cabinet, qui pourrait l'en blâmer ? Sa femme devrait l'encourager dans cet effort; et nous ne concevons pas que Thérèse, qui se vante d'être pour lui une bonne associée, ne l'y aide pas plus vaillamment... Il s'éprend de Jacqueline, subit sa tyrannie. Un « arriviste « n'a pas de ces défaillances ou de ces humilités; il est maître de ses sens, de son cœur, il les domine, il se domine; l'amour qu'il ressent n'annihile pas sa volonté, mais la trempe. Il dit: « Je triompherai des obstacles, je briserai qui me gêne, je vaincrai. » Il ne dit pas : « Je suis ligotté, perdu; je serai malheureux. » Celui qui s'exprime ainsi est un faible. La faiblesse de Champlin éclate à tous les instants. Il veut, il ne veut plus, il hésite, il implore sa femme, il retourne à sa maîtresse; il est piteux, et à tel point médiocre, que l'on ne comprend guère comment cette fine mouche de Jacqueline Evrard a pu le choisir pour compagnon... Que fera-t-elle de lui? De quel appui lui serat-il dans ses projets de conquête?... Elle exalte, il est vrai, son esprit, son éloquence. Nous sommes obligés de l'en croire sur parole. Bridou — qui s'y connaît — le traite de bavard et de lourdaud provincial. Et c'est sous cet aspect qu'il se montre... J'ajoute que la faute en est imputable non pas entièrement à l'auteur, mais pour une

grosse part à l'interprète. Rien de moins excitant que l'allure de M. de Féraudy; il est épais, vulgaire, d'une laideur comique, congruente à l'emploi des manteaux, la laideur de Bartholo ou de Vadius. Et de supposer qu'elle se puisse appareiller à la souveraine et piaffante beauté de Mlle Sorel, cela est aussi impossible à imaginer que l'union de Célimène et de Sganarelle... Le talent du remarquable comédien n'est pas en cause, mais l'emploi de ce talent. C'est une erreur de distribution. Il eût fallu M. Le Bargy, ou tel autre acteur qui ne détruisît point, par la seule apparence de sa personne, l'image que le public devait se faire du rôle.

Le second des « deux hommes », Marcel Delonge, ne prête pas moins le flanc à la critique... Qu'il ressemble peu au type idéal que M. Gapus se proposait d'incarner en lui! La bonne Mme Salvier, Thérèse Ghamplin s'extasient sur ses qualités morales, sur sa noblesse d'âme, sa fleur de délicatesse... Or, à l'examiner froidement, sans parti pris, voici ce qu'est ce héros... Fils d'un ancien ministre, il jouit en oisif des dix mille livres de rente que lui a léguées son père... A-t-il une vie intellectuelle?... Nous l'ignorons... Nous savons seulement qu'il soupe en compagnie de gens de finance, de sport et de demoiselles ; et comme on ne va pas loin, à Paris, avec dix milles livres de revenu, nous en concluons qu'il ne paye pas son écot dans ces agapes, qu'il y est l'éternel invité, — ce qui ne laisse pas de mettre un peu en péril sa dignité. Il s'éprend de Thérèse; il lui fait une cour de commis-voyageur mal élevé (l'aveu est de lui-même); et comme elle ne lui cède point tout de suite, il passe sa méchante humeur sur le mari. Cela n'est pas d'un gentleman très généreux. Mais enfin il confesse son erreur. Ne la lui reprochons plus. Son amour pour Thérèse s'épure. Le pousse-t-il à quelque action virile ou courageuse ? Cette passion le détermine à aller trouver un financier véreux pour lequel il affecte le plus grand dédain et à solliciter le moyen de faire fortune sans tra-

vailler, par le jeu... Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que les personnages les plus sensés de la pièce continuent de l'admirer, de le plaindre, et que lui-même, au lieu de se juger dans un réveil de lucidité, gérait assez bassement. Il se donne de pauvres excuses. « Il était évident que le jour où je ferais le moindre geste pour sortir de la médiocrité, je serais écrasé. Le destin m'a admirablement organisé pour ne pas réussir... » A-t-il essayé? A-t-il tenté un effort, organisé une entreprise, adapté à quoi que ce soit son activité?... Ce pur^ ce probe^ ce scrupuleux symbolise uniquement la paresse, la veulerie, la lâcheté. Comme Paul Ghamplin, c'est un faible, un faible d'une autre espèce, encore plus méprisable. L'antithèse voulue par l'auteur entre ces caractères n'existe qu'à l'état d'intention. Le spectateur la cherche vainement, ne l'aperçoit point. D'où son désarroi, son malaise...

Et que d'inquiétantes interrogations se posent à l'endroit de ce lamentable sire! Il va épouser Thérèse, son « âme sœur ». Comment subsisteront-ils, avec quelles ressources? La principale viendra de la pension que le mari sera contraint de servir à sa femme divorcée, mais je suppose que Marcel n'osera toucher à cet argent (sa probité s'y opposera), et que les mêmes scrupules l'empêcheront de vivre aux crochets de l'obligeante Mme Salvier... Ou bien si, dans son impuissance, il est réduit à accepter un pareil secours, à quel degré de misère s'effondrera-t-il?... Le rôle, flottant, inconsistant, contradictoire, n'est pas sauvé, non plus que celui de Paul Champlin, par l'interprétation. M. Le Bargy nous y a stupéfiés. Disons le mot — on doit la vérité aux artistes de sa valeur — il y est exécrable... Et parbleu, je comprends son embarras... On lui donne à jouer un personnage qui prétend être, par définition, une manière de paladin, et qui en réalité est un pleutre. Que faire?... M. Le Bargy a mis en lumière le « côté paladin ». Il retrousse sa moustache, il prodigue les effets de torse, il jongle

avec les chaises du salon (j'exagère à peine), il se campe devant la rampe et lance ses phrases, d'un air de défi, à tout le monde : au public, au souffleur, et même à la pauvre Thérèse qui l'écoute bouche bée, confite d'admiration, — et peut-être aussi immobile de stupeur... Mieux eût valu, ce me semble, adoucir cet éclat, et puisque, somme toute, Marcel est un faible, lui imprimer une physionomie craintive, un peu effacée, enveloppée, tendre, timide d'amoureux sentimental...

J'ai énuméré les défauts, les nombreux « trous » de la pièce. Que contient-elle de supérieur?... Ceci... Une délicieuse figure de femme... Quand on a quitté le théâtre, tous les détails de l'ouvrage se brouillent dans un amalgame assez confus. Une image subsiste, comme le profil d'une fée qui s'élève parmi les brouillards du fleuve et resplendit au soleil. Et cette fée n'est pas un être chimérique, immatériel; elle est humaine, elle ressent des passions véritables, elle souffre, elle pleure, elle est émue, elle essuie des combats, en sort victorieuse; on surprend les palpitations de son cœur; et les sentiments qu'elle éprouve sont si délicats, ils se traduisent par des mots si pénétrants et si simples, que de la voir et de l'écouter c'est un ravissement. Thérèse Ghamplin est un des plus jolis types d' « honnête femme » qui aient été mis à la scène. Nous ne l'oublierons plus, d'autant que ce rôle exquis restera lié dans nos souvenirs à celle qui lui a donné la vie, à l'incomparable Julia Bartet.

Ce que M. Gapus a marqué d'une main savante et légère, c'est la croissante désaffection de la femme à l'égard du mari. Quand la crise éclate, ont sent qu'ils sont séparés bien moins par le fait brutal de la trahison, que par les causes lointaines, profondes qui l'ont amenée. Ils n'appartiennent pas à la même race, à la même essence; ils n'ont mis en commun que les besoins et les nécessités pratiques de l'existence; aucun autre point de contact ne les soude; et dès lors, il suffît d'un choc pour que l'illusion de leur intimité s'évanouisse et que chacun se

ALFIŒD CAPUS.

retire et ressaisisse sa liberté. Tel est le douloureux secret de bien des ménages, en apparence unis, mais qui ne sont plus qu'une façade, derrière laquelle habitent l'indifférence et la mort. Tout cela se trouve dans Thérèse, se lit dans la mélancolie de ses yeux, dans l'accent désenchanté de sa voix, dans la lassitude de ses gestes. Tout cela est finement indiqué par l'auteur et réalisé à miracle par la comédienne.

J'ai complimenté chemin faisant Mlle Cécile Sorel. Elle est très naturelle dans le personnage quelque peu artificiel de Jacqueline Et qu'elle ne prenne point ceci pour une épigramme : elle le rend comme il est écrit, et elle y ajoute sa grâce enveloppante et son rayonnement de « belle Impéria. »

Mme Pierson atténue par la spirituelle bonté de son sourire ce qu'ont d'équivoque parfois l'attitude et le langage de Mme Salvier. Car cette excellente dame est d'une complaisance, d'une complaisance!...

M. Ravet est un financier de rude et cordiale carrure, que la civilisation n'a point encore dégrossi. Et il suffît à Mlle Provost de se montrer dans une silhouette épisodique pour s'y faire applaudir. Le public l'a adoptée.

Quelle fortune réservera-t-il aux Deux hommes? Je crois qu'il aimera la pièce, malgré ses imperfections. Elle est pleine de détails charmants. On n'a pas plus de verve que M. Capus et de subtile ironie, et de clairvoyance, une plus exacte connaissance de la vie, une philosophie plus aimable avec des dessous plus amers... Et pourtant sa vive intelligence ne lui a point révélé, alors qu'il la composait, les lacunes de son œuvre. Elles n'apparaissent qu'à la représentation... Que le théâtre est donc un art difficile !

Les Deux Ecoles... (Reprise.)

Eh bien, je vous le dis, à la Veine je préfère les Deua. Ecoles. Cet ouvrage est peut-être ce que M. Capus a produit jusqu'à présent de meilleur, de plus brillant et, sous une forme légère, de plus solide. On n'y trouve pas l'irritante et paradoxale prétention d'ériger en enseignement philosophique ce qui n'est qu'une capricieuse combinaison d'événements. Ce n'est qu'un tableau de la vie contemporaine; mais qu'il est joliment peint; avec quelle délicatesse de pinceau, et quelle lucidité, et quelle parfaite connaissance des petites âmes et des petits caractères qui s'y meuvent!

Edouard Maubrun, c'est vous, c'est moi, c'est nous tous, c'est le « bon garçon » dénué de méchanceté, mais faible, oh! combien, incapable de résister à l'attrait immédiat du plaisir, ballotté parmi les tentations de la sensualité et de l'amour-propre, y cédant toujours, s'en repentant quelquefois pour y retomber aussitôt, incorrigible, inconscient, adoré de celle-là même qu'il trompe et fait soufîrir, parce qu'il la trompe gentiment et que en dépit ou à cause de ses épouvantables défauts — il est aimable. Sa femme Henriette s'insurge d'abord contre de si scandaleuses trahisons. Elle a la rage d'être informée, d'épier l'époux infidèle, de le confondre. C'est

une des « deux écoles ». Sa mère, Mme Jolin, plus expérimentée, plus indulgente, affirme l'excellence de l'autre école qui consiste à fermer les yeux, à ignorer ce qu'il est affligeant de connaître, à faire dans les choses conjugales la part du feu... Et la sévère Henriette finit, après un long détour, par se rallier à la doctrine maternelle... Ce détour, c'est la pièce...

Elle est infiniment spirituelle. Henriette divorce avec Edouard; à peine est-elle séparée de lui qu'elle le regrette. Edouard a pris une maîtresse (qu'il a volée sans vergogne à son beau-père), l'excitante Estelle, dont l'humeur agressive et l'ofîensante « gruerie » l'exaspèrent; et lui aussi, il pleure son bonheur détruit. Dès qu'Henriette ne lui appartient plus, il la désire, il la poursuit, il veut la reconquérir. Le hasard d'une rencontre au restaurant les rapproche. Il n'en faut pas davantage. L'incendie mal éteint se rallume. Ils flirtent effrontément au nez du nouveau fiancé d'Henriette, le digne M. Le Hautois, conseiller d'Etat, homme grave, à cheval sur les principes. M. Le Hautois engage la lutte : il ne renonce pas à ses projets matrimoniaux. Mais entre temps, l'afîriolante Estelle lui rend visite, et fascinée par l'imposante allure de ce magistrat, elle s'assied sur ses genoux, lui donne un baiser — le premier baiser voluptueux qu'il ait reçu. Et Henriette, les aj^ant surpris, s'écrie comiquement : « Si celui-là aussi doit me tromper, ce n'était pas la peine de changer! » Et telle est en effet la leçon de l'ouvrage, à supposer qu'il comporte une leçon. Rien n'est sérieux en ce monde, ni la fidélité, ni l'amour, ni le devoir, ni l'efîort. Les hommes et les femmes sont de toutes petites poupées sans cervelle, jouets de passionnettes sans gravité. Les figures de cotillon tourbillonnent; les cavaliers échangent leurs dames; les dames balancent leurs cavaliers. Et cela est exquis. Et cela exhale une fine odeur de corruption et de pourriture. Et c'est le miroir où se reflètent nos décadences, complaisamment notées par la souriante ironie de M. Gapus...

Et cet optimisme est, si j'ose ainsi parler, terriblement pessimiste...

Mlle Jeanne Granier a cédé le rôle d'Henriette à Mlle Thomassin. Aimable, accorte, douée d'une grâce et d'une voix d'ingénue, cette comédienne manque un peu de piquant. Elle a la « note Gymnase » plutôt que la <( note Variétés », mais elle est fort agréable à entendre et à voir. Mlle Eve Lavallière fait un chef-d'œuvre d'Estelle. C'est le type des personnages qui lui conviennent. Elle y est irremplaçable. Sa fantaisie, sa verve primesautière s'y épanouissent si pleinement, elle les marque de traits si originaux, qu'on ne peut plus les interpréter après elle, à moins de la copier. Et on ne la copie pas... M. Albert Brasseur est un Edouard Maubrun très enjoué; Mme Magnier, une belle-mère idéalement gaie et bonne; M. Simon, un beau-père d'une désinvolture vaguement provinciale. J'ai gardé pour la fin M. Guy, qui joue Le Hautois en grand comédien. Je vous recommande la scène du quatrième acte, où il reçoit l'aveu d'Eve Lavalière. C'est un délice...

TÉATRE Fémina: Chérubin ^comédie en trois actes.

Le Chérubin, de M. Francis de Groisset, dont l'étrange fortune fut d'être exécuté une fois, et non représenté à la Comédie-Française, vient de reparaître devant le public parisien. L'auteur lui à refait un brin de toilette; il a modifié le premier acte de cette œuvre aimable, changé le lieu de l'action : il l'a allégée de quelques épisodes inutiles, et il a enrichi de développements nouveaux le dénouement qui, dans la version originale, était un peu sommaire et inexpliqué. La pièce se laisse entendre avec agrément; elle suggère une impression assez complexe; elle est très jeune et très vieille; en sent qu'elle a été composée par un poète presque adolescent et toutefois dénué de fraîcheur d'âme; M. de Groisset, lorsqu'il l'écrivit, avait l'âge de son héros... Ghérubin peint par Ghérubin... G'est charmant... Mais si ce Ghérubin a le visage, l'allure extérieure, la physionomie du page de Beaumarchais, par d'autres côtés, il s'en éloigne, il appartient à notre temps; il a l'habit du dix-huitième siècle, et le fond de sécheresse et d'âpreté du vingtième. Rappelez-vous les mots par lesquels Ghérubin, dans le Mariage

de Figaro, se définit, les paroles inquiètes et brûlantes qu'il jette à Suzanne : « Le besoin de dire à quelqu'un : je vous aime est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages qui les emportent avec les paroles perdues... » Cet effronté petit homme est turbulent, rieur, gamin, — et il est tendre, dévoué, chevaleresque... Il affronterait la mort pour un sourire de sa chère marraine; quand il s'évade et saute par les fenêtres, il cède sans doute au mouvement de frayeur que lui imprime le brusque courroux du comte; il obéit aussi au désir de se dévouer à la comtesse, de la sauver, fût-ce au péril de sa vie. La soif de la volupté naît en lui, mais non pas uniquement; l'éveil du cœur suit de près l'éveil des sens... Cette sentimentalité naïve, jointe à l'allégresse d'un printemps en fleurs, nous ne la retrouvons guère dans le personnage de M. de Croisset. Celui-ci manque de spontanéité et surtout de gaieté; il a quelque chose de blasé, de désillusionné, de flétri; il semble, en poursuivant ses aventures, exécuter un plan méthodique; il en raisonne froidement, en théoricien. Ecoutez le « manuel de libertinage » qu'il détaille à son ami Albert (le morceau est brillant et renferme quelques-uns des vers les mieux frappés de l'ouvrage, — des vers qu'on retient) :

On doit être galant, impertinent, cruel, Héroïque, moqueur, enflammé, redoutable, Muser avec le pied des dames sous la table ; On doit toujours en poche avoir un billet doux, Pour un oui, pour un non, se jeter à genoux; Suivre celles qui vont à confesse à la brune ; Errer dans les jardins mouillés du clair de lune ; Etre sentimental à la fois, et pervers; Passer toutes ses nuits à leur faire des vers, Aujourd'hui pour la brune, et demain pour la blonde; Trouver qu après l'amour il n'est plus rien au monde ; Escalader, sans peur de se rompre le cou, Son balcon, pour la voir paraître tout à coup :

Etre un jeune animal de plaisir et de proie; Surtout, ne pas sortir sans échelle de soie ; Etre le séducteur que toutes voudraient voir, Dont les vierges languissamment rêvent le soir; Avoir toujours dans l'âme une neuve espérance; Faire tous les maris ce qu'ils sont tous en France; Avoir pour seule loi la loi de son désir; Ne jamais perdre une minute de plaisir; Avoir le rire aux dents, et les yeux pleins de flammes ; Etre amoureux toujours et de toutes les femmes ; Trouver à tous les yeux des regards séduisants ; Etre jeune, être un homme, enfin avoir quinze ans!

Ce sont, si vous voulez, les sentiments du vrai Chérubin, énamouré de toutes les femmes, mais n'en aimant qu'une seule. Le ton diffère... Ce Chérubin « modernstyle » s'analyse avec lucidité; il sait ce qu'il fait, oii il va; une volonté impétueuse le gouverne. C'est un « arriviste » de l'amour, égoïste et pratique. Tel il se montre pendant la première moitié de la comédie.

Il est d'ailleurs fort maladroit, victime de ses propres ruses. Il courtise sa marraine, la comtesse de Saint- Mour, et la baronne d'Amboise; il brûle de supplanter l'amoureux de la comtesse, le vicomte de Byron, et le soupirant de la baronne Albert, son petit ami, tout à fait ingénu, celui-là (c'est lui le véritable Chérubin). Il tâche d'exciter le dépit de la comtesse en débitant des fadeurs à la baronne. Il ne parvient pas à les conquérir; elles le regardent d'un œil bienveillant, curieux, et demeurent fidèles à leurs amants... Humilié d'être éconduit, il giffle ses deux rivaux. L'acte d'exposition s'achève bruyamment sur ce coup de théâtre. Il est fringant — et sans joie...

Oui — faut-il l'attribuer à l'interprétation? — cette pièce musquée, poudrée, où flottent les ombres légères du passé, exhale une vague mélancolie. On a la sensation que Chérubin s'agite, se frôle aux jupes des femmes, provoque les hommes, brandit son épée, et que rien de

tout cela ne l'amuse, et qu'il est dévoré d'une morne lassitude, et qu'il s'ennuie avant d'avoir vécu... Au second acte, il vient rôder autour de la baronne. Elle Taccueille très mal, mais il s'explique, il plaide sa cause; s'il s'est laissé emporter à frapper Albert, c'est par amour pour elle, par irritation jalouse. Et il sort de sa poche un billet doux, — le brouillon de celui qu'il envoya le matin à sa marraine, — rédigé en termes si ambigus que la baronne peut s'y méprendre et s'en attribuer l'hommage. Déjà elle considère d'un air moins altier ce polisson; elle lui demande de renoncer à son duel, à ses duels ; il feint de s'y résigner... Ici s'intercale la scène la plus neuve de la pièce et qui détermine la conversion de Chérubin. Le vicomte de Byron le rejoint et lui parle; il devrait exiger la réparation de l'injure mortelle qu'il a subie. C'est un de ces afîronts qui ne se lavent que dans le sang. Il consent à l'oublier cependant. Et pourquoi? C'est que la marraine de Chérubin l'en a supplié, et que cette femme, il l'adore :

Elle m'a supplié de sa voix où j'entends, Quand elle parle, les musiques du printemps. J'ai vu ses yeux qui me baignaient de leur lumière; Ses mains jointes disaient une blanche prière; Et toute sa douleur, et toute sa pâleur, Et tout son être enfin, si touchant, si frôleur, Et dont toujours mon cœur auprès d'elle s'étonne M'ont prié de vous pardonner... Je vous pardonne.

L'émotion du vicomte révèle à Chérubin des sentiments qu'il ignorait : les larmes jaillies du cœur, la torture et le délice de souffrir par ce qu'on aime; l'amour-tendresse opposé à l'amour-caprice. Ce dialogue est imprégné d'une douceur, d'une grâce pénétrantes. Le vicomte a deviné le penchant qui incline la comtesse vers Chérubin ; il redoute que ce petit scélérat ne pousse trop avant ses entreprises :

— Soyez bon, dit-il; laissez-moi, ne m'enlevezpas,pour un moment de plaisir, mon seul bien, mon seul bonheur.

— Mais je l'aime, moi aussi! s'écrie Chérubin.

— Non, vous ne l'aimez pas; vous ne vous doutez pas de ce que c'est aimer.

LE VICOMTE

Tantôt vous disiez : « J'ai pleuré. »

Pourtant nuls vrais chagrins ne vous ont effleuré. Avez-vous éprouvé que le sol se dérobe, Parce qu'au loin on voit disparaître sa robe ?

CHÉRUBIN, avec une émotion croissante.

Non,

LE VICOMTE

Avez-vous senti mourir votre raison Après l'attente, seul, tout seul, dans la maison?

CHÉRUBIN

Non.

LE VICOMTE

Avez-vous, lorsque la vérité nous ronge. Lâche, imploré comme une aumône son mensonge?

CHÉRUBIN

Non.

LE VICOMTE

Avez-vous, la nuit, évité le sommeil Par peur, ayant trop rêvé d'elle, du réveil ?

CHÉRUBIN

Non.

LE VICOMTE

Avez-vous, le cœur pantelant de blessures, En pleurant, déchiré l'oreiller de morsures ?

CHÉRUBIN

Non, non, non !

LE VICOMTE

Avez-vous prié, râlé, crié ?

Avez-vous tout souffert, tout maudit, tout nié ? Puis avez-vous soudain vu fuir toutes vos fièvres, Parce qu'un seul sourire ayant lui sur ses lèvres, L'espoir d'aimer encor v^ous entrouvrait les bras ?

CHÉRUBIN

Ah, vous aviez raison; moi, je ne l'aimais pas!

Cet amour, insoupçonné de Chérubin, il faut qu'à son tour il le ressente. Il en recevra l'initiation non de sa marraine, ni de la baronne, mais d'une danseuse d'opéra, la Gloë, qui se prend pour lui d'un goût subit, d'un « béguin » passager, et sans en avoir le dessein, touche et trouble profondément l'adolescent. La leçon qu'elle lui donne est jolie. Dans ce passage, et quoiqu'il soit affligé de quelques vers barbares et lourds, M. Francis de Groisset se montre vraiment poète. « Je veux aimer toutes les femmes à la fois », déclare Chérubin. Cloé répond :

Oh! l'enfant! l'ignorant! Mais pour celui qu'elle aime,

Une femme d'esprit n'est pas deux fois la même.

Si son âme est unique, elle a pour l'exprimer

Vingt manières qui sont vingt raisons de l'aimer.

Sa lèvre pour le cœur étonné qui l'admire.

Sourit. Mais chaque fois, c'est d'un nouveau sourire.

Et son regard est tellement capricieux,

Qu'on ne connaît jamais la couleur de ses yeux.

Car c'est un cœur toujours divers qui s'y reflète!

La femme change d'âme en changeant de toilette.

En étant enjouée et grave au même instant.

Moqueuse et puis soudain attendrie, en étant

L'éclaircie et la bourrasque toujours mêlées,

Elle est comme le mois joli des giboulées.

On ne la comprend pas ? On prétend qu'elle ment?

Mais non ! Elle se contredit tout simplement...

On s'égare à chercher les pourquoi de son âme,

Elle est naïvement ce qu'elle est: elle est femme!

Et pour aimer toutes les femmes à la fois,

Il vaut mieux, sans muser à trop de fleurs du bois,

— Souvent qui trop en veut, il n'en obtient aucune, —

Toutes les respirer, en n'en respirant qu'une.

A la voix de Cloé, ce papillon de Chérubin se transforme, devient sensible. Et la gentille courtisane l'avertit des dangers qui le menacent, des douleurs qui l'attendent. Si elle le fait pleurer plus tard, qu il ne lui en veuille pas... Elle ne peut totalement lui appartenir. S'il l'aime, il connaîtra la jalousie; elle sera infidèle ; il sera très

malheureux. Tout cela il l'accepte. Le petit page se virilise; il souffrira, il souffre déjà; désormais il est homme. Cloé tombe dans ses bras; elle murmure — et c'est la conclusion de la comédie :

C'était fatal, Mais dis-toi qu'il n'est point de cœur sentimental Qui n'éprouva, son rêve envolé, tel mécompte. Et que toujours ce fut et ce sera le conte, Frivole un peu, pourtant de quelques pleurs mouillés, De tous les Chérubins, de toutes les Gloés...

Voilà ce qu'il y a d'intéressant dans l'ouvrage de M. de Groisset, et ce qu'il a exprimé avec délicatesse : l'évolution d'un caractère allant du libertinage à l'amour... Chérubin n'est d'abord qu'un Faublas, pis encore; il possède, en germe, l'âme féroce d'un Valmont; il unit à l'élégante perversité de son siècle, la dureté calculatrice du nôtre : c'est un monstre. Et soudain ce monstre s'amollit, sous l'influence de la passion sincère, un souffle d'humanité le soulève, le relève. Le roué du premier acte verse, à la fin, les larmes de Fortunio...

Je sais bien qu'un doute subsiste... Chérubin croit aimer. Mais aime-t-il? L'intensité du désir crée l'illusion de l'amour. Une fois assouvi, le jeune amant ne reviendra-t-il pas à ses instincts primitifs? S'est-il corrigé pour tout de bon? Il faudrait que l'histoire eût une suite; elle s'arrête trop tôt; notre conviction mal établie repose sur une affirmation sans preuves... Nous acceptons, les yeux fermés, la solution de l'auteur; sa démonstration — avouons-le — est faiblement étayée... M. Francis de Croisset, s'en est si bien rendu compte, qu'il a développé la scène finale, où se dessine la physionomie de son nouveau Chérubin, du Chérubin purifié et converti. Ces amplifications étaient nécessaires ; elles sont encore insuffisantes. Telle qu'elle se présente, la figure a du charme, sinon de la profondeur; elle est finement modelée et colorée; elle vit.

Les autres personnages — sauf la spirituelle Cloé — n'existent qu'à l'état de silhouette. Les profils du vicomte et du jeune Albert sont croqués d'un main preste et assez ferme. Mais la marraine manque tout à fait de précision. Et je serais très embarrassé de vous dire la nature des sentiments qu'elle a ou n'a pas pour son filleul; la baronne n'est pas moins obscure. Toutes deux sont dépourvues, à un degré inimaginable^ de légèreté; elles n'appartiennent que par leur costume au temps, qui fut excellemment celui de l'esprit et des grâces.

La pièce est montée avec coquetterie, agrémentée d'une musique évocatrice de M. Edmond Diet. Elle se déroule dans un cadre pimpant. Des murmures admiratifs ont salué la robe de Gloé, et son chapeau, copiés sur des estampes de l'époque. Je voudrais pouvoir adresser les mêmes louanges aux interprètes qu'aux couturiers. Nous avons eu, sur ce point, d'assez graves mécomptes.

En 1901, les rôles de Chérubin et d'Albert étaient joués par des femmes : Mlle Lara et Mlle Marie Leconte. Mlle Lara se trouvait dans une situation des plus intéressantes qui rendait un peu pénible pour elle et pour nous, le port du travesti... Malgré le vif succès qu'obtint à son côté Mlle Marie Leconte, on en conclut qu'il serait préférable de confier à des hommes le soin d'incarner ces figurines; ce fut — vous vous en souvenez — l'opinion exprimée par Gustave Larroumet. .. Des hommes... soit... Au moins faut-il que ces hommes soient de très jeunes hommes... Le talent de M. Brûlé n'est pas en cause; ce charmant acteur a de l'aisance, de la liberté, de la séduction, il porte avec désinvolture l'habit et l'épée. C'est Aîmaviva, c'est Lelio, c'est Clitandre... Ce n'est pas Chérubin. Il est majeur, plus que majeur. Et malgré les précautions de l'auteur, qui a vieilli de deux ans le personnage, on ressent un petit malaise à écouter ce grand et solide garçon évoquer l'inexpérience de ses dix-sept ans et solliciter les secours de sa marraine...

FRANCIS DE CllOISSET. 157

Ces défaillances ne détruisent pas l'agrément de la pièce de M. de Groisset, et l'on ne comprend pas pour quelles raisons elle encourut naguère un jugement si rigoureux... Elle a de quoi plaire... Le type de Chérubin, de l'adolescent dont le cœur s'ouvre aux premiers frissons de l'amour, est éternel. Chaque spectateur se mire en lui, y retrouve avec un secret plaisir le trouble, les émotions de joies anciennes. Chérubin est le papillon de notre littérature; il s'est appelé Jehan de Saintré l'amoureux de la Dame des Belles-Cousines; le Faublas de Louvet, le Lindor de Marmontel, le Fortunio de Musset; dans la vie, ce fut Musset lui-même, ce fut Byron, épris de Marguerite Parker, ce fut le petit musicien Louis, protégé de la duchesse de Choiseul, et ce fut, d'une certaine façon, Rousseau, le soupçonneux ami de Mme de .Warrens. Qui de nous, en une heure trop brève, n'a été, n'a rêvé d'être Chérubin? Il renaîtra sous d'autres noms, sous d'autres formes. Hier, M. Georges Feydeau le ressuscitait. Il s'introduit dans le vaudeville, dans la comédie de mœurs, il parle tous les langages, se plie à tous les milieux. Mais le vrai Chérubin est le Chérubin sentimental, dont les poètes seuls savent frôler les ailes, sans les briser, d'une main pieuse et délicate. On ne saurait refuser ce mérite à M. Francis de Groisset. Il y a dans sa pièce des puérilités, des lacunes, ça et là, des lourdeurs; l'écriture en est inégale; les jolis vers y abondent, et aussi les vers négligés et languissants; elle contient quelque fatras, mais aussi des trouvailles. Considérée en son ensemble, c'est l'œuvre d'un dramaturge remarquablement doué, d'un artiste...

Théâtre Réjane : Après le Pardon, pièce en quatre actes (d'après le roman et avec la collaboration de Matilde Serao).

La faute ordinaire des auteurs qui tirent une pièce de théâtre d'un roman, est de s'attacher à suivre trop servilement l'œuvre originale; ils devraient seulement s'en inspirer, la penser et la créer à nouveau, si l'on peut dire, en vue de la scène. Les deux arts et leurs movens d'expression sont si différents! Le romancier a devant lui de larges espaces où l'analyse et la description se peuvent épanouir; il modèle ses personnages à petits coups de pinceau fins et délicats ; c'est par la minutie et l'accumulation du détail qu'il les fait vivre. Le dramaturge abrège, concentre; il accentue le relief des figures, les dessine vigoureusement en raccourci. M. Pierre Decourcelle s'est pieusement occupé à transporter sur les planches des chapitres entiers de l'ouvrage de Matilde Serao, à en reproduire sans y rien changer, et chaque fois qu'il était possible, le dialogue; il a cru témoigner ainsi d'un sentiment de respect très louable envers son illustre collaboratrice. En réalité, il Ta trahie. Car ses

emprunts, si ingénieusement choisis fussent-ils et si fidèles, étaient mutilés, insuffisants, mal reliés entre eux.

Tandis que se déroulaient les quatre actes de Après le Pardon, il nous semblait assister à l'exécution fragmentaire d'un opéra fameux; nous entendions des airs, des romances, des duos d'amour; mais ces morceaux ne se suffisaient point à eux-mêmes; ils n'étaient pleinement intelligibles qu'à ceux des spectateurs qui avaient gardé le souvenir, et un souvenir précis, du livre. Or, il faut partir de cette hypothèse que le public ne sait rien, qu'il n'a rien lu. Il veut que tout lui soit expliqué. L'obscurité lui est intolérable. Il sent avec une merveilleuse vivacité les tâtonnements, les gaucheries, les lacunes dont la pièce est affligée; il en éprouve une contrainte qui glace son plaisir. Il s'en va mécontent. Ce malaise a été funeste au drame...

Je ne me dissimule pas les grosses difficultés auxquelles se heurtait l'adaptateur; on doit équitablement en tenir compte. C'en est une terrible d'enfermer la matière d'un volume de quatre cents pages dans le cadre étroit d'un spectacle de deux heures, et d'y grouper artificiellement les épisodes d'une action éparpillée. Ce travail chinois ne s'accomplit le plus souvent qu'au détriment de la vraisemblance et de la logique. Dès le premier acte, ces inconvénients apparaissent. Tout le début du livre s'y trouve résumé. Nous voyons au lever du rideau la languissante et frémissante Maria-Elena vêtue de dentelles et de soies aux reflets d'argent, couchée sur sa chaiselongue, éclairée par la pâle lueur de la lampe, les yeux fixés sur un volume qu'elle ne lit pas, l'esprit absorbé, , l'âme lointaine. Maria-Elena a abandonné depuis trois | ans son mari Andréa Guasco pour Marco Fiore, un jeune amant qu'elle adore. Cette passion, d'abord ardente, s'est peu à peu apaisée; leur liaison présente ces cruels symptômes de ruine prochaine sur lesquels des cœurs épris, et devenus trop clairvoyants, ne s'abusent pas.

C'est le déclin... Elena a vainement attendu Marco : elle ne l'espérait presque plus ce soir. Il vient pourtant, mais corarae on s'acquitte d'un devoir, ennuyé, mélancolique. De longs silences coupent leur entretien; il répond à sa maîtresse qui l'interroge : « Je suis las. » Il prend congé d'elle aussitôt pour se rendre à la réception de l'ambassade d'Angleterre et lui annonce qu'il devra, l'été suivant, passer trois semaines chez sa mère.

— Vous reverrai-je tout à Iheure? dit-elle.

— Non ; à demain.

Elena reste seule, accablée de sombres pressentiments. Malgré l'heure tardive (il est près de minuit), un visiteur sonne à la porte, le comte Provana... Dans le roman, cette entrevue n'a lieu que quelques jours plus tard, mais la nécessité théâtrale oblige de précipiter les événements. Elena reçoit donc, au mépris de toute convenance, le comte Provana.

C'est un homme perspicace et profond, une sorte de Machiavel psychologue. Il arrive en ambassadeur, apportant le pardon du mari à la femme adultère. Et comme elle s'étonne et se récrie, il répond :

— Vous êtes toujours chère à Andréa Guasco; il est prêt à vous rouvrir son foyer.

Et comme elle proteste qu'elle n'a plus le cœur libre, il lui démontre savamment son erreur.

— Une passion dure de six mois à un an, déclare-t-il; un amour dure de un an à deux ; celui qui vous unit à Marco, ayant trois ans de durée, ne peut plus vivre...

De cette vérité générale, contestable d'ailleurs (car en amour il n'y a pas de règle absolue, il n'y a que des cas particuliers), il tire des déductions précises :

— Marco ne vous aime plus; vous n'aimez plus Marco. Ayez le courage de le quitter, comme vous avez eu le courage de quitter votre mari...

Ces affirmations péremptoires inquiètent Elena; elle en demeure troublée. Lorsque son amant reparaît aussitôt après le départ de Provana — (que de va-et-vient, la

nuit dans cette maison) ! — elle lui fait part et de son angoisse et de la démarche de Provana, et des offres généreuses du mari délaissé... Marco la rassure; l'idée qu'il pourra la perdre, la restituer à 1 homme à qui il l'a ravie et qu'il déteste, lui est odieuse; son amour défaillant se ranime sous l'aiguillon de la jalousie.

— C'est moi qui t'aime, dit-il avec feu.

— Ah! je reconnais ta voix! murmure Elena, ivre de bonheur.

Ils s'étreignent, plus que jamais, semble-t-il, épris l'un de l'autre. Ils se croient sincères. Vite! on va tout de suite sauter dans le train, aller à Venise et laisser à Rome, en fuyant, les mauvais souvenirs, les amertumes...

Cet acte d'exposition n'est pas déplaisant, les caractères des deux amants y sont assez bien posés et leur situation nettement définie. Pourtant, un doute subsiste. Que Marco commence à ne plus aimer Elena, cela ressort de son attitude, de ses discours. Mais rien n'indique, chez elle, un pareil changement; au contraire, elle a toute l'apparence d'une femme intimement possédée; ses larmes, sa détresse en l'absence de Marco, son allégresse quand il revient, tout cela, c'est de l'amour. Evidemment ils ne sont point au même diapason; elle est beaucoup moins près que lui de la guérison finale... Nous supposions que le second acte allait accuser cette inégalité de sentiments et que d'elle jaillirait le drame. Nous avons été surpris d'y trouver autre chose.

Elena et Marco viennent de passer à Venise deux mois extraordinaires, marqués par le paroxysme du délire sensuel. Il faut lire dans le roman la peinture de ces voluptés frénétiques. Matilde Serao y verse les effervescences de son tempérament méridional, et le soleil de Naples, et les odeurs capiteuses de la terre de Sicile, et les laves mêlées du Vésuve et de l'Etna. « Marco fixait sur Maria-Elena des yeux tristes et farouches; il lui parlait d'une voix brève et dominatrice; ses doigts robustes

serraient brutalement les doigts frêles de Maria. Elle se taisait, se mordait les lèvres pour ne pas crier; elle courbait la tête, vaincue. »

Ceci n'est rien encore. Continuons de feuilleter le volume :

« Si elle avait un bouquet de fleurs à la ceinture, il arrachait les fleurs une à une, les baisait, les mordait, les jetait dans l'eau. A tout moment, il lui prenait son mouchoir, sa bourse aux mailles d'or, approchait ces objets de son propre visage, les baisait; il retirait lentement de ses mains les gants parfumés, les baisait, les mordait... » etc.

Ces fureurs amoureuses, d'une couleur si italienne et si romantique, M. Pierre Decourcelle n'a pas jugé à propos de les étaler sur la scène, croyant sans doute qu'elles pourraient sembler ridicules. Et cependant il lui était impossible de les passer sous silence. Jugez de son embarras. Il a remplacé le tableau par le récit; et comme ce récit devait être épanché dans une oreille attentive, il a inventé une confidente qui n'a d'autre mission que d écouter ce que les protagonistes ont à nous dire. Ainsi M. Decourcelle a été forcé, pour se tirer d'affaire, de recourir aux plus froids procédés de l'art classique. Ce sont les misères du métier d'adaptateur...

Donc Maria-Elena avoue à son amie Flaminia Colonna qu'elle n'est pas heureuse, malgré les violentes preuves d'amour que lui prodigue Marco. Elle sent que cet amour n'est qu'un désir physique exaspéré par un brusque retour de jalousie et qui s'use à cause de sa véhémence même. Aujourd'hui, c'en est fait. La mort va succéder aux suprêmes convulsions de l'agonie. Effectivement, on lui apporte une lettre où Marco lui exprime en termes douloureux sa lassitude et son intention de rompre. Elle répand, en la lisant, tant de pleurs, elle en paraît si bouleversée, que nous ne pouvons croire que tout amour, comme elle le prétend, soit éteint en elle. Non, elle nous ment, se ment à elle-même; elle continue de chérir celui

qui s'éloigne; c'est par fierté, par orgueil qu'elle feint d'approuver et de partager sa résolution.

Il y a là une impression d'incertitude, d'insincérité, que l'explication des amants, au lieu de la dissiper, aggrave. Marco, ayant envoyé sa lettre de rupture, rejoint Elena. Ce sont les adieux. « — Je t'ai aimée profondément. — Je le sais. — Tu ne dois pas m'oublier. — Je ne t'oublierai pas. — Et maintenant, que deviendraije? demande-t-il. — Tu épouseras une jeune fille qui te veut, Vittoria Casata. — Et toi? — Je retournerai chez mon mari, w A l'idée de la réconciliation conjugale, un dernier spasme secoue les nerfs de Marco. Il crie : « Je t'aime, je t'adore, restons ensemble! »

Quelques sourires ont accueilli ce nouveau revirement. Le public murmurait à part lui : « Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée; ce jeune homme est vraiment par trop indécis; qu'il reste ou qu'il s'en aille, mais ne tergiverse plus. » Mon Dieu, le propre des amants est de tergiverser, de passer d'une résolution à l'autre, de se contredire, de revenir sur leurs pas. Encore faut-il que ces mouvements tumultueux s'enchaînent, se coordonnent. Le roman met un intervalle de plusieurs jours entre l'envoi de la lettre de Marco à Elena et leur entretien. A la scène, les deux épisodes se suivent immédiatement, et l'on ne conçoit guère que le désespoir de la maîtresse abandonnée puisse subitement, sans qu'elle ait eu le temps de se ressaisir, faire place au sang-froid, à la résignation digne et calme...

La grande beauté du livre de Matilde Serao naît du parallélisme de situation des deux amants après qu'ils se sont quittés. Marco épouse Vittoria Gasalta; Elena réintègre le logis d'Andréa Guasco; ils ont la résolution d'apporter loyalement, l'une au mari, l'autre à la jeune épouse, tout ce qu'il est en leur pouvoir de donner, c'està-dire l'afïection, le dévouement, la tendresse, tout, excepté l'amour passionne dont la flamme est éteinte en eux, à jamais. Or, c'est justement cet amour qu'Andréa

et Vittoria ont soif de conquérir; ils veulent être aimés comme amant, comme maîtresse; ils s'épuisent à la poursuite de cette chimère; le roman nous fait assister à leur inutile effort; nous les voyons luttant contre l'impossible, essayant d'amollir des cœurs qu'un excès de fièvre a desséchés; nous assistons à ce double assaut; nous en suivons les tragiques péripéties.

M. Pierre Decourcelle a supprimé i'un des deux combats; du moins, il nous en cache la vue. Vittoria ne figure point dans la pièce, et ce n'est que par de longues narrations que ses aventures nous sont contées. Dès lors, l'œuvre est boiteuse. Son harmonie est détruite. La lumière se concentre uniquement sur le duel de la femme repentie et de l'époux miséricordieux. Mais là encore, que d'obscurités! L'adaptateur est obligé d'enfermer dans une seule scène cent cinquante pages d'analyse. Andréa éprouve à l'égard d'Elena des sentiments complexes. C'était, avant la crise qui l'a transformé, un homme pondéré, raisonnable, fidèle, ennuyeux, peu propre à assurer le bonheur d'une compagne ardente et romanesque; lorsque celle-ci l'a quitté, il a compris sa maladresse; la jalousie de la savoir heureuse aux bras d'un autre a éveillé en lui une sorte de rage passionnelle, un âpre appétit de possession; il veut reprendre cette femme qu il n'a pas su garder. Il lui rouvre sa maison. Que va-t-il éprouver? De la compassion, de la pitié, la noble exaltation de l'être qui se dompte et immole à la bonté des rancunes légitimes...

Attendez!... Ce n'est pas tout!... A peine le pardon accordé, il est agité de bouillonnements mauvais. Le pardon n'est pas l'oubli. La vision de la trahison ancienne le hante, le torture, le jette dans d'inexprimables désordres de gestes et de langage. Il ne se contient plus; il outrage Elena, il la poignarde d'allusions, de soupçons, d'ironies meurtrières; il assouvit sur elle, et malgré elle, bestialement, sa frénésie sensuelle; puis il l'injurie et la chasse.

« Aussitôt après le pardon, écrit Eiena à Marco, il a eu du mépris pour lui-même et pour moi; il m'aime, me désire, me veut, et en même temps il me hait, me foule aux pieds; il ne peut oublier que je l'ai trahi! il me demande que je l'aime comme je vous ai aimé. G est impossible. »

Telle est la courbe de ce caractère intéressant. Pour la dessiner avec clarté et avec force ce n'eût pas été trop de toute une pièce. Or, Andréa n'apparaît qu'au troisième acte, et inopinément; il laisse éclater contre Elena des transports incohérents que nous pénétrons mal, n'y ayant pas été préparés. Il prie, il crie; il attire, il repousse la pauvre femme ; il lui tend les bras et lui montre la porte d'un geste impérieux. Il parle et agit en fou; et sa démence ne nous louche pas, parce qu'on a omis de nous en exposer lucidement les mobiles.

Le quatrième acte reproduit avec exactitude l'épilogue du roman. Elena fugitive, exilée pour la seconde fois de son foyer, poursuit à travers le monde une existence errante et vide. Une rencontre miraculeuse la met en présence, sur les bords du lac des Quatre-Gantons, de Marco, voué lui aussi à l'isolement moral. Leurs deux solitudes se rapprochent, leurs nostalgies s'épanchent dans la mélancolie d'un décor d'automne. Tandis que les feuilles jonchent le sol, et l'ombre emplit le creux des vallées, ils se content leurs soufîrances.

— Vous êtes très malheureux.

— Oui, très malheureux.

— Nous aurions dû mourir quand notre amour a expiré.

— G'est vrai, nous avons manqué une belle fin.

— Oui, une belle fin.

— Il est trop tard.

— Oui, trop tard...

Progressivement ils s'attendrissent :

— Maria, déclare Marco, notre voie est tracée; nous devons achever de vivre ensemble.

— Sans amour! s'écrie-t-elle avec effroi.

— Sans amour... Le grand feu de notre passion n'est plus, mais nous en gardons les reflets qui peuvent encore éclairer nos ténèbres.

— Vous ne m'aimez plus, Marco...

— Non, je ne vous aime plus, mais vous fûtes la maîtresse parfaite, l'unique, avec qui j'ai vécu le seul rêve de ma vie.

— Et moi non plus, je ne vous aime pas.

— Non, vous ne m'aimez pas, mais j'ai été votre seul amant, le seul homme que vous ayez chéri...

La conversation se poursuit; et les feuilles tombent; et de grosses larmes roulent dans les yeux d'Elena; et Marco parle d'une voix sourde. Son attitude est celle de Manfred debout sur une cime, foudroyé par Jehova. Et tout cela est triste... triste... Et le public, légèrement irrité, se demande si ces personnages ne se moquent pas de lui et s'il n'y a pas un peu d'affectation et de niaiserie dans leur désespoir... Voilà des êtres qui se sont adorés, et qui ont la chance, après de rudes épreuves, d'être rendus l'un à l'autre. Leurs sens cessent de bouillonner, comme autrefois, mais leurs cœurs s'appartiennent, leurs esprits se plaisent. Ce sont d'admirables conditions de bonheur. Ce bonheur sera d'autant plus durable que les orages passionnels cesseront de le troubler; il mûrira comme un beau fruit au soleil de l'affection et de la tendresse. Il y a bien des façons de s'aimer. Celle qui leur est dévolue n'est pas la moins enviable et la moins douce. Ces deux époux — car maintenant ce sont de vrais époux — réalisent l'idéal de la félicité conjugale... Et ils se désolent! Et ils veulent que nous les plaignions! Nous ne saurions prendre au tragique leurs lamentations, qui sonnent creux comme des amplifications de rhétorique.

Ici le reproche ne s'adresse pas au dramaturge, mais à la romancière; elle n'a pas introduit dans son dénouement la nuance d'apaisement, de sérénité que comportait l'évolution humaine et logique des personnages.

M. Pierre Decourcelle aurait pu, sous sa propre responsabilité, les souligner de traits plus forts. Mais j ai dit l'exagération de son respect envers le texte de Mme Serao. Il en a été trop étroitement l'esclave dans de certains endroits; dans d'autres, il l'a trop négligé, puisqu'il a omis des choses essentielles; il s'est montré tout à la fois trop fidèle et incomplet. Cette mésaventure lui servira d'enseignement pour sa prochaine tentative de même ordre, s'il juge à propos de la renouveler. Qu'il se fie à son sûr instinct d'homme de théâtre et ne se laisse pas si strictement ligotter par ses scrupules d'adaptateur.

J'ai aussi bien des réserves à faire sur l'interprétation. Mme Réjane ne donne guère la sensation de l'héroïne qu'a conçue la puissante imagination, qu'a réalisée le génie fougueux et coloré de Matilde Serao. Elena vit d'une vie intérieure intense; ce qu'elle éprouve n'a rien de superficiel. Mais malgré tout, elle est Italienne; un sang impétueux coule dans ses veines, la pousse aux gestes démonstratifs... Lisez plutôt... dans les moments de passion, des « éclairs jaillissent de ses prunelles » (p. 10)... « Maria-Elena, incapable de soutenir le regard fixe de Marco, lui mettait une main sur les yeux pour s'en garantir, comme on fait contre la lumière du soleil qui vivifie, mais qui aveugle (p. 54)... » Mme Réjane ne traduit pas ces côtés du personnage; elle en fait une figure stoïquement douloureuse, morne et concentrée.

...Enfin, ajouterai-je que ces rôles de femmes énamourées, idolâtrées, inspirant le désir, exerçant la séduction souveraine de la grâce et de la beauté, cheminant parmi les baisers et les fleurs, exigent des dons extérieurs auxquels le talent seul — fût-il merveilleux, fût-il unique — ne saurait entièrement suppléer. Mme Réjane a trop d'esprit pour ne pas me comprendre à demi-mot. Le triomphe qu'elle a obtenu dans la jeune mère de la Course du Flambeau la devrait encourager à évoluer vers cet emploi, qui affermira sa carrière et lui vaudra d'immenses succès.

Théâtre Antoine: Sherlock Holmes^ pièce en cinq actes.

Sherlock Holmes vient de prendre triomphalement possession du théâtre Antoine et tout fait présager qu'il y régnera longtemps. Le public a salué son avènement d applaudissements nourris. Il retrouve, disons-le, en ce policier génial, une vieille connaissance. Sherlock, c'est Lecocq, c'est Vidocq, c'est Javert, c'est le terre-neuve qui poursuit le crime et protège l'innocence dans cinq ou six cents mélos de l'Ambigu. Rien de moins neuf que ce type. Qu'on l'habille à l'anglaise, qu'il accomplisse ses exploits dans les rues de Londres, il est de chez nous, et voilà pourquoi sans doute il a conquis en France une si prompte popularité. Nous aimons son courage chevaleresque, son ingéniosité, son sang-froid, sa fertilité d'invention, son dédain de l'argent, sa générosité, sa sensibilité, son imagination de poète: ce sont des traits et des vertus propres à notre race. Conan Doyle n'y a ajouté qu'une certaine mélancolie, de couleur assez britannique. Lecocq est gai. Sherlock a des minutes de spleen ; ils ne diffèrent qu'en cela; pour le reste ils se confondent...

Gomment ne pas s'attacher à ce Sherlock Holmes? Il est adorable. Voyez avec quelle élégance, au premier acte, il délivre la pauvre Alice Brent des persécutions de

l'infâme couple Orlebar. Alice Brent retient des papiers précieux, des billets d'amour adressés à sa défunte sœur par un amant royal, à qui l'on saura chèrement les revendre. Les époux Orlebar et Sherlock recherchent ces reliques, dans un but opposé : ceux-là pour les négocier, celui-ci pour les restituer à la famille. Il s'agit d'en découvrir la cachette... Sherlock met le feu à la maison. Alice Brent se précipite vers une chaise. Et Sherlock devine que dans le coussin de cette chaise les autographes sont dissimulés... C'est très simple... Il s'en empare... Il pourrait les confisquer... Il les rend magnanimement à la jeune fille.

— Je ne veux pas devoir ces lettres à un vol, mais à votre libre volonté; vous me les donnerez vous-même, quand il vous fera plaisir.

Jusque-là, il la couvrira de son égide; il se dressera entre elle et ses bourreaux; il finira par conquérir à hi fois et le cœur de l'héroïne et les documents qu'elle détient. Cette double conquête, c'est le drame.

Il se déroule en six tableaux mouvementés et pittoresques. Sherlock se mesure à un adversaire digne de lui, le mystérieux professeur Moriarty, qui vit comme une taupe dans une demeure souterraine merveilleusement machinée et fait manœuvrer une innombrable et redoutable légion d'assassins, de cambrioleurs et de faussaires. On ne l'aperçoit jamais. Il est partout. Il s'est juré d' « avoir la peau » de Sherlock dont l'astuce diabolique anéantit ses projets. Sherlock est animé des mêmes dispositions. Le génie du bien et le génie du mal se combattent; ils se haïssent, mais ils s'admirent, et l'estime réciproque qu'ils ont de leur talent est un des traits amusants de l'ouvrage. Ce duel à mort les met aux prises d'abord dans le logis du policier (la scène où ils cherchent mutuellement à « se rouler » et jouent avec leurs revolvers est fort divertissante), puis dans un bouge, la « maison du Sommeil », ainsi nommée parce que les victimes qu'on y attire s'endorment et ne se réveillent plus.

J'insiste sur ce tableau qui est un modèle d'habileté théâtrale et dont l'arrangement dut follement divertir MM. Pierre Decourcelle et Gémier. Figurez-vous une cave sordide, meublée d'une méchante table, de trois escabeaux boiteux, éclairée par la lueur fumeuse d'une lampe. Au fond la porte d'entrée. A droite, une autre porte donnant accès à une seconde cave sans issue. A gauche, une fenêtre défendue par des barreaux extérieurs. Quatre bandits sont tapis au fond de cette souricière. Ils capturent d'abord et bâillonnent miss Alice Brent. Sherlock, traîtreusement attiré, va subir le même sort; on le désarme, on lui subtilise son pistolet; il est seul, la craintive Alice pressée contre lui, défiant du regard les scélérats qui s'acharnent à sa perte. Pourtant nous sommes sûrs qu'il sera le plus fort, en dépit des apparences, et qu'il leur échappera... Mais comment?... Par quel moyen?... Nous cherchons, nous ne trouvons pas, nous nous perdons en conjectures; notre curiosité est vivement tendue... Et voici ce qui arrive...

Sherlock brandit un tabouret, renverse la lampe. L'obscurité se fait, des ténèbres compactes. Et dans cette nuit noire, un unique point lumineux, le cigare allumé de Sherlock qui va, vient, se promène, agité de soubresauts violents... Evidemment, ces hommes s'entretuent. Qui sera vainqueur?... Soudain la rampe s'éclaire et nous montre le champ de bataille... Les agresseurs y sont étendus; mais aucune trace de Sherlock ni de sa compagne. Envolés, ceux-là, escamotés!

Que s'était-il passé ? Durant l'entr'acte, chacun proposait sa solution: « Sherlock et Alice ont sauté par la fenêtre. — Mais non, une trappe s'est ouverte sous leurs pas. — Mais non, Sherlock a trompé l'assaillant en épinglant son cigare incandescent sur le bois de la croisée ; puis il est sorti tranquillement par la porte. » Cette dernière supposition est la plus raisonnable, encore que totalement dénuée de vraisemblance... Le public était dupé, mais ravi. Les spectateurs sont de grands enfants... Ils

ont applaudi Baffles; ils viendront applaudir Slierlod Holmes. Les deux pièces s'équivalent. RaffT.es exhale un< plus franche saveur de terroir. Sherlock renferme un< action plus rapide, plus logiquement liée...

De plaisants décors, une mise en scène ingénieuse l'encadrent. Et l'interprétation est parfaite. M. Gémier i l'autorité, la souplesse, l'œil d'aigle qui conviennent ai principal personnage. Il a engagé tout exprès Mlle Yvonne de Bray, afin de rendre aussi sympathique et jolie que possible l'héroïne Alice Brent.

Théâtre Antoine : Sacrifiée^ pièce en trois actes.

M. Gaston Dévore a peu produit; il compose dans la retraite des œuvres longtemps méditées, caressées, et ne parle au public que lorsqu'il croit avoir à lui dire quelque chose. C'est un fort bon système et dont la plupart de nos auteurs devraient s'inspirer. Ainsi parurent, à des années d'intervalle, les Demi-Sœurs et la Conscience de Venfant. Les Demi-Sœurs révélèrent le nom de M. Dévore et firent apprécier, du premier coup, son art sobre et vigoureux. On fut ému du tragique duel d'âmes de ces sœurs, issues de pères différents qui s'étaient haïs, et qui prolongeaient en elles leur implacable rivalité. M. Dévore a toujours eu une prédilection pour ce genre de conflits; il étudie la « famille » dans sa constitution, dans son évolution, dans ses drames intimes, dans les crises qu'elle traverse. Sujet d'un intérêt passionnant, surtout à une époque comme la nôtre, où les anciens principes sont ébranlés, où tout est remis en question...

Qu'a voulu montrer l'auteur de Sacrifiée?... Ceci... (à supposer que j'aie nettement pénétré son intention). Les

parents élèvent mal leurs enfants. Ou bien, en les couvrant d'une tutelle trop étroite, ils leur enlèvent l'espri d'initiative; ou bien ils les laissent croître au hasard sans s'occuper d'eux, sans veiller à la formation de leui cerveau et de leur cœur; ils leur demeurent étrangers Qu'ils les aiment trop ou ne les aiment pas assez, dan? les deux cas le résultat est mauvais. Il advient encort que dans une famille les divers enfants sont inégalement chéris : et de cela naissent des chocs douloureux, des catastrophes.

L'histoire imaginée par M. Gaston Dévore sert à la constatation de ces vérités.

Les Baudricourt ont trois filles. Baudricourt fut jadis un simple ouvrier; il est parvenu, par le travail et l'économie, à la fortune; il a créé une teinturerie aujourd'hui prospère; il est patron. Mais son activité cérébrale s'est usée dans la trituration des affaires; visiblement il est fatigué et suit les impulsions de sa femme. Celle-ci, vaniteuse, emballée, ne peut lui donner que d'assez méchants conseils. Or, chacune des trois filles de Baudricourt correspond à une période, une « étape » du ménage. L'aînée, Françoise, date du début, de l'époque où les époux besognaient péniblement du matin au soir; elle a poussé à la campagne chez des paysans et a gardé de son enfance orpheline comme une mélancolie effacée; elle ne compte pas, elle passe inaperçue, elle est toujours un peu demeurée la servante du logis. Suzanne, venue à une heure favorable, en pleine prospérité, accueillie avec joie, inspire à ses parents une adoration exclusive. La troisième fille, Jeannine, est arrivée par hasard; on ne la souhaitait pas, on a continué de la traiter en intruse.

Il y a un je ne sais quoi de forcé, de voulu dans ces corrélations; elles sont trop ingénieuses; le véritable degré d'attachement voué aux enfants peut avoir d'autres causes que les particularités de leur naissance. Dans le cas supposé par M. Dévore, on comprend à la

rigueur que Françoise, formée loin de sa mère, soit médiocrement aimée d'elle. Mais cette raison n'existe pas pour Jeannine. D'ailleurs, quelques explications que l'on donne du fait, le fait seul a de l'importance dans le drame. Suzanne est la préférée, la a chouchoute ». Voilà le fait. La passive Françoise s'y résigne. L'impétueuse Jeannine s'insurge; elle souffre de se voir reléguée au second plan, de n'avoir point sa part légitime d'affection maternelle. La coière bouillonne dans ce jeune cœur affamé de justice et de tendresse... C'est exactement, si vous vous souvenez, le sujet de la Maison d'argile de M. Emile Fabre.

Au lever du rideau, la situation se pose dans une série de scènes rapides. Mme Baudricourt — telle la marâtre de Cendrillon — choie sa chère Suzanne, au détriment de ses sœurs; elle critique la déplorable éducation de Jeannine, ses défauts de caractère; c'est une pluie de mots amers, d'observations désobligeantes, rendues plus pénibles par l'intervention de Suzanne, qui croit devoir plaider pour Jeannine et l'humilie davantage. Un vent de tempête souffle sur la maison. Le projet que l'on a de marier Suzanne contribue à déchaîner ces orages. Le mariage des filles est, dans les familles bourgeoises, une source d'effervescence, et si l'union n'y est pas parfaite, de conflits. Mme Baudricourt a jeté son dévolu sur Julien Roizel, fils d'un richissime spéculateur, propriétaire de mines dans le Caucase, roi du pétrole. Or, ce nabab n'est qu'un vulgaire filou. Je reproche à M. Dévore d'en avoir tracé une caricature vraiment trop facile et de ne s'être pas soucié de le marquer de traits plus originaux et plus précis. M. Roizel plastronne, porte une énorme chaîne de montre sur son gilet, des favoris teints. Il stimule la timidité insignifiante et niaise de son fils. Il est acculé à la faillite et n'a d'espoir, pour l'éviter, qu'en la dot de Suzanne. Cette dot serait normalement de trois cent mille francs. Roizel exige un million; il en mettra deux lui-même dans la

corbeille des jeunes époux. Baudricourt se gratte l'oreille, fort embarrassé, car il est honnête homme, au fond. Mais Mme Baudricourt, toute à la violence de son désir, ne connaît pas d'obstacle. On placera sur la tête de Suzanne les dots de ses sœurs. Françoise, étant des-|i tinée au célibat, n'a pas besoin d'argent; Jeannine a le! temps d'attendre.

Et l'indignation, la fureur de Jeannine s'exaspèrent. Elle cherche instinctivement quelqu'un à qui s'accrocher dans sa détresse, à qui demander secours! Elle le trouve. C'est Dorville.

Dorville est un rude gaillard, râblé au physique, solide au moral, intelligent, instruit, chargé des fonctions de contre-maître dans l'usine, et supérieur à son emploi. Il est l'homme de confiance du patron, un peu son ami; il parle haut et franc. Tout à l'heure, entrant au salon, où Roizel, le père et le fils, étaient réunis, il n'a pas craint de discuter avec eux, très librement, de les choquer en opposant à leur morale pharisaïque des opinions affranchies et subversives.

— La famille, il n'y a que ça pour former les enfants! dit Roizel.

— Ou pour les déformer, riposte Dorville.

Il condamne la manie qu'ont nombre de parents d'imposer à l'enfant leur mentalité propre, de le façonner à leur image.

— Je ne m'attaque pas à la famille, poursuit Dorville, mais à la déviation du sentiment familial.

Et il raconte comment, ayant été abandonné sur le bord d'une route, recueilli par l'assistance publique, embarqué comme mousse à Terre-Neuve, jeté en Amérique, il est sorti robuste et trempé de ces épreuves.

— Mes parents m'ont donné la vie, une bonne constitution et un sale caractère. Avec ça, on se débrouille.

— Bravo pour le sale caractère! s'écrie Jeannine. Mais nous, qui ne partageons pas l'emballement de la

jeune révoltée, nous trouvons que ce Dorville manque

d'autorité pour s'ériger en juge de la famille, puisqu'il n'en a jamais eu, et qu'il parle en somme de ce qu'il ne connaît pas.

Donc Jeannine, ayant besoin d'un soutien, s'adresse à lui. La scène où s'échangent leurs sympathies, où leurs cœurs se rapprochent, est très humaine, très belle. C'est de beaucoup la meilleure de l'ouvrage.

— Quand vous parlez, dit Jeannine, il me semble qu'on ouvre la fenêtre dans une chambre de malade...

Et s'abandonnant, elle lui confie ses pensées, le chagrin de sa solitude morale, sa souffrance de ne pouvoir s'épancher, d'être éternellement découragée, incomprise.

— Les défauts qui scandalisent vos parents me ravissent; vous ne vous êtes pas laissé modifier... Vous devriez parler à votre mère, ajoute-t-il, avec votre cœur d'amour, non avec votre esprit de révolte...

Ils continuent de s'attendrir. Dorville annonce son départ pour le Canada.

— Pourquoi partez-vous ? demanda Jeannine.

L'émotion de sa voix la trahit. Et lui, troublé du secret qu'il vient de surprendre, résiste, par scrupule de vertu, à la douceur de l'aveu.

— Nous ne pouvons nous appartenir, déclare-t-il fermement ; nous ne sommes pas du même monde, de la même caste.

— Préjugés! s'écrie Jeannine.

— Ces préjugés, c'est vous qui les avez ; ils sont dans votre sang; ils se réveilleraient demain. Vous êtes une régulière, moi un irrégulier; vous êtes une riche, moi un pauvre.

Jeannine, bouleversée, suit le conseil de Dorville; elle tente un suprême assaut du cœur maternel. Hélas ! on l'écoute d'une oreille distraite; on repousse ces bras tendus, on accueille avec sécheresse, avec ironie cette balbutiante prière. Suzanne et son mariage accaparent toute la sollicitude du logis. Jeannine retombe dans son isolement.

— Je suis heureuse de ma souffrance, dit-elle à Françoise.

— Et pourquoi.

— Parce qu'elle me donne la liberté.

Au deuxième acte, les événements se précipitent, la crise éclate. Cet acte est lent à s'engager; il renferme au début quelques détails oiseux, l'ennuyeuse scène où Roizel se défend contre les imputations d'une lettre anonyme et exhorte son iils à presser la conclusion du mariage sauveur; mais il s'achève dans une frénésie de passion qui a transporté le public...

Jeannine s'est offerte à Dorville; elle est sa maîtresse.

Elle éprouve un grand bonheur de lui appartenir, puisqu'elle l'aime, et aussi une certaine tristesse, un certain; malaise, que M. Gaston Dévore a délicatement marqués... Les murs de la maison paternelle lui pèsent; elle voudrait les fuir, avec le compagnon de son choix; et toutefois, elle sent obscurément la force du lien qui l'y attache ; ses yeux s'emplissent de larmes.

— Tu pleures, lui dit Dorville; es-tu sûre de ne rien regretter ?

Là-dessus, il se lance dans des considérations philosophiques sur la religion et les mœurs tout à fait importunes. Ce Dorville est un phraseur. Il va partir pour l'Allemagne. Et tous deux conviennent de dissimuler leur liaison jusqu'à son retour ; il apporte aussi à Jeannine la certitude de l'infamie des Roizel et le moyen de sauver Suzanne d'un mariage déshonorant. Jeannine s'y emploie ; la scène qui met aux prises les sœurs ennemies va déterminer l'explosion finale. Je ne sais si le mouvement en est très juste et je soumets l'objection à M. Gaston Dévore. Jeannine, émancipée, en voie d'être heureuse, exaltée par la griserie du coup de tête qu'elle vient d'accomplir, ne devrait-elle pas, dans quelque mesure, désarmer, traiter avec indulgence^ avec générosité, cette pauvre Suzanne, bien innocente des torts de sa mère? Au lieu de cela, elle la

bouscule, et en la prévenant de l'indignité de Roizel, elle lui crache au visage son atroce aversion.

— Tu n'as donc aucune affection pour moi ? gémit Suzanne.

— Et toi?

— Je t'aime.

— Tu mens, c'est un cliché que tu as dans le cœur. Moi, je te hais !

Jeannine, ici, se montre plus méchante que la nature ne l'eût exigé. Mais l'auteur désirait établir une savante gradation dans la fureur de son héroïne, il a sacrifié la vérité humaine aux nécessités scéniques...

A partir de ce moment, Jeannine prend son élan; elle va, elle va, comme une cavale échappée, les narines frémissantes, l'œil en feu, brisant tout. Il est vrai que sa mère l'aiguillonne par des propos blessants:

— Misérable! tu veux tuer ta sœur et rompre son mariage, afin de rattraper ta dot!

Jeannine bondit sous l'outrage:

— Tu viens de rompre la dernière chaîne qui me liait à cette maison... Adieu, je m'en vais...

— Où vas-tu?

— Dans la vie.

On l'entoure, on lui barre la route, on lui ordonne de regagner sa chambre. Elle se débat, s'enveloppe fébrilement de son manteau; et toutes les rancunes amassées en elle jaillissent de ses lèvres convulsées. C'est un flot de fiel brûlant :

— Je t'accuse, dit-elle, je t'accuse d'avoir été une méchante mère, de m'avoir privée de l'amour auquel j'avais droit, de ne pas m'avoir nourrie de ton lait, comme ma sœur...

(Un peu naïf, ce gj-ief. Mais une fille en colère n'y regarde pas de si près.)

Enfin, les bravant tous, elle crie :

— Je vais retrouver mon amant!...

Elle sort, après avoir lancé à sa sœur cet avertissemeni prophétique :

— Suzanne, n'épouse pas Julien Roizel.

Et le père, que répond-il à tout cela? Effondré sur une chaise, il ne répond rien. Voilà un sot père, comme dii Argan dans le Malade. Il est extraordinaire que l'ancier ouvrier, réapparaissant sous le bourgeois, ne retrouve pas en cet instant un petit reste de vieille brutalité plébéienne pour intervenir dans la dispute.

Cette fin d'acte, qui a quelque ressemblance avec le second acte de la Maison ci Argile, a soulevé des tonnerres d'applaudissements, dus à la véhémence de l'action, et au talent de l'interprète, Mlle Lély, qui, de délicieuse ingénue qu'elle était, à l'Odéon, s'est haussée à lai, taille de grande jeune première. |'

Le troisième acte a refroidi l'enthousiasme. L'auteur; ne pouvait rester au même diapason : son dénouement a paru faible et incolore. Nous sommes chez Dorville, au lendemain du drame. M. Baudricourt vient quérir des nouvelles de Jeannine ; il arrive efîaré, abattu ; il pousse la veulerie à des limites invraisemblables et il ne trouve pas un mot fort et sensé à dire au ravisseur de sa fille. L'entretien qui s'engage entre eux sonne faux; trop de mollesse d'un côté, et, de l'autre, une ironie par trop cavalière.

— Il fallait me demander sa main, dit le bonhomme Baudricourt.

— Me l'auriez-vous accordée? Vous m'auriez traité de coureur de dot !

— Je suis le père, après tout.

— Non, la paternité est faite d'amour. Et vous n'aimiez pas Jeannine.

Ce débat pourrait être palpitant, s'il se poursuivait éloquent et serré. Il est coupé par l'apparition des Roizel, qui, redoutant l'animosité de Dorville, essayent de le corrompre et sont démasqués par lui. Toute cette histoire de dupes et de fripons nous laisse indifférents;

nous ne nous intéressons qu'à la seule aventure de Dorville et de Jeannine. Elle se dénoue enfin, mais sans ampleur, sans franchise. Mme Baudricourt survient, rejoignant le père Baudricourt, escortée des petites Baudricourt. Tout le monde pleure et s'embrasse. On pardonne à la fugitive.

— Nous vous donnons notre fille, dit le papa Baudricourt à Dorville ; nous vous la donnons avec 300.000 francs.

Et Dorville, stoïquement, refuse la dot, refuse le maire et le curé, et ratiocine à perte de vue sur les inconvénients du mariage et sur les avantages de l'union libre. Il débite d'ailleurs mille extravagances : « Si l'humanité marche de travers, dit-il, la faute en est aux mariages de raison, qui peuplent le monde d'enfants créés sans amour, c'est-à-dire mai fabriqués. » La théorie, formulée en ces termes absolus, est contestable ; elle est surtout déplacée en un tel moment, en un tel lieu... Que Dorville, quand les choses seront apaisées, à son retour d'Amérique, s'amuse à rompre des lances avec ses beaux-parents... parfait; mais en pleine tragédie, alors que les nerfs sont tendus, les yeux noyés de larmes, les plaies saignantes, on n'a pas la liberté nécessaire à ces spéculations. Tout cela est insincère, ce n'est que du théâtre, et du mauvais théâtre parce que factice. Et nous devinons aussi que l'intransigeance de Dorville s'amendera et que ce pseudo-anarchiste finira par rentrer dans la régularité, et qu'il palpera les j 300.000 francs de la dot, et qu'il deviendra l'associé de ! son beau-père, et qu'il sera très riche un jour, étant très intelligent et très actif. Ses déclamations ne sau- ' raient nous toucher... Ou bien, il faudrait développer dans ce sens son caractère ; et c'est une nouvelle pièce qui commence, ce n'est plus une pièce qui finit. I Je n'ai rien dissimulé des défauts de l'œuvre de I M. Dévore; elle est incomplète, par endroits illogique et I grossement observée, mais la vie y bouillonne ; elle

entraîne l'auditeur dans une sorte de tourbillon passionné; elle est assurément d'un homme doué pour le théâtre; et la preuve, c'est qu'elle ne prend toute sa valeur que sur les planches, et qu'il faut la voir, et que son mérite ne ressort pleinement que par le mouvement scénique et grâce au jeu des acteurs.

Ceux-ci composent un ensemble remarquable ; ils marchent au combat sous la conduite d'un merveilleux capitaine. M. Gémier rend avec sa puissance coutumière et son goût de réalisme le rôle de Dorville ; il en fait l'être fruste, revêche, mais bon et sensible qu'a voulu l'auteur ; c'est la chair tendre de la châtaigne dissimulée sous les piquants de l'écorce. Et il a bien habillé son personnage, d'un vêtement inélégant, un peu fatigué, comme il sied à un travailleur d'usine qui n'est pas encore le patron. La silhouette est dessinée avec précision ; l'extérieur répond à l'intérieur; c'est en ne négligeant aucun de ces détails que M. Gémier s'affirme grand comédien.

Comédie-Française : Les Trois Sultanes,

J'ai eu une joie véritable à revoir les Trois Sultanes... Ce charmant ouvrage n'abandonne jamais complètement le répertoire du Théâtre-Français. Il y reparaît de temps à autre, lorsqu'il se rencontre dans la troupe une actrice désireuse et capable de réaliser avec quelque perfection la figure de Roxelane. Ce fut en 1892 Mlle Ludwig. C'est maintenant Mlle Marie Leconte...

Oui, la pièce offre toujours un vif agrément. Elle vit d'une vie un peu rétrospective et lointaine, mais elle vit; elle n'exhale pas cette froide langueur qui caractérise les œuvres irrémédiablement mortes, et rend aujourd'hui « inécoutables » le Chevalier à la mode., la Métromanie, le Vieux Célibataire, et même le Turearet de Le Sage, et même le Joueur de Regnard; elle est moins surannée que ne le sont les comédies, pourtant plus récentes, de Picard, de Scribe, de Waflard et Fulgence, moins puérile que la Petite Ville, Oscar ou le mari qui trompe sa femme, le voyage à Dieppe... Elle supporte l'épreuve de la scène aussi victorieusement que les chefs-d'œuvre de Marivaux. On craignait qu'elle ne donnât l'impression

d'être interminable (elle dure une heure et demie); je l'ai trouvée courte et il m'a semblé que le public partageait ce sentiment; il ne se lassait pas d'exprimer, et dans la forme la plus bruyante, son approbation... J'ai voulu ne pas m'en tenir à la simple audition de l'ouvrage et rechercher les raisons, toutes les raisons de mon plaisir... Je me suis plongé dans les anciens papiers; j'ai relu les lettres échangées entre Favart et le comte de Durazzo, ce grand seigneur viennois, qui l'avait choisi comme correspondant littéraire et recevait de lui chaque semaine^ avec un jugement probe et sincère sur les nouveautés, une chronique anecdotique de la ville et du théâtre (M. de Durazzo adorait les « potins » et Favart les narrait à merveille et contentait abondamment sa curiosité). Enfin, notre auteur a laissé des fragments de mémoires que son petit-fils et son ami H. -F. Dumolard ont complétés, ainsi qu'une biographie de sa femme, la délicieuse Justine.

De ces documents, leur physionomie à tous deux ressort nette et colorée. Mme Favart et le sieur Favart, son époux, constituent le plus gentil couple d' « associés » qui ait existé de tout temps. Et là peut-être est le secret de la persistante jeunesse des Trois Sultanes. De ces sultanes il n'en est qu'une qui compte... Roxelane est toute la pièce; elle l'anime de sa verve légère, de son enjouement, l'ennoblit par sa sagesse. Or, elle est modelée d'après nature. Roxelane est un portrait.

On s'imagine communément, sur la foi de la légende, que le pâtissier Charles-Simon Favart s'improvisa auteur dramatique, comme il inventa les échaudés, par un coup de génie; on le croit enfant du peuple, dénué de culture. Cette vérité veut quelque adoucissement. Il était non d'origine plébéienne, mais de bonne souche bourgeoise; il avait eu pour aïeul le secrétaire de l'intendant de Soissons. Son père, à la suite de revers de fortune, fut en effet réduit à ouvrir une boutique de pâtisserie, mais il se délassait de ce commerce par celui de

U littérature et des arts. « Mon père avait un esprit vif et une gaieté franche; il faisait des chansons avec facilité; il ajustait sur des airs de vaudeville les principes de morale et les autres préceptes qu'il voulait m'inculquer; je les retenais aisément en les chantant avec lui. » Ce brave homme était le type du petit bourgeois parisien du dix-huitième siècle, badaud, frondeur, grand amateur de spectacles, faisant queue à la porte de la Comédie, se pressant debout dans le parterre, se mêlant à la cabale, applaudissant avec enthousiasme ou sifflant avec fureur. Il nourrissait des ambitions secrètes pour son fils, il lui apprenait à lire en construisant des caractères sur la table, à l'aide de lames de métal flexibles; puis, si l'enfant avait bien travaillé, il le menait entendre les acteurs italiens. Au retour on retrouvait la ménagère, fidèle gardienne du logis, qui savait de belles fables, propres à élever les esprits et les cœurs.

Le petit Favart grandit de la sorte dans cette honnête maison, tout à fait pareille à celles que le peintre du Benediciie a figurées sur ses toiles. Mais on désirait qu'il devînt plus savant; il entra en cinquième au collège Louis-le-Grand, sous les auspices du célèbre abbé NoUet; une grave maladie l'obligea d'en sortir; il reprit le tablier et le bonnet de mitron; il composa entre temps un vaudeville dont le bonhomme Favart fut si ravi qu'on le renvoya incontinent au collège. Il y achevait sa rhétorique quand une catastrophe l'atteignit : la mort subite de son père. Voilà Charles-Simon soutien de famille, obligé, sans métaphore, de mettre la main à la pâte, partagé entre ses devoirs de commerçant et ses velléités de poète. Tout en dorant la croûte de ses vol-au-vent, il bâtit des scénarios d'opéra-comique. Il en brocha une douzaine qui furent joués sous des noms d'emprunt.

Ici se place une anecdote célèbre : la visite du financier la Popelinière, descendant de carrosse à l'angle de la rue de la Verrerie et de la rue des Billettes, enlevant de force notre pâtissier, l'emmenant dans son hôtel, lui

enjoignant d'organiser sur l'heure une fête en rhonnei^r de sa femme ou de sa maîtresse (ce point n'est pas éclairci). Chez l'opulent fermier général, Favart noue des relations puissantes dont il tire d'abondants profits. Il reçoit du directeur de l'Académie royale la mission de lui procurer des chanteuses habiles. Et c'est à ce moment qu'il fait la connaissance de Mlle Duronceray, fille d'un musicien du roi Stanislas, fraîchement débarquée à Paris par le coche; il l'engage; elle débute dans l'opéra des Fêtes publiques et se fait appeler Mlle de Chantilly, alin de ménager l'orgueil de quelques parents qu'elle a dans la noblesse. Il en devient amoureux, et sans doute eût-il triomphé aisément de la faible résistance qu'elle lui opposait. « Il était, dit le biographe, un amant trop délicat et trop aimable pour n'être point payé de retour... » Mais il ne veut pas d'une victoire si facile; les sentiments que lui inspire Justine sont plus purs. Il lui propose de l'épouser. Le billet qu'il lui dépêche, à cette occasion, est un modèle de sensibilité et de décence :

« Ayez soin de votre santé, ma chère Justine; songez qu'elle intéresse tout le public; songez que la mienne y est attachée. Vous vous ménagerez davantage si vous avez quelques égards pour moi, qui vous aime plus que ma vie : ne vous en offensez pas, mes sentiments font votre éloge. Les talents me séduisent, mais la vertu m'attache. Si vous pensiez autrement que vous ne faites, vous ne seriez digne ni de mon estime, ni de mon amour. Continuez de justifier celui que j'ai pour vous, en conservant toujours cette sagesse qui vous est si naturelle et qui est si rare dans les personnes de votre talent- La vertu n'éclate que quand elle est exposée; et les périls qui vous environnent donnent un nouveau lustre à la vôtre. Je vous parle contre les intérêts de mon cœur; mais je vous prouve en même temps que je suis le plus sincère et le meilleur de vos amis. »

L'âme loyale et même un peu naïve de Favart se reflète dans ces lignes. Il est à présumer que Justine en fut

touchée, les filles d'Opéra n'étant point accoutumées à tant de respect. Elle voua à son époux un égal attachement et se jura de lui demeurer fidèle. Si elle faillit à ce serment, ce fut à la suite d'une pression odieuse, et quand elle vit que sa vertu mettait en péril celui-là même qu'elle aimait. Elle eut le malheur de rencontrer le maréchal de Saxe et d'éveiller ses désirs; elle eut le courage de s'y refuser. Ce bouillant guerrier ne protégeait le mari que pour conquérir la femme. Il les avait attirés à l'armée de Flandre, et leur confiait le soin de divertir ses officiers et ses soldats entre deux batailles. Lorsque Justine comprit qu'il devenait trop pressant, elle s'enfuit à Paris; le maréchal se vengea en refusant d'acquitter les dettes faites par Favart pour le théâtre du camp, en le livrant à d'inhumaines créancières, les demoiselles Myesses, de Bruxelles. Harcelé, menacé de prise de corps, l'infortuné chercha un refuge à Strasbourg. De cette ville, il écrivait à sa jeune femme une lettre déchirante, datée de 1749 :

« Je te souhaite une bonne fête, ma chère Justine. Sois heureuse autant que je me trouve malheureux d'être séparé de toi, et rien n'égalera ta félicité. Jouis de mon cœur, jouis de mon âme, je te les ai donnés; il ne me reste que la vie que je suis prêt à te sacrifier de même. Si je pouvais disposer de l'univers, l'univers serait à toi. Reçois cette fleur fanée, arrachée de sa tige : c'est le symbole d'un cœur flétri par une absence rigoureuse. Adieu, vis contente; que tous tes jours soient des jours de fêtes; mais au milieu des plaisirs songe que si tu es formée pour exciter l'amour, tu es née pour mériter l'estime : ces deux effets réunis m'ont rendu le plus tendre, dès les premiers instants que je t'ai connue, et des amants et des amis. »

La pauvre Justine ne s'amusait guère; les plaisirs qu'elle aurait pu retirer de ses succès d'actrice étaient empoisonnés par l'appréhension de dangers obscurs et terribles planant sur elle. Elle en avertit Favart : « On me menace qu'on va me faire beaucoup de mal; mais je

m'en moque ; j'irai de grand cœur demander l'aumône avec toi. » Elle s'efforce, en octobre de cette même année 1749, de l'aller retrouver à Lunéville ; elle est enlevée, conduite aux Grands-Andelys, enfermée dans le couvent des Ursulines. Une épître impérieuse du maréchal vient l'y relancer : « Vous n'avez pas voulu faire mon bonheur et le vôtre. Peut-être ferez-vous votre malheur et celui de Favart. Je ne le souhaite point, mais je le crains... Adieu!... » La triste Justine trembla, moins pour elle, je suppose, que pour l'époux qu'elle savait livré sans défense aux représailles d'un ennemi brutal. Elle céda non par lâcheté ou manque de courage, mais par excès d'amour.

Comment, en quel lieu son déshonneur fut-il consommé?... Nous l'ignorons... Il le fut, cela est certain. Les lignes suivantes l'attestent; elles sont de la main de la propre sœur de Favart et l'on ne peut s'empêcher de les juger bien cruelles, s'adressant à la victime d'un scélérat : « Quoique l'on ait fait tout son possible pour reverser sur mon frère et sur nous une partie de la honte où l'on vous a plongée, on n'en a imposé qu'à des personnes mal informées ou prévenues. Notre misère nous justifie. C'est en vous en contentant que vous pouvez vous justifier vous-même. » Pas un mot de sympathie pour la pauvre Justine ni de pitié pour ses souffrances morales!... Elles durent être affreuses. Vous représentez-vous cette scène : la femme livrée au monstrueux vainqueur qu'elle hait, contrainte de subir d'avilissantes caresses et peut-être de sourire et de dissimuler son dégoût — sous peine de l'irriter et de provoquer de nouvelles exigences... Quelle situation! En est-il au théâtre de plus tragique?

Le maréchal, son caprice assouvi, se montra bon prince, fit révoquer les lettres de cachet, permit aux époux de se rejoindre. Favart (il avait été obligé de se terrer au fond d'une cave, où il peignait, à la lueur fumeuse d'un quinquet, des éventails) reprit possession de

sa femme... Quelle scène encore, entre eux : la confession, l'aveu, l'humiliation, la colère, les larmes versées ensemble, et finalement le pardon! Ah! que les plus poignantes tragédies paraissent pâles, si on les mesure à la vie! Le bourreau de Justine poussa l'ignominie jusqu'à lui offrir des bijoux, de l'argent, qu'elle rejeta avec horreur. Elle était fière. Elle suivit les conseils de sa belle-sœur; elle affronta la misère et se réhabilita par le travail. Les deux « associés », rapprochés après ce violent orage, et s'il est possible, plus étroitement unis, recommencèrent à labourer leur sillon. Il écrivit des comédies; elle les joua. Elle n'avait rien perdu de sa séduction. Le succès leur revint. Vingt-deux années d'une félicité sans nuage les payèrent de leurs rudes épreuves. Ils habitaient en haut de Belleville — à la campagne — une petite maison où fréquentaient de beaux esprits et d'affables compagnons, Grébillon, Lourdel de Santerre, Laujon, Goldoni, l'abbé de Voisenon... Et la médisance accusa bien, il est vrai, ce dernier d'être un peu trop chez lui sous ce toit hospitalier; mais aucune preuve ne corrobore un tel soupçon; il ne nous plaît point d'y ajouter foi. Nous préférons supposer que Mme Favart n'eut qu'une seule défaillance, et une défaillance si honorable qu'on y peut presque voir un trait de vertu.

Elle mourut dans la force de l'âge, à quarante-cinq ans ; son époux la pleura et lui rendit le plus louchant des hommages; ne l'ayant plus près de lui comme Egérie et collaboratrice, il s'ensevelit dans la retraite, il brisa sa plume et ne la reprit que pour tracer d'elle, avec piété une charmante image :

« Une gaieté franche et naturelle rendait son jeu agréable et piquant; elle n'eut point de modèles, et en servit. Propre à tous les caractères, elle les rendait avec une vérité surprenante. Soubrettes, amoureuses, paysannes, rôles naïfs, rôles sérieux, tout lui devenait propre; en un mot, elle se multipliait à l'infini; et l'on était étonné de lui voir jouer le même jour, dans quatre

pièces différentes, des rôles entièrement opposés. La Servante maîtresse^ Bastien Bastienne, Ninette à la cour^ les Sultanes, Annette et Lubin, la Fée Urgèle, les Moissonneurs ont prouvé qu'elle saisissait toutes les nuances, et que n'étant jamais semblable à elle-même, elle se transformait et paraissait réellement tous les personnages qu'elle représentait; elle imitait si parfaitement les différents idiomes et dialectes, que les personnes dont elle empruntait l'accent la croyaient leur compatriote », etc.

Si j'ai conté ces événements fort connus, ce n'est point pour le vain amusement de faire de l'histoire anecdotique; mais ils sont nécessaires à la pleine intelligence de la comédie des Trois Sultanes. Il n'est pas douteux qu'en l'écrivant, Favart ne se soit souvenu des heures les plus sombres de sa vie. Oui, ce jo3'^eux ouvrage les évoque. Il est de douze ans postérieur au pénible roman de Justine et de Maurice de Saxe. Le temps arrange bien des choses; il calme les fureurs, apaise les plus légitimes ressentiments. L'époux maltraité était redevenu philosophe; le bonheur qu'il goûtait présentement lui rendait moins amères ses douleurs passées. Il n'en souffrait plus; cependant il ne les avait pas oubliées. Et l'occasion lui parut bonne d'en dégager la leçon. Ce dessein se trouve, à ce qu'il me semble, très nettement indiqué dans les Trois Sultanes.

Quelle est l'idée générale de la pièce? D'une part, montrer un barbare, un potentat oriental, Soliman le Magnifique, qui ne comprend l'amour qu'à la turque, c'est-à-dire que comme le droit du plus fort exercé sur le plus faible, la possession bestiale de l'esclave par le maître; et en face du tigre, dresser un petit être chétif, l,éger, qu'il briserait en le serrant dans ses griffes, mais donner à cet oiseau gazouillant tant d'esprit, de grâce, de malice, de finesse, que la lutte entre eux devient égale. Si Favart eût composé une tragédie, le tigre aurait dévoré l'oiseau. Il faisait une comédie : c'est l'oiseau qui

vainc le tigre. Le satrape est d'abord étonné, puis éduqué, puis médusé, puis enflammé, puis muselé par la petite Française. Imaginez un Maurice de Saxe moins butor, une Justine moins découragée; la comédienne désarmant le soldat; le conquérant conquis : c'est le sujet de l'ouvrage.

Il n'existe pas, je pense, un plus joli rôle de femme que Roxelane, un rôle plus divers, plus riche en nuances, plus scintillant, et par le fond plus solide. Il est gravé au burin, sur une planche de cuivre. Tout y est clair, précis et de taille franche. Roxelane, c'est Justine, physiquement silhouettée au premier acte par la voix de l'eunuque Osmin. (Et c'est aussi, ma foi, l'interprète actuelle, Marie Leconte) :

Nous avons une jeune Française Vive, étourdie, altière et qui se rit de tout... Son nez en l'air semble narguer l'amour.

Elle bouleverse le sérail, nargue la police, brave les dieux étrangers; elle est parfaitement « inadaptable » comme ceux et celles de sa race et proclame absurde tout ce qui n'est pas à la mode de Paris. Or, la façon dont les femmes sont traitées chez le Grand Turc révolte son entendement; c'est juste l'opposé de ce qui doit être; elle le dit comme elle le pense, avec cette verdeur impétueuse et cet irrespect qui caractérisent son humeur... D'abord une déclaration de principe :

Les hommes ne sont faits que pour nous amuser.

Puis sadressant au sultan, elle l'interpelle, elle 1' « attrape » effrontément et entreprend de réformer son éducation :

Povxrquoi de cent barreaux vos fenêtres couvertes ? C'est de fleurs qu'il faut les garnir.

Que du sérail les portes soient ouvertes Et que le bonheur seul empêche de sortir. Soyez galant avec toutes les femmes, Tendre avec une seule...

Soliman n'aurait qu'une réponse à opposer à ce discours : faire précipiter l'insolente qui ose le lui tenir dans le Bosphore. Dès l'instant où il l'écoute, il se diminue; l'amour, le traître amour, perce sa cuirasse. Roxelane s'en rend compte; un infaillible instinct l'avertit qu'elle sera la plus forte, qu'elle peut aller de l'avant sans crainte; et tout aussitôt elle en abuse... Très dangereux de laisser voir aux petites femmes qu'on est à leur discrétion!... Elle redouble d'audace, elle multiplie les semonces — et de quel ton! — elle moque, elle raille. Joignant le geste aux paroles, elle arrache au sultan sa longue pipe et la lance au loin. « Fi donc! fi donc! ce n'est pas beau! » Et comme il se redresse irrité :

Vous oubliez qui je suis, qui vous êtes...

elle lui tient tête crânement :

Qui vous êtes et qui je suis ?

Vous êtes grand seigneur, et moi je suis jolie. On peut aller de pair.

Toutefois, elle a vu luire la colère dans l'œil du maître; elle juge prudent (car la coquine est très avisée) de ne le point exaspérer; elle le ramène par un mot de gentillesse et lui laisse espérer qu'il pourra se faire aimer un jour :

Jamais... Je ne jure de rien, Une fantaisie, un caprice Peut décider de tout...

Mais pour plaire, il faut que Soliman se transforme, change de manières : elle a résolu de le déguiser à la mode de Versailles ou de Marly, de muer ce despote en un roi d'Occident. L'étonner, le déconcerter sans cesse, c'est sa tactique. Il croit piquer la jalousie de Roxelane en marquant des égards à l'Espagnole Elmire, à la Gircassienne Délia; peut-être en ressent-elle du dépit au fond d'elle-même; elle se garde bien de le montrer; elle ne tombe pas dans le piège; elle convie ses rivales à dîner

FAVAHT. 193

— un dîner à Ta française, s'il vous plaît, aux bougies, au Champagne, servi sur une table ornée de fleurs, et non à terre sur des tapis. Elle commande eX. j'ordonne ; en un tour de main elle a plié à l'obéissance le chef des eunuques, ses janissaires. Nul n'ose résister à ce petit bout de femme... Mlle Marie Leconte rend tout cela le plus spirituellement du monde; elle vous a une façon de pincer le menton d'Osmin et de s'installer sur les coussins du sultan qui signifie : « Je suis ici chez moi. » Et l'on croit voir la Dubarry badinant avec Zamore. Et l'on sent aussi qu elle joue avec le feu, et que cela pourrait mal finir, et qu'elle s'en rend compte elle-même, et que l'aventure l'amuse, et qu'elle risque le tout pour le tout, et qu'elle n'a qu'un moyen de triompher du sultan : c'est de le tenir en échec jusqu'au bout. Une minute de faiblesse : elle est perdue. Aussi voyez comme sa volonté se raidit, comme ses nerfs se tendent! Quelle énergie dans ses yeux, lorsqu'elle refuse — suprême injure — le mouchoir qu'il lui a jeté, et sort altièrement entre les gardes, chargés de la mener en prison.

A partir de cette minute, le rôle s'élargit et prend l'accent de la haute comédie. Favart s'est promis de tracer le portrait idéal de la Française — c'est-à-dire de sa propre femme; il a commencé par les qualités extérieures et brillantes : la grâce, la mutinerie, l'espièglerie, la galanterie légère, le sens de l'élégance et du goût; maintenant il passe aux qualités de fond, aux vertus. Elles vont se découvrir au dernier acte, achèveront de stupéfier le monarque et de le réduire. 11 s'est bien aperçu déjà que la petite Française n'est pas aussi frivole qu'elle le paraissait :

Sa raison perce à travers sa gaîté.

Un dernier entretien avec elle va lui dessiller les yeux. La scène est délicieuse. Roxelane arrive les cheveux épars, vêtue d'humbles babils (il l'a condamnée à servir sa rivale Elmire); il la croit abattue, désespérée. Elle rit...

« Tu mérites ton sort, s'écrie-t-il; ton cœur est fait pou la bassesse. » Mais elle frémit sous l'outrage :

Tu te trompes, sultan : céder à son malheur

Est l'effet d'une âme commune;

Modeste au sein de la grandeur, Tranquille et fier au sein de l'infortune, C'est à ces traits qu'on connaît un grand cœur.

« Tranquille et fier au sein de l'infortune » : c'avait et l'attitude des époux Favart dans la détresse où les aval précipités le maréchal. Ils s'en souvenaient. Et le nobl plaidoyer de Roxelane en faveur de la dignité de l'amour qui vise-t-il, je vous prie, sinon le lâche et féroce homm de proie, insensible à toute délicatesse? Le dialogue abonde en allusions :

Obtenez un cœur de lui-même, Vous serez sûr, alors, que l'on vous aime.

Et cette idée reparaît, sous dix formes différentes presque à chaque ligne : « L'amour aime la liberté; i veut encore l'égalité. » Roxelane ne se lasse point de h redire :

Vos grandeurs ne sont rien, mais ma gloire m'est chère. Vous aimer en esclave est un affront pour moi.

Elle ne cède pas; elle est de fer; d'autant plus inflexible qu'elle tient le sultan, et devine qu'il ne pourrai désormais se passer d'elle; il ne l'aura que s'il l'épouse et que s'il l'épouse à la manière de France, pour tout d( bon, à l'exclusion de ses autres femmes. Amener un Tur( à la monogamie n'est pas chose commode. Il ne faut paf seulement qu'il convoite Roxelane, mais qu'il l'admire qu'elle le domine par sa supériorité intellectuelle et morale. Et réellement, ici, Roxelane devient une femme supérieure, une maîtresse femme. Elle commence pai gourmander Soliman sur sa paresse, par l'exhorter à l'action :

L'Arabe révolté menace tes provinces.

Cours le punir, laisse gémir l'Amour.

Donne-lui, si tu veux, des soins à ton retour.

Ensuite, elle expose au potentat, stupéfait, la théorie de r « épouse associée ». Cela est très curieux. L'excellent Favart avance sur son siècle ; il se faisait de la vie conjugale une idée que n'avaient pas ses contemporains ; imais n'oublions pas que c'est de lui-ijiême et de sa ichère femme qu'il parle. L'épouse « estimable », qui s'assied sur le trône, partage le fardeau du pouvoir, étudie les besoins du peuple, soulage ses misères, éclaire le sultan.

Lui présente la vérité, Le premier besoin d'un monarque.

En la montrant dans tout son jour Et sachant l'embellir des roses de l'amour.

nous savons son vrai nom : elle s'appelle Justine. Et Roxelane ne se contente pas de définir les principes du « féminisme », elle prévoit la proclamation des « droits de l'homme » ; elle a lu les encyclopédistes (cette petite femme est extraordinairement avancée); elle s'écrie :

Ah ! malheureux qui n'a jamais goûté Les plaisirs de l'égalité !

Et encore :

Point d'esclaves chez nous. On ne respire en France

Que les plaisirs, la liberté, l'aisance ; Tout citoyen est roi sous un roi citoyen.

Le c( roi citoyen », c'était Louis XV î Et plus loin:

Vos grandeurs sont des mascarades.

Lorsque la toile tombe, empereurs et sujets, Tous sont égaux et camarades.

Soliman se convertit; il accorde à Roxelane tout ce qu'elle souhaite; il licencie son sérail, abroge ses lois,

chasse ses vizirs... Et alors, quand elle est sûre de la vie toire complète, totale, elle s'agenouille, et par un revire ment qui est la grâce et la suprême coquetterie du rôle elle déclare ne vouloir point user des biens qu'on lu accorde; la subtile créature réfléchit que le potentat n^ 4ui pardonnera pas plus tard, quand son feu sera éteint d'avoir été abaissé par elle; elle flaire le danger:

Reprends tes droits, reprends nia liberté. Sois mon sultan, mon héros et mon maître... Tu me soupçonnerais d'injuste vanité...

Tu vois dans Roxelane une esclave soumise...

Ainsi il ne dépend que de lui de revenir sur sa déci sion, d'enfermer de nouveau Roxelane au harem ; maif elle le sait trop ardemment épris pour le craindre; elh a le niérite d'avoir fait sa soumission, la certitude de garder sa liberté, et l'avantage de n'encourir dans l'avenir aucun reproche... On n'est pas plus rusée. Et ce qui) y a d'exquis, c'est que cette ruse s'allie à la franchise, è la droiture. Roxelane est la spontanéité même; elle va jusqu'au bout de sa pensée ; elle est racinienne par la délicate évolution et la complexité des sentiments, ipoliéresque par la verdeur du langage; il y a en elle une princesse de Racine, une soubrette de Marivaux, les grâces raffinées de la Parisienne, jointes aux vertus de la Française. Et tous ces éléments se fondent dans un ensemble harmonieux ; et cette figurine est vivante parce qu'elle est copiée sur la nature et que Favart y a mis deux choses qui empêchent de vieillir: la vérité et la sympathie. Il a reproduit fidèlement ce qu'il apercevait chez Justine, son modèle; il y a ajouté sa propre chaleur , d'âme: il a été peintre et poète.. Roxelane est immortelle.

Mlle Marie Leconte a rendu avec un art achevé les aspects successifs du personnage, gamine, rieuse, turbulente, mêlant à la coquetterie des retours de tendresse qui achèvent de troubler le sultan et le retiennent; fière

et presque grave au dénouement. Elle possède la sincérité que donne l'expérience de la vie, et l'ampleur, l'autorité que l'on n'acquiert que par un long commerce avec les classiques. Elle est dans le plein épanouissement de son beau talent.

M. Georges Berr a partagé son succès. Il fait de l'eunuque Osmin une admirable caricature, s'arrêtant juste à la minute qui sépare le comique du burlesque, et ne mettant jamais en péril la dignité de la Comédie. Et quelle finesse de diction ! Quelle souplesse ! Je vous signale comme une merveille le goût avec lequel il nuance ce couplet du premier acte, le croquis de la petite femme à sa toilette :

Un léger miroir réfléchit à vos yeux

De deux bras potelés les contours gracieux.

Tantôt c'est un ruban qui coule :

Elmire veut le rattacher, Et d'un soulier mignon fait voir le joli moule:

Alors, comme il faut se pencher.

Dans l'attitude, un peignoir s'ouvre ; Elle s'en aperçoit et sa vivacité Le tire brusquement, pour cacher d'un côté

Ce que de l'autre elle découvre.

Le morceau est ravissant. Tandis que M. Berr le détaillait, nous croyions voir s'animer une estampe d'Eisen. La science du bien dire ne peut aller au delà...

Les autres personnages existent peu. Soliman est un sultan en étoupe et qui serait ridicule si M. Albert Lambert ne lui prêtait sa noble et mâle physionomie. La sultane Elmire est bien ennuyeuse, mais superbe à contempler sous les traits de Mlle Delvair;etla sultane Délia bien insignifiante, malgré l'agréable ingénuité et la voix fraîche et pure de Mlle Lifraud... Le décor et les costumes sont d'une coloration somptueuse... Allez voir la restitution de cette turquerie à la Vanloo. Vous y passerez un moment délicieux...

Nouveautés: Occupe-toi d'Amélie, vaudeville en trois actes.

Nous avons eu cette semaine un vaudeville très moderne et un très ancien vaudeville. Le premier a pour auteur M, Georges Feydeau, le second est dû à la collaboration de Plante et de M. Tristan Bernard. Le rapprochement de ces deux ouvrages, qui ont obtenu un égal succès, offre une matière intéressante à la réflexion.

Et d'abord, il est certain que le vaudeville de Georges Feydeau est beaucoup plus compliqué que celui de Plante et Tristan Bernard; il est bourré de plus d'événements; les coups de théâtre s'y multiplient, s'y succèdent dans un mouvement plus rapide, avec plus de furie et de fièvre; ils sont conduits d'une main plus savante et, convenons-en, ils sont plus ingénieux, plus imprévus... Exposer clairement l'intrigue protéiforme d'une pièce de M. Georges Feydeau constitue une tâche extrêmement difficile... Cet art se glace, dès qu'il est sur le papier; il a besoin du geste, de la physionomie, de la mimique des acteurs; il parle aux yeux au moins autant qu'à l'esprit; il arrache le spectateur au domaine du réel, pour l'en-

200 LE THEATRE. i

traîner dans l'extravagance pure. Or, toutes ces choses, comment les rendre ? Comment donner la sensation de| ce tourbillon de bouffonnerie ? Un des procédés chers à^ l'auteur à' Occupe-toi d'Amélie, un de ses petits « secrets de fabrication » consiste à créer immédiatement cette; atmosphère. Aussitôt la toile levée, il vous assène sur la tête deux ou trois violents coups de marteau qui vous mettent en disposition d'entendre la suite. Vous êtes au point. Rien ne peut plus désormais vous étonner. C'est une sorte de convention conclue entre le dramaturge et ceux qui l'écoutent, une façon de leur dire: « Suivez-moi où je veux vous mener, et ne protestez pas, ne réfléchissez pas, laissez-vous faire... » Cet accord étant consenti de part et d'autre, le vaudevilliste peut s'abandonner aux folles excitations de sa verve, il a devant lui un crédit illimité.

Exemple... Nous sommes au premier acte, dans le salon d'Amélie d'Avranches. Amélie est une femme de chambre montée en grade, promue au grade de cocotte ; elle possède comme ami sérieux Etienne de Milledieu, qui va partir pour une période de vingt-huit jours au régiment (il a déjà endossé sa capote de réserviste); elle possède encore un père, le digne M. Pochet, ex-sergent de ville; elle a de nombreux amis réunis ce soir autour d'elle. Afin de les divertir, elle les régale d'une séance de gramophone, elle les adjure d'ouvrir attentivement l'oreille à l'exécution du grand air d'opéra par un illustre ténor; pour l'ancienne chambrière, il n'est pas de plaisir plus distingué (c'est un de ces traits d'observation que M. Georges Feydeau mêle volontiers à ses farces et par où il les révèle)... Un jeune domestique, Adonis, vêtu d'une livrée élégante et correcte, circule parmi les invités d'Amélie. A un moment, elle le surprend en train de vider ses carafons de liqueurs ; elle lui allonge une gifle ; il la lui rend et la traite de « volaille ». Le papa Pochet surgit, et au lieu de jeter à la porte l'insolent valet de chambre, il le soutient contre sa lille :

— Tu as tort de souffleter ce garçon; tu lui dois des excuses, je vais te l'envoyer.

Amélie baisse la tête d'un air confus. Elle se suspend au cou d'Adonis, l'assied familièrement sur ses genoux et l'embrasse. Oh! oh! qu'est ceci? Amélie serait-elle la maîtresse de son valet? Le protecteur, M. Etienne de Milledieu, accouru au bruit, pousse un cri de stupeur. Mais M. Pochet l'apaise. « C'est son frère », dit-il. Et il explique que la bonne Amélie, préoccupée d'assurer à ce frérot une position honorable et sûre, l'a recueilli chez elle, comme groom. La péripétie était si inattendue qu'une énorme hilarité a secoué la salle. La glace était désormais rompue. L'auteur avait le champ libre...

Aussitôt il s'occupe de nouer solidement les fils de son imbroglio. Essayons de ne pas trop nous y empêtrer. Etienne de Milledieu est l'intime camarade de Marcel Gourbois, qui vient supplier cet autre lui-même de lui rendre un immense service. Marcel a douze cent mille francs d'héritage à palper; la somme ne lui sera remise que s'il se marie, et le jour même de ses noces, par son parrain, le Hollandais Van Putzeboum, qui en est dépotaire. Mais Marcel jouit des faveurs d'une femme du monde: la comtesse Irène; il répugne à convoler en justes noces; et cependant il désire encaisser l'argent de la succession... Que faire? Il profitera de l'absence de Van Putzeboum, obligé de se rendre en Amérique, pour consommer un mariage fictif ; il lui annonce ses fiançailles avec Mlle Amélie d'Avranches, qu'il lui présente comme une jeune fille de la haute aristocratie. Le bonhomme tombe dans le panneau. Tout le monde se prête à cette mystification. Amélie est ravie de jouer à la fiancée. Etienne n'y voit pas d'inconvénient. Gela la distraira, pendant qu'il servira la patrie. Il confie sa maîtresse à Marcel ; il lui recommande de veiller fraternellement sur elle, de l'amuser: « Occupe-toi d'Amélie! »

Gette exposition n'est point laborieuse et pénible, ainsi qu'il arrive souvent ; elle se déroule avec franchise dans

un flot de belle humeur; et l'on ne s'aperçoit pas que le vaudevilliste ait sué sang et eau pour en maçonner l'architecture. D'ailleurs, il n'est pas à bout d'invention. Le deuxième acte nous réserve d'autres surprises.

Une chambre à coucher... Un lit... Dans le lit, un monsieur accablé de sommeil qu'une petite bonne, diligente et discrète, cherche vainement à tirer de sa torpeur. Au reste, il n'est que midi, heure matinale pour un noctambule. Le monsieur bâille, s'étire, nous raconte qu'il a fait la noce la veille et n'a gardé qu'un souvenir confus de sa nuit d'orgie... Le monsieur, c'est Marcel Gourbois... Il se décide enfin à se lever; il écarte les draps et est abasourdi d'y découvrir blottie une petite femme. Nous partageons sa stupéfaction. La petite femme, c'est Amélie d'Avranches... Marcel a pris trop au sérieux la recommandation de son ami. Il s'est tant et si bien occupé d'Amélie, que l'ayant promenée à travers les cabarets montmartrois, il la retrouve finalement couchée dans son lit. Et ils se regardent tous deux, consternés. Ils sont coupables de trahison. C'est très grave. Mais cette trahison, jusqu'à quel point l'ont-ils poussée : a-t-elle été seulement ébauchée ? se sont-ils contentés de dormir l'un près de l'autre?... ou bien... Ils ont beau se creuser la cervelle, ils ne se souviennent plus...

(Oh! la candeur de Labiche! l'innocence de ce répertoire du vieux Palais-Royal qui passait cependant pour licencieux! Nous avons fait du chemin!...)

A partir de cet endroit, l'action devient épileplique. Un torrent impétueux traverse cette chambre où l'on entre, d'où l'on sort comme au moulin... Voici la comtesse Irène. Elle apporte à Marcel ses lèvres amoureuses. Amélie a juste le temps de se glisser hors du lit pour lui céder la place et de se réfugier au-dessous, ce dont elle rage. (Vous ai-je dit qu'Amélie est l'ancienne camériste de la comtesse, et que la comtesse n'ignore point la comédie matrimoniale qui se joue entre Amélie et Marcel pour palper la galette du Hollandais ?) Amélie s'ennuie dans sa

cachette incommode; elle s'enveloppe du couvrepied et gagne à petits bonds le cabinet de toilette, médusant Irène, que terrifie l'aspect de cette bête étrange et monstrueuse; après quoi, le couvrepied tiré par une ficelle revient tout seul au chevet du lit... Nous nageons en pleine démence.

Et voici Van Putzeboum, un petit vieillard rose, bedonnant, rasé de frais, avec au coin de l'œil une lueur de jovialité égrillarde. Il pense : Oh! ces Français, sontils assez polissons! » La vue de son filleul Marcel et d'Amélie, couchés ensemble, le fortifie sur cette opinion. Evidemment il est d'usage à Paris que les fiancés prélèvent une avance d'hoirie sur les félicités conjugales. Oh! ces Français! Et les yeux de Van Putzeboum pétillent. Et il s'efîorce de retenir des mots d'argot faubourien, auxquels son accent prête un comique, pas très rare à la vérité, mais irrésistible. Et tout cela est rendu de la façon la plus pittoresque par M. Girier, qui pourrait bien, s'il continue, nous ressusciter le pauvre Torin...

Voici encore, se succédant à la queue leu-leu, le papa Pochet, indulgent et pieux entremetteur des désordres de sa fille... C'est M. Cardinal, baissé d'un cran... M. Germain lui communique une épique allure de solennité bourgeoise et endimanchée. Il a une manière de dire : « Je l'attends comme l'avenue de Messine » qui est tout un poème. C'est admirable.

Voici le prince Nicolas de Palestrie et son aide de camp le général Koschnadiefl*... Ceux-là, je ne vous les ai pas présentés... Rien n'est plus ardu, je le répète, que de raconter un vaudeville de M. Georges Feydeau. On oublie toujours quelque chose. Sachez donc que le prince Nicolas de Palestrie est vivement épris des charmes d'Amélie, et que moyennant un riche cadeau sur lequel le général prélève la commission d'usage, il l'a décidée à accueillir ses galanteries. Voici enfin Etienne de Milledieu, revenu à l'improviste de ses vingt-huit jours, découvrant le potaux-roses, l'infâme conduite d'Amélie et de Marcel, ce

traître, ce faux ami. C'est celui-ci surtout qu'il veut châtier... Et comment?... Un plan machiavélique — une inspiration du ciel — s'ébauche en son esprit... Il apprend que Putzeboum, renonçant au voyage d'outre-mer, manifeste le désir d'assister au mariage de son cher neveu.

— Parfait, dit-il à Marcel, nous allons berner le bon Hollandais, et lui fabriquer un mariage postiche qui aura toutes les apparences d'un véritable. Je me charge de tout.

La vengeance, la terrible vengeance s'accomplit au troisième acte... Marcel, Amélie drapée dans son voile virginal, la tête ceinte de la couronne de fleurs d'oranger, le papa Pochet, le parrain Putzeboum, les témoins, les demoiselles d'honneur, tous les gens de la noce, assis sur des chaises en velours à crépine d'or, écoutent les paroles de M. le maire. Ils s'imaginent que le maire est un fumiste, compère de la mystification, et cette mairie une mairie d'opérette. Tout de même la plaisanterie est un peu grosse, le postulat énorme à avaler... Mais je vous demande en grâce de ne pas vous arrêter à ces impossibilités... Ça n'a aucune importance... La cérémonie achevée, le machiavélique Etienne laisse éclater sa joie. Il est vengé... La vérité se découvre, M. le maire était un vrai maire et la mairie une mairie authentique. Marcel et Amélie sont unis pour tout de bon. Brouhaha, tumulte, triomphe insolent d'Etienne, efîondrement de Marcel.

Généralement, les pièces de ce genre se dénouent avec effort; leur dernier acte, employé à débrouiller l'écheveau d'une intrigue savamment entortillée, peine et languit. M. Georges Feydeau s'est assez bien garé de l'écueil. Il court d'un pas allègre à sa conclusion... Décidément il est en veine... Il nous montre le prince Nicolas de Palestrie attendant en caleçon — un somptueux caleçon de satin groseille chiffré à ses armes — la venue d'Amélie... Leur tête-à-tête est troublé par le mari assisté du commissaire de police. Mais ce fonctionnaire n'ose instrumenter contre un si puissant personnage. Alors, par un tour de passe-

passe dextrement exécuté, Etienne est substitué au prince. C'est lui que l'on confond, que l'on pince en flagrant délit. Le dupeur est dupé. Ainsi s'achève la comédie.

Elle est effroyablement licencieuse, mais fort amusante. M. Georges Feydeau a toutes les audaces. Demain, il prostituera des couples sur la scène... Ça lui est égal... Et ce spectacle qui nous révolterait, si c'était un spectacle sérieux, devient tolérable, j'ajouterai presque inoffensif, par la gaieté colossale, prodigieuse qui en émane. Cela nous ramène aux origines de notre théâtre, aux farces épiques, aux parades de haulte gresse dont s'esbaudissaient les badauds du pont Neuf. Si l'on ne riait pas, ce serait épouvantable. Mais on rit. Et le rire est un caustique. Le rire est sain.

Joignez encore — ceci pour les délicats — qu'il y a dans les pièces de Feydeau sous leurs outrances épileptiques et malgré leurs fautes de goût, quelque finesse... Et c'est ce qui les distingue des grossiers vaudevilles de fabrication courante.

L'auteur de Occupe-toi d'Amélie et de Champignol sait observer les mœurs; il les peint caricaturalement, mais, dans une certaine mesure, il les peint ; son « monsieur Pochet », ce fantoche, n'est pas absolument dénué de vérité; quand il organise le service d'ordre à la mairie, l'ancien gardien de la paix perce sous le père; il retrouve des gestes professionnels. Et cela est excellent.

Je n'insiste pas sur Marcel, Etienne et la comtesse Irène qui sont indifférents, et n'existent qu'à l'état de rouages pour faire marcher la montre. Van Putzeboum est déjà un peu plus original. Amélie est charmante. Lorsqu'elle cause avec la comtesse, chez qui elle a servi jadis, la petite gêne qu'elle éprouve se révèle dans de gentils dessins du dialogue, dans des phrases très « nature ». Mlle Cassive joue le personnage en perfection; elle en a la bonne grâce, l'allure, la cordialité gaie, le sourire, et la demi-vulgarité, le côté « peuple ». On ne saurait rêver une plus étroite fusion du rôle et de l'interprète.

|r G. QUICHES ET QHEUSI

Comédie-Française : Chacun sa çie^ pièce en trois actes.

Chacun sa vie a plu au public. C'est une comédie psychologique dans le genre léger, à la Capus. On y trouve de jolies analyses de sentiments, de gentils coins de dialogue, un ou deux caractères fermement tracés, d'autres superficiellement esquissés, mais avec grâce. Le tout compose un mets agréable, de digestion facile, propre à être offert comme hors-d'œuvre, en attendant les plats solides de l'hiver. Il est d'ailleurs dans la tradition du Théâtre-Français d'accueillir ces aimables ouvrages, de les faire figurer sur son répertoire; toujours on y a joué des Jeune veuve^ des Mari à la campagne à côté des Andromaque et des Misanthrope. Cela amuse l'esprit, détend les nerfs. Il en faut pour tous les goûts... La seule chose à exiger de ces pièces, c'est qu'elles soient par leur tenue littéraire dignes de la Maison. MM. Guiches et Gheusi n'ont choqué aucune convenance ni rien bouleversé. Et cependant on ne peut dire que leur comédie soit absolument banale : elle renferme un type bien observé, et peint sous des couleurs assez nouvelles, de « mari philosophe ».

Il se nomme François Desclos. Lourd d'aspect, dénué d'élégance, gauche et timide, il a du fond. Il a fait jaillir du sol d'Afrique des oasis, exploité des mines, créé des banques, amassé une grosse fortune et conquis une influence qui l'a conduit à la députation. Et malgré tous ses succès il est resté brave homme et même bon homme. Mais il s'est très mal marié. Sa femme Henriette est juste à l'opposé de la compagne qu'il lui eût fallu. Il l'a épousée sans réflexion, séduit par son éclatante beauté. « Quand un homme, dit-il, ne sait pas pourquoi il a épousé une femme, c'est qu'il l'a épousée par amour. » Elle est trop belle pour lui et le met, par comparaison, en posture humiliante. Elle adore les frivolités du monde et vit d'une vie surexcitée. Desclos l'a d'abord passionnément aimée, puis s'est peu à peu détaché d'elle. De son côté, elle s'amuse et vagabonde hors du foyer conjugal. Si elle n'a pas encore commis le péché d'adultère, elle est au bord du précipice. Un vif penchant, né d'une similitude d'instinct et d'éducation, l'entraîne vers le comte Jacques d'Arvant, ami et commensal de son mari... Desclos invite Jacques à sa table; il lui a loué à bon compte un pavillon de chasse, à proximité de son château des Tourelles... On voisine... L'acte d'exposition se déroule dans ce pavillon, chez Jacques. Tous les personnages y défilent. Après quelques conversations papillotantes destinées à préciser le « milieu », nous voyons arriver Mlle Pauline Glermain.

Pauline est une jeune fille pauvre, laborieuse, à la conscience nette, à l'âme fière, proche parente de la Caroline de Saint-Geneix du Marquis de Villemer. Elevée par le comte Jacques d'Arvant, sa protégée, un peu sa pupille, elle lui a voué une gratitude qui ne demande qu'à se changer en amour. Il lui a écrit pour la prier de s'abstenir désormais des visites qu'elle avait coutume de lui faire innocemment. Elle vient, sous le prétexte d'apporter son courrier à François Desclos (ce député l'emploie comme secrétaire), en réalité dans le dessein

G. GUICHES ET GHEUSI. 209

de solliciter une explication au sujet de cette lettre dont elle est peinée. Desclos la confesse, la conseille :

— Partez, lui dit-il; ne poursuivez pas Jacques, et surtout ne l'aimez pas. Il aime ailleurs. Vous seriez très malheureuse.

A l'accent de ces paroles, nous devinons que Desclos éprouve une profonde sympathie pour sa petite secrétaire et qu'il n'ignore rien du flirt de Jacques et de sa femme Henriette.

La brusque irruption de celle-ci achève d'éclairer la situation. Elle débarque en coup de vent, coifîée d'un magnifique chapeau gainsborough, somptueusement nippée, victorieuse, rayonnante, triomphante, vaguement semblable, sous les atours de Mlle Cécile Sorel, à la Glorinde de V Aventurière. Suit un dialogue passionné entre elle et le comte.

(Desclos s'est éloigné avant ce duo; précédemment Jacques s'était retiré pour laisser en tête-à-tête Desclos et Pauline... Ces chasses-croisés sont artificiels et laborieux. Mais quoi! c'est le métier, le fâcheux métier, difficile à éviter au théâtre.)

Le comte dit à Henriette :

— Voici un an que je vous désire et nous ne sommes pas amants. Quand le serons-nous?

— Je vous aime, dit Henriette.

— Je te veux!...

— Je suis à vous, mais pas ici, dans l'angoise et la peur; il me faut la solitude dans un pays d'amour.

Nous concevons difficilement qu'une créature si impétueuse ait tant de retenue et refuse quelque avance d'hoirie à l'amoureux de son choix. Enfin! Nous devons la croire sur parole. Elle expose son plan de campagne. Elle feindra d'aller à Lucerne chez une amie; elle brûlera la Suisse, et les amants savoureront à Florence les délices de leur lune de miel. Le plan est adopté.

Henriette repart comme elle est venue, en bourrasque,

pour le château des Tourelles où Jacques est convié à dîner. Il a hâte de la suivre. Mais juste à ce moment, Pauline s'approche et lui pose des questions affectueuses et timides; il y répond nerveusement, impatient de rejoindre ses amours :

— Vous êtes une jeune fille. Si mon imprudence vous compromettait, je ne pourrais réparer ce mal. Je ne suis pas libre. Entendez-moi bien.

Elle n'entend que trop. Desclos, qui surgit à nouveau après une course chez son fermier (grands dieux! que de va-et-vient dans cet acte!], la trouve désolée, la console.

— Quelle peut-être, murmure-t-elle, la femme qui rend Jacques ainsi méchant envers moi ?

— Vous êtes la seule qui ignoriez son nom; c'est la mienne !

Et il confie à Pauline ses infortunes; il sait qu'Henriette le hait, qu'elle aime Jacques et le trompera avec lui, si ce n'est déjà fait. Et tout cela, il le raconte sans amertume, sans tristesse, gaiement presque. C'est un philosophe; il a des théories qu'il formule avec rondeur (M. de Féraudy a merveilleusement débité ce petit couplet.)

— Vous êtes une vaillante, mon enfant. Il faut travailler, vous distraire. Votre chagrin passera. Nous referons courageusement, vous et moi, nos existences. Réagissons, reprenons la bonne route. Chacun sa vie. C'est le secret du bonheur...

Malgré quelques maladresses d'exécution, ce premier acte est intéressant et plein. Les auteurs y ont introduit, pour l'alléger, le profil d'un dramaturge amateur qui assassine tout le monde de ses manuscrits et ne réussit jamais à en consommer la lecture. Sa dernière victime, François Desclos, pressé de surveiller sa femme infidèle, le laisse en plan, dès le second hémistiche. Ce sont là des effets faciles, mais sûrs...

L'acte suivant est le meilleur de l'ouvrage; il contient

G. GUICHES ET GHEUSI. 211

deux scènes supérieures; le caractère du mari achève de s'y développer avec ampleur.

Nous sommes dans le bureau de Desclos, député et directeur de la puissante compagnie du Sud-Algérien. Il a le vent en poupe. La fortune, qui lui doit une revanche, assure le triomphe de ses entreprises. La Chambre vient de lui voter une concession de chemin de fer, utile à la prospérité de nos colonies, et où il glanera, lui, des raillions... Ajoutons que sa jeune secrétaire, Pauline Clermain, contribue largement à ces succès. Elle est incomparable, inimitable, infatigable; elle gouverne le personnel, signe la correspondance, refait les rapports que M. le député perd dans des voitures, et palpe des appointements de trente mille francs inférieurs à son mérite. Bref, c'est une perle...

Et l'extravagance d'Henriette s'oppose à la sagesse souriante et réfiéchie de Pauline. Elle traîne après elle des régiments de trottins et de modistes; elle inonde les meubles de ses cartons à chapeaux; et elle continue de mûrir son plan d'évasion en compagnie du beau comte Jacques. A vrai dire, le projet est éventé : Henriette et Jacques ont été surpris par Pauline, à l'instant où ils sortaient tous deux, leur billet en poche, de la Compagnie des Wagons-Lits. (Aussi quelle imprudence d'aller soimême retenir des coupons de sleeping, quand on médite une fugue extraconjugale!) Plus imprudente encore est Henriette, qui, au lieu de ménager celle à qui le hasard a révélé son secret, la provoque, la blesse, l'exaspère, la met dans un état d'énervement tel, que ce secret, Desclos pourra aisément l'arracher à la jeune fille. Tous ces épisodes, toutes ces combinaisons sont, avouons-le, assez invraisemblables et dégagent une odeur un peu moisie de « ficelles théâtrales ». Heureusement, les deux scènes qui sont amenées par ces moyens en rachètent la faiblesse.

La première est sur le mode enjoué. Desclos, mis au courant du projet d' « embarquement pour Cythère » que

sa femme a conçu, lui en parle gentiment, sans aigreur :

— Vous voulez partir?,.. Vous partirez... Vous aimez Jacques d'Arvant? Vous serez à lui et pour toujours... Nous allons divorcer.

— Est-ce possible? s'exclame Henriette. Vous renonceriez à moi?

Ce mouvement de vanité féminine est spirituellement marqué. Mais aussitôt la joie l'emporte. Henriette est ravie. Et comme dans Divorçons, de Sardou, les époux se réconcilient, tout au ravissement de se quitter. Et l'excellent Desclos dit à sa femme des choses charmantes, fines, quelquefois profondes :

— Je vous ai aimée; puis je me suis éloigné de vous, et vous ne vous en êtes pas aperçue, parce que je n'ai jamais eu de colères ni de larmes, parce que je suis gai.

Henriette est si contente, si contente, qu'elle veut la félicité de son ex-mari. Elle l'exhorte à réconvoler avec la secrétaire idéale, l'associée de ses rêves, Pauline... Desclos a le plus grand désir de suivre cet avis, vous le supposez bien, mais il doute de lui-même, il craint que sa maturité ne puisse éveiller l'amour dans un jeune cœur. 11 s'assure, en tremblant, des dispositions de Pauline. Et c'est la seconde scène, plus sentimentale que la première, non moins jolie.

« Alors, si je voulais faire le bonheur d'une femme, je ne serais ni fou ni ridicule? — Quelle idée! — Je suis allé à vous instinctivement, etc. » Le dialogue se poursuit entre ces deux êtres sincères et discrètement émus. Je ne vous le donne pas comme très neuf. Dans maint ouvrage, nous avons entendu exprimer ces mêmes choses, mais nulle part avec une tendresse plus pénétrante.

— Vous n'aurez qu'à vous laisser vivre, conclut l'excel-j lent homme. Je vous assurerai un tranquille bonheur.

— Ah! non, s'écrie Pauline, je veux ma part d effort.. Je travaillerai près de vous. !

Ici se produit le revirement qui fait rebondir le pièce

G. GUICHES ET GHEUSI. 213

et empêche les personnages d'être trop aisément heureux... Henriette rentre en scène, tout effarée :

— Nous ne divorçons plus. Reprenez-moi!

Desclos s'insurge; il ne permet pas qu'un caprice de sa terrible femme ruine le doux rêve d'avenir entrevu. Il devine ce qui s'est passé. Jacques d'Arvant veut bien s'embarrasser d'une maîtresse, il se dérobe dès qu'il se voit acculé au conjungo. Et l'honnête Desclos commence à se mettre sérieusement en colère. Il aurait pu tendre un piège aux amants, les pincer tout à son aise, reconquérir sa liberté. Il a agi loyalement, galamment. Et comme récompense, c'est le naufrage de ses espérances, de sa vie !...

— Attendez, dit-il à Henriette; je vais aller lui parler, à ce monsieur !

Cette conversation entre les deux hommes, c'est le troisième acte. La scène était délicate, difficile. Elle est en partie manquée...

Apprenant la reculade de Jacques, nous pensions qu'il obéissait aux mêmes raisons que le héros de la Petite marquise, qu'il répugnait tout simplement à se river une chaîne au pied. Grande a été notre surprise. Jacques invoque des arguments d'ordre social, politique et religieux :

— Je ne puis épouser une femme divorcée, mes principes s'y opposent. Je tiens aux traditions qui m'ont été enseignées. C'est l'héritage des miens; c'est mon sang, ma conscience, etc.

Nous étions stupéfaits. Le public a cru d'abord que ces singuliers discours n'étaient qu une feinte, un moyen de se tirer d'embarras; lorsqu'il a vu qu'on les lui présentait comme sérieux, il les a soulignés de quelques murmures. Tout cela, c'est la faute des auteurs. Il fallait nous mieux préparer à entendre le langage du comte d'Arvant, poser plus nettement son caractère. Je sais bien qu'au cours des deux premiers actes, plusieurs allusions avaient été faites aux préjugés de Jacques, à l'étroit rigorisme

de sa mère sur le chapitre du divorce... Précautions insuffisantes. Avertissements oubliés... Nous ne voyons en cet homme qu'un lâche amant qui cherche dé mauvaises raisons pour excuser sa traîtrise. Et considérez les désastreuses conséquences de ce manque de solidité et de précision dans la psychologie du personnage. N'acceptant pas ses déclamations philosophiques, nous n'ajoutons pas foi davantage à ses sentiments... De là une nuance d'insincérité qui se répand sur toute la pièce. Non, Jacques n'aime pas Henriette. S'il l'aimait, s'il la désirait violemment, ne l'ayant pas possédée, il irait jusqu'au bout de sa passion. Ce gentleman n'est pas un saint capable de crucifier son cœur par scrupule. Ses paroles sonnent faux; il nous impatiente quand il résiste à la logique pressante de Desclos, il nous impatiente quand il y cède. Car il y cède, il se laisse convaincre sur la menace du mari de garder sa femme; il se retourne comme un gant : « J'épouse, dit-il, j'épouse. » Cette conversion soudaine est d'autant plus étonnante, qu'Henriette consentait (elle le lui a dit cinq minutes auparavant) à devenir sa maîtresse, sans conditions. Nous sommes en pleine incohérence. Le comte Jacques d'Arvant n'est qu'un pantin.

Et la belle Henriette n'offre pas beaucoup plus de consistance. Jacques ne peut la frôler, qu'elle ne tombe aussitôt dans ses bras, pâmée... Comment ces pâmoisons, ces innombrables baisers sur les lèvres, ces étreintes furtives, ces roucoulements, ces alanguissements prometteurs n'ont-ils pas abouti au don de sa personne? Je ne me charge point de l'expliquer. Il faut que le comte d'Arvant soit bien sot, ou bien maladroit, ou d'un tempérament bien débile...

N'insistons pas sur ces faiblesses. Ce qui relève l'ouvrage, c'est le rôle de Desclos, modelé largement, en pleine pâte, empreint d'une cordialité savoureuse et franche — très humain. Il est charmant, ce mari. Les seules choses qui ne nous agacent point dans la grande scène du troisième acte sortent de sa bouche. Il va droit

G. GUICHES ET GHEUSI. 215

au but; il s'exprime en brave homme. Jacques^ cherche à l'entraîner sur le terrain du duel, l'unique solution qui convienne aux « gens du monde ». Desclos ne l'y suit point; il lui oppose la logique et le bon sens :

— Vous ne m'avez fait aucun tort à moi, mais à ma femme. C'est elle l'offensée, la victime. Réparez!...

Il est exquis encore, lorsqu'il expose à Pauline le bien qu'il a reçu de sa mauvaise femme : « C'est elle qui, pour satisfaire au besoin de son luxe, m'a forcé de travailler; c'a été mon aiguillon; et elle m'a appris à me résigner sans plaintes, à souffrir de belle humeur; je dois de la reconnaissance aux dieux de me l'avoir donnée. » On croit entendre Socrate faisant l'éloge de Xantippe...

Cette bonhomie fine et tendre, M. de Féraudy l'a rendue excellemment, ainsi que tous les autres traits du personnage. Ce sera une de ses meilleures créations. Mlle Cécile Sorel est une Henriette somptueuse; on devine, à la voir, qu'elle passe les trois quarts de sa journée à des essayages rue de la Paix. Evidemment, son jeu est très extérieur; c'est un jeu — comment dirais-je? — à panache. Mais le moyen d'imprimer quelque profondeur à un rôle si superficiel! Elle s'est tirée de sa tâche en habile et souple comédienne. Mlle Piérat en avait une plus facile. Les sympathies vont d'elles-mêmes à l'aimable fille pauvre, vertueuse, sensible, qui nourrit une vieille mère du fruit de son travail, et sans user d'aucune coquetterie se fait aimer d'un honnête homme. Mlle Piérat est irréprochable d'allure, d'accent, de tenue : et le petit fond de dureté, de sécheresse qui subsiste en elle ne messied pas à Pauline, future maîtresse femme, directrice de banque et bon administrateur...

QUINON ET BOUCHINET

Odéon : Son père, pièce en quatre actes.

J'ai hâle de dire le grand succès de la nouvelle pièce de rOdéon; il est dû à de fortes et belles qualités, malheureusement trop rares au théâtre. Et certes MM. Guinon et Bouchinet connaissent leur métier; ils possèdent la dextérité nécessaire à la bonne conduite d'un ouvrage dramatique; mais cette habileté professionnelle ne se développe pas aux dépens de la logique, ni de la vérité; elle se laisse oublier, elle se dissimule avec une discrétion de bon goût. Le public, indifférent aux moyens, n'a vu dans Son père que le résultat : une peinture émue et fidèle de la vie. Depuis longtemps il n'avait eu une telle impression de sincérité. Et le plaisir qu'il en a ressenti, la joie qu'il en a manifestée, montrent que pour lui plaire, point n'est besoin de recourir aux petits procédés vaudevillesques. Nous savons qu'il ne déteste pas le vaudeville bien fait et qu'il s'en amuse; cependant quand, par aventure, il a devant lui une œuvre vraiment humaine, il en éprouve une satisfaction au moins aussi vive et d'un ordre plus relevé, plus délicat. On dirait qu'en l'applaudissant il se réhabilite dans sa propre

estime. Ce sentiment éclatait l'autre jour et riait dans tous les yeux. Il semblait qu'un flot d'air pur, venu de la scène, rafraîchît l'esprit et l'âme des spectateurs. Ils étaient sous le charme. Ce fut une excellente soirée.

Le décor représente un intérieur bourgeois, empreint de cette modeste élégance où se révèlent tout ensemble la médiocrité de fortune de ceux qui l'habitent et leur distinction... Il y a quelques beaux meubles dans le salon et quelques toiles de prix; une porte ouverte au fond du théâtre laisse apercevoir la salle à manger pimpante et nette, avec le couvert mis sur la nappe blanche, et le rayonnement assoupi de la suspension. André Theuriet dans ses nouvelles, François Goppée dans ses vers, ont tracé de ces tableaux. On devine que des mains soigneuses — des mains de femmes — ont accommodé, rangé, épousseté tout cela... Deux femmes, en efîet, occupent le logis, Mme Orsier, qui passe pour veuve, et sa fille Jeanne. La perte de leur patrimoine, aventuré dans de mauvais placements, les a réduites à la demipauvreté. Elles opposent à ces revers un gai courage, sans regret ni amertume. Mme Orsier a beaucoup de fermeté, Jeanne beaucoup de douceur. Leur humble existence va d'ailleurs être illuminée par ce divin magicien : l'amour... Un gentil garçon, Edouard Liégeois, employé dans une manufacture de caoutchouc, fréquente chez elles assidûment. Il s'est épris de Jeanne, et Jeanne partage cette inclination. Le mutuel aveu s'échappe de leurs lèvres dans une conversation très tendre, très chaste, que Mlle Sylvie et M. Gapellani ont joliment nuancée. Edouard a essayé de lutter contre un entraînement plus fort que sa volonté; il n'est pas riche et craint que ses espérances trop téméraires ne soient déçues.

— Chaque fois que maman m'a parlé de mariage, répond Jeanne, j'ai pensé à vous...

Ils échangent leurs serments de fiancés et leurs projets d'avenir. Ceux-ci ne peuvent se réaliser sur l'heure. Il faut qu'Edouard aille fonder au Congo un comptoir qui

GUINON ET BOUCHINET. 219

assurera le bien-être du ménage... Deux ans d'absence. Que c'est triste !

— Je vous attendrai, dit Jeanne; dès votre retour nous nous marierons; à une condition pourtant, c'est que ma mère ne nous quittera point, et que nous vivrons tous réunis.

Mme Orsier, consultée par les enfants, bénit leurs fiançailles dont elle est heureuse; mais la loyauté lui fait un devoir d'éclairer son futur gendre sur la situation de la famille à laquelle il va s'allier. Mme Orsier lui dit tout. On la croit veuve. Elle est divorcée. Elle s'est séparée, voilà vingt ans, d'un mari volage, qu'elle adora d'abord, puis cessa d'aimer, abreuvée du dégoût de ses perpétuelles trahisons. Il est parti; elle est demeurée; il n'a jamais usé du privilège que lui conférait le tribunal de prendre avec lui sa fille un mois chaque année. Est-il mort? Est-il vivant? On ne sait...

Ce père fantôme va reparaître. Un avoué vient en son nom revendiquer l'exercice du droit qu'il a jusqu'alors dédaigné, et prier poliment, et si la prière n'est pas écoutée, sommer Mme Orsier de lui envoyer Jeanne sur-lechamp. Explosion d'indignation et de fureur de la mère. Tous ces traits ont une extraordinaire saveur de réalité. C'est la nature même. Et quelle est la mère qui ne tiendrait, en semblable occurrence, le langage de Mme Orsier?

— Comment! ce misérable s'est dérobé à tous les devoirs, à toutes les charges de la paternité! Brusquement il se souvient qu'il a une fille, et il faut que je la lui jette dans les bras, que je m'incline devant ce caprice, que je livre à un homme indigne et méprisable, qui la corrompra peut-être, la chère créature, que j'ai créée, formée, nourrie de mon lait et de ma sollicitude !

Ces raisons de sentiment sont plausibles; les arguments positifs de l'avoué ne le sont pas moins. Et c'est la beauté de la pièce que nous soyons obligés de donner tour à tour aux deux adversaires notre plein assentiment.

— Prenez garde, madame, dit l'officier ministériel. Votre mari a refait sa vie par le travail. Il a rapporté d'un long séjour à l'étranger une grosse fortune honorablement acquise. Bien loin de lui tenir rigueur de ce réveil d'amour paternel, les juges, s'il y a procès, lui en sauront gré ; ils y verront une marque de repentir, un effort de vertu. C'est vous qui jouerez le vilain rôle. Le scandale soulevé par de nouveaux débats ravivra des rancunes éteintes, fera saigner de vieilles plaies, humiliera cette enfant, lui nuira dans le monde.

Le fiancé de Jeanne ne peut s'empêcher de convenir que ce plaidoyer est d'une extrême justesse. La mère dévore son chagrin et plie devant la nécessité. La jeune fille ira donc afîronter le minotaure; mais elle lui opposera un visage impassible et maussade, bien décidée à épouser les griefs de sa mère, à soutenir sa querelle, à ne pas capituler :

— Je ne l'aime pas, ce monsieur. Il ne m'est rien.

Ce premier acte peut être proposé comme un modèle de rapidité, de précision, de couleur, de pénétrante psychologie; la forme en est sobre; les caractères y sont clairement définis. On l'écoute avec ravissement. Pas une minute l'intérêt n'y languit. Et d'où vient qu'il est si vif?... Cette mère, bourgeoisement sensée, cette petite fille timide et naïve, son brave garçon d'amoureux, tous ces personnages, jusqu'à l'avoué, conciliant et probe, ne sont dans aucune mesure exceptionnels. Et c'est par là qu'ils nous touchent. Ils vivent non de la vie artificielle des planches, mais d'une vie normale et simple. Nous nous mirons en eux; nous les sentons près de nous. L'atmosphère où ils se meuvent, nous l'avons traversée et respirée.

Le second acte nous introduit chez le père. M. Orsier frise la cinquantaine, mais il n'a pas encore pris sa retraite; il est plus jeune que son âge, mince, bien fait, aimable cavalier. Pour décrire sa physionomie, je ne puis qu'esquisser la silhouette de Dumény, car jamais

GUINON ET BOUCHINET. 221

il n'y eut identification plus complète entre acteur et son rôle. M. Orsier jouit de l'existence en homme bien élevé, riche et libre, qui sait concilier l'élégance morale et le plaisir. Sa maîtresse, Mme Paulette Simaize, est affiliée à la tribu des viveurs et des viveuses, que Lavedan peignit naguère, et qui se demande tous les matins (elle n'a pas d'autre inquiétude) : « Qu'est-ce que nous faisons ce soir?... » Il est Un peu excédé d'une si vaine agitation. Et sans doute cette lassitude n'est-elle point étrangère au mouvement de curiosité qui le rapproche de sa fille. Paulette surgit dans un frou-frou de soie et de dentelles ; elle s'invite à dîner, et prétend l'entraîner à Monte-Carlo.

— Impossible, mon amie. Aujourd'hui, je suis père; et je le serai demain, et pendant trois semaines consécutives.

Paulette de rire. Elle ne croit pas à l'éclosion miraculeuse de cette paternité : « Tu te montes l'imagination, mon gros chacha. » Il la congédie affectueusement, et dispose tout pour recevoir la « jeune princesse ». Il a fleuri du haut en bas son hôtel, acheté des bibelots précieux, une chaise-longue Pompadour, prévenu les couturiers et les modistes. Tout est prêt. La jeune princesse n'a qu'à paraître.

Elle arrive, non pas telle que son père se la figurait (il ignore les désastres matériels qui l'ont atteinte), mais gauche, embarrassée, l'air contraint, les yeux baissés, vêtue décemment et sans recherche. Le premier contact entre eux est spirituellement noté, hostile, coupé de silences, avec, de sa part, à lui, un ardent désir de rompre la glace, et chez elle, le parti pris de ne la point laisser fondre, et, s'il se pouvait même, de l'épaissir.

— Où est votre femme de chambre?

— Je n'en ai pas, monsieur; nous n'avions qu'une bonne; elle est repartie.

— Ah!...

Il trouve ce nom de « monsieur » bien froid. Il en est gêné.

— Gomment allez-vous m'appeler? Père? mon père? C'est cela: mon père...

Mutisme de Jeanne.

— Vous n'avez jamais pensé à moi ?...

Point de réponse.

— Allons, mademoiselle, on va vous conduire à votre chambre, la chambre bleue. Si elle ne vous plaît pas, vous en choisirez une autre. Vous êtes ici chez vous, entendez-moi bien, chez vous...

Elle sort, digne, compassée, résolument agressive. Et tout déconfit, il murmure :

— Ce sera peut-être moins amusant que je ne pensais...

Si pénible est son désappointement qu'il accepterait, n'était un scrupule de respect humain, l'offre que lui apporte son ami Thouzery d'aller souper avec Mlle Nini, une accueillante personne, fort bien disposée en sa faveur. Mais on ne soupe pas avec Mlle Nini, quand on loge sous son toit une fille de vingt ans, de qui on est le père. Thouzery est auditeur au Conseil d'Etat ; ce titre, joint à son aimable tournure, nous fait pressentir qu'il exercera une influence décisive sur la destinée de Jeanne.

— Vous vous lancez dans une méchante affaire, dit-il à Orsier.

— Aidez-moi à en sortir ; dînez avec nous. Votre présence me sera un allégement.

Il y consent. Voilà le loup dans la bergerie. Mais la petite brebis n'est pas en humeur de se laisser croquer. Docile aux inspirations maternelles, elle continue de se roidir. Et l'entretien reprend, non moins difficile, quoique le jeune homme y soit en tiers et y fasse sa partie avec bonne grâce.

— Aimez-vous les objets d'art, mademoiselle?

— Je ne m'y connais pas.

Les silences se prolongent. Les deux hommes échangent des regards consternés devant l'impassible Jeanne, assise au bord de sa chaise, toujours sur la défensive...

GUINON ET BOUCHINET. 223

Le rideau tombe au milieu de la conversation languissante.

Cet acte n'a pas affaibli l'impression du précédent, encore qu'il y ait eu quelque lourdeur dans les bavardages de Paulette... Mais les propos du père et de la fille, leur stratégie, l'assaut qu'ils se livrent sont observés et rendus d'une façon juste et naturelle. Cela est très savoureux... Et maintenant que va-t-il advenir? On se divertissait, durant l'entr'acte, à le conjecturer ; on bâtissait, par avance, la fin de la comédie. Parbleu, c'est tout simple! Le troisième acte s'opposera au deuxième. Dans une antithèse inévitable nous verrons Jeanne transformée, détendue sous l'action amollissante du luxe, ingrate envers sa mère, oublieuse du passé. L'hirondelle, exilée et assombrie, se changera en la plus gaie des fauvettes. C'est bien à cette solution que vont nous mener les auteurs; mais au lieu de nous présenter le fait accompli — ce qui eût été plus aisé — ils s'}'^ acheminent par étapes ; ils nous initient au détail de l'opération, nous montrent la conquête entreprise et achevée, nous permettent d'en contrôler les progrès.

Ils ont joué la difficulté, et à force d'art et de souplesse, gagné la partie. Les scènes où Orsier entreprend de désarmer les préventions de sa fille, et pénètre peu à peu, en tâtonnant, dans son cœur, sont d'une remarquable délicatesse. Il ne réussit pas du premier coup; il pèse ses paroles; un mot, un geste trop vif effaroucherait le petit être mal apprivoisé. En le regardant manœuvrer, on a la sensation du charmeur d'oiseaux à qui mille précautions sont nécessaires. Il roule au bout du doigt l'affriolante boulette de mie de pain. La boulette, c'est ici la séduction des chapeaux neufs, des jolies robes, des gâteries de toutes sortes. Orsier en est prodigue ; aucun sacrifice ne lui coûte ; toutefois il n'avance que bien lentement. Depuis cinq jours que Jeanne est auprès de lui, elle n'a pas désarmé.

— Expliquons-nous, mon enfant, avez-vous quelque

chose à me reprocher? Ne suis-je point ce qu'il faut être? Pourquoi demeurez-vous tendue, indifférente, passive?... Jeanne persiste dans son attitude; elle l'aggrave; elle supplie qu'on lui permette de s'isoler; qu'on la dispense d'assister au dîner oii son père a convié, exprès pour elle, de vieux amis. Une lettre qu'elle reçoit de sa mère lui tire des larmes. Et la tristesse, la rancœur, l'insupportable malaise dont elle souffre éclatent en prières véhémentes. Elle s'adresse à la bonté de M. Orsier, elle le conjure de mettre un terme à son supplice, de lui laisser réintégrer le logis maternel, où l'attend son fiancé. Il apprend ainsi que Jeanne a engagé sa vie; il en est ému.

— Je ne suis pas méchant; je n'aime pas faire de la peine, ni surtout voir que j'en fais. Vous partirez demain matin; je vous demande seulement de montrer ce soir un bon visage à mes hôtes...

Marché conclu... Jeanne, enfin souriante, s'en va revêtir une délicieuse toilette, qu'elle n'a pas mise encore ; et lorsqu'elle revient au salon, nous la devinons heureuse d'être si bravement parée; elle est coquette, elle se mire du coin de l'œil dans la glace. Les compliments de M. Thouzery achèvent de la griser ; et elle juge que ce jeune auditeur est vraiment de bonne mine et de goût excellent. Un mot qu'il lui dit l'illumine comme un trait de lumière.

— Quel dommage que vous quittiez votre père demain! Il vous aime ! Et vous lui ressemblez par tant de choses!

— ■ Je lui ressemble ?

Eh oui ! c'est l'idée profonde de la pièce. Et je ne reproche aux auteurs que de ne l'avoir pas indiquée assez nettement dès le premier acte. Jeanne a été élevée, formée par sa mère, mais elle est la fille de son père ; d'étroites affinités la lient à ce père qu'elle n'a jamais vu; si bien qu'ils se réuniront infailliblement, quels que soient les obstacles qui les séparent. En vain, Jeanne y résistet-elle. La vigueur de sa défense prouve qu'elle a le sentiment obscur du danger. Elle n'y voit pas très clair. La

GUINON ET BOUCHiNET. 225

réflexion de Thouzery lui rend la conscience d'elle-même. Dès cette minute, elle est « entamée », elle cède à la sympathie; sa voix se fait moins sèche, ses yeux moins durs. Elle répond aux plaintes affectueuses qu'on lui adresse : « Ma joie n'est pas de vous quitter, mais de retrouver maman. » Il y a déjà une nuance de regret dans cette phrase. L'intuition féminine de M. Orsier ne s'y trompe pas. Il redouble d'attentions, de menus soins, de câlineries. Il tire d'une vitrine un éventail ancien et l'offre à la jeune fille pour compléter son ajustement; il ajoute à ce cadeau des phrases caressantes qui en augmentent le prix. Il veut la protéger, la doter, veiller sur son bonheur. Gomment résisterait-elle?

— Mon père n'est pas bon seulement : il est charmant! dit Jeanne.

Elle est aux trois quarts conquise : elle accorde à son père un jour de plus qu'il n'était convenu; elle ne s'éloignera que le surlendemain. Cette concession annonce son imminente défaite.

Effectivement, lorsque la toile se relève, au quatrième acte, Jeanne n'a pas fui le toit paternel; elle a épuisé les délais légaux qui l'y retiennent; c'est ce soir qu'elle le devra abandonner et elle n'éprouve aucune satisfaction de ce départ. Elle ne le souhaite plus, elle s'y résigne. Il lui sera douloureux de renoncer à son père si aimable et à quelques-uns de ses amis... L'un d'eux surtout lui est devenu cher, le jeune auditeur Thouzer}^ qui lui témoigne un goût si vif. Elle n'ose encourager ce sentiment, ni s'avouer qu'elle le partage, car elle ne s'appartient pas : sa foi est engagée; l'ombre du pauvre Edouard traverse par instants son souvenir. Thouzery vient prendre mélancoliquement congé d'elle, et sans le vouloir, ils glissent tous deux sur la pente des périlleuses confidences. Il avoue son trouble; elle n'en montre pas moins à l'écouter. Son petit cœur est gonflé; il a subi tant de chocs! Ce père dont on lui faisait un épouvantail, maintenant elle l'adore; elle l'a trouvé tendre et sensible, ingénieux à se

faire aimer. Une journée qu'ils ont passée ensemble danj|li le bois de Vincennes, où elle n'était pas retournée depuij' l'enfance, a achevé leur rapprochement. Elle éprouve U besoin de lui dire sa reconnaissance, son affection filiale Il boit avec délices ces douces paroles. Il en trouve à sor tour d'exquises, qu'il verse dans l'oreille de l'enfant j j (Toute la scène est ravissante, imprégnée d'une irrésistible émotion.) L'âme du viveur repenti, du mauvais père honteux de lui-même, ses remords, son désir de réparation lui jaillissent des lèvres.

— Tu l'aimes donc, ton vieux papa ?... Je l'ai été si peu! Ce n'est pas comme ta mère, qui a vécu de ta vie. Quand elle te regarde, elle aperçoit tous les visages que tu as eus d'âge en âge; et tous les chers tourmente que tu lui as causés. Je n'ai pas eu le bonheur de souffrir pour toi.

Jeanne, bouleversée, saute au cou de son père. Essaye, du moins, de me tutoyer, balbutie-t-il.

— Mon petit papa, tu as tort de t'inquiéter, nous nous reverrons.

La situation est des plus touchantes; il s'en dégage cet attendrissement pénétré et discret qui mouille les yeuxil de l'auditoire mieux que ne fait le pathétique violent des ' gros drames. La scène qui suit a achevé de nous émouvoir. C'est la rencontre indispensable, attendue, du père et de la mère. Mme Orsier vient reprendre possession de sa fille; elle arrive irritée, ulcérée, n'ayant pas eu de peine à discerner l'évolution sentimentale de Jeanne. Les lettres qu'elle a reçues l'en ont instruite. Son humeur ombrageuse repousse toute transaction. Elle invoque, elle aussi, la plénitude de son droit. Le père a épuisé le sien en retenant Jeanne durant les délais prescrits; elle ne lui reviendra que dans un an. Il s'insurge contre une si barbare rigueur.

— Elle est ma fille, après tout, comme elle est la vôtre. [

— Ah! non! Ce serait trop commode, en vérité!

GUINON ET BOUCHINET. 227

Il essuie avec calme, non sans un frémissement intérieur, ces traits blessants.

— Ma fille m'aime, dit-il; elle jugera entre nous... Jeanne est trop sincère pour mentir. Elle exprime la

joie qu'elle aurait à ce partage dont sa mère s'est révoltée. La douleur de celle-ci n'a plus de bornes; les aiguillons de la jalousie s'enfoncent dans sa chair.

— Ah! je l'ai bien compris, que tu te détachais de moi! Je ne pouvais t'offrir ce qu'il l'a donné; ma tendresse n'a pu lutter contre l'attrait du plaisir.

Elle ne sent pas qu'en attribuant à la conduite de Jeanne un mobile si bas, elle achève de la perdre. Mais quoi! la passion ne rélléchit point. Et l'on conçoit si bien 1 amertume qui déborde de la malheureuse femme!

La querelle se poursuivrait indéfiniment et serait fastidieuse, si les auteurs ne lui avaient très ingénieusement trouvé une issue... La mère, continuant d'accabler Jeanne, lui crie :

— Et ton fiancé?

— J'ai donné ma parole, dit Jeanne, je ne la reprends pas.

Elle ne saurait se trahir plus ingénument; il est visible que son rêve de bonheur a cliangé d'objet; on découvre aisément le nom du nouvel aimé ; et c'est encore une déception pour la mère; et si le père se réjouit d'un mariage qui unit sa fille à son plus intime ami, il en a pourtant comme une sourde tristesse.

— Pendant que nous nous le disputions, soupire-t-il, son cœur allait à un autre !

Eternel égoïsme, inconsciente férocité de l'amour! A quoi bon se déchirer pour la possession d'un bien que vous ravit le premier venu qui passe ou le troisième larron? M, et Mme Orsier se trouvent rapprochés par une commune mélancolie. Leurs regards se croisent sans colère désormais, leurs doigts s'étreignent !

Pourquoi la pièce ne s'achève-t-elle pas sur ce geste muet et éloquent? Par quel besoin d'optimisme incon-

sidéré les auteurs ont-ils voulu préciser un dénoùment qu'il aurait fallu, pour qu'il eût toute sa grâce, laisser dans le vague? Ils savent bien qu'un rapatriement conjugal est impossible entre deux époux si différents et qui se sont mutuellement meurtris. Seule une réconciliation superficielle est durable. Ils devraient se tendre la main loyalement et se dire : « Ne nous haïssons plus, soyons amis ! » C'est l'unique faute grave qu'aient commise MM. Guinon et Bouchinet. Ils la répareront tôt ou tard. Gela leur est facile; deux coups de crayon, quelques répliques supprimées : la pièce devient parfaite.

J'ai loué M. Dumény... Il n'avait pas jusqu'ici rencontré un personnage plus étroitement adapté à ses moyens, où son aisance, sa distinction, son air de « clubman qui joue bien la comédie » se pussent mieux épanouir. Il a vécu le rôle; à la fin du quatrième acte, il a trouvé des accents simples et profonds, qui ont remué la salle. Il s'est haussé au grand art.

Théâtre Gémier : Ubu roi (reprise).

Je suis allé entendre Ubu roi, que M. Gémier a remis à la scène, reprenant le rôle qu'il avait créé en 1896 parmi les applaudissements furieux et les sifflets... Car la première d'Ubu fut une soirée mémorable; je n'y assistais pas, et n'en puis parler que par ouï-dire. Mais des témoins en ont fixé le tableau. Hier M. Edmond Sée comparait cette bataille à celle d\Hernani : « Ce furent deux grandes et pittoresques soirées de théâtre... Cet Ubu roi, de tapageuse mémoire, sera peut-être tranquillement consacré un chef-d'œuvre demain... » Et M. Edmond Sée loue « la fantaisie truculente, l'observation grasse, la vigoureuse et terrible malice satirique de cette manifestation dramatique, la plus originale de ces vingt ou vingt-cinq dernières années ». Voilà de l'enthousiasme...

D'autre part, nous possédons quelques particularités sur l'auteur, Alfred Jarry. C'était un pauvre garçon, d'allure excentrique, un peu malade, un peu « cabot », un personnage vraiment chatnoiresque, qui courait les ateliers de Montmartre et les cabarets, en récitant et en

mimant son « chef-d'œuvre ». Ceux qui lui voulaient quelque bien lui attribuaient du génie, ceux qu'il agaçait le traitaient de fumiste, simplement. Ces deux jugements ne sont pas nécessairement contradictoires.

La pièce fut donc célèbre avant que d'être jouée. M. Lugné-Poe la produisit devant son public, composé précisément, pour la majorité, des auditeurs habituels d'Alfred Jarry. Leur curiosité, très excitée, dégénéra en snobisme. Cela les amusait de découvrir un « grand homme », de l'acclamer, de l'imposer. Mais cette tyrannie n'agréait pas aux spectateurs de sens rassis qui prétendaient raisonner leur admiration. Or, que le roi Ubu leur lançât à la figure le mot de Cambronne et que ce fût là le premier, le principal mot, et, si l'on peut ainsi dire, le leitmotiv de l'ouvrage, ils n'estimaient pas qu'il y eût dans cette hardiesse de quoi se pâmer. Ils protestaient contre l'intransigeante ferveur des thuriféraires... D'où la bataille.

Ce dernier samedi, elle n'a point recommencé : en douze ans l'effervescence s'apaise. C'est devant un auditoire très calme, et, avouons-le, assez indifférent, qu'Ubu a réédité ses exploits. On n'était ni amusé, ni scandalisé, ni surpris; on s'étonnait de l'étonnement qu'une si petite chose avait pu éveiller naguère. On cherchait à comprendre... Cependant, comme il y a une cause déterminante à tout phénomène; comme tout « emballement », même injustifié, suppose une part de bonne foi, et que l'on ne se bat point sans motif, et que l'on s'est battu, en somme, autour à' Ubu, voyons ce que cette œuvre peut contenir de neuf, sinon d'admirable, et ce qui lui vaut sa renommée.

Le rideau se lève sur un décor d'une naïveté voulue, extrait d'une de ces boîtes de « bergeries » faites à l'usage des enfants. Au loin, des maisons schématiquement dessinées; au premier plan, des pelouses géométriques, des arbres de forme pyramidale en copeaux verts frisés... Ceci indique que l'action se déroule dans

quelque lieu irréel, dans le domaine de la fantaisie. L'aspect des personnages confirme cette impression. Le père Ubu et la mère Ubu arrivent en trottinant, chacun par un côté de la scène; il se rencontrent, se cognent avec violence et restent étourdis, les bras ballants. Puis soudain ils se redressent, reprennent leur allègre trottinement. Ils prononcent des phrases qui semblent leur être inintelligibles, ils leur impriment un accent puéril, et les chantonnent, y mêlant des gestes extravagants et des gambades... C'est Guignol... Et ces personnages sont bien effectivement d'énormes pantins, comparables au Gnafron lyonnais et au Karagueuz turc. Leurs visages, vivement enluminés, paraissent sculptés dans du bois à coups de serpe. La mère Ubu, vêtue d'une robe d'indienne à ramages, évoque, par sa taille épaisse, ses mains rouges, sa voix éraiilée, tout à la fois la mère Michel, la mère Gibou et la mère Fouettard... Quant au père Ubu, M. Gémier l'a modelé avec une coquetterie particulière et fort pittoresque. Imaginez un ventre copieux, sans cesse roulant et tonitruant, planté sur des jambes en fûts de colonne, flanqué de deux bras d'insecte battant l'air, et sur ce corps monstrueux, une tête à bajoues et à toupet, rappelant vaguement la « poire » de Louis-Philippe... Tel est Ubu... Figure caricaturale et symbolique... Et que symbolise-t-elle? Ecoutons... Ubu s'avance devant le trou du souÉfleur, se recueille une seconde, comme prêt à foncer sur les spectateurs, et leur lance ce vocable :

(En 1896, l'effet du mot fut, assure-t-on, foudroyant; il n'en a produit, cette fois, qu'un médiocre; nous l'attendions; et puis ce mot n'est pas le mot intégral vomi par l'histoire et recueilli par Victor Hugo; il ne rime plus iiwec perde, mais a.\ec perdre. Alfred Jarry a insinué dans la dernière syllabe un r parasite qui l'affaiblit; et c'est, de sa part, une singulière timidité...)

Le père et la mère Ubu causent ensemble. Le père

Ubu, ancien roi d'Aragon, chevalier de l'Aigle-Rouge, est actuellement capitaine de cavalerie à la solde du roi de Pologne, Wenceslas. La mère Ubu le presse de tuer son maître et de s'emparer du trône. Il hésite à suivre ce conseil, non par scrupule d'honnêteté, mais par couardise. L'idée que, étant couronné, il aura le moyen de « se faire construire [sic) une grande capeline comme celle qu'il avait en Aragon » le détermine. La mère Ubu convie à dîner une demi-douzaine de conjurés, au nombre desquels le redoutable capitaine Bordure. Ubu dévore le poulet et le veau rôtis avant l'arrivée de ses hôtes; il les régale d'un plat de sa façon en plongeant dans la soupe le petit balai de chiendent qu'il est allé quérir aux cabinets; enfin il les chasse. Et nous ne concevons pas très bien les mobiles de sa conduite, ni pourquoi, ayant besoin de ces gens, il les traite avec tant d'ignominie... Mais Alfred Jarry ne s'inquiète point de montrer des choses logiques et raisonnables. Il prétend symboliser sous les traits d'Ubu les stupres, les bassesses, les égoïsmes humains. Il précipite tout cela, pêle-mêle, dans la panse du bonhomme. Ça s'arrange comme ça peut...

Ubu personnifie déjà (nous l'avons vu) la pleutrerie, la \ goinfrerie, la sordidité, l'inhospitalité. En outre, il va se montrer hypocritement féroce. Il s'approche du faible Wenceslas, et au moment même où celui-ci le comble de nouvelles largesses, il feint de lui rendre grâce et le frappe traîtreusement. Voilà Ubu élevé au rang de monarque. L'exercice du pouvoir achève de faire éclore les germes d'infamie qui dormaient en lui. Il devient ingrat (il refuse à Bordure le duché qu'il lui avait promis pour prix de sa complicité); sanguinaire et cupide (il pressure le peuple, il massacre les nobles et les financiers afin de s'emparer de leurs biens); superstitieux et lâche (la guerre lui étant déclarée par l'empereur de Russie, à l'instigation de Bordure et du jeune Bougrelas, le fils du roi de Pologne dépossédé, il fuit le péril et

implore les dieux tandis que l'on se bat à sa place). La luxure est à peu près le seul vice dont il soit exempt, et nous ne nous expliquons point cet oubli. Sans doute n'est-ce pas un oubli, et ce manque de virilité est-il considéré par l'auteur comme une tare. Bref, Ubu est complet; il parcourt toute la gamme des vilenies; il les résume; il en offre l'expression concentrée, exaspérée; et comme elles sont dénuées de grandeur, n'étant point accompagnées chez lui de certaines qualités mâles et fortes, Ubu n'est même pas un scélérat, c'est un mufle. Ubu symbolise le muflisnie.

Mufle, il l'est au degré suprême; par ses actes d'abord, puis par le cynisme prémédité et méthodique de ses propos. Il choisit toujours le terme le plus grossier pour exprimer la pensée la plus laide. L'ordure fleurit sur sa bouche comme roses au jardin. Ajoutons que son vocabulaire est assez pauvre. D'ingénus apologistes ont osé le comparer à celui de Rabelais. Ils écrasent leur client sous le pavé de l'ours. Le style d'Alfred Jarry (si je puis user de cette expression) en est l'imitation extérieure et lointaine, le pâle décalque; quelques jurons et facéties de haulle graisse imprègnent, il est vrai, son dialogue d'une saveur rabelaisienne; et lorsque « Monsieuye Ubu », se frappant la bedaine, déclare de par « sa chandelle verte », qu'il coupera les « oneilles au capitaine Bordure, et que, cornegidouille ! il le décervellera avec décollation du chef et torsion des jambes »; lorsqu'il pousse devant lui son « cheval à phynance », brandit son « bâton à physique », en menace les « bouffresques », ses sujets, et sa « giborgne » de femme, nous songeons si vous voulez, aux discours de Gargantua, de Pantagruel et de Panurge; mais ce qui constitue la moelle de ceux-ci, la philosophie, la raison, le feu de l'éloquence, le sel du pamphlet, on l'y cherche vainement. Et certes l'intention satirique de Jarry est évidente et, je l'accorde même, louable; l'incertitude de l'exécution la trahit. Son ironie est effroyablement lourde, sa langue amorphe, sans

pureté et sans grâce. Pas d'esprit, pas de gaieté... D'épais calembours vous grincent aux oreilles ou aux « oneilles ».

— Je te donnerai de l'andouille, dit la mère Ubu.

— Tu en es une fière, d'andouille, répond le père Ubu...

Ce sont des plaisanteries d'école primaire. Et plus loin :

— Elle est au moins égale à la Vénus de Gapoue.

— Que dites-vous, qui a des poux?

C'est à pleurer... Le roi Ubu, détrôné, fugitif, embarqué sur un navire qui cingle vers la France (une réminiscence de la nauf où pérore et geint le bon Panurge), se divertit à surveiller la manœuvre.

— Amenez le grand foc, prenez un ris aux huniers! crie le pilote.

Ubu répète le commandement :

— Amenez le grand coq et allez faire un tour dans les pruniers.

Ces choses innocentes alternent avec de grosses saillies scatologiques. Les unes et les autres sont tombées sur un public morne, inattentif, qui les accueillait sans joie et se demandait si l'on ne se gaussait pas de lui. Evidemment, il ne concevait ni la portée attribuée j à l'ouvrage, ni sa réputation, ni le crédit qu'on lui avait accordé, ni les manifestations tumultueuses que provoqua sa naissance, ni surtout l'ardeur avec laquelle l'école d'avant-garde le défendit. Le sens de la bataille, de la fameuse bataille de 1896 lui échappait...

Reprenons l'article de M. Edmond Sée : « La bataille d*IIernani, écrit notre confrère, a depuis longtemps sa page dans l'histoire de notre théâtre, tandis que la bataille d'Ubu est encore trop présente à nos mémoires pour que nous en puissions parler avec autorité. Il nous manque le recul nécessaire... » Mais non, le recul s'est fait; il nous permet d'asseoir notre jugement. La bataille d'Ubu eût peut-être en effet des conséquences que

M. Edmond Sée omet d'indiquer. Tâchons de suppléer à son silence.

Cette œuvre bruyante et paradoxale, qui aujourd'hui passerait à peu près inaperçue, contribua à émanciper le théâtre; elle l'affranchit des pudeurs, des convenances, des retenues de langage, des timidités dont il s'était embarrassé au cours de trois siècles de goût et d'élégance ; elle le ramena au ton des Parades du Pont-Neuf. Avant Ubu, nul ne se fût permis de clamer sur la scène le mot de Cambronne, et d'y ajouter, comme s'il en pleuvait, des f..., des n... de D..., tout le vocabulaire poissard, de source gauloise, j'y consens, et dont il arrive aux plus honnêtes gens de se servir dans la vie courante, mais que par respect littéraire, on s'abstenait jusque-là de produire en public. Ubu est un des béliers qui renversèrent cette digue; maintenant elle est rompue; l'eau fangeuse coule à pleins bords; les obscénités de nos bas vaudevilles, de nos revues, toute cette saleté librement épanouie, je crois bien que tout cela date à' Ubu... Alfred Jarry fut, à ce point de vue, un novateur. Son œuvre a révolutionné les mœurs du théâtre en y introduisant la plus extrême licence. 11 faut donc lui reconnaître une petite importance historique; elle ne saurait en avoir d'autre, car ce n'est, répétons-le, qu'une charge d'atelier uniquement destinée à faire « hurler le bourgeois ». Elle déposera dans la mémoire des hommes une date et un nom; on ne la jouera, ni ne la lira; mais on se rappellera Ubu le père en voyant les innombrables petits Ubus nés de lui...

Elle a été fort bien jouée. Les artistes, instruits et stimulés par M. Gémier, lui ont communiqué l'allure charentonnesque qui convenait.

Le délicieux Tristan Bernard prend goût à la conférence. Après s'être commenté lui-même à l'occasion de

sa collaboration avec Plaute, voici qu'il a tenté d'expliquer au public les beautés mystérieuses à'Ubu roi. La tâche était ardue. L'auteur des Jumeaux de Brighton s'en est acquitté avec cette ironique, lucide et incisive nonchalance qui donne tant de saveur à ce qu'il dit. Au cours de sa causerie, il m'a fait l'honneur de relever quelques-unes des objections que je dirigeais récemment contre Ubu. Avouerai-je que sa réponse ne m'a point persuadé?... Il me blâme d'avoir infligé à ce « chef-d'œuvre » l'examen et le contrôle d'une analyse littéraire un peu serrée. « L'analyse littéraire est meurtrière; elle détruit l'heureuse combinaison d'événements souvent sans valeur par eux-mêmes. On ne doit pas considérer de quoi une œuvre est faite, mais ce qu'elle est. »

Pour savoir ce qu'est une œuvre, ne faut-il pas rechercher comment elle est faite, de quels éléments elle est formée? L'analyse littéraire s'exerce depuis des milliers d'années sur les ouvrages de l'esprit. Et je ne vois pas qu'elle affaiblisse en nous la faculté d'admirer, au contraire, les gloses de la critique s'ajoutant à l'œuvre et l'enrichissant. Croyez-vous que les lumineux commentaires de Jules Lemaître diminuent la prédilection qu'on peut avoir pour Racine, et que, connaissant mieux cet auteur, on l'aime moins? Pensez-vous que Molière souffre d'avoir été raille fois, et de toutes les façons, retourné, discuté, étudié à la loupe? Seulement, si les grands écrivains supportent sans dommage une telle épreuve, elle est meurtrière aux petits, aux médiocres, à ceux qu'un caprice ou un aveuglement momentané a juchés sur le piédestal de la gloire. Un coup d'épingle suffit à dégonder ces outres immodérément enflées. Et certes, je ne veux point m'acharner sur le pauvre Alfred Jarry qui fut, à ce que l'on assure (je n'eus pas la joie de le connaître), un être falot, paradoxal et charmant. Mais je ne puis faire que son Ubu ne m'ait ennuyé. C'est le pur et simple procès-verbal d'une impression

très nette et très franche. Et il m'a paru qu'elle ne m'était point particulière et que ces épaisses plaisanteries ne divertissaient pas mes voisins beaucoup plus qu'elles ne m'égayaient; elles tombaient dans le vide et n éveillaient presque aucun écho.

C'était la chute morne De l'ennuyeux parfait devant l'ennui sans borne.

Le « mot », le fameux mot n'excitait même plus les rumeurs. Le public demeurait stupide et comme accablé. M. Tristan Bernard attribuera sans doute cet accablement à l'excès d'admiration. Tout dépend du point de vue auquel on se place.

Le piquant, c'est qu'en me reprochant d'user de l'analyse littéraire, notre cher humoriste, pour me réfuter, y a recours; il se penche sur Ubu^ il le contemple attentivement et nous fait part de ses découvertes. Il se rallie à l'opinion de M. de Pawlowski et loue Vinutilité apparente de l'ouvrage; il va plus loin, et s'attache à préciser la signification de ces termes un peu vagues et obscurs.

« Je suis persuadé que lorsqu'il a imaginé pour la première fois M. Ubu, Alfred Jarry n'a pas cherché à donner à cette création dont il s'amusait, un sens philosophique, et que s'il s'y est trouvé tout de même, c'est sans l'intention de l'auteur. Et voilà qui satisfait les lettrés, car nous ne sommes pas fâchés qu'un sens philosophique se trouve dans une œuvre, mais nous sommes choqués quand nous voyons l'auteur Ty mettre. C'est Vintention, la hideuse intention qui nous écœure. » Et ce qu'il y a de plus piquant encore, c'est que le journal Comœdia a publié un argument tracé de la main d'Alfred Jarry et qui énumère laborieusement, méthodiquement les symboles contenus dans Ubu roi. L'auteur les range dans un bel ordre numéroté; il les étiquette; il fait, lui aussi, de l'analyse. Il expose avec minutie ses intentions,

et par cette révélation posthume, il encourt les foudres de son propre apologiste; il détruit l'arsenal d'arguments qu'on avait édifié à si grand'peine pour le défendre. On le présentait comme un génie créateur, inconscient de sa force. Et voici que l'homme de génie devient un monsieur très appliqué. Il a eu des intentions, de ces « intentions hideuses » qui écœurent M. Tristan Bernard. Cela n'est-il pas un peu comique?

... Et puis, que voulez-vous, Ubu ne m'amuse pas. Peut-être est-ce moi qui ai tort de ne pas rire. Mais je ne ris point.

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