LÉOPOLD KAMPF
Théâtre des arts : Le Grand Soir^ pièce en trois actes (traduite par M. R. d'Humières).
La pièce nous a touchés par ses qualités propres et par l'artifice d'une remarquable mise en scène, due à l'effort intelligent d'Armand Bour. Il y a des ouvrages où la mise en scène peut n'avoir qu'une importance accessoire. Ici, elle se mêle étroitement à l'œuvre, elle en dégage, en accentue la signification. Et cela tient à la nature même du sujet.
Il est emprunté aux récentes convulsions de Russie. C'est un épisode des batailles qui ont ensanglanté les rues de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; il montre l'effervescence des révolutionnaires avides de liberté, les duretés delà police lâchée à leurs trousses, et les luttes qui s'ensuivent, et les révoltes, et les répressions. M. Léopold Kampf est favorable aux vaincus; il voit en eux mieux que des victimes : des apôtres. Il a voulu écrire le Polyeucte de la foi socialiste.
Le rideau se lève sur un décor pittoresque, figurant l'intérieur d'une isba qui sert de repaire aux conspira-
leurs. Au loin, les toits de la ville, blancs de neige. A gauche, des caisses amoncelées^ dissimulant une imprimerie clandestine. Le journal libertaire la Lumière se fabrique dans cette officine par les soins de Sofia, de Marka, d'un vieux condamné politique évadé de Sibérie, le père Tantale... Ils sont menacés d'être découverts. Deux autres affiliés, une jeune fille, Annia, un jeune homme, Vassili, propagent au deliors la feuille émancipatrice. Vassili aime Annia, mais n'osant lui avouer sa tendresse, ne la croyant point payée de retour, il est saisi du dégoût de la vie, et choisit la plus utile façon de mourir. Il revendique la gloire de s'immoler en lançant la prochaine bombe contre le gouverneur général... Ayant proféré ce serment, il quitte le logis. A ce moment, la garde y pénètre, le met à sac, confisque les papiers, ligote les imprimeuses. Cet épisode, supérieurement réglé, est d'une vérité impressionnante.
L'action ne se noue fortement qu'au second acte. L'instant est venu pour Vassili d'exécuter sa promesse solennelle. On a besoin de son bras... Il n'est pas homme à reculer. Mais voici qu'au cours d'un entretien intime avec Annia, il découvre que sa tendresse est partagée par la jeune fille, qu'elle l'aime, elle aussi, et que leurs deux âmes sont unies. Quelle ivresse! Il oublie la mort qui le guette! Il aspire à la joie de vivre, il veut être heureux!... Et soudain des murmures, confus d'abord, puis plus distincts, redoutables, formidables, montent du dehors. C'est la révolution qui passe. A la voix des amants, se mêle la voix de la foule. La scène est très belle... La fusion de ces deux drames, le drame de l'idée, le drame du cœur, les clameurs de la rue dominant comme un avertissement tragique des larmes et les soupirs de l'amour: tout cela est sobrement, puissamment réalisé. (La situation offre quelque analogie avec le quatrième acte des Huguenots.) Des coups de feu retentissent; on entend le galop des chevaux qui chargent, les vociférations des blessés. Vassili, arraché à son