‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 7 sur 7 · DOI · texte numérisé non relu

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tude leurs gestes, leur silhouette, leur physionomie, leurjotr vie extérieure, par où se manifeste chez eux la vie intellectuelle et morale; il les « objective ». Ses œuvres les plus éloignées en apparence de toute préoccupation scénique, le lent et minutieux récit du Jeune homme rangé et du Mari pacifique, renferment ces qualités dues à l'instinct plutôt qu au travail : le sens du relief, du pittoresque et du comique des choses.

Ce qui se passe au premier acte du Flirt ambulant!... Rien... C'est bien simple. Et pourtant on ne s'y ennuie, pas une minute. Nous sommes dans un restaurant du Bois. Un gros monsieur y est assis et devise avec le patron. C'est l'explorateur Galabert qui continue de se coiffer grotesquement du casque colonial, comme s'il était encore sous l'Equateur. Il narre son odyssée. Elle est épique. Galabert faisait partie d'une mission antianthropophagique, ayant pour but de régénérer les peuplades féroces de l'Afrique centrale. Mais les maladies sont venues, la dysenterie, la fièvre; les conserves étaient gâtées ; impossible de se procurer des légumes ni des fruits. Finalement, les membres de la mission ont mangé du nègre. Leur santé s'est aussitôt rétablie. Il faut se conformer aux usages des pays que l'on traverse et ne les point condamner sans examen sérieux... Ceci c'est r « humour « de M. Tristan Bernard, son humour à la Mark Twain...

Ainsi Folarmand... Folarmand est le fils d'un richissime chemisier; il n'a d'autre occupation que de se laisser vivre, de dépenser sa fortune et d'être amoureux. Il aime la petite Jeanne Toc, femme d'un chef de bureau du ministère des Colonies ; il l'aime tristement, languissamment, en neurasthénique, et d'ailleurs sans succès. Il vient l'attendre dans ce coin du Bois, où il sait qu'elle se rendra tout à l'heure à bicyclette. Le maître d'hôtel (ils furent camarades de chambrée au régiment et se tutoient) protège ses amours et promet de l'avertir au moment où la belle sera seule, à l'écart de son mari. Elle

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'■ntre en scène. Elle est des plus appétissantes, Mme Jeanne Toc, dans sa robe courte de cycliste. Son amie, Mme Du- Qorel, une boulotte à mine réjouie, la suit de près. Et â. Dumorel est là avec M. Toc. Tous deux fonctionnaires, lécorés, tous deux chefs de bureau au ministère. Les |uatre « bécanes » sont rangées le long du bosquet. On j'attable, on s'offre des « consommations ».

La scène est d'une drôlerie achevée. M. Toc, discoureur et solonnel, déconseille à sa femme l'emploi des boissons glacées. Mieux vaudrait le grog brûlant. Fi donc! Jeanne ne peut le souffrir... Du café, soit. Mais le 3rendra-t-on froid ou chaud? Jeanne le veut chaud, le veut froid. Elle ne sait plus. . . Avec les Dumorel, la discussion se rallume... La ronde Mme Dumorel n'est pas difficile : « Servez ce qu'il vous plaira. Ça m'est égal. — Du lait? — Je le déteste. — De la bière ? — Quelle horreur! — Citronnade? — Y pensez-vous? De l'acide! Et ma dilatation d'estomac? ». La bonne Mme Dumorel a un affreux caractère. Mais il y a moyen de l'amener à ce qu'on désire : c'est de flatter son esprit taquin. On forme le projet d'aller tous ensemble à Trouville à dos de bécane. Ce sera un voyage délicieux de cinq jours. Quand partira-t-on? « Cela m'est indifférent, dit Mme Dumorel. Je suis toujours prête. — Alors lundi? — Impossible, c'est le jour de la blanchisseuse. — Mardi? — J'ai un essayage. — Mercredi? — Une viste à faire. » M. Dumorel l'interrompt : « Jeudi, nous ne pouvons pas non plus... — Et pourquoi donc? s'écrie l'impétueuse matrone. Nous nous en irons jeudi. »

Je me rends compte que ces bagatelles doivent vous paraître extrêmement puériles et que vous leur trouvez un sel médiocre. Il manque à mon analyse l'inimitable moquerie de M. Tristan Bernard, sa gravité goguenarde et la mimique des acteurs qui provoque le fou rire.

Folarmand et Jeanne Toc, aidés par la complicité du garçon de restaurant, peuvent causer une minute. Et leur entretien n'est pas dénué de grâce. Folarmand a des

regards noyés, des soupirs élégiaques; il est timide; i ne dit jamais ce qu'il faudrait dire pour toucher la jeuni femme. Elle ne l'écoute avec intérêt que lorsqu'il fail parade de ses relations aristocratiques. Il appartient an cercle le plus « chic» de Paris; il est l'ami intime d'ui| duc.

— Comment! vous connaissez le duc! s'écrie Jeanne Déjà on sent qu'il remonte dans son estime. Mais lc|

maître d'hôtel s'approche et murmure :

— Trotte-loi. C'est le mari.

Et Jeanne, suffoquée :

— Vous tutoyez ce garçon?

— Mais oui, il était caporal à mon régiment. Désormais c'est fini, Folarmand n'a plus de prestige

aux yeux de la snobinette.

Malgré toutes ses précautions, il excite la jalousie de l'époux ombrageux qui lui fait interdire de prendre pari à l'excursion projetée. Folarmand ia suivra de loin, sans se laisser voir, car il ne peut se résoudre à perdre de vue la dame de son cœur. Le second acte nous montre une étape du fameux voyage. Et c'est encore très gai.

Un maigre bouquet de chênes au milieu des champs. Tous les touristes y débarquent successivement. Dans quel état, grands dieux! Suants, essoufflés, aveuglés par la poussière, brûlés par le soleil... Ils sont allés de Paris à Mantes en chemin de fer. Puis ils ont enfourché leurs machines. Mais on a pris le mauvais chemin. Il a fallu monter à pied une côte de dix kilomètres et la redescendre de même, la rondelette Mme Dumorel n'osant rouler à bécane sur la pente trop rapide. L'explorateur Galabert a mis dans sa poche par mégarde, au lieu de la carte de France, la carte du Tchad... Au reste, il n'a point le flair de l'orientation. « — En Afrique, explique-t-il, il n'y a pas de routes : c'est bien plus commode. Tandis que dans ce maudit pays il y en a trop; elles se croisent bêtement aux carrefours, on ne sait jamais quelle est la bonne... » Folarmand, secrètement protégé par un pro-

'esseur de bicyclette adjoint à la caravane, se dissimule lu creux des buissons; il en sort dès que M. Toc s'est éloigné. Son aspect est lamentable. Mille insectes in- QOmmés le dévorent; armé d'une branche de houx il gratte mélancoliquement sa peau meurtrie, irritée de démangeaisons suspectes. Mais il ne cesse pas d'être amoureux. Il s'assied près de Jeanne, lui étreint la taille langoureusement, lui vole un baiser. Et ce manège est surpris par un bicycliste indiscret qui va tout révéler au mari jaloux... M. Toc, égaré par un faux signalement, s'imagine que le coupable c'est Galabert. Il l'insulte, le provoque, lui annonce l'envoi de ses témoins. On se battra dans la ville prochaine. Et Galabert est très malheureux. Il espérait en l'amitié de M. Toc pour l'aider à décrocher le ruban rouge !

Le troisième acte dénoue simplement cet imbroglio très simple. Il ne s'agit plus ici des complications du ivaudeville à la Feydeau avec quiproquos enchevêtrés, escaliers truqués, lits tournants, placards à surprises, escamotages, travestissements. M. Tristan Bernard néglige ce genre de ressorts ; il a pour ce qu'on nomme r « intrigue » la plus grande indifférence; s'il daigne conter une histoire, c'est qu'il faut tout de même qu'il y en ait une à l'usage des spectateurs de faible mentalité : il la réduit au strict minimum. Son art de bon cuisinier s'applique à la « sauce », c'est-à-dire à ce que les vaudevillistes de profession considèrent comme l'accessoire : les traits de mœurs et la peinture des caractères. Assul'ément, je n'ose dire qu'il y ait dans le Flirt ambulant des « caractères » ; le terme est trop ambitieux, il écraserait sous son poids cette œuvre légère. Elle renferme pourtant de fines indications psychologiques, des croquis nets et justes. Ces personnages ne sont guère qu'ébauchés; mais on devine, sous ces ébauches, un fond solide, et que l'auteur est un maître homme, et qu'il y voit clair, et qu'il a coutume de méditer sur la vie. L'explication qui met fin aux inquiétudes conjugales de M. Toc, le récon-

cilié avec l'explorateur Galabert, et délivre la joli Mme Toc des obsessions de son amoureux transi, n donc que peu d'importance... Suffit qu'on ait, pendai une heure, ri du vrai rire plein et franc, que doit éveille la comédie... Tristan Bernard, comme Georges Courte Une, et malgré des divergences de tempérament, appai tient à la race des grands comiques.

La troupe des Mathurins l'a servi par une remarquabl interprétation. Rarement pièce fut, dans l'ensemble mieux jouée que le Flirt ambulant... M. Baur tire du rôl de Folarmand des effets merveilleux; c'est un chei d'œuvre de composition; il a des alanguissements, de suavités ineffables qui ont ranimé dans les profondeur de ma mémoire le souvenir du légendaire Léonce de Variétés, un des délices de notre enfance. M. Saint-Pai est un comédien savant et sûr; Mlle Alice Bery a beai coup de talent, une parfaite aisance dans le naturel et 1 rondeur; elle a rendu à ravir les maussaderies joviale de Mme Dumorel.

Théâtre Antoine : Les Jumeaux de Brighton^ pièce en trois actes (d'après Plante).

Marcus Accius Plautus n'étant pas là, son collaborateur Tristan Bernard a parlé en leur nom à tous deux. Dans une conférence indolemment ironique, savamment négligée, astucieusement confuse, coupée de feintes timidités et d'habiles réticences, il nous a fait part de la joie qu il avait goûtée à accommoder à la moderne l'œuvre du poète latin. Tristan Bernard est un homme plein de ruse et de coquetterie, et c'est un homme de théâtre expert dans l'art de préparer, de ménager les « effets ». Il s'est comparé au petit canard qui frémit, quand on le sert sur la table, en voyant tant de bouches prêtes à le dévorer. Toutes les bouches qui étaient dans la salle se sont mises à rire; et cela a dû rassurer le petit canard. Il a dit des choses ingénieuses à propos des variations du vocabulaire comique, plus prompt à s'user que le vocabulaire noble ou tragique et qu'il est nécessaire de renouveler fréquemment; tout ceci pour expliquer les libertés prises avec son modèle.

Il n'avait point à s'excuser; il s'est montré plus respectueux du texte que n'avait été Regnard ; et vraiment, il a gardé des Ménechmes tout ce qui en pouvait être conservé. Sa transposition a plus de fidélité que beaucoup d'adaptations littérales — en ce sens que s'il n'a pas

traduit les mots mêmes de l'original, il leur a trou\ une exacte équivalence, et en a reproduit l'esprit ( l'intention; il n'a pas copié, il a réincarné ses person nages et réalisé, en écrivant les Jumeaux de Brighton, u très curieux phénomène de métempsycose.

Il s'agissait de transporter l'œuvre de Plaute, avec 1 moins d'altération possible, dans le décor de nos mœui actuelles, de l'habiller à la mode de 1908, d'accomplir e somme ce qu'a fait Molière. Mais les imitations d Molière ne se rapportent guère qu'à des fragments, qu des épisodes isolés. M. Tristan Bernard a prétendu nou donner une comédie entière. Le travail était plus inté ressaut, plus difficile aussi; il exigeait une rare dexté rite, et dans le détail une grande part d'invention. Rie n'est amusant et instructif, au point de vue du métier comme d'examiner parallèlement les deux versions, 1 latine et la française, et d'explorer pas à pas les sentier sinueux suivis par l'adaptateur.

Plaute met en scène le parasite Péniculus, qui se dé peint lui-même en ces termes : « La jeunesse m'a nomm Péniculus, parce que quand je dîne, je fais les plat nets... » Ecoutons Tristan Bernard. Il conserve son nor au parasite. Péniculus signifie brosse. Il l'appelle La brosse : « On me nomme Labrosse, dit-il, c'est par com paraison avec la brosse que l'on passe sur la nappe aprè le repas; on entend par là que quand je m'approch d'une table, elle est bientôt nettoyée. » Et Labrosse comme son sosie, expose les délices que procure ai gourmand un bon repas. Mais il est autrement fin e subtil. Il déploie d'étonnantes roueries pour s'introduira dans les maisons où l'on « mange bien », pour y retourner souvent, pour s'emparer sournoisement de; meilleurs morceaux. Et il s'analyse avec lucidité. L'eai lui en vient à la bouche dès qu'il y pense. « J'aime ce; petites tranches de filet, pas trop cuit, pas trop cru assaisonnées de beurre, de persil, accompagnées d( pommes soufflées. Lorsqu'on repasse le plat — on ne h

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•epasse pas toujours — j'en reprends d'un air distrait, ;n parlant d'autre chose. » Labrosse est un parasite l'aujourd'hui, et cependant il est calqué sur son ancêtre l'il y a deux mille ans. Leurs caractères se confondent. Les deux frères Ménechmes deviennent les deux frères

''Beaugérard. Une pareille mésaventure les a séparés lepuis leur enfance. Beaugérard P"" vit au Havre, Beau-

i^érard II y débarque, arrivant d'Amérique, après trente-

iiuit années écoulées. Ils ne se sont jamais vus... Quand is se rencontreront, la pièce sera terminée. Cette reconlaissance finale est préparée, retardée par des péripéties malogues. Beaugérard I^*", comme le premier des Mélechmes, est affligé d'une femme avare et jalouse; las

fie son humeur acariâtre, il cherche des consolations mprès d'une voisine, Mlle Nancy de Nancy... (Nancy est a courtisane Erotie de Plante)... Beaugérard II, comme e second des Ménechmes, a l'heureuse chance d'être célibataire; son valet dévoué, Francis, reproduit traits pour traits le fidèle esclave Messénion.

Des quiproquos identiques égarent et agitent ces personnages. M. Tristan Bernard en tempère seulement [extrême brutalité... Beaugérard I^"" s'invite à déjeuner 2hez Nancy; il lui offre un voile de dentelle dérobé à sa femme; mais ce voile n'a pas été porté, il vient d'être acheté à condition. Le manteau conjugal volé par Ménechme recèle dans ses plis l'odeur de l'épouse légitime, ce qui donne matière à d'épaisses facéties. Ménechme II mange le repas commandé par son frère; à la faveur de leur ressemblance, il se gave de mets succulents et de voluptés, et s'enfuit comme un larron, se vantant d'avoir trompé et dépouillé sa victime. Beaugérard II n'est pas aussi « mufle » ; il ne manque ni de politesse, ni de galanterie...

ï Même similitude et même adoucissement dans la

'physionomie de la petite courtisane.

— Voilà ce que font les créatures de ce genre, dit Plaute; elles envoient au port leurs servantes quand un

vaisseau y aborde, afin d'attirer chez elles les étranger Nancy est soupçonnée de recourir aux mêmes pratiqu( qu'Erotie.

— Monsieur ne se méfie pas qu'on sache son non demande Francis à Beaugérard.

— Ça ne m'effraye pas, ça m'étonne.

— A mon avis cette dame est une grue qui prend It noms des voyageurs à bord des transatlantiques. Ce; une manière qu'on doit avoir, dans les ports de mer, poi mettre la main sur les riches passagers.

Mais Nancy est moins bassement « fille » qu'Erotie. Elle n'exige pas le salaire préalable de ses caresses; ell a plus de chic, plus de « branche. » C'est une aimabl petite femme, de nos jours, rieuse et franche^ qui s'a muse en faisant la noce, et n'y cherche pas un âpr profit.

Je pourrais continuer indéfiniment ce parallèle... vous de le poursuivre, si cela vous divertit. Partoi M. Tristan Bernard s'efforce de serrer de près son mo dèle; il ne s'en abstient que dans les endroits où il jug le décalque inopportun, pénible, propre à froisser laudi teur. Et alors il a recours à des inventions pour la plupai heureuses et très comiques... L'épouse délaissée d Ménechme appelle son père à la rescousse. Tristan Ber nard substitue à ce beau-père une belle-mère. Le beau père latin amnistie les fredaines de son gendre :

« Il a raison d'aller prendre du plaisir au dehors. Veus tu exiger de ton mari qu'il reste assis au milieu de te servantes à filer la quenouille? »

Le type de ce beau-père, compatissant aux faiblesse masculines, eût peut-être fait assez bonne figure. Je n sais pas pourquoi on l'a supprimé. La belle-mère, soli darisée avec sa fille, enragée à la défendre, est sans dout plus banale; mais je reconnais que l'auteur en a tiré boi parti. Elle joue à son insu auprès de Beaugérard II l rôle de proxénète; et la scène excite une vive hilarité...

La transformation de Messénion est encore trèi

piquante. Ici il fallait un changement radical. Messénion est un esclave.

— Que désires-tu, pour récompense de ton zèle? lui dit Ménechme.

Il sollicite sa libération. Or l'esclavage étant aboli, il était indispensable de trouver autre chose. Voici ce que M. Tristan Bernard a imaginé. Francis, le « Caleb » de Beaugérard, semblablement interrogé, répond :

— Puisque monsieur veut me prouver sa bienveillance, je lui demande quinze jours de congé afin d'aller embrasser ma mère.

Et Beaugérard P"", refusant de reprendre possession de l'argent confié par Beaugérard II au fidèle domestique, ce dernier décide de l'employer en achats de première nécessité pour celui qu'il croit être son maître.

— Vous avez besoin de chaussettes?

— C'est vrai.

— Et de mouchoirs ?

— C'est encore vrai...

Tout cela est d'un comique supérieur. Je me rends compte que cette analyse doit laisser dans votre esprit. une impression assez vague. Il est presque aussi malaisé de raconter clairement une pièce de Plante qu'une pièce de Feydeau. Car d'une et d'autre part, il s'agit d'un vaudeville, et d'un vaudeville à imbroglio. Le dernier acte appartient totalement à M. Tristan Bernard... Il est fort ingénieux... Beaugérard II et Beaugérard P*" se rencontrent face à face. Chacun d'eux croit rêver en apercevant son double. Et tous les personnages participent à la même illusion; tous s'imaginent être le jouet d'un rêve. L'erreur ne se dissipe qu'à l'arrivée du deus ex machina, le parrain d'un des jumeaux. Et lui aussi, il est abusé par leur fabuleuse ressemblance.

— Je rêve, car vous m'appelez votre filleul et je ne ( le suis pas, dit Beaugérard IL

— Je rêve, s'écrie Beaugérard P"", car vous dites que je ne suis pas votre filleul, et je le suis...

On s'explique — enfin; on s'embrasse. La toil( tombe.

Cette pièce a réussi; le public enchanté lui a fait fête ce n'est pas un exercice scolaire, le divertissement dur professeur laborieux et lettré; et ce n'est pas um parodie; c'est vraiment l'œuvre où deux dramaturges l'un mort, l'autre vivant, ont collaboré. Elle tire Sc saveur de ce mélange. Sous les fleurs que la nonchalance narquoise de Tristan Bernard y a semées, on devine le^ substructures de l'art classique, et cela lui communique une robuste solidité. Si l'auteur l'allégeait d'un prologue inutile et mal venu, elle pourrait figurer avec honneui au répertoire de la Comédie. Elle a l'ampleur, qu'elle tieni de son premier père, et la fantaisie, clairvoyante et fine, qu'elle doit au second.

Vous n'ignorez pas que M. Tristan Bernard est ur pénétrant psychologue, dont l'efïort excelle à fixer les petits événements de la vie; il y dépense une malice, une sagesse, une philosophie extraordinaires. Il y a dans les Jumeaux des bouts de rôles qui ne tirent leur sel que de cette notation spirituelle : celui du cuisinier ivrogne Cylindre; celui d'un ouvrier frotteur que l'on voit passer, le pinceau en main, mâchonnant d'une voix pâteuse de vagues considérations sur les vertus siccatives ou nor siccatives de l'encaustique. Ce cireur ne s'inquiète que de savoir si son produit « chessera » ou non. Et l'on a la sensation d'un cerveau rétréci occupé à des objets minuscules. Ce n'est rien, et c'est d'une surprenante drôlerie.

A propos de Monsieur Codomat.

J'ai reçu une lettre fort intéressante de M. Tristan Bernard. Elle m'est parvenue au lendemain de l'article où j'avais apprécié, sans excès de mansuétude, Monsieur Codomat. L'auteur de cet ouvrage a trop d'esprit pour se déchaîner avec violence contre la critique et trop le sentiment de la relativité des choses pour attacher des conséquences tragiques à ses arrêts. Ce sont opinions humaines, et par conséquent incertaines et faillibles. Elles n'ont pas plus d'importance que les œuvres éphémères qui les ont fait naître; les unes et les autres sont vouées à l'oubli. Mais M. Tristan Bernard a la légitime prétention de composer des pièces intelligibles; il reproche à quelques-uns de ses juges, dont je suis, de n'avoir pas pénétré le tréfonds du caractère de M. Codomat; il les accuse d' incompré/iension. Et tel est précisément l'objet de sa lettre. Je ne la reproduirai pas in extenso. Ce serait le trahir. Toutefois, la délicatesse ne s'oppose point à ce que j'en détache deux ou trois passages qui peuvent donner matière à d'instructives remarques. Elles viendront bien tard. La comédie de M. Tristan Bernard va quitter l'affiche, le public ayant confirmé nos fâcheux pronostics par son peu d'empressement à l'aller voir. Et de ceci je ne tire aucune vanité,

je VOUS jure; car j'aurais honte de me réjouir de l'insuccès relatif d'un écrivain que je prise infiniment Notez que cette admiration, ce désir d'applaudissement cet appétit de plaisir, ces dispositions sympathiques ei favorables, tout le monde en est animé à l'égard du délicieux dramaturge. Si sa dernière œuvre n'a pas eu une fortune égale à celle des précédentes, cela tient à des causes particulières; et sa lettre nous procure précisément l'occasion de les rechercher.

Piappelons brièvement le scénario. M. Godomat dissimule, sous une façade de bourgeois intègre et solennel, l'âme d'un agent d'afîaires interlope et de probité douteuse. Il est tout ensemble l'amant et le guide financier d'une gentille petite femme entretenue, Clothilde; il jouit de ses faveurs et s'occupe de placer ses capitaux; il feint de les gérer et en use pour ses besoins propres. L'autre amant de Clothilde, l'amant sérieux^ le jeune millionnaire Lafauvette, tombe amoureux de la fille de M. Codomat; avant de l'épouser, il offre à sa maîtresse dix mille livres de rente comme cadeau de rupture. Or, M. Codomat désapprouve ce présent royal, et dès lors il s'éloigne de Clothilde. Je m'étonnais de son changement d'attitude ; je ne m'expliquais pas comment il renonçait à la possession d'une femme charmante et au bénéfice d'être son banquier, un pareil scrupule me paraissant en contradiction avec ce qui nous avait été révélé de lui.

« Non, me répond M. Tristan Bernard, M. Codomat ne devait pas retourner chez Clothilde, parce qu'alors il se serait aperçu trop clairement de ce qu'il faisait, et parce qu'il ne faut pas qu'il s'en aperçoive. Je n'ai pas voulu peindre un mufle, mais un demi-mufle, un mufle courant; et ma pièce n'a d'intérêt qu'à cause de cela. »

Donc M. Codomat est inconscient; il n'aperçoit pas la monstruosité des actions qu'il accomplit; il s'épanouit dans une béate satisfaction de soi-même; rien ne trouble sa sérénité; c'est un mufle (puisque mufle il y a) qui

s'ignore... Eh bien, voilà où le bât me blesse. Quand j'écoute la pièce (je suis allé la réentendre) ou quand je la lis, l'inconscience de M. Codomat ne me paraît pas aussi nette que le souhaiterait l'auteur. A chaque instant, j'ai des doutes; et cette incertitude, en m'infligeant un léger malaise, m'empêche de me livrer entièrement à la joie. Je ne sais jamais exactement oii l'on me conduit.

Suivons dans ses évolutions le curieux personnage. Au premier acte, il arrive chez Clothilde; des réflexions échangées avec un secrétaire mis là tout exprès pour nous instruire, il appert que M. Codomat n'a pas d'argent, qu'il en demande à tous les échos; la petite femme, naïvement médusée par son air d'honnête homme, lui apprend qu'elle garde 30.000 francs d'économies au fond d'un tiroir. Aussitôt l'œil de M. Codomat s'allume; il flaire la proie; et par des mouvements lents et onctueux il l'enveloppe : « Ne laissez pas votre argent chez vous; mieux vaut le déposer dans une banque, lui faire produire quoi que ce soit. » Le premier jalon est posé; et notre Codomat pousse sa pointe sournoisement. « Si l'on remarque que les banques soient d'un trop maigre rapport, eh bien, il ne manque pas d'affaires avantageuses... » Voyez-vous le gros chat gourmand allonger la patte vers sa victime... Il se découvre et brusque l'assaut : « Dans un mois, dans un jour, aujourd'hui, une affaire peut se présenter, un placement à 5 et 6 0/0 où je puisse vous dire : Vous ne risquez rien de mettre votre argent là-dedans. »

Clothilde est dupe; elle subit le prestige et l'autorité morale de M. Codomat; elle est flattée de l'attention, touchée de l'estime qu'il lui accorde; et comme chez cette aimable petite femme, la reconnaissance prend des formes très expansives, elle lui fait don de sa personne, pour le remercier des soins qu'il aura de ses espèces, et sans doute aussi pour s'attacher plus étroitement un protecteur de si bon conseil. (Tout ce rôle de Clothilde est

exquis de naturel et de vérité.) Codomat sort du cabin de toilette dans un désordre qui révèle ce qui vient c s'y passer. Mais il conserve un sang-froid imperturbable et reprenant la conversation du début, il dit à son secrf taire : « J'irai tantôt chez le notaire; j'ai réfléchi à un combinaison depuis tout à l'heure; je crois que j'aur les fonds... » Son plan est arrêté; il a la femme, il l'argent; l'argent lui sera utile, la femme agréable, j agit avec réflexion, avec méthode; ses ruses insinuantes son langage captieux sont d'un aigrefin très averti. ] n'est pas plus « inconscient » que ne l'est Tartuffe quani l'imposteur colore son âpreté de feinte humilité et d douceur dévote. Voilà qui semble établi. M. Codoma est conscient. Le premier acte nous laisse sur cette im pression, contraire, on le voit, aux prétentions de l'au teur.

Au second, elle s'atténue légèrement. Il y a tant d< bonhomie, une telle tranquillité dans l'épanouissemen d'égoïsme de Codomat que l'on se demande s'il croit êtr< ce qu'il est et s'il ne se fait pas illusion à soi-même. I accepte que Mme et Mlle Codomat soient comblées d'attentions familières par sa petite amie, il leur donne les fleurs que celle-ci l'a chargé de leur offrir... Il paye les toilettes conjugales avec l'argent à lui confié par Clo thilde. Et sa délicatesse ne s'en alarme point. Tout ceci nous ébranle. Allons, Tauteur avait raison, M. Codomal est inconscient. Nous nous engageons sur cette piste. Soudain, quelques réflexions du personnage nous forcent à rebrousser chemin, ou du moins nous font hésiter sur la route à suivre. Son amie vient de lui apporter un billet de mille francs. Il l'empoche et examine avec elle^ en badinant, leur situation réciproque. « Ça me fait plaisir, dit Clothilde, que mon argent et le tien soient mélangés. » M. Codomat sourit : « Oui, dès l'instant où nos comptes sont séparés, ça n'a pas d'importance. Pour toi, pour moi, je puise dans la caisse commune. » Et il ajoute, toujours enjoué : « Sais-tu que tu m'entretiens,

chérie? On saurait que tu me confies de l'argent, et que d'autre part nous sommes bien ensemble, il n'en faudrait pas plus pour que les gens malveillants insinuent... Ils ne devineraient pas ce qui est : que nos relations d'affaires en notre existence sentimentale sont complètement distinctes; qu'il y a deux femmes en toi, la cliente, l'amie », etc.

Quel est ce langage?... Hum! 1' « inconscience » de Codomat est étrangement subtile, raisonneuse, prompte à prévoir l'objection et à l'énoncer, ce qui est le meilleur moyen de la détruire. D'autres pourraient dire ces choses à Clothilde; en les lui disant lui-même, il leur ôte tout venin, il endort sa défiance ou l'empêche par avance de s'éveiller. C'est Tartuffe s'accablant devant Orgon :

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, Un malheureux pêcheur tout plein d'iniquité.

Codomat ne s'accable pas; il raille; la précaution est la même et vise le même but, qui est de prévenir en sa faveur un esprit déjà ébranlé ou pouvant l'être. Décidément, nous revenons à nos prémisses. Codomat est un « roublard y>, il a pleine conscience de ses petites infamies, et les perpètre délibérément. Tout le démontre. Il a obtenu qu'Henry Lafauvette assurât la position de Clothilde, c'est-à-dire lui donnât des sommes fixes à des intervalles réguliers; il s'emporte contre le jeune amant qui n'a pas versé à l'échéance les trois mille francs dont il a besoin, lui Codomat, pour ses tripotages personnels. 11 est bien évident que les trente mille francs de la pauvre Clothilde sont dilapidés et qu'elle ne les reverra jamais, et que M. Codomat n'a qu'une bien vague espérance de les lui rendre, et que M. Codomat est un coquin.

Mais ici encore nous flottons. Son intention est-elle

de dépouiller résolument, cyniquement Clothilde, ou

bien de lui restituer, s'il le peut, si les circonstances le

• permettent, ce qu'il a pris? Est-ce un coquin endurci

Ou un coquin occasionnel ? Enfin quels sont ses senti-

ments vis-à-vis de la jeune femme? A-t-il pour elle d l'attachement ou du désir? Il lui conseille d'aller s « régénérer » à la campagne; cependant il caresse 1 projet de lui faire des visites mystérieuses, et nous e déduisons qu'il goûte quelque agrément à ce commerce Serait-ce, chez lui, joie sensuelle ou seulement plaisir d dominer cette jolie fille, de tenir auprès d'elle Temple lucratif de guide officieux, de banquier in partibus, 1 même rôle qu'il essayera de jouer auprès de son gendre Aucun de ces points n'est élucidé. Il manque à Codoma la nett-eté de lignes qui dissipe tout malentendu et asseoi le jugement des spectateurs.

« Je crois, m'écrit M. Tristan Bernard, que l'on aurai mieux saisi mon dessein si j'avais mis en face de Co domat un bon raisonneur traditionnel qui aurait dit soi fait à cet architecte indélicat. Mais je n'ai pas voulu useï de ce truc. Dans la vie, personne ne dit son fait à M. Godomat. »

Je ne défendrai pas contre M. Tristan Bernard les vieu? « trucs » de la comédie classique. N'en médisons pas trop pourtant. Ils avaient leur utilité. C'étaient des expédients nécessaires, sinon toujours assez ingénieux. Lé Gléante du Tartufe, le Ghrysale de V Ecole des femmes éclairent la pièce par leurs discours, en fixent l'idée, précisent la psychologie des personnages. Je conçois qu'un auteur moderne répugne à recourir aux commentaires du chœur antique et du raisonneur, qu'il dédaigne ces moyens surannés. Il doit alors en trouver d'équivalents. Geci est son affaire, non la nôtre. M. Tristan Ber nard allègue que, dans la vie, « nul ne dit son fait à M. Godomat ». G'est beaucoup s'avancer, car il arrive heureusement que les hommes de cette espèce endurent le châtiment ou la confession de leur vilaine conduite. Mais là n'est pas la question. Que Godomat soit ou non confondu, il faut qu'il soit « clair » ; or^ il ne l'est pas; son caractère demeure équivoque, indéterminé, contradictoire. Le public assemblé dans une salle de spectacle

soif de logique et de lumière. Ce besoin, M. Tristan lernard ne l'a pas suffisamment satisfait.

Et je comprends les scrupules d'artiste auxquels il a ^Ibéi; passionné de vérité, il eût voulu transporter sur 1 scène les ondoyantes souplesses, les fugitives nuances e la vie. Le roman se peut accommoder de ces finesses .'analyse; le théâtre ne les exclut pas absolument, mais l a besoin d'une couleur plus franche, d'un relief plus igoureux, d'une action plus directe, de contours plus rrêtés. Sans quoi, l'œuvre apparaît grise, terne et Qolle. L'interprète, M. Géniier, l'a si bien senti, qu'il

efforce de suppléer à ces lacunes en accentuant, quel- [uefois outre mesure, le pittoresque de son jeu. Malgré out, l'indécision persiste...

Tel est le défaut de Monsieur Codomat et qui explique, emble-t-il, son faible succès. L'ouvrage n'en contient pas Qoins des détails délicieux; la lecture lui est plus avanageuse que la représentation : les ironies du dialogue, vaporées au feu de la rampe, retrouvent sur la page mprimée leur entière saveur. La renommée littéraire de ^. Tristan Bernard sort intacte d'une aventure qui pourra ui servir d'enseignement.

Théâtre Réjane : Qui perd gagne^ pièce en cinq êtes (d'après le roman d'Alfred Gapus).

Qui perd gagne a obtenu un accueil très sympathique u public de la répétition générale. Cette pièce ultraoulevardière avait de quoi lui plaire, et par sa légèreté iquante et par le tableau des mœurs qu'elle reflète, et ar les croquis d'après nature, les « demi-portraits », qui

sont semés... Chaque spectateur se reconnaissait un peu ans ce miroir; il y apercevait surtout ses voisins... nfin le joyeux cynisme de l'ouvrage, l'indulgence iroique et veule — une indulgence à fond d'amertume — ont il est imprégné, correspondent assez bien à l'un de os habituels états d'âme... On ne s'indigne plus. On ourit. On s'accommode aux bassesses de la vie; on les onsidère comme inévitables, et dès lors comme excuables. On compose avec elles, on les salue d'un petit este complaisant et résigné. Et l'on passe...

Ce sont vices unis à Thumaine nature.

Oui, en écoutant Qui perd gagne, je songeais aux disours de Philinte: et je songeais aussi aux aventures de ril Blas de Santilane...

C'est bien une manière de Gil Blas d'aujourd'hui, que

René Farjolles... Devisant avec sa maîtresse Emma ( sont ensemble depuis un mois, et sans doute n'ontpas encore eu le temps de se raconter l'un à l'autr René nous expose son histoire. Elle est assez banaL celle de tous les jeunes hommes précipités sans app dans le rude combat qui se déchaîne autour de la co quête de l'argent... Farjolles, né à Rouen, venu tôt Paris, y a exercé des métiers divers... Commis, vag fonctionnaire, secrétaire d'un député, il a fini par échou sur les frontières de la presse; il alimente les journa de copie utile; il est courtier de publicité. Et r( ne peut pas dire que ce Farjolles soit sot, ni qu'il se doué d'un brin de génie; il possède une intelligen assez éveillée, assez souple pour tirer parti des circon tances si elles sont favorables, mais non pas un espi assez puissant pour les rendre telles. Ce n'est pas i créateur, ni un dominateur, ni un « surhomme »; c'e un type d'humanité moyenne. Et sa médiocrité est inti ressante, en ce qu'elle imprime à l'œuvre un caractèi de vérité tangible et familière. Nous ne sommes pj transportés dans le domaine des imaginations romane ques; nous demeurons au ras de terre, tout près du pa^ de la grand'ville, en pleine réalité...

Le cas d'Emma n'est pas plus exceptionnel... Elle été une petite ouvrière montmartroise; elle n'a eu (assur< t-elle) que trois amants, dont le dernier était un ch< de bureau; elle s'est élevée, dans la hiérarchie sociah jusqu'au rang de patronne; la liquidation de son ma gasin lui a laissé quelques billets de mille francs, su lesquels elle veille avec sollicitude, car elle aime l'ordr et la régularité; elle est d'essence bourgeoise. Tou deux, ils s'accordent à merveille; ils ont des goûts com muns. Leur rêve serait de se retirer à la campagne et d'; vivre en paix avec de petites rentes...

En attendant, il faut lutter, faire le coup de poing guetter et saisir aux cheveux l'occasion. Elle s'offre sou les espèces de Velard... Velard est un confrère de Far

ijolles, mais un confrère « arrivé » qui gagne dans les imnonces trente et quarante mille francs par an. Ayant il régler une affaire d'honneur, il demande à FarjoUes de e»'assister; son premier témoin est le fameux Verugna, iiirecteur de V Informé... Excellente aubaine que de se trouver en contact avec ce richissime et puissant personjiage... FarjoUes court le rejoindre... Mettant à profit son mbsence, Velard dit des douceurs à Emma, qu'il courtisa i!|naguère; et à la manière dont elle accepte ses déclarations, nous voyons bien qu'elle n'y est pas insensible, [fet que sa vertu n'est nullement intraitable. Cependant sld'étroites affinités, une vive sympathie l'attachent à Farijolles; elle lui est de bon conseil, dévouée; elle est déjà très « conjugale » ; elle acquitte de ses propres deniers la facture qu'un tailleur récalcitrant présente au logis... Et comme l'aide pécuniaire d'Emma éveille ses susceptiibililés, elle les apaise en lui suggérant l'idée d'un ma- (riage possible : on s'entendrait à merveille; on serait très heureux!... FarjoUes ne répond ni oui ni non; il réfléchit, il hésite; le passé de sa maîtresse effarouche en lui un reste de respect humain... D'autre part il est tenté...

Ce premier acte a du mouvement; les figures y apparaissent nettement silhouettées. Et la couleur en est juste, on y respire une atmosphère de gêne, d'ambition tâtonnante et encore indécise. L'association d'Emma et de René s'ébauche : ils cherchent leur voie...

Au second acte, ils semblent l'avoir trouvée... Et d'abord ils sont, depuis une semaine, mari et femme. Mais cette union, ils l'ont gardée secrète. Ainsi que l'explique plaisamment Emma :

— Dans le monde oii nous vivons, si l'on nous savait mariés, cela nuirait aux affaires de René. Ses amis n'oseraient plus m'inviter avec leurs maîtresses...

Le monde où ils vivent est l'entourage du journaliste financier Verugna, du légendaire Verugna, à qui le million de lecteurs de l'Informé constitue une royauté redoutable... D'où vient-il? On ne sait... Son père est

Espagnol, sa mère Russe; il naquit en Roumanie. L Parisien qu'il est devenu est fait de toutes ces choses, e de son audace, et de la terreur qu'il exerce, et de 1 bonhomie grossière et paisible de ses propos. On le con sidère comme une sorte de monstre pittoresque et eu rieux; on s'amuse de lui et on le craint; on raille soi infatuation; on ménage son pouvoir. Voyez-le — sou les traits de M. Signoret — hâbleur et nonchalant, affi chant un tranquille mépris de l'humanité, s'arrogeant 1 droit de tout dire, pénétré de son importance, traînan après soi une clientèle de parasites affamés, respeclueu: et dociles, parmi lesquels les plus hauts magistrats de h République. Sa maison somptueuse est un foyer d'intrigues, un centre d'influences, un lieu de prostitution.

— Cette petite femme, ricane-t-il, sera demain la bonn» amie du ministre des beaux-arts.

Il protège les petites femmes, il protège les ministre; — à moins qu'il ne les massacre. Il prétend être obéi. I affecte le franc-parler brutal du despote affranchi de tou ménagement, de toute contrainte... Il s'intéresse à P'arjolies, parce qu'Emma est jolie. Mais la médisance lu ayant appris qu'Emma trompe Farjolles avec Velard, i prend plaisir à révéler cette fâcheuse nouvelle à l'aman en titre (il ignore leur récent mariage).

— On commence à le débiner, mon petit; tu devienj quelqu'un... On affirme que ta chère Emma t'en fai porter. Et le plus curieux, c'est que c'est vrai... Tu n( me crois pas?... Nous sommes tous les mêmes! D< l'énergie, morbleu! Elle n'est que ta maîtresse, n'est-ce pas? Surtout, ne l'épouse pas : on n'épouse pas sa maî tresse... Lâche-là... Les jours de rupture devraient êtn marqués d'une pierre blanche.

Devant ces épaisses insolences, Farjolles reste perplexe... il interroge la coupable présumée... Et c'est ic que le tempérament assez original et particulier d'Emmî se dessine.

Effectivement, cédant à je ne sais quel caprice de l'ima-

rination et des sens, impressionnée par les protestations , l'amour de Velard, émue du péril qu'il a couru dans son luel, elle lui a cédé; elle est allée lui rendre deux ou trois ongues visites dont le mystère a été surpris. Maintenant ju'elle est mariée, elle a résolu de se ressaisir; elle le ui déclare expressément. Ses refus irritent le désir de v'^elard. Et les raisons quelle invoque ravivent ses espé- •ances.

— Nous sommes pauvres, dit-elle. Farjolles a besoin de noi. Je ne veux pas lui donner des motifs de trouble et l'inquiétude... Si, plus tard, notre situation s'améliore, lous causerons...

Qu'à cela ne tienne! Velard a dans les mains une luperbe entreprise de publicité. Il en partagera les profits vec le mari d'Emma. Elle ne s'offense pas de ce honteux narché, et sans rien promettre en échange (car il faut [u'elle garde un semblant de dignité), elle l'accepte; et lous comprenons que le généreux Velard en recevra le )rix et qu'elle retombera dans ses bras...

Dissiper les soupçons naissants de René Farjolles, ce ui est facile... Elle lui tient des discours adroitement ippropriés à la circonstance. Elle lui propose de l'accom- )agner en Angleterre... Preuve qu'elle ne tient pas à •ester seule à Paris. Elle affecte un profond dégoût pour es femmes qui mènent de front deux ou trois liaisons ;achées. Quelle duplicité ! Comment ne s'embrouillentîlles pas dans leurs combinaisons? Voilà Farjolles tout à ait rasséréné. « Elles ne s'intéressent même pas à leurs imants », poursuit-elle. « Ce n'est pas comme toi », ;'écrie-t-il naïvement.

Il ne doute plus. Il partira, confiant en l'honneur, en 'amour, en la probité morale d'Emma.

L'acte s'achève sur le brouhaha des invités... Ils grouillent autour des tables où l'on joue gros jeu. Le héâtre, la finance, la politique, le sport, la littérature s'y '-oudoient. Les calomnies s'aiguisent, les alliances se louent, les rosseries s'entre-croisent. Une odeur de cor-

ruption flotte sur ce petit monde que dominent la fac blême et le sourire équivoque du monstrueux Verugnc C'est son empire. Il y règne et il le juge :

— Si l'on faisait sauter mon salon quand je donne un fête, dit-il, Paris serait nettoyé pour quinze ans.

Est-ce bien l'orgueilleux Verugna qui s'exprime de 1 sorte? C'est plutôt M. Veber, à moins que ce ne so M. Capus. Ceci — c'est un mot d'auteur...

Comme nous le pressentions, Emma s'est laissé recon quérir par Velard; elle vient à nouveau le retrouver dan sa garçonnière; elle lui accorde ce qu'elle peut li donner : une gaie sympathie et des caresses. Etant trè épris, il souhaiterait davantage; il voudrait, en plus d don de son corps, le don de son cœur. Elle le lui refuse. Cette petite femme est très nette, et quoique vivant, pa la force des circonstances, dans le mensonge, elle mer le moins possible.

— Ne me demandez pas ma tendresse, déclare-t-elle, j la garde tout entière à mon mari.

Il s'irrite de ces restrictions : « N'est-ce pas odieux? J ne suis heureux que lorsque Farjolles est satisfait! L'explosion de cette jalousie l'amuse; elle en badine elle a des réflexions étonnantes : « Je suis une bour geoise attachée à mes devoirs. » Et le plus étrange, ces que parlant ainsi, elle est sincère; elle l'est à la façon d la Clotilde d'Henry Becque; elle administre sagemeni méthodiquement son inconduite, elle la subordonne au intérêts du ménage; un caprice a pu, la première fois l'amener vers Velard; elle lui est revenue par calcul, pa « raison », peut-être aussi par loyauté, estimant qu'ell n'a pas le droit de se dérober aux conventions implicite d'un contrat librement consenti. Au fond, l'adultère n'es à ses yeux d'aucune conséquence; dès l'instant où ell aime son mari, — et elle l'aime, — elle envisage le rest comme un geste insignifiant et banal; sa conscience es en repos... C'est un raisonnement d'homme. Psycholo giquement, Emma est un homme... Nous allons voir s'af

firmer par la suite ce côté singulier de son caractère.

Elle s'est retirée dans la chambre d'à côté et s'y prépare à recevoir le galant hommage de Velard, lorsqu'un visiteur fait irruption : l'ingéniosité vaudevillesque de M. Pierre Veber a mis beaucoup de joie dans cet épisode. Le visiteur importun est le commissaire de police du quartier qui, sous prétexte de « taper » d'un billet de théâtre l'amoureux Velard, l'avertit que Farjolles est revenu subrepticement de Londres et attend dans l'antichambre l'instant de constater le flagrant délit... Désarroi de l'amant... Protestations d'usage... « Madame, ma vie est à vous, toute ma vie! » Emma reste calme. C'est une forte tête... Et puis n'a-t-elle pas agi dans Tintention la plus louable et pour le bien de la communauté? Elle se fait agrafer sa robe par M. le commissaire et exprime le vœu d'avoir un entretien particulier avec son époux.

C'est la meilleure scène de l'ouvrage ; la curieuse transposition de sentiments que j'indiquais s'y accuse avec une précision et une grâce piquantes. J'ai dit qu'Emma pensait et parlait comme un homme... Supposez un mari quelconque, dans la situation même ou elle se trouve, animé de dispositions analogues aux siennes, aimant cordialement sa femme, l'ayant trompée par désœuvrement, vanité, ou pour toute autre considération étrangère à la passion véritable, quelle sera son attitude? II s'efforcera d'atténuer sa culpabilité, en diminuant l'importance de sa trahison... Ce n'est qu'une fantaisie, qu'une passade, un trouble fugitif et momentané des sens. Elle est bien bonne de prendre au tragique ces bagatelles!... Un peu de patience; il rentrera au bercail, repentant et soumis. C'est elle qu'il adore et non pas r « autre ». Ce raisonnement ne réussit pas toujours. L'homme y a recours instinctivement; et souvent ce n'est point une comédie. On peut concevoir que deux affections diiférentes, inégales, mais toutes deux réelles, coexistent dans son cœur...

Or, écoutons l'argumentation d'Emma. Elle est émi-

nemment masculine... Elle débute par des reproches. La petite femme pincée prend l'offensive.

— Tu agis comme un. bourgeois, dit-elle. Tu vas briser nos existences si unies, et pourquoi, pourquoi?

Un énergique haussement d'épaules achève de clouer le bec au mari stupéfait. Elle poursuit avec l'accent de l'évidence :

— Reste à savoir si je suis une misérable ou une femme qui a commis une faute, simplement.

Et soudain, changeant de ton, lui pressant les mains :

— Voyons c'est toi que j'aime, tu n'en doutes pas... Mais Velard me fait horreur maintenant! Je ne pense qu'à toi. J'étais en train de le lui dire...

Pourtant René insiste. 11 a l'intuition qu'on va le «mettre dedans ». Il s'insurge; il exige des explications... Elle les lui donne tant bien que mal... Elle l'a trompé!... Mon Dieu, elle ignore elle-même comment la chose s'est faite. Une minute d'attendrissement, de vertige, d'excès de bonté. Mais tout cela est si loin d'elle!... Il résiste encore; il évoque la torture des premiers soupçons jetés dans son esprit, son malaise pendant qu'Emma le conduisait à la gare. Alors la petite femme éclate. Elle se fâche tout rouge. Ainsi ces doutes qu'il avait déjà, il n'a pas eu le courage, la franchise de les lui dire, de s'en expliquer avec elle sur-le-champ! Et doutant d'elle, il l'a embrassée en montant en wagon! Mais c'est abominable cela! Jamais elle ne l'aurait cru capable d'une telle fausseté... Farjolles, interdit, balbutie quelques phrases incertaines; et pour rompre les chiens, il commence à parler de son voyage et de l'heureux succès qui l'a couronné. Ici se produit un revirement extrêmement comique... Les époux brouillés oublient leurs querelles et cèdent le pas aux deux associés ravis l'un de l'autre :

— Tu rapportes 25.000 francs! Ah! mon chéri, quel bonheur!

C'est la détente... Ils ne sentent plus ce qui les divise, mais seulement ce qui les rapproche.

— En somme, conclut Emma, cet incident nous sera profitable. La leçon servira. Nous nous connaîtrons plus intimement... Nos liens vont se resserrer. Il faut s'élever au-dessus de ces misères... Ah! si nous pouvions aller vivre à la campagne !

Et Farjolles, mi-content, mi-vexé, de s'écrier :

— Qu'est-ce que je vais dire à ce commissaire?

Le commissaire est bon enfant; il se montre intelligent et spirituel. Mais l'aventure se complique. Verugna surgit, et de cette voix qui plie les ministres mêmes à l'obéissance :

— Nous allons dîner à Montmartre; et nous emmenons Velard!

Oui, ils dîneront ensemble, tous — le mari, la femme et l'amant. Et ils échangeront des politesses, afin de ne pas prêter à rire.

— Je t'assure, chéri, qu'il n'y a pas autre chose à faire, dit Emma...

Et c'est une des mille capitulations que l'hypocrisie, la lâcheté, la soif des richesses imposent aux hommes civilisés. Quel mépris de la pauvre humanité dans tout cela; et sous ce feint optimisme, quel pessimisme î Vous remarquerez que l'odeur de décomposition qui nous chatouillait l'odorat, aux deux premiers actes, s'est accrue. Elle va devenir de plus en plus pénible à respirer...

A partir du quatrième acte, la pièce, en tant que pièce, se gâte... L'auteur bronche sur l'écueil auquel se heurte presque infailliblement l'adaptation trop servile d un roman à la scène. Si les personnages ne sont pas repétris, remalaxés, si l'œuvre n'est pas pensée à nouveau et entièrement refondue, elle devient incohérente, superficielle; elle présente des lacunes, des obscurités; si copieuse soit-elle, on ne saurait y introduire les développements du volume; des événements essentiels se déroulent pendant l'entr'acte; le spectateur est placé devant des faits accomplis, non préparés, ni élucidés.

Quand le rideau se relève, nous voyons M. Farjolles

SOUS un aspect inattendu. Il dirige une feuille spéciale, h Sincérité financière-, il est banquier; il vide le bas de laine des rentiers provinciaux, et sans doute n'apporte t-il pas à ce travail des précautions assez strictes, car It juge d'instruction lui témoigne un pressant désir de 1( connaître... Il répond avec un enthousiasme modéré i cet appel. Emma le soutient, le réconforte.

(Leur ménage va fort bien maintenant; les vieux dis sentiments sont effacés et l'on s'élonne qu'elle en ravive inutilement le souvenir. Les femmes ont, sur ces choses, une si prodigieuse faculté d'oubli! Elles ne se rappelleni que ce qu'elles ont intérêt ou agrément à se rappeler.)

Toutes ces particularités sont indiquées bien sommairement. René Farjolles part pour le Palais de justice; les portes s'ouvrent sur lui et se referment. Il est mis en étal d'arrestation. Le livre de Capus contient une analyse délicieuse des successifs mouvements d'opinion qui accueillent et commentent ce scandale. Au début c'est \o mauvaise humeur, l'irritation. Quel imprévoyant, quel idiot que ce Farjolles! Les séides, les courtisans du grand Verugna font un retour sur eux-mêmes. Ils redoutent, de la part de la justice, un redoublement de sévérité, El comme la peur rend mauvais, ils accablent le délinquant : Farjolles est une canaille. Le péril écarté, leur rigueur s'adoucit. Le crime de Farjolles se réduit à la légèreté, puis à la simple imprudence. Il n'a volé qu'une fois, et encore, a-t-il volé? Farjolles passe en jugement, il est acquitté. Chacun vient lui serrer la main, et peu s'en faut qu'une fête ne s'organise pour glorifier sa victoire...

Ces pages ont dû être éliminées. Il n'en subsiste rien, et c'est dommage. Emma, désespérée de l'infortune de son cher mari, cherche autour d'elle des dévouements... Velard offre les 50.000 francs nécessaires au retrait de la plainte. Elle consentirait à les prendre et à les payer du prix qu'il faudrait, mais un allié plus influent se présente : Verugna, disposé aux plus larges sacrifices pour assouvir la passion sensuelle et sénile que lui ins-

pire la jeune femme... Nous n'avons vu naître que vaguement ce désir ; nous devons croire l'auteur sur parole. Verugna propose à Emma de devenir, à son gré, sa mai* tresse avouée ou clandestine, ou même sa femme. Il suffira d'un divorce aisé à obtenir... Les tribunaux sont aux pieds de l'opulent publiciste... Il s'en vante du moins. Emma refuse... Elle aime FarjoUes... Mais justement parce qu'elle l'aime, elle finira par s'immoler, puisqu'elle ne le trompe jamais — nous le savons — qu'afin de le mieux servir. M. Pierre Veber, désirant ne pas irriter la susceptibilité des spectateurs, qu'auraient pu choquer ou trop égayer les rechutes réitérées et périodiques de l'héroïne, prête à celle-ci une attitude mélancolique et presque indignée. Ce n'est qu'après le baisser du rideau, pendant les quinze minutes d'entracte, qu'elle succombe. Au dernier acte, nous la retrouvons enfin satisfaite, ayant reçu le salaire de son dévouement extraconjugal, un beau chèque de 200.000 francs, qu'elle doit à la munificence de Verugna... Il s'est comporté royalement... Il n'y a plus qu'une « scène à faire » ; mais comme elle répète dans ses parties essentielles la grande scène du troisième acte, l'adaptateur l'a judicieusement abrégée. Emma explique en peu de mots la provenance du chèque. Farjolles a le bon goût de ne pas pousser trop loin la curiosité et de s'étonner juste assez pour ne paraître ni tout à fait niais, ni tout à fait complaisant... Emma se hâte d'acquérir la maison de campagne, objet de ses rêves et leitmotw de la comédie. Puis la toile tombe sur ce dénouement rapide et, convenons-en, un peu bâclé...

Il laisse dans l'esprit une impression plus cruelle que celle qui se dégage du livre. Ce sont les mêmes figures, les mêmes sentiments, mais grossis, durcis par la lumière crue de la rampe. Cette lumière est terrible; elle exagère les contours, avive les couleurs. Ce qui était estompé ressort. Plus d'enveloppement ni de demi-teinte. Tout est en relief.. .

M. Gapus avait réussi à rendre admissible l'extraordi-

naire inconscience de ses personnages; tant et si Lie que, malgré leurs défaillances, ils demeurent aimablesP Le lecteur s'attache à Farjolles, à Emma. Il les excuse; i| voit en eux des êtres faibles, ballottés sur l'océan de 1 vie, réduits pour s'y maintenir aux pires expédients] déprimés par la recherche éperdue de l'argent... Il sen aussi que l'auteur a frôlé ses souffrances et qu'elles lu inspirent de la pitié. Cette commisération, il la partage Il regarde, avec une sorte de bienveillance amusée, h couple qui manœuvre et joue des coudes. Il plaint ui peu l'homme, et il admire la femme pour l'intrépidité d( son dévouement ; il arrive à comprendre son impudeur, i l'amnistier, à pénétrer cette âme en somme assez primitive... Emma use dans la bataille des armes qu'elle pos sède et trouve naturel d'en user. Elle n'a pas de remords ni même de regrets; elle s'est affranchie de tous les préjugés de son siècle; elle est ïami, autant que V amie di. compagnon qu'elle s'est choisi ; elle lui reste fidèle er lui étant infidèle ; cet inébranlable loyalisme est sa vertu. M. Gapus parvient à nous faire accepter ce point de vue, et aussi le sentiment très vif qu'il a de la « relativité » des choses. Rien n'est absolu en ce monde. La morale varie selon les professions, l'éducation, l'ambiance. Dans le milieu des Verugna, des Farjolles, le sens de certains mots s'altère. Une escroquerie n'est pas un crime, mais une maladresse ou un malheur. La récompense est acquise au plus malin, l'impunité au plus fort. Ces joueurs gagneront la partie s'ils ont su mettre les atouts dans leur jeu, et par quelques moyens que leurs gains aient été acquis, ils les jugeront toujours légitimes...

Autre aspect des personnages de M. Gapus... Aucun d'eux n'est méchant. En dehors des affaires où ils se montrent féroces, ses banqueroutiers sont séduisants, ses bandits cordiaux, ses escrocs affectueux; son Verugna est bon, d'une bonté parvenue, humiliante pour ceux qu'elle oblige, mais capable, le cas échéant, d'un effort de générosité et de noblesse... Et de tout cela émane une

sympathie dont le livre est imprégné et qui en allège l'amertume. Le roman de Qui perd gagne ^ c'est la vie avec ses atténuations, ses compromis, ses tolérances.

Au théâtre, ces nuances et ces finesses s'évaporent. Les lignes se ramassent en des raccourcis vigoureux et se précisent : on ne discerne plus que l'ossature, et avouons-le, malgré la verve dépensée dans le dialogue, elle est funèbre. Peu d'écrivains ont autant d'esprit, de fantaisies et d'inventions que M. Veber. L'effet aurait-il trahi son dessein, ou bien l'a-t-il voulu ainsi? Les spécimens d'humanité qui s'agitent dans l'ouvrage sont d'une abjection presque douloureuse. Pas un rayon de soleil ne les éclaire. On rit à de certains moyens, mais du bout des lèvres. On a la gorge serrée. Le drame divertit d'abord par ses côtés pittoresques, et puis, à mesure qu'il avance, il exhale une tristesse morne. Il y a trop d'ignominie dans tout cela, un étalage trop concerté de laideurs et de bassesses. On regarde encore avec curiosité Verugna. Mais une sorte de dégoût invincible s'attache aux deux protagonistes, à Emma, à FarjoUes... Ils apparaissent ce qu'ils sont réellement: elle, une prostituée ; lui, un... vous savez quel nom lui convient. Et leur vilenie n'est pas sauvée, comme dans le roman, par l'énergie infructueuse de 1' « effort ». On ne les voit pas lutter, se débattre. On aperçoit les conséquences brutales, non les causes déterminantes de leurs actes. Leur inconscience est répugnante parce qu'elle n'est pas assez délicatement expliquée. La « sérénité dans la pourriture », voilà, je pense, le trait qui caractérise indistinctement tous les personnages de la pièce et l'impression finale qu'on en retire...

L'interprétation est remarquable. Mme Réjane rend avec une étonnante souplesse la physionomie d'Emma, cette Mme Marneffe éprise de son mari. Elle anime le rôle de sa vivacité spirituelle et lui conserve néanmoins ce côté bourgeois et « popote » qui en fait la saveur particulière. Qu'elle se sent heureuse d'embrasser du regard

les bois, les prés, l'horizon de son domaine, et de se dir< que toutes ces joies si longtemps convoitées, elle a si les conquérir, et qu'elle y associe celui qu'elle aime, e qu'ils n'auront plus désormais qu'à se laisser vivre er cultivant leur jardin, et qu'ils seront honorés et consi dérés dans le pays!... Elle a d'ineffables sourires poui ses poules qui picorent, et d'indulgentes malices, un peu maternelles, au coin de l'œil, quand elle apaise le grand enfant dont elle s'est instituée la Providence.

Enfin, il y a Signoret, habile à entrer, comme on dit, dans la « peau du bonhomme », à l'habiller, à le maquiller... Son Verugna est un petit chef-d'œuvre de composition humoristique.

« Personnellement, écrit Gapus, Verugna avait l'air très distingué, petit, brun, l'œil ironique, des dents superbes, élégant de costume. C'était une surprise de l'entendre, dès qu'il ouvrait la bouche, proférer des paroles d'une malpropreté extraordinaire, des jurons et des imprécations de barrière... Il ne se contentait pas de dire des saletés à tout propos, il en faisait. On citait de lui des actions dégoûtantes qui écœuraient tout le monde autour de lui, mais le réjouissaient énormément. Et quand il riait de ces choses, son rire était enfantin et communicatif. .. »

Signoret ne s'est point conformé physiquement au modèle ; il l'a débraillé, encanaillé; il a souhaité que les vices du forban se peignissent dans son allure, sur son visage. C'est une robuste et incisive caricature que toute la salle a accueillie d'un accès d'hilarité. Ce côté aristophanesque de l'ouvrage a séduit le public des répétitions générales et des premières, prompt à saisir au vol les allusions et les applications satiriques. Il touchera moins vivement le grand public... A ce dernier, louvrage agréera par ses grâces sémillantes, froufroutantes, par le capiteux parfum de « parisine » qui s'en évapore. Et je crois qu'il le rebutera un peu et l'oppressera par son cynisme desséchant et son amoralilé.

Si vous voulez nettement discerner ce qui distingue l'art de la décoration de l'art de la mise en scène, allez voir les Siciliens, qui, sous l'égide de M. Lugné-Poé, se produisent en ce moment à Paris. Cette compagnie se compose d'une trentaine de sujets, comédiens et figurants. Elle a apporté — du moins je le présume — ses costumes, ses décors. Ceux-ci sont de la dernière indigence. Il y a une certaine toile de fond figurant la campagne montagnarde, avec à l'horizon le cratère empanaché de l'Etna, dont la naïveté stupéfierait nos Jusseaume, nos Menessier, nos Jambon. On est tenté de sourire en regardant ce tableau barbare. Mais tout de suite l'attention s'en détourne; elle s'attache à suivre le jeu des acteurs, et ce spectacle suffit à la captiver, il n'en est pas de plus suggestif.

Et d'abord, on a l'impression que ces gens appartiennent à une race très particulière, n'ayant ni nos façons ! de sentir, ni nos façons d'exprimer ce qu'ils ressentent. ! Ils sont tumultueux, extérieurs, animés d'un bouillonnej ment perpétuel; ils ont, comme on dit, du vif-argent dans les veines. Les deux étoiles de la troupe, Mme Mimi Aguglia et M. Giovanni Grasso, résument en leurs per-

sonnes ce génie spécial, et lui impriment un extraord naire rayonnement. Ils incarnent les forces d'une terifc sans cesse bouleversée par le travail du feu qui la mine» il semble que les flots d'une lave ardente les brûlent, qu des vapeurs de soufre émanent d'eux et se répandeiijn dans la salle.

La femme, petite, mince, souple, a des yeux incandes cents, un visage mobile, fait pour traduire les violence passionnelles et sensuelles. (Je ne sais pourquoi, en l'ob servant, je songeais à l'impétueuse Galli-Marié, créatric de Carmen; mais c'est une Carmen plus sauvage, exas pérée.) L'homme est un colosse, aux allures de fauve prêt à bondir sur sa proie. Non qu'il soit large d'épaule et de torse. Il ne ressemble nullement à un hercule d» foire. Il est tout nerfs, tout muscles; on devine en lui sous la nonchalance féline de ses mouvements, une formidable réserve de vigueur et d'énergie. Ces poings, tou à l'heure, s'abattront sur la victime. Cette mâchoir< s'enfoncera dans ses chairs, ces jambes flexibles l'enser reront. La bête féroce va rugir. Et l'on attend avec un( sorte d'impatience mêlée d'effroi son éveil.

L'œuvre qu'ils ont choisie, pour se montrer le premiei soir au public parisien, est un drame véhément et sombre une « Phèdre villageoise », où se reflètent des mœurs e1 des superstitions locales : Malia (le Maléfice), glose rus tique du vers de Racine,

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Un résumé analytique, annexé au programme, nous a permis de suiv/re les péripéties de l'action. Quant au dialogue, écrit dans un dialecte provincial, il demeure inintelligible aux spectateurs; ceux-là mêmes qui sont familiarisés avec la langue italienne en saisissent malaisément le détail. Je présume qu'il doit être simple, très « peuple », et rendre dans une forme familière des idées et des sentiments très clairs.

Jana, fille de l'aubergiste Massaru Paulu, a été promise

m mariage à Ninu; mais ce n'est pas Ninu qu'elle aime; ille est secrètement éprise de Cola, qui conduit ce jour Qeme à l'autel sa sœur Nedda... Elle s'efforce de dissinuler cette inclination funeste; tout la trahit : sa pâleur, ion trouble, la brusquerie avec laquelle elle repousse les taresses de son propre fiancé Ninu, ses larmes, lorsque nêlée à la danse elle essaye vainement de boire à la santé les nouveaux époux. La noce s'en va joyeuse au son des ambourins... Jana la regarde s'éloigner. Un désespoir arouche éclate dans ses yeux. Evidemment elle est possédée... Au second acte, le mal dont elle souffre s'envelime et prend un caractère physiologique. Il inquiète son )ère et sa mère, qui, pour le guérir, recourent aux exorîismes d un colporteur charlatan, aux vertus d'une nédaille magique. Rien n'y fait. Jana s'abîme aux pieds ie la Madone et lui demande en grâce de la délivrer.

Mme Mimi Aguglia commence à exécuter le travail qui xcite, paraît-il, l'enthousiasme des spectateurs de Catane t de Palerme. Ce travail est la savante et minutieuse reproduction d'une crise d'hystérie. Mimi Aguglia ne lous épargne ni un soupir, ni une convulsion, ni un loquet... Prostrée, inerte, la tête dans ses mains, elle janglote, inaccessible aux bruits du dehors; puis elle se •edresse, promène autour d'elle des regards éperdus, îccoue désespérément ses cheveux épars, les noue dans in foulard dont elle se voile peureusement la face, comme ji elle voulait fuir la lumière et redoutait la colère du joleil.

Soleil, divin soleil, dont je suis descendue.

Mais voici venir l'aimé : Cola; il s'approche de la naïade, il lui parle, il la frôle; et sans doute pénètre-t-il e désir qu'il allume en elle, et en subit-il la contagion, ît a-t-il, lui aussi, soif de l'étreinte. {Tout ceci n'est que îonjecture, puisque les mots nous échappent; nous l'avons, pour nous guider, que les gestes... Il est vrai jue les gestes sont si expressifs!...) Jana lutte contre

elle-même, contre son délire; elle s'efforce d'écouter raison, le devoir; elle déteste par avance son crime et 1( remords qui en découleront; elle craint d'être fasciné elle tourne le dos à l'oiseleur; mais peu à peu, entraîntl par une attraction mystérieuse, elle s'avance vers lui, brusquement un élan frénétique la jette dans ses brai| Ils échangent un acre et violent baiser. Elle retomb< pâmée, sur sa chaise; ses membres se tordent, son venti ondule comme les flots de la mer, des râles jaillissent d sa gorge étranglée, et l'on ne voit plus que la nacre d ses yeux chavirés dans l'orbite... J'abrège la descriptior Je ne suis point docteur en ces matières et ne puis dir si ce sont là les effets ordinaires de la rage hystérique. J suppose que Mimi Aguglia en a fait une étude attentiv et quelle déploie une certaine coquetterie à copier exac tement la nature. Tout en admirant la perfection de so métier, on ne peut se tenir d'en être gêné. A la fin d deuxième acte, quand Jana, terrassée par un nouvel accès invective la procession qui passe et se roule, l'écume au lèvres, sur le plancher, il y eut comme une protestatio dans la partie féminine du public. Il était temps que cel finît... On en avait assez. Les nerfs des Parisiennes son un peu plus prorapts à se révolter et leur goût plus délica que ceux des Napolitaines...

En outre, la peinture des tares physiques a un je n sais quoi de répugnant; elle n'est pas très intéressante on ne l'excuse, on ne la tolère que si un élément de psy chologie s'y ajoute. L'infirme et le fou ne m'attachent qu' dans leurs intervalles de lucidité, et s'ils ont conscienci de leurs maux, et s'ils en peuvent disserter, et si ce: maux excitent en eux une répercussion morale. L'interprétation du second acte de Malia par Mme Aguglia es une chose remarquable et pénible... Elle se relève ai dernier, qui nous a donné une sensation d'art véritable.

Ninu, le promis éconduit de Jana, toujours énamoun d'elle, veut connaître les raisons de son mépris et lâcher s'il est possible, de la reconquérir... Il l'interroge... (Le

1 compte rendu schématique du programme, que je cone tinue de suivre pas à pas comme le fil d'Ariane, m'ap- ( prend que Jana a cessé d'aimer Cola, sa sensualité ayant été probablement assouvie. Mafs je ne me charge pas de déchiffrer l'état d'âme assez obscur de cette petite faunesse...) Ici s'intercale une scène merveilleusement jouée par Mimi Aguglia, et surtout par Giovanni Grasso... Ninu questionne sa fiancée... Il la fixe droit dans les yeux, lui broie les mains, ne lui permet pas de se dérober aux explications qu'il sollicite ; et elle, médusée, asservie, palpitante sous l'étreinte du mâle, finit par tout confesser : sa faute sans excuse, son indignité. Elle ne saurait se marier désormais et livrer un corps souillé à son époux.

Non, vous n'imaginez pas la phj^sionomie et la mimique de Giovanni Grasso durant ces aveux, avec quelle sincérité et quelle intensité est rendue la tempête intérieure qu'ils déchaînent!... D'abord le mutisme, l'obsession de l'idée fixe; la face de Ninu se contracte; il pense; un pli douloureux lui barre le front; et l'on comprend bien qu'il adore cette fille, d'autant plus ardemment qu'elle lui a échappé; son sang bout; quand elle lui offre du vin, afin de l'apaiser, il fait voler au loin le verre rempli, et cette brutalité ne déplaît point à Jana; elle a du plaisir à être domptée, à subir l'ascendant d'une volonté et d'une poigne viriles... Elle est de celles qui ne détestent pas qu'on les batte, à condition qu'on les aime furieusement aussitôt après. Et Ninu l'aimera, comme elle le souhaite. Il a des façons de lui éprendre la tête, de planter sur ses lèvres un prompt et rude baiser — une morsure — qui la grisent, l'afïolent. Elle ne résiste plus, elle est vaincue. Elle lui appartient, si toutefois il veut encore d'elle. Et un combat terrible éclate dans le cœur de l'amant. Des larmes d'humiliation humectent ses paupières. Soudain la colère le reprend; il décharge des coups de poing sur la table, bouscule les sièges, se lève, se rassied, profère des jurons étouffés,

et l'on se demande s'il ne va pas broyer la frêle Jana L'amour triomphe... Il pardonne à la fiancée infidèle bj non à son complice. Elle a refusé de le nommer. Mai Cola se trahit par imprudence.

Et alors, entre les deux hommes, a lieu le duel le plu! stupéfiant qui se soit vu au théâtre. Nous n'avons pas chez nous, l'équivalent d'un tel spectacle... Ce ne son plus deux adversaires se mesurant en présence d"un< galerie de comparses tranquillement rangés en cercle Toute la figuration se mêle au combat. Les femme; crient, s'accrochent désespérément au col des cham pions; ceux-ci se dégagent, se rejoignent; on les sépare; ils se guettent, les narines palpitantes, l'œil en flammé. Il n'y a pas trente personnes en scène, et l'or croirait qu'il y en a deux cents; c'est un village entiei qui grouille, tourbillonne, pousse des clameurs. Nini cherche une arme au fond de ses poches; il avise Mastri Taddarita le barbier, — un barbier sautillant et narquoij qui traverse la pièce en dansant la tarentelle; — il lu dérobe son rasoir le mieux effilé et rampant, à pas de loup, tandis que Jana épouvantée se bouche les oreiller et les yeux, traîtreusement, par derrière, il saute sur les épaules du rival exécré, lui tranche la gorge... Gela ne dura qu'une seconde. Nous eûmes la vision d'un bondis sèment de tigre ou de jaguar. Deux mains agrippées dans une tignasse noire, un bras qui se lève, l'acier qui luit, la plaie béante... Et le tigre s'enfuit, sa vengeance satisfaite... Et les vociférations redoublent; on se rue sur l'homme à terre pour le secourir... C'est un ca davre...

M. Giovanni Grasso possède les dons du grand tragédien, une puissance réfléchie, maîtresse d'elle-même: prodigieux quand il agit, plus prodigieux quand il se concentre. Du début à la fin de la pièce, il révèle avec une sûreté admirable les diverses émotions du personnage, l'inquiétude, la jalousie, l'amour, le désir, la rage meurtrière. On le « voit sentir », si j'ose user de cette

nage. C'est un étonnant mélange d'exubérance et de soriété ; il a des gestes foudroyants et de formidables sijînces. Quel Othello il serait, s'il lui prenait fantaisie de 5uer du Shakespeare ! 11 m'a paru supérieur, au moins e premier soir, à sa compagne... Mme Aguglia trouera, dans d'autres ouvrages, l'occasion de déployer plus empiétement les ressources de son art. Ils forment un ouple bien curieux. Mais ce qui défie toute comparaion, ce qui est unique, c'est l'ensemble de la troupe ; lie ne renferme pas un petit acteur, si mince soit-il, as un figurant qui ne vive son rôle et n'en donne la ensation suraiguë. Au dernier plan du décor, comme evant le trou du souffleur, toujours ils sont en action, imais ils ne s'oublient. Nous possédons — si nous herchions bien — les émules (avec des différences de impérament et de race) de Mimi Aguglia et de Giovanni rrasso... Je ne crois pas que le plus habile metteur en cène puisse obtenir du petit personnel, pourtant si inîlligent, de nos théâtres, ce que réalisent, sans effort pparent, ces Siciliens. C'est qu'ils ne sont pas, à prorement parler, des comparses, mais des gens du peuple 'abandonnant aux impulsions de l'instinct, jouant des cènes de leur pays, enveloppés dans son atmosphère, ortant aux semelles de leurs espadrilles la poussière u sol natal...

J'allais vous entretenir de Ludovic Halévy, ajouter un souvenir personnel aux hommages que sa mémoire a déjà reçus ici même... Le courrier m'apporte une page inattendue et touchante. C'est Mme Sarcey qui me l'envoie. Vous n'ignorez pas que la santé chancelante d'Halévy était, depuis longtemps, un sujet de perpétuelles alarmes. H y a onze ans le bruit de son décès se répandit. Francisque Sarcey arrivait à Royan pour y goûter — en travaillant — les douceurs du repos.

« Je vois encore, me dit Mme Sarcey, ce cher ami descendant du train et s'écriant : « Allons vivement à la maison. Il faut que je fasse de la copie. Je vais adresser au Temps l'article nécrologique d'Halévy. — Gomment ! Ludovic Halévy est mort? — Non, il est mourant; il est sans doute mort à l'heure qu'il est. »

L'article non utilisé a été gardé pieusement; il revient ie droit au journal pour lequel il fut écrit. Les lecteurs iu Temps à qui nous l'offrons retrouveront à cette place, ;n ce jour de deuil, la prose savoureuse et cordialement ittendrie de mon bon maître :

« Permettez-moi de ne donner, selon mon habitude, lu lendemain de la mort des hommes célèbres avec qui

j'ai été en relation, que des détails personnels, laiss;in à d'autres le soin d'écrire une biographie exacte.

« Je ne me suis lié qu'assez tard avec Ludovic Halévy qui était plus jeune que moi. Il avait déjà fait jouei nombre d'opérettes, lorsqu'en 1858, j'arrivai à Paris, e bien qu'il fût collaborateur d'Hector Grémieux, moi camarade de collège, bien qu'il fût grand ami d'About avec qui j'étais intime, le hasard ne nous avait pas mil en rapport l'un avec l'autre. Halévy a toujours été discre et secret et ne se prodiguait point, et ce n'était poin chose commode, même à cet âge où le cœur sedonne aisé' ment dans une poignée de main, d'entrer dans son amitié Avec sa barbe noire, son air sérieux, sa démarche com posée, sa parole rare, il en imposait, et quoiqu'il eu beaucoup d'esprit et du meilleur, il n'était pas de ce causeurs pétillants qui aiment à se répandre.

« n portait la peine de sa réserve.

« Chose bizarre : la plupart des succès qu'il avait ei collaboration remportés au théâtre profitaient à se collaborateurs et laissèrent son nom inconnu du gram public. H était de la Chanson de Fortunio (un petit chef d œuvre), du Pont des soupirs, d'Orphée aux enfers, per sonne n'en savait rien. Tout le mérite de ces œuvre légères était reporté sur Grémieux et sur Offenbach.

« Il faut dire aussi qu'à cette époque Halévy avait de raisons particulières de ne point ébruiter ses goûts pou la littérature et pour le théâtre. Il rêvait de se faire un position honorable dans l'administration. Il avait sédui par son entente de l'art dramatique M. de Morny, ave qui il avait collaboré sous le manteau de la cheminée Monsieur CJioufleury restera chez lui est un des fruits d cette collaboration anonyme. C'est grâce à sa protectio puissante que Ludovic Halévy avait été nommé chef d bureau au ministère de l'Algérie qu'on venait de créer Juste à ce moment-là, on allait mettre en répétitio: Orphée aux enfers^ pièce à laquelle il n'attachait aucun importance.

« — Je ne veux plus, dit-il à Hector Grémieux, m'occuper de ces bagatelles. Je me retire de la collaboration. Prends qui tu voudras pour te seconder. Je t'abandonne ;t ma part de droits. Je renonce pour jamais au théâtre.

« — Je ne l'entends pas ainsi, répondit Grémieux, nous te garderons un dixième.

« — Comme tu voudras, répondit Halévy en haussaul les épaules.

« Et plus tard, en contant cette anecdote :

« — Ce dixième, ajoutait-il, m'a rapporté plus qu'une ferme en Beauce.

« Le ministère de l'Algérie ne tint pas; Ludovic Halévy rentra sournoisement au théâtre. Il fit, par aventure, la connaissance de Meilhac, et cette association, qui devait être si féconde, commença par de jolis vaudevilles dont quelques-uns obtinrent des succès prodigieux: les Brebis de Panurge, la Clé de Métella, le Brésilien, d'autres encore, jusqu'au jour où tous deux, abordant l'opérette, créèrent, en donnant la Belle Hélène, un nouveau genre. Retenons cette date; elle a son importance dans nos annales : la Belle Hélène est de 1865.

« Mais il arriva à Halévy, pour cette collaboration nouvelle, ce qui lui était arrivé pour les autres. Son nom s'effaça, se perdit dans la gloire naissante de Meilhac. On n'affecta pas précisément de traiter Halévy comme une quantité négligeable. On donnait son nom, puisque l'affiche le portait. Mais toutes les fois qu'on avait à décerner une louange à l'œuvre, c'était le nom de Meilhac qui revenait sous la plume des journalistes et dans l'esprit du public.

« Ludovic Halévy était trop fier pour se plaindre. H en souffrait.

« H avait pour grand ami Prévost-Paradol, qui avait été mon camarade d'école.

« Un jour, Paradol vint chez moi, la veille de je ne sais quelle première :

« — Ecoute, me dit-il. Tu fais, sans t'en douter, un

454 LE THÉATIIE.

gros chagrin à Ludovic. Tu n'as pas l'air dans tes feuilletons de tenir compte de sa part de travail dans l'œuvre commune. Cette part est considérable. Je les vois travailler ensemble; je puis te répondre qu'il lui est permis de revendiquer la moitié du succès.

« A cette époque-là, je me laissais malaisément persuader. Les choses qu'Halévy a écrites seul n'avaient point encore paru. J'étais très lié avec Meilhac, qui se laissait volontiers attribuer la part du lion. Je fis ce que désirait Paradol, sans grande conviction.

« C'est quelques mois plus tard que je revins franchement sur l'opinion préconçue. Le hasard fît qu'allant à une campagne assez éloignée, je rencontrai Halévy dans une voiture publique. Nous causâmes longtemps et de bonne amitié; lui, morose, comme il était presque toujours; moi, l'interrogeant et bavardant. Il me séduisit. Il me parla théâtre avec tant de compétence, m'exposant des vues si originales, me citant des anecdotes si topiques, que j'en fus à la fois ébloui et charmé.

« Il m'expliqua très bien en quoi consistait sa part de collaboration. C'est Meilhac en effet qui tenait la plume; mais Halévy était toujours là, modérant la fantaisie de son collaborateur et le rappelant à l'ordre s'il s'écartait du sujet, lui suggérant des traits d'observation que l'autre enchâssait dans son dialogue. C'était lui encore qui mettait en scène et qui dressait les acteurs, besogne si importante et à laquelle Meilhac était peu propre,

« Ce fut après la Belle Hélène leur époque triomphante. Ils donnèrent coup sur coup Barbe-Bleue, la Vie parisienne, la Grande-Duchesse , la PéricJiole, les Brigands, qui tournèrent toutes les têtes. La Grande- Duchesse surtout: rappelez-vous que les princes et les rois, qui venaient en tournées de visites à Paris pour l'Exposition universelle, faisaient retenir une loge aux Variétés avant même d'avoir rendu leurs devoirs au souverain.

« Froufrou vint ensuite, et mit le comble à la réputa-

tion des deux auteurs. Froufrou^ où nous fut révélée Desclée! Froufrou est de 1869.

« C'est après la guerre que Ludovic Halévy commença 1 dégager sa personnalité. Il écrivait sous un pseudonyme, A B Cy des études amusantes sur la vie théâtrale, qui avaient un grand retentissement dans la Vie parisienne. Elles étaient fort goûtées des Parisiens; elles parurent en 1872 recueillies en volume sous le titre : Monsieur et Madame Cardinal. Le succès fut immense, prodigieux. Halévy, avait en se jouant, créé deux types immortels, qui criaient de vérité, mais où il avait mêlé le plus heureusement du monde un grain de fantaisie.

« C'est alors qu'il y eut chez le public comme un regard en arrière.

« — Eh mais! se dit-on; l'homme qui a écrit ces études d'un réalisme si amusant est très capable d'avoir mis sa note dans les comédies de Meilhac.

« Ai-je besoin de rappeler que c'est dans le Temps qu'il publia ses impressions sur la guerre et sur la Commune qui lui fournirent la matière d'un volume charmant : Y Invasion.

« Au théâtre, les chefs-d'œuvre succédaient aux chefsd'œuvre : Tricoche et Cacolet, le Réveillon, les Sonnettes, le Roi Candaule, Y Eté de la Saint-Martin, la Petite marquise, V Ingénue , la Veuve, la Boule, le Mari de la débutante, la Cigale, le Petit duc et toutes sortes de bluettes dont Toio chez Tata est la meilleure.

« C'est vers 1884 que le public apprit avec chagrin que cette collaboration si heureuse jusque-là allait se rompre. Il faut rendre cette justice aux deux amis : c'est qu'en se quittant, ni l'un ni l'autre ne fit claquer la porte derrière soi. S'il y eut des raisons intimes à leur séparation, personne n'en sut rien. La seule qu'Halévy m'ait donnée, c'est qu'il ne trouvait plus rien; il voyait poindre chez le public de nouveaux goûts auxquels il se sentait incapable de satisfaire. Il préférait abandonner la partie.

« J'en ai soupçonné une autre. Halévy, qui ava toujours aimé la vie régulière, la considération qi; donnent dans le monde les positions officielles, rêva d'entrer à l'Académie, et il supposait qu'on lui oppose rait, s'il restait sur la brèche, la crainte de quelque in succès dans un de ces genres peu académiques qu' avait cultivés. Ce qui me confirme dans cette opinioi c'est qu'il écrivit ÏAbbé Constantin, un livre délicieu sans doute, mais qui venait à point pour lui concilier le suffrages de la noble Compagnie.

« Il y entra, et il sentit très vivement cet honneur; en fut très heureux. Je crois même qu'il avait l'ambitio de succéder un jour à M. Doucet, l'aimable secrétair perpétuel. Ce qui m'autorise à le penser, c'est qu'un joui causant avec moi, il me dit d'un ton pénétré :

« — Il y a beaucoup à faire à l'Académie; il m semble que je n'y serai pas inutile; j'y pourrai rendr quelques services.

« Pour un homme aussi discret, aussi fermé qU' l'était Halévy, c'était beaucoup dire. On sait que cett^ ambition ne fut pas réalisée.

« Il est vrai de reconnaître qu'il ne se mit pas sur lei rangs, quand la place fut donnée à Boissier.

« Je lui en fis l'observation :

« — On fait un très bon choix! me dit-il simplement.

« — Vous ne connaissez pas Halévy! me dit un de sej amis à ce propos. Il en mourait d'envie, mais il était troj réservé et trop fier pour s'exposer à un échec. Il eût fallu qu'on lui apportât la place sur un plat d'argent et qu'i pût se dire qu'on avait violé sa modestie.

« En ces derniers temps, il vivait très solitaire et je ne le voyais presque plus. Les dernières causeries que nous a^T^ons eues ensemble, c'est à la commission qu'on avait chargée de réformer l'enseignement du Conservatoire. Sur cet enseignement, nous avions à peu près les mêmes idées, sauf qu'il n'aimait pas la tragédie et se méfiait de l'ancien répertoire.

« — Mais, lui dis-je en souriant, il faut, pour jouer proprement V Eté de la Saint-Martin^ passer par le répertoire.

« Il hochait la tête; il ne croyait pas.

« Francisque Sarcey. »

L'ombre du mort se réjouira de ces éloges venus d'outre-tombe et tracés par une main chère. La plus sincère amitié liait ces deux hommes de physionomie si différente. Ils se voyaient rarement et s'aimaient beaucoup. Ils pensaient et sentaient de même; ils prisaient au théâtre les qualités de clarté, d'ordre, de mouvement, de légèreté, d'esprit qui caractérisent le génie français; ils avaient des traits communs, la droiture, plus fruste chez Sarcey, et chez Halévy plus enveloppée, la générosité, la bienveillance. Celte dernière vertu, qui de nous, quel littérateur, parmi ses cadets, n'en a reçu des marques charmantes et multipliées*? Quand le collaborateur de Meilhac, l'auteur de la Famille Cardinal^ fut las d'écrire, quand cette plume alerte s'immobilisa dans l'encrier, alors un nouvel Halévy surgit, un Halévy flâneur et dilettante, qui, renonçant à peindre la vie, se contenta d'en jouir, d'en respirer la fleur. Il se promenait nonchalamment à travers les œuvres et les hommes, jetant sur eux ce regard pensif et légèrement narquois que nous connaissons bien, ce regard qui dévisageait Mlle Virginie dans les coulisses de l'Opéra^ regard perspicace et indulgent qui pénétrait au fond des humaines faiblesses et y compatissait... Et Ludovic Halévy, ne travaillant presque plus, se mit à lire. Il se tint au courant des nouveautés, il dévora les revues, les volumes, l'énorme production contemporaine. Au lieu de dénigrer ces ouvrages, d'y chercher une matière à des comparaisons désobligeantes, d'opposer le présent au passé dans une intention d'amertume, il n'avait pas de plus vive joie que de découvrir, sous la couverture d'un roman fraîchement imprimé, des promesses de talent, de les

proclamer, de les répandre. Combien de fois m'a-t-il arrêté sur le boulevard, ou au seuil d'Achille, son libraire, pour me dire :

— Très remarquable, le livre de X... Je vous le recommande. Ils sont étonnants, ces jeunes; ils sont très forts, plus forts que nous!...

Cette modestie, chez un homme illustre, était exquise et singulière. Elle ne se payait pas de mots : elle se doublait d'une sollicitude bienfaisante, agissante, qui poussait les débutants dans la voie du succès et abrégeait leurs épreuves. Un si parfait détachement est presque héroïque. S'oublier soi-même, se retourner lorsqu'on est parvenu au bout de la route, ne point la barrer à ceux qui vous suivent, mais les encourager, les guider, s'intéresser à leur effort : voilà sans doute la plus pure des vertus et la plus douce, car elle contient en ellemême sa récompense. Faire des heureux, cela rend heureux. C'est la grâce de vieillir.

Pour ce qui est de son œuvre, inséparable de l'œuvre de Meilhac, il ne convient pas de porter sur elle un jugement improvisé. Elle est étonnamment riche, variée, et jusque dans ses parties les plus frivoles, profonde, imprégnée d'un certain accent dont leurs plus habiles disciples n'ont pu s'assimiler complètement le secret : cette philosophie qui élargit la pièce, prolonge les personnages, et les anime d'une vie générale supérieure aux caprices et aux engouements momentanés. Si quelque chose subsiste du théâtre d'hier, c'est en partie dans ce joli, fin et délicat répertoire que puisera l'avenir.

Les débuts de Francisque Sarcey (Souvenirs de jrenoble et d'Uriage).

Je vous écris d'Uriage... Cette station dauphinoise ne /ous est pas inconnue. Mon prédécesseur Gustave Lar- •ouraet avait coutume d'y venir chaque année; il a loué )lus d'une fois la paix de ses ombrages et l'énergie bienaisante de ses eaux. Mais d'autres souvenirs attachent e feuilletoniste du Temps à ce pays. Uriage, c'est Greloble. Et c'est à Grenoble que Francisque Sarcey subit a crise qui l'arrache au métier de professeur pour le eter, tout bouillant d'ardeur et de juvénile espérance, lans la presse. On n'a pas oublié les pages de ses Mé^ noires et les lettres intimes où cet épisode est retracé vec une si cordiale bonne grâce. Je n'ai pu résister au )laisir de les relire; j'ai suivi pas à pas, le livre en main, es lieux décrits par mon vieux maître; j'ai retrouvé la Inaison qu'il habitait sous l'égide du père Blanchard, !X-grenadier de l'empereur; j'ai visité le lycée, devenu iQaintenant le lycée de jeunes filles, et qui n'a point hangé d'aspect, avec son portail de bois sculpté, sa Dur carrée, son calendrier perpétuel peint en 1673 par

les soins des jésuites, anciens propriétaires de l'im meuble, et les doctes inscriptions gravées sur les murs à demi effacées : Rhetorica^ Logica^ Hutnanitas, Tertio Quarta, Quinta... Voici la salle, éclairée de haute fenêtres à petits carreaux, dans laquelle Sarcey, profes seur de seconde, enseignait les belles-lettres. Il me sem blait le voir (la chaire, les bancs sont toujours au. mêmes places), entouré de ses élèves, pérorant, gesticu lant, les égayant de ses saillies, riant de son rire sonor dans sa barbe noire, les yeux pétillants de malice; puis le cours achevé, s'en allant bras dessus, bras dessou avec son collègue Philibert Soupe, professeur de rhéto rique, à travers la ville...

Ces cités provinciales sont lentes à évoluer. Malgn les « embellissements » qui les transforment, maigri leurs « avenues Gambetta », leurs « boulevards Carnot » leurs « rues d'Alsace-Lorraine », malgré le timbre de: tramways électriques et la sirène des automobiles qu les sillonnent, elles gardent des coins de solitude, d( silence, de fraîcheur. On y découvre au fond de quelque ruelle, à proximité de la cathédrale, un vieux libraire témoin loquace et attendri du passé. C'est là ma plui chère sollicitude. Mon premier soin, en débarquant dans une ville de province, est de chercher le libraire, nor pas le banal marchand de journaux et de cartes postales, mais le vrai libraire, amoureux de ses bouquins, capable d'en disserter, enfoui derrière leurs piles poudreuses, comme un escargot dans sa coquille. A Grenoble, j'allai tout droit chez Xavier Brevet, afin de me renseigner sur la littérature locale. Les Brevet sont libraires de père en fils depuis plusieurs générations. Leur commerce fui fondé à la fin du dix-huitième siècle. Voilà près de cent ans qu'ils occupent, rue Lafayette, une boutique vénérable et inélégante, où l'on accède par trois degrés de pierre usés aux angles. Bès le loquet levé et le seuil franchi, l'odorat est affecté par cette senteur spéciale, pénétrante et fade, qu'exhalent la colle humide, le cuir

les

f lia

lai

les reliures, l'encre d'imprimerie, indéfinissable parfum, uave au nez des bibliophiles. M. Xavier Brevet, émergeant d'une énorme pile de brochures, me souhaita avec )eaucoup d'affabilité la bienvenue. Il n'a pas l'âge de vlathusalem, mais il possède à merveille l'histoire du )auphiné; sa mère, Louise Brevet, en a recueilli les tralitions, les contes et les légendes dans plus de vingt )uvrages agréables et faciles que couronna l'Académie rançaise. L'excellent libraire est très fier de l'œuvre naternelle et de l'antiquité de sa maison; et quoiqu'il ne ^orte guère de ses papiers, il n'ignore rien de ce qui se ait et se dit dans la société grenobloise. Sa conversation îst très attachante. Tout en devisant, je m'étais hissé 5ur une échelle et feuilletais quelques tomes poussiéreux ie Jean-Jacques, quand soudain une liasse jaunie s'en îchappa. C'étaient des numéros dépareillés de la Revue ies Alpes de 1857... « — N'est-ce pas, demandais-je, à ce ournal que collabora Sarcey lorsqu'il résidait ici? — 3ui, certes, répondit M. Brevet; il y publia des articles :jui révolutionnèrent la ville, des petits chefs-d'œuvre de drôlerie et de belle humeur, dont le sel n'est pas encore vaporé... Relisez-les... Vous y trouverez un tableau idèle de ce qu'était, il y a juste cinquante ans, notre vie le province. » Ceci piqua ma curiosité... Malheureuse- QQent la collection de la revue était incomplète. Je me pendis à la bibliothèque publique pour en combler les acunes. J'y réussis, et par la complaisance du conservateur adjoint, M. Bérard, qui vida sous mes yeux tous ses cartons, je pus reconstituer la collaboration de Sarcey à cette obscure gazette. J'y pris un amusement extrême, et je voudrais vous le faire partager. J'espère que ce chapitre d'histoire littéraire ne vous laissera pas indifférents. Il offre un double intérêt : il évoque des mœurs disparues; il montre comment le futur « lundiste » du Temps apprit son métier de journaliste. Ce ne fut pas un long apprentissage. Le don y était, évidemment; Sarcey n'eut qu'à tremper sa plume dans l'encrier, et

tout de suite il apparut tel qu'il devait être plus tard bonhomme, malicieux, caustique, doué de la faculté d créer autour de lui le mouvement, d'exciter les gens à 1 controverse. Grenoble sommeillait. Elle se réveilla sou les coups d'épingle de ce folliculaire improvisé. Il n signait pas de son nom; l'autorité universitaire ne l'eu point permis. Il usait de dix pseudonymes; il employai mille ruses pour dépister le contrôle de ses chefs. Mai: son tour d'esprit, aisément reconnaissable, le trahissait D'aigres semonces lui furent infligées. A la fin de soi séjour, la ville lui devenait presque inhabitable. Cett( hostilité fut une des causes déterminantes de son exode vers Paris et de son changement d'existence.

Rappelons-nous l'état d'âme du jeune professeur lorsqu'après un mélancolique exil à Rodez, il vieni s'installer dans la capitale du Dauphiné. Consciencieux laborieux, il n'a que le souci de « faire une bonne classe » ; il est décidé à suivre la carrière qui lui assurera, après trente ans de travail, une retraite honorable et médiocre. C'est son dessein; du moins il le croit. Pourtant il observe de loin, sans jalousie, mais avec un léger soupir de regret, la brillante ascension de ses condisciples, les About, les Weiss, les Prévost-Paradol; il se sent agité par des ambitions confuses, par les sourds tressaillements de son tempérament combatif. About — la finesse même — a discerné ces inquiétudes et conseillé à son camarade de brocher une chronique qu'il a fait passer au Figaro. La seconde causerie de Satané Binet est accueillie, puis la troisième. Et brusquement les insertions s'arrêtent. Satané Binet a cessé de plaire. Il se désole là-bas, au fond de sa province. Allons, le sort en est jeté! La gloire ne veut pas de lui. Il mourra pédagogue. Et comme il est philosophe, il en prend gaillardement son parti. Il se résigne, il n'y pense plus. C'est alors que l'imprimeur Maisonville frappe, un matin, le l^"" janvier 1858, à la porte de sa chambrette. Il a fondé la Revue des Alpes, il a besoin d'un rédacteur actif et

désintéressé, et vient lui proposer cet emploi. Il néglige la question des émoluments. Peu importe à Sarcey. Sous la parole du tentateur, ses velléités ambitieuses se rallument. Le cheval de bataille est piqué de l'aiguillon. « Les Parisiens repoussent Satané Binet, songe-t-il. Eh bien, je serai journaliste en dépit d'eux! » Et tendant à Maisonville sa main largement ouverte :

* — Tope! dit-il. Quand commençons-nous?

— Dimanche prochain.

— Affaire conclue !

Il demande seulement que le secret lui soit gardé, car il redoute la pusillanimité de son proviseur. Aussitôt il taille sa plume, comme Figaro, et cherche le sujet de son premier article. Un instinct mystérieux le conduit au théâtre. Et sous ce titre, les Entretiens de Boniface Carré^ il narre, de façon bouffonne, les péripéties de sa soirée. Le théâtre est exigu, garni de sièges inhospitaliers. Sarcey, déjà corpulent, a beaucoup de peine à s'y faufiler, en compagnie de son ami Boniface :

« Tant que je n'eus à déranger que des hommes, rien ne fut plus facile. La personne devant qui j'arrivais se levait en pied; nous nous rejetions tous deux en arrière, nous ouvrant comme une vaste paire de ciseaux dont nos têtes auraient formé les pointes, et je passais.

« Je parvins enfin au bord d'une énorme dame dont la robe se répandit sur les genoux de ses voisins comme une inondation de la Loire. Il me prit une sueur froide. Gomment doubler ce cap des Tempêtes? J'insinuai adroitement ma jambe entre l'armature d'acier et la balustrade et la poussai avec des ménagements délicats et des « pardon! » infinis; tout d'un coup, elle fut lancée de côté comme par un ressort à échappement^ et je me trouvai, jambe de-ci, jambe de-là, à cheval sur une crinoline. Je pris haleine un instant.

« — Passez donc, monsieur! me dit la dame.

« — Gela vous est fort aisé à dire. Mais il faut que l'architecte qui a bâti ce théâtre ait mal pris ses mesures,

OU qu'on ne lui ait pas donné un emplacement suffisant; car s'il eût pris ses mesures, il eût senti qu'outre un espace pour loger les jambes, il faut encore laisser quelques mètres pour la circulation.

« — Gela est fort probable, monsieur, mais passez!

« — Gomment, probable! madame, mais rien de plus certain. Gar il est de nécessité géométrique et philosophique que le contenant soit plus grand que le contenu. C'est un axiome. Gar autrement, le contenu est mal à son aise. Gar...

« — Passez, monsieur! Pour l'amour de Dieu, passez! On nous regarde.

« Effectivement, toutes les lorgnettes se braquaient sur nous, et j'entendais comme un sourd murmure : «Passera! passera pas! passera! passera pas! » Gette position de pont suspendu n'était plus tenable. J'appuyai mes deux mains sur la balustrade; j'y arc-boutai solidement la partie de mon individu qui y faisait face, et recommandant ma jambe gauche à Dieu, je la tirai d'un mouvement rapide. Elle décrivit à hauteur de poitrine un périlleux demi-cercle et revint glorieusement tomber près de sa sœur. J'avais franchi le cap de Bonne-espérance! Saucé! Sauvé! Merci^ mon Dieu! Il s'éleva dans toute l'assemblée un applaudissement flatteur, qui me rafraîchit singulièrement, car j'étais en nage.

« Je ne vous dirai pas ce qu'on jouait. Tandis que les acteurs faisaient leur besogne, je pourpensais en moimême au grand sens de ces expressions proverbiales : (c Prendre ses jambes à son cou », « n'avoir pas ses jambes dans sa poche ». Plût à Dieu que j'eusse pu y mettre les miennes! Ah! les jambes sont un meuble bien gênant au théâtre de Grenoble ! »

Gette petite Philippique, signée « Jean », eut du succès. Le public s'en amusa. La municipalité la jugea de mauvais goût. Songez donc! le théâtre venait d'être, reconstruit à grand frais. Et voilà qu'un gazetier anonyme avait l'impertinence de railler cette merveille!...

le

« Bien, murmura Sarcey, ça prend!... Continuons! » Et en bon journaliste, il redoubla. Ce fut une guerre terrible, sauvage, une lutte d'apaches, sans trêve ni merci. « Jean » criblait d'épigrammes le théâtre, l'architecte, M. le maire, le directeur, les acteurs, les décors. Toujours escorté de son ami Boniface, avec la complicité d'une gentille ouvreuse nommée Laurette, il pénétrait dans la salle avec fracas. C'était au cœur de l'hiver; on y gelait... Un soir, Boniface s'évanouit. On le transporte au foyer.

« Vite! s'écrie le médecin (un homéopathe), il faut combattre le froid par le froid. Qu'on aille chercher mon frigorifère !

« — Qu'est-ce cela? lui dis-je.

« — Une machine de mon invention, faite à l'instar le la bouteille de Leyde, et qui concentre le froid à 'ortes doses. Je prends une tragédie de Ponsard, je la iécoupe proprement en rondelles et la place au fond de na bouteille : c'est la base du système. Je Tarrose de juelques airs d'Adam ou de Massé. Je prends ensuite les )uvrages de M. Bart, que j'ai achetés tout exprès.

« — Pardon! Quel est ce monsieur? Je ne connais, en ait de Bart, que le fameux Jean Bart, qui passe effectirement pour avoir assez mal parlé sa langue.

« — C'est la seule ressemblance qu'il y ait entre cet llustre marin et le chevalier Joseph Bard, poète, romancier, philologue, archéologue, nécrologue, statisticien, nusicien, métaphysicien, auteur de trois cents ouvrages [u'a lus son imprimeur, et qui jouit d'une célébrité euro- )éenne dans Beaune et les lieux circonvoisins. »

L'archéologue et nécrologue Joseph Bard, violemnent pris à partie, n'est pas homme à s'accommoder de es attaques. Il répond dans le Graisivaudan à la Revue les Alpes. Jean riposte. Et ce n'est pas assez de Jean. ]roquefer monte à la rencontre. Croquefer est une autre ncarnation de Sarcey, son incarnation lyrique. Croquefer >roche des versiculets sur le mode ironique, inspirés des atires de Voltaire.

Un peu d'espace et de grand air Pour la Muse aux ailes divines!...

Nos poumons ne sont pas de fer :

Un peu d'espace et de grand air !

Vous nous fourrez tout un hiver Au fond d'une boîte à sardines...

Elargissez vos trous à rats, Où Ton s'empile quatre à quatre!

Nous avons tous jambes et bras :

Elargissez vos trous à rats !

Fureur du Graisivaudan, qui se fait l'avocat du théâtre persécuté. Vous savez à quel degré de violence arrivem les polémiques des petites feuilles de province. On perc toute mesure. On s'injurie.

Le Graiswaudan avait eu l'imprudence de publier, er tête de son numéro, une note ainsi conçue : « Toute per sonne qui ne déclarera point qu'elle ne veut pas s'abonnei à notre journal y est abonnée de droit »... Jean et Groquefer ne manquent point de s'égayer d'une annonce auss naïve. Le gérant de la gazette ennemie les menace d'ur procès pour atteinte portée à son droit de propriété « Je ne connais que deux sortes de propriétés, réponc Sarcey : la propriété d'agrément et la propriété de rapport. Or, le Graisivaudan ne saurait passer pour une propriété d'agrément puisque sa lecture n'est agréable l personne. Et comme il crie misère, j'en conclus que ce n'est pas une propriété de rapport. » Là-dessus, les hostilités reprennent de plus belle. La campagne s'élargit. Sarcey feint de recevoir la lettre d'un bourgeois riche e1 dévot qui lui expose ses scrupules, touchant les joies pernicieuses du spectacle :

« Vous l'avouez vous-même : notre salle est très petite et refuse tous les soirs plus de deux cents personnes : que d'occasions de scandales évitées ! Elle est fort étroite tant mieux : c'est le plaisir qui fait naître de mauvaises pensées, et comment voulez-vous qu'on ait du plaisir quand on est si mal à son aise?... Elle n'a point de foyer :

FRANCISQUE SAIICEY. 467

combien d'entretiens frivoles, dangereux, mortels peutêtre, supprimés par cet heureux oubli de l'architecte! Il me semble, en un mot, qu'elle a admirablement résolu ce difficile problème de transformer une soirée de théâtre en un acte de pénitence, et de repousser tous ceux qu'elle attire.

« Je livre cette idée à vos réflexions et vous conjure de cesser cette petite guerre que vous feriez très bien de poursuivre. »

Groquefer aussitôt de se frapper la poitrine et de confesser hypocritement ses torts :

« Je m'accuse d'avoir dit que le théâtre n'a point de façade; il en a une, comme tous les monuments de Grenoble, et la charité ne permet point qu'on reproche à un monument sa façade, ni sa bosse à Polichinelle.

« Je me repens d'avoir comparé le derrière du théâtre à un visage troué de petite vérole; car cette comparaison est désobligeante pour les hommes grêlés, et notamment pour notre ami Veuillot, dont la mansuétude mérite des égards...

« Je suis au désespoir d'avoir révélé au public que les loges sont trop étroites; car il ne s'en était point encore aperçu, et toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.

« J'avoue avec une douleur mêlée de remords que je me suis plaint des stalles, qui sont trop petites pour les jambes; je reconnais aujourd'hui que ce sont les jambes qui sont trop grandes pour les stalles.

« Je ne me pardonnerai jamais d'avoir assuré que dans les loges de gauche, il est impossible de rien voir; car on n'en voit pas plus clair aujourd'hui et l'on en crie * davantage.

« Je m'en veux d'avoir parlé de trous à rats; car les rats se font eux-mêmes leurs trous, et se les font à leur taille; on sent assez que ma comparaison n'était rien moins que juste.

« Je regrette d'avoir appris au public que la salle a un côté qui avance plus que l'autre; car c'est là ce qui

constitue, comme on l'a fort bien dit, le galbe du théâtre, et il serait très fâcheux que le théâtre perdît son galbe. Mlle de la Vallière avait infiniment de grâce à boiter. »

Le piquant, c'est que ce vieux théâtre, dénoncé par Sarcey à l'indignation publique, n'a pas été rebâti. Je l'ai visité hier, et l'ai trouvé conforme à sa description, branlant, moisi, décoré d'infâmes peintures mythologiques, ayant trois loges convenables, celles de M. le préfet, de M. le maire, de M. le général, et pour le reste des « trous à rats » plus délabrés qu'autrefois, puisqu'un demi-siècle de plus pèse sur lui. Et ceci prouve la faillite de la presse devant la force d'inertie, la seule force qu'elle ne puisse vaincre ! . . .

L'imprimeur Maisonville était charmé du bruit fait autour de la Rei^ue des Alpes. Cependant il rêvait de l'élever littérairement, d'y introduire des morceaux de haute envegure et d'une forme soignée. Il s'en ouvrit à son principal rédacteur : « C'est très bien de dauber sur le théâtre; ce serait mieux d'apprécier ce qui s'y joue. Nous avons un brillant ténor, M. Puget, une cantatrice distinguée, Mlle Reynaud. Ils chantent demain la Dame blanche. Jugez-les. Et expliquez aux abonnés ce chefd'œuvre... » Sarcey lève les bras au ciel. Et il nous raconte cette scène, car il a déjà contracté l'habitude — qu'il gardera — de prendre le lecteur pour confident.

« — Je n'entends rien à la musique. J'ai essayé de dix instruments; j'ai joué du violon, du bugle, du piano, du cornet à pistons et du cor de chasse. Sur aucun je n'ai dépassé : A/i ! i^ous dirai-je, maman! et encore je ne suis pas bien sûr qu'en le jouant je vous fisse grand plaisir.

« — Eh bien, me répondit mon imprimeur, jouez-nous du feuilleton; c'est encore l'instrument que vous connaissez le mieux. Dites-nous tout ce que vous voudrez de Puget, mais dites-nous quelque chose. Vous sentez que la Revue des Alpes serait déshonorée, aux yeux de l'univers et du Graisivaudan, si elle ne disait pas son

mot sur la Dame blanche et Haydée. Adieu, je compte sur vous.

« Et voilà comment je suis passé critique dans un art où vous verrez, et de reste, que je ne suis point passé maître. »

L'ordre est formel. Il faut obéir. « Un bon soldat sait mourir et se taire sans murmurer. » Sarcey va donc écouter la Dame blanche dans l'intention de la disséquer. Il ne s'en tire pas mal du tout. Son compte rendu est plein de verve. Il discerne les causes de la popularité de l'opéra-comique de Boieldieu, il les analyse finement; ce genre d'ouvrage avait ses sympathies, agréait à sa tournure d'esprit. On parle toujours bien de ce qu'on aime.

« — Non, non, mille fois non, ce n'est point un condottiere qui parle, c'est un officier français qui chante. Il faut qu'en l'écoutant, le bourgeois songe à la fière tournure qu'aura son aîné avec son uniforme serré à la taille, que sa femme se rappelle le charmant uniforme qui l'a fait danser au dernier bal, que le vieux militaire se remette en mémoire les filles de bonne volonté que son uniforme a séduites, que le calicot retrousse sa moustache et mette la main sur la poignée d'une épée absente, que tous enfin voient l'état militaire par ses côtés aimables et s'écrient tous ensemble aux premières notes de la ritournelle :

Ah! quel plaisir d'être soldat!

Ah! quel plaisir d'être soldat!

« — Soit! mais j'espère que vous mettrez la ballade de la Dame blanche dans la bouche d'un paysan qui y croie, et vous me passerez alors quelques accents plus neufs, plus convaincus, plus profonds.

« — Pas du tout! C'est notre officier qui l'écoute, et je vous répète que notre officiera lu Voltaire. Votre musique ne doit pas oublier qu'il est philosophe et se moque des revenants; elle enchantera les bourgeois qui sont abonnés

de Feydeau et esprits forts. Je les connais; quand vous leur chanterez :

La Dame blanche vous regarde,

ils seront ravis de n'en pas croire un mot et de se sentir supérieurs à ces faiblesses.

« — Je vous en supplie, accordez-moi au moins un petit orage au moment où Georges va chercher la Dame blanche.

« — Vous aurez votre orage, mais à une condition : tandis que la tempête frémira à petit bruit dans l'orchestre, notre héros exprimera par un chant vif, léger, insouciant, qu'il se rit de l'eau qui tombe et des morts qui reviennent. Le rideau baissera là-dessus, et le bourgeois ne sera pas exposé à l'horrible inconvénient d'avoir, durant tout un entr'acte, le cœur serré d'inquiétude. S'il ne sait pas encore comment cela finira, il sait déjà que tout cela ne peut que bien finir. »

Le nommé Jean acquit, du jour au lendemain, à Grenoble, une grande renommée comme critique musical. Son étude sur Lucie mit le comble à sa réputation. Il y avait glissé un développement sur la musique et l'amour qui lui valut l'approbation unanime du beau sexe :

« Si, parmi ceux qui me lisent, il en est qui ne me comprennent point, je les supplie, le jour où ils seront trahis par la femme qu'ils aiment, — ces jours-là ne sont pas si rares! — je les supplie d'aller entendre Lucie-, s'ils ne sentent pas alors combien ce que je dis est vrai, de plus longues explications seraient inutiles; un sens leur manque; ils ne m'entendront jamais.

« C'est que la poésie est précise et que son pouvoir est borné aux étroites limites des choses qu'elle exprime; la musique est vague, et son pouvoir n'a pas de bornes, non plus que l'inJ&ni.

« Vous êtes-vous jamais assis sur un rocher, les yeux errants sur l'immensité de la mer? Ou plutôt — car cet exemple vous est plus familier — avez-vous jamais laissé,

du haut des montagnes qui entourent Grenoble, tomber vos regards sur l'une de nos belles vallées, non point à cette heure de midi où l'implacable lumière du soleil dessine tous les objets et en arrête les contours, mais à l'une de ces heures indécises où le soleil, à demi caché par quelque haut sommet, jette sur la vallée de larges îles d'ombre et semble la noyer tout entière de molles et blanches vapeurs? N'éprouve-t-on pas une émotion délicieuse à sentir vaguement sourdre un flot de pensées, ou tendres, ou mélancoliques, ou joyeuses, qui se répandent en quelque sorte sur la face de ce magnifique paysage et la teignent de leurs couleurs? La musique donne des émotions du même ordre. »

Dès lors, la vocation du jeune professeur est fixée. Il ne quitte plus le théâtre; il y arrive devant que les chandelles soient allumées; il en sort le dernier; il s'y passionne; il avale avec une égale voracité tout ce qui s'y joue : l'opéra, le drame, le vaudeville. Parfois des artistes à demi célèbres y viennent en représentations. Quel jour de fête pour le critique débutant! Il esihétise à perte de vue; il juge ex cathedra; il s'efforce d'être juste, mais il se montre sévère. Une de ses premières victimes fut la petite Céline Montaland, dans tout l'éclat de sa beauté radieuse. L'aventure est exquise, et l'on me pardonnera de la citer tout au long. Jamais Sarcey n'écrivit une page plus colorée et plus vive.

« A peine le rideau était-il tombé sur un entra'acte, que toutes les lorgnettes, d'un mouvement unanime, comme si elles eussent manœuvré à la parade, se tournaient vers une loge des premières, occupée par trois inconnus.

« Vous sentez bien que si je vous parle d'inconnus, c'est uniquement pour obéir aux lois sévères du feuilleton, qui exigent qu'on pique la curiosité de son lecteur. Il en était de ces trois inconnus comme de tous les secrets de petite ville. Tout le monde les connaissait parfaitement. Laurette y avait mis bon ordre. On n'avait pas fini de monter l'escalier, qu'elle vous prenait par le bras, vous

tirait à l'écart et vous disait tout bas à l'oreille, avec une importance mystérieuse : « — Elle est là. — Qui, elle? répondait-on. — Eh bien, cette demoiselle que le directeur a engagée, qui est si célèbre, mademoiselle... mademoiselle...— Mademoiselle Montaland? — Peut-être bien, je ne me rappelle jamais les noms... » Et l'on se précipitait dans la salle, lorgnette en main. L'homme est naturellement curieux, et les provinciaux sont des hommes, quoi qu'on en puisse croire à Paris.

« N'est-il pas vrai que c'est un charme de voir un jeune, frais et charmant visage, où éclate la santé? La Bruyère a dit quelque part que le plus merveilleux des spectacles est le visage de la femme qu'on aime; cela est possible; mais alors que le cœur même n'est point de la partie, il y a encore une inexprimable douceur à laisser errer ses regards autour d'un front où la beauté rayonne. On sent au fond de l'âme une sorte de reconnaissance pour la personne qui la possède; on la remercierait volontiers d'être belle...

« ... J'ai bien envie de vous parler de ses yeux. Les yeux pour une actrice sont un accessoire de théâtre aussi indispensable que difficile à se procurer, quand on ne s'y est pas pris jeune. L'administration, qui en exige, ne se charge pas d'en fournir. Il ne suffit pas qu'ils soient beaux; c'est quelque chose sans doute; mais on en veut encore qui soient vifs, animés, qui parlent et qui écoutent, qui s'irritent et pardonnent, qui sourient et qui pleurent, qui sachent souligner un mot, achever une phrase, et mettre le public dans la confidence d'une malice. Une salle est bien vite de complicité avec ces sortes d'yeux; ils n'ont qu à s'ouvrir et la voilà conquise. On a dit qu'il faut avoir de l'âme pour avoir des yeux. Quand on a des yeux comme Mlle Montaland, il est difficile qu'on ne joue pas avec âme.

« Je me rappelle que je vis ses débuts au Théâtre- Français, dans Gabrielle, la pièce académique et vertueuse de M. Augier. Elle avait six ans et demi et jouait à ravir

un petit bout de rôle. Elle y était ravissante de mutinerie, et disait avec une admirable naïveté ce vers devenu fameux:

Pourquoi faire lit-elle après qu'elle sait lire ?

« C'était encore une toute petite enfant; c'était déjà une actrice. Je ne me doutais guère que je la retrouverais à Grenoble ; j'étais sûre de la retrouver grande artiste.

« C'est une enfant de la balle, comme on disait autrefois, et les fées du théâtre l'ont douée à sa naissance. Elle naquit dans les coulisses, entre deux scènes de vaudeville, au bruit des applaudissements que son père arrachait au même instant au public. Ces applaudissements qui fêtèrent sa venue au monde ont été la musique de toute sa vie. Quand le père sortit de scène, on lui mit entre les bras une petite créature toute rouge, criant et pleurant du haut de sa tête. C'était Mlle Céline qui créait son premier rôle. Il l'embrassa, en lui souhaitant qu'elle jouât tous les autres avec la même perfection. Ce souhait lui a porté bonheur. Elle a poussé sur ces planches qui l'avaient vu naître; à l'âge où les enfants n'ont d'autre public que leur poupée, elle força le vrai public à connaître son nom ; elle apprit chez son père à jouer la comédie, comme un rossignol apprend à chanter au milieu des bois.

« Il ne lui manque plus rien aujourd'hui. Ce n'est plus une petite merveille, une curiosité; c'est mieux et plus: c'est une bonne et charmante actrice. »

Céline Montaland monte sur la scène ; et Sarcey s'aperçoit qu'il s'est abandonné à un enthousiasme irréfléchi, que la comédienne est artificielle, maniérée et ne justifie point les éloges qu'il lui a, par avance, décernés. Il retourne sa veste sans vergogne et lui allonge des coups de férule. Jean qui gronde succède à Jean qui rit. Céline en est désolée. Elle exige des explications, vous allez voir avec quelle gentillesse. Elle veut regarder en face le méchant critique.

« Mlle Montaland, le même soir, nous faisait ses adieux, et elle nous les a fait avec force révérences et toutes sortes d'aimables petites mines. Elle a dû emporter une idée fort avantageuse de nos jardins. Je souhaite sans oser l'espérer que le sien reste longtemps encore fleuri. Sa beauté qui a mûri trop vite au ga,z ardent de la rampe est aujourd'hui la riche et luxuriante beauté d'une femme de vingt-cinq ans; son talent n'en a que douze. L'une avance et l'autre retarde sur son âge véritable, qui tient le juste milieu, comme j'ai pu m'en convaincre l'autre soir. Entre deux vaudevilles, j'étais allé me promener au foyer du théâtre, sur le quai, pour y prendre le chaud, quand l'un des amateurs les plus éclairés et les plus affairés de notre scène vint à moi, et me prenant par le bras : « On veut vous parler, me dit-il, venez avec moi. »

« Ce mystérieux on est pour la curiosité humaine un appât irrésistible qui nous mènerait jusqu'au bout du monde. Je n'allai pas si loin. Mon conducteur se fit ouvrir une porte que je ne connaissais pas et je me trouvai au beau milieu du théâtre, en pleines coulisses. J'avoue qu'en général, si je fais tant que d'aller voir une pièce, j'aime mieux la regarder du parterre que des coulisses, par la même raison qui fait que j'aime mieux dîner dans la salle à manger qu'à la cuisine. Mais une fois n'est pas coutume. J'étais tout occupé à considérer des détails qui m'étaient tout à fait nouveaux, et j'avais fort à faire de ne point marcher sur une forêt ou sur une chaumière, quand deux grands yeux noirs très mutins et très éveillés vinrent se planter résolument devant moi:

« — C'est vous qui êtes M. Jean, le critique delà Revue des Alpes.

« — Et votre admirateur, oui, mademoiselle.

« — J'ai une réclamation à vous adresser. Vous avez dit ou laissé entendre dans votre dernier article que j'avais dix-huit ans. Vous vous êtes trompé; je ne les ai pas encore et ne tiens pas à ce qu'on me les donne.

« — Je connais bien des femmes qui les accepteraient v^olontiers, si on pouvait les leur donner ou les leur rendre! Mais quel âge vous plaît-il d'avoir?

« — Comment cela?

« — Dans le village où je suis né, toutes les pendules de l'endroit se règlent sur la grande horloge de l'église, qui obéit au sacristain, lequel est l'humble serviteur de M. le curé. Quand M. le curé demande à son sacristain : « Quelle heure est-il, Pierre ? — L'heure que voudra M. le curé », répond le sacristain fidèle. Il est tout naturel qu'un sacristain soit aux ordres de son curé, et moi, je suis aux vôtres, mademoiselle; quel âge vous plaît-il d'avoir?

« — Il me plaît d'avoir mon âge, me dit-elle avec impatience.

« Et vive comme un oiseau, elle se mit à fouiller dans un petit portefeuille et en tira un papier, qu'elle m'offrit avec le geste le plus gracieux du monde, droit sur le nez.

« Je ramassai le papier, je l'ouvris curieusement et je lus: « Le 10 août 1843 est née Mlle Géline-Marie-Garoline- Henriette Montaland », etc., le tout dûment signé, paraphé, légalisé. Il n'y avait rien à dire.

« — Eh bien, reprit-elle, vous le voyez, je n'ai pas quinze ans.

« Et cependant je pourpensais en moi-même comme in quinze ans les papiers deviennent jaunes et les jeunes illes deviennent roses. Celui que j'avais entre les mains Hait affreusement vieux, usé et déchiré ; la jeune fille ^ue j'avais sous les yeux n'était assurément rien moins jue tout cela. Et voilà comme il me fut prouvé que Mlle Céline-Marie-Henriette-Caroline Montaland n'était pas de parchemin.

« On fait assavoir aux habitants de Grenoble et à qui il appert que Mlle Montaland a dix-huit ans sous son bonnet et quinze ans dans sa poche. Qu'on se le dise! »

N'est-ce pas délicieux? About, ayant lu cet article dans

la Revue des Alpes, en complimenta l'auteur. « Tu a plus de talent que nos feuilletonistes », lui écrivait-i Sarcey, grisé par ces louanges, redouble d'entrain. A jour de l'an, à Pâques, il court rejoindre son ami. E soudain le petit journal grenoblois s'enrichit de deu nouveaux rédacteurs, M. Quilibet et M. Pané, qui lu envoient des correspondances parisiennes. Sarcey-Proté se multiplie. Il parle de pièces, de livres et de ceux qu s'érigent en arbitres du goût.

« Les feuilletons se suivent et ne se ressemblent pas la comédie est ballottée d'un bout à l'autre, ici élevé aux étoiles, là vilipendée, à moins qu'elle n'arrive à X... le critique indilîerent^ qui la raconte en gros sans 1 juger, ou à Z..., le fantaisiste, qui à cette occasion nou dévoile les propos échangés entre le perroquet de s portière et un académicien, auteur de tragédies célèbres

« Et les jugements sur les personnes, comédiens e comédiennes, chanteurs, musiciens, romanciers, philo sophes ? Sont-ils assez contrastés, incohérents, multico lores ? Je vous signale le critique musical comme un des variétés du genre les plus malaisées à débrouiller si vous avez le malheur de vous mêler à leurs quinteuse théories de l'art, ne sachant ce que vous devez préférer ou des opéras que faisait autrefois Rossini, ou du maca roni qu'il compose aujourd'hui. Qu'un livre nouveai tombe au milieu de cette bagarre : il recevra successivement le choc de la hargneuse phalange des politiques e des séides de la morale, de la cavalerie légère des fantaisistes. Il aura affaire aux griffes des critiques nerveux aux remontrances des pédants, aux applaudissement: parfois compromettants des optimistes, au coup de chapeau banal des indifférents.

« Et je dois dire que ces derniers sont les plus nom breux. Dans cet éparpillement du goût public, sur le; ruines des écoles dispersées s'est élevée l'indulgence elle règne aimable et sophistique; mais elle est un( nouvelle cause de trouble pour celui qui veut connaîtra

1 Paris. Il devine la réclame, comme le serpent sous les [leurs qu'on distribue si complaisamment. Hélas! que ferez-vous, candide lecteur qui voulez vous créer une opinion? »

Il ajoute, et ces lignes sont caractéristiques :

« On trouve tout à Paris, même la vérité vraie. Seulement il faut la chercher. Toujours il y a quelque barbier du roi Midas (ce barbier était un honnête homme ennemi du mensonge) pour confier à la terre indiscrète une parole sincère. On dit que parfois dans les mers polaires il se rencontre un tiède courant, venu des pays chauds et qui s'est conservé pur à travers l'immensité. De même dans les flots de l'Océan parisien filtre toujours un courant de vérité qui se fait reconnaître à ses pures exhalaisons.

« Notre porte de salut est ouverte. Nous tâcherons de puiser avec notre humble gobelet dans ce petit ruisseau limpide. Nous essayerons de surprendre le secret du roi Midas, quand les roseaux le murmureront à voix basse.

« En un mot, nous serons tout simplement un homme sincère. »

C'est la profession de foi du critique, le programme auquel il restera plus tard inébranlablement attaché et qui lui vaudra l'autorité et l'estime... Rappelé en province par les exigences du devoir pédagogique, il emploie ses nuits à griffonner des articles; il a dans les veines le virus journalistique; il ne saurait désormais se passer d'écrire. Il inonde de sa copie la Revue des Alpes... N'ayant plus à exterminer le Graisivaudan, — il l'a tué, — il polémique avec lui-même. Jean attaque Quilibet, qui malmène Croquefer, qui lui répond par la plume de M. Pané!... Et F. de Suttières met fin au combat par un « premier Grenoble » magistral. Mais ses yeux se tournent vers Paris, la terre promise, le seul champ de bataille digne de sa valeur. Il n'y tient plus. Il meurt d'impatience. Les influences d'About lui obtiennent un congé. Il part. Et le voilà lancé sur la mer orageuse. Mais c*est

déjà un bon pilote, au bras ferme, habile à manier 1 gouvernail. Et il n'oublie pas l'humble gazette où il appris, en somme, son triple métier de critique drama tique, de polémiste et de chroniqueur. Entre deux feuil letons de V Opinion nationale^ il dépêche à la Revue de Alpes quelques lettres hâtives; il s'excuse de n'en pa envoyer de plus copieuses.

« Mon cher imprimeur, vos reproches sont justes. Mai vous n'imaginez pas comme il est difficile d'avoir en c< pays, une matinée qui ne doive rien à personne. Vou: rappelez-vous la montre du Marseillais, qui abattait soi heure en trente-cinq minutes? La vie à Paris se règh sur cette montre-là. On mange, on court, et on écrit ei courant; le temps est dévoré.

« C'est à peine si, dans le tumulte de cette vie affairée on a le loisir de songer à ses vieux amis. Je sens biei que c'est très mal et vous prie de me pardonner. »

En dépit de sa bonne volonté, les « Correspondance; parisiennes » de Sarcey se font de plus en plus rares puis cessent tout à fait. Et bientôt la petite feuille grenobloise, privée de son ténor, languit dans l'indifférence et s'éteint. Il eût fallu, pour la soutenir, un second Jean assisté d'un Quilibet et d'un Croquefer. Elle chercha l'oiseau rare; il ne répondit point à l'appel. Les grands journalistes ne poussent pas sous les arbres comme des champignons.

Telle est l'histoire véridique des débuts de mon vieux maître. Il vous l'a contée lui-même, car je n'ai fait que le commenter et le citer. Et je suppose que vous ne vous plaindrez pas d'avoir retrouvé ici, pour une fois, sa prose drue et savoureuse.

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