‹ Le théâtre (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · Molière, 2 vol., cliez Hachette · texte numérisé non relu

Molière, 2 vol., cliez Hachette

est vindicatif.) Molière déteste les habitants de Limoges et leur assène de roides coups de boutoir :

« Une personne comme vous est-elle faite pour un

Limosin? dit Nérine à Julie... Que ne prend-il une

Limosine et ne laisse-t-il en repos les chrétiens?... » Et

iplus loin : « Les Limosins sont brutaux, ennemis de la

.gentillesse et du mérite des autres villes... »

Le nom même de son héros constitue une offense. Il

n'éveille que des idées dégoûtantes et bestiales. Pour-

' ceaugnac est Limosin de pied en cap, c'est-à-dire, dans

l'intention de l'auteur, un exemple achevé du ridicule et

de la bassesse.

Eh bien, en dépit de l'opprobre dont il est chargé, il ne nous inspire pas ces sentiments. Pourceaugnac vaut infiniment mieux que les aigrefins acharnés après lui. 11 leur témoigne une confiance ingénue et qui nous touche. Voyez avec quelle bonhomie il se laisse tirer les vers du nez par ce pendard d'Eraste, et s'abandonne aux soins de cette mauvaise peste de Sbrigani... Il a des scrupules de brave homme, un grand souci de sa respectabilité. Quand on lui insinue que Julie est une jeune coquette de réputation douteuse, il repousse, malgré l'argent qu'il en retirerait, ce mariage : « Je ne veux pas me mettre sur la tête un chapeau comme celuici; et l'on aime à aller le front levé dans la famille des Pourceaugnac. » Il s'insurge également contre la peine de la pendaison, qui ferait tort, dit-il, à ses titres de noblesse. Et je veux bien que sous cette défense, se cache la crainte effroyable qu'il a d'être pendu; mais qu'il prenne soin de la dissimuler et qu'il invoque des raisons si honorables, ceci prouve en sa faveur. Non, toute dignité n'est pas éteinte dans l'âme de Pourceaugnac. Joignez qu'il possède une certaine fînauderie naturelle et disserte congrument des choses de la justice. Il est laid, balourd, avantageux, dénué de séduction; il n est point vil; une gaucherie provinciale assez savoureuse émane de lui; burlesque à Paris, peut-être fera-t-il

à Limoges un personnage considéré, bon époux, père excellent, fidèle serviteur du roi. Et vraiment il est si vilainement dupé, et par de si vilaines gens, qu'on ne peut lui refuser un peu de compassion et d'estime.

M. Siblot a très judicieusement esquissé sa silhouette, la maintenant à mi-chemin de la comédie et de la parade de tréteaux; il s'est abstenu d'outrer la caricature, il lui a gardé forme humaine; cette sagesse dans l'interprétation d'un rôle qu'il est si aisé de pousser à la charge n'a point déplu, au contraire. Cependant il ne faudrait pas l'exagérer, ni muer en drame une pochade carnavalesque. M. Louis Delaunay assombrit effroyablement le premier médecin aliéniste; à l'écouter, « on a froid dans le dos », comme dit l'autre; il y met un peu trop de conviction, pas assez d'extravagance. M. Ravet rend de façon plus bouffonne le gâtisme obséquieux du deuxième médecin; M. Groué bégaye agréablement les sottises de l'apothicaire et porte alertement sa seringue; Mmes Thérèse Kolb et Lynnès faisaient Nérine et Lucette; elles ont l'encolure des deux commères et baragouinent plaisamment les patois languedocien et picard, sans avoir soin toutefois de mettre assez en valeur les mots français ou francisés qui rendent vaguement intelligible ce galimatias. M. Dehelly est un Eraste de belle mine. Mlle Berge une Julie aimable. Et Trufïier-Sbrigani menait la troupe au combat, avec la verve et la pieuse ardeur qu'il puise dans son amour pour Molière...

La Cérémonie du Malade imaginaire. — Le Mariage forcé. — Les Femmes savantes.

Molière a été fêté, celte semaine, selon le rite accoutumé, par la représentation de deux de ses œuvres, auxquelles on a ajouté un compliment et une petite comédie de circonstance. Autrefois, il n'était point de ces soirées commémoratives sans le Malade imaginaire-, et l'on ne jouait le Malade que pour la Cérémonie; et l'on ne donnait la Cérémonie que pour procurer au public la joie de voir défiler sous ses yeux tous les acteurs de la troupe et de les saluer au passage : il marquait à chacun d'eux ses préférences, ses sympathies, son admiration; il les remerciait des succès obtenus, des efforts accomplis. Cette manifestation discrète, ces applaudissements nuancés perpétuaient une tradition excellente.

C'était d'abord une façon touchante d'honorer le dieu du logis; tous ses fils, sans exception, tous les membres de la Compagnie, devaient, ce jour-là, s'assembler autour de lui et chanter en chœur le Dignus est intrare : on n'admettait comme excuse que la maladie, dûment constatée par les médecins de service. Et la célébration de cette messe annuelle avait encore un autre avantage : elle sanctionnait en quelque sorte et resserrait le lien qui rattache de temps immémorial la scène au parterre. Les

€omédiens, s'avançant vers la rampe, saluant les spectateurs, rendaient hommage à leurs juges. Et ceux-ci semblaient dire : « Nous vous connaissons, nous vous suivons, nous apprécions vos mérites et encourageons votre zèle. Continuez à bien faire. » Voilà ce que contenait implicitement la Cérémonie du Malade imaginaire. Surannée et puérile par elle-même, elle avait une signification symbolique. 11 serait à souhaiter qu'elle ne tombât point en désuétude. M. Jules Claretie, si sensible aux grâces du passé, la restaurera. Et ce sera une manière très spirituelle d'obliger les sociétaires vagabonds à rentrer au bercail pour cette date précise du 15 janvier. Fussent-ils au bout du monde, qu'ils devront revenir. Ainsi, dans de certaines familles, étroitement unies, estce un scandale quand, aux jours anniversaires, un des enfants manque d'ofîrir ses vœux à l'aïeul.

... Oui, plus j'y songe, et plus je me convaincs que la Cérémonie du Malade n'est pas une chose tout à fait vaine. On peut au surplus la remplacer par la Cérémonie du Bourgeois gentilhomme^ ou même inventer une autre Cérémonie. L'essentiel est que, une fois l'an, nous ayons, assemblés au complet, sous l'égide de Molière, les serviteurs de sa Maison. Et puis c'est un spectacle qui n'est dénué ni de charme pittoresque ni de grandeur, que la vue de ces comédiens, de ces comédiennes, chacun vêtu du costume de son emploi, drapé dans les plis du manteau rouge. La solennité de leur cortège, formé d'après l'ancienneté sur un double rang, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre; la diversité des physionomies; la gravité olympienne des tragiques marquée du sceau de la fatalité; le cordial embonpoint des financiers; la sveltesse des valets, un peu alourdie et fatiguée chez les vieux de la troupe, sémillante chez les jeunes, enfin les sourires de ces dames, sourires innombrables et délicieusement expressifs, le sourire las de Phèdre, le sourire triomphant de Célimène, le sourire ingénu et passionné de Rosine, le sourire indulgent et gras des mères,

^e sourire vinaigré des prudes. Toutes ces préséances et ces révérences avaient leur noblesse. C'était un des derniers vestiges subsistant de la France d'autrefois, de l'époque où la même politesse et les mêmes beaux usages régnaient au théâtre et à la cour... Décidément, il faudra restituer la Cérémonie...

Le Mariage forcé inaugurait et les Femmes savantes clôturaient la soirée. Le Mariage est une des petites pièces de Molière le plus souvent représentées; elle ne quitte point le répertoire ; elle est fort plaisante, si une interprétation convenable en soutient la verve et la met en valeur. On peut dire qu'elle ne renferme que d'excellents rôles; les plus courts sont dessinés d'un crayon si net qu'ils font figure de caractères. Alcidas n'a qu'une scène. Il suffit. Tout de suite, on reconnaît en ce cavalier courtois, pratique, parfaitement bien élevé, friand de la lame, qui donne le choix à Sganarelle ou d'épouser sa sœur, ou de recevoir un coup d'épée, ou de périr sous le bâton, l'ancêtre des petits messieurs reproduits par milliers dans notre théâtre moderne, les aigrefins de la « haute », les arrivistes, qui se poussent dans la vie par l'intimidation et l'audace, et accomplissent des actions douteuses en invoquant le point d'honneur. Alcidas, c'est, avec plus d'élégance, l'Annibal de V Aventurière, et c'est le duc de Septmonts... M. Dehelly a gentiment rendu son allure impertinente et féline.

Le personnage de Dorimène se développe en moins de cent lignes, mais avec quelle surprenante fermeté ! Il est complet. C'est une esquisse de maître. Chaque mot porte. Dorimène a l'intention de tromper le mari ridicule auquel elle ne se donne que par calcul. Elle ne le cèle point à son amant Lycaste; mais elle a la loyauté de prévenir le pauvre Sganarelle, non de l'infortune qui l'attend, mais des habitudes nouvelles et du train qu'on prétend lui imposer. « La sévérité de mon père m'a tenue jusqu'ici dans une sujétion la plus fâcheuse du monde... J'ai

cent fois désiré qu'il me mariât pour sortir de la contrainte où j'étais... Vous êtes venu iieureusement pour cela et je me prépare désormais à me donner du divertissement... Gomme vous êtes un fort galant homme et que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur ménage. J'aime les visites, les assemblées, les cadeaux, les promenades, et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon humeur »... Ce programme est juste à l'opposé de celui qu'a formé Sganarelle; il ne se marie qu'afîn d'avoir un foyer paisible, peuplé d'enfants, et de « posséder une belle femme qui lui fera des caresses, le dorlotera et le viendra frotter quand il sera las ». Et les malheurs de Sganarelle ne nous touchent point, parce qu'il ne songe qu'à lui, et mérite le sort que lui réserve l'impitoyable Dorimène. Ce sont deux égoïsmes en conflit: l'égoïsme de Thomme mûr qui ne demande à l'hymen que le repos; l'égoïsme de la fille qui y cherche uniquement le plaisir... Le mariage, conclu dans des conditions pareilles, est fécond en désastres; il n'a des chances de bonheur que s'il se fonde sur une inclination réciproque et unit deux êtres en parfait rapport d'âge et de sentiment. L'amour et la jeunesse en sont les conditions nécessaires. Molière n'a jamais varié sur ce point, sauf pourtant dans V Ecole des maris. C'est que lorsqu'il écrivit cet ouvrage, il était luimême amoureux d'Armande Béjart et plaidait, en faveur d'un mari quadragénaire, les circonstances atténuantes. Bientôt il revint de son erreur. \^' Ecole des femmes porte la trace de ses déceptions cruelles; il s'afîermit plus que jamais dans la conviction que l'on ne saurait impunément contrarier la nature. Le seigneur Géronimo le déclare expressément à Sganarelle : « Si la plus grande des folies est celle de se marier, je ne vois rien de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où nous devons être le plus sage. »

Gette pièce résume donc, sous la forme la plus animée et plus piquante, l'opinion de Molière au sujet du

mariage ; il prenait la question fort au sérieux et ne la traitait point de bagatelle. Il est à remarquer que l'adultère n'est envisagée par lui que comme le résultat des unions disproportionnées; que Dorimène en fasse porter à Sganarelle, Angélique à George Dandin, c'est dans l'ordre, il le juge nécessaire; mais l'idée ne lui vient pas qu'un mariage d'amour, consommé dans des conditions normales, puisse avoir ces conséquences. Nulle part, dans son théâtre, on ne voit deux époux se haïr et se trahir après s'être mutuellement et sincèrement aimés. Ces cas passionnels, qui alimentent toute notre comédie contem.poraine, il les ignore. Il ne conçoit point que le bonheur conjugal soit menacé de quelque accident, s'il est édifié sur les bases qui en assurent, selon lui, la durée. Seule, se préoccupent de l'avenir les barbons échauffés dont l'imprudence est un défi aux lois naturelles. Et c'est pourquoi Sganarelle s'en va solliciter l'avis des philosophes.

Cette consultation renouvelée de Panurge (le Mariage forcé est la plus « rabelaisienne » des pièces de Molière) se déroule avec une admirable ampleur. Pancrace et Marphurius, sortis armés et barbouillés des pages du Pantagruel^ incarnent en leurs pesantes personnes trois siècles d'érudition barbare et de stupidité scolastique. Les interprètes en doivent faire de larges et puissantes caricatures, à la Daumier. M. Joliet ne nous donne qu'un Marphurius superficiel. Evidemment M. Truffier est d'une encolure physique un peu frêle pour Pancrace. Mais avec quelle intelligence, avec quel goût du texte et quel esprit il construit la ligne générale et met en relief les traits significatifs du personnage !

Je m'aperçois que j'ai passé sous silence Sganarelle et Dorimène. Ce sont deux élèves fraîchement émoulus de l'école. M. Lafon est doué d'un embonpoint inquiétant et précoce qui le voue, avant la vingtième année, à l'emploi des manteaux. Son ventre et ses bajoues sont la moitié du rôle; l'autre moitié — la force comique — lui

viendra plus tard ; il a besoin d'imprimer de l'accent à sa diction molle et inexpressive... Mlle Provost est déjà célèbre. Depuis ses débuts retentissants, on la considère comme une des grandes espérances de la Maison. Je ne l'avais aimée qu'à demi dans le Legs;; je l'y avais trouvée artificielle, nerveuse à l'excès et d'une nervosité mal réglée. Dans Dorimène, elle a reconquis ses avantages. On n'a pas plus de grâce et de perfidie. Et son coquin de petit sourire et la flamme de gaieté qui pétille au coin de ses yeux en disent long sur les mésaventures réservées au pauvre Sganarelle.

Les Femmes savantes, ont été jouées avec éclat par les premiers sujets de la Compagnie. Chaque audition nouvelle de cette pièce fortifie en moi l'impression que je vous ai déjà livrée, je crois. Elle ne produit plus le grand effet qu'elle faisait jadis ; on l'écoute avec une sorte d'indifférence; il est visible qu'elle a cessé de répondre à l'état des mœurs, à l'évolution qui s'est opérée dans l'éducation des femmes. Les boutades de Chrysale, qui excitaient les joyeux applaudissements du parterre bourgeois (il s'y applaudissait lui-même, y trouvant l'écho de ses propres sentiments), tombent maintenant dans le silence. Armande n'est plus du tout odieuse; on apprécie sa délicatesse, le choix de ses mots, l'élévation de ses pensées ; on la plaint d'être repoussée par Clitandre, et l'on en veut à Clitandre de la dédaigner (peut-être le talent et le charme de Mme Bartet accentuent-ils cette S3^mpathie) ; mais en dehors de l'interprète, elle va au rôle, qui s'est rapproché de nous. Lorsque Philaminte expose le plan de son Académie, on l'estime fort raisonnable, fort modérée; la plus timide de nos féministes va plus loin qu'elle et sans soulever aucune réprobation. (Mme Pierson, par son jeu enveloppé et discret, contribue à la rendre aimable... Je vous assure que Philaminte est une femme délicieuse.) Et certes, Henriette continue de nous ravir. Pourtant, nous jugeons qu'elle témoigne une aversion excessive pour la science, et qu'un peu plus

instruite, un peu plus ornée, elle n'aurait que plus de séduction. On lui a parfois reproché d'être trop libre dans ses propos ; ce n'est point ce qui nous choque. Nous devinons (et c'est un trait d'observation, très profond) qu'elle a grandi sans direction morale, entre un père médiocre et une mère distraite, qu'elle a poussé au hasard comme une herbe folle dans un champ ; son manque de « duvet » vient de là.

Oui, nous chérissons Henriette. Cependant, il nous serait agréable qu'elle eût feuilleté quelques livres, quelques bons livres, et en eût gardé le parfum, et qu'elle prisât les beautés de la poésie et de la musique. Tout cela, d'ailleurs, elle se l'assimilerait aisément. Il suffit, pour en être assuré, de la regarder à travers Mlle Marie Leconte. L'exquise comédienne ajoute au rôle tout ce dont noire imagination se plaît à le doter. Gonsidérez-là, quand le pédant débite son morceau sur la princesse Uranie. Gomme elle s'ennuie spirituellement! Quelle malice pétillante, quelle joie, lorsqu'éclate la querelle entre Vadius et Trissotin ! Si elle est sensible au ridicule de ces méchantes rimes, elle ne le serait pas moins à la grâce des beaux vers. Et sans douteune larme mouilleraitelle ses yeux sincères, si on lui récitait du Racine...

Il suffirait donc d'une très légère retouche pour qu'Henriette demeurât l'idéal de la jeune fille française, telle que Jules Lemaître Ta dépeinte dans son joli sonnet:

Ta ^ràce apaiserait le juste aux rubans verts, Simple et bonne Henriette, ô ma chère Française î Sans louche pruderie et sans candeur niaise, Tu regardes Clitandre avec tes grands yeux clairs.

Qu'à d'autres Trissotin porte ses petits vers ! Ton brave esprit connaît les hommes et les pèse: Admirable bon sens, et qui nous ravit d'aise. Car ta gaîté persiste et rayonne au travers.

Acceptant sans humeur la nature et la vie

Comme elles sont, jamais tu n'eus la moindre envie Ni d'être un esprit pur, ni d'être un bel esprit.

O très loyale amie et très sereine amante,

Dont le cœur va tout droit et la sagesse rit,

Le orrand Molière en toi mit son âme charmante.

On se rend compte des raisons qui affaiblissent présentement l'intérêt des Femmes savantes. C'est une pièce à thèse. Or, soit que la thèse soutenue par l'auteur ait triomphé, soit qu'elle n'ait pas reçu l'approbation des générations suivantes, dans les deux cas l'ouvrage où elle est exposée est condamné à vieillir. La postérité n'a point corroboré les idées de Molière sur l'éducation féminine. Elle les a dépassées, elle est allée plus avant. De là, la caducité des Femmes savantes ; l'œuvre passe insensiblement au second rang, derrière Tartufe^ le Misan~ thrope, V Ecole des femmes: c'est encore un chef-d'œuvre, ce n'est plus un grand chef-d'œuvre. Il renferme d'ailleurs des parties incomparables qui le maintiendront à la scène; Trissotin et Vadius égayeront toujours le public. Et puis on y trouve la peinture d'un travers éternel, universel : le snobisme des femmes engouées de bel esprit, soucieuses de tenir un salon littéraire, de gouverner les élections académiques, de protéger les jeunes poètes, de composer elles-mêmes des essais et de solliciter la louange... Ceci ne saurait périr. Et la meilleure preuve, c'est qu'il a suffi à Edouard Pailleron de composer à nouveau les Femmes savantes pour recueillir le plus fructueux succès, un succès qui ne meurt pas. Le Monde où Von s'ennuie n'a jamais quitté l'affiche. Or vous n'ignorez pas que Bellac c'est Trissotin, Saint-Réault c'est Vadius, miss Lucy c'est Armande. Mme de Céran c'est Philaminte, Roger c'est Clitandre... et qu'Henriette revit sous les apparences de la sémillante Suzanne de Villiers... Seulement, Henriette suit les cours de la Sorbonne; elle lit des romans. Elle est au point.

MOLIÈHE. 305

M. Georges Berr faisait Trissotin. M. de Féraudy, Vadius.

es deux ligures s'opposent. Trissotin est le pédant de lalon, Vadius le cuistre de collège. M. de Féraudy prête L Vadius une énorme vérité caricaturale, conforme à la radition. M. Georges Berr et un Trissotin presque trop éger; un rien de plus il serait charmant; et je veux bien jue Trissotin ne soit pas repoussant d'aspect, mais il ne "aut point nous laisser oublier que ce drôle a des dessous sinistres, une âme intéressée et basse, sœur de celle de lartufe... M. Berr se rattrape par l'art de bien dire, i'entendre distiller le sonnet d'Uranie est un régal digne des dieux.

M. Baillet interprétait le rôle de Clitandre par lequel il débuta, voilà trente-deux ans, à la Comédie^ et qu'il ne jouera plus, puisque l'heure de la retraite a sonné pour lui. Le public lui a montré sa bienveillance en le couvrant de chaleureux applaudissements lorsqu'il a paru sur la scène. Il les devait à un artiste consciencieux et fidèle, à une carrière si longue et si honorable.

Le lendemain, une petite fête réunissait quelques dévots de Molière dans l'arrière-boutique d'Edouard Pelletan. Ce libraire est un véritable amant des livres. [1 €n publie de forts beaux, auxquels il donne des soins paternels et pieux. Il vient de rééditer le Misanthrope, avec des planches d'un noble et vivant caractère dessinées par Jeanniot; il a joint au Misanthrope la Conversion d'Alceste, qui supporte ce voisinage sans en être accablée. Gourteline occupe un tabouret près du fauteuil de son maître; et il y est solidement assis... Des notes d'Anatole France, en guise de préface, complètent le volume. C'est un dialogue aux Enfers, entre une ombre inconnue et l'abbé Douillet. L'ombre prétend avoir servi d'original pour la figure du Misanthrope ; elle n'est pas sans en concevoir de l'orgueil, car les ombres ne dépouillent pas entièrement les vanités terrestres ; elle est ramenée à l'humilité par la sagesse de l'abbé Douillet. Et comme l'abbé s'exprime dans la langue d'Anatole

France, et comme il empruntait la voix de M. Le Bargj nous prîmes à l'ouïr un plaisir rare. Voici ce que, parra d'autres choses, il nous fît entendre:

« Le Misanthrope est étrangement prévenu en faveu des hommes. Il leur prête toutes sortes de bonnes qualité qu'ils n'eurent jamais, qu'il n'a pas davantage, puisqu'i est homme comme eux. Quand il s'aperçoit qu'il s'es trompé, c'est aux autres qu'il s'en prend, non à lui-même N'est-ce point plaisant? Vous n'êtes misanthrope que pa déception. »

L'original du Misanthrope reproche à l'abbé Douille d'attaquer la vertu en la ridiculisant. Mais ce dernier re double et précise sa pensée :

« Ne mettez pas ainsi la vertu dans votre jeu... Il y beaucoup de souci de soi-même et quelque égoïsme dan la misanthropie. Gela encore la rend un peu ridicule. E ce n'est pas tout. La misanthropie ne va pas sans u excessif orgueil. Pour être ainsi l'ennemi du genr humain, il faut que vous vous imaginiez valoir mieu que tout le genre humain. C'est possible. Mais vous aurie eu meilleure grâce à ne pas le savoir. Je vous trouve dernier ridicule. »

L'abbé déclare, en finissant, qu'il ne faut pas haïr le hommes, mais les mépriser. Ceci, c'est la misanthropi des gens qui ne se mettent point en colère. Cet abb Douillet s'accorderait sur beaucoup de points ave Philinte.

Aux phrases lucides et limpides d'Anatole Franc succédèrent des vers de La Fontaine et de Boileau, lu idéalement par Mme Bartet. Nous eûmes aussi un menut de Lulli, la chanson du roi Henri, Si le Roy m'avo donné ; et nous eûmes un cri de Mme la comtesse Noailles, qui crut devoir protester contre des louange trop modérées décernées par Sainte-Beuve à Racine..

Et tandis que ces musiques et ces récitations sache vaient dans l'étroite officine du bon libraire, sous l'œ pensif de M. France, et devant des auditrices à grand

hapeaux, je songeais à la gloire de Molière. Elle eut des ^rariations, quelques éclipses, une apogée. Il y a environ vingt-cinq ans, elle prit une forme, si l'on peut ainsi dire, religieuse. C'était le temps où notre cher Georges Monval rédigeait le Moliériste, organe spécial, qui n'entretenait ses lecteurs que du grand homme, ou des problèmes biographiques, ou des difficultés historiques le concernant. Cette église avait son pape, — c'était Monval, son clergé, ses fidèles, ses conciles. On s'assemblait le 15 janvier, au café Corazza; puis, après une commutiion enthousiaste et frugale, sous les espèces du pain, du vin et de quelques mets modestes, on se rendait en corps à la Comédie... Le Moliériste mourut. Le culte a perdu de son rayonnement ; il n'a plus recours aux manifestations extérieures. Pourtant il continue de vivre; il a de profondes racines dans nos cœurs... Nous l'honorons en secret... Nous sommes tous les fils de Molière.

V Ecole des Femmes.

Mlle Lifraud a fait un heureux début. C'est une des plus gentilles Agnès qu'ait eues depuis longtemps la Comédie. D'abord, le physique est charmant: petit nez spirituel, bouche en cerise, yeux où la gaminerie et la tendresse brillent tour à tour, taille menue mais non point gauche, allure modeste mais non point embarrassée. C'est une erreur d'exagérer l'air ennuyé d'Agnès. Si la pupille d'Arnolphe est une ingénue très naïve, sa naïveté' n'a rien de morose. Cette fleur en bouton ne demande qu'à s'épanouir; un rayon printanier l'illumine. La femme existe déjà en elle et se cherche. Il faut qu'on sente et la joie de ce cœur qui éclôt à l'amour, et la malice rieuse j de cet esprit qui s'éveille. Mlle Lifraud nous a donné tout' cela; elle a un peu trop détaché et dit trop en manière de couplet les vers fameux :

Et là-dedans remue Certain je ne sais quoi dont je suis tout émue.

Il en est d'autres qu'elle a nuancés avec un naturel délicieux et une grande finesse ; elle a même eu une trouvaille, dans la scène où elle lit le petit livre rouge que son tuteur lui confie. Elle a été si fort impressionnée par

le sermon qui précède, par l'affreux tableau des supplices de l'enfer et la méchanceté bourrue du prédicateur, qu'elle a visiblement envie de pleurer. A mesure qu'elle déchiffre les maximes du mariage, sous l'œil sévère qui l'épie, sa voix s'altère; on l'arrête à la quatrième maxime... heureusement; à la cinquième, elle éclaterait en larmes. Je ne crois pas que Mlle Lifraud ait inventé cette mimique; elle l'exécute à ravir. Son succès a été vif. Et tout le monde s'accordait à la féliciter de son entrée à la Comédie, et à louer la Comédie de cette excellente acquisition.

M. Leloir a joué Arnolphe avec profondeur. Quelquesuns l'accuseront de le pousser au noir. Nous connaissons l'antienne. Mais comment faire avec ce diable de rôle? Si on le joue sincèrement, on y est triste. Il 'n'est pas douteux qu'Arnolphe ne souffre le martyre, et que l'inconsciente cruauté d'Agnès ne le mette au supplice, et qu'il ne l'aime passionnément comme les hommes d'âge mûr quand ils sont blessés par 'l'amour... Il est certain aussi que ces transports prennent chez lui un aspect ridicule parce qu'il est laid (surtout en comparaison d'Horace), chagrin, sentencieux, jaloux et sans jeunesse (on était vieux alors à quarante-cinq ans, mais nous avons changé cela)... Il est donc nécessaire, pour tout concilier, de se montrer à la fois, dans le personnage, dramatique par le fond des sentiments, et grotesque par la façon de les traduire. M. Leloir y réussit, ce me semble. Il est entièrement possédé, on le devine, prêt aux pires concessions, aux pires lâchetés pour garder ce qu'il adore. Il se juge, il méprise sa faiblesse:

Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là.

Mais quoi, on n'est pas maître de ses sentiments. Agnès indifférente, Agnès ingrate irrite d'autant plus l'ardeur du barbon qui la poursuit. Elle le ramène et le mène où il lui plaît; il suffit qu'elle veuille le voir à ses pieds, repentant et soumis, pour qu'il y tombe. Si elle l'exige, il

lui demandera pardon des torts qu'elle a eus et de ce qu'il a enduré par elle :

Ce mot et ce regard désarment ma colère.

M. Leloir a mis dans ce vers un accent humain, sorte de détresse qui nous ont touchés. Et lorsqu'il s'arrache « un quartier de cheveux », il est très suffisamment comique. C'est une belle interprétation.

M. Dehelly déploie une grâce jeune, légère et sautillante qui est dans la tradition du rôle d'Horace. MM. Truffier et Mlle Dussane — Alain et Georgette — se donnent allègrement la réplique ; mais je ne puis celer que Mlle Dussane paraît un peu trop délurée et intelligente dans cette fille des champs, qu'Arnolphe a choisie à souhait. M. Sylvain est le Chrysalde idéal, bon homme, caustique, le franc bourgeois de France à la langue bien pendue, bourguignon salé, amateur de fine chère, buveur gaillard, et sans doute, à ses heures, coureur de cotillons. Il aime la femme, et la bouteille, et les historiettes qu'on se raconte après boire, les coudes sur lanappe. Et il a le jugement droit. C'est un homme de sens et un brave homme.

Le Misanthrope.

Nous avons eu le Misanthrope avec Mlle Berthe Cerny. Pour la première fois la brillante artiste se mesurait à jn grand rôle du répertoire. On attendait impatiemment :etîe épreuve, la seule qui consacre chez Molière une ictrice et lui confère ses lettres de noblesse... Digna est ■jitrare... M. Le Bargy devait avoir l'honneur de lui ionner la réplique; il a eu tort de s'y dérober. Tout le lésigne à jouer Alceste : sa force, la netteté de sa diction, 3t jusqu'à l'âpreté agressive qui est un des traits de son ;empérament. Il eût rendu à merveille un des aspects du rôle, sinon tous.

Cette considération n'est nullement négligeable. Un comédien de talent se tire à peu près d'afîaire, quel que 5oit le personnage où il s'essaye; il n'y est supérieur que si, par ses qualités et ses défauts, dans quelque mesure, il lui ressemble. Delaunay en fit naguère l'expérience. Jamais il ne parvint à réaliser entièrement la physionomie de l'homme aux rubans verts. Il avait beau enfler la voix, rouler des yeux terribles; on reconnaissait en lui l'aimable enjouement d'Horace et la sémillante désinvolture de Valentin Van Bruck. Au contraire, lorsque VVorms entrait en scène, on éprouvait la sensation immédiate du rôle : son visage chagrin, son teint

brouillé, un peu maladif, la passion qui grondait en lui. la flamme de tendresse dont l'ardeur le dévorait, tou^ cela c'était Worms, et tout cela c'est Alceste. M. Leitnei fut son élève. Il l'a pris comme modèle. Il n'en pouvaii choisir un meilleur. Il a du feu, le généreux emportemem qui convient, un organe sonore, une articulation nette, l'art de dire intelligemment, de rythmer et de nuancei les vers; on a goûté la chaleur d'accent qu'il commu nique aux plaintes et aux fureurs jalouses de l'amam éconduit. Je ne lui reprocherai qu'une fâcheuse tendance à la déclamation. Il chante, de ci de là, des airs de bra voure, particulièrement dans la scène finale, quand, trahi de toutes parts, abreuvé d'amertume, il poursuit le dessein de chercher un endroit écarté où d'être homme d'honneur il ait la liberté. Ce mot de liberté, M. Leitnei le fait sonner superbement comme au refrain dur hymne patriotique. C'est une erreur. La colère d'Alceste. ici, cède le pas à la douleur profonde, à l'accablement, à la tristesse. Il éprouve une lassitude infinie, l'écœuremenl de vivre que connaissent les êtres désabusés, irrémédiablement meurtris, et dont le cœur saigne. Il se concentre en lui-même; il n'a qu'un désir : la solitude. La liberté n'est pas une conquête ou il aspire : c'est un refuge.

Gélimène, comme Alceste, exige de l'interprète des dons naturels. Pour incarner ce personnage, qui résume tout ce qu'il y a dans l'âme féminine de séduction, d'esprit, d'égoïsme et de cruauté, il faut être doublement femme. D'abord, il est nécessaire d'avoir de la taille, de l'aisance en scène et de porter sans contrainte les toilettes somptueuses et pesantes du siècle. Il faut encore savoir manier l'éventail. C'est un muet langage qui achève les vers de Molière et supplée à ce qu'ils ne disent pas expressément. La sortie de Célimène, au dernier acte, ne s'expliquerait pas sans ce coup d'éventail qui signifie mille choses. Célimène coule vers Alceste un regard enjôleur, qui, pour la première fois, ne le réduit pas à l'obéissance :

— Vous résistez, mon ami, songe Célimène... Tant pis pour vous... Un de perdu, dix de retrouvés... Et puis, demain, nous nous reverrons... Je sais mon pouvoir... Et entre nous tout n'est pas fini.

Voilà ce que pense Célimène et ce qu'elle indique par ce coup d'éventail léger, ironique, impertinent, où elle met à la fois un soupçon d'agacement, du dépit, de la menace. Ce coup d'éventail est un avertissement :

— Prends garde, pauvre Alceste ! Célimène se vengera de l'affront que tu lui fais. Tremble, si tu n'es pas entièrement guéri... Ses petites griffes te déchireront.

Que faut-il de plus pour que Célimène se révèle complètement à nous? Il faut que ses yeux s'adoucissent par instant et donnent l'illusion de la tendresse. N'oublions pas qu'elle se surveille toujours et qu'elle est éternellement comédienne. C'est par ses yeux qu'elle retient Alceste, ou l'apaise, ou le persuade, ou le confond, tandis que son sourire le raille. Ainsi, elle exécute en virtuose la gamme de sentiments que le génie de Mozart introduira dans sa sérénade de Don Juan, la fameuse sérénade dont la mélodie est caressante et l'accompagnement moqueur.

Mlle Berthe Cerny a fort joliment rendu cette gaminerie spirituelle. Elle se paye avec beaucoup de bonne grâce la « tête » des gens; elle rit sous cape; elle s'amuse de ses malices; elle a eu dans sa réplique à Arsinoë des inflexions d'un comique très fin, lorsque la prude lui fait aigrement observer qu'il est facile d'avoir des amants.

Ayez-en donc, madame...

Elle s'est appliquée à moderniser, à « actualiser » le rôle; elle en fait une délicieuse « caillette » de nos jours, insouciante, inconséquente, frivole, vaine de sa beauté, friande d'hommages, désireuse par-dessus tout de maintenir sa royauté, agréablement médisante, mais non pas cruelle, ni mauvaise, ni perfide. Et l'on ne peut dire qu'elle ait trahi l'intention du poète. Si l'on relit le

texte, on s'aperçoit en effet que Gélimène est cela; elle a plus d'égoïsme que de méchanceté véritable. Les persiflages qu'elle dirige contre ses galants, y compris Alceste, et d'une façon générale contre la cour et la ville, sont assez inoffensifs. Ses « portraits » du second acte n'excèdent pas la portée habituelle du « débinage » mondain; ils égratignent plutôt qu'ils ne blessent. Gléonte est un excentrique et s'habille ridiculemenl. Damon parle haut pour ne rien dire. Timante vous glisse à l'oreille des mots mystérieux qui n'ont pas de sens. Géralde ne cite jamais que duc, prince ou princesse; Belise est ennuyeuse; Adraste, trop magnifique; Cléon se fait un mérite de son cuisinier; Damis a la manie des jeux de mots. La belle affaire, vraiment! Il faut avoir l'humeur atrabilaire d'Alceste et prendre tout au tragique pour s'offenser de ces « potins. » Nous en entendons bien d'autres, en notre vingtième siècle ! Gélimène se montre très modérée. Les billets même qu'elle adresse à Oronte, à Acaste, à Glitandre, et qui excitent leur ressentiment, sont d'innocents badinages. Elle déclare que la prose d'Oronte la fatigue autant que ses vers, elle traite d'extravagants les « petits marquis » et distribue à chacun son paquet. Y a-t-il là de quoi tant se fâcher? Et si. elle les encourage et les flatte, puis leur glisse entre les doigts, c'est le manège du « flirt. » Gélimène est une flirteuse, une « allumeuse ». G'est précisément l'allure que Mlle Gerny lui a donnée. Sa compréhension du rôle est très défendable. Molière ne l'eût pas désavouée.

Seulement, voilà... Il n'y a pas que Molière qui soit l'auteur du Misanthrope... Depuis 1666, des milliers d'hommes et de femmes, d'acteurs, de critiques, de philosophes y ont collaboré. Le chef-d'œuvre s'est enrichi de deux siècles de méditations et de gloses. Les personnages qui y évoluent ont insensiblement changé de ph}?^sionomie, ils se sont développés, amplifiés, ils sont devenus « types ». Gélimène n'est plus une coquette^ elle est la coquette. Si l'interprète se laisse trop vivement

influencer par cet élargissement du rôle, elle le solennise à l'excès, elle le fige; si elle n'en tient pas compte, elle l'amoindrit et le rabaisse. Il est nécessaire de ne tomber ni dans l'un ni dans l'autre excès, de créer une Célimène naturelle et vivante, mais aussi de lui prêter une certaine noblesse de ligne, qui la maintienne dans la sphère idéale où le consentement unanime l'a placée. Célimène n'est pas de l'anecdote, c'est de l'histoire. Ce n'est pas une dame quelconque, c'est un caractère, une figure. L'actrice doit, selon son tact et ses moyens, concilier ces deux points de vue. Dans la mesure où elle y réussit ou y échoue, elle s'approche ou s'éloigne de la perfection, elle joue avec ou sans style. L'autorité qu'il est indispensable d'imprimer au personnage, pour lui donner sa pleine signification, est effectivement ce qu'on dénomme le style. Et telle est la faiblesse de l'interprétation de Mlle Cerny. Le soin minutieux, ingénieux qu'elle prend du détail lui fait un peu trop oublier l'ensemble. Chacun de ces détails est exquis; ils sont insuffisamment coordonnés; ce qui manque, c'est l'architecture, la charpente de l'édifice. Le tableau est brillant et mal composé. Il papillote... La séduisante comédienne remédiera aisément à ce défaut, pour peu qu'elle s'y applique. Car elle possède — et c'est l'essentiel — toutes les qualités du personnage...

En l'écoutant, je cherchais à résoudre le petit problème qui a sans cesse aiguillonné la verve des commentateurs et mis à l'épreuve leur sagacité, à savoir de déterminer si Célimène aime Alceste... Les avis sont partagés... Sarcey dit non; Faguet dit oui, ce me semble; Jules Lemaître dit oui et non... D'ailleurs, dans la pièce même, la question est posée par Philinte à Eliante :

Mais croyez-vous qu'on l'aime aux choses qu'on peut voir?

Elle répond :

C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime ?

Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même. Il aime quelquefois sans qu'elle sache bien, Et croit aimer aussi parfois qu'il n'en est rien.

Répondre de la sorte n'est pas répondre. Cela nous laisse indécis. On peut dire qu'Alceste inspire à Célimène toutes sortes de sentiments, hormis l'indifTérence. Il l'agace, il l'attire, il la rebute, il irrite sa curiosité; elle se fait une gloriole de réduire cet ours, qui ne plie que devant elle; c'est une grande satisfaction pour sa vanité, c'est un plaisir de dompteuse ; et elle éprouve encore une joie maligne à l'exciter, à le « faire grimper à l'échelle » ; elle est taquine, comme l'est aussi Philinte. Au quatrième acte, on peut se demander si elle n'est pas un peu touchée, malgré tout, par l'excès d'amour du malheureux Alceste. Une pointe d'affection presque tendre perce sous ses rebuffades :

Je suis sotte et veux mal à ma simplicité

De conserver pour vous encor quelque bonté.

Mais aussitôt après, son refus de prononcer entre lui et Oronte, la duplicité de sa déclaration ambiguë à lun et à l'autre nous plongent de nouveau dans l'incertitude. Quand elle est finalement démasquée, elle devient humble, elle a comme un regret, comme un remords qu'elle exprime à Alceste :

J'ai des autres ici méprisé le courroux.

Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous.

Est-ce l'amour?... Non, puisqu'elle ne veut point accompagner Alceste dans son désert, désert qui eût été apparemment un château ou quelque agréable maison des champs. Si elle l'aimait, elle consentirait d'être sa femme, sachant fort bien qu'elle le ramènerait promptement à Paris et qu'il n'aurait pas l'énergie d'}'^ résister. Au reste, ce dénouement offre quelque obscurité et donne des armes à Emile Ollivier, qui proclame détestable le dernier acte du Misanthrope et porte sur lui le même ju-

gement qu'Alceste sur le sonnet d'Oronte... Célimène repousse la proposition d'Alceste :

La solitude effraye une âme de vingt ans.

Donc elle refuse de l'épouser, car je suppose qu'Alceste ne lui offrirait pas de l'accompagner au désert sans qu'un hymen régulier consacrât leur union. Mais tout en refusant elle accepte :

Si le don de ma main peut contenter vos vœux, Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds.

Il est sous-entendu que Célimène ne s'accommode que d'un mariage sans exil, d'un mariage qui ne l'écarté pas du monde; mais cela n'est pas indiqué formellement, et cette petite contradiction apparente choque l'oreille.

On disserte à l'infini sur les chefs-d'œuvre, quitte à ne rien dire de bien nouveau. Il y aurait une étude amusante à faire sur l'évolution de Philinte; mais sans doute a-t-elle été déjà faite. Lui aussi, il s'est transformé, à l'exemple d'Alceste et de Célimène, et non moins foncièrement. Le Philinte de Molière est un cavalier de bonne mine, sensé, obligeant ami, observateur perspicace des vices humains, misanthrope à sa façon, mais misanthrope aimable, élégamment dédaigneux. A mesure que le public s'attachait à découvrir de nouvelles nuances dans Alceste, on eût dit qu'il s'appliquait à efîacer celles qui marquent Philinte; il généralisait sans mesure les deux caractères et les opposait brutalement. Alceste devenait synonyme de droiture, de courage, de désintéressement; Philinte, de veulerie, de lâche complaisance, d'indécision. Si bien que dans l'opinion commune, Philinte exprimait tout le contraire d'Alceste, et que lorsqu'on veut aujourd'hui désigner, dans la langue courante, l'homme intègre et fier, on dit un Alceste^ et d'autre part l'homme mou, faible et vacillant, on dit un Philinte... Le preuiier est devenu l'emblème de tous les progrès réalisés après lui; il symbolise l'afîranchisse-

ment des peuples, la conquête des libertés publiques, l'âme révolutionnaire, l'idéal des vertus républicaines. C'est le soldat d'avant-garde. Le second symbolise l'esprit conservateur, le respect de la morale conventionnelle, l'amour des formes protocolaires, l'aveugle superstition de la hiérarchie. C'est le réactionnaire, le « bourgeois. »

Quelques critiques ont été plus loin. Ils soutiennent que Philinte est un « Alceste assagi » et qu'Alceste, vaincu parla fortune, est destiné à se muer en Philinte! Il me semble que ce sont deux races d'hommes absolument différentes et incapables de se confondre. Je veux bien qu'ils méprisent l'humanité, mais non pas de même manière. L'un se divertit, l'autre s'alarme de toutes choses. Alceste n'a que vingt-cinq ans (ceci fut établi à l'aide de déductions très savantes). Philinte en a trente-cinq. Alceste eût-il dix ans, vingt ans, quarante ans de plus, je présume qu'il continuera de s'indigner et de bouillir, tandis que Philinte, dès son entrée dans le monde, a dû commencer de sourire et de railler. Regardons autour de nous. Nous y découvrons, avec moins de pureté et moins nettement tracés, ces deux caractères éternels. Il y a les Philinte qui se résignent; il y a les Alceste qui s'insurgent. Les Alceste qui deviennent des Philinte ne sont pas de vrais Alceste. Je reproche justement à M. Henry Mayer de n'avoir pas su garder à Philinte son sourire. Il le joue en morne raisonneur, sans piquant, sans grâce. Philinte est l'ironie faite homme. C'est un « Guitry ».

Mlle du Minil a dit remarquablement la venimeuse tirade d'Arsinoë; elle est la femme du rôle, onctueuse, doucereuse, pateline. Ses câlineries grassouillettes de dévote impriment à sa méchanceté une force redoutable; on lui peut appliquer le mot de Joubert sur Fénelon : « Elle aie fiel de la colombe » ; et le mot d'Edmond About sur Ulbach : n C'est une burette d'huile dans laquelle on a versé du vinaigre... »

Mlle Géniat débite honnêtement, d'une voix un peu

rude, le couplet de la sincère Eliante. Truffier dessine un Oronte très fantaisiste; sa mimique est plaisante; tandis qu'il essuie les censures d'Alceste, un nuage passe sur son front, ses lèvres se pincent et l'on sent que « la moutarde lui monte au nez ». Dehelly et Grandval silhouettent avec agrément les marquis.

La Comédie a fait à Molière la politesse d'un décor tout neuf, copié sur les appartements de l'hôtel Lauzun, moins nu que l'antique salon carré qui, durant deux cent cinquante années, servit de cadre au Misanthrope. Je crois l'innovation bonne. Il est puéril et même criminel de bouleverser les œuvres classiques, en détruisant l'unité de lieu; il est excellent, par un choix judicieux de meubles et d'accessoires, de restituer leur atmosphère. Le décor unique, évocateur du passé : c'est la vraie solution. Le détail de cette mise en scène nouvelle n'est pas encore réglé avec une précision suffisante.

Les Liaisons dangereuses (d'après le roman de Choderlos de Laclos).

Ce fut une bien jolie journée... M. le comte de Glermont-Tonnerre nous a donné la comédie. Il possède à Maisons-Laffitte une salle de spectacle, bâtie parmi les constructions légères qui peuplent son parc. C'est un lieu charmant, évocateur des grâces d'autrefois. Un peu plus loin, se dresse le vieux château, construit par Mansard et que l'Etat vient d'acquérir. Et quoique le pays se soit transformé, que le domaine ait été morcelé et mutilé, il y flotte encore comme un parfum d'élégance ancienne, cette odeur que l'on respire à Versailles, à Marly, dans les endroits où les femmes spirituelles et sensibles furent aimées par de très grands seigneurs. Un tel cadre appelait une œuvre raffinée et galante. Nulle ne lui convenait mieux que les Liaisons dangereuses.

Vous savez la faveur qui accueillit, il y a quelque temps, le Hasard du coin du feu. M. Nozière avait arrangé, resserré avec beaucoup d'habileté et un scrupuleux respect du texte ce dialogue de Crébillon. Pour le

roman de Laclos, la tâche était autrement malaisée. Le goût n'y suffisait plus. Il fallait un travail de création personnelle. En effet, ce livre renferme des figures d'un dessin admirable, des caractères profonds ; mais les traits d'analyse et d'observation qui en font le prix n'y sont pas ramassés; ils se répandent à travers des lettres dont chacune est un récit; les personnages s'y racontent plutôt qu'ils n'3'^ vivent; ils n'ont pas ce raccourci vigoureux qu'exigent les planches. Il s'agissait de les tirer du volume, de les mettre en action et en conversation et de faire en sorte que par leur attitude, par leurs discours, ils restassent conformes aux originaux et que nous eussions le sentiment que c'étaient bien les héros du livre qui passaient sous nos yeux, et non de froides et infidèles copies. M. Nozière y a réussi dans une large mesure ; je ne crois pas qu'il soit possible de mieux exécuter une besogne si délicate, d'y introduire plus d'art, un plus fin doigté, une plus intime compréhension du modèle. S'il n'a pas tout rendu, c'est qu'on ne peut enfermer dans les trois actes d'une comédie l'infini détail d'un roman de cinq cents pages. Il y a des nuances, des complexités intraduisibles. On est obligé de simplifier si l'on veut demeurer rapide et clair.

Cet indispensable travail de « filtrage » s'est accompli surtout aux dépens de Mme de Merteuil et de Cécile Volange. Il est certain que le puissant relief de ces figures perd ici de sa netteté, de sa force. Elles se réduisent un peu à l'état de silhouettes. Nous qui avons l'œuvre de Laclos présente à l'esprit, nous suppléons aux lacunes de la réalisation scénique. Je me demande quelle impression en tirerait un spectateur moins instruit. Pénétrerait-il les mobiles qui déterminent les deux amants criminels ? Verrait-il les dessous de leur scélératesse? C'est la question que je posais lorsque MM. Gumpel et Delaquys firent représenter naguère une pièce tirée d'un épisode des Liaisons. J'exprimais le vœu

qu'un auteur plus hardi s'attaquât au fond du roman, à ses deux caractères essentiels ; je ne croyais pas que ce désir dût être si promptement exaucé; et je ne me dissimulais pas l'extrême difficulté de l'entreprise.

En ce qui concerne Valmont, cela va encore. Le public est aidé, dans la pénétration du personnage, par le souvenir de ceux de sa race qui l'ont précédé au théâtre et l'y ont suivi. Valmont est une variante du type de l'éternel séducteur. Il s'appelait, cent ans plus tôt, don Juan; il s'appellera, cent ans plus tard, Priola. On s'attend à lui voir commettre les infamies, déployer les ruses, ourdir les pièges nécessaires à sa « fonction ». Et comme il porte l'épée en verrouil et pivote sur des talons rouges, on devine aussi qu'il symbolise la psychologie amoureuse de son temps. Elle nous est connue. Moins brutal dans la forme, mais aussi féroce que les Wardes, les Guiche, les Lauzun et les grands débauchés du dix-septième siècle, Valmont ne recherche dans son commerce avec les femmes que des jouissances égoïstes et passagères; celles-ci lui suffisent, car, ainsi qu'il se plaît à le répéter, « l'amitié, unie au désir, procure l'illusion de l'amour ». Il est intelligent et sensuel; sa sensualité s'affine par le secours de l'intelligence; son intelligence s'assouplit par la culture de la sensualité. S'il recherche en de certains cas la conquête intérieure d'une maîtresse, c'est parce qu'il estime que le don de son cœur augmentera les délices de sa possession et qu'il en aura une volupté plus vive. D'une façon générale, il se défie du sentiment, et l'appréhension qu'il en éprouve est l'aiguillon qui excite sa méchanceté.

Car Valmont est méchant. En cela il ressemble au Don Juan de Molière, artiste et dilettante, avide de se repaître des douleurs qu'il crée. Rappelez-vous ses paroles : « Les inclinations naissantes ont des charmes inexplicables; l'ivresse de l'amour est dans le changement... » Priola tient à peu près le même langage à son fils, qu'il voudrait façonner à son image: « Ne te pro-

pose qu'un but; ton plaisir. Il n'y en a pas de plus rare que de se faire aimer des femmes sans les aimer soimême, puis de les abandonner sans pitié. Ce plaisir est d'autant plus délectable qu'il cause une soufîrance plus cruelle à celles qui le donnent. » Gomme eux, Valmont est cruel ; il l'est par curiosité d'abord, pour jouir de l'embarras ou de la douleur de ses victimes. Son orgueil se complaît à ce spectacle. Il l'est également par inclination naturelle, par instinct. C'est un homme de proie, un chasseur, un conquérant ; l'immoralité des moyens dont il use est pour lui ce que sont, pour les soldats les plus humains, les dures nécessités de la guerre. S'il débauche la présidente de Tourvel, c'est parce qu'il est amusant de détourner une dévote, et que sa chute s'accompagne de remords intéressants; mais c'est aussi que ces scrupules lui sont un obstacle et que l'obstacle irrite son humeur belliqueuse et l'invite à l'assaut.

Des raisons du même ordre l'entraînent à suborner la jeune Cécile. Sans doute, il a à punir Mme de Volange qui a tâché de lui nuire dans l'esprit de Mme de Tourvel. Mais il s'épanouit au milieu des catastrophes que cet accident entraîne : les larmes d'une mère, le désespoir d'un fiancé, le malheur d'une maison. Et à cette joie satanique s'ajoute un mobile plus mystérieux. Valmont est méchant pour se punir de ses velléités de faiblesse. Il est homme malgré tout ; parfois sa sensibilité se trouble; il ne se pardonne pas ces fugitives défaillances; il se venge sur la vertu de l'émotion qu'il a ressentie et qui a risqué un moment de l'attendrir. Et cette victoire remportée sur la nature développe outre mesure son orgueil. Il est ombrageux, irascible, plein d'amourpropre, jaloux de sa gloire « professionnelle ». La passion qu'il prétend avoir pour sa candide présidente ne résiste pas à de piquantes ironies qui le mettent en fâcheuse posture et diminuent son prestige : « Oui, vous aimez Mme de Tourvel, mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez sacrifiée. Vous en sacri-

NOZIERE.

fierez mille plutôt que de souffrir une plaisanterie. » Somme toute, un libertin cérébral, vaniteux, conscient du mal qu'il fait, heureux de le faire, se complaisant dans la corruption, vicieux avec méthode : voilà Valmont. Tel il ressort des pages du livre, tel à peu près nous l'avons revu. Ingénieusement, M. Nozière a rassemblé, groupé, épingle les traits de sa physionomie. Il le montre au premier acte faisant le siège de la présidente, puis au second triomphant d'elle. D'abord elle résiste, et sous la pâleur de son visage on devine l'inquiétude, le frémissement d'un cœur déjà blessé. Tout contribue à l'affoler : l'humilité de Valmont, sa feinte bonté envers les pauvres, l'hypocrisie de sa fausse conversion, l'atmosphère de ce château où l'on n'entend à travers les portes que des bruits de baisers, où l'on n'aperçoit dans les charmilles du parc que des ombres enlacées. Le séducteur dispose le filet où elle viendra se prendre. Mais comme il n'est pas homme à endurer la solitude, il cache auprès de lui la jeune danseuse Emilie... vous savez bien... cette aimable fille d'opéra qui lui sert de pupitre pour écrire à sa dévote. D'une brève indication du roman, M. Nozière a tiré une scène aussi libre qu'une estampe de Fragonard, une paraphrase du Verrou tiré et du Sacrifice de la rose. Valmont indolemment couché sur son ottomane, Emilie blottie à ses pieds, commence à tracer les lignes qui achèveront la déroute de Mme de Tourvel. Bientôt ses mains s'égarent. Le billet est interrompu. Il ne s'achève qu'à la prière d'Emilie, soucieuse d'épargner la vigueur de son amant et de lui ménager pour tout à l'heure une brillante victoire. Ceci indique le ton de l'ouvrage. Il va jusqu'à l'extrême limite de la galanterie. Un pas de plus, ce serait l'obscénité. M. Nozière ne l'a point franchi. Son dialogue musqué et poivré reste de bonne compagnie. Ceci ne dépasse pas le cynisme des petits conteurs du dix-huitième; et cela n'est point trop pastiché d'eux; cela coule de source. C'est exquis.

L'autre scène, où se consomme la défaite de la présidente, succède immédiatement à celle-là et n'en est pas séparée comme dans le livre par un assez long intervalle. M. Nozière a abrégé les atermoiements interminables de Mme de Tourvel ; de même il précipite sa capitulation; Valmont l'enlève au pas de charge, avec presque trop de promptitude. Il avertit son confident de ce qui va se passer: « Sur cette chaise, il y aura une première escarmouche; une plus sérieuse sur ce fauteuil ; et sur ce sopha, la bataille achèvera d'être gagnée. » Cette suffisance est dans l'allure du grand triomphateur. M. Nozière s'est inspiré d'un passage d'une. de ses lettres où il vante la a pureté de sa stratégie » (le mot est charmant) et se compare à Turenne et à Frédéric. L'événement s'accomplit comme il l'a annoncé. La présidente est vaincue. Yalmont l'emporte pâmée dans la chambre voisine. Elle revient à elle pour découvrir la duplicité de l'amant qu'elle avait cru sincère et l'indigne comédie qu'il lui a jouée. Il y a quelque brusquerie et quelque lourdeur dans cette fin d'acte. Ceci tient à l'accumulation un peu artificielle des péripéties et au rôle du vieux roué, l'ivrogne et indiscret JBelleroche — un rôle inventé de toutes pièces pour la commodité de l'action : cela tient à la façon dont le personnage fut interprété par M. Dieudonné qui l'a écrasé de tout son poids. Néanmoins, considérés dans l'ensemble, ces deux actes laissent une agréable impression de griserie voluptueuse, et la figure de Valmont ce jaillit, modelée avec autorité, finesse et précision.

Mais Valmont a une complice. Et là l'adaptateur se heurtait à d'insurmontables embarras; car il n'était plus aidé par l'intuition et les préparations antérieures au public. Il avait l'obligation d'expliquer entièrement, el comme une chose neuve, le caractère de madame de Merteuil. Or, ce caractère a des dessous psychologiques d'une surprenante profondeur ; il a besoin d'être analysé et défini ; il se développe dans le roman ; à la scène i]

semble obscur... Si l'on n'a pas gravées dans la mémoire les lettres admirables où la détestable héroïne de Laclos se met à nu et se juge, on ne pénètre pas, on ne saisit point les mouvements compliqués qui la font agir; sa froide et implacable férocité reste une énigme. Celte femme est la parfaite associée de Valmont, son équivalent féminin, plus subtile, plus pervertie, surtout plus vindicative. Valmont serait capable de générosité; il renoncerait à la perte de Cécile dont il ne se promet pas une grande ivresse. Mme de Merteuil s'y acharne; elle veut que cette jeune proie soit dévorée, et cela parce qu'elle eut à se plaindre de M. de Gercourt, le fiancé, et que jamais elle ne pardonne une offense. Cette inexpiable rancune, cette soif de vengeance est son trait le plus saillant.

11 y en a d'autres. Elle est merveilleusement dissimulée; elle enveloppe de douceur ses machiavéliques ■combinaisons. Son ravissement est de tromper, de devenir par ruse la confidente de sa pire ennemie^ la conseillère de l'enfant qu'elle mène au déshonneur. « J'ai prêché Cécile sur la fidélité conjugale, écrit-elle, et lui ait dit du mal de Gercourt; par là, d'autre part, je rétablis auprès d'elle ma réputation de vertu et j'augmente en «lie la haine dont je veux gratifier son mari. J'espère arriver au but en lui faisant accroire qu'il ne lui est permis de se livrer à l'amour que pendant le peu de temps qu'elle a à rester fille. » Son travail corrupteur obtient un plein succès. Elle excite Fidolàtrie de Cécile; elle s'assure du même coup l'estime et la confiance de sa mère : « A mon réveil, je trouvai deux billets, un de la mère, un de la fille; et je ne pus m'empêcher de rire en lisant dans tous deux littéralement cette même phrase : « C est de vous seule que j'attends quelque consolation. » N'est-il pas plaisant de consoler pour et contre, et d'être le seul agent de deux intérêts directement contraires? Elle savoure ces intrigues; elle y manœuvre supérieurement; son expérience achevée,

jointe à sa vivacité d'esprit, à son « flair » de curieuse, lui livre les hommes; elle sait comment les prendre, comment les garder, et que pour les retenir, il faut se faire retenir par eux; toute la gamme des coquetteries lui est familière; elle en joue en virtuose.

Enfin — dernier trait — elle se dédommage de l'impuissance où elle est d'aimer autrement que par caprice, en s'offrant le spectacle de l'amour, en stimulant des passions qu'elle ne peut plus ressentir. En ceci elle ressemble à Valmont. Alliés ensemble et combinant leurs efforts, ils ont une puissance inouïe de dépravation. Ils érigent en système leur haine du sentiment, leur culte exclusif de la volupté, leur sécheresse d'âme. « J'occupe mes loisirs, dit Valmont, à composer une sorte de catéchisme à l'usage de mon écolière ». Et quand, une fois, ils ont sacrifié, avili la malheureuse fille, ils la balayent du pied, ils l'accablent d'un insultant et hautain mépris. Elle ne compte plus pour eux; c'est un objet cassé que l'on jette aux ordui^Ës. « Quand Gercourt ne pourra plus douter de sa déconvenue, écrit Mme de Merteuil, peu nous importe qu'il se venge, pourvu qu'il ne se console pas. » Ainsi, non contents d'avoir ravi sa pureté à Cécile, ils l'abandonnent avec indifférence aux représailles d'un mari déçu... Poussée à ce degré, la méchanceté devient hideuse. M. Nozière a arrangé tout cela; sa marquise de Merteuil n'est plus le monstre effrayant que Laclos châtie un peu puérilement, à la fin du livre, en lui envoyant une petite vérole qui la défigure. Ce n'est qu'une « femme du monde », sensuelle et vicieuse, très joliment silhouettée d'ailleurs, mais dont on ne sait pas pourquoi elle est si vaniteuse et si mauvaise. Le dramaturge n'a pu l'éclairer que d'indications insuffisantes et sommaires.

Il a également altéré Cécile. Il en fait une victime de Valmont. Evidemment elle l'est. Mais c'est une victime étrangement bénévole et qui n'oppose qu'une bien faible résistance à l'ennemi. Elle se défend à peine; elle

ui ouvre la place, par terreur, je le veux bien, mais une 'ois qu'il y est entré, elle ne l'en chasse plus, elle partage son plaisir. Valmont confesse dans ses lettres qu'il l'amène à toutes les « complaisances », et vous concevez ce que de sa part une telle expression signifie! Mme de Merteuil trace son profil : « Gela n'a ni caractère, ni principes. Jugez combien sa société sera douce et facile? Elle a une fausseté naturelle qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur. » Au fond, Cécile, c'est un Greuze; c'est la cruche cassée, ou la petite fUle qui pleure son oiseau mort; elle a toujours l'air étonné de ce qui lui arrive. N'empêche qu'elle profite de l'heure et du moment et rend les baisers qu'elle a reçus par surprise. Après s'être abandonnée aux transports de Valmont, elle écrit au chevalier de Danceny : « Je vous aime, je vous adore, je n'aimerai jamais que vous. » Et elle le croit! Et ses grands yeux sont pleins d'innocence! Cette inconscience, M. Nozière l'a atténuée. Et peut-être théâtralement a-t-il eu raison ; il a voulu que la figure de Cécile Volange fût le sourire, le coin d'idylle du drame : il fallait la purifier pour que notre sympathie s'y attachât. Aussi précipite-t-il le trépas de Valmont; il le fait surprendre par Danceny au sortir de la chambre de Cécile, puis tuer dans un duel immédiat. Valmont n'a pas le temps de se lasser de Cécile, ni Cécile de pardonner à Valmont et de prendre goût au péché. Le personnage se trouve de la sorte quelque peu banalisé, ramené au type traditionnel de l'ingénue, avec des nuances, cependant, que l'art souple et sincère de Mlle Marie Leconte a su exprimer. Regardez bien l'éminente comédienne dans la scène de séduction au troisième acte, si la bonne fortune de l'y revoir vous est ofîerte. Elle a des effrois, des pudeurs alarmées, des palpitements de pauvre petit oiseau effarouché, des égarements, des demi-abandons qui reconstituent, en leur entier, l'âme et le tempérament de cette fille trop impressionnable. C'est merveilleux de vérité, de mesure, c'est

un chef-d'œuvre d'interprétation intuitive. Les mêmes compliments sont dus à Mlle Rolly, chargée de personnifier la marquise de Merteuil; elle n'en fait pas une esquisse superficielle, elle descend jusqu'au tuf, et suggère ce qu'elle ne dit pas expressément. Cette création, venant après l'héroïne de Vers l'amour, de Gandillot, la place au premier rang. Mlle Nelly Cormon est une présidente absolument belle, un portrait de Nattier animé et vivant; elle a poussé de façon émouvante le cri tragique dont Mme de Tourvel accueille la fin du scélérat qu'elle adore. Mlle Garlier met un naturel délicieux au service de la danseuse Emilie : on n'a pas plus de grâces, et des grâces mieux déshabillées.

Du côté des hommes, je louerai l'aisance aimable de M. Dehelly, la chaleur de M. Dessonnes.

Valmont, c'était M. Grand. Que de périls dans ce rôle, où la force se doit allier à une élégance soutenue et légère! M. Grand possède la force; il lui manque la fleur de distinction et d'impertinence sans laquelle le personnage est incomplet. Mais — à l'exception de M. Le Bargy — je ne sais trop qui, parmi nos acteurs, aurait pu s'acquitter avec plus d'éclat d'une besogne si difficile.

En résumé, c'a été un régal... Nous le devons au remarquable talent, au tact littéraire, à l'esprit de M. Nozière, au zèle intelligent de ses interprètes, à la munificence royale et à l'affabilité de l'amphitryon. Nous serions bien ingrats de ne les en point — tous — remercier.

Comédie-Française : Amoureuse (reprise), comédie en trois actes.

Célébrer les mérites à' Amoureuse est un lieu commun. Nulle œuvre n'a exercé une plus profonde influence sur le théâtre actuel. La plupart des pièces jouées depuis quinze ans se sont inspirées d'elle. On l'y retrouve, ou dans le sujet, ou dans le développement des caractères. Elle renferme une matière psychologique si riche et si dense, que de chaque trait de son dialogue, on a pu, en le développant, tirer un ouvrage. Je ne saurais mieux la comparer qu'à ces essences puissamment concentrées, dont une seule goutte suffit à parfumer un grand vase... Elle ne contient rien d'inutile. Et ce qui fait son originalité, c'est que l'auteur ne se préoccupe point d'y introduire une thèse; il ne se pose ni en sociologue, ni en réformateur, ni en satiriste; il n'a qu'un souci : peindre des âmes. Mais il les crée, il les pétrit avec tant de force que ce qu'il n'exprime pas, il le suggère. Sa lucidité est si pénétrante, sa sensibilité si fine qu'elles éveillent Yidée^ et que sans le vouloir, presque sans le savoir, il devient moraliste et philosophe.

Qu'y a-t-il au fond de cette comédie, plus douloureuse qu'une tragédie? Le duel de deux cœurs, l'analyse d'un des éternels malentendus de l'amour. Les protagonistes choisis par M. de Porto-Riche, nous les connaissons ; il ne s'est pas lassé, avant et après Amoureuse^ de modeler leurs figures. Lui, c'est l'homme adoré, conscient et orgueilleux de son pouvoir, doué d'une sorte de fascination qui éveille les sympathies, excite les passions féminines; il se nomme Marcel dans la Chance de Françoise^ Renato dans V Infidèle , François dans le Passé. Elle, c'est la femme éprise, subissant la domination du mâle, résignée à soufîrir, mais capable, quand la souffrance est trop aiguë, d'un mouvement de désespoir ou de révolte; elle se nomme Françoise (si elle n'est encore que passive), Vanina ou Dominique (si elle s'insurge). Tels sont les deux adversaires, pour ne pas dire les deux ennemis : la femme qui aime, l'homme qui se laisse aimer. Et cet homme par la coquetterie, la ruse, le mensonge, le goût, de tromper, est une femme. Et cette femme, par la loyauté, le courage, la fermeté, la sincérité, est un homme. Aucun d'eux ne possède proprement les qualités ou les défauts de son sexe. Cette intervention est encore une singularité du répertoire de M. de Porto-Riche, et qui donne à ses personnages comme un air de parenté. Evidemment l'écrivain a une vision un peu spéciale des choses de l'amour; mais pour lui être particulière, elle n'est pas à ce point exceptionnelle qu'elle reste en dehors de l'humanité. Au contraire, les héros et les héroïnes de ce théâtre vivent d'une vie très générale ; nous nous mirons en eux; nous les avons coudoyés, aperçus, sinon incarnés nous-mêmes. Leurs paroles et leurs gestes frémissent dans nos consciences. Il n'y a pas eu, depuis Racine, un art plus suggestif, plus intuitif. Or, tout cela, Amoureuse le réalise avec une plénitude, une vigueur à la fois et une souplesse, enfin avec une autorité d'exécution magistrales.

Etienne et Germaine Fériaud forment un couple typique.

Etienne a dépassé la quarantaine; Germaine n'a pas atteint la trentaine. Ils se sont unis un peu par surprise. Elle avait dix-huit ans, lorsqu'il a demandé sa main, non pour lui, mais pour le compte d'un ami, Pascal Delannoy ; elle a évincé le soupirant et retenu l'ambassadeur; de celui-ci émane le rayonnement don-juanesque dont M. de Porto-Riche se plaît à doter ses séducteurs. Il avait beaucoup vécu et de toutes les manières; le mariage lui apparaissait comme le port au navigateur vieilli qui s'y repose de ses campagnes. Germaine y aborde dans des dispositions très différentes : elle est neuve, impatiente de jouir de la vie; ses appétits se concentrent sur un objet unique : l'époux qu'elle a élu et qu'elle aime infiniment, exclusivement, goulûment... Du désaccord entre cette jeunesse et cette maturité, entre cette ardeur impétueuse et cette ardeur ralentie, entre cette passion acsapareuse et ce libertinage capricieux, naît le drame. Une émotion intense en jaillit; elle provient non des complications de l'intrigue, mais de la vérité des sentiments; sa source est intérieure. L'époux, l'épouse, l'ami, Itémoin amer d'un bonheur qui s'est édifié sur les ruines iu sien propre, ces trois êtres torturés, 1 auteur les dissèque; son scalpel met à nu les fibres de leur sensibilité,

t son génie créateur les anime, les fait vivre. Il n'est pas 5ans intérêt de se pencher vers eux et de les examiner la

oupe en main. On a écrit des volumes sur Alceste... Les personnages d'Amoureuse ne prêtent pas moins à la ^lose... Et ils sont tous de même, par leurs conditions l'existence, par leur façon d'être et de penser, plus près ie nous.

« Ah! que je suis fatigué? » C'est le premier mot l'Etienne, quand il entre en scène. Il est las en effet, rassasié et déçu. Il éprouve le vague ennui d'une coquette

rop adulée et pour qui les hommages de la galanterie l'ont plus de ragoût. Etienne est l'homme-courtisane,

homme-fille. Il plaît aux femmes, il le sait, et s'ingénie i allumer en elles, par de savantes manœuvres, la curiosité

et le désir; il joue ce jeu sans effort, il obéit au penchar de sa nature, à une sorte d'instinct infaillible... Pascal 1 lui dit : « De ton passé de libertin, tu as gardé avec le femmes des allures, des façons, des coquineries qui pro voquent l'amour, et à sa suite la jalousie. » Ces succè multipliés, l'habitude qu'il a de vaincre le rendent fal Fatuité énorme, monstrueuse, offensante et qui donn envie de le gifler... « Je n'ai pas de chance, gronde-t-i] elles m'aiment toutes... » Si on le complimente d'avoi des cheveux abondants et bouclés, il répond : « Ce qu'il m'ont fait d'ennemis!... « Et comme son ami Pascal, 1 comparant à une « cocotte » que les regards suivent dan la rue, ajoute : « Heureusement que tu n'es pas vénal >: Etienne s'écrie : « Ah! mon ami, j'aurais pu gagner de millions. » Ses anciennes maîtresses le persécutent Mme de Chazal voudrait qu'il louât le petit entresol rede venu libre où il la recevait jadis : « Il est libre, il a de 1 veine! Il se refuse à Mme de Chazal. Et à Mme Henric qui soupire, elle aussi, après ses faveurs, il donne insc lemment un numéro de tramway, le numéro 53... Quel] attende!... Un sultan dont les favorites se disputent 1 mouchoir ne serait pas plus méprisant. Et ces imperti nences^ ces provocations, ces roueries, il en use envers s jeune femme; il se plaint d'être accaparé par elle et fait en sorte d'aiguillonner sans relâche ce sentimen Regardez-le bien. On dirait d'un gros chat s'amusai d'une souris. Il a des feintes, des froideurs, des retoui de gentillesses, des brutalités, des inégalités d humei favorables à entretenir la fièvre passionnelle. L'amoi meurt d'une trop parfaite quiétude. Plus sûre d'Etienn Germaine l'aimerait avec moins d'emportement; il pren plaisir à agacer, à aviver ses soupçons; il fuit, poi l'obliger à courir; il lui impose la tâche de poursuivi une conquête qui n'est jamais achevée. Tout est toujoui à recommencer... « Tu es un amant, tu n'es pas un mari murmure-t-elle en se blottissant dans ses bras. Elle devine traître, et s'accroche à lui, justement parce qu'

lui échappe. « Mens-moi un peu, tu ne me fais plus de tes chers mensonges. » Et il ne laisse pas d'être flatté d'une si complète victoire. « Si je ne t'avais fait souffrir, que de choses charmantes n'auraient pas été dites. »

Il se montre donc condescendant et quelque peu dédaigneux à l'égard de Germaine; mais il est en outre dur, méchant, agressif; il cherche constamment l'occasion de la blesser; l'importunité d'une tendresse trop absorbante ne suffirait pas à expliquer sa cruauté. Il y a autre chose. Qu'y a-t-il?... C'est ici que l'observation de M. de Porto-Riche devient tout à fait clairvoyante. Etienne en veut à Germaine non pas de ce qu'elle l'aime trop, mais de ce qu'il l'aime plus qu'il ne souhaiterait l'aimer ; il est secrètement humilié de sa faiblesse, et il se venge... Lui, l'homme à bonnes fortunes, qui prenait et n'était pas pris, cette fois — qu'il l'avoue ou non — est vaincu. C'est un fait. Le frôlement de la robe de Germaine, son baiser, l'ensorcellement de ses caresses le grisent. Il succombe. Il se ressaisit après la chute, il s'en relève avec une sorte de dépit exaspéré, qui le précipite aux pires violences de langage. En somme c'est lui le plus faible; il s'en aperçoit : d'où sa rancune. Il méditait d'aller en Italie assister à un congrès médical. Germaine, tout en feignant de l'engager à partir, l'a retenu. Quand sonne l'heure des explications, il énumère les petits pièges que lui a tendus sa subtilité féminine, et dans lesquels il a trébuché : « Tu me donnes des avis excellents, mais tu t'arranges pour que je ne puisse pas en profiter. Tu me fais changer d'idées. Tu me mets dans un état d'esprit contraire aux conseils que tu me donnes et propice aux vœux intimes que tu n'oses formuler. » Oui, c'est elle la plus forte... Elle le vainc par la volupté, et par la dou- 2eur, et par les larmes ; mais en même temps elle allume l'incendie. L'orgueil du mari se redresse : pour se soustraire au joug, il accomplit un effort véhément... Etienne 3st odieux, grossier, féroce envers Germaine, afin de se Convaincre qu'il la hait. Il voudrait efTectivement la haïr,

mais il ne le peut ; et l'obscure certitude qu'il a de l'a mer le rend fou... Il déchire de ses doigts, il piétir comme un enfant rageur ce bonheur conjugal où il e emprisonné ; il prononce les paroles irréparables « Trompe-moi, trompe-moi donc! » Car il va, dans j fureur, jusqu'à cette solution extrême: il jette sa jeur femme à l'amant qui rôde, à ce Pascal repoussé naguèr avide de représailles. Dès que l'adultère est consomm il s'éveille, il voit clair en lui; sa jalousie soudaine, douleur d'une trahison qu'il a stupidement provoqué lui montrent qu'il n'est point libéré et que vraisembl blement il ne le sera jamais. Il se sent triste à mouri mais apaisé. Sa détresse morale, la pitié qu'il a de lu même (et non pas de Germaine — notez bien ceci) Tam nent au pardon.

Telle est la courbe de ce rôle, un des plus étrangeme vivants et complexes qui soient au théâtre. Pour < rendre les nuances, il faut dans quelque mesure lui re sembler, en restituer l'illusion intellectuelle et presqi physique; en avoir le sourire, l'ironie persifleuse et cet grâce de séduction dont l'enveloppement est irrésistibl et ce je ne sais quoi de cynique, d'irritant, cette odeur i corruption que les femmes les plus honnêtes ne peuve respirer sans un peu de trouble. M. Grand est aux anl podes du personnage; avec la meilleure volonté du mond il le dénature. Il n'a pas l'aisance amère et blasée > M. Dumény, le charme félin, la perfidie spirituel de M. Guitry; les qualités qui le servent ailleurs, deviennent nuisibles; sa fougue romantique ignore 1' ténuation des demi-teintes; il manque à un deg incroyable de légèreté; au lieu d'arriver, par gradatior à l'explosion finale et de dessiner l'évolution qui le co duit de l'énervement à la colère, il bout tout de suite, tape comme un sourd, il crache l'invective. Son interpi tation est un contre-sens perpétuel; elle altère l'ouvra^ le rend dans une certaine mesure incompréhensible glace et paralyse la partenaire chargée de lui donner

•éplique. Dans cette pièce, dans ce long duo, il importe pe l'homme et la femme correspondent, qu'ils jouent

nsemble, puisqu'ils réagissent l'un sur l'autre. La figure ie Germaine n'est intelligible que si celle d'Etienne revêt

xactement la physionomie que l'intention de l'auteur lui 1 imprimée.

A bien la considérer, qu'est-ce que Germaine? On s'est souvent mépris sur son véritable caractère. On se la représente comme une petite femme perverse, habile à surexciter les sens émoussés d'un homme plus âgé p'elle. Elle n'est rien moins que cela. Elle n'a pas pour leux sous de vice; au bout de huit ans de vie conjugale, îUe conserve des naïvetés, des candeurs de jeune fille;

e développement de sa sensualité est dû à l'attachement très vif que son mari lui inspire (et sans doute celui-ci, ivec son expérience et son goût du libertinage, a-t-il aidé i cet épanouissement) ; elle l'aime de tout son cœur et de tout son corps, comme une femme saine et bien portante doit aimer — comme la reine Victoria aimait le prince A^lbert ; — en elle l'amour sentimental et l'amour physique se confondent; mais ce dernier, malgré tout, reste au second plan. N'en doutez pas, elle est très pure. Tout le démontre. Ecoutez-la, répondant aux pessimistes et tarjuines réflexions d'Etienne.

— Nous nous séparerons un jour, dit-il.

— Oh ! ça, n'y compte pas. Quoi que je fasse, quoi que tu fasses, je serai là, près de toi, dans ta maison, à tes côtés, quand même, comme un petit crampon... Même vieille en cheveux blancs... Je t'ai dans le sang...

Ce langage exprime la tendresse encore plus que le désir. Et de même, ses câlineries, ses interrogations quasi enfantines: « M'aimes-tu?.,. Je te plais? » sont plutôt d'une fillette amoureuse que d'une épouse courtisane. Elle est, elle a la ferme volonté de lui demeurer fidèle : « En aucun cas, je ne serai votre maîtresse, mon bon Pascal, » déclare-t-elle ; et l'on devine que l'idée d'une trahison possible de sa part lui semble inconce-

vable. Les reproches qu'elle adresse à ce mauvais su] d'Etienne sont imprégnés de bonté, d'indulgence: « 1 parles toujours du bonheur que tu donnes, jamais (, bonheur que tu reçois... » Il la froisse, il l'offense; ell souffre de ses duretés, elle n'en conserve point de ra]| cune ; elle les oublie ; un regard, un mot gentil les effac et puis l'intolérable vanité d'Etienne ne la choque p outre mesure, parce que le sentiment qu'il a de sa vale séductrice, l'attrait qu'il exerce sur les autres femme justifient la passion inouïe qu'elle lui voue et lui don; plus de prix. S'il n'y avait, d'elle à lui, qu'un lien sensut il n'aurait pas attendu, pour se briser, huit longu I années d'indifférence agressive.

Joignez qu'elle s'occupe fort peu des travaux scieni fiques, de la carrière, des ambitions de son mari, d choses sérieuses et pratiques de la vie : elle a, comr Nora, une cervelle, des gazouillements, des sautillemen d'oiseau. Tout cela n'est pas d'une femme raisonnable mûrie. Germaine a des côtés d'ingénue. C'est cet aspe du rôle que Mlle Marie Leconte, l'adaptant intelliger ment à son tempérament, à ses moyens physiqu d'expression, aux grâces délicates de sa personne, s'f appliquée à mettre en lumière. Elle y déploie sa sponl néité, sa gaieté tendre, sa délicieuse sincérité... Mais < comprend aussi l'embarras que lui causait l'allure cor muniquée par M. Grand à Etienne... Les tenaces illusioi de la petite épouse ne s'expliquent que par le charn fascinateur du mari, par ses alternatives de câlineries de rudesses; et c'est ainsi qu'il l'a si longtemps maint nue dans l'erreur; il s'est amusé d'elle, la rassura quand il la voyait trop alarmée, l'alarmant à plaisir lor qu'il la voyait trop rassurée, tenant en haleine, par ^ perpétuelles coquetteries, ce cœur palpitant. Etienne été un très bon comédien, surtout un comédien tr souple. Avec l'interprétation de M. Grand, la psycholog du personnage s'effondre, et par contre-coup, la compr hension du rôle de Germaine est gravement obscurcie.

Ainsi se comportent les deux époux durant la première moitié de l'ouvrage. Soudain, ils se transforment. Le voile qui aveuglait les yeux de Germaine se déchire ; elle regarde en face la vérité ; l'homme qu'elle adorait déclare ne l'avoir jamais aimée. Il fait la hideuse confession de son hypocrisie, il s'en vante. La tendresse qu'il lui témoignait? Mensonge... Ses caresses? Complaisance envers une femme énamourée. Le plus curieux, c'est que s'il mentait en protestant de son amour pour Germaine, il ment encore en niant cet amour ; car, bien au fond de lui-même, il le ressent et s'apercevra tout à l'heure qu'il lui est impossible d'en guérir. Mais il se trompe lui-même, de bonne foi. Et Germaine n'est pas en état de s'orienter parmi ces replis psychologiques. Elle se trouve devant un aveu précis, qui détruit le rêve qu'elle avait lentement, pieusement édifié. Brusquement, sans transition, l'ingénue devient femme. La transfiguration s'accomplit au cours de la fameuse et terrible scène du second acte.

Et voilà la beauté tout ensemble et la difficulté de ce rôle. Il se compose de deux personnages grefîés l'un sur l'autre : l'épouse irréprochable et même un peu candide, ignorante des réalités; l'épouse désabusée, qui se prostitue par colère et désespoir, sans cesser moralementd'être pure. On sait quelles étapes la précipitent à cette chute. L'orage monte, grossit. C'est un des combats les plus poignants, les plus âprement menés qui existent au théâtre. Les forçats s'arrêtent un instant de traîner leurs boulets; ils se montrent le poing et s'injurient; le fiel amassé en eux déborde; chaque parole est une blessure; chaque phrase énonce un grief, et la pire des misères, c'est que ces griefs sont légitimes et que les deux adversaires ont raison. Les répliques se croisent comme des épées. A tous les coups, le sang gicle.

— J'étouffe, dit le mari. Ma liberté, je la vole ; je la tiens de ma cruauté; j'ai toujours l'air coupable quand je suis content. Ma vie se passe à vouloir t'échapper, la tienne à vouloir me ressaisir. Je mens pour avoir la paix.

— Quand on est aussi lâche, on n'est pas à plaindre.

Il lui reproche son ardeur amoureuse. Devant tant d'infamies et tant d'ingratitude, elle ne se contient plus.

— Alors, parce que je suis ta femme je ne dois pas t'aimer! On devrait dire aux jeunes filles que l'amour e1 le mariage sont deux choses différentes. Elles choisiraieni avant, ou elles feraient comme vous : elles aimeraien! d'abord et se marieraient ensuite.

(Ces mots servent d'épigraphe aux théories de M. Léon Blum. Que de romans, que de drames en sont issus !)

Et Germaine s'émeut; ses pleurs coulent; elle proteste de son adoration sans limite, de sa bonne volonté; elle mendie un regard, un geste; il pourrait la reprendre, i la repousse; il est inexorable; il retourne le fer dans h plaie. Il ne l'aime pas. A aucun moment il ne l'a aimée. Quelle révélation! Quelle honte! Et comment l'endurer • La mort est préférable à un tel supplice. L'abominable Etienne s'apitoie, non sur elle, mais sur lui; il frémil de crainte à l'idée d'un suicide qui le déshonorerait.

— Tiens, tu ne vaux pas la peine que je me tue; ui homme te débarrassera de moi !

— Il ne suffît pas de vouloir tromper son mari, il faul en avoir envie.

L'amant est là. tout prêt: Pascal, l'ancien fiancé dédaigné.

— Console ma femme, j'en ai assez. Je te la donne. Ceci, c'est l'outrage, le défi suprêmes... Germaine s'offre

à Pascal, comme elle s'ofîrirait au premier venu. Et loi sent bien qu'elle ne cède à ce vertige que parce que touli réflexion est abolie en elle par la rage de l'amour méconnu, humilié, par le besoin immédiat d'assouvir s. vengeance.

Dumas avait reculé devant la nécessité logique de cett< situation. Francillon s'arrête au seuil de l'adultère ; il esl vrai qu'elle n'y est pas poussée d'une main si brutale. L'audace de M. de Porto-Riche effaroucha le public de 1891. Le troisième acte d'Amoureuse suscita des résis-

tances; on n'admit pas la vraisemblance d'un rapprochement entre deux êtres qui venaient de se déchirer si affreusement. Et nous concevons les raisons déterminantes que l'auteur peut invoquer à l'appui de sa solution :

Etienne est touché à la fois par l'aiguillon de la jalousie (il prend conscience de la profondeur insoupçonnée de sa passion pour Germaine); par l'éclosion d'un sentiment tout nouveau (la miséricorde, la bonté, l'indulgence due aux défaillances humaines) ; enfin par la notion de justice (il se dit que la faute de Germaine, c'est lui qui en est responsable, et qu'il n'a pas le droit de lui en tenir rigueur)... Voilà pourquoi il pardonne.

A ce dénouement généreux, il est permis d'opposer une objection, qui, avouons-le, ne manque pas de solidité. Elle est tirée de la psychologie même du personnage:

Etienne nous apparaît, dès le début de la pièce, comme un être effroyablement orgueilleux et fat. Il est vain de ses succès, de son prestige, de sa royauté parmi les femmes. Or l'opinion avantageuse qu'il a de soi vient de subir une douloureuse meurtrissure : — il a essuyé — et dans quelles conditions! son premier échec. Un homme de cette espèce ne supporte point une telle blessure d'amour-propre. S'il doit souffrir, il choisira de deux souffrances la moindre, et préférera se séparer d'une femme dont la présence lui rappellera éternellement son humiliation... Donc il ne devrait pas pardonner.

Oui, mais un autre élément encore intervient dans ce petit problème. Et je suppose que M. de Porto-Riche, s'il était obligé de se défendre, ne le négligerait pas :

Qu'Etienne soit capable d'une certaine noblesse d'âme — c'est possible ; qu'il soit vaniteux, — c'est indéniable. Ce dont nous sommes sûrs, c'est qu'il est, par-dessus tout, égoïste. Il l'est avec férocité, avec frénésie... Sa conduite, ses discours n'ont que ce mobile... Il déteste ce qui gêne la satisfaction de ses besoins naturels... L'idée

ne lui viendrait pas de les contraindre pour créer, autour de lui, un peu de joie... Il reste inaccessible à la possibilité du sacrifice ; cela ne lui entre pas dans 1 entendement... Sa soif d'indépendance... égoïsme... Son appétit de repos... égoïsme... Son désir de gloire et de travail... égoïsme... Le propre de 1 égoïsme est de cédera l'instinct... Un impérieux attrait sensuel l'entraîne vers Germaine. Il obéit à cette impulsion. Il ne songe nullement à elle; il ne s'occupe que de lui seul.

J'ajoute que tous les personnages de l'ouvrage sont marqués du même trait. Egoïste, Germaine, qui subordonne tyranniquement à son plaisir personnel les goûts, les intérêts, la santé du mari... Egoïste, Pascal, qui abuse d'une minute d'affolement pour souiller la femme qu'il convoite et sait ne pouvoir conquérir... Tous égoïstes... jusqu'aux personnages épisodiques, jusqu'à cette Catherine Villiers si prudente ménagère, si bonne administratrice de sa fortune. L'ouvrage est une peinture achevée de l'égoïsme, fleurissant dans tous les milieux, et dans tous les caractères. Par là encore M. de Porto-Riche est un précurseur. Les innombrables pièces où l'énergie individuelle se trouve exaltée et qui ont pour fondement le « droit au bonheur « sont les filles d'Amoureuse. En écrivant cette comédie, il a créé une école. j

Pourtant une nuance le sépare de ses disciples. Il n'approuve pas, il reste neutre, il demeure confiné dans son rôle strict d'observateur. Il ne dit point: « Voilà corn- ^ ment l'humanité doit être. » Il dit: « Voilà ce qu'elle est. » j Et de cette simple constatation, s'exhale une acre odeur j de tristesse et d'amertume. Amoureuse a la sobriété, ' l'austère raccourci des classiques. Félicitons la Comédie d'avoir recueilli le chef-d'œuvre d'un maître qui est — après Victorien Sardou — le doyen, le jeune doyen de la scène française.

Louons-la aussi de persévérer dans cette voie des belles reprises qui enrichissent son répertoire moderne. Peu à peu, toutes les pièces contemporaines de haute valeur

î'y classeront; et j'espère que nous y verrons un jour figurer le Prince d'Aurec, la Course du flambeau, la Bobe ''ouge, Amants^ Conte d'Aç^ril, le C/iemineau, la Dernière Idole ^ peut-être Maman Colibri ou la Femme nue^ et le théâtre entier d'Edmond Rostand...

J'ai essayé d'indiquer les complexités et les contrastes qui rendent l'interprétation du personnage de Germaine si malaisée. Il faudrait presque deux actrices pour en traduire avec une égale intensité les deux aspects successifs. Mlle Marie Leconte y a versé les ressources de son grand talent; exquise au premier acte, on eût souhaité qu'elle eût au second une force un peu plus concentrée; mais au troisième, la vérité de son accablement douloureux, la sincérité de son accent nous ont émus. N'oublions pas qu'elle avait à lutter contre son compagnon de chaîne et de scène... Dans un duo, quand le ténor crie, la chanteuse est obligée de crier. Enfin... Passons condamnation sur l'erreur du malheureux M. Grand.

Les autres rôles ont été bien tenus. M. Duflos prête à Pascal une cordiale et mélancolique physionomie; il est excellent. Mlle Maille n'avait qu'une silhouette à esquisser; elle y montre une grâce souriante et de l'esprit. Mlle Provost a toujours son aisance et son élégance habituelles. Et Mlle Devoyod compose avec netteté la figure de Catherine, l'actrice prévoyante, économe et bourgeoise.

Théâtre Sarah-Bernhardt : La Belle au Bois Dormant, féerie lyrique en cinq actes (en collaboration avec M. Henri Gain).

La nouvelle œuvre de MM. Jean Richepin et Henri Gain s'intitule « féerie lyrique ». C'est le nom qui lui convient, puisqu'un ingénieux dramaturge à l'imagination picturale et un poète au cœur toujours jeune y ont collaboré. Elle est « féerie » par l'éblouissement un peu naïf des décors, le luxe un peu criard des costumes, l'abondance de la figuration, et la présence sur la scène de quelques dames du corps de ballet. (A de certains moments, on a pu se croire transporté dans le théâtre voisin, de l'autre côté de la place.) Elle est « poème » par l'éclat du verbe, la fraîcheur des épisodes, la noblesse et la pureté de l'inspiration... Dans son ensemble, l'ouvrage a plu. On y a pris un plaisir très vif, qui s'est affaibli légèrement vers la fin de la soirée. Mais le succès était acquis... Vous savez ma doctrine. Le public adore les pièces en vers à condition qu'elles chantent harmonieusement à son oreille et soient intelligibles.

[en

Ce qui l'a séduit d'abord dans la Belle au Bois dormant, c'est l'évocation d'un vieux récit dont toutes les cervelles enfantines ont reçu l'empreinte. Nul ne résiste à ce charme. Perrault est le magicien qui donne un corps à nos premiers rêves et étanche notre soif du merveil- it leux. Que dis-je? du nom de Perrault les enfants ne s'en la: soucient guère; ils l'ignorent; mais ils vivent familièrement dans le monde qu'il a créé, avec ses bonnes et ses méchantes fées, avec ses princesses. Et je n'ignore pas qu'il n'a rien créé du tout, et que les fables qui composent son recueil sont pour la plupart antérieures à lui, quelques-unes contemporaines des Egyptiens, des Grecs, des Hindous. Mais il les conte si bien! En les narrant, il les rajeunit, comme La Fontaine fait des apologues d'Esope; il y verse sa grâce, l'élégance d'une langue limpide et franche, dépouillée de toutes superfluités, aiguisée de fines malices (car le bon Perrault était gaulois)... Cette agréable simplicité, MM. Jean Richepin et Henri Gain auraient voulu, j'en suis sûr, s'ils n'eussent consulté que leurs préférences, la respecter entièrement, nous en donner l'illusion. Ils ont craint qu'elle ne semblât trop nue et n'emplît pas suffisamment la vaste scène de Mme Sarah-Bernhardt; et puis, leur amour-propre d'auteurs exigeait qu'ils fissent œuvre d'invention personnelle et brodassent des fleurs sur un canevas devenu banal; ils se sont dit qu'il fallait apporter un aliment à la curiosité des spectateurs pour l'empêcher de s'endormir à l'exemple de la jolie princesse et que le seul moyen de la tenir éveillée était de multiplier les événements, de préciser, de développer les figures du héros et de l'héroïne; enfin, qu'un ouvrage de ce genre, sous peine de s'abaisser au rang de vaine amusette, devait être imprégné de philosophie et contenir un symbole...

Dès le prologue, nous voyons poindre l'intention de MM. Jean Richepin et Henri Gain. Il se déroule dans le royaume des bêtes; il a pour acteurs des grenouilles, une pie, un hibou, doués de la parole, et capables

'exprimer en une langue élevée et pittoresque des idées énérales. Les grenouilles (très gentilles les grenouilles, vec leurs rires clairs et leurs gais sautillements; — lais, grands dieux! que ces rôles doivent être itigants à jouer) s'informent de ce qui se passe ans la forêt. Quelles sont les nouvelles?... Que disent es feuilles? Mme la Pie déplore leur silence; elle y diserne une preuve de l'assombrissement de l'univers. Et A. le Hibou surenchérit : il donne l'explication de cette lîligeante tristesse :

S'il semble aujourd'hui mort, ce monde merveilleux.

C'est que d'une sagesse un peu trop assagie,

Les hommes ont cessé de croire à sa magie.

Il faut avoir gardé des oreilles d'enfant

Pour ouïr la chanson du féerique olifant,

Traînant par les échos ses plaintes étouffées.

Pour voir au clair de lune apparaître les fées,

Soiis leurs voiles en fils de la vierge flottants,

Et dans leurs robes d'air tissu couleur du temps.

Il faut avoir la foi naïve et pure en elles,

La foi fervente qui du cœur monte aux prunelles,

La foi qui, renouant les antiques accords,

A leur âme toujours présente donne un corps.

Car elles vivent ; car la nature en est pleine ;

Car la brise fleurant les fleurs, c est leur haleine;

Car la flamme des vers luisants, des feux follets.

C'est leur regard ; car l'eau courante aux ruisselets,

Les doux bruits chuchotant dans l'herbe et les ramures,

Tous les soupirs, tous les frissons, tous les murmures,

C'est leur voix; et dans tout ce qui palpite, on sent

Leur être aérien qui vous frôle en passant.

Ce sont d'éloquents discours. Toutefois il est nécesjaire que l'action s'engage. Le seigneur Olibrius, direc- ;eur du protocole du roi d'Azur Prospero X, s'avance un papier en main. Il vient officiellement, de la part de son naître, qui croit encore aux fées, les convier au baptême l'une jeune princesse, née de la veille. Les trois fées de a forêt (elles étaient sept dans le conte de Perrault)

acceptent l'invitation. La vilaine Carabosse, surgissar d'entre les roseaux du marécage, demande à se joindre elles. Olibrius, effrayé de sa laideur, la repousse. EU forme le projet de se venger d'un si outrageant mépris Effectivement le jour du baptême, elle adresse à l'enfan sa sinistre prophétie :

Princesse dont le cœur aura des désirs fous

Si jusqu'à tes seize ans, tu ne vis pas obscure

La rose de tes jours mourra d'une piqûre. 1

Les seize ans sont révolus... Ici se placent deux ta^ bleaux exquis, les meilleurs de l'ouvrage, neufs par i< détail, et néanmoins dans la couleur du vieux conte, h complétant, le prolongeant, si j'ose dire, ne le dénaturant pas. Je suis sûr que Perrault les eût signés. Li princesse est enfermée à l'intérieur du château, étroitement surveillée, protégée contre le danger mystérieu> qui la menace. Elle languit, elle soupire après U liberté, la lumière. Profitant de l'absence du gouverneur, elle surgit, suivie de ses onze compagnes, captives comme elle. Et rien n'est plus délicieux à voir que le troupeau de ces douze Agnès, d argent vêtues, se tenant par la main, chantant et dansant des rondes, échangeant des réflexions ingénues. Le monde extérieur leur est lettre close; n'ayant pu y pénétrer elles le devinent. Elles ont observé que des pigeons causaient, et se caressaient en haut du toit. Quels secrets ces innocents volatiles pouvaient-ils bien se confier? Elles imitent, elles interprètent leurs doux roucoulements :

...En pigeon, je ne suis pas très forte, Mais dans leurs mots obscurs, ce que j'ai cru saisir, C'est qu'à leurs entretiens ils prenaient grand plaisir.

Et la princesse, plus subtile que ses sœurs — parce que c'est la princesse, — donne une explication qui n'explique rien. C'est ce qui en fait la grâce.

Mais ce qu'il signifie, C'est des choses, des tas de choses de la vie. Qu'on nous cache, à propos desquelles on nous ment. Et qui sont tout de même, et qu'il serait charmant De connaître, et qui font qu'en cet instant vers elles. Dans la nuit de mon cœur je sens pousser des ailes ! Ah! ces ailes, pouvoir leur donner libre essor!

M'envoler par-dessus ces murs!

Une échelle est appliquée contre le mur terrible. Elle m gravit les degrés, monte lentement vers le ciel, in- {uiète, mais résolue. Et les onze fillettes demeurées prisonnières, à genoux, les mains jointes, tremblantes i'effroi, contemplent cette ascension. De tout cela 'ayonne une impression liliale dont nous avons été pélétrés. Un souffle de poésie nous a frôlés en cet instant, 3t doucement rafraîchis...

L'acte suivant n'est pas moins aimable. Il nous conduit dans les greniers du château, auprès de la fileuse. Rappelez-vous les lignes cordiales de Perrault : « Il arriva que la jeune princesse, courant de chambre en chambre, alla jusqu'au haut d'un donjon, dans un petit galetas où une bonne vieille était à filer sa quenouille. Cette bonne femme n'avait point ouï parler des défenses que le roi avait faites de filer au fuseau. — « Que faites-vous là, ma « bonne femme? dit la princesse. — Je file, ma belle « enfant, lui répondit la vieille, qui ne la connaissait pas.

— Ah! que cela est joli, reprit la princesse. Com- « ment faites-vous! Donnez-moi, que je voie si j'en ferai « autant. » Elle n'eut pas plus tôt pris le fuseau que comme elle était trop vive, un peu étourdie, et que d'ailleurs l'arrêt des fées l'ordonnait ainsi, elle s'en perça la main et tomba évanouie... » Les auteurs de la pièce ont pensé, non sans raison, que ce fait divers serait plus attachant, s'il se doublait d'une petite aventure sentimentale, et que l'on s'apitoierait plus volontiers sur le sort de la princesse si on la savait amoureuse. Au reste, le théâtre ne peut se passer d'amour... Ils ont donc résolu que la

bonne vieille de la tour aurait un fils; que ce fils, nomm Landry, serait poète et le plus gentil du monde; que 1 hasard des vagabondages de la jeune princesse les fera tous deux se rencontrer, et qu'instantanément ils s'épren draient l'un de l'autre.

En effet, la vieille (c'est Mme Judic, qui ne fut jamai plus tendre et plus maternelle) file au rouet, en fredon nant une dolente chanson de guerre; le gars Landr apparaît, tenant une brassée de lis qu'il vient de cueillir (C'est Mme Sarah Bernhardt, qui n'eut jamais une allur plus fringante, un timbre plus juvénile... Elle vous des façons de s'asseoir en équilibre et de croiser le jambes sur le dossier des fauteuils!...) Le cœur de C' Chérubin déborde d'une confuse tendresse; il a besoii d'aimer; il est amoureux de l'amour. Et voici que s'offri l'objet auquel il aspire inconsciemment... Une foruK blanche et fluette se profile sur l'azur^ dans l'encadrement d'une ogive... C'est la princesse... Et ce que le; colombes tout à Theure roucoulaient au bord du toit, ce; enfants se le disent : éternel duo, mille fois transcrit pai tous les poètes, et que l'on écoute avec ravissement quand l'expression en est sincère; car il n'est personne dans la foule, qui ne se souvienne de l'avoir chanté et n'} retrouve l'écho de sa propre émotion. Landry, la princesse ne s'étaient jamais vus. Pourtant ils n'hésitent poin à se reconnaître. Il s'écrie :

O voix d'extase et de douceur!

C'est elle, j'en suis sûr. C'est elle! C'est ma sœur!

Elle répond :

Celui qu'imaginait ma songerie obscure, De jeune fille, c'est en toi qu'il prend figure. Et tu deviens soudain vivant, réel, prouvé, L'ami que je cherchais et que j'ai retrouvé.

Tout prouvé qu'il puisse être, Landry sent la nécessité d'affirmer ses talents; il entonne, en l'honneur de la

poésie, un dithyrambe où triomphe la virtuosité de M. Jean Richepin. Ce ne sont, si vous voulez, que des lieux communs (comme le Lac de Lamartine, d'ailleurs, ou la Tristesse d'Olympio]^ mais ciselés dans un métal magnifique et sonore :

Quels rois ont jamais pu ce que peut le poète? Il est le possesseur de tout ce qu'il souhaite. Ce qu'il veut pour demain, il l'a dès aujourd'hui; Au moment où son vers l'évoque, c'est à lui. Fùt-il pauvre, dans son opulente misère, De tous les superflus, il fait son nécessaire. Les riches ont beau dire, il est plus riche qu'eux.

Et la « voix d'or » de Sarali devient « voix de bronze », la période s'arrondit, s'élance en gerbes nombreuses, retombe, rejaillit en bouquets... C'est une superbe pyrotechnie :

O vous ! les fortunés, qui le traitez de gueux,

Sur vos biens de rapine et que vous croyez vôtres,

Il prélève sa dîme avant toutes les autres,

De la forêt, du pré, du verger, du sillon.

Dont vous êtes la taupe, il est le papillon.

L'or du couchant dans les saphirs verts des ramures,

Le soir et ses senteurs, l'aurore et ses murmures,

La vision, le son, le parfum, la couleur,

Tous ces oiseaux divins, il en est l'oiseleur.

Ingénu braconnier, qui braconne sans crimes.

Il les prend dans leur vol aux mailles de ses rimes,

Il s'en fait des bijoux, des joyaux, des émaux,

Dont il brode l'azur et la pourpre des mots ;

Et ce tas effrayant d'or et de pierreries.

Dont sa seule parole engendre les féeries,

Il en est le seigneur unique et tout-puissant,

Dieu de cet univers qu'il crée en le pensant.

La princesse est éblouie. On le serait à moins. « Se peut-il, murmure-t-elle, qu'un tel trésor t'appartienne? » Landry, à qui cette interruption opportune permet de

reprendre haleine, achève en heauté, sur un point d'orgue retentissant, ce somptueux morceau de bravoure :

Il ne m'appartient plus. Ma richesse est la tienne. Que tu l'acceptes, c'est le plus cher de mes vœux! Fais-en ce qu'il te plaît, des jouets si tu veux ! Dépense sans compter, puise et jette à plein coffre, Tu n'épuiseras pas le trésor que je t'offre, C'est le trésor sans fond, c'est le trésor sans lin. Je t'en ouvre l'Eden. J'en suis le séraphin. Gueilles-en toutes les splendeurs comme des feuilles. Un geste me suffit pendant que tu les cueilles, Pour en renouveler le fabuleux décor. Use, abuse, gaspille! Et tu pourras encor. De ce qu'aura laissé ta main dévastatrice, Te faire un triomphal manteau d'impératrice.

Les lèvres des amants se rapprochent, vont s'unir. La main égarée de la princesse heurte le fuseau; son sang coule; les prédictions de Garabosse sont accomplies. L'autre fée protectrice mue la mort imminente en un sommeil de cent années, auquel mettra fin le baiser du prince Charmant...

Mais que sera ce prince? Concevez, je vous prie, l'embarras des auteurs... Mme Sarah Bernhardt ayant, sous les traits de Landry, ouvert à l'amour le cœur de la princesse, il faut nécessairement que celle-ci le reconnaisse lors de son réveil, et qu'il existe un lien entre le poète du début et le prince du dénouement, et que l'interprète n'ait pas besoin de changer de visage, et que les deux personnages se confondent... Comment atteindre ce but? Voici... MM. Jean Richepin et Henri Cain sont hommes de ressources, ils ont plus d'un tour dans leur sac... L'âme du poète se réincarnera dans le prince, à qui, pour plus de clarté, on conservera le même nom. La bonne fée lui annonce, en des termes un peu vagues, comme il sied aux paroles sibyllines, cette destinée :

JEAN HICHEPIN. 353

Toi seul peux l'éveiller : cherches-en le moyen. Trouve, poète, toi qui te vantais, superbe, Des miracles fameux opérés par ton verbe, Trouve celui que tu dois faire pour poser. Dans cent ans, sur sa bouche adorable, un baiser.

Le moyen, ce serait d'être assuré de vivre encore, les ent années révolues. Landry ne doute pas que cette jràce ne lui soit accordée. Effectivement, aux derniers ableaux de l'ouvrage, nous le revoyons vêtu non plus l'un sayon de berger, mais d'un riche habit de cour, !garé dans la forêt enchantée où s'élève le château de a Belle; d'obscures réminiscences s'agitent en lui... Et out à coup une chanson de chevrier les précise, achève le jeter la lumière dans son esprit... Il se souvient qu'il Y eut jadis un certain poète Landry, et que ce poète et ui-même ne font qu'un... Il y a quelque puérilité et ]uelque lourdeur dans l'exposé de ce phénomène de métempsycose, et aussi dans les épreuves qui assaillent e jeune paladin, tandis qu'il vole vers l'endormie.

Tout ceci, c'est du spectacle... On n'a reculé devant aucun sacrifice pour lui donner le plus de séduction possible. Une musique fluide, discrète, élégamment archaïque de Francis Thomé l'enveloppe. Le ballet est réglé par a magicienne Mariquita. Les décors ont dû coûter fort clier. Je n'ai goûté qu à demi, à dire vrai, ceux qui représentent le palais du roi. En revanche, la « forêt des épouvantes » a de suggestives profondeurs, et l' « étang des désespérances » d'alliciants mirages... Le plus joli, c'est la théorie des douze Agnès habillées de blancheur et d innocence.

A leur tête, une couronne posée sur ses cheveux blonds rit et babille Mlle Andrée Pascal. Elle a l'âge du rôle, l'expérience ineffable de ses seize ans, une totale ignorance de l'art de dire les vers, une articulation déplorable, mais des yeux si tendres, une joie si candide; et nous la sentions animée d'un tel désir de bien faire, si

reconnaissante envers « Mme Sarah », sa bienfaitrice, s empressée à lui obéir, que nous nous sommes pris poui elle d'une grande sympathie et que tout de suite elle es devenue notre protégée et notre petite amie...

En résumé, l'œuvre est telle que nous la pouvions attendre de ses auteurs : elle ne nous a ni étonnés n: déçus. M. Jean Richepin y demeure égal à lui-même, habile forgeron de rimes, robuste ouvrier. De-ci, de-Ià. on relèverait dans ses vers des épithètes forcées, des redondances. Mais aussi que de trouvailles, que d'heureuses rencontres, quelle luxuriante floraison d'images! Il en est de cette pièce comme de la forêt de la Belle au Bois dormant : elle renferme, parmi ses buissons épineux et ses lianes, des clairières odorantes, lumineuses et fleuries.

Le Chemineau (reprise).

C'est une des œuvres les plus vivantes de Jean Richepin; elle rejoint la Chanson des Gueux ^ et à trente ans d'intervalle, la continue. Il y a mis le meilleur de luimême: sa verve abondante et franche, sa générosité, sa sympathie fraternelle envers les petits, les humbles, son goût du pittoresque, son amour un peu paradoxal de l'indépendance, son extrême bonne foi, et ce don de l'artiste qui fait que sans détruire la réalité, il l'idéalise et l'illumine...

Il est certain que ce chemineau ne ressemble guère aux rôdeurs afïamés et suspects qui répandent la terreur dans la campagne. Il possède à peu près toutes' les vertus: il est intelligent (il sait les chansons qui bercent, les grimoires qui guérissent; il fait causer les gens, pénètre leurs secrets, les inquiète, les domine, les gouverne) ; il est gai (dès qu'il paraît, on rit, et sur tous les visages la joie éclate; pas de fête, pas de repas de noces sans lui); il est laborieux à ses heures (il ne travaille pas souvent, mais quand il travaille, il travaille com-me dix : aucune besogne ne pèse à ses mains robustes); il est désintéressé (l'argent qu'il gagne, il le sème sur les routes, pour en faire du bonheur), car — c'est son dernier trait — il est bon.

Evidemment il a quelques peccadilles sur la conscience. Il suborna jadis et abandonna un peu légèrement la jeune Toinette ; mais lorsque, vingt-deux ans plus tard, il la retrouve, avec quelle chaleur d'âme il répare ses torts, il se dévoue! La maison de Toinette menaçait ruine, il la rebâtit; son fils languissait, il le marie; il est le deii!^ ex machina; on le vénère, on l'adore; il pourrait jouir à son tour d'une vie paisible, accepter un fauteuil à ce foyer; au moment de s'y asseoir, il est pris de la nostalgie du vagabondage; il saisit son bâton, sa besace, il s'évade, court droit devant lui... et le chemineau chemine... Et nous comprenons bien qu'il s'agit là d'un symbole, et que ce chemineau, c'est le poète, amoureux de l'imprévu, pécheur de lune et pasteur d'étoiles, comme le vieux berger d'Alphonse Daudet...

Sur ces aventures flotte le manteau des vers tour à tour sonores, magnifiques ou savoureusement familiers:

— Ah ! chemineau, lu sais, bien mieux que nos garçons, Parler ces mots jolis, cueillis dans tes chansons.

Tu sais en cajoler, de voix câline et tendre, Mon cœur qui s'apprivoise au miel de les entendre. Comme par tes chansons, je me laisse griser Par ces mots qui toujours s'achèvent en baisers : Mais comme elles, le vent qui passe les emporte!

— Qui te l'a dit ? Et quand ce serait vrai, qu'importe? Si les mots sont jolis, si la chanson te plaît, Laisse-t-en enjôler jusqu'au dernier couplet.

Profite du bon temps que le hasard t'amène. C'est toujours ça de pris sur la misère humaine.

Dans ce personnage du chemineau, il y a du don César de Victor Hugo et du « taupier » de George Sand. C'est un type. La pièce, très mouvementée, amuse ainsi qu'au premier jour ; elle n'a pas vieilli... A défaut de l'inoubliable Decori, elle est jouée, et bien jouée, par M. Dulac. Mais Mlle Renée Parny n'a pas fait oublier Mme Segond- Weber.

Vous remarquerez que l'on ne représente plus à Paris

JEAN HICHEPIN. 357

que des pièces en vers. Le temps n'est pas éloigné où les directeurs de théâtre se détournaient avec horreur des spectacles de cet ordre. La tragédie! Fi donc! Y songezvous ? On y songea si bien qu'on ne peut plus s'en passer. Ce genre, naguère décrié, règne en despote. Toujours les Français l'ont adoré ; mais ils lui vouaient un culte secret, inavoué; tout en aimant les vers, ils feignaient de les railler par respect humain ; ils ne rougissent plus d'un goût si honorable ; ils le proclament, ils l'affichent avec une sorte d'orgueil. Et notre cher François Goppée est mort à l'heure même où triomphe cette noble forme du théâtre qui fut par excellence la sienne, qu'il porta au plus haut degré de perfection et cultiva avec une prédilection passionnée... Henri de Bornier, François Coppée, Jean Richepin ont été les précurseurs de la renaissance actuelle; ils communiaient sous les mêmes espèces, au même autel. Et voilà pourquoi peut-être l'on vit l'auteur de Severo Torelli se lever du lit où il agonisait pour appuyer de son suffrage et assurer le succès académique de l'auteur du Chemineau.

Comédie-Française: Polyphème^ pièce en deux actes.

Quoiqu'il soit téméraire d'user de ce terme et de devancer sur les choses contemporaines l'opinion de lavenir, je crois que le Polyphème d'Albert Samain n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre. Le poète a versé toute sa sensibilité, tout son art dans cet ouvrage sincère et délicat. L'émotion s'y allie à une pureté de forme classique; il contient quelques-uns des vers les plus suaves de notre langue. Il est savant, sans recherche ; il est très simple, il est très tendre. La plus riante imagination s'y épanouit; un cœur y palpite. Il évoque les grâces d'André Ghénier et les déchirements d'Alfred de Musset.

Dans quelles circonstances fut-il composé? A quelles souffrances intimes correspond-il? Je ne sais... La vie de wSamain est restée assez secrète. A-t-elle été meurtrie, traversée par des passions malheureuses?... Nous en sommes réduits aux conjectures. Mais il y a dans Polyphème une profondeur d'accent qui ne trompe point. L'auteur s'y est mis lui-même. Et en s'exprimant, il a traduit avec une force et un charme singuliers des sentiments généraux, éternels. L'histoire de Polyphème, de

Galatée et d'Acis symbolise les cruautés et les malenten dus de l'amour, Polyphème aime Galatée, qui ne l'aim» pas, qui aime Acis. N'étant pas aimé, Polyphème endur* les tortures de la jalousie et du désir inapaisé. Ne l'ai mant pas, en aimant un autre, Galatée se montre envers lui dure, inexorable, et, sans méchanceté, le crucifie...

Depuis qu'il existe des hommes et des femmes sur le terre, ces conflits passionnels les ont agités. C'est un suje vieux comme le monde ; on peut presque dire qu'il est le pierre angulaire de tous les romans, de toutes les pièces de théâtre... Chaque écrivain chante celte même chanson; il en modifie le détail, au gré de son tempérameni et de son caprice; parfois il y ajoute un couplet. Et le public ne se lasse pas de l'entendre, car il y retrouve sa propre image. Quelle femme ne fut Galatée ? Quel homme ne fut Polyphème ou bien Acis, et peut-être, successivement, Acis et Polyphème, ayant ressenti tour à tour les délices de l'amour partagé, les douleurs de l'amour dédaigné et meurtri?... Albert Samain n'a donc rien inventé; mais d'une matière banale il a su tirer des frissons nouveaux; par sa sincérité il l'a rajeunie; ces deux actes sont gonflés de soupirs et de larmes; leur frémissement nous atteint, nous trouble, retentit profondément en nos âmes.

Ce petit drame a d'autres mérites ; il n'est pas seulement lyrique, il est humain; les personnages légendaires qui s'y meuvent sont tout près de nous; leur dessin psychologique ofîre une remarquable netteté. Rien de plus réel que la figure de Polyphème... Cette figure est vivante; elle a la précision nuancée d'un « caractère ». II suffit, pour s'en convaincre, de la suivre à travers la pièce, d'analyser son évolution. Le Gyclope était insouciant et libre; fils de la terre, il régnait sur elle; formidable et ingénu, il jouissait de sa royauté tranquille :

La terre était à moi, la terre était ma mère. Debout, en plein soleil, je buvais la lumière;

A l'aurore, en piaffant, j'entrais dans la rivière, Et j'avais, bondissant de la plaine au vallon, Des besoins de hennir comme un jeune étalon...

Et voici qu'il rencontre Galatée; d'abord il s'amuse d'elle, de son rire puéril, de son gazouillement, il se plaît à admirer la ligne onduleuse de son corps, sa blonde chevelure, ses yeux où se reflète le ciel; et la joie qu'il éprouve le pénètre, le poursuit, éveille en lui une étrange inquiétude.

Depuis qu'elle est entrée en riant dans ma vie, Je souffre... Toute paix d'autrefois m'est ravie.

Pourquoi souffre-t-il? C'est qu'il est laid — il s'est miré dans l'eau des fontaines — et qu'il voit bien que la bergère ne répond pas à ses sentiments. Elle voltige autour de lui comme une abeille ; elle est gentille, affectueuse et lointaine. Dès lors, les mille tourments de l'amour insatisfait le dévorent. Il perd le goût des choses. Son arc, ses javelots, son char, tout l'importune. Il ne joue plus le long du rivage avec Lycas, le jeune frère de Galatée :

L'ennui mange mon cœur, mon cœur tendre et sauvage.

Il se nourrit de son mal ; il le déteste et le chérit. A cette inquiétude s'en ajoute une autre, habituelle aux amoureux: l'obsession de l'être aimé, inquiétude très douce quand elle s'accompagne de confiance et d'espoir, et qui devient un supplice lorsque l'espoir s'est évanoui:

Elle est là. Je la vois rire, parler, marcher. Je vois ses bras, son front, sa lourde chevelure, Son petit cou d'oiseau, ses fleurs à sa ceinture. Sa robe claire...

Absente, il rêve d'elle; présente, il la désire; ses mains rudes caressent avec précaution ce frêle ol)jet ; sa bouche balbutie un hymne d'adoration:

Oh ! baiser tes cheveux ! Oh ! boire ton sourire !

Ah! ton beau corps, souple et fondant comme un fruit mûr!

Une poussée impétueuse de l'instinct le porte à se ruer vers cette proie; s'il ne faisait que la convoiter, il la prendrait brutalement, il s'assouvirait; mais il l'aime; et une sorte de scrupule et de respect le désarme ; il n'attache de prix à la possession que si elle s'offre dans un élan spontané. Et l'homme monstrueux supplie la petite rebelle, tâche de la convaincre, de l'amener à ses iins, par la peinture émue de ce qu'il ressent pour elle :

Songe que pour ta robe effleurée en passant

Il me coule un ruisseau de parfums dans le sang.

Songe que je conserve en des cachettes sûres

Le Iruit vert où tes dents ont laissé leurs morsures.

Mon Dieu, Galatée se laisserait peut-être gagner par l'ardeur brûlante de ce désir, mais elle songe à Acis; elle est inexorable; le géant perd ses peines, comme Arnolphe auprès d'Agnès. Alors il s'humilie. Vous connaissez l'ordinaire argument du pauvre amant rebuté, trop lâche pour quitter celle qui le maltraite... Il mendie la plus petite miette tombée de sa table : « Je suis si peu exigeant! De si légères faveurs me suffiraient! Voyons, soyez bonne! Gela vous coûte si peu et me ferait tant de plaisir! » Tel est le langage de Polyphème :

Il eût fallu pourtant si peu pour ma tendresse : Un sourire... un bon geste... une simple caresse. Même avec du mépris, comme on caresse un chien, Mais pas même cela pour moi. R.ien ! jamais rien Que ce regard affreux, glacé comme une eau morte !

Une inflexible froideur accueille ces supplications : « Acis, avec deux mots en ferait plus que vous. » Et le Cyclope exaspéré serre les poings; il meurtrit les bras blancs qui refusent de s'ouvrir; il va céder à la violence; Galatée résiste, se débat, lève sur lui des yeux pleins de reproche et d'effroi. Il est vaincu. Il murmure : « Va, c'est toi la plus forte. » Et comme elle pleure de colère et d' « énervement », il lui demande pardon...

ALBERT SAMAÎN. 363

Tout ce qu'éprouve l'homme amoureux, c'est-à-dire 'homme faible, à l'égard de la méchante petite femme, »u qui ne s'est pas donnée, ou qui s'étant donnée s'est éprise, — et dans ce dernier cas la blessure de l'amant :st encore plus vive, car elle comporte une part d'humiiation (si on ne l'aime plus, c'est donc qu'il n'a pas su )laire et que 1' « expérience » n'a pas réussi), — toute jette gamme de sentiments vibre en Polyphème... Il ne ui en reste qu'un à subir pour que son martyre soit .'omplet : la jalousie. C'est le plus atroce. Albert Samain n trace une peinture tragique; il en fait le ressort essen- ;iel du drame, la source d'où découlera la transformation morale, si noble et si émouvante, du héros.

Gela commence par le soupçon. Polyphème découvre chez Galatée un premier mensonge qui lui donne l'éveil; il l'interroge, il questionne son frère Lycas. Il brûle d'apprendre ce qui lui ravira à jamais le repos; et cette fatale curiosité est encore un symptôme de la jalousie. Galatée prétend ne voir Acis qu'au hasard des rencontres sur les routes : ce n'est pas vrai : elle reçoit ses visites, et elle en a de la joie. Il n'est pas douteux qu'elle aime : « Aussitôt qu'elle en parle, elle devient plus belle. » Elle s'en défend pourtant; sa bouche reste muette, son front impénétrable. Et Polyphème voudrait briser ce front, desceller ces lèvres ; il imagine les scènes de meurtre dont se repaît sa colère :

Oh! bondir, les surprendre et ra'élancer vers elle. Et lui tordre le cou, son cou de tourterelle !

Quand ils sont ensemble, que font ces enfants? S'embrassent-ils? Echangent-ils des caresses? Les naïves révélations de L3'cas achèvent de l'éclairer.

C est bien cela! Le grand coup de hache en plein cœur.

Mais ce n'est pas assez de savoir; il faut que Polyphème contemple la réalité face à face, qu'il entende la voix des amants et surprenne leurs étreintes... Accroupi sur son

rocher, il les voit venir, il tend l'oreille. Et l'immort duo du printemps et de la jeunesse en fleur monte vei lui. Ces paroles, mille fois dites par tous les poètes o tous les temps, Albert Samain les redit sans banalité < sans fadeur. Galatée et Acis sont vraiment des petite forces primitives de la nature; l'instinct parle seul e eux; ils tendent à s'unir, comme les oiseaux sur le branches du grand chêne qui abrite de son ombre 1 Cyclope. Et je conviens qu'Acis n'a pas de traits parti cuîièrement neufs et ne se distingue pas du type u peu convenu du berger de Théocrite enrubanné pa Florian.

Il manque évidemment de sauvagerie. Mais Galaté est intéressante. C'est la rose en bouton; elle renferme l'état de germe tout ce qui constitue la femme et s'éps nouira demain. Elle est inconsciente du mal eju'elle in flige à Polyphème; les dispositions où elle est pour lu sont exactement celles de la petite femme envers l'homme ou trop laid ou trop âgé, qu'elle ne peut aimer d'am.ou et qu'elle appelle (ô disgrâce!) son « grand ami »... Eli le sait indulo-ent et en abuse :

Ton àme est, je le sais, douce pour Galatée, Tu la traites toujours comme une enfant gâtée. Alors, elle en abuse et manque de raison. Mais sa tète est si folle et ton cœur est si bon !

Elle ne déteste pas le géant; il ne lui déplaît mêm< pas, à condition qu'il ne veuille point sortir du rôle amical et paternel qu'elle lui assigne; mais elle ne raim( point; elle ne l'aimera jamais comme il souhaiterait êtr( aimé; elle a les duretés et les petites « indélicatesses > de la femme insensible, à qui « cela est égal ». Elle n'apprécie ni même ne remarque les soins attentifs dont il la berce et la réchauffe ; les fruits qu'il a cueillis pour elle, elle les mange avec Acis; il est allé quérir, avec mille peines, le lis bleu qui ne croît qu'au sommet des montagnes. « Tiens, il n'a pas d'odeur! » s'écrie-t-elle. Et

lie ne comprend pas que ce mot, prononcé d'une voix listraite, lui perce le cœur.

(Mlle Bovy, qui est, plastiquement, une ravissante jalatée, jette le lis bleu avec dégoût; elle met une sorte l'intention de « rosserie » dans son geste. C'est un tort, îlle devrait laisser tomber négligemment, comme une ;hose à laquelle elle n'attribue aucune valeur, la fleur lédaignée.)

Galatée n'a point de méchanceté; elle n'est — ce qui ist bien pis — qu'indifférente... Les mouvements tumulueux du Cyclope l'étonnent, puis l'agacent (la persécuàon de la passion exigeante et non payée de retour est oarticulièrement irritante)! Cependant, si légère et si puérile qu'elle soit, elle se rend compte et du pouvoir qu'elle a sur Polyphème, et de sa tristesse; elle en ressent à la fois une satisfaction orgueilleuse (n'est-ce pas étonnant qu'un bout de femme comme elle dompte ce colosse?) et une vague commisération. Elle le plaint un peu, très peu : dans cet apitoiement, il entre aussi quelque mépris, le secret mépris de la femme pour l'être qui se montre plus faible qu'elle, alors qu'il pourrait la dominer par sa force :

... Muette, ainsi qu'une statue, Je l'ai bravé. Soudain, sa fureur a cessé. Ah! si tu l'avais vu, comme un lion forcé, Rugir, se tordre, et puis, pour calmer ses alarmes, Me supplier avec ses gros yeux pleins de larmes, Et demander pardon d'un air humilié.

Comme à moi, par instants, il l'aurait fait pitié.

Cette pitié ne va pas jusqu'à l'attendrissement. Galatée ne sèche point les pleurs de Polyphème; ils ne l'émeuvent point. Elle appartient tout entière à Acis; hors celui-ci, rien n'existe. Le divin égoïsme de l'amour isole du monde les deux amants. Ils s'épanchent et se baisent sur le lit d'herbe, au pied du rocher, derrière lequel le monstre les épie. Ils balbutient les litanies qui fleuris-

sent sur les lèvres des amoureux, de Chloé et de Daphni de Juliette et de Roméo, de Marguerite et de Faus Et les voix de la terre se mêlent à leur voix. Galatée e accessible, comme la comtesse de Noailles, aux vaguf chansons éparses dans la nature Peut-être y a-t-il là u excès de raffinement littéraire ; il est visible que c'est ] poète qui parle et que l'héroïne n'est que son instri ment :

Le soir Tombe... N'enteuds-tu pas les feuilles s'émouvoir, N'entends-tu pas flotter en rumeurs incertaines Le chœur aux voix d'argent des eaux et des fontaines ?

Acis surenchérit. Galatée lui ayant décrit les mélan colles du crépuscule : « Même ainsi, près de moi, li dit-il, cette heure te pénètre? » Mais aussitôt il se res souvient qu'il n'est qu'un berger de la Fable et non u paysagiste et un estliète; il expose la crainte qu'il a de dieux, des dieux innombrables. Cette page est exquis( Son panthéisme naïf trouve des mots colorés et frais :

D'eux-mêmes, sur le bord des eaux, les roseaux sonnent; La broussaille s'anime et les feuilles frissonnent... Les rochers sont vivants ; de grands éclats de rires Sortent des antres noirs où dansent les satyres.

Bientôt, ils se taisent... Une voluptueuse langueur clc les yeux d'azur d'Acis, les yeux de miel et d'or d Galatée; et ce n'est plus sur la mousse qu'enlacement des corps jeunes et souples, roucoulements de colombes bruits de baisers... Polyphème brandit un quartier d roc; il va le précipiter contre les amants dont le bonheul insulte à sa misère... Une crainte indéfinissable arrêt] son bras déjà levé.

Et c'est ici la trouvaille de Samain. Au moment d tuer, la brute se ressaisit; par un suprême efïort de vc lonté réfléchie, elle prend conscience d'elle-même; l'appétit de vengeance se substitue en elle l'esprit de par

don. Polyphème retourne contre lui son arme homicide; il se crève les yeux pour en chasser la vision torturante. Quand il reparaît, courbé, chancelant, une sanglante rosée dégouttant de son visage, il n'est pas vaincu, — il s'est vaincu. Ainsi la signification du vieux mythe barbare devient un mythe d indulgence, de bonté.

L'épisode final, où le géant exhale sa détresse, sa douleur, fait ses adieux à la vie, est un des plus beaux morceaux de la littérature française, et théâtralement une des scènes les plus poignantes qui aient été écrites. On ne peut l'écouter sans être secoué du petit frisson que communique aux spectateurs assemblés le sublime, c'eslà-dire l'expression la plus haute des plus hauts sentiments, le je ne sais quoi qui émeut tout ensemble la raison et la sensibilité. Mes yeux se sont mouillés, il ne m'en coûte pas d'en faire l'aveu; il m'a semblé que le public tout entier partageait ce ravissement ému; dans les ovations qu'il prodiguait à l'œuvre et aux interprètes, on devinait autre chose que de la politesse et du respect. Vraiment, il y eut une minute supérieure où l'étroite communion entre le poète et la foule fut scellée... Qu'elle est humaine, la plainte du Cyclope aveugle, s'approchant de Galatée endormie, baisant ses cheveux avec précaution pour ne pas l'éveiller, buvant une dernière fois son haleine, et surprenant sur ses lèvres, le nom exécré d'Acis!

Petit oiseau d'amour, ô tout ce que j'aimais,

Mon rayon de soleil... disparu pour jamais,

T'en vouloir...? A quoi bon?... Petite àme imprudente,

Tu jouais... Tu riais de ma tristesse ardente...

Tu riais... Tu riras sans doute encor demain...

Quelques pleurs essuyés du revers de la main

Et ce sera fini... Tu riras... pour lui plaire...

C'est terrible... Et je dis tout cela sans colère...

Sans colère, mais non sans douleur... Il éprouve une suprême défaillance. Il demande aux plaines, aux coteaux, aux nymphes des bois, à toutes les forces amies du sol

nourricier de protéger Tenfant qui sommeille. Et il se redresse, stoique et mâle, dans l'énergie et la paix reconquises :

Mon cœur se calme et rend à présent sous ma main Un beau son, grave et fort, comme une urne d'airain.

Guidé par les pas incertains de Lycas, il descend ver; la mer, maternel asile où il goûtera enfin le repos :

Galatée !...

Oli ! ce nom où la fleur de sa chair est restée! Adieu, jardins feuillus pleins d'ombre et de soleil. Jardins étincelants de son rire au réveil, Vergers, bois fainiliers, frais ruisseaux, lits de mousse. Adieu, tout ce qui fait que la terre est si douce, Adieu ma vie, adieu tout ce qui me fut cher...

Je m'aperçois que j'ai multiplié les citations; je n'ai pi résister au plaisir de transcrire ces vers délicieux, vou n'en aurez pas moins à les relire. Leur harmonie, leu plénitude enchantent l'oreille; la tendresse dont ils son imprégnés touche le cœur; les tableaux qu'ils suggèren rient à l'imagination. Toujours chez Samain l'inspiratioi jaillit de ces deux sources indissolublement mêlées l'humanité, la nature. C'est ce qui fait le charme de se poèmes, la grâce originale et puissante de ce petit drame le seul quil ait eu le temps de produire avant d'êtr fauché par la mort.

Louons la Comédie de l'avoir recueilli, quoique ui peu tardivement. Ce sera une des perles de son réper toire. Elle lui a donné du moins une hospitalité digne d lui. Le décor qui l'encadre, avec ses premiers plans om breux et son horizon ensoleillé, ce décor peint pa M. Edouard Fournier, est une toile de maître. La mu sique de M. Bonheur crée autour de l'œuvre, discrètemen et sans l'alourdir, une atmosphère de rêve...

L'interprétation, dans son ensemble, est remarquable Je n'ai pas vu M. de Max jouer Polyphème; je présum

:}u'il y déployait cette formidable expansion lyrique qui 3St à la fois sa meilleure qualité et son pire défaut. Les points de comparaison me manquent; je ne puis juger M. Albert Lambert que sur ses mérites propres. Ils sont très grands. Il ne fait pas du Gyclope un monstre hideux — ce lui serait impossible; il en fait un homme saignant, frémissant, accablé par le destin; il marque avec force les alternatives de désespoir et de fureur qui l'abattent et le déchirent; un peu déclamatoire au premier acte, les jaccents humains, les cris sincères qu'il a trouvés à la fin du drame ont remué toute la salle et lui ont valu des bravos enthousiastes.

Tel qu'il est, Polyphème constitue un régal accessible à toiîs, et non pas seulement aux lettrés et aux artistes. L'œuvre ne se dissout pas aux chandelles; elle prend de la solidité, de l'ampleur. L'accueil qu'elle a reçu réjouira par-delà la tombe l'ombre pensive et légère d'Albert Samain. Elle contribuera à révéler à la foule son tendre

Théâtre de la Porte Saint-Martin. L'Affaire tes Poisons^ drame en cinq actes.

... Jamais une pièce ne résuma, ne refléta plus fidèlenent la physionomie mobile et complexe de son aueur...

Il y a plusieurs hommes en M. Victorien Sardou : un iramaturge ingénieux et fort, plein de ressources, extra- )rdinairement astucieux, habile à inventer, à développer les situations, à varier et à soutenir l'intérêt du specacle; un historien sagace, mieux que savant, intuitif, loué d'une faculté divinatrice qui évoque le passé et le ait vivre; un curieux, un fureteur, découvrant des paliers rares dans les boîtes des bouquinistes; un bibeloier dont l'œil d'aigle discerne, parmi le fatras des marchands de bric-à-brac, l'objet précieux, le seul qui nanque à ses collections... Et, toujours il trouve ce qu'il cherche, et rien ne lui échappe, car il est aimé des dieux... ^I. Sardou est encore un architecte, un jardinier, un cuisinier, l'émule de Brillât-Savarin quant aux rafïinenents de la table. Que n'est-il pas?... Il entretient les dIus aimables relations avec les ombres errantes aux Hhamps-Elysées. C'est un mage... Et comme le théâtre iemeure sa passion principale, il y verse tout cela. Il ne 56 contente point de mettre dans un ouvrage des aven-

tures, des caractères et des passions; il plante le déco dessine les costumes, reconstitue l'atmosphère. Et noi sentons qu'il s'est occupé de ces mille choses, et que se activité propre s'ajoute au drame et le vivifie. Nous apei cevons, dans la coulisse, le foulard blanc et le béret h gendaires; nous entendons la voix qui instruit les ac teurs, le regard qui les stimule. Et de ce mouvement, t cette fièvre, de cette allégresse, de cet énorme déploi' ment d'intelligence, notre plaisir est accru. Il s'augmen de toutes les joies de l'auteur.

Elles durent être bien vives, tandis qu'il se docunjer tait sur l'affaire des poisons, puis, sa moisson achevé lorsqu'il en lira le sujet d'une œuvre dramatique. Cet histoire est admirable (vous avez lu, je pense, le hei livre attrayant et solide de M. Funck-Brentano) ; elle rei ferme du tragique, du bouffon, du noble et du trivial, c pittoresque, du gracieux, de l'horrible; elle met ai prises les plus hauts personnages de la cour et d'humbb scélérats; le roi, ses ministres y jouent leur rôle; la si perbe Montespan y fraye avec une vile entremetteuse souffre que son corps nu serve d'autel pour les sacrilègi pratiques de la messe noire... Et derrière ces évén( ments singuliers, grouillent des ambitions, gronde des fureurs. Les dessous sont plus attachants que h faits eux-mêmes. C'est Fouquet menacé qui prend l'offei sive et médite un régicide; c'est l'humiliation de la ma tresse royale sur le déclin, ses projets de vengeant contre des rivales exécrées, la guerre entre Montespa: Fontanges et Maintenon; c'est le sinistre et obscur mi canisme de l'appareil judiciaire, le juge docile, le bou reau, la question, le supplice, l'accusé innocent ou coi: pable, broyé inexorablement si sa perte est utile au rep(j du prince. Que d'éléments, où l'auteur dramatique n' semble-t-il, qu'à puiser! Seulement, il faut les cool donner, les lier ensemble, établir dans ce chaos uil unité. La pièce est toute faite, mais il faut la faire! Il c'est ici que la science de Victorien Sardou, sa compr«|

hension des nécessités scéniques et des exigences de la foule, son appétit de plaire, se sont une fois de plus affirmées. On peut assez aisément reconstituer la genèse de l'ouvrage, telle qu'elle s'est d'abord formée dans son esprit. Je présume qu'il s'est dit :

« En face des empoisonneurs et de leurs complices, en regard de ces ministres complaisants et de ces favorites artificieuses, je dresserai la figure d'un honnête homme, d'un homme de rien, qui, par les seules armes de son courage et de sa probité morale, confondra le crime orgueilleux, délivrera l'innocence. L'intérêt naîtra de cette antithèse; l'émotion jaillira de cette lutte inégale... »

Le plan était judicieux, conforme aux convenances théâtrales et aux goûts du public. Il fut exécuté avec maîtrise. Sardou a donc créé un personnage imaginaire qu'il a mêlé aux personnages réels de l'histoire; il l'a chargé d'exprimer au cours de l'action, et tout en y prenant part, quelques bonnes vérités d'ordre universel. Ce héros, incarnation du scrupule et de la vertu, se présente sous les traits modestes de l'abbé Griffard. L'abbé n'a pas eu à se louer de la fortune : un billet privé qu'il écrivait à sa sœur, et dans lequel il censurait librement la majesté royale, enlevé par un coup de vent, ramassé par quelqu'un de la police, l'a dénoncé comme un dangereux conspirateur. On l'a enfermé à la Bastille : puis il a ramé sur les galères; il a pu s en évader, franchir à la nage l'embouchure du Var; il erre entre les arbres de la rive, escorté d'un de ses compagnons de chaîne, Garloni; celui-ci, mortellement atteint d'un coup de feu, se confesse à l'abbé des forfaits dont il a la conscience souillée et particulièrement d'avoir coopéré à l'empoisonnement du duc de Savoie, de complicité avec la Voisin; il l'exhorte à venir joindre cette femme à Paris, et à lui réclamer la moitié du pécule qu'il a laissé dans ses mains. Il meurt, s'étant soulagé par cet aveu, ayant reçu l'absolution, et disposé les premiers fils de l'in-

374 LE THÉATHE.

trigue. Aussitôt après ce rapide prologue, le rideau s^ relève. Nous sommes chez M. de La Reynie, lieutenant d police. Un scribe lui lit et nous lit le rapport quotidiei d'où il appert qu'une grande inquiétude règne dans ] grande ville : il y court d'étranges rumeurs; beai coup de femmes s'accusent au confessionnal d'avo usé du poison pour se délivrer de leur mari; on cro qu'une conjuration est ourdie par les amis de Fouqu( contre Louis XIV. M. de La Reynie ne cache pas se appréhensions; il les confie à son neveu Hector de Tr; lage et le supplie de ne plus aller sur les brisées du r( en courtisant comme il le fait Mlle de Fontanges, ( d'accorder tous ses soins à Mlle d'Ormoize, fille d'hor neur de la favorite, qu'il a séduite naguère et délaissée. (Ceci, c'est le petit roman d'amour dont une pièce d théâtre ne saurait se passer sans violer tous les usages Oui, M. de La Reynie est fort embarrassé; il a besoi qu'on l'assiste ; l'aide qu'il implore va lui venir — voi le pressentez — de notre GrilTard, qui force sa porte ( demande obstinément à être entendu. L'abbé parle ave assurance; il révèle au magistrat l'existence d'une vasi confrérie de malfaiteurs et se déclare prêt à lui indique le lieu où s'élaborent dans l'ombre leurs complots. 0 agrée ses services; on lui adjoint le policier Desgre; celui-là même qui l'arrêta jadis, et lui vola sa montr* Griffard saisit cette occasion de la lui reprendre, et l'ac! s'achève sur d'innocentes plaisanteries à la Dumas pèi entre l'agent de police et son ancienne victime, ce forç; goguenard dont il est contraint de subir l'autorité.

Le suivant nous introduit dans l'antre du monstrt chez la Voisin... Décor de style, fidèle restitution des es tampes d'Abraham Bosse. Meubles en bois sculpté, pan neaux de verdure, larges fenêtres par où l'on voit se prc filer les charmilles d'un jardin à la française. La Voisi mène un train de riche bourgeoise; ses clientes recon naissent les services qu'elle leur rend par des dons gêné reux; elles l'assiègent, se font lire la bonne aventure dan

ie creux de leurs mains et payent à prix d'or les poudres mystérieuses qui font aimer, selon les cas, ou mourir.

(Ces mœurs n'ont pas sensiblement changé; Paris compte au vingtième siècle nombre de sorcières, qui gouvernent, par les mêmes sortilèges, les imaginations iféminines. Je veux croire qu'elles sont moins crimiinelles.)

Les dames se rendent auprès de la Voisin, en rasant les murs, le visage couvert de voiles épais... Elle se sait protégée en haut lieu. Gela la fait hardie. Pourtant son métier exige la prudence; et elle se livre bien facilement à Griffard, qui vient, en sondeur la questionner. G'est la seule objection que soulève cette scène, d'ailleurs divertissante. L'excellent abbé revendique sa part d'héritage dans la succession du bandit Garloni; puis, afin de la mettre en confiance, il lui avoue tout bas son dessein de préparer la mort du roi.

— J'y travaille aussi, dit-elle.

Elle lui propose d'associer leurs talents, le convie à souper, et lui offre des rafraîchissements qu'il repousse avec un geste d'effroi comique. Tout est suspect en ce logis... Cependant deux visiteuses interrompent leur entretien. L'une est la mélancolique Mlle d'Ormoize; elle voudrait fixer le cœur volage d'Hector et le détourner de sa maîtresse, Mlle de Fontanges...

— Rien de plus aisé, dit la Voisin; je vous remettrai certaine poudre que vous ferez avaler à la favorite.

Mais Mlle d Orrnoize se récrie; elle préfère souffrir que se venger par des moyens barbares... La seconde visiteuse, Mme de Montespan, est moins pusillanime; elle écoute complaisamment les détestables conseils de la sorcière. Pour ramener la tendresse chancelante du roi, elle se damnera, elle se prêtera à la démoniaque parodie du sacrifice divin.

Nos jeunes auteurs n'eussent pas manqué d'étaler sur la scène les détails suggestifs d'une messe noire. C'eût été le « clou » du spectacle. M. Sardou est d'un temps où le

théâtre se piquait d'un peu plus de retenue. Il a résis à la tentation; il a jugé décent de reléguer sa mesî dans les coulisses et de n'en montrer que les préparatif Nous voyons l'abbé Guibourg — l'officiant — et son ace lyte l'abbé Griffard, se diriger, cierge en main, vers 1 chambre où la belle Montespan masquée est en train de s dévêtir...

Maintenant nous voici à Versailles, dans la grotte d Thétys, magnifiquement illuminée. C'est soir de gah Un grave événement vient de se produire. La Voisir l'abbé Guibourg, vingt de leurs affidés, dénoncés pa Griffard, ont été arrêtés, écroués à la Bastille. L'abbé jou de l'épouvante que répand cette nouvelle parmi les gen de cour. Il remarque le trouble de Mme de Montespan. U soupçon naît dans son esprit que d'autres indices corrc borent... Il considère attentivement le port de la mar quise, ses épaules, ses cheveux; il reconnaît le son de s voix. Plus de doute : l'héroïne de la messe noire, c'étai elle. Il garderait, enfoui au plus profond de lui-même, c dangereux secret, mais une circonstance imprévue va 1 contraindre à le divulguer. Mlle de Fontanges s'évanoui après avoir bu une tasse de lait que Mlle d'Ormoize lui versée. On accuse la malheureuse jeune fille d'y avoi mis du poison; on insinue qu'elle s'est prêtée à l'odieus' parodie de la messe satanique. Tout le monde se tourn» contre elle, — excepté l'abbé qui éprouve l'impérieu: besoin de la défendre. Il oublie ce qu'il doit à sa sécurité pour ne songer qu'à la vertu opprimée. Quoi qu'il puisse advenir, il remplira son devoir.

Jusqu'alors la pièce était agréable, certes, mais un pei mince, un peu vide, découpée en de grêles silhouettes. A partir de ce moment, elle s'échauffe. Il y a mouvement, il y a bataille; les personnages cessent d'être figés; ils remuent. Je sais bien ce qu'on peut dire : que M. Sardou a pour son Griffard les mêmes faiblesses que Dumas père pour son d'Artagnan; qu'il lui fait jouer un rôle disproportionné et lui attribue des discours invraisemblables; que

dans la réalité, le pauvre abbé eût eu, dès le premier mot, la bouche close, et qu'on l'eût renvoyé ramer sur les galères du roi... Il faut concéder aux dramaturges un certain droit à la fantaisie, au « panache ». C'est leur manière là eux d'être poètes. M. Sardou n'en a pas trop abusé; et I si GrifTard se permet de résister aux premières têtes du > royaume, il ne prévoit point dans ses harangues l'avène- 1 ment du Tiers, l'exécution de Louis XVI, la proclamation , des Droits de Thomme et du citoyen. Il n'a pas lu Jean- [ Jacques Rousseau. Sachons-lui gré de cette charmante modestie. Il plaide avec éloquence, mais, sauf en deux ou trois endroits, sans trop de rhétorique. Les cinquième et sixième tableaux, où il se débat, sont d'une véhémence communicative. Il les emplit de sa générosité cordiale et sonore. On a envie de crier, à chaque instant : « Le brave homme! »

Et d'abord il se mesure à deux rudes adversaires : Louvois et Colbert (excusez du peu!) Louvois le domine de sa sécheresse hautaine; Colbert, plus rond et plus fourbe, cherche à le « rouler ». Il les met dans sa poche. Tudieu ! quel assaut! Il convainc d imposture Mlle Desœillets, qui, pour sauver la marquise de Montespan, charge Mlle d'Ormoize. Elle se trahit par l'excès de sa colère :

— Cet abbé est un scélérat qui a juré de nous perdre! Nous perdre! Mot malheureux! Grifïard le relève, le

commente, établit victorieusement la vérité... Mais que la vérité est terrible !

— Oui, dit-il, j'affirme avoir reconnu, étendu sur l'autel, le corps de la marquise.

Et il murmure à part soi !

— Je m'attends à tout :

Louvois, Colbert, ^I. de La Reynie délibèrent... Ils sont d'accord sur ce point que le nom de Mme de Montespan ne doit pas être prononcé et qu'afin de lui éviter toute éclaboussure, il convient d'immoler Mlle d'Ormoize. On rappelle l'abbé, on lui fait la leçon, on lui développe

la théorie de la raison d'Etat. Ce qui complique les choses c'est que le roi a exprimé le désir de l'interroger.

— Vous direz à Sa Majesté que vous n'êtes assuré dj rien, que vous n'avez aucun nom à prononcer. '

Mais le bon Griffard ne démord point de son idée fixe Mlle d'Ormoize est-elle sauve? L'innocente ne payera-t elle pas pour la coupable? Il porte la discussion suri terrain des principes. Il a des aphorismes lapidaires comme les vers cornéliens : « Si le sacrifice est volon taire, c'est l'héroïsme; s'il est imposé, c'est le martyre. Aux objections de Louvois tirées des nécessités du gou vernement, il oppose les notions humaines de bonté et d justice.

— Voyons, reprend Colbert, faussement débonnaire e cousu de perfidies, notre « victime » n'est pas tant plaindre. On la placera dans un couvent de province : tou ce scandale effacé, on la fera sortir discrètement, on 1. dotera, on la mariera...

L'abbé reste inflexible :

— Je parlerai au roi!

Louvois se fâche :

— Vous irez en prison, monsieur.

Mais la conscience et le cœur de La Reynie se son émus; il n'exécutera pas cet ordre cruel; il réconforte, i approuve l'avocat de l'innocence; il favorisera son évasion. Et Grifîard continue d'afïronter le danger (ce ne serait plus un héros s'il devenait circonspect). Usant d( la liberté qui lui est laissée, il court chez Louis, obtien un laisser-passer de la Maintenon, ravie apparemment de ruiner sa rivale. Ce dernier acte a de l'élévation, de 1. noblesse. Le roi se refuse à croire à l'infamie de celle qu'il a aimée. L'évidence lui dessille les yeux. Il confronte la marquise et son accusateur (ceci est tout de même un peu fort); il accable avec dureté l'ancienne maîtresse, pour qui il ne ressent plus que froideur et mépris.

Ici, Victorien Sardou tire de son vieux sac à malices un de ces expédients de théâtre qu'il a toujours su manier

VICTOHIEN SARDOU.

en virtuose. Un pichet et un gobelet sont sur la table. Griffard, qui se souvient des confidences de la Voisin, devine que Mme de Montespan a versé dans ce breuvage la fameuse poudre composée par la mégère. Il joue le tout pour le tout.

— La Voisin, déclare-t-il, vous a dit que cette poudre est une poudre d'amour. C'est du poison. Si vous buvez, sire, vous êtes mort!

Louis XIV saisit la carafe, l'approche lentement du verre qu'il emplit et porte à sa bouche.

— Ne bois pas! s'écrie la marquise.

La preuve est faite par un « truc » ingénieux et somme toute acceptable. Les deux amants échangent des reproches amers, et de part et d'autre véridiques. Elle l'accuse d'orgueil, d'égoïsme et d'inconstance. Il incrimine son humeur vindicative, sa violence, sa sécheresse d'âme. Finalement, il l'exile. Il délivre et réhabilite la pauvre d Ormoize et lui donne un mari avec un gros sac déçus. Griiîard aura un petit emploi k la Bibliothèque royale. Il vivra et mourra en paix. La pièce est terminée.

Elle a plu, par sa netteté, sa rapidité, sa légèreté d'allure. Rien n'y est sans doute très profond, mais rien n'y est obscur ni ennuyeux. Elle est, comme l'auteur même, tout en nerfs et en muscles; aucun développement adipeux ne l'alourdit, excepté au quatrième acte, 011 le ministre Louvois disserte un peu longuement. Moins truculente et copieuse, moins riche d'imagination que les drames de cape et d'épée de Dumas père, elle a des côtés moins puérils. Elle relève pourtant de ce genre bien français; on y reconnaît le procédé qui consiste à mêler étroitement les figures réelles aux figures fictives, en attribuant à celles-ci un rôle historique prépondérant. C'est d'Artagnan qui, sous le nom de Richelieu, gouverne le royaume de Louis XIII. C'est l'abbé Grifîard qui provoque la disgrâce de Montespan et assure le règne de Maintenon. Seulement Sardou inspire plus de sécurité que Dumas : on le sait plus sévère dans sa documentation,

plus méticuleux, plus « calé », incapable, comme le con! leur génial des Trois Mousquetaires^ d'accueillir des lé gendes sans contrôle et de leur donner l'investiture...

Notez enfin ce fait remarquable que V Affaire des poisons ne renferme pas d'éléments romanesques (les amour;; d'Hector de Tralage et de Mlle d'Ormoize sont d'une rar< insignifiance), et que cependant elle tient l'attention ei haleine et éveille un intérêt qui ne faiblit point et s'aviv< d'acte en acte. Et puis, c'est une pièce à bibelots, à anecdotes, à mise en scène évocatrice, à figuration archaïque une pièce Musée du Louvre et Carnavalet... Le public adore ça... Pour tout résumer d'un mot, c'est trè.' amusant.

Souvent, je me suis demandé s'il était impossible de rajeunir le mélo de l'Ambigu et de créer un type d'œuvree vraiment populaires, adaptées aux goûts actuels de la foule, à sa culture plus raffinée, à sa soif d'instruction, Il se pourrait que Madame Sans-Gêne et Y Affaire des poisons en donnassent la formule. L'histoire est un champ immense :

Et ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n y trouvent à glanei'.

Le tout est d'en extraire non d'indigestes compilations, non des pièces pédantes et froides, mais des œuvres vivantes et colorées. Si M. Sardou trouvait dans cette voie, de bons imitateurs, s'il faisait école, ce serait le merveilleux couronnement de sa verte et féconde vieillesse...

L'interprétation est des plus satisfaisantes. Coquelin gonfle de sa verve le sympathique abbé; il a moins de feu qu'autrefois, mais une cordialité agréable et savoureuse. Desjardins prête au Roi-Soleil un assez grand air de noblesse et une voix superbe aux notes harmonieuses et graves. On n'est pas plus l)elle, plus décorative, plus « palais de Versailles » que Mlle Gilda Darthy; elle a joliment dessiné le profil et traduit avec sincérité les bouillonnements de l'orageuse marquise...

SYLVANE ET MOUEZY=ÉON

Théâtre Déjazet : Tire-au-fîanc^ vaudeville en trois actes. — Les lois du succès au théâtre.

Le théâtre Déjazet vient de donner la millième représentation de Tire-au-flanc... J'ai eu la fantaisie d'aller écouter cette pièce célèbre. Sa fortune, comme vous le savez, est unique. Une œuvre dramatique jouée consécutivement mille fois : ce phénomène, assez fréquent à Londres, ne s'était pas encore produit chez nous. J'ai voulu essayer d'en pénétrer les causes. Y a-t-il, en ce vaudeville, une vertu secrète, un mérite exceptionnel qui expliquent, qui justifient l'empressement du public? Estce affaire de chance? La « chance « est un de ces mots commodes dont on use, à défaut d'autres plus précis. Cela dit tout et ne dit rien. Pourquoi une vogue si extraordinaire liée au seul Tire-au-flanc} Ces quatre chiffres, imprimés en caractères gras sur l'affiche, m'intriguaient, m'obsédaient. Ma curiosité était d'autant plus vive que je ne connaissais pas l'ouvrage. Trois années se sont écoulées depuis sa naissance. Et à cette époque lointaine, je ne rédigeais pas le feuilleton... Donc, pour moi, double intérêt. Et puis, la solution de ce petit pro-

blême se rattache à des questions d'ordre général. Depuis longtemps je cherche à déterminer les « lois di succès » au théâtre. Je ne suis arrivé, jusqu'ici, à rien de bien concluant. Le cas de Tire-au-flanc m'apporterait-ii quelque lumière sur cette matière difficile? Je résolus d'en avoir le cœur net...

J'arrive pour le lever du rideau. La salle n'est qu'à demi remplie... Public de petits bourgeois. Robes et chapeaux modestes. Pas d'habits noirs. Les places de luxe sont en partie innoccupées. On se presse là-haut, aux galeries. Le théâtre Déjazet a gardé la vieille tradition — et je ne l'en blâme point — de tromper par des flonflons la longueur des entr'actes. Il possède un orchestre de quatre musiciens qui exécute des airs populaires, la Matchiclie^ la Petite Tonkinoise^ polkas et valses lentes. La pièce débute par un duo d'amour entre le valet de chambre Joseph et la cuisinière Georgette, tous deux au service de M. et Mme Dubois-Dombelle. Le rôle de Joseph excite une grande hilarité; l'acteur Armand Morins, qui le joue depuis la création, a manifestement l'oreille des spectateurs. C'est un gros garçon à l'œil goguenard, à la mine réjouie. Joseph va partir au régiment et ce départ lui arrache des larmes comiques. Gomment ne pas pleurer au moment de quitter ce qu'on adore? Il aura pour compagnon d'armes le fils du logis, Jean Dubois-Dombelle, un adolescent bellâtre et prétentieux.

— Joseph, dit la maman, je vous recommande ce cher enfant.

Et Joseph ricane sournoisement; il murmure :

— Sous les drapeaux, il n'y a plus de maîtres et de domestiques; il n'y a que des égaux...

Le colonel Brochard — leur futur colonel — déjeune chez les Dubois-Dombelle. Mais Joseph et Georgette sont si profondément troublés que le repas est servi tout de travers...

Ce premier acte, clair et bien construit, n'est ni meilleur ni plus mauvais que l'exposition des trois quarts des

!e( (la

SYLVANE ET MOUEZY-ÉON. 383

vaudevilles. Ce n'est pas là de quoi crier au miracle. Le second se déroule à l'intérieur de la chambrée. Décor classique : les lits alignés, les paquetages, le balai, la planche à pain. Le caporal Bourrache fait manoeuvrer les recrues; il comble d'égards Joseph, qu'il prend pour un homme du monde ; il n'en témoigne aucun à Jean Dubois-Dombelle dont les airs suffisants l'exaspèrent. Et Jean s'aperçoit qu'il ne pourra pas « faire son malin »... Suivent d'énormes facéties : Jean perd, sous les ciseaux du barbier, sa chevelure ondulée et reparaît le poil ras ; il reçoit l'ordre de « pincer l'oreille à Jules » et de nettoyer les cabinets; la cuisinière Georgette (devenue on ne sait trop comment cantinière), enfile un pantalon de fantassin et se blottit dans les couvertures, pour échapper aux perquisilions du terrible colonel. Le gaz s'éteint. Bataille à coups de traversin et de matelas... Pugilats. Lohu-bohu. Le public s'amuse, comme il s'amusait à Charnpignol, au Sursis, aux Gaietés de t escadron. Mais je ne puis m'empêcher de constater qu'il y avait une verve plus soutenue dans les Gaietés de l'escadron et plus d'ingéniosité dans le Sursis et dans Champignol...

La pièce se dénoue chez le colonel Brochard, où tous les personnages sont réunis. Le colonel organise une soirée, et utilise le talent de ses soldats : le caporal Bourrache ouvre la porte, Joseph a pour mission de dire des vers, Jean Dubois-Dombelle d'ofîrir des rafraîchissements. Ce dernier est transformé; il a subi la mâle empreinte de la vie militaire, il redresse le jarret, lève la tête, cesse de se révolter contre la discipline... Le colonel lui accordera désormais sa bienveillance. Et comme il faut qu'une comédie s'achève par un mariage, la fiancée de Jean, Mlle Solange, que nous avions entrevue, au premier acte, épouse un lieutenant très sympatique, tandis que Jean engage sa foi à la petite cousine, sœur de Solange.. .

Toutes ces choses sont aimables et un tantinet naïves... Que ce vaudeville de belle humeur ait plu à la foule, je

n'en suis pas surpris; mais qu'il lui ait plu durant un série ininterrompue de mille représentations, voilà qii nous étonne davantage. Telle est l'énigme que j'ai entre pris de déchiffrer en causant avec M. Rolle, directeur d' Déjazet.

M. Rolle est un de nos anciens confrères. Après s'êtrJ essayé comme comédien, il se fit journaliste et collabor. au Paris et à V Eclair... Il a l'esprit critique et très aiguisé et c'est plaisir que de philosopher en sa compagnie. Donc, il m'a énuméré les raisons probables du succèi paradoxal dont il récolte les profils.

Et d'abord, le titre de la pièce est excellent : Tire-auflanc. Ces mots raniment les souvenirs de ceux qui on passé pai* la caserne; ils éveillent les espérances de ceu: qui doivent s'y rendre prochainement; ils évoquent de.' idées joyeuses. « Tire-au-flanc », c'est-à-dire baguenauder, couper aux corvées, jouer de bons tours aux chef: trop rossards. Le Français, né frondeur, affectionne ce; sortes de gamineries. Cependant il révère, au fond, l'armée. Il la blague, et il l'aime. Un instinct atavique, qu'oi n'est pas encore venu à bout de détruire, l'y attache. E vous remarquerez que dans Tire-au-flanc, toutes les plaisanteries qui visent l'institution militaire sont superficielles, inoffensives. Le valet de chambre Joseph, ai premier acte, reste en extase devant les galons du colonel. La transformation de Jean, le jeune esthète, ei guerrier modèle, est une apologie des vertus régénératrices du sabre; de même que les affronts qu'il leçoit d( son domestique, aujourd'hui son camarade, sont un hommage au régime de fraternité et d'égalité qui règne, pai définition, au régiment...

L'ouvrage de MM. Sylvane et Mouezy-Eon correspond aux préjugés, aux habitudes, à l'opinion nioyenne du peuple; il flatte son goût d'optimisme; il renferme une histoire très simple, simplement contée, et n'efl'arouchani personne, assez honnête pour qu'on y vienne en famille. Les six cent mille auditeurs qui ont défilé dans la salle

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lu boulevard du Temple pendant ces trois dernières innées appartiennent la plupart au même milieu : bouiquiers, employés, ouvriers aisés, tentés par le prix molléré des places, heureux de satisfaire à peu de frais leur l^assion du spectacle. Ensuite la banlieue est arrivée à la '•escousse, enfin la province. Lorsqu'une pièce atteint un ^lombre anormal de représentations, elle allume, par cela nême, des curiosités qui la prolongent. Chacun veut aller /oir cette « machine » dont tout le monde a parlé. Il faut lurer; mais pour durer, il est nécessaire que les dépenses joient réduites au minimum. C'est la règle que s'impose e théâtre Déjazet. Sa troupe, si j'en juge par l'interpré- ;ation de Tire-au-flanc^ ne doit pas être onéreuse. Sauf M. Morins déjà nommé et la gentille Mlle Paule Rolle, îlle ne referme que des sujets ordinaires. Le budget potidien du théâtre ne dépasse pas vraisemblablement îinq cents francs; les recettes des jours de semaine réaisent ce chifîre; l'excédent des recettes dominicales, oujours fructueuses, constitue le bénéfice de l'exploita- ;ion... Il existe deux façons de concevoir et de pratiquer e métier d'imprésario. S'entourer d'artistes brillants et chèrement rétribués, monter des pièces avec éclat, et les )ter de l'affiche dès que la recette tombe au-dessous des "rais, ou bien les y maintenir, à force d'ordre et d'écolomie; dépenser peu, gagner peu. Cette seconde méthode îst la seule qui puisse assurer la subsistance des petites scènes comme Cluny et Déjazet.

Mais ces qualités de prudence, là ou ailleurs, ne suffisent pas. Le bon directeur se reconnaît à un certain flair, lu discernement de ce qui convient à son public. Tel ouv^rage réussit en tel endroit et échouerait en tel autre. Tire-au-flanc n'aurait sans doute que médiocrement ■iéduit les spectateurs des Nouveautés, friands de mets plus épicés; la Puce à Vdi^eille n'eût peut-être obtenu à Déjazet qu'un accueil maussade. Est-ce qu'on sait?

On ne sait rien... Le succès au théâtre est une énigme. Il dépend du milieu, de l'heure, du vent qui souffle, des

dispositions momentanées du public; il dépend de pièce de la veille, qui influe sur la pièce du lendemain il dépend du nez d'un acteur, de la frimousse dur actrice; il dépend du froid et du chaud, du soleil et de pluie, d'éléments impondérables que la plus lucide inte ligence est impuissante à analyser. Autour de chaque oi vrage, s'établit un courant immédiat de sympathie c d'antipathie; et ce courant circule avec la rapidité dur étincelle électrique. A peine la répétition générale est-el. achevée, que l'on en apprend simultanément, sur tous h points de la ville, le résultat. D'étranges effluves révèlei en même temps aux salons, aux cafés, aux clubs le soi de l'œuvre nouvelle. Et ce jugement est sans appel. E vain tente-t-on de le combattre. 11 résiste aux efforts d la complaisance, du mensonge, de la réclame savammer organisée. Et l'on ne peut le prévoir. On ne le conna qu'à la minute même où il se formule. Les bruits avant coureurs d'apothéose ou de chute, les indiscrétions d coulisses... Fariboles!... Tant que la pièce ne se joue pa aux chandelles, devant douze cents spectateurs dont le nerfs vibrent à l'unisson, dont les sensations se confon dent, inutile de conjecturer. L'auteur et le directeur, ca chés au fond de l'avant-scène, restent abasourdis. Le « effets » sur lesquels il comptaient le plus se dérobent d'autres éclatent, qui n'étaient point attendus. Un mot passé inaperçu aux répétitions, part, franchit la rampe met la salle en joie. Tout l'ouvrage était bâti en vue d'ui coup de théâtre. Le coup de théâtre fait long feu. Au con traire, un bout de dialogue charme l'auditoire et renflou l'esquif prêt à sombrer. Le public prend bien les chose ou les prend mal, selon son caprice. Il est étonnammen compréhensif ou plus rétif qu'une mule d'Andalousie. Çc lui chante ou ça ne lui chante pas, sans motif appréciable. La plupart de ses engouements ne sont pas mieus justifiés que ses indifférences... Quand je vous dis que If succès des œuvres théâtrales n'est que mystère!...

Parfois, ce succès déjoue les probabilités, les vraisem-

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)lances. Lorsque M. Gémier prit le théâtre Antoine, nul lie croyait à sa réussite. On se rappelait sa brève tenta- [ive de la Renaissance, aidée du même talent, des mêmes ifforts, et couronnée d'un échec complet. Le beau drame il'Emile Fabre, la Vie publique^ n'y avait point attiré la joule. La foule vint l'applaudir, moins bien monté, moins ')ien joué, boulevard de Strasbourg... Pourquoi?... Vous dléguerez la réputation accrue de l'artiste, le bruit fait lutour de son nom. Ce sont des explications trouvées iprès coup. La vérité, c'est que le destin des théâtres et les pièces est régi par des causes obscures, presque mpossibles à déterminer.

En errant à travers les couloirs de Déjazet, je revivais na prime jeunesse; j'étais poursuivi par l'ombre de feu jlillarion Ballande. Y eut-il une entreprise plus follement chimérique que celle de ce brave homme imaginant de onder, en ce quartier populeux, loin du centre intellec- ;uel, une scène littéraire baptisée solennellement : Troisième Théâtre-Français? C'était touchant et un peu comique. Les bustes en plâtre de Corneille, de Racine, ie Molière, s'alignaient devant le bureau de location où TÔnait Mme la directrice. Et sur ces planches, habituées lux gaudrioles du vaudeville, retentissaient les Alexan- Irins de M. de Calonne. Chaque dimanche, chaque jeudi, )n y jouait des chefs-d'œuvre classiques, précédés de conférences.

Oh! ces matinées! L'idée de ce genre de spectacles l'appartenait pas en propre à Ballande : elle lui avait été suggérée par le bon Caristie Martel, apôtre du grand art, tragédien illuminé de la flamme divine... L'histoire, que je tiens de sa bouche, est peu connue et piquante... Un jour, il débarque chez Hillarion, frais émoulu, comme lui, iu Conservatoire.

— Mon cher Ballande, dit-il, je suis ruiné; j'ai voulu initier l'Italie et la Grèce au génie français. J'ai joué Bri~ îannicus à Rome, Andromaque à Athènes. Cette expédition m'a coûté 100.000 francs. Voulez-vous m'aider à les

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rattraper? Je vous apporte un projet original et nou veau.

Il le lui exposa. Il revenait de Londres et avait et frappé de la faveur qu'obtenaient là-bas les représenta lions diurnes organisées le samedi dans les principau théâtres. On pourrait essayer d'introduire à Paris cett coutume. Mais Martel, grand-prêtre chevelu de Melpo mène, exigeait que son innovation servît à répandre 1 goût de la haute littérature. Ballande entra dans ces vues Il donna à la Gaîté une série de séances pour les collège et les familles.

Ce fut l'origine des matinées.

Ballande et Martel eurent des difficultés à vaincre. Au cun professeur n'osait monter sur la scène; ces meS' sieurs craignaient que le contact des comédiens et de; comédiennes ne compromît la dignité de leur robe M. Ghavée consentit pourtant à faire une leçon sur le Cid L'antique Université en fut peut-être froissée, mais elh eut la sagesse de n'en rien témoigner. L'exemple et l'im punité de M. Ghavée enhardirent ses confrères. Emih Ghasles, Gidel, Aderer, Eugène Talbot, Emile Deschane et — le plus sémillant de tous, Ernest Legouvé, soutinrent l'institution naissante. Après la guerre, Ballande recommença. Il eut pour collaborateurs Francisque Sarcey et Henri de la Pommeraye. G'étaient les forces vives du Troisième Théâtre-Français, les deux pierres d'angle de l'édifice. Avec quelle impatience nous attendions ces petites solennités dominicales! Gertes, Ballande ne versait pas l'or à pleines mains; il avait de vieux décors, de vieux costumes, et par contre, de très jeunes acteurs qui se contentaient — comme le conférencier, d'ailleurs — d'un cachet minime... Les meilleurs sociétaires actuels de la Gomédie, Silvain, Leloir Truffier, passèrent par cette école. Le charmant Amaury, celui qu'on surnommait le « Delaunay de la rive gauche », s'y forma... Dumaine y rugit don Diègue. La farouche Duguerret, l'élégant Brindeau y rejouèrent les rôles qui leur avaient valu la

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élébrité... Ballande savait l'art d'accommoder les restes, appuyé sur la grandiloquence de la Pommeraye, sur la ordialité savoureuse de Sarcey, il créa la vie autour de e théâtre minuscule et ridicule, que l'on chantonnait lans les revues, que l'on vouait à une prompte faillite. Et ion seulement Ballande évita la faillite, mais il gagna de 'argent; il quitta sa modeste salle pour s'agrandir et inalement il acheta, assure-t-on, un château sur ses ■conomies, comme le lieutenant de la Dame blanche... Unsi, il s'enrichit dans des entreprises littéraires qui, •enouvelées plus tard, conduisirent à l'hôpital ses succesleurs... Fut-il plus habile qu'eux, plus avare, plus prulent administrateur, plus homme d'affaires?... Possible... surtout, il était arrivé à l'instant propice. Les circonsances l'avaient servi.

Je vous répète que tout n'est qu'heur et malheur dans es choses du théâtre. C'est une loterie. Il faut attraper le )on billet.

Comédie-Française : Electre (traduction d'Alfred Poizat).

C'a été une noble et réconfortante soirée. Le temps n'est plus où l'on raillait les Romains et les Grecs. Nous les aimons. Nous les adorons. Notre ironie s'émousse sur leurs sonores armures. Cette nouvelle floraison de l'art antique, cette renaissance de son prestige datent, à ce qu'il semble, du triomphe remporté par Œdipe roi à Orange. La mémorable représentation de 1888 fut le coup de clairon qui ranima les vieilles admirations endormies. Sophocle redevint un auteur à la mode. On parlait de lui presque autant que de M. Edouard Pailleron. « Avez-vous vu Mounet-Sully dans Œdipe?... Il faut aller voir Œdipe. » Le chef-d'œuvre, illuminé par son illustre interprète, se trouva fixé au répertoire de la Comédie-Française... Presque chaque année, il retournait à Orange; il s'y retrempait; il en revenait avec une provision de jeunesse. Ce pèlerinage annuel était sa fontaine de Jouvence.

Fatalement, ce succès excita l'émulation. Béziers, Nîmes voulurent avoir des spectacles en plein air. Les villes qui possédaient d'anciennes arènes s'en firent orgueil; celles qui n'en avaient point en édifièrent. Et

nous vîmes éclore un peu partout d'innombrabk « théâtres de la nature. » 11 en surgit aux quatre poim cardinaux : dans les Pyrénées, dans les Alpes, en Au vergue, en Normandie, dans les Vosges, à Cauterets, à 1 Motte-Saint-Héray (où règne un aimable docteur qui a 1 témérité de s'appeler Pierre Corneille), à Champignj près Pantin, à Bussang, près Epinal, que sais-je encore sur le plateau de Ghamplieu, voisin de Gompiègne. Et 1 série n'est pas close, croyez-le bien. Afin d'alimenter ce scènes rustiques, il fallait des pièces. Mais quelles pièce|ti se peuvent jouer sans autre décor qu'un fond de feuil lages et de ruines. Quels personnages peuvent se mouvoi à l'aise sur un tapis de verdure, ayant la voix assez forte la poitrine assez large, le front assez haut pour se me surer avec le soleil, le vent, Tespace, dominer la foui immense et n'en être point écrasés ? Racine est trop intime Corneille trop compliqué et sentencieux. L'on se retourn; vers les Grecs, dont les œuvres, à grandes lignes architecturales, amples et pures, s'adaptaient parfaitemen aux conditions matérielles de ces représentations. Tou le monde se rua à la besogne. Des professeurs qui ne son pas poètes, des poètes qui ne sont pas professeurs dépouillèrent avidement Eschyle, Sophocle, Euripide. Lî famille des Atrides, éveillée de son long sommeil, refleurit, et fut tout étonnée de retrouver chez les Français du vingtième siècle un accueil aussi chaleureux que celui qu'elle recevait des Athéniens du siècle de Périclès. Les Français ne détestent pas qu'on les assimile aux Athéniens à qui, d'ailleurs, ils ressemblent; et puis, ils aiment à se proclamer capables de goûter pleinement les beautés de la littérature classique (j'accorde qu'il y a dans ce sentiment un soupçon de snobisme, mais où le snobisme ne s'insinue-t-il pas? Et c'est là, en tout cas, du très bon snobisme); joignez encore une culture artistique générale qui rend les spectateurs d'aujourd'hui sensibles au charme pittoresque des vieux mythes et à leur signification symbolique (on a beaucoup voyagé, on a regardé

beaucoup de photographies, on a écouté beaucoup de Wagner et de Gluck). Tout cela explique la sincérité de

.l'accueil fait par eux aux brillantes ou honorables tentatives de MM. Jean Moréas, Peladan, Jules Bois, RivoUet,

,Mouzin, Ghabault, Alfred Poizat. J'oublie quelques-uns de ces adaptateurs. Qu'ils me pardonnent. Ils sont trop!

M. Poizat peut être classé parmi les meilleurs. Nous lui devons un Cyclope traduit avec une verve libre et savoureuse. h'Electre ajoute à notre estime. Ce n'est pas une version littérale, un devoir d'écolier. M. Poizat n'est point l'esclave du texte, il l'interprète intelligemment : il

[ne le trahit pas, du moins, quant aux parties essentielles;

; et si on peut lui reprocher, dans le détail, de menues fautes de tact, l'ensemble de l'œuvre subsiste, avec son harmonieuse et ferme ordonnance.

A ce propos, rien n'est plus curieux que de comparer le travail de M. Poizat à celui de ses prédécesseurs. On voit le chemin parcouru, l'évolution progressive vers la simplicité et la vérité. Nous ne concevons plus la tâche du traducteur comme on la comprenait il y a cent cinquante ou seulement soixante et quatre-vingts ans. On la voulait décente, enveloppée d'élégances raciniennes, dépouillée de toute familiarité. Patin cite complaisamment dans son livre une Electre en vers, d'Anceau, qui respire l'ennui. Anceau était le Grec fait homme; ses « parallèles » jouissaient en Sorbonne d'une énorme autorité. Et le mal venait justement de l'infini respect qu'il avait pour ses modèles; il s'imaginait les révérer en les parant d'une phraséologie solennelle et de cette fausse dignité que le constant emploi des « mots nobles » communiquait aux disciples de Voltaire et de Ducis. Les plaintes si touchantes d'Electre pressant dans ses bras l'urne où on lui a dit qu'étaient enfermées les cendres d'Oreste se changent, sous la plume de l'honnête Anceau, en un discours mortellement froid et compassé :

O, du plus cher mortel, muet dépositaire

Sombre et dernier séjour de mon malheureux frère,

Fils d'Atride, est-ce ainsi qu'il fallait te revoir! Combien, en te quittant, s'abusait mon espoir !

Considérez maintenant l'interprétation de M. Alfred Poizat. Voyez, en comparaison, comme elle est vivante. Le « muet dépositaire » redevient tout simplement ce qu'il n'aurait pas dû cesser d'être, une urne :

O mobile tombeau transmis de mains en mains, Petite urne qui vint par les mêmes chemins Où j'attendis longtemps celui que tu m'apportes. Sois bienvenue au nom des espérances mortes, Puisqu'au cher rendez-vous tant annoncé par lui Sa cendre au moins fidèle est exacte aujourd'hui.

Ce fameux morceau contient un passage délicieux : l'Evocation par Electre de son adolescence et de l'enfance d'Oreste étroitement mêlées, des soins maternels qu'elle donnait à son jeune frère. Ecoutez l'insupportable Anceau (loué par Patin) :

Où sont ces doux travaux qu'à mon heureux amour Ton enfance jadis imposait chaque jour?

Tu le sais, on ne peut se promettre, ô mon frère, Une plus tendre ardeur à l'instinct d'une mère. Je m'étais réservé le soin de te nourrir; A de serviles mains j'enviais ce plaisir. Aimable enfant, déjà pour me payer mes veilles, Du nom charmant de sœur tu flattais mes oreilles.

A ces épithètes inexpressives, à ces banales métaphores, M. Alfred Poizat substitue des vers très simples qu'on eût jugés trop simples en 1825 :

Où sont-ils tous mes beaux rêves d'adolescente. Quand je te conduisais avec moi, tout petit, Te menant par la main ou sur mon sein blotti ? Par la ville et les champs nous allions côte à côte; A peine si ma taille était un peu plus haute, Et véritablement nulle mère jamais N'aurait pu te chérir autant que je t'aimais.

M. Poizat s'est dégagé du « ronron » conventionnel lie nos grands-pères ; il ne tombe pas davantage dans la puérile affectation de couleur locale à laquelle sacrifiait le superbe génie de Leconte de Lisle. Il n'éprouve pas le besoin d'helléniser l'orthographe de ses personnages et ne suppose pas qu'Electre et Oreste seront plus Grecs s'ils s'appellent Orestes et Elektra; il s'écarte également de la fadeur des Anceau et des La Harpe et du parti-pris [de férocité de l'auteur des Erinnyes; moins puissant, Imoins somptueux que celui-ci, moins gourmé que ceux-là, il restitue, en somme, assez fidèlement le mouvement, la physionomie, l'atmosphère de l'œuvre originale.

Peut-être cède-t-il au plaisir de la moderniser avec excès. Cette tendance apparaît surtout dans les développements lyriques; il prête au chœur des paroles dont Sophocle aurait lieu d'être surpris. Exemple : le chœur commentant la querelle des deux sœurs Electre et Chrysotlîémis, et les terribles menaces dont la farouche Electre accable sa mère, s'écrie : « Quoi! les oiseaux du ciel, plus sages que les mortels, secourent ceux dont ils ont reçu la vie et la nourriture, et nous agissons différemment ! 0 Renommée, dis aux Atrides les horreurs de leur maison et les discordes de leurs filles... », etc.

Version de M. Alfred Poizat :

Les grandes cigognes pendantes

Qui se bercent aux aquilons,

Et dont les pieds minces et longs

Fixent à des tiges tremblantes

Leur corps immobile et sculpté,

Toutes pleines de piété,

Les grandes cigognes mystiques

Rêveraient à leurs vieux parents,

Tandis que nous, bien difîérents

Des beaux oiseaux mélancoliques,

Au fond de nos cœurs oublieux,

Nous vous creusons des sépultures

Avec les pierres les plus dures,

O pauvres morts, froids et sans yeux!

Il est certain que le thème primitif disparaît sous ces broderies, qu'elles sont, à tous les points de vue, infi dèles et ne répondent ni à la façon de sentir du poète grec, ni à sa façon de s'exprimer. Ceci n'est point du Sophocle. Inutile d'insister... L'essentiel est que les principaux caractères du drame n'aient pas été altérés... A cet égard, M. Poizat ne mérite aucun reproche. Electre Oreste, Glytemnestre, Chrysothémis sont dessinés d'une main sûre et délicate; chacun reste à son plan; les proportions sont gardées entre eux, ainsi que les convenances d'attitude et de langage.

Electre est une des plus belles figures qui aient été mises au théâtre, une de celles où l'art de Sophocle s'affirme avec le plus de grandeur et de souplesse. Et d'abord Electre n'est pas une statue, une héroïne; c'est une femme, une vraie femme, telle qu'on n'en trouve pas d'analogue dans Eschyle. Elle a juré de venger la mort de son père Agamemnon, assassiné par sa mère Glytemnestre et l'amant de Glytemnestre, Egisthe. Elle tuera les assassins avec l'aide de son frère Oreste, ou toute seule, si le secours d'Oreste lui fait défaut. Elle est mue par une volonté implacable, qui est le ressort du drame. Mais remarquez que dans cette volonté, il entre moins de réflexion que de passion, et que par là elle apparaît bien féminine. Electre agit sous l'obsession d'une imagination très vive (à chaque heure du jour et de la nuit, elle revoit son père égorgé; ce tableau la poursuit, la surexcite, empêche sa fureur de s'apaiser...); elle est heureuse, vindicative, inaccessible à la miséricorde, et sa haine (encore un trait féminin à noter) s'explique, à la fois par la piété filiale et par la rancune qu'elle éprouve des mauvais traitements, des humiliations qu'Egisthe et Glytemnestre lui font subir. Gela est indiqué avec précision, en plusieurs endroits. Electre soufîre dans son orgueil :

Esclave en mon palais, sur mes épaules viles Je jette ma douleur comme un manteau royal.

Et des tortures physiques s'ajoutent à cette peine morale. Elle a le double déplaisir d'être réduite à servir ses ennemis et sevrée des joies matérielles dont ils jouissent. Tandis qu'ils se gobergent, son ventre crie famine :

Tous les ans, Ma mère, par des jeux, des danses et des chants, De cette affreuse nuit, fête l'anniversaire, Et moi, je verse à boire aux meurtriers d'un père; On veut que je sois là pour l'entendre outrager Et que, pleine de faim, je regarde manger Mes ennemis riants, couronnés de verveine.

Pleine de faim,.. Cette locution un peu barbare rend la pensée du poète. Electre y revient encore plus loin, quand elle s'évertue à entraîner la faible Chr3^sothémis :

Je gagnerais, dis-tu, quelque chose à me taire. On me ferait meilleur visage et bonne chère... Je serais mieux nourrie et vêtue...

Et elle trace à sa sœur le tableau des maux qui lui sont réservés, si elles ne secouent pas le joug du couple criminel :

Qu'attendons-nous, filles de roi, pour en finir Avec l'avilissant et honteux esclavage ? Transporter l'eau pour la cuisine et le lavage. Couper le bois, remplir et traîner les paniers. Vivre avec des valets et des palefreniers !

Ainsi Electre a deux injures à punir : celle de son père, la sienne propre. Ces mobiles s'amalgament dans son âme. L'idée du devoir n'y apparaît pas absolument désintéressée; des griefs personnels la fortifient, l'enveniment, lui communiquent quelque chose de dur et d'acéré. Vienne Oreste, et pour une minute, tout cela se fondra en baisers, en larmes. Electre est une femme

aigrie, débordante d'amertume, avec des besoins d tendresses refoulés, non satisfaits. Répétons simplement c'est une femme.

Femmes, Cîytemnestre et Ghrysothémis le sont pa reillement quoique diversement. L'impétueuse Clytem nestre meurt d'inquiétude; des visions sanglantes d'obscures prophéties empoisonnent son sommeil; ell n'a pas dans le crime la sérénité de son complice. Ell est femme. Ghrysothémis représente la passivité d'ui être charmant, dénué d'énergie, créé pour la résignatioi et le servage. Elle s'oppose à Electre. Entre elles, l'anti thèse est saisissante.

Ces caractères, d'une si vivante et profonde complexité se développent dans trois ou quatre scènes extrêraemen habiles (Sophocle fut, après Euripide, le plus « roublard des dramaturges grecs). La première est la disput* d'Electre et de Ghrysothémis, Tune inclinant au pardon l'autre intraitable; la seconde met aux prises Electre e Giytemnestre, qui s'invectivent avec la dernière bruta lité ; elle se continue par l'intervention du gouverneur e son récit du faux trépas d'Oreste. Gette nouvelle arrach* à la mère un cri de joie, à la fille un cri de détresse; ce; deux cris simultanés jaillissant, avec tant de véhémence exprimant, avec une même violence des sentiments s opposés, impressionnent vivement le public. Mais h scène la plus pathétique et qui produit toujours le plus d'effet est la célèbre reconnaissance d'Electre et d'Oreste J'en ai cité plus haut le début. Elle se déroule avec une grâce, une douceur, une émotion inimitables.

Ajoutons qu'elle est jouée en perfection par M. Albert Lambert et Mme Louise Silvain. Le rôle d'Electre aura été pour Mme Silvain une victoire, et j'ose dire une révélation. Elle s'était montrée, en mainte circonstance, bonne tragédienne, bonne diseuse de vers. Je ne l'eusse pas crue capable de ce qu'elle a donné dans Electre. Elle y est physiquement très belle. Son profil se détache avec noblesse sur la mélancolie flottante des

voiles noirs; ils amincissent sa taille, l'idéalisent. Il m'est revenu que des archéologues amis de Tauteur voulaient lui imposer, au nom de la science, un costume gris ou mauve, prétextant que la couleur noire n'était point usitée en Grèce. x\u diable l'archéologie ! Cette même discussion surgit lorsque Sarah Bernhardt voulut habiller de noir Andromaque. Son sûr instinct d'artiste avait raison. Il était conforme au sens commun. Peu importe que le noir fût ou non élu des Grecs, s'il éveille chez le spectateur actuel une impression conforme à .l'esprit du drame. Or, dès le lever du rideau, les sombres vêtements d'Electre marquent le deuil de son cœur, son incurable tristesse. Gela remplace plusieurs scènes d'exposition. Mme Silvain a rendu ces sentiments avec une surabondance de gestes d'abord un peu choquante et quelque vulgarité dans la mimique; mais à partir du second acte, elle s'est mieux contenue; elle a imprimé aux lamentations d'Electre, à sa joie, à son amour fraternel, quand Oreste se découvre, un accent de sincérité grave et profonde, et cela sans exagération, sans « ficelles », par la seule compréhension intime du rôle et la sobre justesse des moyens d'expression.

Silvain, plus heureux de ce succès que s'il s'était agi de lui-même, l'a partagé. II a dit avec ce mélange de bonhomie et d'ampleur qui est l'originalité de son talent !e récit de la mort d'Oreste, une interminable narration elle pourrait sans inconvénient être abrégée) dont Racine s'est inspiré et qui surpasse en familiarité le récit le Théramène.

Glytemnestre c'était Mlle Dudlay à la voix stridente, Ghrysothémis, la correcte et discrète Mlle Lara. Mlle Madeleine Roch — très bien disante — et Mlle Lherbay :aisaient le chœur. M. Ravet a prêté à Egisthe la tête de brute qui convient au lâche assassin du roi des rois.

En résumé, ce fut une belle soirée, digne de la Maison, digne de notre grande troupe tragique, digne de Sophocle... Nous sommes ravis de ces tentatives lit-

téraires; elles font honneur à M. Jules Claretie; on n peut trop l'encourager à y persévérer; c'est la missio du Théâtre-Français d'entretenir dans la foule le cuit des chefs-d'œuvre; et l'on ne connaît vraiment un pièce de théâtre que lorsqu'on la voit aux chandelles J'avais lu une infinité d'études sur Sophocle, les leçon d'Emile Faguet, de Maurice Groiset, le récent volume o M. Allègre combat ingénieusement le vieux préjugé qu veut que la fatalité soit l'unique ressort de la tragédi grecque. Une représentation comme celle-ci en dit plu long que les plus savantes gloses. L'œuvre s'anime; se parties caduques tombent, ses parties vivantes prennen un surprenant relief. Electre supporte gaillardemen répreuve. C'est un drame très intense. Il tire son intérê de la vérité humaine des caractères, de la peinture intérieure des personnages, de leur lutte contre l'inexorabh destin. Ainsi se trouve fortifiée la thèse de M. Allègre qu'a corroborée, il me semble bien, M. Faguet.

Odéon : UAlibi^ pièce en trois actes.

... Sur les trois actes de L'Alibi^ il y en a un d'admi-

able, le premier. S'il m'a semblé tel, ce n'est pas uni-

[uement parce qu'il est supérieur aux deux autres; il

>ossède une valeur propre, en dehors de toute compa-

aison; il est rapide, logique, solidement bâti, véhément,

mouvant; il nous a donné l'illusion de la vie. M. Tra-

ieux s'y montre bon dramaturge, bon psychologue. A

es qualités professionnelles s'ajoutent une certaine

lamme généreuse, cette soif de justice, cette élévation

l'âme qui imprègnent naturellement ce qu'il écrit. Il

ient à affirmer, en toute occasion, son esprit d'indépen-

ance, son désir d'impartialité. Rien ne lui serait plus

dieux que d'être traité de sectaire. On sent que ce souci

s domine; et c'est là sans doute la coquetterie^ ou si vous

•référez, le scrupule d'un brave homme.

Le colonel de Mas-Loubier appartient par ses origines

l'ancienne France ; il a sous ses ordres quelques offi-

iers attachés comme lui à la tradition nobiliaire et à la

oi catholique; tel le lieutenant d'Aiguevive, à qui sa

lie Marthe témoigne un tendre intérêt et dont il ferait

volontiers son gendre. En face d'eux se dressent des offi ciers issus du peuple, libres-penseurs et républicains. L régiment est partagé en deux camps : les plébéiens, le aristocrates. Ils se tolèrent, échangent des relation correctes et courtoises, mais ne s'aiment pas. Une sourd mésintelligence les divise; elle ne cherche qu'un prétexte. Le prétexte s'offre...

Le capitaine Delmas, au cours d'une promenade, a ét( tué. On l'a ramassé sur la grand'route, le front trou( d'une balle. Son meilleur camarade, le capitaine Laroche vient annoncer au colonel la catastrophe et lui fait par des soupçons qu'il a conçus au sujet de l'auteur hypothétique de ce meurtre. Tout désigne, tout accuse le lieute nant d'Aiguevive. Il a suivi le même chemin que h victime; un garde-barrière les a vus passer; sa déposition est accablante ; les coïncidences d'heure et de liei ne laissent subsister presque aucun doute... Le médecinmajor corrobore les arguments de l'accusateur. Ces bien d'un assassinat qu'il s'agit, et non d'un suicide. E puis, d'Aiguevive et Delmas avaient eu, pour des raisons politiques, de violentes querelles mal apaisées par l'intervention du colonel. Celui-ci est anxieux; il s'insurgt intérieurement contre les monstrueuses allégations d< Laroche; et cependant il n'ose, sans examen, les re pousser. Or, nous sentons que dans ce débat il n'y £ pas que des individus en présence, mais des idées, des instincts, des divergences de races et d'éducation. De c€ double conflit, le drame tire sa gravité et sa force.

Le colonel interroge Tassassin présumé; il se heurte à des dénégations formelles et embarrassées. Et comme d'Aiguevive proteste et ne se justifie point :

— Votre parole d'honneur ne suffit pas ; il nous faut une preuve décisive, un alibi.

Il prie le capitaine et le médecin de le laisser seul avec le jeune officier; il l'objurgue, il le presse, au nom de la discipline, de l'amitié.

— Vous ne voulez pas répondre ?

— Non.

» — Vous me cachez quelque chose... Que me cachezvous?

Il s'exaspère contre ce mutisme, qui dissimule un mystère.

— Ainsi, vous refusez la vérité, même au père de Marthe!

— A lui surtout.

Si douloureux que soit son devoir, le chef l'accomplira; il refuse la grâce d'un délai de vingt-quatre heures sollicité par d'Aiguevive; il le met aux arrêts et ne s'oppose plus à lenquête que le capitaine Laroche brûle d'entreprendre. Les scènes se succèdent, directes et franches, allant droit au but; les caractères sont nettement dessinés, et non pas à fleur de peau; leurs dessous apparaissent. Le colonel, le capitaine sont convaincus, le premier de l'innocence, le second de la culpabilité du lieutenant; ces convictions contradictoires ont leur source beaucoup moins dans les faits eux-mêmes que dans une antipathie et une sympathie préconçues. Et cela est d'une observation juste et très humaine. Le capitaine veut perdre d'Aiguevive, le colonel veut le sauver; ils sont également sincères, la passion les entraîne; mais tandis que Laroche, ardent à venger son ami, y cède, Mas-Loubier y résiste; car chez lui un sentiment domine tous les autres; la conscience qu'il a de sa responsabilité. Cette inquiétude est marquée de traits délicats et profonds. Le colonel se sent le père moral du régiment; la crainte que l'on puisse mettre en doute son équité, sa droiture le rend malheureux.

— Quelle opinion avait de moi votre camarade, l'infortuné Delmas? demande-t-il au capitaine Laroche.

— En vous, il distinguait le chef du gentilhomme; il respectait le chef, il se méfiait du gentilhomme.

Cette réponse l'attriste.

— Il se trompait, s'écrie-t-il; oui, je suis un aristocrate, un vieux vendéen, et ce serait une lâcheté, à l'époque où

nous vivons, de renier mes origines. Elles ne nous valent pas des faveurs. Mais je suis officier d'abord... Entre vous, je ne fais nulle différence : je ne considère que vos mérites... Je vous aime d'un cœur égal.

Toutefois son amitié se manifeste, malgré lui, pour d'Aiguevive. Dans la façon dont il lui dit : « Tenez-vous bien », on devine la solidarité qui les lie: cela signifie : « Vous êtes des nôtres. » Et il plaide sa cause auprès du capitaine; il tâche d'attendrir ce persécuteur implacable; il échoue, et aussitôt, inaccessible aux basses rancunes, il lui tend la main, éprouvant comme un remords d'être sorti de son rêve, d'avoir laissé éclater ses préférences :

— J'ai le sang vif, mais vous êtes entêté. Nous ne chaussons pas les mêmes besicles, mais nous sommes d'honnêtes gens tous les deux, des frères d'armes...

Un peu plus loin, lorsqu'il révèle à Marthe les charges qui pèsent sur son fiancé et la prépare au coup qui la menace, un bel accent de fierté anime ses paroles :

— S'il arrivait que je lisse appel, dans une circonstance difficile, à ton énergie, au sang de ta race, tu ne me manquerais pas, j'en suis sûr.

— Mon père, soyez tranquille...

Ici la fille et le père vibrent à l'unisson; leur émotion se communique ; elle a quelque chose de mâle qui nous touche. Nous avons la certitude que M. de Mas-Loubier serait, le cas échéant, capable d'héroïsme. On voit avec quel art cette jolie figure de soldat est nuancée. C'est un modèle de vérité, de fermeté et de tact. M. Trarieux pouvait tomber dans l'étalage afTecté des grands sentiments, il a su garder la mesure, demeurer simple, éviter le « pompiérisme ». Et tout cela est à son honneur.

J'ai épuisé les louanges en parlant du premier acte de L'Alibi; il ne m'en reste guère pour les suivants, qui sont beaucoup plus faibles. Le second renferme un épisode assez bien venu, l'interrogatoire du cavalier Bossuet, le brosseur de d'Aiguevive. Mais à partir de la minute oii Mme Jane Hading jaillit des coulisses, il semble qu'un

vent de malheur souffle sur la pièce. Elle déraille. Mme Jane Hading, c'est Mlle Laroche, la femme du capitaine Laroche, la maîtresse du lieutenant d'Aiguevive. Elle avait coutume de rejoindre son amant dans le village de Magnac, à proximité de l'endroit du crime; ils se donnaient rendez-vous dans l'hôtel des Quatre-Gantons, une galante auberge fréquentée des amoureux. Et voilà le secret du lieutenant, le motif de son silence. Il se sacrifie au repos de celle qu'il aime, ou plutôt qu'il a aimée; car leur liaison agonise; ils se sont revus une dernière fois pour se restituer des paquets de lettres et se dire adieu; d'Aiguevive ne songe plus qu'à ses nouvelles et pures amours, à Marthe^ la fille du colonel. Une étrange fatalité a voulu que cette suprême rencontre coïncidât avec l'assassinat du capitaine Delmas; d'Aiguevive ne pourrait se défendre qu'en livrant sa maîtresse aux représailles d'un époux jaloux et irrité; sa justification est donc impossible. Cependant les demi-confidences arrachées au brosseur Bossuet ont éveillé l'attention du mari. Il explorera le village de Magnac, il questionnera l'hôtelier... Et c'est alors qu'intervient Madeleine. Elle conjure Laroche de renoncer à la dangereuse enquête qui lui aliénera la bienveillance de ses chefs. Mais le. capitaine s'obstine, il n'en fera qu'à sa tête; il suppose que d'Aiguevive était l'amant de Mme Delmas, la femme de l'officier défunt... Cette hypothèse expliquerait tout. Madeleine le combat avec une si grande vivacité, avec une indignation si fébrile, qu'il l'observe attentivement, un peu surpris d'un tel accès de nervosité... La situation commence à nous remuer. Un coup de théâtre insuffisamment préparé, gauchement exécuté, trop sommaire et trop brusque, en détruit le pathétique. On ramène au quartier du régiment un déserteur, le brigadier Jouizon, qui tout uniment, et sans même qu'il soit nécessaire de l'interroger, confesse être l'auteur du crime.

Le diable confonde le déserteur Jouizon ! Voici nos prévisions renversées! Nous nous représentions si bien la

suite de l'histoire : le capitaine Laroche, procédant à se recherches, découvrant à l'aide de patientes investigation un assassin, mais non celui qu'il cherchait : l'assassi de son honneur, le complice d'une compagne infidèle. C'était tragique, cela, sinon imprévu. C'était cela que 1 public attendait. Et le public a horreur de s'engager su de fausses pistes et de revenir bredouille. En vai M. Trarieux, s'efïorçant de renouer le fil de l'intrigue ma ladroitement coupé, montre-t-il le capitaine, dont le soupçons ont été éveillés, résolu à se rendre à l'auberge à obtenir du cabaretier le nom ou le signalement de 1 visiteuse inconnue : nous n'avons plus envie de le suivre Notre déception subsiste. Notre curiosité est morte. Un impression de froideur a accueilli la fin de ce secon acte.

Au troisième, l'erreur s'aggrave. Visiblement, l'écrivai; tâtonne, ne discerne plus les poteaux indicateurs de 1 logique et de la raison; sa boussole est affolée... î d'abord, une scène incompréhensible met en présenc Madeleine et Marthe. Madeleine ne sait pas encore que 1 vrai coupable s'est dénoncé; elle redoute que son secre ne soit divulgué; il le sera, si Laroche accomplit 1 dessein d'aller questionner l'hôtelier de Magnac. Il fai l'en détourner, modérer son zèle. Et l'on concevrait qu Madeleine implorât, dans ce but, l'intervention d colonel, et se confiât à sa galanterie chevaleresque, et li livrât l'aveu d'une faute dont elle éprouve un si cuisar. repentir. Mais non. Elle va conter ces choses à celle-1 même qui devrait les ignorer et de qui elle ne pei attendre aucun secours efficace; cette démarche n'es pas seulement choquante, elle est absurde, propre indisposer légitimement M. de Mas-Loubier, à froisse sa délicatesse. Et comme tout s'enchaîne, l'auteur, n'ayar rien de sensé à dire, remplace par des mots ses idée fuyantes. Le sobre dialogue du premier acte dégénèr en rhétorique verbeuse. Déclamatoire est la confessio: de Madeleine, vains et sonores les discours du colonel

e insincère, extérieure, la délibération du capitaine Laroche, n quand, instruit de ses malheurs conjugaux, il foudroie la j coupable, donne sa démission, puis la déchire sur la prière instante du chef, puis enfin pardonne à l'épouse [adultère, la reprend après l'avoir chassée. « Viens, nous 11 refaire notre vie », s'écrie-t-il. Ces revirements soudains, inexpliqués, créent autour des personnages une atmosphère factice. Madeleine ne prononce pas les phrases qui pourraient désarmer la colère du mari. Ancienne chanteuse de café-concert, obligée envers lui à d'autant plus d'égards et de tendresse qu'il l'a tirée de plus bas, elle se glorifie presque de lui être restée quinze ans fidèle; elle a vu passer un joli garçon, elle avait faim d'amour et de changement : elle l'a pris.

— Je l'ai choisi parce qu'il était jeune et blond comme un pain doré que l'on vole.

Singulière excuse! Cette femme a des instincts de fille, et d'autre part des scrupules raffinés, elle détourne Laroche d'exprimer à d'Aiguevive les regrets qu'il lui doit, en somme, pour l'avoir accusé injustement; elle recule elle-même devant l'obligation d'un aveu humiliant, et se déclare prête à fuir — ce qui serait la plus évidente façon d'avouer sa faute... Elle n'est qu'incohérence...

L'interprétation de Mme Jane Hading n'a pas atténué Tinvraisemblance du rôle. Je ne méconnais pas les dons plastiques de cette célèbre comédienne, le charme de son visage, la ligne harmonieuse de son corps et ce qu'il y a dans sa personne de séduction ondoyante et féminine... Mais que de défauts!... Quelle affectation! Quel manque de naturel! Mme Jane Hading crie, ou pleure, ou gémit, ou déclame, ou s'effondre dans les larmes, ou s'exalte dans la joie. Jamais elle ne parle et ne traduit avec sincérité des sentiments profonds. Elle est, au mauvais sens du terme, théâtrale; elle a des attitudes brisées, des gestes suppliciés, des regards noyés, qui sollicitent invinciblement l'objectif du photographe; elle ne paraît pas se douter que le jeu de nos acteurs, comme l'effort de

nos dramaturges, vise maintenant à la vérité, la simplicité; elle demeure, semble-t-il, étrangère à cette évolution; elle joue comme il n'est plus permis de jouer. El pourtant, nous ne pouvons oublier qu'elle fut un jour exquise dans la Châtelaine... Ah! si elle voulait!... Je conviens que M. Trarieux lui avait rendu la tâche malaisée. Il eût fallu du génie pour imprimer quelque humanité à cette figure mélodramatique, la plus banale de l'ouvrage, et, malgré son importance apparente, la plus ingrate.

En résumé, cette pièce incomplète et remarquable, qui n'aurait eu besoin que d'être plus fortement construite et méditée, n'est pas ennuyeuse. Elle n'altère ni notre estime pour le talent généreux et probe de M. Trarieux, ni notre confiance en ses œuvres à venir.

Théâtre des Mathurins : Le Flirt ambulant, conédie en trois actes.

Aimez-vous l'esprit de M. Tristan Bernard? J'en •affole. J'ai passé une bien bonne soirée aux Mathurins, )ù Ton donne chaque soir un spectacle exclusivement îomposé des œuvres du célèbre humoriste. M. Tristan Bernard ne peut se comparer à aucun de ses confrères; 1 a sa note à lui, qui se retrouve dans tout ce qu'il écrit, lans ses romans, dans ses contes, ses improvisations, lans ses comédies étudiées, dans ses mots. Ce grand aient a pour essence l'ironie, une ironie narquoise et lonchalante, imprégnée de calme sagesse et d'indulî^ente philosophie. Nul ne discerne avec plus de lucidité es ridicules humains, les petitesses avouées ou cachées, es misérables contradictions, les égoïsmes^ les vanités \m sont, le plus ordinairement nos mobiles.

Un autre don s'y ajoute, et ce don fait que M. Tristan Bernard est non pas seulement, comme Sterne ou Ghamort, un satiriste, mais en outre un dramaturge. Il évoque i la fois le dedans et le dehors de ses personnages; il les •egarde agir, il reproduit avec une surprenante exacti-

lûc

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