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Le Théâtre

Le Scandale a réussi par les mêmes mérites qui assurèrent la vogue justifiée et durable de la Femme nue. Le Scandale et Connais-toi ont été représentés à quelques jours d'intervalle. Il est intéressant de rapprocher. M. Bataille de M. Hervieu. Leurs arts sont aux antipodes. La vie n'apparait, dans les œuvres de M. Hervieu, que filtrée, si j'ose dire, dépouillée, réduite à son essence psychologique, aperçue par transparence à travers le cristal d'un miroir. M. Bataille tente d'en évoquer la complexité et le tumulte. Il n'est plus ici question des imités ni des règles d'Aristote.

Quand le rideau se lève, nous sommes dans les jardins du casino de Luchon... Musique. Roulement lointain des tambours battant la retraite... Parfums capiteux des fleurs alanguies... Illuminations. Fuséesdu feu d'artifice... Des baigneurs se délassent en causant. L'un d'eux vante le charme de cette existence cosmopolite, oisive, facile

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et amollissante. Maurice Ferioul lui donne la réplique et semble samuser do son bavardage. Maurice Ferioul est un robuste gaillard, sain, équilibré, jouissant dun calme bonheur entre ses enfants et sa femme Charlotte. Il habite Grasse; il y exploite de riches usines; un siège sénatorial lui sera bientôt offert. Il est en passe d'arriver à la fortune, à la gloire. Charlotte s'associerait tendrement à sa joie, si elle était en possession d'elle-même, mais elle ne se possède plus. Une très bizarre aventure lui est advenue; elle a rencontré dans les salons de l'hôtel un étranger, le Roumain Artanezzo, de qui elle ne connaît ni le caractère ni l'origine; cédant à l'on ne sait quelle incompréhensible fascination, elle est tombée dans ses bras. C'a été le coup de foudre fatal, subit, invincible. Elle en est tout étourdie, incapable d'apprécier la monstruosité de son acte, absente d'elle-même. Ce qu'elle entend, ce qu'elle voit l'enivre, l'affole. Provinciale, arrachée à la paix de sa petite ville, momentanément déracinée, elle ressent le premier émoi passionnel qui l'ail troublée; elle croit rêver, elle rêve en effet. Une brusque secousse la réveille. Elle erre sous les arbres avec son énigmatique séducteur. Ingénument, gauchement, amoureusement elle s'épanche en lui; elle lui confie ses tremblantes ivresses, et aussi ses eflrois, ses regrets :

— Tu réalises l'idéal que je me suis fait dans ma province. Pourquoi t'ai-je cédé? Il y a huit jours, j'ignorais jusqu'à ton visage, jusqu'à ton nom... Je suis unefenmie ignoble... Et comment expliquer cela? J'adore mon mari...

Le brun Artanezzo écoute ces divagations en se frisant la moustache. Ses regards sont soucieux; son front se plisse sous l'aiguillon d'un tourment secret. Et il parle. Il dit à Charlotte ses ennuis, ses pertes au jeu, ses embarras, sa crainte d'être expulsé de l'hôtel comme un bas escroc. S'il pouvait montrer au joaillier Hacken quelque bijou, quelque diamant, cela renouvellerait son crédit!... Ses veux se fixent sur une des bagues de Charlotte; avec

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des paroles patelines et ignoblement caressantes, il la lui emprunte. Il se sauve du pied furtif d'un voleur qui a lait son mauvais coup. Et Charlotte comprend dans quel gouffre elle a roulé. Elle secoue la torpeur qui l'étreignait. Un cri de répulsion, d'épouvante lui monte à la gorge : — Quelle horreur!

Et voilà où nous devons admirer M. Bataille. Par un certain don de persuasion ou de suggestion qui est en lui, il sait donner l'apparence du vrai à l'invraisemblable. Il vous convainc de la possibilité de l'impossible. Qu'y a-til de plus fou — ou tout au moins de plus exceptionnel — que le cas de cette bourgeoise qui se jette au cou et couche dans le lit du premier venu? L'écrivain crée autour d'elle une atmosphère telle que sa chute nous paraît non seulement admissible, mais ne'cessaire, mais pitoyable, mais presque excusable. Il nous inspire la certitude que CjBtte détraquée est victime d'un égarement passager, et qu'elle est sincère quand elle prétend aimer son mari, et qu'effectivement elle l'adore, et que malgré son infamie, elle est digne d'être aimée, et qu'elle est au fond honnête femme. Ne souriez pas. Ne criez pas au paradoxe. M. Bataille peut tout ce qu'il veut. Il est poète.

La mésaventure de Charlotte tourne au tragique. Rentrée dans sa solitude de Grasse, elle espère y retrouver l'apaisement de l'âme et du corps, quand elle apprend l'arrivée du misérable Artanezzo. Pas de doute : il veut user des lettres qu'elle eut l'imprudence de lui écrire et exercer contre elle des manœuvres de chantage ; il l'a compromise auprès du joaillier Hacken, de Luchon, et s'est servi de son nom pour lui soutirer de l'argent. Elle voudrait fuir ce monstre, mais n'est-il pas plus imprudent de le laisser aborder son mari, de reconduire, de le braver? Elle le reçoit. Et Artanezzo la stupéfie par son humilité et son désintéressement; il lui rend les billets, les souvenirs qu'il tient d'elle; il se désarme, il est dé-

sormais inofiensif. Et elle reste pensive. Et nous devinons qu'elle restitue à ce coquin une part de son estime et peut-être même, sans oser se l'avouer, une petite part de son cœur... Mais les événements, les catastrophes se précipitent. Le bijoutier de Ludion a porté plainte contre Artanezzo. Charlotte est citée comme témoin. Elle n'a qu'une préoccupation : cacher à son mari, à son cher mari, l'horrible vérité, lui garder ses illusions, sa quiétude. Ce n'est pas aisé. La complicité du greffier Parizot lui vient en aide, sans toutefois la libérer de toute angoisse. Car un cas de conscience se pose pour la misérable femme. Si elle répond à la citation qui lui est faite par le juge d'instruction de Paris, elle sauve Artanezzo, ou elle atténue son crime; si elle ne comparait pas, il est condamné. A quel parti se résoudre? En bonne logique, elle pourrait s'abstenir. Le sieur Artanezzo n'est guère intéressant; il l'a, somme toute, « filoutée », et elle est bien sotte de risquer le repos de son mari pour un si vilain individu. Si elle commet cette imprudence, c'est donc qu'elle aime encore l'aventurier. Il eût fallu nous le dire expressément, ou tout au moins nous le faire clai» rement entendre. Cependant Maurice Ferioul a pressenti qu'il se tramait dans son logis des choses suspectes; il flaire le pot-aux-roses ; il le découvrira. Dans une scène à grand développement, à retournement, à échappement, — à la Bernstein, — il arrache par la supplication et la menace au greffier Parizot son secret, ou plutôt celui de sa femme. Un transport de fureur aveugle — au reste fort légitime — s'empare de lui. Il démasquera, chassera, flétrira l'épouse adultère, selon l'usage antique, en présence des domestiques et des voisins assemblés. Il les appelle, il mande sa mère, il enjoint à Charlotte, encore ignorante du danger qui la guette, de comparaître à la barre de ce tribunal. A l'instant où elle paraît, où il va l'accuser, Ja bafouer, l'avilir, une timidité singulière, une sorte de respect humain le paralyse; et cherchant un prétexte — le premier prétexte venu — pour expliquer la solennité

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