HENRY BATAILLE
de cet appareil judiciaire, il se tourne vers son fils Riquet: — Petit malheureux, on m'apprend ({ue tu viens d'être congédié du collège; devant tous ceux qui sont ici, je te fais honte...
Ce coup de théâtre inattendu a produit de TelTet. Déjà le public protestait contre la violence vengeresse de Maurice Ferioul (décidément les maris justiciers sont passés de mode); il a accueilli par des applaudissements enthousiastes son soudain revirement. Pourtant un si brusque et si complet changement d'attitude ne blesse-t-il pas le sens commun? Que Maurice recule devant l'éclat d'une exécution publique infligée à sa femme, je le conçois; mais que se trouvant aussitôt après en tête à tête avec elle, il ait la force de se dominer, de garder le silence, de ne rien laisser paraître de la colère qui, il y a une minute à peine, frémissait en lui, le jetait hors de luimême, cela n'est guère admissible. Ici, malgré sa prestigieuse adresse, M. Bataille n'a pu nous envoûter au point de nous faire accepter celte erreur psychologique. Et non seulement Maurice se tait, mais il laisse Charlotte se rendre à Paris, et il ne s'enquiert pas de ce qu'elle y va faire exactement, et il n'a pas idée, ou de l'accompagner, ou de la guider, ou de se renseigner sur un procès qui peut être pour lui et les siens d'une si grave conséquence ! N'en déplaise à l'auteur, il me semble que son bateau flotte quelque peu à la dérive.
Nous parvenons enfin au dénouement. Et c'est là que M. Bataille et M. Hervieu, ayant décrit des courbes si diverses, l'un suivantuneparabole régulière, Tautreuneligne capricieuse et « zigzagante » se rejoignent. Maurice Ferioul subit la même épreuve que le général de Sibéran, et le même fléchissement de sa volonté, et la même secousse et la même révolution. A sa rage sanguinaire succèdent la stupeur, puis la tristesse, puis un retour sur soi, puis la miséricorde, puis l'indulgence. Maurice, comme le général, fait son examen intérieur, et il reconnaît qu'il eut des torts, et qu'il ne lui est pas permis d'ac-
câbler une femme plus inconséquente que coupable, et qu'il commit des actions aussi répréhensibles que celle qu'il lui reproche. iN'a-t-il pas détourné jadis, rendu mère, abandonné une paysanne, sa voisine? Ne s'esl-il pas dérobé au devoir de la nature?) Et je veux bien que le cas de Maurice Ferioul ne soit pas tout à fait le cas de M. de Sibéran. Mais il n'en subsiste pas moins que tous deux ont passé de la violence à la méditation philosophique et qu'ayant réfléchi, ils se sont dità eux-mêmes : Connais-foi.
De Charlotte à Clarisse nous pouvons également jeter un pont. Charlotte n'est pas pétrie d'un limon aussi raffiné que Clarisse ; sa faute est plus sommaire et plus lourde, son esprit moins subtil; elle n'a pas de race, elle est un peu épaisse, mais son cœur souffre les mêmes tourments, son âme endure les mêmes remords. L'une et l'autre sont des « femmes à scrupules», non pas à scrupules mystiques comme l'héroïne du Duel de Lavedan, mais à scrupules passionnels; l'une et l'autre acceptent le renoncement, le sacrifice en expiation de leurs faiblesses. « Chassez-moi», dit Clarisse à M. de Sibéran... « Tue-moi », crie Charlotte à Ferioul. Et Ferioul et M. de Sibéran pardonnent, tendent à la pécheresse des mains secourables et continuent de vivre, parce qu'il faut vivre, et de chercher, à tâtons, dans la tristesse, dans les pierres des ruines, l'ombre du bonheur.
L'émouvante pièce de M. Henry Bataille est remarquablement interprétée par l'excellente Marie Samary, que nous avons eu plaisir à revoir, par M"'^ Desclos, Syntis, Delys, par M. Magnier — un mâle et superbe « rasta ».
Mme Bady, dans Charlotte a eu des larmes, des attitudes crucifiées, des plaintes déchirantes. Elle a joué avec une saisissante vérité la dernière scène du drame, celle où ses pleurs à peine séchés, et tandis que son mari lui adresse de sévères paroles, vaincue parla fatigue, elle s'endort.. .
Et je pense qu'il est superflu de vous dire ce qu'a été Lucien Guitry : admirable, 5 Avril 1909.
HENRY BECOUE
Comédie-Française : La Parisienne (reprise).
Un quart de siècle a passé sur la Parisienne... Les querelles que déchaîna cet ouvrage sont apaisées; elles étaient dues à ses mérites neufs et audacieux et aussi, convenons-en, à l'humeur agressive de l'auteur, à l'orgueilleuse' satisfaction qu'il avait de les allumer, de les entretenir, de ne jamais les laisser s'éteindre. Henry Becque n'appartient plus qu'à la postérité. Ce misanthrope n'aura pas eu à se plaindre des hommes ; mort, ils ont saisi toutes les occasions de le louer, de l'exalter, ils lui ont érigé une statue; vivant, si quelques juges sévères et libres se permirent de le discuter, — ce qui était sans doute leur droit, — il eut des apologistes enthousiastes; il jouit de sa gloire; il conquit (hormis la richesse) tous les avantages que le métier d'écrivain peut procurer ; il connut l'ivresse des polémiques retentissantes, des batailles livrées autour de son nom, la douceur des hommages qui viennent de l'élite et ne s'adressent qu'à de rares élus. Les femmes mêmes, quoique n'aimant guère son âpre ironie, y applaudissaient par mode ou par suggestion ; il eut pour lui l'intelligente approbation des artistes, le suffrage des snobs et des snobinettes. Il avait
8 LE TUEAÏRE
établi une certaine façon de voir la vie, un certain tour d'esprit qui lui étaient particuliers et constituaient, si Ton peut dire, sa « marque ». On disait : « Cola est du Becque », comme on dit : « Cela est du La Bruyère ou du La Rochefoucauld. » 11 eut la fortune, n'ayant produit que deux ou trois œuvres, lent à se renouveler, irrémédiablement stérile, d'égaler en renommée les Augier, les Dumas, les Sardou, féconds pourvoyeurs de la scène française. A côté de ces succès professionnels, il en obtint d'autres fort agréables : ceux du monde, auxquels la vanité du littérateur ne demeure point indifférente; il était recherché, adulé, redouté; les salons, qu'il traversa comme un météore, ont gardé le souvenir de ses « mots cruels » dont quelques-uns n'ont pas encore perdu leur venin... On lui permettait ce qu'on n'eût souffert de personne ; on regardait avec un peu deffroi son œil injecté de sang, sa joue égratignée, ses cheveux drus, plantés droit, redressés par la colère ; sous sa moustache en brosse de vieux grenadier grondait le rictus d'une fureur acre et recuite. Car cet homme, admiré et craint, était possédé d'une sorte de délire qui empoisonnait en lui les sources de toutes joies : il se croyait persécuté; il en voulait au genre humain; il se proclamait martyr. Les déceptions, les privations dont il subissait la peine et qui navaient pour cause que son impuissance ou sa paresse, il les attribuait à la stupidité des directeurs de théâtre, au machiavélisme de la critique, à la sottise des comédiens, à l'incompréhension du public. La plupart des auteurs sont atteints de cette infirmité, leur infatuation les aveugle : ce qui leur arrive de désobligeant n'est jamais de leur fait : c'est l'effet de la cabale. Ce mal singulier chez Becque confinait à la démence. La cabale, il l'apercevait partout; résolu de se défendre contre elle, il prenait l'offensive, il mordait à belles dents des ennemis imaginaires que l'effort de sa rage muait en ennemis réels. Chacun des articles qu'il semait dans les gazettes visait à blesser un adversaire qui était presque toujours