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sentiment. Ce sera le principal, pour ne pas dire l'unique intérêt de l'ouvrage.
Le rideau se lève, au premier acte, sur le salbn brillant et animé de M. et Mme Sandral. On y bavarde, on y médit; Paris est là, incarné dans des figures représentatives; il y a un ministre, un médecin à la mode, un inventeur alcoolique et génial nommé Fargis (nous le retrouverons tout à l'heure), un caricaturiste et un aquafortiste célèbres. — Sem etHelleu, — des littérateurs, des diplomates, des financiers, des couples réguliers désunis, des couples irréguliers qu'une complicité générale, indulgente à l'adultère, encourage et absout. Ces divers personnages sont spirituellement silhouettés par l'auteur, habile à évoquer l'atmosphère des frivolités mondaines. Parmi les groupes, circule Robert Bayanne, un poète presque adolescent, ardent et timide, fraîchement débarqué de sa province. Nelly le protège; elle l'a arraché à la paix d'une petite ville du Dauphiné et lui a procuré, auprès de son mari, un emploi de secrétaire, modeste et sûr, qui lui permettra, en l'allégeant des soucis matériels, de conquérir le succès et la gloire. Il la vénère; elle est pourluilafée bienfaisante, la « patronne »; et nous voyons bien, à la façon dont elle lui parle, dont elle le couve des yeux, qu'il lui inspire une inquiète sollicitude. Son inexpérience a besoin d'être guidée ; il subit le vertige de cette corruption, de ce luxe ; son appétit, soudainement' éveillé, l'entraîne vers la ravissante Adrienne Destrié, — une jeune femme mariée et totalement dénuée de préjugés. — Il éprouve auprès d'elle ce que ressent le René Vinci de Mensonges auprès de Mme Moraine, une griserie sensuelle qui se dissimule sous une illusion sentimenlale; elle l'enivre par les parfums rares et la recherche de ses toilettes, par la suggestion d'élégances intimes nouvelles et raffinées; tout cela, il l'aime en elle, et c'est elle seule qu'il croit aimer. Il lui murmure à l'oreille des aveux passionnés; elle le
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repousse mollement; Nellyàqui ce manège n'échappe pas. le surveille, attentive et troublée... Assurément Robert lui est cher. Bientôt nous allons savoir la nature de l'attachement qu'elle lui voue...
Lintervalle d'une année sépare le premier du second acte. M. Maurice Donnay, ainsi que la plupart des dramaturges modernes, ne se soumet plus à l'ancienne loi classique de l'unité de temps: systématiquement il s'en écarte ; il ne se borne pas à considérer ses personnages dans une situation déterminée, au moment de la « crise» : il les regarde marcher, il les suit à travers la vie ; il les montre sous des aspects successifs, en les faisant, de loin en loin, réapparaître. Cette méthode: qu'on pourrait appeler « biographique », a son bon et son mauvais côté : elle permet d'embrasser un plus grand nombre d'événements, d'étudier des états d'àme plus complexes, des variations psychologiques plus étendues; elle rend l'action plus variée et plus souple; mais elle l'éparpillé, elle y laisse subsister des obscurités et des lacunes. Les tragédies de Racine sont des continents aux terres puissamment malaxées et ramassées: les comédies de M. Donnay sont des archipels aux ileséparses; on risque de s'égarer en allant d'une île à l'autre.
Que s'est-il passsé depuis le jour où Robert Bayanne livrait assaut à la vertu complaisante d'Adrienne Destrié ? Dans quelles dispositions se trouve Nelly à l'égard de son petit secrétaire ? Le deuxième acte fixe sur tous ces points notre curiosité. C'est le meilleur, le mieux nuancé, le plus profond, le plus " racinien »... La physionomie de la femme mûrissante, inconsciemment et chastement amoureuse, y est modelée d'une main légère, mais ferme. Rien de brutal. Aucun trait n'est appuyé: mais chaque trait est si juste que la figure peu à peu prend forme et se détache avec une lumineuse netteté. Nelly continue d'aimer Robert ; plus que jamais elle l'aime; durant une année ce sentiment s'est fortifié, cristallisé... Toutefois il éclate en elle,
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malgré elle ; elle n'ose pas se l'avouer: il faut qu'une série de circonstances el de conversations le lui révèlent. D'abord elle reçoit la confession d'Adrienne; celle-ci, ayant besoin d'être secourue, lui conte par le menu les péripéties de sa liaison avec Robert et les causes de leur rupture. L'attitude de Nelly marque la gamme des mouvements qui l'agitent au cours de cet entretien pénible. Cela débute par l'agacement.
— Je croyais, dit Adrienne, que Robert vous tenait au courant de ses affaires.
— Il est trop galant bomme, réplique Nelly, pour me conter ses bonnes fortunes; et puis ça ne me regarde pas...
Une impatience agressive perce sous ces mots; on devine que déjà, sans connaître les griefs d'Adrienne, elle les désapprouve et qu'elle est pour lui, contre elle, d'instinct.
— Concevez-vous, poursuit Adrienne, qu'il m'accablait d'injures!... Est-ce tolérable, de la part d'un jeune bomme qui n'est rien?
— Vous êtes trop modeste, riposte Nelly; il était votre amant...
— Enfin tout est fini ; nous avons rompu.
— C'est parfait.
Ce cri échappe à Nelly, un cri de soulagement, presque un cri de- joie. Elle est heureuse, elle se sent délivrée d'un poids qui Tétouffait. Et elle accepte de servir Adrienne, d'obtenir de Robert qu'il lui restitue seslettres et ne provoque point, ainsi quil l'en a menacée, un scandale... Sans tarder, elle s'acquitte de sa mission; elle mande le jeune amant; et l'interrogatoire qu'elle lui impose achève de l'éclairer sur l'état de son cœur. Elle le chapitre, lui prodigue les conseils d'une maman raisonnable et tendre... Adrienne l'a avertie que Robert seproposait de souffleter un certain M. de Fréville, son « successeur ».
— Vous êtes fou, dit-elle.
— Oui, de rage et de douleur.
Il lui narre lodieuse conduite d'Adrienne, qui le lendemain d'un jour où elle s'était donnée, s'était reprise froidement, durement, poussant la cruauté jusqu'à lui nommer son rival. Et il pleure en faisant ce récit. Et la pauvre Nellj^ est plus que lui-même bouleversée par ces larmes; elle éprouve une jalousie, un dépit qui se tournent en aigreur; elle bat froid à cet enfant qu'elle adore ; elle lui en veut de souffrir pour l'autre. Sans effort il la ramène, en lui disant simplement: « Oh! madame, vous êtes fâchée ! » Elle s'émeut ; une douceur infinie imprègne ses paroles consolatrices, ses conseils. Elle l'exhorte à projeter sa douleur au dehors avec un mâle courage : « Souvenez-vous qu'il faut oubher! » Elle l'apaise, mais ne s'apaise pas, et quand Adrienne revient lui demander le résultat de ses négociations, elle l'accueille avec une telle sécheresse que le heurt inévitable se produit. Adrienne prend Toffensive.
— Vous défendez Robert avec une chaleur qui ferait croire... Je ne sajs ce qui s'accomplit en vous... Peutêtre ne le savez-vous pas vous-même.
Non, Nelly ne sait plus où elle en est. Elle a peur. Elle cherche un appui contre sa faiblesse. « Soutenez-moi, dit-elle à Le Hazay... Entourez-moi. » Elle se rapproche du vieil amant dans l'instant où elle ne l'aime plus, où elle sent bien qu'elle aime un autre homme. Et cela est très humain, très nature. Nous cheminons pas à pas dans ce cœur meurtri, dont chaque palpitation est notée ; il n'est rien de plus attachant que ce petit voyage de découverte.
Mais où cela nous mène-t-il? Pas de doute possible. Cela nousmène aune forte situation : au débat, au conflit qui sera le pivot de la pièce. Ou bien Robert aimera Nelly ; ou il ne l'aimera pas et le lui déclarera nettement; ou il feindra de l'aimer par compassion; ou il se laissera aimer et la torturera comme un personnage de Porto-Riche.
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Quelle que soit la solution adoptée, que Nelly cède au sentiment dont elle est possédée ou qu'elle y résiste, il yaura lutte, il y aura drame...
Ce choc, il n'est pas un auditeur qui ne le prévit, ne s'y intéressât par avance. M.Donnay l'a sciemmentévité ; il a voulu que dans ce duel il n'y eût qu'un duelliste (jui se battit contre soi-même et que ce fût un duel intérieur. C'est là une conception élevée, et très noble, mais une conception de romancier et non une conception de dramaturge ; pour la faire rentrer dans l'optique du théâtre, il est indispensable de mettre en présence deux adversaires. l*olyeucte se vainc, il est vrai, mais après avoir essuyé l'assaut de Pauline. Or, Nelly n'a personne en face d'elle ; Robert ne se doute pas de la passion qu'il excite; son ignorance nous irrite, parce qu'elle suppose un étrange et peu vraisemblable aveuglement, et parce qu'elle supprime le combat, ou du moins fait de ce combat unconflitsolitaire.inexpressifetsilencieux. Comment une femm©> si sincèrement amoureuse parvient-elle à se dompter? Est-elle tentée réellement?Pressent-ellerimminence du péril? Mais le danger n'existerait que si la chute était possible. Nelly n'est pas une minute exposée. Dès lors son angoisse n'émeut point. Et cette angoisse même, la voyons-nous clairement! Elle ne remue que dans les ténèbres de sa conscience et de son cœur, et n'arrive jusqu'à nous que par des voies détournées. Nous ne percevons que l'écho affaibli de ces orages. Un seul indice nous est donné de l'amour de Nelly pour Robert : l'invincible besoin qu'elle éprouve de quitter son amant 'Vincent Le Hazay. Elle se sépare de lui au cours d'une scène mélancolique; la tristesse de cet adieu nous révèle après coup l'f'preuve qui l'a un moment ébranlée et dont elle est sortie victorieuse. L'amour véritable la ramène à la pureté, à la vertu. Tout cela est bien enveloppé, bien subtil. Ce ne sont que demi-teintes. Et je conçois que le goût très fin de M. Donnay s'y soit complu; mais à la lumière crue de la rampe, ces choses suggérées et devi-
nées, ces confidences chuchotées s'évaporent. Le public n'a pas pleinement saisi ce que l'auteur souhaitait lui faire entendre.
Une autre cause a aggravé ce désaccord. Les spectateurs se sont sentis animés d'une violente antipathie contre Robert Bayanne. Et je crains que, ici encore, ils n'aient méconnu l'intention de M. Maurice Donnay. Elle n'était pas de peindre un jeune monstre, tout au contraire. Or tel est apparu le protégé de Nelly... M. Donnay voulait montrer en lui les ravages que peuvent exercer la contagion du vice, l'action corruptrice de l'argent sur une âme simple que ne défend point la solidité d'une foi religieuse ou d'un principe moral. Robert débarque à Paris ; il passe sans transition d'un milieu provincial médiocre et probe, dans un monde effroyablement civilisé; il devient Tamant dune femme élégante et riche qui le déprave en même temps qu'elle l'affine; il est humilié de sa pauvreté ; pour acquérir la richesse, il joue ; le jeu l'ayant trahi, il vole afin de payer ses dettes ; il vole le banquier Sandral, dont il est l'hôte et l'obligé, un loupcervier, un corsaire, j'en conviens, mais qui devrait lui être sacré puisqu'il est le mari de sa « patronne ». Il lui dérobe le secret de la fabrication du « caoutchouc artificiel », pour le livrer à un concurrent (ce secret, Sandral s'en est emparé en exploitant, en dépouillant l'inventeur ; mais sa propre indélicatesse n'excuse pas celle de Robert). Ce jeune homme est un petit gredin et même un gredin endurci, si l'on en juge par son audace à nier, quand il est pincé en flagrant délit, et par le cynisme de son « bluff». Aussi lorsque la bienveillante Nelly s'épuise à le défendre, elle ne convainc ni son mari, ni les spectateurs; son excès d'indulgence leur semble trop naïf et les agace ; ils ne croient pas à la conversion du coupable, non plus qu'à sa régénération; pour eux il est irrémédiablement perdu. Ils ne croient pas davantage à sa candeur. Dans une scène véhémente, au dernier acte, Sandral
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accuse Nelly davoir été la maîtresse de Robert, et cela en présence du jeune homme.
-Quelle honte! sécrie-t-elle. Je te pardonne tes calomnies, tes injures; je ne pardonne pas de lui avoir livré ce secret!
Le public incrédule, estime que ce secret est le secret de Polichinelle, et qu'il est bien extraordinaire qu'un petit polisson aussi dessalé n'ait pas su le pénétrer. Bref, il ne s'associe pas à la généreuse pitié de Nelly; il n'est jamais avec elle en communion de sentiment et d'idée. Et voilà, je suppose, la raison de son malaise.
J'ai essayé d'expliquer les erreurs d'exécution qui ont nui au succès matériel de la Patronne. M. Donnay n'a pas voulu recourir à l'emploi des vieux moyens qui le lui eussent aisément assuré ; il s'est efforcé d'élargir le cadre habituel du théâtre en y introduisant les procédés d'analyse minutieuse du roman. Il s'est offert la joie d'obéir à son caprice. Il a joué la difficulté. Ce qu'il convient de louer sans réserve, c'est l'inspiration de l'œuvre, la haute leçon qui s'en dégage, le souffle de bonté qui la soulève, et aussi l'horreur dont elle déborde contre la décadence des mœurs. Elle fustige la vanité, la sottise, l'égoïsme mondain, elle exalte l'esprit de sacrifice, l'idéalisme en amour. Quand je vous dis que Donnay est un moraliste ! Mais il n'a pas le ton revèche et doctoral du père Bridaine. Il daigne sourire... Et ce sourire, même s'il aborde dans l'avenir les sujets les plus graves, je le conjure de le garder toujours : c'est sa grâce.
Mme Jeanne Granier, sous les traits de la « patronne », est encore amoureuse, et elle est très mère. Oh! que ces personnages, situés sur la frontière de deux emplois, sont ingrats à composer ! Nelly, au dénouement, n'a que des sentiments maternels; et cependant il est indispensable que l'on pense qu'elle en pourrait avoir d'autres,
et aussi les inspirer !.. . Il faut qu'elle donue la sensation d'une Heur qui va mourir, dune fin de saison, d'un bel automne. Il faut que l'on songe, en la voyant, que Robert fut bien sot de ne pas deviner cette tendresse, et qu'il sest privé, en n'en jouissantpas, d'un immense bonheur... Il faut que Nelly soit désirable... Sans quoi l'intention de l'auteur est trahie, le personnage dénaturé, la signification de l'œuvre faussée. Nelly, c'est Jacqueline du Chandelier, Jacqueline vertueuse, une fusion de la chaste comtesse des Noces avec « maman Colibri ». Et nous pouvons regretter que ce joli rôle ne soit pas venu un peu plus tôt dans la carrière de Jeanne Granier. mais nous devons aussi nous dire qu'avec plus de jeunesse, elle l'eût joué avec moins de profondeur. Elle y a été adorable de charme, de dévouement, d'indulgence, de tendre inquiétude, de pudeur voilée. Au second acte, ce fut un délice de l'entendre; aux deux derniers, sa douleur vraie, et jaillie du cœur, nous a beaucoup émus.
Auprès de cette admirable comédienne, un comédien débutant s'est révélé. M. Puylagarde a très intelligemment dessiné la figure de Robert. Et d'abord il en donne l'impression physique ; c'est bien le petit provincial maladroit qu'aiguillonne l'appétit de vivre ; il a clairement marqué les changements qui s'accomplissent en lui, son empoisonnement progressif par les microbes de l'atmosphère malsaine où il est plongé. La déception que lui inflige l'abandon d'Adrienne affaiblit sa forcede résistance morale, comme une fièvre pernicieuse eût affaibli son organisme. Le terrain devient mauvais, les germes s'y développent (Donnay se sert quelque part de cette comparaison ingénieuse qui aide à comprendre le personnage). M. Puylagarde y a brillamment réussi; il y a obtenu un succès plus facile d'ailleurs que ceux que l'on moissonne dans le répertoire classique. Qu'il ne se laisse pas griser 1 Qu'il travaille I
M. Arquillière, M. Tarride incarnent, avec autorité et