FRA.NCIS DE CROISSET ET MAURICE LEIJLANC
toutes les humiliations, il tend ses poignets aux nieiiottes, à condition ({uil ne soit fait aucun mal à Sonia. Et ce dévouement nous attendrirait infiniment si nous pouvions croire à la sincérité des amants, démêler la nature du sentiment qui les lie et voir un peu clair dans leur cas... Sonia est une voleuse, mais une voleuse très sympathique, une voleuse exceptionnelle. Elle nous a confessé au deuxième acte qu'elle « avait volé une première fois pour être une femme honnête et une seconde fois pour être une honnête femme ». Je ne suis pas assuré de reproduire fidèlement cette explication; elle est vague et ne dissipe pas l'énigme dont la petite héroïne de MM. Leblanc et F. de Groisset est entourée.
Mais leur sourire ironique m'empêche de continuer... Ces messieurs me jugeraient bien simple de disputer sérieusement sur des personnages qu'ils n'ont pas pris au sérieux et qui n'existent qu'en tant que rouages d'une horloge industrieusement construite. Ils n'ont pas eu d'autre prétention que de nous amuser en s'amusant; s'ils avaient achevé leur esquisse, poussé plus loin l'analyse des caractères, ils eussent écrit une pièce moins artificielle, mais probablement aussi moins mouvementée. Acceptons ce qu'ils nous donnent ; ne leur reprochons pas l'extrême puérilité de leur dénouement, l'inconcevable facilité avec laquelle Lupin se délivre des menottes de Guerchard — et je suppose que Guerchard avait dû les river solidement ! — les trucs médiocres de l'armoire roulante, de l'ascenseur-lavabo qui facilitent l'évasion finale de Sonia et de Lupin; consentons même à croire, s'ils l'exigent, que ces gentils amants redeviendront probes; considérons leur conversion soudaine comme un hommage à la vertu: abandonnons-nous pour un soir au délice de n'avoir que douze ans et de proclamer, sans arrière-pensée, qu'aucun théâtre du monde ne vaut les marionnettes...
M. André Brûlé a notablement contribué à l'heureuse issue de la représentation.. .11 est exquis; il réalise l'idéal
du personnage tel que les auteurs l'ont rêvé, vigoureux, félin, sensible, avec descàlineries de chat, des bondissementsde panthère, de la férocité et du charme, une sveltesse élégante et musclée. Et ce n'est plus l'éphèbe dont la grâce équivoque nous inquiéta d'abord ; il a acquis la virilité, l'autorité; c'est un joli jeune homme et un parfait comédien.
2 iNovembre 1908.
LOUISE DARTIGUE
Théâtre Antoine : Jiépitdiée, pièce en trois actes.
Je sais bien que depuis Figaro les auteurs ont mauvaise grâce de s'en prendre à la cabale ; pourtant on ne peut nier qu'une petite cabale n'ait agi, à la répétition générale de /{épudiée, dans l'espérance de précipiter l'échec de ce drame. Il prêtait le flanc à la critique ; mais les faiblesses, les gaucheries d'exécution que l'on eût, en d'autres circonstances, courtoisement tolérées, une portion du public les soulignait à plaisir; et de même ces spectateurs récalcitrants n'applaudissaient que mollement aux qualilés qui eussent dû s'imposer à leur sympathie et à leur estime. Je ne veux pas rechercher les motifs de cette méchante humeur, et si elle n'allait pas plus loin que la pièce et ne visait pas quelqu'un qui ne figurait pas sur l'affiche. La vérité m'oblige à reconnaître que l'ouvrage, allégé et raffermi, a passé le lendemain sans encombre. Et ceci démontre l'utilité des répétitions générales. Proclamons-le pour la vingtième fois : une œuvre ne se peut juger théâtralement, que lorsqu'elle a été jouée devant une salle pleine; l'auteur n'en discerne les imperfections qu'après cette épreuve; jusqu'àla première représentation, elle lui appartient ; il la remanie,
lis LE THÉÂTRE
et dans la mesure du possible l'améliore. M. Brieux, avec Sitnone,en avait faitrexpérience. MmeL. Dartigue, avec lièpudiée, la renouvelle.
Une histoire douloureuse d'où découle un enseignement moral ou plus exactement une satire des mœurs, c'est ce que Mme Louise Dartigue a voulu mettre dans Répudiée...
Voici l'histoire.
Daniel Roberty, professeur à laSorbonne, conférencier acclamé, futur académicien, a eu des déhuts pénibles; sa femme Maria, une ancienne petite employée des postes, dénuée de culture, mais riche de la plus belle intelligence, — celle du cœur, — l'a soutenu, aidé à franchir les dures étapes, à supporter les mauvais jours. Son dévouement est sans limite; elle est non pas seulement l'épouse, mais la mère tendre, la grande sœur protectrice de Daniel, et son esclave, et son chien. Elle acceptera tout de lui. à condition quil lui permette de marcher dans son ombre et qu'il ne la chasse pas du foyer. Il a eu des maîtresses, elle l'asu ef lui apardonné ces inlidélités passagères. Peutêtre en fut-elle inconsciemment flattée, comme d'un hommage rendu à la séduction de l'homme dont elle est fière de porter le nom. Mais aujourd'hui un danger grave la menace. Il ne s'agit plus d'une passionnette sans durée. Daniel Roberty est pris dans les lacets d'une jeune intrigante, son élève préférée, Antoinette de Blaye... •
Antoinette est-elle tout à fait une coquine ? Oui et non.. Son caractère reste assez imprécis... Et je devine l'argument que Mme Dartigue opposera à ce reproche. Oui, dans la vie. il existe peu de caractères d'une seule pijèce, nets et francs ; la plupart sont pétris de bien et de mal, composés de cent éléments divers... Cette complexité e.st difficile à rendre au théâtre et très périlleuse ; elle déconcerte le spectateur; pour la lui imposer une maîtrise supérieure est nécessaire ; il faut que des broderies délicates i ce sontles nuances des sentiments- se superposent à une solide trame psychologique, et que sous les fleurs,
LOUISE DARTIGUE 119
cette trame subsiste et qu'elle soit présente et que toujours on la voie. Celle que Mme Dartigue a tissée n'est pas suffisamment serrée. Elle a des trous : en de certains endroits les lils s'embrouillent; on ne sait plus où l'on va : il en résulte un pou de confusion et d'agacement. L'auteur a pu remarquer que la faveur de l'auditoire allait à Maria et à la mère d'Antoinette, non seulement parce que ces personnages sont les plus sympathiques, mais parce qu'ils sont les plus clairs, et qu'au contraire, elle se refusait à Antoinette et à Daniel, non parce qu'ils sont ingrats ou coupables, mais parce qu'ils ne savent pas l'être résolument.
Antoinette de Blaye, issue d'une famille aristocratique ruinée, a dépensé des trésors d'intelligence et d'énergie pour sauver les débris de sa fortune. Elle est ardente, opiniâtre, douée dune volonté virile qui lui subordonne sa mère, la toute bonne comtesse de Blaye. C'est la forte tète de la maison. La conquête de Daniel sera sa suprême victoire, le couronnement de l'édifice qu'elle rêve de bâtir. L'amener à divorcer, s'unir à cet homme illustre, qui lui procurera les joies de la richesse et de la gloire : tel est son plan. Ce plan peut être conçu ou par une simple aventurière ou par une femme amoureuse, selon qu'il s'appuie ou sur le seul intérêt ou sur la passion. Il y a là pour le public un doute que Mme Dartigue a omis d'élucider.
D'abord, il semble qu'Antoinette soit attirée vers Daniel par un sentiment puissant, par une griserie sensuelle et cérébrale ; mais d'autre part, elle manœuvre avec un sang-froid inquiétant et suspect. Elle livre à Daniel un premier assaut qu'il repousse ; elle lui suggère, en une lettre dont elle a pesé les termes, lasolutiondu divorce ; et n'ayant pas réussi, elle se donne... S'est-elle donnée en une heure d'abandon, ou bien a-t-elle obéi au dessein froidement concerté de créer à Daniel des obligations qui l'enchaînent pour jamais?... Toujours la même interrogation se pose... Dans une belle et tragique scène au second acte, entre la mère et la fille, la question est
débattue. Mme de Blaye refuse de seconder un projet que sa conscience réprouve ; elle ne souffrira pas que Maria soit iniquement, vilainement séparée dun mari qu'elle adore : elle désavoue ces louches intrigues.
— Je m'opposerai au divorce; il traînera un an.
— Un an, cest trop tard, s'écrie Antoinette.
Et elle avoue la faute commise, etsa fatale conséquence, la maternité... Elle, une lille-mère ! quelle dégradation ! Mme de Blaye qui a résisté aux injonctions d'Antoinette cède à ses larmes. Ses entrailles maternelles s'émeuvent; mais son cœur et sa raison continuent de protester.
— Misérable enfant! Cette honte faisait partie de ton plan. Ce ne fut pas une défaillance. Si tu avais cru le divorce impossible, te serais-tu déshonorée?
— Je ne sais pas, sanglote Antoinette.
Nous ne le savons pas davantage... Et cette incertitude pèse sur la pièce, nous indispose, crée un malaise. Elle obscurcit égalementle personnage de Daniel, ballotté entre sa tendresse pour la femme légitime et le vertige qui le pousse vers la maîtresse. L'amour qu'il ressent, est-ce l'amour cérébral, l'amour sentimental, i'amour-désir, l'amour-caprice ?... ÎN'en est-il pas excédé déjà ?... Nous croyons deviner dans son attitude au troisième acte un commencement de lassitude ! Mais est-ce vraiment de la satiété? N'est-ce pas plutôt l'énervement causé par des embarras momentanés et qui disparaîtra avec eux, laissant, dès qu'il seront dissipés, la passion renaître ?... Oui, il se peut... Nous n'en sommes pas sûrs... Nous ne sommes sûrs de rien... Et nous en voulons à Daniel, à Antoinette, de nous demeurer dans quelque mesure impénétrables, et nous en voulons à l'auteur de ne pas mieux éclairer sa lanterne. Il n'y a que la pauvre Maria qui nous touche, par Tintensité de son désespoir et l'affreux spectacle de son suicide.
J'ai dit qu'une leçon était contenue dans ce drame... Roberty et son beau-frère, le docteur Guillaume, se chargent de l'exprimer.
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— Si le divorce n'était pas si facile à obtenir, déclare Daniel, une fille honnête n'aurait pas vu en moi un fiancé éventuel et se serait plus sévèrement gardée.
— Il existe, fait observer Guillaume, des femmes et des maîtresses qu'on a le droit de quitter, celles qui n'ont pas tout donné et peuvent recommencer leur vie. Maria, c'est le lierre enroulé autour du tronc. Si on l'arrache, elle meurt.
Ce sont des sentiments généreux, des idées nobles. Répudiée renferme la matière d'une tragédie poignante, proche voisine, par le sujet, la couleur et la sensibilité, de la Femme nue d'Henry Bataille. Elle manque d'art ou plutôt de métier. Cela s'acquiert; l'expérience le donnera à Mme Dartigue, qui sait écrire et penser, et parait douée pour le théâtre (son second acte l'atteste) ; nous attendons avec curiosité et confiance les prochains essais de cette femme de lettres courageuse et brillante.
Elle a trouvé, pour la défendre, un brave soldat en M. Janvier et de vaillantes amazones en l'impétueuse et vibrante Mlle Mellot, en la distinguée et sincère Jeanne Even. Dans le rôle de Maria, Mlle Marcilly a révélé des qualités insoupçonnées de vigueur et de pathétique. Cette comédienne aimable s'est haussée au niveau des grandes comédiennes.
5 Octobre 1908.
3IAURICE DONAAY
Valdeville : La Patronne, comédie en quatre actes.
Voici la petite mésaventure qui vient d'advenir à M. Maurice Donnay. Ilafaitunroman — untrès joli roman — au lieu d'une pièce de théâtre, et méconnu quelquesunes des nécessités auxquelles a toujours dû se plier l'art dramatique... Son ironique et tendre esprit est aussi un esprit fantaisiste; il s'éloigne volontiers des sentiers battus, il cherche des voies nouvelles, il répugne às'enfermer dans des formules dont l'effet fut mille fois éprouvé sur le public, et juge plus amusant de lui en proposer d'inattendues. Happelez-vous l'étonnement que suscitèrent les dénouements de \' Affranchie et d'.4ma/i^v, la résistance — aujourd'hui vaincue — qui les accueillit. L'efîort, la prédilection secrète du délicieux écrivain l'inclinent à reproduire les forme>^ complexes diverses, ondoyantes de la vie. Ce dessein, déjà visible dans Paraître, est tout à fait digne d'un artiste, mais difficile à réaliser autrement que par les procédés livresques du récit, de la description, de l'analyse. Le théâtre exige des moyens plus directs, une plus vigoureuse concentration, une action plus serrée, un conflit de sentiments plus aigu.
12i LE THÉÂTRE
C'est ce qui manque à \3l Patronne . Les spectateurs assemblés pour écouter une pièce veulent y trouver un drame. Ici, ils l'ont cherché vainement, ou plutôt ils ne l'ont pas eu tel qu'ils l'espéraient, véhément et rapide. De là leur supriseun peu déçue.. .
Qu'est-ce donc exactement que cette œuvre? L'étude psychologique d'un caractère, — un portrait, joint à un tableau satirique du monde, le tout constituant une histoire curieusement édifiante, une sorte de « moralité ».
Le portrait est tracé avec une grande délicatesse. C'est un portraitde femme. Le caressant et voluptueux Donnay excelle en ce genre de travail : il a, comme Musset, l'intuition de la sensibilité féminine... Nelly Sandral est la compagne légitime d'un brasseur d'affaires, retors, brutal, riche et avide de s'enrichir : elle n'est pour lui qu'une associée indifférente et décorative; ils logent sous le même toit, se font bon visage, et s'accordent une entière liberté réciproque; il affiche des maîtresses et elle a pris un amant, mais un amant tranquille et sérieux comme elle, un amant de tout repos, Vincent Le Hazay, marié lui-même à une infirme dont la mort, tôt ou tard, le délivrera. Il deviendra alors, si elle consent à se libérer par un divorce, l'époux de Nelly; ce moment n'est pas venu. Et Le Hazay entretient les meilleures relations avec le mari de sa maîtresse, qui connaît, tolère une liaison si respectable et quasi officielle. C'est un ménage à la manière du xvm^ siècle, et aussi du xx^, puisque sur ce point,paraît-il, nos mœurs n'ont pas changé. Nelly arrive à l'âge indécis qui n'est plus la jeunesse et n'est pas encore le déclin. L'affection que son cœur nourrit pour Le Hazay l'occupe sans le remplir; une inclination plus vive y peut naître. Nous allons assister à l'éclosion discrète, à la lente évolution de ce