ALEXANDRE DUMAS ET MAQUET
Ambigu : Reprise de la Jeunesse des Mousquetaires.
Je crois bien que l'une des premières fois que j'allai au théâtre, ce fut pour y voir les Mousquetaires. Je me rappelle confusément un grand diable d'acteur décrivant des moulinets avec son épée, redressant sa haute taille, parlant à un homme rouge. Ce personnage empanaché, c'était d'Artagnan, c'était Mélingue; l'homme rouge, c'étaitlecardinal,àmoins que ce ne fût le bourreau... Ces lointaines impressions me poursuivent; elles désarment ma sévérité; et je me rends compte qu'en m'attendrissant sur des héros que j'aimai, je m'attendris un peu sur moi-même. Sont-ils goûtés encore? Ont-ils gardé leur prestige? Dernièrement, je mis quelques volumes de Dumas entre les mains d'un écolier dont je surveille attentivement les lectures; il les dévora; son plaisir me ravit, d'abord parce qu'il est agréable de découvrir que les choses où l'on se délecta ne sont pas tout à fait mortes; ensuite parce que j'estime que ces romans apportent à la jeunesse une nourriture excellente, beaucoup plus saine que la littérature policière de Conan Doyle. Dumas ne fausse pas autant qu'on l'a prétendu l'histoire (Albert Sorel l'a lavé de ce reproche); il l'interprète,
l'accommode à ses combinaisons d'événements; tout en r (i arrangeant «, il lui garde sa couleur. A défaut de l.i critique, de la méthode, il possède l'imagination, l'intuition historiques. 11 consulte les textes, il s'assimile la substance des mémorialistes et des chroniqueurs, do Froissart à Saint-Simon, de Monstrelet à Tallemant des Réaux; il s'imprègne des lettres et des Romans de Mme de la Fayette, de Furetière, de Pontis, puis, sa moisson faite, il part bride abattue ; il invente, il crée, il mêle avec la plus délicieuse effronterie la réalité à la fiction; il fait parler les rois, les reines, les ministres, il leur attribue des propos d'une ft)rme parfois négligée et singulière, mais pour le fond assez vraisemblables ; en même temps il les juge ; il commente leurs actes ; il découvre à leurs desseins des mobiles mystérieux, et ordonne qu'ils s'accomplissent par des voies inattendues. Ces romans sont bâtis sur un plan invariable; ils comportent l'examen d'un problème de politique générale ; c'en est la base et c'est ce qui les ennoblit et les relève aux yeux de l'auteur (Dumas s'attribuait ingénuement le machiavélisme d'un profond homme d'État). A qui ira la victoire, aux Valois ou aux Bourbons, à l'Espagne ou à la France, au peuple ou au roi? Le duel s'engage, duel de Catherine contre Henri de Béarn, d'Anne d'Autriche contre Richelieu... Et cette lutte se résume, etpour ainsi parler, se symbolise en un incident particulier qui la rapproche du lecteur, la lui rend familière et lui permet d'en suivre, avec un intérêt plus direct, plus vif, plus précis, les péripéties... Le message royal parviendra-til au roi de Navarre? Les ferrets de diamants de Buckingham seront-ils restitués à Anne d'Autriche? Marie-Antoinette aura-t-elle l'œillet?... Enfin, de même qu'il y a dans chacun de ces ouvrages deux sujets superposés, une action historique et une intrigue d'aventure, de même à côté des grandes figures qui s'y meuvent, il y a les personnages irréels forgés de toutes pièces ou amplifiés par l'écrivain ; ceux-ci, ce sont les vrais prota-
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gonistes du drame; ils le dirigent; et, en gouvernant leurs propres affaires, ils gouvernent la chose publique, car ils influencent, secondent, ou contrarient les maîtres du monde ; le bon Dumas fait d'eux les instruments, et (selon la juste définition d'Hippolyte Parigot) les « machinistes occultes du destin ». Tel le fou Chicot, tel Joseph Balsamo, tel Ange Pitou, tel lé chevalier de Maison-Rouge, tel d'Artagnan. Tantôt ils agissent seuls, tantôt ils se groupent et constituent une phalange serrée ardente au combat. Ce fut un trait de génie d'adjoindre à d'Artagnan ses trois compagnons inséparables, Athos, Porthos, Aramis. Le romancier leur a imprimé un relief si vigoureux que leurs images demeurent à jamais gravées dans la mémoire des foules; chacun d'eux posssède une physionomie individuelle, nette et distincte. On ne saurait les confondre. Dès que le nom est prononcé, la silhouette surgit. Porthos, c'est la force brutale, l'inintelligence et la bonté du ferrailleur de taverne qui se saoule de vin d'Espagne, dégaine, se déboutonne après boire, et l'œil émerillonné, la langue épaisse, la joue fleurie, conte à tout venant ses galants triomphes. Le calme et bel Athos s'enivre, lui aussi, mais pour noyer ses tristesses. Le discret Aramis est confit en mystères; il dissimule dans son justaucorps des mouchoirs armoriés, correspond avec des duchesses invisibles, écrit des billets précieux, excelle à trousser comme Voiture les petits vers. D'Artagnan, audacieux, hardi, généreux, inaccessible à la cruauté, toujours en quête de péril et de gloire, est le cerveau de la petite troupe. Remarquez que ces types incarnent, considérés ensemble, les principaux aspects de l'àme française : Athos la fierté aristocratique, Porthos la vanité, Aramis la subtilité, d'Artagnan l'ambition et le courage... A d'Artagnan vont les prédilections de Dumas ; s'il a modelé ce personnage avec tant de verve et de bonheur, c'est que d'une certaine façon, il s'y est peint... Il y a beaucoup de Dumas en d'Artagnan; en Dumas, il y a beaucoup de d'Artagnan (et