I.IS LE THKATRK
aussi un peu de Portlios). Ce père et ce fils, le conteur et le héros, se ressemblent; ils aiment les voyages, les entreprises; ils sont dévorés d'un perpétuel besoin d'activité, bavards, vantards, très Gascons, mais braves, prompts à l'enthousiasme, ingénieux, industrieux. Si Dumas eût vécu au temps de la Fronde, il eût fait un mousquetaire fringant et superbe; et d'autre part si un chevalier d'Artagnan avait vu le jour dans notre siècle bourgeois, et si le sort l'eût réduit à n'exercer qu'un métier pacifique, peut-être eût-il épanché dans des récits de cape et d'épée le trop plein de son humeur batailleuse.
Jules Janin prétendait que Dumas était un excellent dramaturge et un médiocre romancier. Par là. je suppose, il voulait dire que toutes les conceptions naissaient, dans cette tête puissante, sous la forme théâtrale. Ses romans sont en effet des drames, et non pas seulement par le mouvement qui les anime et par la rapidité et par la variété des épisodes, mais aussi par la contexture des personnages, par leur extériorisation, leur grossissement scénique; ils sont fermement dessinés, enluminés de couleurs claires; pas d'obscurités en eux, ni de demiteintes; on les embrasse, on les pénètre sans effort. L'auteur a soin d'accrocher à chacun deux (c'est un de ses « trucs ») quelque détail caractéristique, comme on accole une épithète homérique à un nom; et l'épithéte et le nom, le détail et le personnage ne font qu'un, s'associent invinciblement dans l'intellect du lecteur; d'Artagnan est inséparable de son bidet jaune, Aramis de son mouchoir de batiste, Porthos de son baudrier. Tout cela parle aux yeux; le génie de Dumas, aussi rebelle que possible à l'abstraction, concrétise l'idée, lui imprime une forme pittoresque, parfois un peu puérile, toujours divertissante. Oui, tout roman de Dumas est une pièce de théâtre, ou plutôt il contient la matière de deux ou trois pièces; et cette matière est si touffue que lorsque l'on veut la transporter sur les planches, il faut la
ALEXANDRE DUMAS ET MAQUET lii!»
simplifier, la réduiro. Ce travail de filtrage s'accomplit aux dépens de l'œuvre ; elle se dessèche, elle n'est plus qu'un squelette appauvri, incomplet. Quand le public a le roman présent à l'esprit, il supplée aisément à ces lacunes; derrière les minces figurines qui lui sont montrées, il aperçoit des figures vivantes et familières. Le drame n'est pour lui qu'une illustration du livre. . . Or le livre, aujourd'hui, n'est pas entièrement oublié; je pense que, même parmi les jeunes Parisiens de 1909, il conserve quelque crédit et que tous ont ouï parler des « trois mousquetaires » ; toutefois ils ne connaissent qu'en gros, vaguement, leur odyssée; je crains qu'éclairée par la lumière crue de la rampe, elle ne leur semble bien enfantine, et qu'ils ne prennent au sérieux ni les perfidies du cardinal, ni les terreurs de la reine, ni les ruses de Milady, ni les exploits de d'Artagnan.
L'épisode du bal au quatrième acte, qui passait jadis pour un chef-d'œuvre d'habileté, a fait sourire... Rappelez-vous la situation. Richelieu conseille au roi d'exiger que la reine se pare, en ce soir de fête, des ferrets de diamants qu'il lui a offerts. Elle ne les possède plus, en ayant fait don au duc de Buckingham. D'Artagnan est allé les quérir à franc étrier; mais il n'est pas revenu, et l'heure presse ; Anne d'Autriche, sur une observation de son royal époux, feint de les avoir laissés en ses appartements du Louvre, et d'y envoyer une de ses femmes ; en réalité, elle n'a d'espoir qu'en d'Artagnan. Encore cinq minutes. Elle est perdue et le cardinal est victorieux. Déjà Richelieu savoure sa vengeance. Soudain d'Artagnan surgit souillé de poussière; il bouscule les gardes, franchit les portes, remet ostensiblement à la reine l'indispensable joyau; elle l'épingle à son corsage... et nul n'a remarqué la brusque irruption du mousquetaire, l'effusion reconnaissante de la reine, tout ce remue-ménage qui, bien loin de la sauver, est l'éclatante confirmation de sa faute et devrait la perdre. C'est le comble de la convention, et, disons-le, de la niaiserie. Celanechoquait
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pas le public de 1S4M; il était accoutumé à ces artifices; il les acceptait; maintenant il les juge ridicules; et il ne frémit plus en écoutant l'arrêt prononcé contre Milady par ses victimes et exécuté parle bourreau de Béthune, vêtu d'écarlate et masqué. Joignez que ces gens débitent des discours extraordinaires, empreints de ce rilélange de boursouflure et de naïveté qui caractérisait la phraséologie romantique.
« Vous êtes donc le démon sur la terre? demande Athos à Milady. Heureusement, avec l'aide de Dieu, les hommes ont parfois vaincu le démon. Vous vous êtes déjàtrouvée sur mon chemin. Je croyais vous avoir déjà terrassée, madame; mais ou je me trompais, ou l'enfer vous a ressuscitée. »
Milady esquisse un geste d'effroi et s'enveloppe de son manteau couleur de muraille. L'impitoyable Atlios poursuit :
« Oui. l'enfer vous a ressuscitée; l'enfer vous a faite riche, l'enfer vous a donné un autre nom, l'enfer vous a refait un autre visage; mais il n'a effacé ni la souillure de votre âme, ni la flétrissure de votre corps. »
On ne s'exprime plus ainsi; au théâtre, le nom de Dieu est rarement prononcé, et plus jamais le nom de l'enfer. Ce langage est si vieillot, si archaïque qu'il en devient intéressant. Il exhale la grâce des fleurs fanées, des pendules troubadour, des lithographies de Devéria; on y prête loreille, comme on va regarder des bibelots chez le brocanteur, avec une curiosité amusée et tendre.
Les acteurs de l'Ambigu s'efforcent de croire à leurs rôles, de les jouer sincèrement, de n'en pas atténuer l'enflure. Ils ont raison. L'interprète a le devoir de se plier aux intentions de l'auteur. Il ne manque à M. Dorival pour être un parfait d'Artagnan que la légèreté physique, une nuance de finesse cauteleuse dans le regard et cette pointe de raillerie, cette gousse d'ail dont le cadet de Gascogne assaisonne ses fanfaronnades; il lui
ALEXANDRE DUMAS ET MAQUET lil
manque le profil de notre ami Henry Roujon. Mais son organe est sonore ; il a de l'énergie et du pathétique. Athos, c'est M. Volny ; Aramis, M, Brissot; le cardinal, M. Habay; Buckinghani, M. d'Auchy; tous fort convenables. M. H. Parny a dû, je présume, à sa stature herculéenne de personnifier Porthos. Mlle Bouchetal traduit d'une façon venimeuse, ainsi qu'il est nécessaire, la noire méchanceté de Milady; Mlle Carmen Deraisy, avec quelque majesté, la tristesse d'Anne d'Autriche ; Mlle Flore Mignot, avec sensibilité, la douceur de Constance Bonacieux. Le bourreau de Béthune se nomme M. Huguet; il a fort bien jeté, ma foi, d'une voix sépulcrale — la voix des bourreaux — l'apostrophe suprême : « Laissez passer la justice de Dieu ! »
11 Mai 1909.
Théâtre Antoine : Les Vainqueurs, pièce en quatre actes.
La pièce de M. Emile Fabre a reçu un accueil chaleureux, du aux mêmes qualités qui assurèrent le succès des Ventres dorrs et de la Vie publique et assignent à l'auteur un rang si honorable dans notre admiration et notre estime. Il est absolument digne d'inspirer ces sentiments. On ne peut s'empêcher d'admirer sa force, son instinct du théâtre, le relief qu'il sait imprimer aux caractères et la vie qu'il leur infuse ; et d'être touché de la générosité de ses desseins, de sa bonne volonté, de sa probité intellectuelle, de sa pureté d'âme, de ce qu'il a d'équilibré, de robuste, de naïvement sain, d'ingénument droit. Oh ! l'honnête homme 1 II partage avec Brieux l'héritage d'Emile Augier. Moins fins littérairement et moins cultivés, ils ont, à son exemple, le goût des grands sujets, le sens de la grande comédie, et à ce point de vue lui ressemblent ; ils haïssent le vice, la corruption, la déliquescence, les ferments qui empoisonnent le corps 'familial et social. Ils aiment par-dessus toutes choses la santé. Leur œuvre exhale comme une odeur de pain frais. Elle manque un peu de délicatesse, et je dirai de féminité ; il n'y faut point chercher cette grâce ironique et
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indulgente, ce scepticisme conciliant, ce sourire que Tristan Bernard et Sacha Guitry opposent aux vilenies humaines, ni cette commisération fraternelle, si pitoyable aux faiblesses qu'elle les amnistie et semble les encourager. Ils répugnent à de telles concessions. M. Emile Fabre particulièrement s"y montre rebelle ; haut sur les étriers, la lance en arrêt, ce don Quichotte monte à lassaut : il ne se rue pas contre des chimères ; les moulins qu'il combat, ce sont des maux réels : les appétits de l'égoïsme, la soif immodérée de la gloire ou des richesses, les crimes ot les lâchetés qui en découlent. Sa loyale colère se communique aux spectateurs. Peutêtre, individuellement, ne sont-ils pas inaccessibles à ces passions ; mais leur âme collective, éprise de justice, les désavoue. Par la fenêtre, largement ouverte, un flot d'air salubre passe en tourbillon, les secoue, les vivifie ; ils l'aspirent avec joie comme ils respireraient la brise marine purificatrice des miasmes. Ils se sentent soulagés. Ils savent gré à l'écrivain de son noble effort. Et sans doute, ce qu'ils prisent en lui, c'est l'art du dramaturge habile à les captiver ; c'est aussi, c'est surtout la mâle sincérité du moraliste ardent à les raffermir. Au fond ils chérissent ce théâtre d'essence et de tradition françaises, à qui l'on doit des ouvrages tels que le Gendre de M. Poirier, les Effrontés, Maître Guérin, le Prince dWurec, la Course du Flambeau, la Robe rouge, le Député Leveau, Paraître, Un divorce, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus significatifs. Je vous assure que les applaudissements qui ont salué les Vainqueurs sont d'une qualité tout à fait rare.
Celte fois, M. Emile Fabre a repris le thème qu'il avait brillamment développé dans la Vie publique. Il s'est attaché à tracer un portrait du politicien. Après trente années de luttes opiniâtres, l'avocat-député Daygrand touche au terme de son désir. Influent, célèbre, considéré au Palais, redouté à la Chambre, demain il sera ministre. Il prépare une interpellation qui renversera
EMILE FABRE 1 i ">
vraisemblablement le cabinet Chéroy et lui donnera le portefeuille de la justice. Nous sommes à la veille du grand jour. L'effervescence règne au sein et aux alentours de son logis. Ce ne sont qu'allées et venues, conciliabules, visites de reporters, sonneries de téléphone. Mme Daygrand n'est pas moins allairée que son époux ; elle est encore plus impatiente, avide de jouir d'un triomphe si longtemps espéré, attendu. Elle y aspire violemment, et l'on sent que c'est sa principale raison de vivre. Écoutez-la, gourmandant la mollesse de sa tille Pauline, mariée au docteur René Dreyer. Ce jeune savant, inventeur d'un remède contre la fièvre paludéenne, a expérimenté sur lui-même la vertu de son sérum ; cette inoculation l'a mis en péril, et Pauline se lamente.
— Il faut que ton mari arrive, dit durement la mère ambitieuse ; ce n'est pas en fumant des cigarettes au coin du feu que l'on se fait un nom à Paris... Vois ton père... Il pouvait demeurer le petit avocat du barreau de Lille : il ne serait qu'un homme obscur, matériellement heureux... Il a préféré se jeter dans la bataille. Et nous coucherons place Vendôme... Je ne regrette rien de nos souffrances, de nos sacrifices.
J'insiste sur ces traits parce qu'ils nous aideront à démêler la psychologie des personnages, à pénétrer les dessous du drame intime qui va les broyer. Mme Daygrand est une sorte de lady Macbeth bourgeoise ; elle aiguillonne son « associé » non par exaltation de tendresse conjugale, mais par vanité, pour humilier ses amies — entre autres l'envieuse Mme Vernod, femme d'un député intrigant et médiocre — et pour asseoir sa royauté mondaine. Cet appétit de conquête s'ajoute à la propre excitation de Daygrand et l'exaspère. Il ne se possède plus ;il est grisé ; il se juge indispensable.
— Ce qui manque au pays, déclare-t-il gravement, c'est une tête et une main de fer.
Il marche, ébloui, hypnotisé, vers son étoile... Une pelure d'orange va le faire trébucher...
Le danger qui le menace, nous en avons perçu la runrieur. Ses secrétaires Revel et Tilloyes'en sont entretenus à mots couverts. Une conspiration se trame contre le « patron » ; des feuilles de chantage l'organisent. Il s'agit d'un procès retentissant auquel son nom serait mêlé. Le Pamphlet, le Nouvelliste en préparent la « révélation sensationnelle ». Une conversation entre Daygrand et son parent le conseiller Jesselot nous mettent au fait. On suit sans peine leur entretien quand on l'écoute. Il est plus malaisé de le résumer clairement. Cela est presque aussi compliqué que l'affaire Humbert et non moins extraordinaire. Si cette cause fameuse n'eût pas existé, on eût traité de fantasmagorie la fable imaginée par M. Fabre. Mais nous constatons chaque jour que les romans les plus extravagants sont ceux de la vie réelle.
Donc, M. Daygrand a plaidé pour un certain comte sicilien Firmiani, lequel avait à déjouer les manœuvres du banquier Redan, un aigrefin de la pire espèce, qui lui réclamait la bagatelle de trois millions... Daygrand a assuré la victoire de son client; mais ce client, il ne le connaît pas; il a reçu de lui vingt-cinq mille francs d'honoraires, les pièces du dossier qu'il a versées lui-même à l'avoué, des lettres, des dépêches, des instructions écrites; retenu en Sicile par l'état de sa santé, Firmiani n'a jamais paru. Et cette absence obstinée a précisément donné naissance aux commentaires désobligeants qui commencent à défrayer la badauderie parisienne. On insinue que Firmiani est.un mythe, qu'il îfut créé de toutes pièces par le financier Redan afin de berner ses créanciers par la perspective illusoire d'une grosse somme à recouvrer, et que Daygrand, avocat d'un fantôme, aurait favorisé cette escroquerie. Instrument inconscient, disent ses amis ; complice, affirment ses ennemis politiques, heureux de lui barrer la route du pouvoir. Daygrand repousse du pied ces calomnies. Cependant les questions dontle presse Jesselot, ses observations judicieuses, la sévérité de ses reproches commencent à l'alarmer :
— Vous avez manqué aux règles professionnelles. Vous fûtes léger, aveugle... N'est-il pas inconcevable que votre adversaire, ce banquier véreux, vous ayant, vous, un maître, contre lui, ait conlié ses intérêts à un avocat novice, dénué d'expérience, d'autorité ? Recherchait-il une condamnation ? Cela sent la comédie.
Daygrand, soucieux, flairant le piège, se détermine à télégraphier au comte Firmiani pour le mander d'urgence à Paris, lorsque son valet de chambre lui remet une carte de \isite. « Au diable les importuns! s'écrie-t-il. Je n'y suis pas. » La carte est sous Tenveloppe. Le visiteur insiste et prétend n'être pas éconduit. Daygrand pousse une exclamation étonnée et ravie :
— Le comte Firmiani !... Vous voyez, dit-il à Jesselot, que cet homme existe et que je ne suis point un illuminé...
Nous devinons que sa superbe sera abaissée et que la lumière va jaillir d'une scène décisive. Elle est conduite avec adresse et ampleur, selon la méthode nette et franche des classiques. L'homme introduit à l'allure d un fourbe du vieux théâtre, le nez au vent de Mascarille, l'astuce de Turcaret, l'aplomb du faiseur Mercadet.
— Sommes-nous seuls? murmure-t-il... Oui?... Alors, je me démasque. Je suis double... Je vous présente votre client le comte Firmiani, et votre adversaire le banquier Redan. Ils ne sont qu'un.
— Sortez, misérable !
— N'allons pas si vite, s'il vous plaît. Écoutez-moi.
Et le coquin, cyniquement, conte son histoire, expose son plan, interrompu par les explosions de l'avocat, le bravant, le réduisant au silence, le ligotant dans les liens d'un dilemme rigoureux.
— Vous êtes en fort mauvaise posture, cher monsieur. Vous serez aux yeux du monde ou un gredin, comme moi, ou un imbécile. Dans les deux cas, c'est l'effondrement de votre prestige, la rr^ne au moins momentanée,
lis LE THÉÂTRE
de votre fortune. Eritons ce désastre. Je vous en apporte les moyens.
L'expédient est audacieux, mais tout simple. Redan réclamait trois millions au pseudo-Firmiani. Firmiani, grâce à l'éloquence de Daygrand, a fait réduire la somme à 750,000 francs. Quil les paye! Ce sera donner la meilleure preuve de son existence réelle. <« Je paye, donc je suis. « Les créanciers de Redan, ayant palpé cet argent, se désisteront de leur plainte... Daygrand aura sa pleine justification devant le conseil de Tordre. On n'osera plus l'inquiéter. On saluera l'intégrité du futur garde des sceaux... L'avocat politicien essaye bien de résister à cette tentation criminelle. Il se défend désespérément.
— Vous n'êtes qu'une canaille.
— D'accord.
— Je vais vous dénoncer au procureur de la République.
— Vous vous perdez avec moi.
— Je restituerai mes honoraires.
— Trop tard; vous paraîtrez y avoir été contraint par le scandale.
Assurément, si Daygrand était lucide, prudent, pondéré (on l'a fait observer à M. Fabre), il prendrait son parti de la mésaventure, il confesserait publiquement son erreur. Mais s'il était tout cela, il ne serait pas l'ambitieux forcené que l'auteur a voulu peindre, l'ambitieux halluciné par son rêve. Le but est là, tout proche; il y touche. Un brusque obstacle l'en sépare. Il fonce sur l'obstacle, il tâche de l'écarter. Quoi de plus humain ! Toutes les fautes par où l'homme se perd ont leur source dans la passion... La plus tyrannique dévore Daygrand... Songez aussi qu'il est orgueilleux, rempli de lui-même, fier de ses talents, convaincu de sa capacité d homme d'État. Il lui en coûte étrangement de voir sa réputation crouler — fûtce pour un temps — sous la risée publique. Considérez enfin qu'il n'a pas à ses côtés un élément modérateur, mais que sa compagne l'exhorte à la lutte, que tout l'y
entraîne... L'entreprise du IS Brumaire était des plus chanceuses. Si Bonaparte eût (Hé circonspect, il ne l'eût pas affrontée, il fut resté général d'artillerie. Le propre de l'ambition est de risquer le tout pour le tout. Je crois qu'on peut admettre le trouble, la perplexité d'un malheureux homme fouetté par l'imminence du danger, torturé par l'urgence de la décision à prendre. On s'est encore déclaré surpris de ce que cet avocat n'ait jamais aperçu le visage du banquier contre lequel il plaidait. Est-ce une impossibilité? N'advient-il pas qu'au cours d'un procès, un plaideur se fasse représenter et reste invisible? Je l'ignore, n'étant point de la basoche. Mais Daygrand reconnùt-il Hedan, quand celui-ci pénètre dans son cabinet, que la scène n'en serait pas affaiblie... '■ Vous croyez que je suis Redan, dirait le banquier. Eb bien, je suis Firmiani. » Tout le reste subsisterait. L'objection paraît assez puérile. Il n'y a pas lieu de s'y arrêter.
Au second acte, la bataille est engagée. Daygrand, vaincu par les arguments captieux de Redan et par la véhémence de son désir, a mis le doigt dans l'engrenage. Sur les 750,000 francs que doit verser l'hypothétique Firmiani, le banquier en procure 500, 000; le surplus est à trouver. Daygrand s'y emploie. Il jette dans le gouffre ses économies. Son gendre le docteur René Dreyer, son parent le juge Jesselot, mettent à disposition cent mille francs. (Par parenthèse, nous sommes un peu elTarés de la témérité de ce magistrat, dont l'attitude au premier acte marquait beaucoup d'équilibre et de sagesse. Ce revirement, insuffisamment expliqué, lui communique un je ne sais quoi d'artificiel. Le personnage aurait besoin de quelque retouche.) A quelle porte frapper pour -0 procurer une si grosse somme?... Daygrand se creuse 1 imagination... Un nom le hante : le nom de Leprieur. Ce Leprieur, industriel richissime, lui vint en aide jadis, au début de sa carrière. La médisance prétend que cette
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sympathie ne lut pas désintéressée et (jne la femme y eut plus de part que le mari; un des folliculaires acharnés à la perte de Daygrand, le gazetier spadassin Pommier, fait allusion à ces commérages diffamatoires. L'avocat n'a pas encore eu connaissance de l'ignoble article du Pamphlet, mais son fils Julien l'a lu, et quand il demande au jeune homme, irrité, mortifié, d'aller solliciter un rendez-vous de celui-là même que Ion prête comme amant à sa mère, il se heurte à un refus. La scène entre le père et le fils est très émouvante, traitée de main d'ouvrier, sans tâtonnement ni tricherie. M. Fabre va droit devant lui, il est toujours net et direct. C'est un de ses principaux mérites.
— Non, déclare Julien, je nirai pas voir M. Leprieur.
— Pourquoi?...
Le motif de sa répugnance, il craint de le dire ; ce serait révéler au père les infamies dont on tente de le souiller dans ce qu'il a de plus précieux, dans son honneur domestique ; Julien biaise, il lui conseille de s'alléger par l'aveu d'une déplorable mystification, et de renoncer provisoirement au combat, de se recueillir dans la retraite, d'y ramasser ses forces en vue des batailles à venir. Daygrand ^insurge contre de si làcîies conseils. Disparaître, s'avouer vaincu, courber le front, quelle honte'.... Plutôt la mort totale que cette demi-mort hypocrite ! Et dune voix frémissante, les nerfs tendus, exaspéré, hors de lui-même, il trace l'histoire, la «courbe» de sa vie; il évoque les anciennes détresses, les misères subies, le lent acheminement vers le succès, le labeur incessant, la mauvaise chance vaincue, l'ascension progressive... 11 arrive au port. Et pouvant l'éviter, il se résignerait au naufrage 1 II s'effacerait devant un Vernod prompt à exploiter sa défaite!... Tandis qu'il s'épanche ainsi et se fortifie dans la volonté d'agir, sa main a saisi deux plis déposés à son nom sur la table. 11 en brise machinalement le cachet. C'est la chronique du Pampldel dont les passages les IjIus perfides sont soulignés au crayon bleu. 11 les par-
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court; il se redresse sous la venimeuse piqûre du reptile. Plus que jamais il est résolu de tenir tête à l'orage. Il ira chez Leprieur, puisque son fils se dérobe... Pourtant, lorsqu'il est seul, il défaille; il pâlit sous la brûlure d'un soupçon qui jusqu'alors ne l'avait pas effleuré :
— Si c'était vrai... Mais non. Je suis sûr de ma femme...
Il froisse l'odieux papier, il le piétine, il le ramasse, le met dans sa poche comme un témoignage du degré d'abjection où la méchanceté humaine peut atteindre. L'altération de son visage — et maintenant que nul ne le regarde — l'affaissement de sa taille, le tremblement de ses doigts, tour à tour son agitation convulsive et sa pensive immobilité, décèlent l'intensité de l'angoisse qui l'étreint. Gémier, en ce monologue réfléchi et mimé, est admirable. Il donne l'impression du grand acteur. 11 a mieux aue de la force : il a du style.
Nous voici parvenus au troisième acte — le plus faible. Un personnage jusqu'alors furtivement entrevu y va jouer son rôle : Mme Daygrand. M. Emile Fabre qui se meut à l'aise dans la virile atmosphère de la mêlée sociale, qui sait faire mouvoir et parler avec vérité les soldats masculins qu'elle met aux prises, devient indécis et gauche dés qu'il aborde l'étude de la psychologie féminine... Il est aux antipodes de Porto-Riche. S'il aime la femme — et j'en suis persuadé — il ne la pénètre pas, il ne sait point noter et traduire ses complexités, l'enveloppement de son charme, la coquetterie de sesmensonges, lesmillecaresses subtiles par lesquelles elle s'impose aux hommes et les asservit. Et lorsqu'il aborde ce chapitre, ses qualités se tournent en défauts, sa franchise d'allure devient brutalité, sa verdeur rudesse, sa droiture incompréhension. Il a le poing trop lourd pour toucher sans les briser à ces choses frêles... Tel un burgrave, ganté de fer, qui voudrait saisir sur une rose les ailes fragiles d'un papillon. Le papillon et la rose en seraient meurtris... M. FalDren'a pas réussi à faire de lu femme de Daygrand une créature
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vivante; il Ta superficiellement, grossièrement peinte. Cette lady Macbeth pour image d'Épinal ne nous intéresse ni ne nous touche. Ce n'est pas qu'elle soit précisément absurde. Elle se comporte selon la nécessité des situations où elle est placée; elle obéit à la logique de son caractère; mais ses gestes sont contraints, inharmonieux; elle iie dit pas ce quelle devrait dire pour les expliquer ; son attitude roide et violente éveille une impression d'insincérité.
Il n'est que trop vrai qu'elle fut autrefois la maîtresse de Leprieur. Elle a l'idée de recourir à sa générosité pour tirer de peine Daygrand. Et quelle demande au vieil mant de secourir le mari à une heure critique, ce manque de délicatesse morale se peut concevoir. Encore faudrait-il qu'elle y apportât les précautions qu'exige le souci de sa sécurité... Une femme, vraiment femme, aurait soin d'abord de prévenir son mari de la démarche qu'elle médite, elle ne la tenterait qu'après avoir habilement obtenu son approbation; elle emploierait dans l'intention de le servir les mêmes ruses dont elle usa naguère pour le tromper. Comment se comporte Mme Daygrand? Elle se rend chez Leprieur; puis elle accueille sa visite, lui arrache la somme souhaitée; il consent à donner sans gage, sans garantie, deux cent, trois cent mille francs. Et tout de suite elle annonce à Daygrand l'heureuse issue de sa négociation, ne réfléchissant point qu'elle lui sera suspecte et lui pourra révéler ce qu'il ignore. Elfectivement les doutes du mari, déjà éveillés par la lecture du Pamphlet, se précisent; ses illusions se dissipent: il accpiiert la certitude de la trahison; sa colère, son mépris éclatent dans un flot de paroles amères. Il foudroie lépouse coupable. A ses accusations elle n'oppose qu'un mensonge têtu, maladroit : elle n'a pas le tact, devant les révoltes si naturelles du mari, de ménager son amour-propre saignant, de l'apaiser; elle le heurte de front. Ah! que cette femme est peu femme'.... Elle insiste, alors qu'elle devrait se taire.
tourner la place assiégée et chercher à s'ouvrir une autre brèche pour recommencer l'assaut.
— Il est indispensable, dit-elle, que tu acceptes cet argent, pour toi, pour nous, pour ton fils, pour ta fille.
Il se cabre. 11 rejette l'offre avilissante.
— J'irais mendier une aumône à ce drôle; je paraîtrais recevoir le prix de mes complaisances. Je ne peux pas!
Daygrand est résolu à rentrer, quoi qu'il en puisse advenir, dans la voie de la vertu. Un réveil de sa conscience l'y ramène. Une blessure de vanité va de nouveau l'en faire sortir. Son collègue Vernod — ce député gonflé et jaloux qu'il exècre — lui annonce qu'en présence du scandale soulevé par les affaires Firmiani, on lui retire la mission d'interpeller le cabinet et qu'on l'a chargé — lui, Vernod — de le suppléer à la tribune. C'est la catastrophe, l'humiliation publiquement infligée, la « guillotine sèche ». Ainsi, il serait sacrifié, et son immolation profiterait à qui? A ce sot, à ce pied plat! le portefeuille convoité tomberait aux mains de ce faux ami^ doucereux et traître! Le sang du politicien « ne fait qu'un tour ». Il est dans cet état de surexcitation des assassins qui voient rouge et obéissent à une irrésistible impulsion.
— Dites aux membres du groupe, vocifère-t-il, que Firmiani existe, qu'il acquittera sa dette, que demain j'interpellerai et que mes témoins sont envoyés au directeur du Pamphlet.
Vernod se retire, stupéfait, médusé. Et si le revirement de Daygrand est amené par un procédé de théâtre assez banal, on ne peut dire qu'il soit inacceptable et illogique. La vue d'un rival exaspère l'amant dédaigné; il n'est pas impossible que la vue d'un concurrent affole l'ambitieux inassouvi.
Voici le dénouement... La séance a eu lieu. Ce fut une apothéose. Daygrand, saisissant l'occasion d'une interruption injurieuse, a brandi le reçu des 7r)0,000 francs...
loi LE THÉÂTRE
Il est lavé de la suspicion qui pesait sur lui. Et comme l'ébranlement de ses nerfs, le contre-coup de l'ellroyable bourrasque lui ont arraché des larmes, on a cru reconnaître en cette émotion la douleur de l'innocence calomniée. L'orateur a été acclamé, hissé sur le pavois. Toutes les mains ont pressé les siennes... Sa place est désignée dans le prochain cabinet. Tout à l'heure il sera ministre. . . Enfin... Quelle ivresse ne doit-il pas ressentir! Et sa femme ! quel épanouissement dans ce triomphe ! Eh bien, non: ils reçoivent sans joie les compliments dont les envieux d'hier, les courtisans d'aujourd'hui les accablent. Leurs regards expriment l'inquiétude, la détresse. Tandis que Daygrand se battait à la tribune, son fils Julien allait souffleter le directeur du Pamphlet, ce sinistre Pommier, redouté pour son talent d' escrimeur. Ils se sont rencontrés le matin même. On attend l'issue du duel; les nouvelles n'arrivent pas. Chaque minute qui passe avive le tourment, le remords du père et de la mère coupables. Car ils le sont. Si leur fils meurt, c'est leur faute qu'il expiera, l'adultère de l'une, la duplicité de l'autre, leur excès d'ambition à tous deux... Ils attendent... Daygrand est appelé à l'Elysée... 11 ne lit même pas la lettre qu'on lui apporte. Son oreille guette dans la rue le roulement de l'automobile qui lui ramènera Julien... Un des témoins surgit, consterné.
— Blessé, murmure-t-il...
— C'est grave ?
— Oui, frappé au ventre. Cependant on espère le sauver.
Le malheureux Day^grand a compris. Une sonnerie de téléphone retentit. Il y court... Tout est fini ! Un cri d'horreur lui échappe; un autre cri y répond... Le père, la mère se regardent avec épouvante ; ils se frappent la poitrine, leur bouche balbutie des mots éperdus :
— C'est moi ! . . . c'est moi ! . . . c'est moi ! . . .
Je ne veux pas écraser l'ouvrage de M. Fabre sous des
louanges démesurées, ni le comparer à d'immortels chefs-d'œuvre, mais vraiment, à cette minute poignante, nous songeâmes à OEdipe, à Oreste terrassés par le destin. Le contraste entre les misères du cœur et l'élévation de la fortune est une des sources de pathétique où les auteurs de tous les temps — , les Grecs, les Latins, Shakespeare, Corneille, Racine, Hugo — ont puisé. Cette impression de grandeur tragique, nous Tavons eue au dernier acte des Vainqueurs; sous la redingote du politicien, sous la robe de la mondaine ambitieuse, est apparu le fond de la douleur humaine.
Qu'on ne s'y méprenne pas, M. Emile Fabre a trouvé ces accents non dans les entrailles de son sujet, mais en lui-même. Il est persuadé de la mission régénératrice du dramaturge. Il croit à ce qu'il dit, à ce qu'il fait. En écrivant son œuvre, il n'a pas exécuté le travail d'un mandarin raffiné, sceptique amuseur des foules. Ses indignations, ses haines, ses enthousiasmes sont sincères. Que les dilettantes en sourient... cette naïveté me plait ; ce foyer me réchauffe. J'éprouve une satisfaction inexprimable à rencontrer devant moi, une fois par hasard, non plus un abstracteur de quintessence, ni un docteur es sciences amoureuses, ni un professeur de volupté, ni un peintre aveuli, complaisant et résigné des mœurs décadentes, ni exclusivement un homme d'esprit, — mais tout simplement un homme.
Et ce brave homme est un homme habile. Je n'ai pas dissimulé ses défauts ; ils sont la contre-partie et la rançon de ses qualités. Il frappe fort et il voit gros, son analyse n'est pas toujours assez nuancée, les détours de l'àme féminine lui échappent. Mais quelle vigueur dans ses raccourcis ! Quelle entente de la scène ! Il a le don du relief, de la couleur ; il évoque les milieux. Une des particularités les plus singulières des Vainqueur);, c'est qu'il n'y est questionque de la presse, et que cependant on n'y aperçoit pas un seul journaliste. Ils ne se montrent point et ils nous obsèdent ; nous ne les voyons nulle part, par-
lo6 LE THÉÂTRE
lout nous les devinons ; nous entendons leurs pas dans les coulisses; nous les savons à l'afrût derrière les portes; leur tyrannie est d'autant plus oppressante que l'on n'en discerne que les effets. Visibles, ces corsaires seraient diminués; invisibles, ils paraissent formidables. Les chantages, les savantes et basses combinaisons dont ils manœuvrent les fils constituent l'atmosphère de la pièce. On écoute les abois lointains de la meute qui force le gibier; elle accourt et ce sera la curée. Ceci est une trouvaille de dramaturge. Je pense en avoir assez dit... C'est du bon, du vrai théâtre, nourri des moelles de notre race. Toute tentative faite pour maintenir dans le public le goût de la grande comédie de caractère et de mœurs aura nos sympathies.
30 Novembre 1908.
RENE FAUCHOIS
Odéon : Beethoven, drame en trois actes.
Le Beethoven, de M. René Fauchois, qui vient de recevoir un accueil très favorable, est une •( pièce biogragraphique ». Ce genre difficile, assez ingrat, va à rencontre même des nécessités, des conditions du théâtre ; il exclut la concentration, il comporte une énumération d'événements et de faits répartis sur une longue durée; l'auteur, forcé d'aller vite, se condamne à ne tracer que des peintures superûcielles ; ses personnages, envisagés sous des aspects successifs, au cours de leur évolution trop rapide, sont réduits à l'état de silhouettes ; ce qu'il gagne en variété, il le perd en profondeur. Ne médisons pas des vieilles règles ; elles ont du bon. L'unité de temps qui jadis s'imposait aux dramaturges les préservait de cet écueil. Remarquez que chaque fois que l'on a tenté de transporter à la scène la vie intégrale de Jeanne d'Are ou de Napoléon, il en est résulté des œuvres vaines, creuses, un peu puériles, se déroulant à la façon des menus tableaux d'une image d'Épinal. Pour animer de si vastes compositions, les colorer, les échauffer, les imprégner de vérité familière dans le détail, et dans l'ensemble leur conserver de l'ampleur, il faut posséder le
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génie philosophique et créateur de Shakespeare. Un tel miracle n'est accompli que par les grands poètes. On ne peut dire que M. René Fauchois y ait réussi pleinement, mais enfin, -à plusieurs reprises, son enthousiasme nous a remués, la puissance de son souffle lyrique nous a émus. Ce résultat lui fait honneur et justifie les espérances que, depuis l'audition de la Fille de Pilate, nous avions mises en lui.
Considérons d'ailleurs qu'il a eu la sagesse de restreindre son sujet, de ne pas retracer l'histoire entière de Beethoven, mais seulement les quinze dernières années de cette existence malheureuse. Sur le caractère, les travaux, les tortures morales et physiques du musicien, de scrupuleux biographes, interprétant sa correspondance, groupant les témoignages contemporains, nous ont tout appris. M. René Fauchois a suivi fidèlement ces indications ; il s'est appliqué à leur donner une forme théâtrale. L'action s'ouvre à Vienne, dans un joli décor pittoresque et ensoleillé représentant la promenade du Prater. Les habitants de la ville, délivrés du joug des Français, se réjouissent. Les amis, les parents de Beethoven défilent sous nos yeux, causent ensemble et « préparent son entrée ». Voici d'Arnim, le tendre fiancé de sa future consolatrice Bettina Brentano ; voici son frère, l'avide, incompréhensif, ridicule et grossier Nicolas; son second frère Gaspard, celui-ci bienfaisant et dévoué ; ses disciples VS'eisz, Sina, Zmeskall ; le plus fervents de ses admirateurs, le peintre Schindler, qui s'attache à l'expliquer, à le définir : il compare l'avènement de Beethoven dans l'art musical à la foudroyante irruption d'un fleuve descendant des montagnes, inondant la vallée, la fécondant, l'emplissant d'harmonie. Beethoven, c'est le Rhin impétueux :
...Devant lui tout cède et doit plier ; Ses hurlements de joie étouffent le ramage
RENÉ FAICHOIP loP
Des oiseaux. Il emplit le ciel de son tapage, Et lui seul désormais, dominant tous les bruits, Éveille tous les jours, heroe toutes les nuit^;. Beethoven est pareil au noir torrent des Alpes. Les arbres chevelus, ô torrent, que tu scalpes. Dans ta course farouche aux bonds précipités. Ce senties préjugés qu'il a décapités...
Je n'aime qu'à demi ces derniers vers ; mais le morceau ne manque ni de flamme, ni de justesse ; il exprime l'opinion que l'auteur veut que nous nous formions par avance de son héros. Maintenant il va nous le montrer, et c'est le grand homme qui, en agissant et en parlant, achèvera de se peindre. Des épisodes ingénieusement choisis feront ressortir les traits essentiels de sa physionomie. La réunion de ces observations éparses constituera le portrait intégral.
(Je cherche à décomposer les procédés dont a usé M. René Fauchois, et je ne me dissimule pas que cette analyse est très sèche et qu'elle communique à l'ouvrage une sorte de roideur artificielle, et par là le défigure et le trahit. Mais il est toujours intéressant de se rendre compte des choses. 1
Donc Beethoven est libéral, ennemi de la 1>/7'annie et même républicain. Il le dit expressément au baron de Trémond et au conseiller von Hess ; il prétend éprouver autant de haine pour Napoléon qu'il avait d'inclination pour Bonaparte.
Alors il incarnait l'espoir nouveau des hommes ; Ses proclamations éveillaient de leurs sommes Ces géants oubliés : la Justice et TOrgueil... Mais le jour où jai vu la honte de son sacre, J'ai vu ce quil était : un héros du massacre. Un tyran tel que ceux qu'il écrasait jadis ; Sur ses lauriers souillés, j'ai dit de profundis.
Beethoven est noè/e ; sa générosité s'oppose à la bassesse de Nicolas. Il est orgueilleux, mais toujours insa-
llill LE THEATHK
tislait ; il poursuit un Idéal auquel il désespère d'atteindre
Si haute que d'en bas on croie une altitude.
Quand par un dur sentier de veilles et d"élude,
Au bout d'un rude efîort, on l'atteint brusquement,
On aperçoit plus haut encore, inliniment.
Un autre but qu'avant l'ascension première
On ne distinguait point dans l'ombre coutumière.
A le gravir alors on s'exténue, et puis,
Toujoux's plus loin, toujours, toujours plus haut, tu luis.
Idéal, — et celui qui te poursuit sans trêve
Te voit grandir toujouis d'autant plus qu'il s'élève! '
Beethoven est désintéressé, imprévoyant, dénué de sens pratique. Il charge son frère Gaspard de discuter avec l'éditeur Hoffmeister. Ces affaires d'argent lui répugnent.
Je souffre de traiter, s'il faut que je le dise.
Les produits de mon art comme une marchandise.
Beethoven est intransigeant. Il refuse de se plier au caprice des chanteurs dont les exigences le détournent du théâtre. Et il est fier, indépendant . Il se considère comme l'égal des princes et décline l'invitation à dîner de l'archiduc Bodolphe afin de se prouver — nouveau Jean-Jacques — que l'éclat de la naissance et les pompes de la fortune le laissent indifférent. L'archiduc a l'esprit de n'en point paraître offensé,
Oui, oui, vous n'êtes pas courtisan, je le sais; Nous boirons tout de même à tos prochains succès.
Beethoven est sentimental; il ébauche des romans qui tournent fort mal, comme le lui fait observer malignement Nicolas; il croit adorer une jeune fille, Giulietta, et forme le dessein de l'épouser. Mais ce qu'il aime en
HENÉ FAUCIIOIS 1()1
elle, et plus qu'elle, c'est l'amour. Ceci nous vaut un joli couplet :
La vie est un immense orchestre Maritime, cliampêtre, aérien, alpestre Que dirige l'amour, colossal maestro...
Enfin Beethoven est malade. Il subit l'inquiétude de sa surdité naissante. Tous les bruits de la nature, amalgamés et confus, assiègent ses oreilles engourdies :
...L'ouragan Qui vient de se ruer encor sur mon tympan, Ce bruit terrible d'eau, de vent ou de feuillage, Pareil au bruit profond qui sort d'un coquillage. Et qui vient, par instants, m'étourdir.. Oh! tais-toi. Cloche de je ne sais quel monstrueux beffroi...
A ces souffrances physiologiques, qui commencent à le torturer, s'ajoute une peine morale. Giulietta, se dérobant à la foi jurée, accepte pour époux le comte' Hellemberg; elle inilige à Beethoven l'humiliation de lui préférer un virtuose amateur, compositeur de ballets. Ainsi l'horizon slassombrit autour du musicien; il est doublement crucifié; et cependant son âme s'épure, la douleur trempe son génie, le nourrit, l'élève. Cette exaltation, cette agonie, ce sera le drame.
L'exposition en est agréable et claire. Elle a, dès l'abord, conquis la bienveillance du public. Il faut dire que l'exécution par l'orchestre Colonne (que dirige avec autorité et délicatesse Gabriel Pierné) de quelques pages de Beethof en ajoutait un charme pénétrant au dialogue, l'enveloppait d'une atmosphère de rêve. Les deux mélodies de la symphonie et du verbe s'entr'aident, se complètent. Et ce mariage est d'autant plus exquis qu'il est discret. La musique n'intervient que lorsque le grand homme, absorbé dans sa pensée, écoute les voix inté-
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Heures de Tinspiration. Ces voix jaillissent doucement des murmures de l'orchestre et nous deviennent sensibles. Il semble qu'un lien se crée, qu'une communion spirituelle s'opère entre le héros et les spectateurs. Cela vraiment, cestune trouvaille.
Lorsque commence le deuxième acte, le mal de Beethoven s'est accru. Nul n'en soupçonne encore la gravité. L'artiste est à l'apothéose de sa gloire. Il revient d'une audition triomphale; son effervescence, le désordre de sa toilette il a dépouillé son habit et l'a jeté, avec l'argent qu'il contenait — la recette du concert — aux buissons de la route) révèlent le trouble extrême qui l'agite. Il le confie au fidèle Schindler, il lui fait le récit des angoisses qu'il a endurées. Ce thème — la surdité de Beethoven — qui pouvait être monotone, fastidieux et même un peu ridicule, M.René Fauchois a su le varier, lui imprimer à chaque fois une forme neuve et émouvante. Il le reprend, le module, avec une souplesse, et, si j'ose dire, une fluidité remarquables. Ceci n'est pas seulement le travail d'un poète, mais d'un musicien. Le « couplet » de Beethoven narrant à Schindler sa triste aventure nous a vivement impressionnés. Il suivait, avec une sollicitude inquiète, l'interprétation de son œuvre. Soudain il n'entend plus; les sons se brouillent dans un vacarme monstrueux; muet, désespéré, il va défaillir, quand soudain il aperçoit, deboiit au fond d'une loge, celle que le ciel lui envoie pour l'apaiser.
... En levant la tète — est-ce un hasard? — Mon regard s'est perdu dans un autre regard. Juste en face de moi, debout dans une loge Où sa seule attitude était comme un éloge, Une femme, attentive à tous mes mouvements, Semblait tirer à soi l'âme des instruments. Tout ce que mon orchestre exprimait, son visage Le retlétait, ses yeux m'indiquaient le passage Où j'en étais. Enfin malgré moi j'ai quitté L'archet de Schuppanzitth de vue...
HENÉ FALT.UOIS l(i8
SCHIN'LER
En vérité?
HF.ETHOVEN
Et si'ir d'elle et de moi, crois pas que je me vante, J'ai suivi dans ses yeux ma musique vivante.
Cette créature divine, c'est Bettina. Tendre messagère elle accourra lorsqu'il aura besoin de réconfort. Tout à l'heure, elle lui apportera le salutde Goethe.. . Beethoven tour à tour accablé et se croyant guéri, passe par de poignantes alternatives. Il se débat, il palpite en quelque sorte devant nous. Et d'abord il reçoit la visite de la volage Giulietta; ruinée par les vices d'un mari indigne, elle implore, ô tristesse, l'aide pécuniaire de l'homme qu'elle dédaigna. Beethoven lui remet deux cents florins — tout ce qu'il possède. Il n'a plus de ressources ; il en est réduit à s'exiler, à accepter la maigre hospitalité du roi de Westphalie. L'archiduc Rodolphe le retient à Vienne, l'assure de sa protection, de son appui. Et k grand artiste renaît à l'espoir ; il se sent vigoureux, plein de sève ; il veut chanter le bonheur de vivre :
Je veux qu'un jour la terre entière répudie
Ces liéros sans vertu dont les exploits guerriers
Mêlent un goût de sang et de pleurs aux lauriers.
Je modulerai l'air suprême de la joie
Qui n'aura pour écho le deuil d'aucune proie,
Le chant qui pour jamais, une fois écouté,
Fera fleurir l'amour au cœur de la cité !...
Je découvrirai l'hymne impétueux et tendre
Par lequel, à la fin, l'homme ayant pu l'entendre,
I^e mallieur sortira de lui comme un soupir.
Vivre, encore aujourd'hui, c'est ci'aindre de mourir.
Mon cliant fera la mort douce comme la vie,
Car la vie et la mort ne sont qu'une liarmonie.
Libre de tout souci vil et matériel.
Je veux qiie tout vivant me doive un peu de ciel.
l(i; LK TllKATRE
Courbé sur sa table, il laisse s'épancher les inspirations mélodieuses qui débordent de lui; et tandis que d'une main fiévreuse il les recueille, leur soupir nous arrive, susurré par les violons lointains.. . C'est alors que surgit l'ombre célest-e de Beltina: elle le lïôle de mots légers comme une caresse :
Parci'Uc (linfini sans forint- ft sans arôme, V(iil;ï ce que jetais avant d'ouïr tes sons.
. . .Oui, lu fus le soleil de ma vie éblouie, Et comme elle le doit sa vie et sa couleur, Elle se tend vers toi, maître, comme une tleur.
Bettina, prêtresse de l'art, va bientôt s'unir à d'Arnim. le poète; de qui elle est aimée et qu'elle aime ; elle s'excuse de cette humaine faiblesse; elle se juge coupable; il la rassure ; et leur duo s'achève sur des accents suaves :
...Dans le grand parc De Scliœnbrunn, quand le soir la lune tend son arc, Veux-tu que quelquefois nous allions côte à côte? Nous parlerons des biens que le destin nous ôte. Tu me diras des vers d'Arnim; je te dirai Mes-airs nouveaux. Ainsi dans le beau, dans le vrai, Loin des hommes mesquins et des viles entraves, Nos cœurs communieront, purs, fraternels et graves.
Bettina disparait; le baume de sa présence a calmé Beethoven; il est heureux. Hélas ! l'inflexible cruauté de la nature le replonge dans l'enfer. Les instrumentistes qu'il a mandés pour répéter le quator que l'archiduc Rodolphe souhaite réentendre attaquent leur partie. Et il pousse un cri terrible. Aucun accord ne lui parvient. Il est sourd.
Un intervalle de douze années sépare cet acte du dénouement. Beethoven, vieux et pauvre, a dii se résigner à devenir l'hôte et l'obligé de son mauvais frère Nicolas. Il languit dans rindifTérence: son dernier chef-
RTNÉ FAUCHOIS Kiji
d'œuvr(\ la messe solennelle, n'a pas trouvé dix souscripteurs; pourtant il continue de composer; ses doigts errent sur le clavecin et font frémir les cordes dont son oreille murée ne perçoit plus les vibrations. Quelquefois un élève, qui lui demeure attaché, l'épie. Et c'est l'occasion pour M. René Fauchois de nous offrir une nouvelle variation sur ce thème, oii s'amuse sa virtuosité.
Comme un peu de soleil apparaît en janvier.
Une note, parfois, jaillissait du clavier
Et s'effaçait, rayon, dans ta neige, ô silence !
Et j'avais beau prêter l'oreille, ni cadence
Ni son ne parvenaient à moi... Lui, cependant,
Jouait toujours... J'avais, tout en le regardant.
Oublié tout, le temps, rbeure, sa maladie...
Et je suis sur que lui suivait sa mélodie.
11 est sourd, je le sais, il s'écoutait pourtant;
L'extase illuminait ses yeux, à chaque instant
Ses i>aupières battaient un rytliiue fantastique.
Et c'était moi le sourd devant cette musique.
Beethoven, sevré d'affection, s'est attaché au jeune Karl, son neveu, qu'il chérit, n'ayant personne à aimer ; il s'imagine être payé de retour. Cette suprême illusion s'écroule. Il s'aperçoit que Karl est un scélérat, un débauché, un monstre d'ingratitude; il le surprend en- train de le voler, de complicité avec sa tante, la femnme de Nicolas, dont il a fait sa maîtresse. Il les chasse ; il reproche aux dieux de ne pas l'avoir rendu aveugle en môme temps que sourd, afin de lui dérober la vue de la terrestre abjection. Le cœur noyé d'amertume, il gémit sur sa solitude, sur son abandon. Et ce sont encore des vers pathétiques :
Tu m'as courbé, Destin, tu ne m'as pas vaincu. Mais malgré moi, mes yeux se remplissent de larmes, Car personne n'est là pour ramasser mes armes. Sans crainte, sans regret, le guerrier las s'endort...
■Ifif) LE TJIKATRE
S'il lègue à des fils forts son exemple et sa gloire. Mais qui du vieux Ludwig gardera la mémoire? Nul enfant, en pleurant, ne prendra mes genoux : Le père Beethoven n'eut pas d'enfants...
« Et nous?» murmure une voix de songe... Neuf vierges, vêtues de robes liliales, l'entourent. Il reconnaît en elles ses filles spirituelles, les Symphonies : et elles pansent ses blessures, adoucissent la révolte de son âme, versent la paix sur ses yeux mourants, le bercent de leurs douces litanies alternées et pieuses.
Père, tu nous créas, belles comme Tété,
Et ton souffle est en nous, et pour l'éternité.
Les siècles connaîtront ton giand nom par les filles. Regarde dans nos yeux la gloire dont tu brilles.
Nous serons, pour tous ceux qu'empliront nos cantiques. Le chœur ressuscité des neuf Muses antiques.
L'ombre sera meilleure où nous aurons chanté; Nous mettrons, sous le toit du pauvre, une clarté.
Les peuples nous tendront les bras de leurs poètes. Vois pour nos fronts déjà les palmes toutes prêtes.
Père, ne pleure plus... Père... père.., ci"ois-nous, Voilà que tes enfants embrassent tes genoux.
A ces mots irréels, balbutiés par des bouches d'anges, Beethoven oppose le Ilot d'une éloquence redondante, verbeuse et par trop humaine. Je le regrette infiniment. J'eusse désiré qu'il s'endormît pour ne plus se réveiller. C'eût été plus fin, plus délicat. Il y a quelque chose de vulgaire et de grossièrement conventionnel dans la loquacité du héros qui ne peut se résoudre à mourir sans phrases. Toute la lin de la pièce est gâtée par ce manque de goût. Elle renferme cependant de grandes beautés qui sont moins aisées à analyser qu'à ressentir. Elle échappe
RENÉ FAUCIIOIS Hu
aux classilicalions, elle n'est pas coulée dans le moule habituel. Ce n'est ni une tragédie (l'action en est mince et décousue), ni un poème exclusivement lyrique;' ce n'est ni de la féerie, ni du symbole, ni de l'histoire; et c'est un peu tout cela. Elle éveille par endroits l'impression d'une cantate, d'un à-propos commémoratif démesurément développé... Elle exhale une grâce spéciale, due à l'intime fusion de la musique et des vers. Et toutefois il me semble que si le secours d'un élément mélodique est utile à l'œuvre, il ne lui est pas indispensable, et que les vers de M. René Fauchois par eux-mêmes se suffisent. Les abondantes citations que j'en ai faites vous permettront d'apprécier leurs mérites. Ils sont inégaux, assez souvent prosaïques ; parfois la platitude en est voulue; le bourgeois Nicolas, ancien apothicaire enrichi, se sert à dessein d'un vocabulaire familier et terrestre, « à la Ck)ppée ».
Grâce aux produits de médication
Dont j'avais obtenu l'adjudication,
Dans ce temps où pourtant les fortunes sont lentes,
•J'ai pu, sans trop de peine, amasser quelques rentes.
Ceci n'est pas une négligence, c'est de la coquetterie littéraire. Sur les lèvres de Beethoven, le vers prend de l'envolée et de la force ; sur celles de Bettina, il s'imprègne d'une couleur élégiaque ; et tantôt il a un [tour cavaliec, pimpant et piaffant, tantôt il pèche par une détestable affectation de préciosité. Il est divers, médiocre ou excellent; mais on ne saurait contester qu'il soit d'un poète...
J'ai dit avec quel soin intelligent M. Antoine avait réglé sa mise en scène, avec quelle perfection M. Pierné avait conduit son orchestre. Parmi les interprètes, il faut louer M. Desjardins, qui compose adroitement et joue sincèrement le rôle de Beethoven; il y dépense une chaleur quelquefois un peu mélodramatique ; mieux vaut cet excès que le contraire ; et puis 'sa voix est superbe;
Ids LE tiip:atri:.
et puis il a de l'énergie, le don du mouvement, des qualiti's viriles tout à fait rares. M. Bernard n"a pas obtenu un moindre succès. Sa cordialité, sa rondeur, sa bonté malicieuse plaisent au public ; il est presque trop « brave homme » pour incarner cette méchante peste de Nicolas, mais de ce qu'il ail atténué le maussade égoïsrae du personnage, l'ouvrage n'a nullement souffert; il y a plutôt gagné ; sa bonhomie y introduit quelque allégresse, et il en avait besoin.
15 Mars 1909.