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LA LIBERTÉ DE LA SCENE LA MORALE

Nous ne concevons plus le théâtre sans la liberté administrative, pas plus que nous ne pouvons nous figurer aujourd'hui une presse soumise au veto des pouvoirs publics. La liberté de la presse et la liberté des théâtres, c'est le régime sous lequel vraisemblablement cette génération est appelée à vivre ; et, à la portée de notre vue sur l'avenir, il est impossible de prévoir la fin ou même une modification importante de cet état de choses. Suivant la conception que nous avons de la société, nous pouvons le déplorer ou nous en réjouir, mais c'est un « fait accompli ». C'est un des innombrables <.< faits accomplis » par lesquels notre époque a signifié sa force corrosive et son originalité.

Car ce qu'elle construit en secret, l'édifice qu'elle élève derrière ses mystérieux échafaudages, aucun œil n'est capable de l'apercevoir; on ne voit clairement encore que son prodigieux travail de destruction, les fondrières, les débris, les épaves. Et elle ne procède pas, comme la Révolution, par secousses violentes, par d'énormes gestes d'une puissance irrésistible, mais par petits coups répétés, continus et sourds ; elle n'arrache pas l'arbre, elle le secoue tout doucement jusqu'à ce que le fruit tombe. Il n'y a pas dans notre histoire de phénomène plus curieux, sinon plus passionnant. Si l'on veut jouir pleinement de sa nouveauté et de son imprévu, on doit l'examiner sans arrièrepensée, sans regret, sans récrimination. Nous n'étudions ici que sa répercussion sur le théâtre.

Donc la scène est libre. Toutes les entraves administratives sont tombées, y compris cette puérile censure; et non seulement le théâtre a conquis sa liberté de ce côté-là, mais encore, mais surtout, ce qui est autrement fertile en conséquences, du côté du public. C'est-à-dire que le spectateur contemporain, débarrassé de tout préjugé d'esthétique et de genre, habitué à la violence et à l'audace des discussions, surmené, blasé, réclame de l'art dramatique l'émotion sous ses formes les plus diverses, comique, tragique, sentimentale, mais lui demande de moins en moins compte du

comment et du pourquoi de cette émotion. Il dit à l'écrivain : « Je ne vous chicane plus sur le choix de votre sujet, ni sur le caractère ou la condition sociale de vos personnages. Mettez à la scène qui vous voudrez et dans la situation que vous voudrez, militaires, financiers, prêtres, hommes politiques, courtisanes, religieuses. Tout ça m'est égal, j'en ai vu bien d'autres. Donnez-moi votre opinion, si hardie, si subversive qu'elle soit, sur la famille, la propriété, la religion, les lois, les mœurs. Servez-vous de la forme que votre tempérament vous imposera, le drame, la satire, la bouffonnerie, la fantaisie : c'est votre affaire et pour rien au monde je ne veux plus me mêler de ces détails. Je n'exige qu'une chose, mais celle-là, je l'exige bien : intéressez-moi, faites-moi pleurer ou faites-moi rire. La postérité classera vos oeuvres ; ça la regarde et non pas moi. La valeur réelle, profonde, exacte d'une œuvre m'échappe, comme elle échappe nécessairement et par définition à tous les contemporains, puisqu'on appelle valeur d'une œuvre justement l'opinion de la postérité sur cette œuvre. Je ne suis pas là pour juger, mais pour voir, entendre et sentir, en définitive, pour être amusé, charmé et ému, et ce par tous les moyens qu'il vous plaira d employer, que vous trouverez bons à cet usage et sur lesquels il est entendu, dorénavant, que je vous laisse liberté entière et absolue. ^^

Cet état d'esprit, qui est, je le crois bien, celui de la moyenne de notre public, peut tout d'abord paraître inquiétant, car s'il n'y a plus ni le contrôle de l'opinion ni celui de l'Etat, si tout est permis sur la scène ; si, sous la réserve d'amuser et de plaire à la foule, on peut tout dire et tout insulter, n'est-ce pas le théâtre voué prochainement à la grossièreté, à l'immoralité ? N'est-ce pas la déchéance finale et la fin de l'art dramatique ? Comment concevez-vous qu'un art puisse continuer de vivre dans une atmosphère si défavorable, si malsaine ? Le théâtre périra donc par la liberté. Remarquez que c'est aux époques d'autorité et de contrainte que, dans ses œuvres les plus audacieuses, la comédie s'est élevée le plus haut. Pendant, une période libre et sans discipline, quelle portée moindre auraient eu Tartuffe et le Mariage de Figaro ! C'est l'autorité, c'est la tyrannie qui ont rayé le canon d'où ont jailli si loin ces grands drames. Avec le régime actuel de relâchement et de liberté, le théâtre manquera d'élan, de tremplin, de ressort. Il n'aura plus son ancienne puissance de pénétration. En somme, il perdra une grosse partie de son action et de sa raison d'être.

Telles sont les principales objections que l'on fait à la liberté de la scène. Telles sont les principales craintes que peut inspirer l'examen des conditions

nouvelles dans lesquelles l'art dramatique français, entraîné depuis une vingtaine d années par le courant général de notre temps, se développe avec effort. Si ces craintes et ces objections étaient fondées, notre art dramatique toucherait, en effet, à une crise dangereuse, et on pourrait conclure qu'il deviendra de plus en plus incompatible avec les formes prochaines de la civilisation.

Mais ce raisonnement ne tient pas assez compte, il me semble, des conséquences habituelles de la liberté. Voyez ce qui s'est passé pour la presse. La

presse et le théâtre ont ceci de commun qu'ils ont besoin l'un et l'autre, pour exister seulement, de l'approbation de la foule. Un journal, quoique lu par un seul individu à la fois, ne s'adresse pourtant pas à des êtres isolés. Le fait qu'il est lu presque au même instant et pour ainsi dire tout d'un coup par un grand nombre de gens crée entre eux une communion instantanée, très analogue à celle d'une salle de spectacle. Il y a des frémissements d'opinion aussi brusques, aussi profonds que les « effets » de théâtre.

Eh bien ! comment la presse s'est-elle tirée des périls de la liberté ? Certes, au début, elle a été salie par une basse pornographie ; puis, il y a eu la phase de l'insulte, de l'insulte sans pudeur et sans élégance. On a pu croire que le journalisme allait se déshonorer

pour toujours. Mais au contraire il s'est transformé. Car, sous peine de ne plus vivre et par le simple effet de la concurrence, il lui a fallu atteindre un public de plus en plus vaste, composé de tous les éléments, et pour cela il lui a fallu d'abord se moraliser. Rien de ce qui s'adresse à la foule, lecteurs de journal, spectateurs de théâtre, ne peut être indéfiniment immoral ou malsain. C'est un des plus grands mystères de notre nature que l'homme, en présence d'autres hommes, sente son âme devenir soudain plus noble et plus délicate. La générosité, la franchise, la pitié lui paraissent alors ses sentiments habituels, la règle même de sa vie. Les injustices, les cruautés qu'il a commises comme individu isolé, il se sent, comme homme mêlé à d'autres hommes, sincèrement incapable de les commettre. Il les réprouve, il en a horreur. N'appelez pas cela de l'hypocrisie; ou bien, si cela en est, l'hypocrisie est mieux qu' « un hommage que le vice rend à la vertu », elle est un effort inconscient de l'homme vers l'idéal.

Et ne croyez pas non plus que, si le spectateur contemporain permet à l'auteur dramatique de tout lui dire, celui-ci en abusera immédiatement. Non. Car ce spectateur laisse bien l'écrivain libre, mais lui-même il ne l'est pas, quoiqu'il se l'imagine. Il vous permet,

à vous auteur, d'attaquer la famille, les lois, les religions. Mais il a, en tant que spectateur, une très haute idée de la famille; il a une conscience; il est éminemment sociable. Si vous êtes injuste et violent, il vous écoutera un instant par curiosité, mais il vous quittera vite et ne reviendra plus. Et il finira toujours, après quelques oscillations, par imposer ces deux conditions indispensables du drame devant la foule: la sincérité, la moralité, — en prenant les mots dans leur sens le plus vaste.

L'art dramatique n'a donc rien à redouter, pour sa dignité et son éclat, de la liberté de la scène et du nouvel état d'esprit de son public. Nous verrons ce qu'il a à y gagner ou à y perdre au point de vue des sujets et de la « matière >> théâtrale, et s'il n'y a pas, dans la société actuelle, des sources d'émotion toutes neuves et jaillissant de toutes parts.

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